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Full text of "Histoire de l'Académie royale des inscriptions et belles lettres, depuis son establissement jusqu'à présent : Avec les Mémoires de littérature tirez des registres de cette Académie depuis son renouvellement jusqu'en 1710"

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IV.  s.  J. 


y 


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University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/histoiredelaca40acad 


HISTOIRE 

DE  UACADËMIE  ROYALE 

DES    INSCRIPTIONS 

ET    BELLES-LETTRES, 

AVEC 

les  Mémoires  de  Littérature  tirés  des  Regîfires  de  cette  Académie, 

depuis  Cannée  M.  DCCLXXllI,  jufquts  èT  compiis  l'année 

M.  DCCLXXV,  à"  une  partie  de  M.  DCCLXXVI. 

TOME     Q,U  \RAN^Tf;  ME. 


DE 


A      PARIS, 

L'IMPRI  MER  lE     ROYALE. 

M.    D  C  C  L  X  X  X. 


fis 


/tMX.-^l-^' 


TABLE 

POUR 

L*    H   I    S    T    O    I    R    E. 

Histoire  de  l'Académie  Royale  des  Infcriptions 
&  Belles -Lettres,  depuis  l'année  1773,  jufques  & 
compris  l'année  1775 ,  &  une  partie  de  1776.  Page  z 

\^  HANCEM  ENS  arrivés  dans  la  lifle  des  Académiciens, 
depuis  l'année  lyy^,  jufq'uà  la  fn  de  177  j  .  .  .    Page  5 

Li^e  des  Académiciens  qui  compofoient  l'Académie  à  la  fin  de 
l'année  lyy $ G 

Histoire    des   Ouvrages   de  l'Académie  Royale 
des  Infcriptions  &.  Belles  -  Lettres. 

Sur  h  goût  du  Merveilleux ,  reproché  aux  Hifloriens  Grées 
&  Latins. .../ II 

■Mémoire  dans  lequel  on  examine  quelles  ont  été  les  idées 
Religieiifes ,  Civiles  &  Politiques  des  anciens  Peuples , 
relativement  à  la  Chevelure  &  à  la  Barbe i  j 

Mémoire  fur  ce  que  l'on  fait  du  Gouvernement  politique  des 
Gaules ,  lorfque  les  Romains  en  firent  la  conquête ...    \\ 


TABLE. 

Mémoire  fur  la  Vie  &  les  Médailles  d! Agrippa  ,  Gendre 
d'Augufte 37, 

Ëc'ûircijfemeiis  &  Conjeâures  fur  quelques  anciennes  Loix 
Romaines 6^ 

Article     I.     Sur  les  Leix  Antoniemes ibid. 

Article     II.    Sur  la  Loi  Albutia,  de  Legibus 75 

Article    III.   Sur  la  Lui  Apuleia ,  Majeftatis 78 

Article    IV.    Sut  la  Loi  Aquilîa ,  de  Damno 81 

Article     V.     De  la  Loi  Alliena ,  de  Limitibus 88 

Recherches  fur  la  Ville  de  Lamia ,  fur  les  Maliens ,  &  fut 
quelques-unes  de  leurs  Médailles 8(3 

Éclairciffemens  fur  quelques  Médailles  de  Lacédémone  , 
d'Héraclée  &  de  Mallus  ;  en  réponfe  au  Mémoire  de 
M.  l'Abbé  le  Blond p^ 

Recherches  fur  l' Art  du  Plongeur  chei  les  Anciens ^6 

Examen  d'une  opinion  de  Jacques  Godefroi ,  fur  les  Affratt- 
chijjémens  des  Efclaves,  quije  faifoient  dans  les  Eglifes .  i  ip 

Obferva'ions  fur  l' H i foire  &  les  Monumens  de  Céfarée  en 
Cappadoce 1 24 

Difc  ours  fur  la  pajfion  du  Jeu  dans  les  différens  fècles .  .  i4p 

Infcription  Latine  fur  une  pierre  appelée  la  Haute  -  borne , 
en   Champagne 153 

Qhfervations  fur  un  Manufcrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi ,  qui 
contient  les  Chanfons  des  Trouvères  ou  Troubadours  de  la 
Souabe  ou  de  l' Allemagne ,  depuisi  la  fn  du  XII.'  ftècle 
jufque  vers  l'an   1  J^o.  Premier  Mémoire 1^4 

Notice  d'une  Pièce  manufcrite ,  qui  fournit  quelques  détails 


TABLE. 

hiforiijaes  concernant  Robert,  Comte  d'Artois.  .  .    170 
Devifes ,  Infcriptions  &  Médailles  faites  par  f  Académie .    1 7  j 


ELOGES 

Des  Académiciens  morts  depuis  l'année  m.  dcclxxiii, 
jufques  &.  compris  M.  DCCLXXV. 

'Bloge  de  M.   de  Fontette 179 

£loge  de  M.   Bignon 187 

Éloge  de   M.   Duclos 198 

£loge  de  M.  l'Abbé  de  la  Bléterie zo6 

Éloge  de  Aiïlord  Comte  de   Chejlerfield 217 

Éloge  de  M.   de  la  Nauiç 232 

Éloge  de  M.   Capperonier. ^43 


* 

••»•. 


TABLE 

POUR 

LES     MÉMOIRES. 


TOME      QUARANTIÈME. 

J^IX-SEPTIÈM E  Mémoire  fur  les  Phéniciens.   Suite  du 

gouvernement  de  la  Phéniàe ,  &  de  fes  différentes  révolutions^ 

Par  M.  i'Abbé  MiGNOT Page    i' 

Dïx-huitième  Mémoire  fur  les  Phéniciens.  Des  Loixde  ce  Peuple, 
&  des  peines  des  Délits.  Par  M.  l'Abbé  Mignot  .  .    48 

Dix-neuvième  Mémoire  fur  les  Phéniciens.  De  la  Milice  de  ces 
Peuples.  Par  M.  lAbbé  MiGNOT 68, 

Vingtième  Mémoire  fur  les  Phéniciens.  De  leurs  Villes,  de  leurs 
Edifces  &  de  leurs  Meubles.  Par  M.  l'Abbé  MiGNOT  .  I  08, 

Vingt-unième  Mémoire  fur  les  Phéniciens.  Des  Mariages  Ù"- 
.  des  Vétemens.  Par  M.  TAbbé  Mignot 135 

Ohfervations  fur  quelques  points  concernant  la  Religion  &  la 
Philofophie  des  Égyptiens  &  des  Chinois.  Par  M.  de 
Guignes 163 

Recherches  hijloriques  fur  la  Religion  Indienne ,  &  fur  les 
Livres  fondamentaux  de  cette  Religion,  qui  ont  été  traduits 
de  l'Indien  en  Chinois.    Premier  Mémoire.   EtahliQ'emetit 


TABLE. 

'Je  la  Religion  Indienne  dans  l'Inde ,  la  Tarîarie ,  le  Tliihet 
&  les  JJles.  Par  M.  de  Guignes 187 

'Recherches  hifloriques  fur  la  Religion  Indienne.  Second  Mémoire. 
Etabli ffement  de  la  Religion  Indienne  dans  la  Chine,  &  (on 
Hiftoire jufqu  en  j^  i  de  J.  C.  Par  M.  de  G  uignes  .    247 

'Recherches  hifloriques  fur  la  Religion  Indienne.  Troifième 
Mémoire.  Suite  de  la  Religion  Indienne  à  la  Chine.  Par 
M.  DE   Guignes * ,q_ 

^Mémoire  dans  lequel  on  ejfaie  de  concilier  les  Auteurs 
Grecs,  &  principalement  Hérodote  &  Ctésias,  fur  le 
commencement  &  la  durée  de  l'Empire  Assyrien ,  & 
ces  Écrivains  avec  les  Perses,  fur  les  règnes  qui  forment 
ce  que  les  Orientaux  appellent  la  Dynastie  des 
Pesciidadiens.  Par  M.  Anquetil  du  Perkon.  .    3  5  5 

^Mémoire  fur  l'Empire  des  Mèdes  &  celui  des  Perses 
comparés  avec  la  Dynaflie  connue  dans  les  Ouvrages  des 
Orientaux ,  fous  le  nom  de  Kéaniens.  Par  M.  Anquetil 

DU    Perron .__ 

477 

^Mémoire  fur  la  Guerre ,  confidérée  comme  Science.  Par  M.  Joly 

DE     MaIZEROY ç2^ 


FAUTES     A     CORRIGER. 

Tome  XXXVI,  Hiftoire, 

J  AGE  J-,  ligne  4,  avant  la  fin ,  le  P.  Paccidiidi,  ///"q  Pacciaudi. 
Ibid. page  1  jy,  coiiiu  ,  ///if^  cours. 


HISTOIRE 


HISTOIRE 

D  E 

L'ACADÉMIE    ROYALE 

DES     INSCRIPTIONS 

E   T 

BELLES-LETTRES. 

la  tcte  de  ces  deux  nouveaux  Volumes  ,  qui 
cmbralieiit  les  annces  1775,  17741  1775  .  & 
iMie  partie  de  iyy6,  nous  avons  à  infhuire  le 
Public  de  deux  cvcuemens  (jui  intcrellènt  la 
Compagnie. 

ï.  Le  premier  cfl  le  changement  de  Secrctaire  perpctutl. 
M.  le  Beau,  dès  l'annce  1755,  avoit  remplace  Al.  de  Bou- 
niainville  en  celte  partie;   mais  après  en    avoir   rempli   les 
ondions  avec  une  exaclitude ,  une  afliduité  ik  un  zèle  c^ui 
Hi/l.   Tome  XL.  A 


î 


2  Histoire  de  l'Académie  Royale 

ont  mérité  ies  éloges  de  la  Compagnie  ;  après  avoir  cfonné 
fes  foins  à  la  publication  des  Volumes  imprimés  depuis  cette 
époque  jufqu'au  trente-cinquième  inclufivement,  &;  compofé 
ies  Eloges  hiitoriques  lus  dans  les  Séances  publiques  depuis 
la  même  année  juiqu'à  la  fin  de  IJJZ,  il  éprouva  dans  fa 
fanté ,  des  altérations  peu  compatibles  avec  cette  multitude 
de  travaux ,  qui  l'avoient  toujours  occupé  :  il  crut  donc 
devoir  demander  au  Roi  la  permifîion  de  fè  démettre  du 
Secrétariat,  &  s'adretîa  ,  pour  l'obtenir,  à  M.  le  duc  de 
la  Vriliicre,   qui  lui  ht  la  réponfe  fui  vante. 

A  Verfailles ,  le  2.  i  Décembre  lyyz. 
♦■  Je  vous  donne  avis  avec  plaifir ,  Monfieiir ,  que  le  Roi 
»  ayant  égard  à  vos  julles  reprélentations  ,  a  bien  voulu  vous 
»  permettre  de  vous  démettre  de  la  place  de  Secrétaire  perpétuel 
«  de  l'Académie  des  Infcriptions  &  Belles-Lettres,  &.  qu'il  a 
»  fait  choix ,  pour  vous  fuccéder ,  de  M.  Dupuy  ,  Aflbcié  de 
»  la  même  Académie.  Sa  Majefté  defirant  auhi  vous  donner 
»  des  marques  de  û  fatisfadion  &  de  fon  eftime,  dehre  que- 
»  vous  conlerviez  le  titre  d'ancien  Secrétaire ,  &  que  vous. 
«  continuiez  d'être  chargé  feul  de  fon  Hiftoire  métallique.  Je 
»  vous  prie  d'être  perfuadé  qu'en  remplilfant  vos  vues ,  j'ai  été 
»  très-ahe  de  trouver  une  occafion  de  vous  donner  des  marques. 
Ati  fentimens  avec  lefquels  je  fuis ,  Monfieur ,  &c.  » 

Signé  LE   Duc   DE   LA   VrilliÈre. 
Cette  lettre  étoit  accompagnée  d'une  autre  de  même  date^ 
adrelîée  à  M.  Dupuy,  &  conçue  en  ces  termes  : 

«  M.  le  Beau ,  Monfieur ,  ayant  demandé  au  Roi  de  fê 
»  démettre  de  la  place  de  Secrétaire  &  Tréforier  de  l'Académie 
»  des  Infcriptions  &  Belles-Lettres,  je  vous  donne  avis  avec 
»  plaifir ,  que  Sa  Majellé  vous  a  choih  pour  lui  fuccéder.  Je 
»  ne  doute  point  que  vous  ne  répondiez  par  votre  afhduité  & 
"  votre  travail ,  dans  cette  place  importante ,  à  la  marque  de 
confiance  qu'Elle  vous  a  donnée  en  cette  occafion. 

On  ne  peut  vous  être,  Monfieur,  plus  parfaitement  dévoué 
<jue  je  le  fuis.»  Signé  le  Duc  de  la  VrilliÈre, 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  ^ 

En  conféquence  M.  Dupiiy  commença,  dès  le  i."  Janvier 
J773,  d'exercer  les  fondions  de  Secrétaire  perpétuel,  & 
M.  le  Beau  lui  remit ,  avec  les  formalités  ordinaires  ,  les 
titres,  mémoires  Se  auu-es  papiers  concernant  les  atiaires 
de  la  Compagnie. 

II.  Le  Roi  Louis  XVÏ,  au  commencement  de  Ton  règne, 
voulant  donner  une  marque  de  bienveillance  à  l'Académie, 
lui  accorda  ,  en  1774,  la  permifTion  de  prélenter  à  Sa  Majellé 
les  Académiciens  nouvellement  reçus ,  chaque  fois  qu'elle  lui 
préfenteroit  les  volumes  de  les  Mémoires  ,  à  mefure  qu'ils 
paroîtroient.  En  conféquence  ,  l'Académie  eut  l'honneur  , 
îur  la  fin  de  cette  année  ,  de  prélenter  à  Sa  Majelté,  les 
Académiciens  reçus  depuis  1771  ,  en  lui  faifant  l'hommage 
des  volumes  XXXVI  &  XXXVII. 

L'année  fui  vante,  Sa  Majelfé,  à  la  follicitation  de  M.  le 
prince  de  Tingry  ,  de  concert  avec  M.  de  Malesherbes  , 
voulut  qu'à  l'avenir  l'Académie  des  Belles  -  Lettres  eût  des 
billets  pour  chaque  fpeclacle  qui  fe  donneroit  à  la  Cour; 
&  pour  conftater  cette  concefhon,  Al.  le  Prince  de  Tingry 
fit  infcrire  ces  billets  Iur  les  états  des  Ipeclacles ,  alin  que 
chaque  fois  ils  fuffent  remis  à  la  Compagnie. 

SUJETS    DES    PRIX 

Pour    les    années    ^//J ,     ^//■i-f     ^77 S' 

Le  fujet  du  Prix  que  l'Académie  devoit  diftribuer  à  la 
Séance  publique  de  Pâques  1773,  Ci)n(iftoit  à  déterminer: 
Pourquoi  les  dcjceiultins  Je  Charlcuuig  e  ,  Princes  iimbiticux 
&  guerriers  ne  purent  Je  maintenir  tiujji  long-temps  fur  le  trône 
des  François,  que  les  faibles  fuaejjeurs  de  Clovis.  Elle  le 
propofa  de  nouveau  pour  Pâques  1775,  parce  qu'il  ne  lui 
paroilii)it  pas  allez  approfondi  dans  les  Mémoires  qui  lui 
avoicnt  été  prélentési  î^c  alors  elle  l'adjugea  à  M.  Dunioiit , 
Avocat  au  Parlement,  Conleiller  du  Hoi  ,  Honoraire  de 
l'Académie  d'Amiens,  Alfocic-F  tranger  de  la  Société  royale 
Je  Nancy  ,  &  Penlionnaire  du  Roi. 

Ai; 


4  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Pour  le  Prix  de  la  S/  Martin  de  la  iii^me  aniice ,  ou 
avoit  propofé  d'examiner  :  Qiiels  furent  les  noms  &  les  attri- 
buts divers  de  ATmerve  chei  les  dijférens  Peuples  de  la  Grèce 
&  de  ï Italie  ;  quelles  furent  l'origine  &  les  raifons  de  ces 
attributs;  quel  a  été fon  Culte  :  Quels  ont  été  les  Statues, 
les  Tableaux  célèbres  de  cette  Divinité ,  &  les  Artifles  qui  fe 
font  illujlrés  par  ces  Ouvrages  !  Ce  Prix  fut  remporté  par 
M.  le  Baron  de  Sainle-Croix,  réfidant  à  Mourmoiron,  dans 
le  Comtat  Venaiffin. 

En  mcme-temps  la  Compagnie  inflruifit  le  Public,  par 
le  Programme  dilhibuc  dans  cette  Séance ,  qu'à  caufe  de  la 
diminution  confidérablc  de  la  rente  de  cinq  cents  livres, 
fondée  pour  ce  Prix  par  M.  le  Comte  de  Caylus ,  elle  ne 
le  diftrjbueroit  plus  que  de  deux  ans  en  deux  ans  ,  à 
compter  de  ce  jour;  mais  que  la  valeur  en  feroit  toujours  de 
cinq  cents  livres. 

Pour  Je  Prix  de  Pâques  1774,  il  s'agifloit  d'examiner: 
Quel  étoit  l'état  de  l'Agriculture  chei  les  Romains ,  depuis  le 
commencement  de  la  République  jufqu'au  fiècle  de  Jules-Céfar, 
relativement  au  Gouvernement ,  aux  Aiœurs  ,  au  Commerce, 
Les  Mémoires  préfentés  n'ayant  pas  paru  embraffer  la  queftion 
dans  toute  fon  étendue,  l'Académie  la  propofa  de  nouveau 
pour  Pâques  1776,  en  avertitîant  que  fi,  dans  fon  Programme, 
elle  avoit  exclu  les  détails  des  procédés  de  l'Art ,  elle  n'avoit 
point  exclu  les  détails  relatifs  aux  différentes  branches ,  foit 
de  l'Agriculture,  foit  du  Commerce,  tant  intérieur  qu'exté- 
rieur; qu'elle  defiroit  que  le  Commerce,  qui  ne  devoit  pas 
être  borné  à  celui  des  blés ,  fût  conlîdéré ,  tant  du  côté  de 
l'importation  &  de  l'exportation ,  que  de  la  circulation  inté- 
rieure ;  enfin ,  qu'elle  invitoit  de  bien  marquer  l'influence 
de  l'Agriculture  lur  le  Gouvernement ,  les  Mœurs,  le  Commerce, 
ôc  réciproquement  celle  de  ces  trois  objets  fur  l'Agriculture. 

Elle  avoit  propofé  pour  le  Prix  de  la  S.'  Martin  1 77  5 , 
'd'examiner  :  Quels  furent  ks  tioms  &  les  attributs  divers  d^ 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  y 

Venus ,  chei  les  différens  Peuples  de  la  Grèce  &  de  T Italie  : 
tjuelles  furent  l'origine  &  les  raifons  de  ces  attributs  :  quel  a 
été  fon  Culte  :  quelles  ont  été  les  Statues ,  les  Temples  ,  les 
Tableaux  célèbres  de  cette  Divinité ,  &  les  Artijles  qui  fe  font 
illujlréspar  ces  Ouvrages.  Deux  Mémoires  lui  parurent  dignes 
d'être  couronnés  ;  mais  n'ayant  qu'un  Prix ,  elle  i'adju^rea  à 
celui  de  M.  Larcher,  de  l'Académie  des  Sciences  de  Dijon, 
&  donna  l'accejflt  à  celui  de  M.  l'abbé  Giraud  de  La  Chau , 
bibliothécaire  &  Garde  du  cabinet  des  pierres  gravées  de 
M.  le  Duc  d'Orléans. 

CHANGE  MENS  arrivés  dans  la  L'ifle  des 
Académiciens,  depuis  Tannée  lyy^  jufqu'à 
la  fn  de    lyj^* 

En     m.    DCCLXXIII. 

M.  de  la  Nauze  fut,  après  fa  mort ,  remplacé  par  M.  d'An- 
ville,  dans  la  clafîe  des  Penfionnaires ,  &  dans  celle  des 
Aflbciés,  par  M.  Dufaulx. 

La  mor^  de  Mylord  Comte  de  Chefterfîeld  fit  vaquer 
une  place  d'Aiïbcié  -  libre  -  Etranger  ,  qui  fut  remplie  par 
M.  Baitoli ,  Antiquaire  du  Roi  de  Sardaigne. 

En     m.     DCCLXXV. 

Une  autre  place  d'Affocié- Libre- Étranger  vaqua  par  la 
mort  de  M.  Askew ,  qui  eut  pour  fuccefleur  M.  Dutens. 

L'Académie  ayant  perdu  M.  Capperonnier ,  M.  de  Burigny 
le  remplaça  dans  la  clafîë  des  Penfionnaires ,  &.  M.  Joly 
de  Maizeroy  dans  celle  àsi  Aflbciést 


$  Histoire  de  l'Académie  Royale 

LISTE  des  Académiciens  qui  compofoïent  l'Académie 
à  la  fin  de  l'année    ^  77  ^- 

Académiciens-Honoraires. 

Afejfieurs, 

JLiE  Duc  DE  Saint-Aignan  ,  Chevalier  des  Ordres  du  Roi; 

de  l'Académie  Françoife. 
Le  Comte    DE   MaurepAS,   Miniflre  d'Etat,  Commandeur  des 

Ordres  du  Roi. 
J^e  Duc  DE   NiVERNOiS,  Chevalier  des  Ordres  du  Roi,  Grand- 

d'Efpagne;  de  l'Académie  Françoife. 

Le  Marquis  DE  PaulmY  d'ArgensoN,  Miniflre  d'Etat, 
Commandeur  des  Ordres  du  Roi,  Chancelier  des  Ordres  de  Saint- 
Louis  &  de  Saint-Lazare  ;  de  l'Académie  Françoife,  &  de  celles  de 
Nanci  &  de  Berlin. 

Le  Duc  DELA  Vr  I  l  l  I  e  r  e  ,  Miniflre  &  Secrétaire  d'Etat, 

Commandeur  des  Ordres  du  Roi. 
De   Lamoignon   de   Malesherbes,   de  l'Académie 
■    Royale  des  Sciences. 
D  E  t'Av  e  R  D  Y  ,    Miniflre  d'Etat, 

Le  Fèvre  d'Ormesson  de  Noiseau,  Préfidem  à  Mortier 
du  Parlement. 

Le    Cardinal     DE    Bernis,    Miniflre   du    Roi   à  Rome,    de 

l'Académie  Françoife. 
^ERTIN  ,  Miniflre  &  Secrétaire  d'Etat, 

Académiciens-Pensionnaires. 

Aiejîeurs, 

De    Foncemagne,   de  l'Académie   Françoife,    ci-devant 

Sous-Gouverneur  de  M.  le  duc  de  Chartres. 
Pe  la  Curne  de  s."  Palaye,  de  l'Académie  Françoife;  des 

Académies  de  Nanci,  de  Dijon  &  ilclla  Cru/ça- 
L'Abbé  Barthélémy,  des  Académies  de  Londres,  de  Madrid  & 

de  Cortoae  ;  Garde  des  Médailles  &  Antiques  du  Cabinet  du  Roi, 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  7 

Le  Beau,  ancien  Profefleur  d'Eloquence  en  l'Univerfité  de  Paris, 
Profefîeur  au  Collège  Royal,  Secrétaire  ordinaire  de  M.  le  Duc 
d'Orléans,  &  ancien  Secrétaire  perpétuel  de  l'Académie. 

De  Sigrais,  Capitaine  de  Cavalerie,  Chevalier  de  l'Ordre  royal 
&  militaire  de  Saint-Louis. 

De  Guignes,  Profefleur  royal,  de  la  Société  Royale  de  Londres, 
Interprète  à  la  Bibliothèque  du  Roi  pour  les  langues  Orientales. 

L'Abbé    FOUCH  E  R. 

L'Abbé  B  ATT  EUX,  Profefleur  de  Philofophie  grecque  &  Luine 
au  Collège  Royal. 

D'A  N  V  I  L  L  E  ,  Secrétaire  de  .M.  le  Duc  d'Orléans. 
De  B  u  r  1  g  n  y. 

Dupuy,  de  l'Académie  de  Gottingen,  Bibliothécaire  de  Al.  le  Prince 
de  Soubile,  Secrétaire  perpétuel. 

Académiciens-Associés. 

AieJJieurs, 

t)t.   BrÉQUIGNY,  de  l'Académie  Françoife. 

De  Chabanon. 

Gaillard,   de  l'Académie  Françoife. 

L'Abbé  G  A  R  N  I  e  R  ,  Infpec^cur  du  Collège  Royal,  &  Prof-fTeup 
en  Hirtoire. 

B  ÉJ  o  T,   Garde  de  la  Bibliothèque  du  Roi. 

L'Abbé   Arnauld,  de  l'Académie  Françoife. 

A  N  QU  E  T  I  L. 

L'Abbé  A  M  E I  L  H  O  N  ,  Bibliothécaire  &  Hirtoriographe  de  la  ville. 

BouCHAUD,   Dodcur- Régent  de  la  Faculté  des  Droits. 

Gautier  de  Sibert. 

De  Rochefort. 

Le   Roy,    Hirtoriographe  de  l'Académie  Royale  d'Architedure» 

&    de  i'Inflitut  de  Bologne. 

o 

De  LA    Porte    du    Thei.l,   Sous -lieutenant   aux    Gardes - 

Françoiles. 

Desormeaux,  Bibliothécaire  de  M.  le  Prince  de  Condé, 
des  Académies  de  Dijon  &  d'Auxerre. 

D'Ansse  de  Villoison,  des  Académies  de  Berlin,  Madrid,  &c. 
D  AC  1  ER. 


'8^  Histoire  de  l'Académie  Royale 

L'Abbe  LE  Blond,   Sous-Biliotliecaire  du  Collège  Mazarin, 
Du   S  A  U  L  X  ,  ancien  Comniinairc  de  la  Gendarmerie  ,  &c. 
JOLY   DE   Maizeuoy,  Chevalier  de  l'Ordre  royal  &  niiliiaire 
de  Saint-Louis ,  Lieutenant-colonel  du  régiment  de  Sens. 

Académiciens-Vétérans. 

Mejfieurs, 
L'Abbe'    DE    CaNAYE. 
N  I  C  O  L  A  ï. 

B  E  R  T  I  N ,  Tréforicr  des  Parties  cafuelles. 

AcADÉMIClENS-LigRES. 
MeJJîeurs, 
Le   Comte  DE   CiANTAR. 

De   Brosses,  Préfidem  à  Mortier  du   Parlement  de  Dijon. 
Le    Baron    DE    ZuRLAUBEN,    Capitaine    au    régiment    des 

Gardes -Suifles,  Maréchal-de-camp. 
L'Abbé  DE  GuASCO,  Chanoine  de  Tournai,  Comte  de  Clavière, 

Membre  de  l'Académie  de  Berlin,  de  Lot^dres ,  &  de  celle  de 

Cortone. 
Crosley,  Avocatau  Parlement;  delà  Société  Royale  de  Londres. 
Le  Prince  Jablonowski,  Palatin  de    Novogrod,   Chevalier  des 

Ordres  du  Roi. 
De    Pouilly,    Lieutenant  général  de  la  ville  de  Reims. 
Le   P.    Pacciaudi,  Théatin,   Hiftoriographe   de  l'Ordre  de 

Malte. 
S  ECU  I  ER. 

Le   Prince    MassAlski,   Evêque  de  Wilna, 
B  A  rt  o  L I ,  Antiquaire  du  Roi  de  Sardaigne. 
PUTENS, 


HISTOIRE 


HISTOIRE 


DES 


O  U  VR AG  ES 

D   E 

L'ACADÉMIE    ROYALE 

DES    INSCRIPTIONS 

E    T 

BELLES-LETTRES. 


////?.   Tome  XL.  B 


fin 


SUR  LE  GCÛT  DU  MERVEILLEUX, 

reproché  aux  Hijlorïens  Grecs  dr  Latins. 

IL  n'eft  prefque  point  de  Nation  qui ,  clans  l'hiftoire  de 
Ion  origine ,  n'ait  entre  -  mclé  des  tables  plus  ou   moins 
ridicules,  qui  (buvent  fe  font  propagées  &  multipliées  d'âge 
en  âge,  parce  que  des  Mailons  anciennes  &  illultres  avoicnt 
intérêt  de   les   accréditer.   La  plupart   des   familles  un   peu 
diftinguées  fe   failbient   gloire   de   figurer    dans   le   fyilème 
mythologique  qui   peuploit  l'Univers  de   Divinités.    Quoi, 
en  effet  ,\le  plus  capable  de  flatter  l'amour-propre  ,  qu'une 
relation  de  confanguinllé  entre  les  Dieux  &  les  Hommes  ! 
N'étoit-ce  pas,  en  nume -temps,  un  puilîant  relîbrt  pour 
élever  l'ame  au-detilis   d'elle-même  ,  pour  lui  infpirer  une 
noble  fierté,  &  pour  développer  en  elle  les  premiers  germes 
des   vertus   palrioti(]ues  !    Quand   on   n'cd  pas  abruti  par  la 
corruption,  on  fe  fait  un  honneur,  un  devoir ,  de  fouienir 
la   dignité   de   fon   origine.   Cefl   par  cette   confidéralion  , 
fans   doute,    que  les  anciens   Écrivains  ont  cru  devoir  rel- 
pecler  dans  leurs  ouvrages ,    les  préjugés  de   leur  Nation , 
tout  bizarres  qu'ils  étoient ,   &  ne  pas  s'élever  contre  une 
crédulité  fupcrllilieufe   que  fouvent  ils  ne  partagcoient  pas. 
Aulfi  n'eil-ce  point  non  plus  pour  atibiblir  leur  autorité,  ni 
ia  conliance  qu'ils  méritent,  que  M.  de  Burigny,  dans  deux    23NovcmI> 
Mémoires,  l'un  lur  la  crédulité  des  hifloriens  Grecs;  l'autre, 
fur  celle  des  hilloriens  Latins,   a  rallcmblé  une  partie   des 
traits  auffi   fabuleux  que  merveilleux,   tlont  (es  leéhires  lui 
ont  confervé  le  fouvenir.  C'cll  une  lille  qu'il  abrège,  5c  qu'il 

B  ij 


'77?- 
iS  Juillet 


lii         Histoire  de  l'Académie  Royale 
auroit  pu  ctenJre  davantage,  fims  celTer,  dit- il,  de  regarder 
.  la  plupart  de  ces  Auteurs  comme  des  modèles  qui  feront  tou- 
jours avoués  par  le  bon   goût;  il  fe  plaît  mcine  à  rappeler 
ces  paroles  remarquables  qui  caracTtérifent  l'efprit  deTite-Live^ 
&.  en  général  celui  des  anciens  Ecrivains.  «Je  n'ignore  pas, 
»  dit   cet    Hiftorien  ,    que   comme    aujourd'hui    on    ne  croit 
»  guère  que  les  Dieux  nous  inllruiient  de  i'averiir ,  on  veut 
'fih.XLlll,  „  mif]]  bannir  de  la  fociété  civile  &  de  l'hiltoire,  les  prodif/es, 
»  Mais  lorlque  je  m  occupe  des  evenemens  anciens ,  mon  ame 
»  prend ,  je  ne  lais  coinment ,  une  teinte  d'antiquité  ;  &  je  me 
»  fais  fcrupule  de  prolcrire ,  comme  intlignes  de  mes  annales, 
»  des  choies  que  des  Sages   du   plus    grand    mérite  ont  jugé 
dignes  de  la  vénération  publique.  » 

Non  juin  nefcius ,  ah  eaJein  tiegligenîtâ ,  <jiiâ  ni/iil  Deos 
j)ortendeie  viilgo  nunc  credant ,  neque  nundari  admodiim  alla 
prodigia  in  piiùliciim,  neque  in  annales  refciri.  Cateiwn  Ô'^ 
viihi  vetiiflds  res  fcrihcnti ,  ncfdo  quo  paélo  antiquus  fit  animus  : 
&  qiutdam  religio  tenet  ,  qiiœ  illi  prudentijfimi  viri  puhîich 
fiifcipienda  cenjuerint,  ea  pro  dignis  habere  qiuz  in  meos  annales 
rcferam. 

Que  de  reproches  n'auroit-on  pas  à  faire  aux  anciens 
Ecrivains  li  ,  plus  ix'lervés  ,  ils  s'étoient  impofé  fdence  fur 
différens  objets  de  la  crédulité  populaire,  dont  l'influence 
étoit  alors  prelque  générale  !  Nous  lerions  aujourd'hui  hors 
d'état  de  bien  connoître  le  génie,  le  caracière,  les  moeurs 
Aqs  Nations,  de  même  que  les  vues,  les  reflburces,  la  poli- 
tique de  leurs  chefs ,  &  ablolument  réduits  à  ignorer  \es 
véritables  caules  d'une  multitude  d'évènemens  publics.  L'hil^ 
toire  de  l'homme  offriroit  une  lacune  que  rien  ne  leroit 
capable  de  remplir  ;  &  pour  un  leéleur  philofophe ,  la  perte 
feroit  irréparable.  Souvent  les  Hiiloriens  ont  averti  que  les 
faits  merveilleux,  \ç:S  prodiges  Imguliers  quils  coniignoient 
dans  leurs  écrits,  n'étoient  fondés  que  lur  des  bruits  popu- 
laires ;  fouvent  auffi  ils  les  ont  rapportés  lans  cette  précau- 
tion, loit  qu'ils  fuffent  eux-mêmes  peuple  à  cet  égard  ,  ce 
qu'il  importe  toujours  de  lavoir ,  loit  qu'ils  ne  crullènt  pas 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.  ij 
•devoir  ébranler  la  croyance  vulgaire  ;  bien  convaincus  que 
derrière  un  préjuge  repoloit  quelquefois  une  vérité  utile  à 
iaquelle  ils  auroient  rougi  de  donner  atteinte». 

C'eft,  de  la  part  de  ces  derniers  fur- tout  ,  un  trait  de 
fagefle  bien  digne  d'être  imité ,  &  bien  fenti  aulfi  par 
M.  de  Biaigny  ;  aulîi  ne  regarde-t-il  ce  qu'il  a  oblervé  en 
ce  genre,  que  comme  de  légères  taches  qui  ne  déparent  pas 
une  beauté. 


MEMOIRE 

Dans  lequel  on  examine  quelles  ont  été  les  idées  Reli- 
gieufes.  Civiles  d/  Politiques  des  anciens  Peuples, 
relativement  à  la  Chevelure  iT"  a  la  Barbe. 

CE  fujet  paroît  d'abord  aïïez  indifférent  par  lui -même; 
cependant,  fi  l'on  conficlère  que  les  ufages  de  prefque 
tous  les  peuples  à  cet  égard,  ont  tenu  aux  niaurs,  à  la  poli- 
tique &  au  culte  religieux,  on  reconnoitra  qu'il  entre  dans 
l'hifloire  de  l'Homme,  &.  que  dès-lors  il  mérite  l'attention 
du  Philofophe.  Tel  cfl  le  point  de  \\.\e  fous  lequel  l'a  envifagc 
jVI.  Gautier  de  i)iben;  &  en  le  traitant,  il  s'ell  propoié  de  3  Dv-ccmî). 
faire  des  obfervations  oubliées  par  ceux  qui,  avant  lui,  s'en  '/73- 
font  occupés,  de  relever  les  erreurs  qu'il  a  cru  apercevoir, 
enlin  d'analyier,  fans  efprit  de  fylUmc  ,  mais  avec  ordre, 
avec  précifion  &.  netteté ,  ce  qu'il  a  trouvé  confus  &:  épars 
dans  le  grand  nombre  de  volumes  qu'il  lui  a  fallu  lire  pour 
ïic  rien  avancer  au  hafard. 

En  parcourant  les  fartes  du  monde,  M.  Gautier  de  Sibert 
voit  que  la  chevelure  étoit  en  coniidération  chez  les  Juifs, 
les  Aliyricns,  les  Grecs;  chez  les  Perles,  les  Mèdes ,  les 
Indiens;  chez  les  Scythes,  les  Celtes,  les  Germains,  les 
Gaulois;  chez  les  anciens  habitaiis  de  l'Italie,  de  l'Elpagne, 
de  l'Aliiquc  ;   (^  en   gênerai   chez  toutes  les  Nation^    de 


'^14  Histoire  de  i/Académie  Royale 

l'Univers.  Mais  en  mcme-temps  il  aperçoit  que,  û  la  plupart 

(de  ces  mcmes  peuples  avoient   des   'Jc'es  Si.  des  pratiques 

diffe'rentes  relativement  à  la  forme  qu'on  devoit  donner  à 

la  chevelure ,    il  eft  rare  qu'ils  n'aient  pas  été  dirigés  par 

des   motifs   religieux   ou  politiques.   Avant  de  le  prouver  , 

M.  Gautier  de  Sibert  obferve  que ,  fuivant  l'opinion  la  plus 

commune  des  anciens  peuples ,  la  chevelure  eft  un  prcieiit 

que  la  Providence  a  fait  à  l'homme   poia*  couvrir  ù  tête, 

&:  pour  l'orner  ;  &  commençant  par  le  peuple  de  Dieu ,  il 

voit  que  les   Juifs  ne  fe  couvroient  la  tête   que  lorfqu'ils 

C.XIV,},^,  étoient  dans  l'aiflidion.  On  lit  dans  Jérémic,  confufi  fiitit  & 

ajjîidi  &  opemcnint  ccipita  fiui  propter  terra  vajlitatcm.  Or , 

dès  que  les  Juifs  fe  couvroient  la  tête  lorfqu'ils  étoient  dans 

l'afïïiétion  ,   il  s'enfuit  que,  dans  l'ufage  ordinaire,   ils  ne  la 

couvroient  pas.  Cette  conféquence  eft  confirmée  par  la  loi  du 

Lévitique,  qui  permet  aux  lépreux  d'avoir  la  tête  découverte, 

cûpiit  nudum ,  comme  le  refle  du  peuple  ,  mais  leur  ordoime  de 

couvrir  le  relie  du  corps   depuis   la  tête  jufqu'aux  pieds  , 

Lfv.c.XUl,  operuerit  omnem  ciiîem  a  capite  ufqiœ  ad  pcdcs.  Quant  aux 

v._i2~^;.  Pi-êtres,  ils  avoient  leur  rit  particulier  :  ils  fe  couvroient  la 

tête,  la  loi  le  vouloit  ;  mais    auffi  elle  les  obligeoit  à  tenir 

toujours  leurs  cheveux  courts  en  les  coupant  fréquemment 

avec  des  cifeaux.   11  eft   donc  évident  que  chez  les  Juifs , 

c'étoit  une   exception  à  la  règle  générale   de  fe  couvrir  la 

Lcvn.  c.  X  tête,  Se  qu'ordinairement  ils  latenoient  découwçnQ  iiicedebant 

V,  6:  c.  XXL  intcdi,  fans  doute  parce  qu'ils  regardoient  les  cheveux  comme 

"É^'c.XLlv.i'^  couverture  naturelle  de  la  tête.  Ils  les  confidéroient  aufîr 

^•■^<''  comme  une  parure   &  comme  un  accefioire  de  la  beauté: 

Rois,  lit:  II,  ^^^jjg  d'Abfalon  confiftoit  en  partie  dans  fa  chevelure ,  comme 

'jofe/h.  Amiq.  l'Écriture   fainîe  le   fait  remarquer.    Dans  le  Cantique   des 

^■/■^^''''^"'' Cantiques  ,  la  chevelure  de  l'Époufe  &  celle  de  l'Epoux  font 

^"^'' ^      '^' célébrées  comme  des  traits  de  beauté. 

La  barbe  n'étoit  pas ,  chez  ces  peuples ,  moins  en  recom- 

C.xiXfV.iy.  mandation  que  la  chevelure  :  on  lit  dans  le  Lévitique,  qui! 

leur  étoit  défendu  de  rafer  leur  barbe ,   iicc  radetïs  barba^n  ; 

ili  étoient  aufli  exacTis  à  obferver  ce  précepte,  que  confus 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         15 
&  irrités  s'il  arrivoit  qu'on  les  contraignît  de  le  violer  ,  en 
leur  faifant  rafer  le  menton.  Rien  ne  le  prouve  mieux  que 
l'afîlont  que  reçurent  de  Hannon  ,  roi  des  Ammonites,  les  ^o's,llj,e,r, 
députés  de  David  ,   &  la   vengeance   qu'en  tira  le  roi  des  ^_  x''ix'f'  '  ' 
Juifs ,   comme  le  rapporte  l'Ecrivain  facré. 

Les  Chrétiens  des  premiers  iiccles  curent,  fur  la  chevelure 
&  la  barbe,  à-peu-près  les  mêmes  idées  que  les  Juifs;  un 
coup  d'œil  rapide  lur  ce  que  les  auteurs  Eccléfiaftiques  difeiit 
à  ce  fujet ,  fu Ifit  pour  s'en  convaincre. 

Selon  Laélance,  les  cheveux  font  la  couverture  &:  l'orne-     Lih.  ^it  Oi'if, 
ment  de  la  tète;  &.  les  couper  de  manière  qu'ils  ne  pui(fenî  ^"•^•^^^' 
être  ni  l'un  ni  l'autre,  c'e(l  taire  une  chofe  égaiement  con- 
traire à  la   fanté   &  à  l'ordre   naturel.    Les    exprellions   de 
Saint  Ambroile  à  ce  fujct,  lojit  remarquables  :  Q_uàm  fpcciofa      Lu-.  \i, 
cafmes  :  ■  quàm   revereiuia   in  fciiibus ,    qiiàm   veneranda   in  ^^''""'''  '•  '^•■ 
faccrJotibiis ,  quàm  terriùi/is  in  bcllatonbiis ,  quàm  decom  in 
iidolcfccntibus ,  quàm  du/cis  in  pucris ,  quàm  compta  in  mulie- 
ribus  !  Mais  le  même  Saint  Ambroife  ne  vouloit  pas  que  les 
hommes  miiîent  dans  l'arrangement  de  leurs  ch.eveux   tout  Eyijl,  ad Irent, 
l'art  qu'y    mettolent   les  femmes ,  (Se   tous  les  gens  lenfés , 
même  du  Paganifine ,  ont  penfé  de  même  :  Sint  procul  a 
iiobis  juvcnes ,  ut  fivmiiia  compti ,  s'écrioit  un  ancien  Poëte. 

Saint  Clément  d'Alexandrie  avoit  été,    à  l'éfiard    de    la  ^"'''"''^•■^'k 
coiffure  des  hommes,   plus   févère  que  Saint  Ambroile;  il 
veut,  dans  fon  Pédagogue  Chrétien,    qu'ils  fe   coupent  les 
cheveux  tout  près  de  la  peau.  D'un  autre  côté.  Saint  Jérôme 
s'élève  avec  véhémence  contre  ceux  qui  portent  une  longue 
chevelure   :    ce  font  des  gens,   dit- il,   dont  il  faut  fuir  la  E,'ij},  ad  B,J}. 
fociété ,  viros  quoqiie  fuge ,  quos   videris  cjje  crinitos  contra 
Apofolum.   Saint   Épiphane  défapprouvoit    les   Moines   qui  h  txpnfn. f,;r, 
lailioient  croître  leurs  cheveux,  llidore  île  Séville,    l'oracle  L.xix.o,;,', 
de  Ion  temps,  les  rtgardoit  comme  des  hjpocriies;  cependant  <:->'^'i'' 
les  anciens  Solitaires  les  lailioient  croître  de  manière    que 
tout  leur  corps  en  étoil  couvert,    comme  on   le  voit  dans 
la    vie   de  Saint  Onuphre    &.   dans  celle  de  Saint  Macaire. 
Miiiun  paroii  avoir  tu  les  mêmes   idées ,   c;u-  il  donne    à 


'l6  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Adam  des  cheveux  courts ,  8c  à  Eve  une  belle  &  fondue 
chevelure  ;  mais  il  n'y  a  pas  d'apparence  que  tel  ait  él6  ie 
cortume  du  premier  âge  du  monde.  Quoi  qu'il  en  foit,  il 
eft  certain  que  vers  le  jv/ ficcle,  on  croyoit  déjà  parmi  les 
Chrétiens ,  que  c'étoit  pour  les  hommes  un  acheminement 
à  la  perfedion  évangélique  de   le  couper  les   cheveux.   Le 

IJjmnit  12.  pocte  Prudence  dit  que  Saint  Cyprien  étant  encore  Néophyte, 
changea  tout  fon  extérieur ,  qu'il  fit  même  le  facrilice  de 
la  chevelure  flottante,  &  fe  réduifit  à  porter  des  cheveux 
courts. 

Dans  les  fiècles  fi.iivans,  l'ufàge  de  fe  couper  les  cheveux 

par  elprit  de  religion  ,  devint  affez  fi-équent ,    mdme    dans 

Lh'.  VI.     les  Gaules.    Grégoire  de  Tours  rapporte,    fous  l'an  583  , 

r.  xxyiii.  ^^^^  j^  Référendaire  Marcus  ie  fentant  attaqué  d'une  maladie 
mortelle,  le  fit  rafer  la  tète,  capiit  totoudït  aUjiie  p^nitentiam 
accipieiis ,  fpiritum  exhalavit,  Grégoire  de  Tours  lui-même, 
fit  vœu,  dans  une  maladie  qu'il  eut  à  la  fleur  de  ion  âge, 
de  fe  couper  les  cheveux  &  de  fe  confacrer  à  Dieu ,  ce  qu'il 

'AfuàSurmm,  exccuta  dès   qu'il  fut  convaleicent  ,   iîa  comam  depofitit  & 

ly  hovtmbr,       ^      ,.    ,    ,         i  r        ■■  ■         ■      r\      C  •  i 

'  ..  ^  le  divims  00  eainis  ex  toto  maiicipavit.  Un  lait  que  long-temps 
tie  Cartilage,      avant  Grégoire  de  1  ours ,  dinerens  L^onciles  avoient  décide 

^.T'^'iif^'^^'  *1"^  cemi.  qui  voudroient  être  admis  à  la  pénitence  publique, 
TiBifième  Conc.  ainfl  que  ceux  qui  défireroient  entrer  dans  le  Clergé  ou 
^'  ^'ffrmuUde  ^'^"^  "-"^  Monaftère ,  commenceroient  par  mettre  bas  leur 
Marcuip.         chevelure.  Infenfiblement  cette  loi  s'étendit,  &  dans  la  fuite 

Saif.de  Mm.  voulut  alfujettir  même  les  laïcs  à  tenir  leurs  cheveux 
(,  XXV f.  courts  :  on  trouve  plulieurs  l^anons  qui  leur  dcrendent,  lous 
/.  v?".'"''  ''  '  peine  d'excommunication ,  de  porter  des  cheveux  longs , 
CcAc.  de  Rouen,  tandis  qu'au  contraire  un  ancien  Concile  d'Alie ,  le  Code 
^r"»?.  m;w».  ^  Théodofien  ,  &  les  Capitulaires  de  nos  Rois  déclarent 
Lond.1102.  anathème  aux  femmes  &  aux  vierges  qui  ieront  alfez  témé- 
Rf<'u  ij°  raires  pour  le  couper  les  cheveux  ,  jemuuz  qiut  crincm  jmim 
Code  Théod.  coiitra  dlvinas  humanafmie  lestes ûhfcideriiit  ah   ecckficz 

'  Baïu-^'cayi'r.  fciibus  arceûiitur.  Il  eft  m  an  i  telle  ,  d'après  ces  autorités,  que 

;.//,/'.  /<r.     j^  religion  Chrétienne,  ou  plutôt  fesMiniflres,  profcri virent, 

autant  qu'ils  purent,   les  cheveux  longs  dans  ks  hommes, 

& 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  '17 

&  qu'en  général  on  refufa  long-temps  de  fe  foumettre  à  cet 
u(age. 

11  faut  cependant  convenir  que  les  paroles  de  Saint  Paul , 
ttr  auiJem  fi  conuim  uutriat ,  ignominia  cfl  illi ,  donnèrent  lieu 
à  cette  loi  de  dilcipline  eccléliaftique;  mais  fans  vouloir  en 
faire  le  commentaire ,  M.  Gautier  de  5ibert  i'e  contente 
d'obfèrver  que  l'Apôtre  adrelfe  la  lettre  aux  Corinthiens. 
Or  ,  dès  le  fiècle  de  Tlièophraflc  ,  trois  cents  ans  avant  Cjr,tâ.Thc*i>h, 
Jéfus-Chrifl,  les  Grecs,  qui  julqu'alors  s'ctoient  fait  gloire 
de  porter  de  longs  cheveux  ,  commençoient  à  les  faire 
couper  très- louvent  ,  &  infenliblement  le  commun  des 
Grecs  contrada  cette  habitude ,  qui  lubh/loit  encore  du 
temps  de  Plutarque ,  &  par  confèquent  lorfque  Saint  Paul 
écrivoit.  L'Apôtre  ne  reproche  donc  pas  aux  Corinthiens 
leur  longue  chevelure  ;  ils  portoient  alors  leurs  clieveux 
courts,  comme  le  refte  àQs  Grecs;  il  blâme  ieulement  ceux 
d'entr'eux  qui ,  dans  une  Ville  célèbre  par  le  luxe  Se  la 
vie  voluptueulè  de  les  habitans ,  imitoient  les  femmes  dans 
l'art  de  fe  coiffer  :  femblables  à  ce  Cannénion ,  qui  failbit 
gloire  du  titre  de  Corinthien  ;  perlonne  n^n  doute  ,  lui  dit 
Martial  ,  l'élégance  de  votre  chevelure  le  montre  allez,  L.X.rvlg.g;. 
tu  jiexii  nititiiis  coma  vagaris  ;  mais  celiez  de  me  nommer  "''  ^*''''^' 
votre  frcrc ,  autrement  je  vous  appellerai  \YiAfœur. 

D'ailleurs,  Saint  l\iul  auroil-il  pu  dire  que  l'homme 
devoit  rougir  de  porter  de  longs  cheveux,  puilque  tel  étoit 
l'ulàge  des  Juifs,  fuivi  par  Jélûs-Chrilt  même  î  il  favoit 
qu'il  n'étoit  pas  permis  aux  Nazaréens  de  fe  ralèr,  ni  de  fe 
couper  les  cheveux  ;  que  les  Edéniens ,  qui  fc  piquoient  de 
tendre  à  la  perleclion ,  les  lailibient  croître  dans  toute  leur 
longueur;  que  Moylè,  laus  ordoiuier  aux  hommes  de  tenir  Lmt.xiX, 
leurs  cheveux  courts  ,  ni  aux  femmes  de  les  conferver 
longs,  avoil  Ieulement  détendu,  par  une  loi  générale,  de 
les  couper  en  rond.  Le  but  de  cette  loi  ,  liiltnt  les  Com- 
mentateurs, éloil  d'empccher  les  llraclites  d'imiter  les  fupcr- 
flilions  des  Payens  (jui,  par  cette  prali(]ue,  croyoient  honorer 
leurs  Divinités,  i\Ans  la  perlualion  que  la  ligure  ronde, 
J-lijl   Tome  XL.  C 


i8  Histoire  de  l'Académie  Royale 

r^roi  i.in  ^^^^^^^^  J^   P^"^'^    parfaite,   étoit  chérie   des   Dieux.    On   fait 
joffj'h.  coi:!,  en  ed'et,  que  tel  ctoit  l'iifîi(.;e  des  Arabes  &  des  Phc-iiiciens; 

Thêr.  ^'"'  ""'  ^  Dieu  menace  par  Ton  Prophète ,   ceux  qui    l'adoploient , 
Jnm.XLlx  ^^  '^'■'''  ^Li'citer  des  ennemis ,    Se  de  Ls  dilperfèr  dans  tous 

/-!.  \qs  coins  de  ia  terre. 

La  barbe  n'a  pas  moins  occafionnc  de  divifions  parmi  {es 

Clux'tiens  ,   que  la   chevehire.  M,  Gautier  de   Sibert  pejile 

que  dans  ia  primitive  Eghle,  on  luivoit  i'ufagc  du  pays  où 

ion    vivoit;    mais  que  dans  la  luite  ,    on  crut   devoir  fixer 

/«  Peilng.     des  règles  à  cet  égard.  Saint  Clément  d'Alexandrie  prétend 

1.111.  CXI.      q^i'on  doit  laiiler  croître  fa   barbe,    &   n'en   couper  que  ia 
^'A  ///,    partie  qui  peut   nuire  en  mangeant  :  Saint  Cyprien  ,  ou  fi 

aJQm'r,'^'  ^'^'''  veut,  i'Auteur  des  livres  à  Quirinus ,  décide  qu'il  ne 
faut  ni  arracher  la  barbe ,  ni  la  déngurer ,  bûvbam  non  vel- 
hndcim  ,  nec  corrumpciis  efîiriem  barha;.  On  lit  dans  ie 
Sacramentaire  de  Saint  Grégoire-le-Grand ,  &  ailleurs,  Aas 
prières  intitulées ,  Oratio  ad  tondendas  barbas  ;  &.  fi  l'on 
poufîe  lès  recherches  dans  les  fiècles  fuivans ,  on  trouve  que 
le  pape  Grégoire  YIII  &  enfuite  le  cardinal  Baronius ,  ont 
prétendu  que ,  dès  le  commencement  de  i'Eglife  ,  il  fut 
ordonné ,  pai"ticulièrement  aux  Eccléfiaftiques  de  le  rafèr  la 
barbe.  Ces  difputes  duroient  encore  dans  le  xvi.''  fiècle  ; 
c'efl  alors  que  le  (avant  Gentien  Hervet  fit,  iur  la  barbe, 
trois  petits  traités;  l'un,  de  alcndd  Barba  ;  l'autre,  de  radeudâ 
Barba  ;  le  troifième  ,  de  vel  radenda ,  vel  alenda  Barba, 
Le  leéleur  peut  les  confuiter ,  &  obferver  que ,  fous  la  loi 
de  l'Évangile,  la  chevelure  &  la  barbe  ont  occafionné  àes 
débats  aulîi  vifs ,  mais  de  beaucoup  plus  longue  durée  cjue 
l'ancienne  querelle  des  Cordeliers  au  lujet  de  ia  forme  de 
ieur   capuclion  ;    ce   qui   ne  peut    manquer    de    rappeler    à 

Sfïitq.drTranq.  l'efpi-jt  la   réHexiou  de  Sénèque ,   nullum   niaqniim  im^enium 

tn:m,  cuv,  ulum.    ^'./i,  .y.. 

Jine  mixtura  démentis  jiiit. 

M.  Gautier  de  Sibert  auroit  d'autres  obfervations  à  faire 
fur  ia  barbe  &  la  chevelure,  chez  les  Juifs  &  les  Chrétiens; 
mais  comme  elles  peuvent  trouver  leur  place  ailleurs  ,  il  le 
hâte  de  revenir  aux  anciens  peuples ,  &  commence  par  la  barbe. 


DES  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  i<> 

Dans  le  premier  âge  du  monde,  connoifîbit-on  les  rafoirs! 
II  ell  au  moins  certain  qu'ils  étoient  inventés  avant  Moyfe; 
c'eft  ce  que  Tuppole  la  loi  uu  Lcvitique,  dont  on  a  parlé, 
nec  rudetis  barbam,  II  y  avoit  donc  alors  des  peuples  qui 
faifoient  ufàge  du  raloir.  Tels  éloient  les  Egyptiens  ,  qui 
auront  leur  article  à  part. 

\j&i  peuples  de  la  haute  antiquité ,  croyoient  que  la  barbe 
étoit  le  figne  apparent  diftindif  des  deux  lexes  ;  en  conlc- 
quence  les  hommes ,  dans  la  crainte  de  déguifer  le  leur , 
loin  de  le  râler ,   lailfoient   croître  leur  barbe.   Lvlander  "'' ,      '  4)0  »"« 

!•       T->i  ■  1         I         r  1  o       r  ,        ■  rr         avaiiLj.  C. 

dit  rlutarque,  avoit  une  barbe  tort  longue  &  tort  épaule,  ru  yU  de  Lyf. 
à  la  façon  des  Anciens;  c'eft  ainfi  que  la  portoit  Lycurgue,    88oansavant 
le  légillateur  de  Sparte.  Cependant,  dans  cette  république,  ^'^' 
il  n'ctoit  pas  permis  à  tous  les  citoyens  de  porter  une  longue 
bai'be;  c'éioit  une  prérogative  des  Sénateurs  &  des  Magif- 
trats   :   le  I  impie  peuple  de  voit  Te  couper  fréquemment  la 
barbe,  &  ne  lailier  que  des  mouftaches  à  la  lèvre  lupérieure. 
On  ne  voit  point  cette  loi  parmi  celles  que  lit  Lycurgue  :  AihcWe ,  l.  iv. 
elle  fut  vraileinblablement  promulguée  du  temps  des  Éphores  :  '•  '"  •  l"'"'"'!' 
ces    Magiltrats    ctoient    li    jaloux   de  1  éxecution   de   cette 
ordonnance  cju'ils  la  renouveloient  chaque  année  en   com- 
mençant l'exercice  de   leur   charge  ;   ce    qui   prouve   qu'ils 
Tegardoient    la   barbe   comme  un  avantage    &.   comme    une 
(orte  de  parure  dont  on  devoit  faire  cas.    Tous   les    Grecs 
en  avoient  la  même  idée.  Nous  liions  dans  un  fragment  de    ^ihcrtf  imn], 
Chry lippe,  que  le  premier  Athénien  qui  ofa  le  faire  râler,  ^"^^^•"'•''•-^''^/' 
s'attira    liui-ligiiation  &   le  mépris   de  tous  les  concitoyens. 
Au  refte ,   on    voit  que  bien  d'auti'es  peuples   eurent   une 
grande  vénération   pour  la  barbe  :    les  Pédaficns  étoient  de 
ce  nombre  ;  on   prctend   qu'il  anivoit  de  temps    en   temps 
chez   eux  ,    un    prodige    hngulier ,    qui    n'en    ell    pas    plus 
croyable,  pour  avoir  été  rapporté  par  Hérodote,  dans  deux 
endroits  dillérens  :  «  on  dit ,    écrit  cet   Hilloritn  ,    que  les  Wr.U.mCK», 
Pédaliens  c|ui  habitent  les  bords  de  la  mer  Méditerranée,  au-  "  %\^f// ' 
dcftus  d'Hahiarnalle,  lont  très -foigneux  d'examiner  la  figure  «    /»  Vrau.' 
delà  Pr^irelle  de  Minerve,   p;ucc  uuils  ont   expérimente*»  f- '"<"*»'■'• 

C  i; 


20         Histoire  de  l'Académie  Royale 

»  piiifieurs  fois ,  qiiefi  eux ,  ou  leurs  voiiins,  ou  les  Ampliiclîons, 

»  ctoicm  menaces  de  c|uelqu'cvcneinent  tâclieux,  auH'i-tôt  une 

barbe  longue  &  touflue  couvroit  le  menton  de  la  Prclrelie.  » 

Atheit.lIV,       £n  générai  les  Phiiofophes  ont  été  les  prott (fleurs  de  la 

Siok'  ''^"      barbe ,   ils  prétendoient  qu'elle  marquoit   la   différence   des 

ftxt's  ,   que    par  conléquent  il  n'en   falloit  rien  retrancher  ; 

aulTi  aricélojent-ils  de  la  porter  iort  longue ,   &  lur-tout  les 

Cyniques   :   c'elt  un  Fhilolophe  de  cette  Sede   qui   s'étoit 

I«f/.  Z)i;/.  Apréienté  à  Caron  pour  palier  la  barque,    lorfque   Mercure 

eimor's.  j^_j  jj^^  j^  |^  dépouiller  de  Ion  orgueil,  de  ion  effronterie 
&c  de  ion  arrogance,  enfuite  d'abattre  cette  barbe  longue  tSc 
touffue  ,  qui  peioit  plus  de  cinq  mines. 

Il  paroît  que  Lucien  ,  auteur  de  cette  plaifinterie ,  n'étoit 

point   partifan   de    la  barbe  ,    8c  qu'il    n'eût   pas  ,    comme 

Chryj.  clms   CHryfippe,    attaqué   la   mémoire    d'Alexandre- le- Grand  , 

'Atyiice.LXUl.  pgj-^-g  q^ie  <-e  Prince  s'étoit  fait  rafer.  Selon  le  phiiolophe 
Stoïcien ,  c'efl  ce  conquérant  qui  ,  préférant  le  luxe  &  la 
molledë  des  Perfes  aux  moeurs  auftères  des  Macédoniens  , 
rendit  fa  Nation  efféminée ,  en  introduilant  l'uiage  de  fe 
rafer.  A  la  vérité ,  ce  fut  fous  le  règne  d'Alexanure  que  les 
Macédoniens   celsèrent  de  porter  une  longue  barbe;    mais 

Fhuvîe deTUj.  Plutarque  en  allègue  une  railon  bien  différente  de  celle  de 
Chryfippe,  c'efl  que  dans  un  combat,  on  donne  facilement 
par-là  priie  à  Ion  eJinemi  :  au  refte ,  que  le  changemen-t 
arrivé  chez  les  Macédoniens  à  l'égard  de  la  barbe  ,  ait  été 
l'effet  de  la  politique  d'Alexandre  ou  de  fon  goût  pour  les 
mœurs  Afiatiques  ,  il  réfultera  toujours  du  dilcours  de 
Chryfippe  &   de   celui    de    f  lutarque  ,   que   julqu'au   temps 

TragmJfChyj.  ^ k\ç.\^n6xQ ,  les  Macédoniens  portèrent  la  barbe  longue, 

dans  Athénée,  ^  qu'au  Contraire ,  il  y  avoit  alors  déjà  long-temps  que  les 
Perles  &  leurs  voifins  ie  la  faifoient  rafer.  Les  Rhodiens 
&  les  Byianlins  adoptèrent  aflez  promplement  cet  uiage  j 
en  vain  ie  gouvernement  voulut  s'y  oppoier ,  ils  aimèrent 
mieux  payer  une  amende  que  d'obéir  à  la  loi  qui  leur 
défendit  de  fe  rafèr  le  menton.  Ceux  qui  exerçoient  l'auto- 
rité à  Rhodes   &  à  Byzance  ,    ne   regardoient  donc   pas 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  21 

comme  une  chofe  indifférente  l'action  de  fe  rafer  ;  ils 
croyoient  qu'elle  cloit  l'efiet  d'un  excès  de  propreté  &  de 
dclicatellé  qui  donnoii  atteinte  à  la  pureté  &  à  la  fimplicité 
des  mœurs.  Auffi  remarque-ton  que  ceux  des  peuples  de 
l'antiquité  qui  ont  \es  premiers  admis  cliez  eux  les  proteffions 
de  barbier,  d'étu\ifte,  &.  d'autres  gens  de  celte  forte,  nous 
font  reprefentés  par  les  Hiftoriens  &  par  les  Poètes,  comme 
des  -peuples  voluptueux  &  d'une  mollelîe  qui  leur  rendoit 
infupportables  les  plus  légères  incommodités.  Sans  pailer 
des  Alialiques,  ne  lail-on  pas  ce  qu'on  a  dit  des  Tarentins, 
des  Sybarites  &  des  autres  habitans  de  la  Sicile  &  de  la 
Calabre  î  11  y  a  apparence  que  ces  peuples  avoient  commencé 
à  le  râler  cinq  à  fix  cents  ans  avant  l'ère  chrétienne  :  dès 
le  temps  de  Denys  le  tyran,  c'étoit  une  choie  ridicule  dans  Cicrr.  h Of. 
ces  contrées  de  ne  point  ralèr  la  barbe  ;  ce  Prince  le  failoit  /.v,.  V;ixDxd. 
brûler  la  fienne  par  Tes  liiles ,  parce  qu'il  n'ofoit  confier  là  ^'c- 
tête  à  perlonne.  C'eft  des  Tarentins  que  Cléarque  diloit,  Clctrq.ayi.d 
qu'ils  étoient  parvenus  à  un  tel  excès  t'e  luxe  &  de  mollelfe,  ^/j^^  "  ' 
que  non-lèulement  ils  le  raloient  le  menton  ,  mais  encore 
toutes  les  parties  du  corps;  &  qu'ainfi  ils  donnoientà  toutes 
ies  Nations  l'exemple  d'une  nudité  contraire  à  la  Nature. 
Si  on  en  croit  le  même  Hiltorien,  les  Japygiens,  c'ell-à-dire, 
les  habitans  de  la  Pouiile  &:  de  la  Calabre,  lont  les  premiers 
qui  lurent  allez  efléminés  pour  faire  ufage  de  faux  cheveux , 
afin  de  jouir  de  l'avantage  d'une  belle  chevelure  làns  en 
avoir  les  incommodités. 

Quand   Juvenal   veut    peindre   \\x\   homme   de  bien,    il 
l'appelle  : 

(lïv^mim  barba ,   dignum^ue   capillis  ,  Sai.  xvi , 

Afdjorum.  ^-S'i 

pour  marquer  que  le  pcrlonnage  dont  il  parle  eft  aufTt 
veitueux  que  l'étoient  les  Romains  dans  ces  liècles,  où  des 
maurs  luDpIcs  &.  aulUres  ne  leur  permettoient  pas  de 
conuoiire  la  protellion  de  barbier  :  les  premiers  qui  vinrent 
chez  eux,  vers  l'an  454.  de  la  fondation  de  Rome,  lou>  le 


22  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Plm,  l.\  VU  Confiilat  de  Q.  Apuieiiis  Paiifa  &  de  M.  Valeriiis  Corviis, 
''  ^'^'  étoient  Siciliens ,  acccpere  tonforesftciilos  ;  avant  cttle  époque 

ils  porloient  la  barbe  longue. 

Quand  on  eut  adopté  l'ulage  de  fe  rafer ,  chacun  fe  ra(a 
plus  ou  moins  louvent,  fiiivant  fon  goût;  mais  qui  croiroit, 
fî   on   ne  le  liloit  pas   dans   Pline ,    que  le  célèbre  Scipioa 
l'Africain,  donna  le  preinier,  l'exemple  à  (a  nation  de  le  iaire 
faire  la  barbe  tous  les  jours.  Alors  une  longue  barbe  devint 
\\\\   figne  de   triftedè  qui  annonçoit ,   ou    des  perlonnes  eu 
deuil  ,    ou    des    gens    accufcs    de    crimes.     Les    Hilbriens 
Auh-Gell     obfervent  comme   une   choie   extraoruinaire  ,    que   Scipion 
VaUr'-Max.'     Émilien  &  le  vertueux  Tutilius  ,   n'aient  pas  celle  de  faire 
faire  leur  barbe  dans  le  temps  oiî  l'on  formoit  des  accufations 
contr'euK.    Cette  remarque  prouve  que,   quoiqu'en  pareille 
circonfbnce,   ce   fût  l'ulage   de  lailler  croître  (a  barbe  ,   on 
étoit  néanmoins  libre  de  le  fuivre  ou  de  ne  pas  le  fuivre  ; 
il  n'en  étoit  pas  de  même  de  iâge  où  l'on  pouvoit  fe  faire 
'Macr.inSomn,  Y-^ç^^   pour  la   première  fois  ;    félon   Pline  &   Macrobe  ,    il 
"''*  falloit  attendre  l'âge  de  vingt-un  ans  pour  faire  ce   qu'on 

appeloit  fa  première  barbe  :  depuis  cet  âge  juiqu'à  quarante- 
neuf  ans,  il  étoit  permis  de  lé  râler  ou  de  ne  pas  fe  ralèr , 
ce  temps  palié ,  on  n'étoit  plus  admis  à  la  cérémonie  de  la 
première  '  barbe.    Scipion    Emilien  ,   dont   nous   venons   de 
parler ,  avoit  quarante  ans  lorlqu'il  le  ht  râler  pour  la  pre- 
Lil.V.      inière  fois.   Aulu-Gelle,    de   qui   nous   tenons  ce  fait,   dit 
qu'il  fut  furpris  lorlqu'il  le  lut ,  &  que  cela  lui  ayant  donné 
lieu  de  faire  des  recherches ,  il  avoit  trouvé  que  les  hommes 
d'une  naiirancediltinguée,  contemporains  de  Scipion,  s'étoient 
comme  lui ,  fait  râler,  pour  la  première  fois,  à  quarante  ans, 
ce  qui  eft  confirmé,  ajoute-t-ii ,  par  la  plupart  des  tableaux 
&.  des   portraits  que  nous  avons    de   ce   même   temps.   Au 
furplus,   il    eft  certain,   félon   Dion,   que   Célar    Odavien 
avoit   vingt -cinq  ans  lorlqu'il  ht  faire  fa  première  barbe, 
Dion  1 LXIX.  Sc^I'-'^»  ^^*o'^  Suétone,  Caligula  n'avoit  pas   vingt- un   ans 
6}>nri.'v.j-Ad.  lorfqu'on  le  râla  pour  la  première  fois.  Enfin,  fous  Adrien, 
'EnZ'ufi  '^'^  i"  Romains  reprirent  l'ancien  ufage  des  barbes  longues ,   à 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  23 

l'imitation  de  cet  Empereur,  qui  laiffa  croître  la  fienne  pour 
cacher,  dit  Sparticn  ,  quelques  difformités  qu'il  avoit  lur  le 
vifage  ,  propter  viilitera  ;  Saumaile  prétend  que  ce  fut  parce 
qu'il  aftèdionnoit  les  Sciences  &  les  mœurs  des  Grecs  ; 
mais  comme  Saumaife  pe  cite  point  d'autorités,  nous  devons 
nous  en  tenir  au  témoignage  de  Spartien. 

Les  Romains,  en  ceîlant  de  fe  rafèr,  perdirent  une  fête 
de  famille;  car  ils  ctoient  dans  l'ulage  de  faire  de  grandes 
réjouidances  la  première  fois  qu'on  les  rafoit  :  le  jour  de 
cette  cérémonie,  ils  alFembloient  leurs  parens  &  leurs  amis, 
&  en  leur  préfence  on  raioit  au  jeune  homme  la  première 
barbe,  qu'on  renlermoit  dans  une  boîte  plus  ou  moins 
précieufe,  fuivant  les  facultés;  enliiite  elle  éîoit  confàcrée  à  Dhn. 
quelques    divinités.    Néron    conlacra    la    fienne    à    Jupiter     -^'"•'-  '''''  '^* 

<•-      :,    1:.  ht'ron.c.Xll, 

i^apiioim. 

Ceux  des  peuples  de  la  Grèce  chez  qui  l'ufage  de  fe 
rafer  i'étoit  introduit ,  fôlenniloient  avec  le  même  appareil 
ie  jour  auquel  on  coupoit  la  première  barbe,  qu'ils  confa- 
croient,  de  mcme  que  les  Romains,  à  quelques  divinités. 
Il  y  a  dans  l'Anthologie  grecque,  pluileurs  épigrammes  qui 
juflifient  cette  coutume,  que  pratiquoient  aulfi  les  habit:uis 
de  l'île  de  Délos,  comme  nous  le  voyons  dans  Callimaque.      Hymn.Diks, 

A  l'occalion  de  celle  fête,  on  peut  obferver  que  la '"'''' "^^ 
coutiur.e  de  ic  rafèr,  atloptce  par  les  Romains  pendant  un 
temps,  ne  changea  rien,  quant  au  fond,  à  leur  manière  de 
penlér  fur  la  barbe;  certainement  ils  n'en  auroient  pas  con- 
làcré  les  prémices  à  leurs  divinités  ,  s'ils  n'avoient  pas 
continué  tie  la  regarder  comme  une  prérogative  honorable, 
&:  comme  une  partie  d'eux-mêmes  allez  précieulè  pour  être 
otitrle  à  leurs  Dieux. 

M,  Gautier  de  Sibcrt  examine  enfuite  quelle  a  été,  fur 
le  nuMic  objet  ,   l'opinion  de  ces  peuples  que  les  Romains 
appeloicnt   jj.irbares ,   tels  que  les  Celles  &.  le^  Germaius ,   Ta,.v..C,m. 
où  la  niollede  ^  la  volupté  n'avoiejit  point  palic  en  mode,  '>' 
&.  chez  qui  les  bonnes  maurs  avoient  plus  de  pouvoir  que 
\ti  bonnes  loix  n  en  ont  pai--lout  ailleurs. 


24         Histoire  de  l'Académie  Royale 

II  étoit  naturel  que  des  peuples  belliqueux,  8c  d'un  carac- 
tère indcpendant,  eflimafîënt  tout  ce  qui  marquoit  ia  force  ; 
une  barbe  prccoce  leur  lembloit  annoncer  une  coinplexioii 
foibie;  ils  avoicnt  meilleure  opinion  de  ceux  qui  rcftoicnt 
long-temps  fans  barbe  ;  ils  préiendoient  que  leurs  corp  étant 
plus  long-temps  à  le  former ,  tievenoient  plus  forts  &  plus 

C^//,  F/a.  F.  j.Q[3u(^g5  :  A  oc  ali  fdtiiram  ,  ali  vires,  uervofque  conjirmari 
putant.  Chez  ces  peuples,  la  liberté  de  le  couper  la  barbe 
pour  la  première  fois  ,   était   une  récompenfe  accordée   au 

Taf.m.G^rm,  courage  :  il  lailoit   avoir   tué  quelqu'un  du  parti  contraire; 

30.  à-  J^'/' ils  crovoient  que  c'étoit  un   devoir  de  leur  naifiance  dont 
/.  iV,  c,  LXi,    .,.■'..'■,  jri/  •■        ./- 

al  jmporloit  de  s  acquitter  avant   de  le  accouvnr  le  vilage 

&  d'être  avoué  de  les  parens  &  de  fi  patrie  :  c'eft  par  une 
fuite  des  mêmes  principes  que  ceux  qu'on  appeloit  parmi 
eux  ,  les  Braves  ,  fiifoient  Ibuvent  vœu  de  lailfer  croître 
toute  leur  barbe ,  tant  qu'ils  n'auroient  pas  défait  les  enne- 
mis qu'ils  fe  propoloient  d'attaquer  :  cette  coutume  étoit 
encore  en  vigueur  au  vii.'^  liècle.  On  lit  dans  Grégoire 
Cr.T.l.V.  ^^  Tours,  que  les  Suèves  ayant  battu  les  Saxons,  ceux-ci 
c.xv.  jurèrent  de  ne   point  couper  leur   barbe   qu'ils  n'en  euifent 

Dioa.Sic.l.V.  tiré  vencceance.   Au  refte ,  les  habitans  de  la   Germanie  & 
ies   peuples  qui   en  éîoient   originaires  ,   varioient  dans    ia 
manière  de  porter  leur  barbe  ;    les    uns   rafoient   les  joues 
&  le  menton  ,   confervant  feulement  de   longues  &   larges 
mouftaches  ;  ies  autres  fe  raloient  les  joues  lans  toucher  au 
menton  ;   plufieurs   en'îin   lailioient  croître   leur   barbe  éga- 
lement par -tout;    mais   ils  la  portoient  courte,   ayant   foin 
de  fe  ia  couper  de  temps  en  temps.  Il  faut ,  au  furpius ,  que 
la  barbe  fût  très-relpeciée  parmi  eux ,  puilqu'en  traitant  des 
affîiiresies  plus  importantes,  ils  juroient  par  leur  barbe  :  on 
fait  que  c'ell  de  cette  manière  que  Clovis  &  Alaric  jurèrent 
'^'""'h;i'f'  li^P^'x;   Aiaric  toucha ,  fuivant  f ancien  imge.Ji/xta  morcni 
i  ni,  y!\i  anûquonan  ,   ia   barbe  de  Clovis,  &   les   deux   Princes   fè 
^  '7^-         jurèrent    une   amitié    éternelle.   Aulfi   étoit  -  ce  ,    chez,    ces 
Ane. !oix allem.  peuples,  laire  une  injure  atroce  à  un  liomme  de  lui  couper 
''    '^ ''*        la  barbe ,  ia  loi  le  défendoit  fous  peine  d'amende.  Les  Francs , 

forlis 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         15 
forih  des  Germains,   penfoient   de  même.    Dagobeit  I/*^,    CepaDagoi. 
mécontent  des   manières  arrogantes  de  ion   Lieutenant   en  '^j-jf/f^/.,  // 
Aquitaine,  ordonna  qu'on  lui  coupât  la  barbe;  ce  qui  ctoit/'. /^-f -/*!?• 
alors  un  tiès-grand  affront,  dit  l'auteur  des  Geftes  de  ce  Roi. 

Après  avoir  ainfi  montré  que  les  opinions  Se  [es  coutumes 
des  anciens  peuples ,  à  l'égard  de  la  barbe ,  tenoient  à  leurs 
mœurs,  à  leur  politique  &  au  culte  religieux,  M.  Gautier 
de  Sibert  recherche  de  même  quelles  ont  été  les  idées  des 
Anciens  au  lujet  de  la  chevelure ,  en  avertilîknt  qu'il  ne 
faut  pas  en  détacher  ce  qu'il  a  dit  précédemment  des  Juifs 
&  des  Chrétiens. 

Dès  les  temps  les  plus  reculés,  la  longue  chevelure  étoit 
en  honneur,  puilque  c'étoit  celle  qu'on  attribuoit  aux  Dieux. 
Rarement  les  Poètes  parlent- ils  de  Jupiter ,  d'Apollon,  de 
Neptune,  de  Bacchus ,  de  Mercure,  de  Vénus,  d'Iris,  des 
]N)inphes,  &c.  (ans  décrire  la  majedé  ou  les  grâces  de  leur 
chevelure  :  c'eft  aufli  la  parure  naturelle  qu'après  eux  les 
Hifforiens  &:  les  Peintres  s'attachèrent  à  taire  remarquer 
dans  les  héros ,  dans  les  perfonnages  diflingués  ,  &  lur-touî 
dans  les  femmes  dont  ils  vouloient  relever  la  beauté.  Rien 
de  fi  commun,  en  vers  &  en  proie,  que  la  longue  chevelure 
blonde  &  dorée,  aitrei  cr'ines ,  flavi  capilli.  C'étoit  peut-être 
pour  ne  rien  perdre  de  l'agrément  que  pou\oit  donner  une 
ample  chevelure,  qu'on  failoit  cas  d'un  front  étroit.  Horace  ^i;,,  / 
relève  par  cet  endroit  \es  charmes  de  lîi  L^coris,  infigncm  '^''-  xxxm, 
lenui  fronte  Lycorida.  Si  l'on  en  croit  Arnobe,  qui  vivoit  fur  ^'  ,    , 

1      y        I  t  /•  y    \  •      /•  •  r-  ■    r      %      n-  •  Arnot;  ad» 

la  nn  du  m.  iiccle,  un  pein  Iront  paroiuoitli  ntceiianepour  Cw. 
une  beauté  régulière ,  que  les  femmes  mettoient  des  bandeaux     Ahnu  i,  il, 
pour  diminuer  leur  iVoiit.  <' Les  Mexicains  ,  comme  l'obferve  "^"' 
Montaigne,  comptent  entre  \es  beautés  la  petiteflè  du  front ,  „ 
&  où  elles  le  font  le  poil  par-tout  le  refte  du  corps ,  elles  „ 
le  nourrident  au  Iront  &  peuplent  par  art.  »  Quand  on  voit    - 
ie  cas  que  les  Anciens  l.iiloient  de  la  chc\clure  ,   on   n'efl 
pas  étonné  que  des  hommes  même  en   aient  pris  un  loin 
allez  recherché   pour  faire  concevoir  d'eux   une   idée    peu 
iavorable.     Philippe  ,    père    d'Alexandre  ,    i'étant    aptr«,u 
Ilijl.  Time  XL.  D. 


2.6         Histoire  de  l'Académie  Royale 

'SuiJas.       qu'Antjpater ,  qu'il  avoit  ^ievé  à  une  des  premières  magîf^ 

traturcs    du   Royaume  ,  fe   faifoit  teindre  la   barbe   &.   les 

cheveux ,  le  deflitua  fur  le  champ  ,  en  dilant  qu'on  Jie  pouvoit 

regarder    comme    luicère   dans    le    maniement   des   affaires 

publiques ,   un  homme  qui  ne  l'ctoit  pas  dans  le  foin  de  fa 

yElîa».  l'ar.  clieveKire.   Archidamus ,   roi   de  Sparte,   allégua  une  railoii 

hiji,Yii,2o.  pai-eille   pour   faire   échouer  la  négociation   d'un  député  de 

l'île   de  Céos;  «comment,  dit-il,  fe  lier  aux  difcours  d'uu 

»  homme  qui  aimonce  la  faulièté  de  Ion  ame  par  celle  de  iès 

cheveux!  »  c'eft  que  ce  député  les  failoit  peindre  pour  paroître 

moins  âge.    Martial   fe  moque  d'un   certain   Lentinus   qui  , 

dans  la  même  vue ,   peignoit  les  cheveux  en  noir. 

i;i,^I]l  Mentirîs  jiiveiiem  tiiiélis ,  Lentiiie,  capillis , 

ipig.  xLiii,  Tarn  fiibito   corviis  qui  mcdo  cygnus  eras. 

II  feroit  aifé  de  produire  mille  exemples  de  cet  ufage  chez 

Capitol.       les  Romains   :    l'Empereur   L.    Vérus   ne    peignoit   pas  les 

cheveux,  mais  il  y  faifoit  jeter  de  la  poudre  d'or,  pour  les 

rendre  plus  blonds  encore  que  la  Nature  ne  les  avoit  faits. 

A  la  vue  du  foin  efféminé  que  le  premier  des  Célars  prenoit 

des  cheveux  qui  lui  relloient ,  Cicéron  ne  pouvoit  le  loup- 

çoinier  d'alpirer  à  la  tyrannie.  Sénèque  étoit  dans  les  mêmes 

fentimens   :  «  vous  connoiîfez  ,  diloit-il  à  fon  ami  Lucilius , 

»•  des  jeimes  gens  dont  la  barbe  &  la  chevelure  font  artiffe- 

♦'  ment  arrangées;   n'en   elpérez  rieji   de   mâle  ni   de  foiide  ; 

Epijl.cxv.  fiiliil  ab  illis  fperaveris  forte ,  niliil  folidum.  «  Sénèque  étoit 
Stoïcien ,  &  les  Philofophes  de  cette  leéle  vouloient  qu'on 
coupât  ^as  cheveux  tout  près  de  la  peau  ,  pour  éviter  la 
perte  de  temps  qu'entraînoit  le  foin  de  la  chevelure.  Les  Phi- 
lofophes delafeél:e  Académique  prétendoient,  pour  la  même 
raifon,  qu'il  filloit  la  lailîër  croître  fins  s'en  occuper.  Avant 

Plut.  Bdvq.    la  naiffance  des  le<?les,  Thaïes,  le  plus  ancien  des  Sages  de 

(sj^nia^cs.    1^  Grèce,   avoit  applaudi  aux  foins  que  prenoit  la  jeune  & 

vertueufe  Eumétis  de  la  chevelure  d'Anaçharlis  ,   afin   que 

le  plus  doux  des  hommes  n'effarouchât  pas  par  un  air  trop 

aultère. 


DES  Inscriptions  et  Belles-Lettres.         27 

Si  la  chevelure  éîoit  regardée  par  les  Anciens  comme  un 
cîon  précieux  de  la  Nature,  on  conçoit  qu'ils  dévoient  avoir 
une  idée  toute  oppofée  de  la  Calvitie  &  de  ce  qui  l'imitoit; 
c'ctoit  à  leurs  yeux  un  objet  de  mépris,  une  difformité, 
fou  vent  un  opprobre  ;  c'étoit  même  une  punition  dont 
Dieu  menaçoit  ,  par  les  Prophètes ,  les  Ifracliles  &  les 
peuples  voilms.  Telle  eft;  la  menace  qu'Haïe  failoit  aux  filles  Ij'auirr. 
de  Sion  ,  Se  Jérémie  aux  orgueilleux  enfans  de  Moab.  ,gi^^y^/^' 
On  le  rappelle  les  railleries  inlullantes  des  enfans  de  Bcthel 
ù  l'égard  du  prophète  Elilée. 

Les  Grecs  ,    accoutumés    à  une  longue   chevelure  ,    ne 
pouvoient  regiU"der  la  Colvitie  qu'avec  mépris  :  auffi  Homère    ^"'"^'  ^-  ^'' 
ne  manque-t-il  pas  de  la  faire  entrer   dans  la  peinture   de 
fon  Therhte  :    les  Lyciens  l'avoient  en  horreur.  Mauiole ,     .-^"ft-  '« 
roi  de  Carie,  à  la  follicitation  des  Publicains,  leur  ordonna     ""''^' 
de  fe  tondre  ;    pour   fauver  ce   déshonneur  ,    les   Lyciens 
payèrent  une  taxe  confidérable.  Agathocle,  tyran  de  Sicile, 
qui  avoit  perdu  fes  cheveux,  croyoit  dérober  la  connoilîancc 
de  cette  difformité  par  une  couronne  de  myrihe  ;    les  Sici- 
liens qui  ne  s'y  méprenoient  pas ,  retenus  par  la  crainte  du 
Tyran  ,    ne   le  permirent   cependant   aucune   plaifanterie  , 
comme  le  remarque  ^Elien.    11  ieroil  inutile  de  rappeler  les 
traits   de  raillerie  lancés  par  Arillophane,    &   par   d'autres,    LH-Xl,.^ 
contre  les  tètes  chauves;  les  mêmes  idées  lubliftoient  chez 
les  Romains.  Ovide  compare  une  tête  fans  cheveux  ,  à  un 
arbre    dépouillé  de  les    feuilles.   Au   milieu    des  honneurs 
du  triomphe  ,  Célar  fut  en  butte  aux  railleries  de  fes  foldals  : 
Urbciiii  jcrvate  uxorcs ,  machum  calvuni  culduciiuiis  ,  &.  à  celles       -"'■''''•■' 
de  les  ennemis  ;  il  y  fut  lî  fenlible,  que  devenu  maître  dans 
Rome ,  il  obtint  du  Sénat  le  droit  de  porter  toujours  une    Dion,  Suer, 
couronne  de  laurier,  les  loins  qu'il  preiioit  pour  couvrir  la 
partie  chauve  de  la  tête  avec  le  relie  des  cheveux  ne  réul- 
filfuit  pas  à  fon  gré.  D'autres  ILmpereurs  ne  montrèrent  pas  ^^^^^y,  "jp 
moins  de  lenfbililé ,  tels  que  Tibère  "  <!s.  Domitien  '';  celui-ci  c.  un. 
fur-tout,  prenoii  pour  lui  les  plailanterits  qui  tomboient  fur  £)^,^,"'j^p;;*, 
la  tête  chauve  de  quelcju'aulre. 

D  ij 


'2&  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Les  dames  Romaines  principalement  étoient   û   aUacWcS 

à  leurs  chevelures ,   qu'elles  efîayoient  d'en  réparer  la  perte 

Ovul.  l.  I.     pjii-  (Je5  cheveux  empruntes.  Ovide  &  Martial  les  confoient 

•^mor.  el,  XIV,  '        ,  ,,■  ■  •n     •  i  r>  •  i 

A'iart.hMv,  en  leur  reprclentant  que  les  viclou'es  des  Komajjis  les  met- 
tpigr.  XXVI,  toient  à  portée  de  (e  parer  des  beaux  cheveux  des  Germains, 
&:  d'ufer  de  cette  pommade  du  pays  ài:s  Cattes,  qui  donnoit 
aux  cheveux  une  couleur  d'or.  Les  dames  Chrétiennes  du 
lli.*^  &  du  iv."^  fiècle  ne  montroient  pas  moins  de  zèle  pour 
cette  parure.  Saint  Paulin  menace  de  la  punition  divine 
celles  qui  grofhlfoient  leur  télé  de  cheveux  étrangers,  leur 
prédifant  qu'elles  auroient  la  honte  de  fe  voir  enticremeitt 
chauves  : 

£p!ih.  TriJIe  gèrent   nudo  vert'ice   calvïùum. 

Les  hommes  même  imitèrent  leur  exemple,  introduit  par 
les  Siciliens  ;  car  on  regarde  ces  peuples  comme  les  premiers 
qui  aient  imaginé  les  fauffes  chevelures. 

Cependant ,  les  fiècies  anciens  virent  des  peribnnes ,  àes 
Princes  même  qui,  s'élevant  au-dellLis  du  préjugé  commun, 
furent  les  premiers  à  badiner  fur  leur  calvitie.  Sous  le  règne 
'Dm,l,LVUl,  ^Q  Velpahen ,  une  comète  ayant  paru,  on  publia  qu'elle 
annonçoit  la  mort  d'un  grand  Prince:  c<cepréiage,  répondit 
»  l'Empereur,  peut  concerner  le  roi  des  Parthes  qui  eft  chevelu;- 
il  ne  me  regarde  pas,  puilque  Je  fuis  chauve.  »  Si  la  chevelure 
eut  un  grand  nombre  de  panégyriftes ,  la  calvitie  eut  auffi 
fes  partilans  ;  car ,  fans  parler  de  Saint  Jérôme  ,  pour  qui 
lui  h-ont  chauve  étoit  une  marque  deiageffe,  Synéfius  évêque 
de  Cyrène  au  v.''  liècle,  en  fit  l'éloge  en  forme;  exemple 
qu'au  ix.''  fiècIe  le  moine  Hugdebal  luivit,  en  dédiant,  fur 
le  même  fiijet,  à  Charles-le-Chauve  ,  un  petit  Poëme  dont 
tous  les  mots  commencent  par  un  C.  Dans  la  (uite ,  Hadrianus 
Junius  épuifa  fon  favoir  &  fon  imagination  pour  la  même 
caufe;  il  ne  tient  pas  à  lui  qu'on  ne  regarde  les  hommes 
chevelus  comme  les  fléaux  du  genre  humain.  Si  Homère 
donne  fi  fouvent  aux  Grecs  une  chevelure  longue  &  fournie, 
ç'eft  j  à  Ion  avis ,  pour  caradérifer  leur  iiiluimanité^  lemblable 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         ip 

à  celle   de   ces   barbares  chevelus ,  qui   depuis  dévaftcrent 

i'ernpire  Romain.   Pour  faire  envifager  les  cheveux  comme 

ia  lie  Se  l'écume  du  corps ,  le  ficge  de  la  malpropreté ,   ii 

cite  Arillote ,  Galien  ,   &  l'expérience  des  Egyptiens  ,   qui 

étant   dans   l'uiage    de   raftr   les   hommes    morts  ,    avoient 

obrervé  que  l'année  fuivante,  les  cheveux  &  la  barbe   leur 

avoient  pouffé.  Pour  raiionner  conféquemment,  Junius  auroit 

dû  envelopper  dans  la  même  prolcription  ,   la  barbe   &  la 

chevelure;  cependant,  il  ne  met  pas  de  différence  entre  fe 

rafer  &  le  faire  eunuque;  il  confcille  même  aux  Souverains 

&  aux  Grands  de  conlèrver  leur  barbe  intacte,  à  l'exemple 

de   Julien,    qui   ne  ia  coupoit  jamais,    comme   donnant  à     ^^ifipi'gt 

leur  pcrfonne  un  air  de  niajeflé  &.  de  dignité  qui  imprime 

le  reipeél. 

Les  Egyptiens ,  dont  il  parle ,  regardoient  comme  une 
fuperfluilé  impure  ,  Iqs  cheveux  ,  la  barbe  ,  &  en  général 
tout  le  poil  du  corps  ;  5c  en  repréientant  chauve  leur  dieu 
Efculape ,  ils  croyoient  le  caradérifer  par  un  attribut  de 
fagefîè.  Ils  firent  rafer  Jofeph  avant  de  le  préfenter  à 
Pharaon  ,  comme  ils  rafoient  leurs  enfans  dès  les  plus 
tendres  années ,  comme  ils  fe  rafoient  fréquemment  eux- 
mêmes  jufqu'aux  fourcils ,  fur-tout  lorlqu'ils  le  dilpofoient  à 
ofirir  des  lacrifices  ,  ou  qu'ils  pleuroient  ia  mort  de  leur  Apis  : 
ils  ne  celloient,  en  ce  dernier  cas,  de  fe  rafer,  que  lorfqu'uii 
nouvel  Apis  avoit  paru.  Quant  à  leurs  Prêtres,  ils  dévoient 
ctre  rafés  en  tout  temps ,  ufage  que  Saint  Jérôme  défend 
aux  Prêtres  Chrétiens  d'adopter  ,  &  que  Al.  Bolfuet  croit 
avoir  été  imaginé  pour  donner  au  corps  plus  de  vigueur. 
!M.  Gautier  de  Sibcrt  ne  peut  croire  que  tel  ait  été  le  vrai 
motif,  quoiqu'il  n'ignore  pas  qu'à  la  faveur  de  cette  pratique 
les  Égyptiens ,  au  rapport  d'Hérodote ,  avoient  le  crâne  ^'^-  ^'''' 
plus  compacl  qu'on  ne  l'a  ordinairement,  Se  par-là  ,  plus 
capable  de  fupporier  les  intempéries  de  l'air.  11  efl  plus 
probable  que  les  Egyptiens  étoient  dirigés  par  àts  principes 
religieux ,  &  que  fi  Moyfc  défendit  aux  Iliaclites  de  fè  rafer 


'30'         Histoire  de  l'Académie  Royale 

ia  barbe ,   il  avoit  pour  but   de  les  éloigner   des  pratiques 

bizarres  &  fuperftitieufes  de  ces  peuples. 

Au  refle,  il  y  avoit,  chez  cette  Nation,  deux  fortes  de 
deuil;  celui  de  famille  8c  celui  de  religion,  public  ou  parti- 
culier; dans  les  deuils  de  famille,  ils  lailToient  croître  leurs 
cheveux  &  leur  barbe  ,  comme  l'oblerve  Hérodote  ;  ce 
qu'ils  pratiquoient  aufli  en  voyage,  foit  pour  imiter  Ofiris, 
qui  n'avoit  point  coupé  les  cheveux  pendant  le  cours  de 
fes  expéditions ,  foit  pour  témoigner  la  douleur  qu'ils  reffen- 
tpient  d'ctre  éloignés  de  leurs  foyers ,  &  d'une  patrie  qu'ils 
regardoient  comme  le  fejour  des  Dieux. 

Dans  les  deuils  religieux ,  ils  fe  rafoient  la  ttte  &  tout  le 

le  relie  du  corps  :   cette   pratique  étoit  générale  quand  ils 

avoient  perdu  leur  dieu  Apis;   mais  elle  étoit  particulière 

'Diod.Sk.lI,  j^|-j5  une  famille,  lorfqu'un  chien  mouroit,  animal  qui  dans 

'    '  i'Évrypte  étoit  en  grande  vénération.  Ces  peuples  avoient  du 

mépris,  de  l'averfion  mcme  pour  les  hommes  roux;  on  dit, 

^'^  au  rapport  de  Diodore ,  que  les  anciens  rois  d'Egypte  facri- 
fioient  fur  le  tombeau  d'Olîris ,  tous  les  hommes  qui  avoient 

InTfJ.  le  poil  roux  ;  Plutarque  dit  qu'on  les  brûloit  vifs  ,  &  qu'on 
jetoit  leurs  cendres  au  vent;  c'efl  que  Typhon,  meurtrier 
d'Ofiris ,  étoit  de  cette  couleur  ,  peu  commune  chez  les 
Égyptiens  ,  dont  on  voit  que  les  idées  fur  le  fujet  traité 
dans  ce  Mémoire  ,  étoient  en  contradiélion  avec  celles  à^s 
autres  peuples.  Chez  la  plupart  de  ces  derniers,  des  cheveux 
coupés  ou  rafés  étoient  un  ligne  flétriffant  ou  avililîànt  ,  ou 
du  moins  une  marque  de  triiteiïë  &  de  deuil  :  c'efl  ce  que 
M.  Gautier  de  Sibert  fe  propofe  de  développer  dans  un 
autre  Mémoire ,  où  il  expHquera  les  raifons  des  variétés  qui 
fc  remarquent  dans  les  ulages  de  différentes  Nations. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  31 


MEMOIRE 

Sur  ce  que  l'on  fait  du  Gouvernement  politique  des  Gaules , 
lorfque  les  Romains  en  firent  la  conquête. 

SI  les  connoifTances  que  nous  avons  en  ce  genre  fe 
réduKent  à  peu  de  chofe,  &:  font  bornées  à  un  petit 
nombre  de  dt'tails  lournis  par  Poiybe,  Tite-Live ,  Cc/;ir , 
Tacite ,  &  quelques  autres ,  il  efi;  toujours  utile  de  fe  rendre 
compte  à  loi-mùme  de  les  pofTefllons ,  comme  a  fait  M.  de 
Burigny  dans  ce  Mcmoire,  dut-on  s'attirer  l'application  de 
ia  maxime  :  pauperis  ejl  tmmerarc  peais.  Ovld.miuXIU^ 

On  fut  que  les  habitans  des  Gaules  ttoient  diflribucs  en  ^^"f"- 
trois  clalfes  ;  les  Druides,  les  Nobles  que  Ccfar  nomme 
Eqiûtcs  ,  &  le  Peuple  ;  mais  ce  qui  concerne  ces  trois 
dalles,  fur-tout  celle  des  Druides  ,  ayant  été  difcuté  dans 
dkTérentes  parties  de  ce  recueil ,  &.  dans  d'autres  ouvrages , 
M.  de  Burigny  ne  s'y  arrête  pas. 

On  fait  encore  en  général  que  la  Gaule,  alors  diflribuée 
en   trois    parties ,   la  Celt'ujue  ,  la  Belgique  &   {'Aquitaine  , 
<;toit  habitée  par  un  peuple  immenle,  &  qu'on  y  diflinguoit 
un  grand    nombre   de   Cités    :    Tacite   en   compte    julquà  Th-L'w.v.j^i 
foixante- quatre.  Ann.  m. 

De  ces  Cités,  les  unes  étoient  gouvernées  par  des  Rois,  "'  '^^' 
les  autres,  par  un  Sénat. 

I.   Les   noms    de    quelques-uns   de  ces    Rois   iont   par- 
venus jufqu'à   nous ,    <Sc  c'ell   prelcjue  tout  ce   qui  en  rede, 
Ambigatus   régnoit  dans  la  Celtique  du  temps   du   premier  ,  T~>"-Liv.  V, 
Tarquin;  Bourges  en  étoit  alors  la  cité  la  plus  conddérable.  'crj.i.i.n.i. 
Dans  le  récit  de  l'expédition  il'Annibal  contre  les  Romains, 
Poiybe    nomme  Concolitan    &.    Anéroefle,    qui    régnoient  ^''''•//.r-"«" 
dans  la  parlie  méridionale  des  Gaules.  Tite-Live  parle  de    Ti'Lii.ÀA'l, 
deux  frères  (jui ,   lur  les  bords  du  Rlione  ,  le  di(i)uloieiU  le  ■''' 
thrône  ,  &.   nomme   Bni/nus  l'iiiné,  pour  qui  le  Générai 


fja'  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Carthaginois  fe  déclara.  Teutomate  rcgnoit  fur  les  Salviens, 
peuple  de  Provence,  lorfqLi'il  fut  vaincu  par  le  proconlul 
C.  Sextius,  &  Bituitus  fur  les  Auvergnats,  lorlcpie  le  conful 
Q.  Fabius -Maximus  lui  tailla  en  pièces  cent  vingt  mille 
^  hommes  ,  comme  nous  l'apprend  l'abrégé  du  lxi.''  livre  de 
Tite-Live  (a).  Il  paroît  que  ce  dernier  étoit  redouté  des 
Romains,  puifqu'étant  arrêté  à  Rome,  où  il  s'étoit  rendu, 
il  fut  envoyé  dans  la  ville  d'Albe,  ôc  gardé  foigneufement, 
tandis  qu'on  donna  ordre  de  fe  iaihr  de  Congentiacus 
fon   fils. 

On  trouve  dans  les  Mémoires  de  Jules-Céfar,  les  noms 

CoiJ.  I,  f.    de  plufieurs  de  ces  rois  Gaulois.  Catamantalède  avoit  régné 
plulieurs  années  fur  les  Séquaniens  ,    &  le  Sénat  lui  avoit 

M.  IV,  12.  déféré  le  titre  d'<îwi  des  Romains,   honneur  qui  avoit  aufîl 

VII.  }i,  été  accordé  à  Pifon  d'Aquitaine,  dont  Céfar  célèbre  la 
valeur  &  la  mort  généreufe  ,  de  même  qu'à  Ollovicon  , 
roi  des  Nitiobriges ,  c'elt-à-dire ,  du  pays  d'Agen  &  de 
Condom  ,  auquel  fuccéda  Theutomate  Ion  hls.  Un  des  plus 
puifians  rois  de  la  contrée  étoit  Divitiacus,  qui,  après  avoir 
régné  fur  les  habitans  du  Soilfonnois ,  dont  il  laifla  le  gou- 
vernement à  Galba ,  fut  roi  de  la  Bretagne.  Galba  avoit 
fous  fa  domination  douze  Cités,  &  pou  voit  mettre  cinquante 
r^/  l  n,  ^.  mille  hommes  fur  pied  ;  c'eft  du  moins  à  quoi  il  s'engagea 
dans  la  confédération  formée  par  les  Beiges  contre  Célar , 
qui,  après  avoir  vaincu  les  peuples  de  1  Artois,  leur  donna 

'U,lV,2i,  un  roi  nommé  Comius.  Le  Général  Romain  craignant  fam- 
bition  de  Dumnorix ,  qui  jouilfoit  d'un  grand  crédit  dans 
la  cité  d'Autun,  qui  s'étoit  même  vanté  qu'il  ne  tenoit  qu'à 
lui  de  régner  fur  fes  citoyens  avec  l'agrément  de  Célàr  , 
U.V.^,6.  ne  trouva  rien  de  plus  expédient  que  de  lui  tendre  des 
embûches,  &  de  le  faire  périr  :  il  fe  montra  plus  géneïeux 

fidt  ?;,     envers  Tafgéîius ,  qu'il  rétablit  dans  la  domination  exercée 
par   fes   ancêtres    fur  le  pays  Chartrain    :    honneur   latal   à 

(a)    Euti'opc  (lïb.  IV)  parle  de  la  défaite  de  EitultuS;  mais  ne  s'accorde 
pas  avec  l'Abbiéviateur  de  Tite-Live. 

l'ami 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  33 

l'amî  des  Romains  ,  puifqu'il  le  paya  de  la  vie  au  bout  de 
trois  ans  de  règne. 

Cavarinus  penla  fubir  le  même  iort  :  Ccfar  l'avoit  rétabli  CaJ,ibid.j4, 
dans  la  dignité  de  fes  Ancêtres,  qui  avoient  régné  fur  le 
Sénonois.  Ce  peuple,  qui  n'avoit  pas  été  confulté,  condamna 
le  nouveau  Roi  à  la  mort  ,  &  le  pouriuivit ,  comme  il  fe 
làuvoit ,  julqu'aux  limites  du  territoire ,  fans  que  Céfai-  pût 
rien  obtenir  des  Sénateurs ,  qu'il  avoit  fait  venir  auprès  de 
lui  :  d'iâo  ohedientes  non  fuerunt. 

Telle  étoit  la  maxime  des  Gaulois ,    de  ne  reconnoître  Id.  L  Vii.  ^. 
pour  Rois ,  que  ceux  qu'ils  avoient  é\us.   Celtillus  ,  un  dii^ 
plus  grands  Seigneurs  de  l'Auvergne  tut  mis   à    mort   par 
l'ordre  du   Sénat ,    parce  qu'il   avoit   fait  des   brigues  pour 
parvenir  à  la  Royauté  :  ob  eani  caujam ,  qubd  regnuni  appe- 
tehat,  ah  civïtate  crat  interfeélus.  En  pareil  cas  la  peine  étoit 
le   lupplice   du   feu  ,    du   moins  chez  Ïqs  Helvétiens  ;   c'efl:    Lih.  I,  4, 
celui  qu'ils  auroient  fait  fubir  à  Orgélorix,  convaincu  d'avoir 
alpiré   à   la  domination    de  la  Gaule,    fi   la  mort  ne  l'eût 
foulLait    à    cette   infamie.    Elle    n'empcchoit    pas    que    les 
Grands,  affez  riches  pour  avoir  des  U'oupes  à  leur  lolde,    Caf.  Il,  t. 
ne  s'emparadènt  louvent  de  l'autorité. 

Vercingetorix ,  iils  de  Celtillus,  ayant  été  reconnu  Roi 
par  ceux  cju'il  loulevoit  contre  les  Romains,  fut  néaiunuins 
acculé  d'aimer  mieux  tenir  Ion  autorité  de  Célâr  que  des 
Gaulois,  &  obligé  de  fe  jultilk'r.  On  voit  par-là  que  dans  VIl.so^ 
les  cités  des  Gaules,  la  domination  n'étoit  point  jiérédi- 
taire,  &  que  fi  elle  pallbit  du  pcre  au  fils,  c'éloit  toujours 
en  vertu  d'une  nouvelle  éleélion. 

11.  Les  Cités  qui  n'étoient  pas  foumifes  à  des  Rois  , 
étoicnt  gouvernées  chacune  par  un  Conleil  cjue  Céllu*  nomme 
Sâuit  :  c'ell  le  nom  qu'il  lui  donne  quand  il  parle  des  Likir. /-sS. 
Hentois ,  des  Ncrvicns ,  des  Vénclcs ,  des  Aulcncs ,  des  Elm-  lll.i6,ijs 
roviccs  &  des  Lexovii.  Chez  les  Nerviens  ,  ces  Sénateurs 
monioient  juf(]u'au  nombre  de  fix  cents ,  &  ils  n'étoient 
pas  toujours  les  maîtres.  Les  Lexoviens  firent  main  balfe 
Ifir  leur  Sénat,  parce  qu'il  i'oppoloil  à  la  Li-iue  coniic  les 
H'J/.Tome  AL»  E 


34  Histoire  de  l'Académie  Royale 

NotjesCauks.  Romains,  propoft'e  par  Viriclovix ,  chef  des  Unelli ,  peiipfe 
qu'on  croit  avoir  ctc  place  dans  le  Cotentin.  Lorfciue  CcTar 
arriva  dans  les  Gaules ,  la  cité  <\es  Aiduens  ,   (jui   compre- 
noit  \es    diocèfes  d'Autun ,   de    Challon ,  de  Mâcon  ôc  de 
Nevers ,  y  tenoit  le  premier  rang.  Le  premier  Magiftrat  de 
*  S.*  Julien  cette  cite  s'appeloit  Vergobrct  * ,  nom  que  l'on  croit  lubfÏÏler 
furccmotT'  encorc  en  partie  dans  celui  du  Maire  d'Autun.  11  avoit  droit 
Caj.libj.iû,  de  vie  &  de  mort  pendant  une  année  que  duroit  fa  Magis- 
trature,  fans   qu'il  lui   fût  permis  de  fortir  des   limites   du 
Jhid.l.vn,; ^.  territoire.  Deux  perfonnes  de  la  même  famille  ne  pouvoient, 
du  vivant  de  l'une ,  être  admiles  à  cette  Magiftrature,  ni  même 
dans  l'ordre  des  Sénateurs.    C'étoit  aux   Prêtres  à  déclai-er. 
ceux  dont  la  nomination  étoit  légitime. 
'Lib.lll,^,       Quelquefois  les  Cités,  pour  le  lier  plus  étroitement,  fê 
réunilfoient  fous   les   mêmes  Magiftrats  ;    Céfar   en    donne 
pour  exemple,  celles  de  Reims  &  de  Soiffons,  qui,  malgré 
cette  union ,  prirent  des  partis  difFérens ,  la  première  s'étant 
fbumife  aux  Romains,  la  féconde  étant  entrée  dans  la  ligue 
formée  conlr'eux.    D'autres   fois ,    les  Cités   le  réuniffoient 
dans  une  Affemblée  générale.   C'efl:  ainfi  qu'elles  obtinrent 
de  Céfar  la  permiflion  de  s'aiïembler,  parce  qu'elles  avoient 
des  demandes  communes  à  lui  faire,  tous  les  députés  s'étant 
engagés  par  ferment   entr'eux  ,   de  garder   le  fecret  fur   ce 
LikVII.^S-  qui   ïeroit  traité.    Céfar   parle    de    deux   autres   Aiïemblées 
femblables ,  l'une  à  Bïhraâe ,  qu'on  croit  Autun ,  où  Ver- 
cingétorix  fut  reconnu  Générai  des  Cités  oppofées  à  ia  domi- 
nation Romaine;  l'autre  à  Samarobrive  ,  la  principale  ville 
des  Ambiûiii. 

Il  y  avoit  encore  une  autre  efpèce  d'Aiïèmblée  qu'on  peut 
V.  }C.  appeler  militaire,  &  que  Céfar  nomme  armanm  Concihum; 
toute  la  jeunelîë  étoit  obligée  de  s'y  rendre  en  armes ,  &  le 
dernier  arrivé  perdoit  la  vie  dans  toutes  fortes  de  tourmens. 
A  cette  occafion  ,  M.  de  Burigny  obferve  que  Vigenère 
rapporte,  après  Pline  Se  Solin,  que  les  cigognes  s'afTemblent 
dans  un  lieu  de  l'Afie,  &  mettent  en  pièces  celle  qui  arrive 
ia  dernière;  fait  qu'Albert-ie-Grand  &  les  Naturaliftes  traitent 


DES    iNSCRIPtiONS    ET    BeLLES  -  LeTTRES.  35 

de  fabuleux  ;  mais  il  fait  remarquer  comme  une.  chofe  plus 
curieufe ,  le  moyen  employé  par  les  Gaulois  pour  répandre 
avec  célérité  la  nouvelle  d'un  événement  important.  Ils 
l'annoncent,  dit  Célàr,  par  des  cris  qui  fe  répètent  de  Caf.LVII,  jj 
proche  en  proche ,  de  forte  que  ce  qui  s'étoit  pafîe  à  Orléans 
au  lever  du  foleil,  fut  fu  en  Auvergne  vers  le  commencement 
de  la  nuit ,  à  la  diftance  de  cent  loixante  mille  pas.  Vigenère 
prétend  que  cet  ufage  fubfilloit  encore,  il  n'y  a  pas  long- 
temps, en  Normandie,  êc  qu'on  l'appeloit  le  grand  &  le 
petit  /laro.  L'ordre  &  le  fdence  étoient  bien  obfervés  dans  Strat,  l,  IV, 
ces  Aflemblées,  puifqu'au  rapport  de  Strabon,  un  Huilfier 
venoit  avertir  celui  qui  failoit  du  bruit,  &  après  trois  moni- 
tions  ,  lui  coupoit  une  partie  très  -  conlidérable  de  fou 
vttement. 

Les  revenus  publics  des  Cités  confiftoient  en  droits  de 
Douane  &  autres  impôts,  qui  ne  font  point  détaillés   dans 
Céfar;  on  y  voit  feulement  que  des  citoyens  puiflàns  afFer- 
moient  ces  revenus  à  bon  marché  ;  c'eit  ainfi  que  dans   la  ■^•'■'.  A  '>?• 
cité  des  /Cduens,  Dumnorix  les  tenoit  à  ferme,  parce  que 
perfonne  n'oloit  enchérir  fur  iui.  Auffi  étoit-il   en  état  de 
faire  beaucoup  de  largelTes  ,  &  d'entretenir  à  les   frais  une 
iiombrcule  cavalerie.   Cette  efpèce  de  troupe  avoit  plus  la 
réputation  de  bravoure   que  l'infanterie  ,  comme  l'obferve 
Strabon ,   dont  le  témoignage  donne   une  idée  de  la  popu-  '^'^''*"  '  ^^* 
lation  des  Gaulois,  puTlqu'it  leur  attribue  la  faculté  d'avoir 
julqu'à  trois  cents  mille  hommes  armés.   Céiar  dit  lui-mcme  ■^''-  ^'"-  s 9 
que  la  cité  de  Beauvais,  dont  il  célèbre  la  bravoure,  pouvoit  '  ^' 

mettre  cent  mille  hommes  fur  pied,    dont  foixantc  mille 
d'élite. 

Leurs  armes  étoient  un  large  bouclier,  une  longue  épée, 
une  lance,  des  traits,  des  arcs  &  des  frondes;  mais  leurs 
épécs  ,  comme  le  remarque  Polybe ,  ne  frappoient  que  de 
taille,  &  un  (eul  coup,  après  lequel  elles  s'émoulfoient  & 
fe  ployoient  d'un  bout  à  l'autre ,  de  manière  que  pour  un 
fécond  coup ,  il  lalloit  les  rcxlreliêr  avec  le  pied.  C'eft  auHi 
principalement  i  quoi  les  Romains  durent  leur  fupérioriic 

E   il 


^6  Histoire  de  l'Académie  Royale 

fur  eux.  Strabon  nous  apprend  que  quelques  Gaulois  raifolent 

t«/././K  j^.  ufîige  de  chars  à  la  guerre.   Ccîar  (jui  nomme   Ejjcdarii  les 

Gaulois  qui  combattoient  fur  ces  chars ,  ne  parle  point  des 

""s'im/  ^'  c\is.xs  armes   de  faux  :  Frontin  affure  néanmoins  que  Céfar 

en  trouva  i'ufîige  reçu  chez  les  Gaulois.   Mêla  dit  ,   covinos 

Jorn.  c.  II ,  pQcant  <juorum  falcûtis  axïhiis  iituiitiir.   Jornandcs  alfure   que 

'2^'.      '     les  Bretons  fe  fervent  ciirribiis  falcatis ,   quos  effeda  vacant. 

d'Agrk.iz.    Avant  lui  Tacite  avoit  dit  que  chez  les   Bretons,  quelques 

Nations   combattoient  fur  des  chars  ,   quœdam  Natioiics  &. 

TiuL.hX.iS.  curru  prœl'uintur,  Tite-Live  parle  du  char  qui  dans  les  Gaules 

portoit  le   nom  à'ejfeditm. 

11  leroit  curieux ,  fans  doute ,   de  connohre  l'origine  das 

cités   Gauioifes  ,   de  leurs  gouvernemens ,    &  l'hiftoire  des 

révolutions   qu'elles   ont  éprouvées   avant  de  paûer  fous   la 

domination  Romaine.   Mais  rien  de  tout  cela   n'a  échappé 

aux  outrages  du  temps ,  &  M.  de  Burigny  s'en  dédommage 

,^.      ri       en  jetant  les  veux  fur  la  république  de  Marfeille,  quoiqu'elle 

Tac.  Agric.  ^.  n  eut  aucuue  liailon  avec  les  tjaulois  les  vojuns  ;  il  s  arrête 

Val' AUxfil    ^^^'^  complaifance  à  l'éloge  qu'en  a  fait  Cicéron  ^,  &  à  ce 

/,  7.  Plant,  qu'en  ont  dit  Tacite,  Pompoiiius  -  Mêla ,  Yalère  -  Maxime 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres. 


37 


MÉMOIRE 

SUR 

LA  VIE  ET  LES  MÉDAILLES  D'AGRIPPA, 

Gendre    dAiiguJIe. 

AUGUSTE  eut  pour  amis  deux  hommes  d'un  mérite 
cgalement  rare,  &  aulfi  dignes  de  fa  confiance  l'un 
que  l'autre  :  tous  deux  rendirent  des  fervices  imporlans  au 
Prince  &  à  l'État.  Agrippa,  très-habile  homme  de  guerre, 
affermit  le  pouvoir  de  l'Empereur  par  des  victoires  multi- 
plices  :  Mécène-,  politique  éclairé,  lui  concilia,  par  la  fîigeiïë 
de  les  confeils ,  l'amitié  du  peuple  ;  &  il  feroit  difficile  de 
décider  lequel  des  deux  mérite  lur  l'autre  la  préférence. 

Un  Critique  moderne  n'a  pas  cru  inutile  île  recueillir  ce     Meihm!!. 
qui  concerne  la  vie  de  l'un  :  M.  l'abbé  le  Blond  a  jugé  devoir  ^/'f'"-  i-vgd, 
radèmbler  de  même  les  traits  que  peut  fournir  la  vie  de  m'!^,»  ^^^ 
l'autre;  car  ,  à  l'exception  de  celle  qu'avoit  tracée  Agrippa  lui- 
même,   &  qui  ne  nous  efl  point  parvenue,  il  ne  croit  pas 
qu'elle  ait  été  écrite  par  aucun    Hillorien  ,    ni    ancien   ni 
moderne. 

Mais  d'abord  ,  la  comparaifon  de  ces  deux  hommes  rares, 
offre  une  fltigularilé  qui  ne  lui  paroît  pas  avoir  été  affez 
remarcpiée  ;  pour  la  faire  mieux  fentir,  il  rappelle  l'ufage 
des  Romains  au  fujet  de  leurs  monnoies  :  jamaii  les  Romains 
n'y  firent  graver  leurs  têtes  (a)  ;  les  plus  anciennes  monnoies 
qui  nous  refient  de  ce  peuple,  font  celles  qu'on  nomme 
Médailles  de  familles  Romaines.   On  y  voit  ,   ou  la  tête  de 


(a)  Les  anciens  rois  Pci  fcs  faifoicnt 
faliriquT  dc9  Monnoies  d'afToz  mau- 
vais goût  ,  (jui  le  di'l'nguoient  par 
crruins  types  ,  comme  les  D.trujiies 
par  l'Arciier.  La  faliriqiic  des  mon- 
noies s'ét.int  perfciliijnia-c  ,  les  Kois 
y  firent  graver  d'uborj  Jcuf}  uoiiis^ 


cnfuitc  leurs  tètes  ;  c'efl  ainfi  qu'on 
voit  les  rois  de  Sicile  rcprcfeniés  fur 
les  monnoies  :  celles  des  premiers  rois 
de  A'acédi'iiie  ne  montrent  pas  tou- 
MMirs  leurs  ittcs  ,  &  quoi(|ueiiu  temps 
d'Alexandre,  l'art  lût  porte  à  un  haut 
déj^rv;  de  pcrlcdiuii ,  on  a  doute  que 


38  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Rome  cafquce  ,  ou  quelque  Divinité  :  ordinairement  le  revers 

montre  une  Vicloire. 

Cependant ,  les  Triumvirs  monétaires  y  firent  repréfenter 
quelquefois  les   têtes  des  hommes  ilkillres  qu'ils  comptoient 
parmi  leurs  ancêtres  :  cet  ufage  iè  perpétua  jufqu'à  la  déca- 
dence de  la  République,  &  julqu'à  ce  temps  il  ne  fut  permis 
à  perfonne  de  faire  graver  la  tcte  lur  les  monnoies.  On  croit 
Ph.  I.  XLiy.  ci^-ie  Jules-Céfar  fut  le  premier  des  Romains  qui  ait  joui  de 
ce  privilège,  &  dont  on  ait  mis  la  tête,  de  fon  vivant,  fur 
les  Médailles.   On  a  cru  aufTi  qu'il  n'avoit  point  voulu  ufcr 
de  la  liberté  qui  lui  en  avoit  été  donnée  ;  niais  qu'Augulle , 
pour  honorer  la  mémoire  de  fon   père  adoptif,   lui  avoit 
rendu   cet  hommage.  On   frappa  enluite  des   monnoies  à 
Rome,  au  nom  &  avec  la  tête  des  Triumvirs  Lépide,  Antoine 
&  Augufte;  ce  dernier  étant  devenu  Empereur,  l'ulage  s'en 
établit ,  &  l'on  y  vit  fa  tête  gravée  fur  tous  les  métaux  avec  celle 
d'A<yrippa  fon  gendre.    Piufieurs  pays  foumis  aux  Romains 
imitèrent  en  cela  l'exemple  de  la  capitale.   On  connoît  en 
effet  des  Médailles  d' Agrippa  frappées  dans  la  Cyrénaïque , 
à  Carthage,  à  Gades  &  à  Nîmes  ;    &:  cela,  dans  un  tempj 
où  cet  uiàge  étoit  à  peine  établi  chez  les  Romains ,   &  en 
faveur  d'un  homme  qui,  par  la  nailfance,  n'avoit  aucun  droit 
à   l'Empire.    Cependant ,    le   nom    d'Agrippa  eft  beaucoup 
moins  célèbre  que  celui  de  Mécène ,  lequel  eu  encore  aujour- 
d'hui un  titre  d'honneur  pour  les  Grands  qui  fà\/ïnt ,  comme 
iui ,  protéger  les  gens  de  Lettres.  Cela  paroît  d'autant  plus 
étonnant ,  que  l'on  ne  connoît  point  de  Médailles  de  Mécène, 
tandis  que  l'or,  l'argent,  le  bronze  nous  ont  tranlinis  le  nom 
d'Agrippa.    On  ne  peut  pas   dire  que  fi  celui  de  Mécène 
eft  parvenu  avec  tant  d'éclat  à  la  poftérité  plutôt  que  celui 
d'Agrippa,  c'eft  qu'il  a  fuivi  le  fort  de  ceux  d'Horace  &  de 
iVirgile ,  dont  les  écrits  leront  immortels;  car  Horace,  à  qui 


la  tête  de  ce  Conquérant  fût  repré- 
fentée  fur  les  Médailles  qui  portent 
fon  nom.  Les  Antiquaires  font  encore 
partagés  fur  ce  point  ;  mais  les  Séieu- 
çuies  &  les  auttes  rois  de  Syrie  fuc- 


ceffeurs  d'Alexandre  ,  firent  graver 
leurs  têtes  fur  leurs  Médailles,  dont 
les  revers  font  ornés  de  diHérens  types, 
où  les  progrès  de  l'art  fe  font  remar- 
quer. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         3p 
Mécène  doit  en  partie  Ta  renommée  ,  a  célébré  aiifli  Agrippa  : 
la  feule  Ode  qu'il  a  compolée  en  Ion  honneur  ,  contient  plus  Z/Z.  7,0/.  rr.      *• 
de  louanges  qu'il  n'en  a  jamais  prodigué  à  Mécène.  Smleris  yarh. 

D'où  vient  donc  cette  fupériorité  de  réputation  de  Mécène 
fur  Agrippa,  qui  ,  ainfi  que  lui  ,  avoit  eu  l'avantage  d'ëtie 
célébré  par  Horace  Se  par  Virgile,  comme  le  défenfeur  de 
l'Empire  ?  C'efl ,  fans  doute ,  que  la  familiarité  de  Mécène 
avec  les  Poètes  &  les  gens  de  Lettres  du  fiècle  d'Auuulte 
étoit  plus  grande  que  celle  d'Agrippa  ;  qu'ils  avoient  avec 
lui  des  rapports  plus  fréquens,  &  qu'ils  ont  eu  plus  fouvent 
occafion  de  s'adrelfer  à  Mécène  8c  de  parler  de  lui  ;  cell 
que  Mécène  étoit  lui-même  homme  de  Letti-es;  c'efl  qu'enfin 
les  gens  de  Lettres  des  fiècles  poftérieurs  ont  rappelé  avec 
complaifance  la  protedion  que  Alécène  accordoit  aux  Lettres, 
exemple  qui  ne  pouvoit  que  les  honorer ,  &  qu'il  leur  étoit 
quelquefois  avantageux  de  reproduire.  Au  contraire,  Horace 
&  Virgile ,  après  avoir  payé  à  Agrippa  le  tribut  de  louanges 
qui  étoit  dtj  à  fon  mérite  perfonnel  autant  qu'à  la  faveur 
dont  le  Prince  l'honoroit,  croyoient  avoir  acquitté  leur  dette. 

Le  delTein  de  M.  l'abbé  le  Blond  n'ell  point  d'établir  de 
parallèle  entre  ces  deux  grands  hommes ,  ni  d'apprécier  leur 
mérite  reipeélif,  encore  moins  de  fuppléer  à  l'éloge  que 
Varius  devoit  faire  d'Agrippa  :  il  le  propofe  feulejnent ,  à 
loccalion  des  monumens  qui  nous  enreiltnt,  de  raliembler 
ce  qui  peut  avoir  rapport  à  cet  illultre  Romain ,  &  de 
déterminer,  autant  qu'il  eft  poflible,  les  cJrconllances  dans 
iefquelles  fes  Médailles  ont  été  frappées. 

Alarcus- Agrippa  naquit  l'an  6^i  de  Rome,  6^  avant 
l'ère  vulgaire.  Salamille  étoit  peu  confidérable ,  pour  ne  pas 
dire  oblcure  :  il  lembloit  fe  reprocher  à  lui-même  la  ballelîè 
de  fon  extradion,  &.  ce  n'étoit  ([u'avcc  peine  qu'il  entendoit 
prononcer  le  nom  de  fon  père.  Dans  une  caule  où  il  dcfen-  Sottcain^ 
doit  un  accufé,  i'accufateur ,  apparemment  pour  mortilier  ""'^'"'' ''^'^' 
Agrippa  ,  ht  entendre  malignement  qu'entre  le  nom  de 
AJtinus  ik  celui  d'Agrippa,  il  y  en  avoit  un  autre  qu'il  ne 
jîronojivoit  pas  ,  celui   de  Viplanius  ,   Vipjanii  noitun  .jitaji 


c,  XX  m. 


40         Histoire  de  l'Académie  Royale 

mgiimentum  paterna  hmnlitaîis  fiiflulcnit  ,  &  M.  Agnppa 
diccliûtiir.  Ciim  defeiulcret  reum ,  fait  dcciifator  qui  diceret 
M,  Agrippam ,  &  quod  médium  ejl ,  volebat  Vipfanium  intelligi. 
Sa  renfibilité  à  cet  égard  étoit  extrcme ,  on  poiirroit  même 
la  traiter  de  foibleffe  dans  un  homme  qui ,  après  Augufte , 
devint  le  premier  des  Romains ,  &  qui  ,  fans  tirer  aucun 
éclat  de  Tes  parens ,  illullra  tellement  la  famille  que  les  lils 
VM.  SueiDti.  furent  déclarés  héritiers  de  l'Empire.  Le  préjugé  de  Caligula, 
Caio,  „yj  tgnoit  à  déshonneur  de  de/cendre  d' Agrippa,  étoit  encore 
moins  pardonnable,  puiique  cette  origine  auroit  été  un  de 
fes  plus  beaux  titres,  ii  un  Prince  vicieux  pouvoit  effacer  la 
turpitude  de  fa  vie  par  la  gloire  de  ks  ancêtres. 

L'elprit  &  les  talens  d  Agrippa,  la  douceur  de  Ion  caraélcre 
&  les  autres  excellentes  qualités  dont  la  Nature  l'avoit  doué, 
fuppléèrent  abondamment  à  ce  qui  lui  manquoit  du  coté  de 
la  nailîànce  ;  à  ces  heureufes  dilpofitions  (ë  joignirent  des 
ciixonflantes  plus  heureufes  encore  :  il  eut  l'avantage  d'être 

Uicol.  p^maf,.  ^[^y^  ^yec   Augufle ,  qui,  dès  l'âge  le  plus  tendre,  conçut 

Mglél  VaieJ.  pour  lui  la  plus  haute  eltime ,  &   lui  voua  un  attachement 

f'  ^7J^'         qui  dura  autant  que  la  vie. 

En  effet,  lorfque  Jules -Céfar,  après  avoir  mis  fin  aux 
guerres  civiles ,  &  fe  diipofant  à  fon  expédition  contre  les 
Parthes ,  envoya  Oélave ,  fon  petit  neveu ,  dans  la  ville 
d'Apollonie,  pour  le  former  aux  Sciences  &  aux  Lettres,  en 
attendant  qu'il  fe  l'aflociât ,  &  qu'il  lui  apprit  lui-même 
i'art  de  la  guerre,  Oclave  ne  voulut  point  entreprendre  le 
voyage  d'Apollonie  fans  avoir  Agrippa  pour  compagnon 
d'étude.  Ce  fut  dans  cette  Ville  célèbre  que  l'habitude  de 
vivre  enfemb'e  fortifia  une  amitié  qui  étoit  déjà  fondée  fur 
la  convenance  de  leurs  caraélères. 
'Sttef.  In  Ai'g,       Ce  fut  pendant  ce  féjour ,  au  rapport  de  Suétone ,   que 

^Kciv,  pi^ij^  ^  l'autre,  guidés  par  un  motif  de  curiolité  alfez  naturel 
aux  jeunes  gens ,  allèrent  confulier  le  mathématicien  Théo- 
gènes, pour  favoir  quel  devoit  être  le  fort  de  chacun  d'eux; 
&  le  devin  fit  à  Agrippa ,  qui  avoit  parlé  le  premier  ,  des 
prédirions  très-ayantageufes.  Soit  que  la  réponfe  de  Théogène 

ait 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         41 

ah  été  une  de  ces  prédictions  inventées  à  plaifir  Se  poftérieures 
aox  évènemens,  foit  que  le  Mathématicien,  pir  le  caraélère 
&  les  talens  naifFans  d'Agrippa,  foupçonnât  ce  qu'il  pouvoit 
devenir  un  jour,  il  efl  certain  que  la  fuite  de  fa  vie  jultifîa 
la  prétendue  prophétie. 

A  peine  Odave  &  Agrippa  eurent- ils  pafTé  fix  mois  dans 
Apollonie ,  qu'on  leur  annonça  la  mort  de  Céfar.  Cette 
nouvelle  jeta  le  trouble  dans  l'efprit  du  premier;  &  ignorant 
les  circonftances  d'une  aventure  aufli  funefle ,  il  étoit  fort 
incertain  du  parti  qu'il  avoit  à  prendre  ;  mais  Agrippa  lui 
perluada  de  le  mettre  à  la  tcte  des  légions  liées  à  Céfar  par 
ferment,  alors  en  quartier  d'hiver  en  Macédoine.  Oclave 
flottoit  entre  la  crainte  &.  l'elpérance  lorfqu'il  reçut  des  lettres 
qui  lui  a])prirent  le  détail  &.  les  motifs  de  la  conipiration.  Atia 
ia  mère  &:  Philippe  Ion  beau-père,  lui  marquoient  que  les 
principaux  d'entre  les  Sénateurs  ,  à  l'inftigation  de  Cicéron  & 
de  Brutus,  méditoient  les  moyens  de  rétablir  la  République; 
que  le  leflament  de  Céfar  n'avoit  point  encore  été  ouvert  ; 
qu'enlin  les  circonflances  exigeoient  de  ia  part  plus  de 
prudeijce  que  de  courage,  &i  que  le  meilleur  parti  qu'il  eût 
à  prendre ,  étoit  de  revenir  à  Rome  comme  fimple  parti- 
culier. Ce  confeil  l'ayant  déterminé ,  il  partit  pour  Brindes 
avec  Agrippa  &  quelques-uns  de  fes  amis.  11  y  apprit  qu'il 
avoit  été  adopté  par  Ion  oncle  dans  la  iamille  des  Jules; 
qu'il  pouvoit  porter  le  nom  de  Céiar,  &.  qu'il  étoit  héritier 
d'une  partie  de  fes  biens  :  il  vint  enfuite  à  Naples ,  oij  il 
arriva  le  trente-cinquième  jour  après  la  mort  de  Célar,  & 
je  lendemain  il  alla  à  Cumes ,  où  Cicéron  .s'étoit  retiré. 
L'Orateur  (ait  mention  de  celte  circondance  dans  une  de 
{es  lettres  à  Alticus.  f,!û'xu"^' 

Atia,  mère  d'Oc}a\e ,  Se  Philippe  fori  beau-père,  penfoicnt  yiUtius,  i.li, 
qu  il  étoit  dangereux  pour  lui  de.  détendre  le  parti  de  Célar; 
mais  Odave  fe  rendit  à  l'avis  d'Agrippa,  6c  s'étant  allure 
de  l'attachement  &.  de  la  bonne  volonté  des  vétérans  qui 
avaient  été  envoyés  par  Célar  dans  les  différentes  colonies 
de  la  Campanie,  il  vengea  Ion  oncle  en  lailant  mourir  une 
liijl.  Tome  XL.  F 


42  Histoire  de  l'Académie  Royale 

partie  de  Ces  alîàflîns  &.  en  chaflant  l'autre  de  i'Italie  ;  après 
quoi  il  partagea,  avec  Ltpide  Se  Antoine,  l'Empire,  dont 
il  relia  depuis  le  feul  maître  ,  par  la  valeur  d'Agrippa.  Ce 
fut  à  lui,  en  effet,  qu'il  confia  ladminiflratioii  de  tout  ce 
qui  concernoit  la  guerre,  &:  il  le  repoloil  tellement  fur  lui, 
^w'.w /f;/^.  qu'Antoine  reprochant  à  0<5lave  fon  peu  de  courage,  lui 
'■  *''''  dit,  qu'il  ne  paroiiîoit  jamais  en  prcfence  de  l'ennemi,  que 

ia  flotte  n'en  eût  étc  auparavant  mile  en  fuite  par  Agrippa. 

La  guerre  de  Sicile,  dans  laquelle  C'clave  effliya  plus 
d'un  revers,  peut  être  regardée  comme  la  première  occafion 
qu'Agrippa  trouva  de  lui  donner  des  marques  fignalces  de 
fon  zèle.  La  Hotte  ctoit  commandée  par  Ménodore,  qu'Oélave 
avoit  donné  pour  Lieutenant  à  Calvifius,  lequel  étoit  à  la 
tête  de  toute  la  marine.  Ménécrate ,  qui  conduifoit  celle  de 
Pompée,  fut  tué  dans  la  première  action,  où  plufieurs  vailîèaux 
d'Odave  furent  brûlés  ,  d'autres  fubmergés.  Quand  on  eut  un 
peu  réparé  les  forces,  de  part  Se  d'autre,  on  en  vint  à  une 
féconde  attaque,  dans  laquelle  la  flotte  d'Oclave  ayant  efîiiyé 
une  violente  tempête,  l'avantage  refta  du  côté  de  lompée. 

C'efl    vrailemblablement    à    cetle    année   que    ion    doit 

rapporter    la   médaille    d'Augufle  ,    qui    a    pour   légende  , 

IMP.  DIVI    IVLl   F.    ITERVM   illVIR   R.  P.  C, 

autour   de   la  tête   d'Augufte   couronnée    de  laurier ,    &  avi 

revers,  M.  AGRIPPA   COS   DESIG.   Cette  médaille, 

qui  eu  d'or,  fe  trouve  au  cabinet  du  Roi. 

■jyio.  L'année  fuivante,  Agrippa  étant  Conlul  avec  L.  Caiiidius, 

venoit  d'appaifer  des  troubles  élevés  dans  la  Gaule;  il  étoit 

le  premier  qui,  depu.'s  Jules-Célar,   eut  paffé  le  Rhin  pour 

[Appian^Cinl.  ^^^^  expédition-  militaire,  &  il  avoit  remporté  une  victoire 

Vdi,il,y$.    complète  fur  les  Aquitains  qu'il  fournit.    Cette  année,  717^ 

7ac.Ann.l,Xl!,  dc  Rojiie ,  efl  remarquable  par  la  tranlmigration  dts  Ubiens,. 

'd^^Èuï.'cnt.  ^^  '  P^'-"^'  trouver  une  protection  contre  les  Suéves  ,    dont 

eap.  xxvrii :  ils  étoient  cruellement  vexés  ,  foUicitèrent ,   lur  les  terres  de 

^  „^/      ,^^^^  1  Empn-e ,  une  retraite,  qu  ils  obtinrent  comme  une  rccom- 

di  Saci:.  1. 1  ;  penfc  dile  à  leur  fidélité.   Placés  par  Agrippa  dans  le  pays 

"fTi^^',  '     '  où  tll  actuellement  l'éiedorat  de  Cologne ,  ils  y  bâtirent 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  4j 

une  ville,  dans  laquelle  Agrippine  ,  fille  de  Gernianîcus  & 
petite-fille  d'Agrippa  prit  naiilance.  Cette  PrincelTe,  devenue 
femme  de  l'empereur  Claude  ,   y  fit  établir  une  colonie  de 
Vétérans  fous  le  nom  de  colonia  Agrippinenfis  ;   Se  quoique 
ies  Ubiens  ne  rougiliënt  point  d'être  Germains ,  l'autre  nom 
les  flattoit  d'autant  plus  qu'il  confervoit  celui  de  l'Impératrice 
leur  compatriote  ,    «Se  rappeloit  celui  de  Ion  aïeul ,  premier 
auteur  de  leur  établiirement.  Après  cette  expédition,  Augufte 
rappela  près  de  fa  perfonne  Agrippa,  Se  lui  ayant  décerné 
les  honneurs  du  triomphe ,  il  lui  ordonna  de  travailler  à  la 
conftruclion   d'une   Hotte  Se    d'exercer  des   rameurs.    Mais 
Agrippa,  en  homme  prudent  &  en  bon  politique,  crut  que 
devant  toute  fa  grandeur  5c  fa  fortune  à  Octave ,   il   ne  lui 
convenoit  pas  d'accepter  les  honneurs  qui  lui  étoient  ofiërts 
dans  la  conjonélure  facheufe  où  ce  Prince  fc  trouvoit;  c'eft     Lu-,  eflf. 
pourquoi ,  perfiihint  conllumment  dans  Ion  refus ,  il  donna  -^l'i'"^-  ^'^'• 
iés  (oins  à  la  commilhon  dont  il  étoit  chargé  ,  Si.  fit  conftruire 
des  vailfeaux  fur  toute  la  côte  d'Italie.   Comme  cette  côte 
manquoit  de  ports,  Se  qu'il   ne  fe  trouvoit  point  de  lieu 
propre  à  contenir  une  auîlî  grande  Hotte  que  celle  que  l'on 
préparoit,   Agrippa  conçut  le   projet   d'en   former    un  :  ^^  Cipjd.chrott 
dilpofition  du  terrein  fembloit  favorifer  celte  entreprile.  Aux 
environs  de  Cumes  ,   entre  le  promontoire  de    ^li^ène   Se 
Pouz/.oles  ,    étoit    un   lieu  creulé  en    forme   d'anfe.   Se  près 
duquel  fe  trouvoient  deux  lacs,  l'un  nommé  Lucrin  S:  l'autre  virg.Gtor^.Jl. 
Averne  ;   la  mer  qu'Agrippa  ht  entrer  dans  ces  deux  lacs,  '/'•  ^  >^''^' 
forma  un  port  valte  Se  commode,  auquel  il  donna  le  nom  i„Aug.c.xvt: 
de  Portits  JJïits ,  en  l'honneur  d'Oclave.  A  prélênt  ce  n'efl  (-j'"'"-/'-'' f'- 
plus  qu'un  marais,  d  ou  il  seit  fait  une  éruption  occafionnée  aat.ll.g. 
par  des  feux  loutenains  qui  ont  couvert  de  cendres  les  lieux 
voifnis.    Plulleurs  Auteurs   ont  parlé  allez   confulément   de 
i'ouvrage  dont  il  efi:  (|ue(lion  :   voici  ce  que  l'on  en  peut 
conjecturer  de  plus  vrailemblable  d'après  jtrabon  ,  Diodore, 
Dion  Se  Suétone.  Le  lac  Lucrin  éloit  féparé  de  la  mer  par 
un  ancien  monticule  long  d'environ  huit  (fades,  Se  dont  la     S:T.:hl.V^ 
largeur  ne  comporioit  guère  que  le  pafiàge  d'un  char;  c'étoil '^^'  "^^' 

V  ï) 


'44  Histoire  de  i.'AcADiMiE  Royale 
D!o,  h IV.  une  vieille  tradition  f]irHcrci)le  l'avoit  conflruit  foifcju'if 
conduifoit  dans  ce  pays  les  troupeaux  de  Gcryon.  Agrippa 
fit  pratiquer  dans  ce  môle  deux  ouvertures  par  lelquelies  les 
vallFeaux  pouvoient  entrer  ;  il  fît  enluite  creuler  des  canaux 
au  moyen  defquels  il  ctablilîoit  une  communication  entre  le 
'Siaion  ^'^*^  Lucrin  6c  celui  d'Averne,  &  pour  faciliter  de  tous  côtés 
un  libre  accès  vers  le  port,  il  ordonna  d'abattre  de  vaflcs 
forêts  qui  étoient  aux  environs,  ne  balançant  nullement  de 
facrifier,  dans  cette  circonftance,  à  l'utilité  publique,  quelques 
pratiques  religieufes  en  ufage  dans  ces  forêts;  c'efl  ce  qui 
donna  peut-être  lieu  à  certain  bruit  populaire  ,  que  la  flalue 

D'à.  o' PhiUr.  ^Q  Calypfo  ou  de  l'Averne ,  avoit  paru  iuer.  Cette  rumeur 
fit  une  alTez  grande  lenfation,  &  quoique  la  nature  du  lieu 
abondant  en  eaux  chaudes  pût  fotirnir  une  interprétation 
très-railonnable  de  ce  fait ,  néanmoins  les  Pontifes  jugèrent 
à  propos  d'y  faire  des  expiations  ;  ils  paroilîoient  d'autant 
mieux  fondés,   qu'une  tempête  confidérable  qui  arriva  vers 

•Sue'.  Velkius;  ce  temps ,  put  faire  foupconner  du  prodige  ;  mais  Agrippa 
ne  s'occupant  que  de  (on  objet  ,  acheva  le  port ,  le  remplit 
de  vaiifeaux ,  6l  y  exerça  tout  l'hiver  àes  rameurs  qui  lui 
Suer.'mAug,  furent  fournis  dans   vingt  mille    elclaves   qu'Augulte  avoit 


e,  AT/. 


a 


ffranchis  en  les  deflinant  à  cet  emploi. 


Il  (e  palfa  plufieurs  autres  évènemens  remarquables  fous 
ce  premier  conlulat  d'Agrippa,  enîr'autres  la  prile  de  Jéru- 
falem  par  Hérodes  &  SoIjus  ,  mais  comme  il  n'y  eut  point 
de  part,  il  eft  inutile  de  s'y  iirrêter. 

L'année  fuivante ,  Oélave  voyant  fes  forces  navales  aug- 
mentées, recommença  la  guerre  avec  plus  d'ardeur,  <ur-tout 
après  avoir  mis  Agrippa  à  la  tête  de  fa  flotte ,  dont  il  ôta  le 
jhe'-Ui'lJqn!.  commandement  à  Sabinus.  On  peut  voir  dans  les  Auteurs 
YcUsius.  Orof.  les  cérémonies  pompeufes  qu'on  pratiqua  pour  la  purihcaîion 
de  la  nouvelle  flotte ,  le  détail  de  divers  mouvemens  &  >  e 
différentes  opérations  ,  qui  ne  tournèrent  pas  toujours  à 
l'avantage  d'Oélave  ;  la  crainte  que  Pompée  avoit  de  fe 
mefurer  avec  Agrippa,  juf qu'au  moment  où  l'ennemi  d'Oc- 
tave fatigué    des    défertioiis  iréquentes    qu'il    elTuyoit  ,   & 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  45 

honteux  d'être  toujours  réduit  à  la  défenfive ,  fît  demander 
à  Ochive  s'il  vouloit  décider  leur  querelle  par  un  combat 
naval.  On  fait  que  la  propolition  ayant  été  acceptée,  Pompée 
ne  put  lauver  de  là  Hotte  que  dix-lept  vaiiîeaux,  avec  lelquels 
il  fe  retira  vers  Meffuie;  mais  le  voyant  lans  reflource,  H 
pafîà  bientôt  en  Afie ,  où  d'autres  loins  empêchèrent  de  le 
pourfuivre.  Si  Oclave  témoigna  fa  reconnoilîance  aux  loidats 
dont  il  avoit  éprouvé  le  zèle ,  il  (avoit  tout  ce  qu'il  devoit 
aux  talens  &  à  la  prudence  d' Agrippa  ;  il  le  décora  d'une 
couronne  roHrale ,  Si.  lui  ht  prélent  d  un  étendard  d'azur. 

C'ell  une  queftion  de  lavoir  lî ,  avant  Agrippa,  quelqu'un  Hijf.pomJ./wff. 
avoit  reçu  une  Icmblable  couronne;   Veliéius  Paîerculus  Sc^-v-^xxx/. 
Tite-Live   dilènt   que  perlonne ,   avant  lui ,  n'en  avoit   été  e/,ii/.'cxx/x. 
décoré;  &  félon  Dion,  qui  que  ce  Toit,  ni  avant  ni  api'ès /),-,,,/_  ^^/ y. 
Agrippa,  n'a  joui  de  cet  honneur;    Pline  eft  le  leul  auteur   pi„, /„yj  „^f 
ancien  qui  allure  cjue  le  grand  Pompée  avoit  accordé  celle  '-^//.c.'xxx, 
marque  de  diltinélion  à  Marcus  Varon  dans  la  guerre  des  "^'^      ''^'"'* 
Pirates,  &  Jufte-Lipfe  penle  qu'il  faut  fuivre  ce  lentiment.    Liij. tte imiif. 
Mais  cette  quellion  ,  qui  e(l  de  pure  curiolité  ,  importe  peu '■""•'^'^''"^' ^^' 
à  la  gloire  d'Agrippa.    Quand  \  aron  auroit  reçu  une  cou- 
ronne roltrale,  celle  qu'Agrippa  mérita  n'en  feroit  pas  moins 
honorable  ,   puiUjue  ce   n'auroit  été  que  le  lècond   exemple 
d'une  dilliiiction   de  cette  elpèce.  Cette  couronne,  dont  la 
forme  imiloit    (\es    proues  de    vailieaux   jointes    enlemble , 
orne  la  tcte  d'Agrippa  fur  la  plupart  de  les  Médailles.  Ovide  ^,.,  ^,_,.^j^^,^ 

Y  fait  allufion,  &  Pline  dit  à  ce  luiet  :  deJit  liane  AueiifJits '■"'■^'- if-- 
•'  A     ■  r  j    ■  ■  i  .  ^.  K        P.in.  i.  XVI, 

(oroiuim  Ai^nppa: ,  Jcd  civicam  a  gencre  /luiiuuio  aicepit  ipje.    c.  iv. 

Après   avoir  ainli   terminé   la  guerre  de   Sicile,   Octave 

revint  à  Rome,  où  on  lui  éleva,  dans  le  Forum,  une  llalue 

dorée  qui  le  reprélenloit  en  triomphateur;    &  les  membres 

du   Sénat  en  lui  détérant  toutes  lortes  d'honneurs,   delquels -^/T'"'"  ^•''*'' 

il    Mac(epta   que   le   triomphe  &   l'établilitment  de   la   fcle  f.TlA-A'/rl*' 

folennclle  de  la  vicloire  ,   iU"rétèrent  en   même-temps  que, 

dans  toutes  les  cérémonies  publiques  où  ceux  i|Ui   avoient 

joui  des  honneurs  du  triomphe  paroilibient  avec  une  couronne 

de  laurier,  Agrippa  y  paroiiroit  avec  une  couronne rollrale. 


îjf,^  Histoire  de  l'Académie  Royale 

H  étoit  moins  touche  de  ces  honneurs  que  de  la  gloire 
d'Octave  &  de  l'utilitc  publique;  ce  lurent  ces  vues  honnêtes 
&  défmtt'relîces  dont  il  ctoit  toujours  animé  qui  l'engagèrent, 
quoiqu'après  avoir  c'té  Conful ,  à  accepter  l'Edilitc' ,  magiltra- 
ture  lionorable  Tous  certains  rapports ,  puilque  Tes  fondions 
conllfloient  à  veiller  à  la  lûretc  Se  à  la  commodité  dits 
citoyens,  mais  qui,  depuis  quelque  temps  ,  étoit  néanmoins 
fort  peu  recherchée.  Il  crut  que  donner  des  jeux  magni- 
fîquçs  &  élever  des  édifices  aulH  utiles  que  fomptueux  ,  ce 
feroit  un  moyen  de  gagner  les  bonnes  grâces  du  peuple  & 
de  le  rendre  favorable  à  Augufte.  En  elîèt ,  il  répara  à  les 
dépens,  tous  les  édifices  publics  &  les  grands  chemins;  il 
Fromn,  fit  reconlbuire  des  canaux  qui  fervoient  à  conduire  l'eau 
'de  Aquaduâ,    j^j^^  j^^  yjjjg  ^  ^  ^j^jj  toiTiboient  en  ruines  ;  il  y  fit  auffi  venir 

l'eau   nommée  virgo.    C'eft  peut-être   de   cet  aqueduc  que 
Martial  a  voulu  parler  quand  il  dit  : 

LU:.  IV,  Qiia  viciim  pliât  Vipfanis  porta  columms , 

Et  madet  ajfiduo  lubricus  imbre  lapis, 

Chiftîet  a  publié  une  agate  (b)  du  cabinet  d'Albert 
Rubens ,  qui  exprime  ,  félon  lui ,  le  fujet  dont  nous  parlons. 
On  connoît  aufli  une  inlcription  publiée  par  Ligorius  , 
laquelle  a  rapport  à  ces  travaux  d'Agrippa  ;  mais  outre 
pluiieurs  caractères  de  faulleté  auxquels  elle  eft  reconnoif- 
fable ,  elle  l'ell  fur-tout  au  nom  de  Vipfaiiiiis  ,  qui  ne  fe 
trouve  jamais  fur  les  monumens  d'Agrippa. 

Il  fit  faire  fept  cents  abreuvoirs  ,  cent  cinq  fontaines  , 
cent  trente  réfervoirs ,  ôc  pkifieurs  autres  ouvrages  de  cette 
efpèce  en  grand  nombre  &  d'un  très -bon  goût;  3c  il  les 
orna  de  trois  cents  ftatues ,  tant  de  marbre  que  de  bronze , 
Se  de  quatre  cents  colonnes  de  marbre.  11  n'y  avoit  prefque 
Sirak  l,  V,  point  de  maifon  dans  Rome  qui  n'eût  à  fa  diipolition  une 
^'^^^'  quantité  d'eau  fuffifante  pour   l'ulàge   ordinaire  de   la  vie: 

fb)  Cette  agate  a  appartenu  depuis  à  M.  le  Marquis  de  Gouvernet, 
Vo/.  Mariette ,  cabin.  du  Roi ,  tome  1."  j).  j/o  if  ^y i. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         47 
il   fit  entier  dans   le  grand   &   folide  égoût  conftruh   par    Dwn.  Snah. 
Tarquin  l'ancien,  fept  coiirans  d'eau  qui  entraînoient  toutes  f^^'^^^"^^''' 
lei  immondices  :   il  parvint  tellement  à  le  nétoyer  ,    qu'en 
naviguant  Jous   terre  par  cet  égoût ,  on  auroit  pu  gagner  le 
Tibre ,  où  il  iè  rendoit. 

Après  avoir  étendu  fa  vigilance  fur  Açs  objets  utiles ,  il  -O.'m. 
eut  loin  de  pourvoir  à  ceux  qui  concernoient  les  plailirs. 
II  y  avoit  dans  le  cirque  une  grande  quantité  de  bornes 
qui  pouvoient  occafionner  de  la  confufion  tk  faire  prendre 
quelquefois  le  change  à  ceux  qui  dilputoient  le  prix  de  là 
courle;  &.  comme  il  le  propoloit  de  donner  A<is  jeux  dé 
toute  elpèce ,  il  y  fit  placer  les  dauphins  &  les  otufs  de 
pierre  qui  fervoient  à  compter  les  carrières.  Selon  le  témoi- 
gnage de  Pline,  Agrippa  lui-même,  en  parlant  de  fon  pune, 
édilité ,  écrit  que  le  nombre  àç:s  jours  qu'il  avoit  employés 
à  donner  des  jeux  publics  ,  montoit  à  cinquante-neuf,  & 
que ,  dans  le  cours  d'une  année ,  il  avoit  procuré  au  peuple 
cent  loixante-dix  bains  gratuits. 

Pour  avoir  occafion  d'exercer  àes  libéralités ,  il  fit  jeter 
dans  le  théâtre  des  marques  de  bois  ou  de  métal ,  ufj'erœ  , 
&  ceux  qui  les  rapportoient  recevoient  de  1  argent ,  des 
habits  ou  d'autres  dons;  mais  ce  qui  dut  fur-tout  lui  gagner 
l'amitié  du  peuple  ,  c'eft  qu'il  lui  livra  une  quantité  protli- 
gieu/e  de  denrées  &.  de  différentes  marchandiles  ,  dont  dçs 
regrattiers  Se  des  monopoleurs  s'étoient  emparés  pour  mettre 
cnluite  le  peuple  à  contribution. 

Son  caraéltre  de  bonté  &  de  bienfaifance  ne  lempcchoit 
pas  duler  de  févérilé  quand  il.  le  falloit  :  il  chaffa  de  Rome 
les  Mathématiciens  ;  c'cit  ainfi  qu'on  appeloit  certains  Aflro- 
logues  qui  abuloient  le  public  par  de  vaines  prédiclions  :  il  Ei>f.h.  du^. 
en  châtia  auffi  les  Magicien.^ ,  du  nombre  delquels  étoit  jj,';')/'''' 
Anaxdaiis  de  Larihe,  de  la  lecle  de  Pythagore ,  non  que  ce 
Philoi'ophe  lut  accule  d'aucim  malélice  ,  mais  j>arce  que 
s' étant  lervi  avec  (iiccès  de  quelques  remèiles,  il  avoit  acquis 
celte  réputation  parmi  le  vulgaire  crédule  &.  ignorant. 

'I  aauis  qu'Ocluve  &i.  Agrippa  s'occupoieni  à  Rome,  di> 


^8  HisTQiRE  DE  l'Académie  Royale 
foin  des  affaires,  le  levain  Je  la  rivalité  &  de  la  haine  fer- 
inentoit  dans  le  cœur  d'Antoine  ,  cjiii ,  Icdiiit  d'ailleurs  par 
i'artilice  de  Clcopâtre,  déclara  à  Ion  collègue  cette  guerre  qui 
fut  terminée  à  l'avantage  d'0<5lave  par  la  bataille  d'Aélium. 
Après  les  préliminaires  qui  précèdent  ordinairement  l'infrac- 
Phurj.  Dion,  tion  des  Traités,  Ocflave  fit  à  Antoine  des  propofit ions  qu'il 
favoit  bien  ne  devoir  point  être  acceptées  ,  &.  celui-ci  répondit 
au  défi  d'Oèlave  en  lui  offrant  un  combat  fmgulier ,  ou,  s'il 
aimoit  mieux  une  bataille  ,  de  la  donner  dans  la  plaine  de 
Pharfale  ,  afin  de  terminer  leur  difiérend  dans  le  même  lieu 
que  Célàr  &  Pompée  avoient  choifi. 

Oétave  ,    pour  mettie   à  profit  tous   les   inflans  ,    partit 
aulfi-tôt   de  Brindes   &.   aborda  en   Epire ,    où ,   ayant   fait 
débarquer  fes  troupes,  il  les  fit  camper  dans  l'île  de  Leucade, 
&  à  la  pointe  du  golfe  d'Ambracie,  fans  qu'Antoine  pût  s'y 
OroJ.vt,  1$.  oppofer  alfez  tôt.  Agrippa  fut  envoyé  devant  avec  une  pai'tie 
de  la  flotte ,  &  comme  il  vouloit  profiter  de  l'occafion ,  il 
s'empara  d'une  partie  àç:s  vailfeaux  qui  arri voient  de  l'Egypte, 
de  la  Syrie  &  de  l'Alie ,    pour  apporter  des  vivres   &  des 
armes  à  Antoine,  &  fit,  dans  diiîérens  lieux,  des  defcentes, 
par  lefquelies  il  inquiétoit  extr^ordinairement  les  troupes  de 
l'ennemi.    Bientôt  après  ,    s'avançant    vers   le   Péloponèfe  , 
;  ^//"'/"f '  ^'  P"^'  ^"  pi'éfence  de  la  flotte  d'Antoine,    Modon,   ville 
btoj.  '^''^^^'  confidérable  de  Melfénie ,  quoique  très-bjen  défendue,  &:  il 
y  fit  moyrir   Bogud  ,   roi   de  Mauritanie,   qui  5'y  trouvoit 
alors. 
Plut.  Veiieius,       Odave  avoit  en  tout  deux  cents  cinquante  vaiffeaux  ,  qui 
^Z'.Hort.      étoient  moins  forts  qu'agiles,  &.  plus  de  quatre-vingt  mille 
epod,  l.  hommes  de  pied ,   avec  douze  mille  chevaux.    Après  avoir 

Bn-.Dion.  rangé  fes  troupes  de  terre  &:  de  mer  aux  environs  d'Adium, 
où  étojt  la  plus  grande  partie  de  la  flotte  d'Antoine  ,  il 
defiroit  d'engager  le  combat,  qu'il  effaya  plufieurs  fois  inu- 
tilement :  il  envoya  donc,  pour  faire  diyerfion,  une  partie 
de  fes  troupes  eii  Grèce  &  en  Macédoine.  Sur  ces  entre- 
faites ,  Agrippa  s'empara  de  Leucade ,  £<.  d^s  vaiffeaux  qui 
ij  trouvoient;  enfuite  il  fe  rendit  maître  de  Patras ,  après 

avoir 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  49 
avoir  vaincu  Nafidius  dans  un  combat  naval  ;  Se  peu  de 
temps  après  il  prit  Corinthe.  Ces  revers,  Joints  à  la  défaite 
de  la  cavalerie  d'Antoine,  par  M.  Titius  &  par  Statilius 
Taurus ,  occâfionnèrent  des  dcfertions  dans  Ton  armée ,  & 
précipitèrent  le  moment  fatal  qui  devoit  décider  du  fort  des 
deux  rivaux.  Chacun  fe  difpofa  de  fon  côté  au  combat  ; 
Augufle  prit  confeil  d'Agrippa  fur  tout  ce  qu'il  convenoit 
de  faire,  &  lui  donna  le  commandement  général  de  la  flotte. 

Ce  feroit  ici  le  lieu  de  faire  mention  de  la  Médaille 
^'Agrippa  citée  par  Mezzabarbe ,  &  qui  a  pour  légende  : 
PRAET.  ORAE  MARIT.  ET  CLASS.  û  elle  uétoit 
pas  fufptcle,  &  même  reconnue  pour  kuiVe. 

On  fait  quel  fut  l'événement  du  combat  :  Agrippa ,  après 
avoir  fait  des  prodiges  de  valeur ,  gagna  entin  la  bataille 
vis-à-vis  d'Aélium  ;  bataille  qui  eft  une  des  plus  fameufes  dont 
l'hifloire  nous  ait  conlervé  la  mémoire.  Virgile  l'a  célébrée 
par  ces  vers  qui  feront,  pour  la  gloire  d'Agrippa,  un  monu- 
ment bien  plus  durable  que  la  couronne  rollrale  dont  Oclave 
récompenfa  fes  exploits  : 

Parte  aliâ ,  venus  &  Dis  Agrippa  fecuudis  -<£'>  'J-  '  W. 

A'ditus  agmcn  a  gens  ,  cui  hclli  infigne  fiiperbum 

Tempora  navali  fulgctit  rojîrata  coro/ia. 

Mécène  avoit  été  déjà  envoyé  pour  gouverner  Rome  Se       D:on, 
l'Italie;  mais  Oclave  craignant  qu'on  n'eût  pas  alîèz  de  rcfped; 
pour  lui ,  parce  qu'il  étoit  relié  dans  Tordre  des  Chevaliers , 
envoya  aulfi  Agrippa  en  Italie,  fous  prétexte  d'autres  affaires: 
il  les  ho,  ora  tous  deux  de  là  conhance  &  de  fon  ellime, 
plus   qu'aucun    de   ceux   qui   pallbient   pour    fcs   amis  ;    ils 
étoient  les  dépofitaires  de  tous  (es  fecrets ,   au  point  que  de 
deux    pierres   d'une   alfez  grande  étendue    qu'il    avoit   fait 
graver  avec  l'image  d'un  fphinx  ,  il  en  gardolt  une  pour  lui  Fl-i.  XXXVir. 
lervir  de   Iceau  ,  &  fulioit   1  autre  a    leur   dilpolition  ,  alm  £,^^^    * '' 
que,    pendant  fon   abfcnce ,   ils   pulluit   l'employer  en  Ion 
nom .  félon  que   les   tirconllances   l'cxigeroient  ;    ainfi ,   ils       -^TT'- . 
ouvroicni  les  Iciircs  (ju  A  adrelloit  au  ociiat ,  6: ,   aprcs  y 
Hijl  Tome  XL.  G 


jo  Histoire  de  l'Académie  Royale 

avoir  changé  ce  qu'ils  vouloicnt ,  ils  y  applicjuoient  le  Iccau 

de  l'Empereur. 

Oi5l;ive   ayant  envoyé    Agrippa    dans    l'Italie,   &  s'étant 
repofé  en   quelque  forte  fur   lui  du   foin  de  la  gouverner, 
Dhn. PU Suei,  -pur courut  différentes  villes   de   la   Grèce;  mais  ayant  pafTé 
Aug.zâ.        çj^  Afie  ,  il  y  reçut  pluficurs  lettres  d' Agrippa,  qui  le  rappe- 
lèrent en  Italie  où  il  revint,  quoique  ce  fut  pciulanl  l'hiver, 
&  au  bruit  de  (on  arrivée  les  troubles  celïèrent. 

Oélave ,  feul  maître  de  l'Empire  par  la  mort  d'Antohie  , 
entra  dans  Rome  avec  tout  l'appareil  de  la  vidoire  ;  il  fit 
Snn.Avg.2s  des  didributions  au  peuple,  combla  de  prcfens  (es  Généraux, 
OC  témoigna  d  une  manière  particulière  a  Agrq^pa  toute  Ion 
edime  :  on  dit  qu'il  lui  donna  un  étendard  de  couleur 
d'azur  ;  cependant  Suétone  rapporte  ce  fait  à  la  vidoire 
remportée  en  Sicile  fur  Pompée.  Il  eft  poffible  néanmoins 
Dioii.l.Ll.  qu'il  ait  reçu  deux  fois  cette  récompenfe  diflinguée.  Dion 
appelle  cet  étendard  crn^7ov  x/ja.voeiSii  vcLvxç^nyJv ,  ce  qui  a 
exercé  la  critique  de  quelques  Écrivains;  car  on  a  voulu 
favoir  fi  c'étoit  en  efîèt  un  étendard  de  foie ,  de  laine  ,  ou 
de  quelqu'autre  matière  (èmblable  ,  ou  bien  fi  c'étoit  une 
marque ,  une  enieigne  particulière  ,  difrerente  de  ce  que 
nous  appelons  un  étendard. 

Si  jamais  Agrippa  fit  paroître  fon  défintcrcfrement  ,  'en 
donnant  à  Oélave  des  preuves  de  fidélité  Si.  de  zèle,  ce  fut 
fur-tout  lorfqu'appelé  par  lui  avec  Mécène,  pour  s'expliquer 
chacun  fur  le  fujet  que  cet  Empereur  avoit  à  leur  propofer, 
il  parla  le  premier  avec  tant  de  franchife.  Soit  qu'OcT;ave 
voulût  connoître  la  façon  de  penfer  de  fes  deux  confidens  , 
foit  qu'il  fe  propofât  réelieinent  de  fè  décider  par  la  force 
prépondérante  des  raifons  de  l'un  d'eux ,  il  les  confulta 
fur  le  projet  qu'il  avoit,  ou  qu'il  difoit  avoir,  d'abdiquer 
l'Empire  &  de  rétablir  la  République. 

Quel  vafte  champ  pour  l'éloquence  !  que  de  moyens  à 
faire  valoir  pour  l'un  &  l'autre  fêntiment  !  Dion  ,  qui  nous 
a  confèrvé  les  difcours  d'Agrippa  &.  de  Mécène  fur  cette 
queftion,  n'a  peut-être  que  trop  profité  de  la  beauté  du  fujet; 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  51 

i'on  peut  voir  dans  cet  Auteur,  les  raifons  de  1  mi  &  de 
l'autre  •  ie  Militaire  cherchant  moins  à  flatter  Odave  qu  a 
le  fervir,  lui  confeiila  d'abdiquer;  l'avis  de  rhomnie  de 
LetU-es,  qui  ctoit  bien  fur  de  ne  pas  déplaire,  fut  diitcrent 
&  prévalut.  Tous  deux  pouvoient  avoir  également  en  vue 
la  iloire  d'Odave,  ainfi  que  l'utilité  publique.  6c  lui  ofliir 
néanmoins  des  moyens  oppofés.  Quoi  qu'il  en  foU .  cet 
Empereur,  dont  ce  feroit  alfez  faire  1  cloge  que  de  dire 
qu'il  eut  pour  amis  Agrippa  &  Mécène .  ht  oublier  pai"  fa 
bienfailance  ,  fa  douceur  5c  fon  équité,  des  cruautés  que 
de  malheureufes  conjonclures  ou  des  précautions  peut-être 
nécelfaires .  le  forcèrent  d'employer  ;  &  malgré  les  reproches 
qu'il  mérita   d'abord^,   il   a  hni   p^u:  être   mis  au    rang   des 

bons  Princes.  .        r      1    j'     -r 

Acrrinpa  fut  alfez  fmccre  pour  ne  point  ufer  de  degui  ement 
envers  Augufte,  èc  Augufte  affez  grand  pour  ne  pas  blâmer 
la  f.ncérlté  d'un  ami  f.  hdèle,  exerça,  quelque  temps  après. 
la  cenfure  avec  lui;  il  le  l'alîocia  ménrie  au  conlulat  de  lorte  %^^-7- 
que  le  fécond  conlulat  d'Agrippa  concourt  avec  le  fixieme 
d'Octave.  En  fuivant  en  cela,  comme  en  plulieurs  autres  A.» ^i///, 
points,  les  anciens  ufages,  il  voulut  bien  partager  les  fanceaux 
avec  lui.  En  un  mot,  il  le  traitoit  toujours  en  égal;  quand  E^'rofVJJ.f. 
ils  étoient  cnftmble  à  farmée.  ils  n'avoient  que  la  même 
tente  &  ils  donnoient  des  ordres  en  commun.  Apres  la 
bataille  de  Philippcs,  Agrippa  étant  retourné  à  Rome,  avoit 
époufé  Pomponia  ,  fiUe  de  Pomponius  Auicus.  11  eut  de  ce 
mariaue,  Agrippine ,  mariée  à  Tibère  :  c  eft  elle  que  "Tacite 
appelle  l 'ipfanui  ;  mais  Octave  voulant  relîerrer  de  plus  en 
plus  les  liens  qui  funilfoient  à  Agrippa,  lui  lit  épouler 
Marcella  fa  nièce  .  qui  lui  donna  des  enlans  dont  on  ignore 

le  nom.  /-      r  i    r 

Ce  fut  à-peu-prcs  vers  ce  temps  que  les  Lonluls  hrent    T^h.c^u^n. 
le  cens  des  citoyins  ;   &   ce  fécond  confulat  d'Agrippa  fut  -r-^  Z'^^^'- 
remarquable  par  la  folennité  du  luftre  qui  navoit  pomt  cte     m-n.  L^» 
célébré   depuis  quarante -deux  ans.  Dans  le  dénombrement  Ar.jr, 
(lui  s'y  fit,  on  compta  quatre  millions  loixante- trois  mille 
'  G   ij 


52  Histoire  de  l'Académie  Royale 

citoyens.  Ils  prclldèrent  auiïî  aux  jeux  inftitués  à  l'occafion 
de  la  vidoire  d'Adium  ;  les  jeunes  Patriciens  y  reprcfen- 
Dlot.  lurent  des  combats  à  cheval.  Ces  jeux  fe  ccltbrèrent  dans 
la  fuite ,  de  cinq  ans  en  cinq  ans ,  &  les  quatre  Collèges 
de  Prêtres,  favoir ,  les  Pontifes,  les  Augures,  les  Septem- 
virs  6c  les  Quindecimvirs  y  prclidoient  chacun  à  leur  tour. 

Le  iroifième  confuiat  d'Agrippa,  qui  fe  rencontroit  avec 
le  feptième  d'Augufte,  fut  encore  pour  Rome  une  époque 
de  profpérité.  Ce  troifième  conlulat  ell  marqué  fur  les 
Alédailles  d'Agrippa,  &  c'efl-là  qu'en  efl  borné  le  nombre; 
car  il  ne  fut  point  Conlul  une  quatrième  fois ,  comme  l'ont 
cru  quelques  Auteurs  :  on  en  trouve  une  preuve  fulhlante 
dans  Veliéius  qui  dit  ,  en  pariant  de  lui  :  ijue/ii  nf/jue  in 
tertiimi  conjiilatum  ,  &  mox  Collegiiim  Tribunitia  potcflatis 
amicitiû  priiuipis  erexerat. 

Agrippa ,  pour  faire  des  libéralités  ,  n'avoit  pas  befoin 
d'y  êîre  excité  par  les  circonîtances ,  ni  par  les  charges 
qu'il  exerçoit  ;  fa  bienfaifance  induflrieufe  prévcnoit  les 
befoins  publics ,  &  s'étendoit  aux  choies  d'agrément  comme 
à  celles  de  nécefîlîé  :  il  orna  Rome  de  ces  édifices  magni- 
fiques dont  la  defcription  feule  excite  l'admiration  ;  outre 
ceux  dont  Al.  1  abbé  le  Blond  a  déjà  parlé ,  on  en  connoit 
plufieurs  autres  :  il  embellit  conlidérablement  lenclos  nommé 
■  '/•  Sepîa,  qui,  placé  dans  le  champ  de  Mars,  éîoit  de'fliné  aux 
afîembJées  du  peuple;  ce  n'étoit  d'abord  qu'une  enceinte  en 

■  M^'""'      ^^^^  '    Lépide  1  avoit  environnée  de  portiques  ;  Agrippa  la 
revttit  de  pierres ,  l'orna  enfuite  de  tableaux  &  de  ftatues  li 

PL  XXXVI. j.  précieufès,  que  ceux  qui  en  avoient  la  garde  ctoient  obligés 
de  répondre  de  quelques-unes  fur  leur  tcîe,  &  donna  à 
cette  place  le  furnom  de  Septa  Jidia.  C'eft  ainfi  qu'il  faiioit 
tourner  au  profit  &  à  la  gloire  de  fon  bienfaiteur,  les  grâces 
qu'il  en  recevoit. 
Strah.  l  V,       Pendant  l'intervalle  de  temps  qu'il   ne  fut  point  chargé 

Àvg.  2y.  Dip.  d'affaires ,  il  ne  s'occupa  que  de  l'ornement  de  la  Ville ,   y 
employant  une  grande  partie  de  Ion  bien.  Parmi  ces  ouvrages 

Na'J.  Rom,  r     ^      •  ^  1  .•  '•!   iZ     I   ^   •  J 

A,it.  lomptueux  ,  on  remarque  le  portique  qu  li  ht  batir  entre  le 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         53 
champ  de  Mars  Se  la  voie  Flaminia ,  en  mémoire  des  vic- 
toires qu'il  avoir  remportées  fur  mer  :  il  le  dédia  à  Neptune  , 
&  il  y  fit  peindre  i'hifloire  des  Argonautes.  li  femble  qu'il 
ait  voulu   en   cela  ,   juflifier  pai-  le  fait  le  fentiment   qu'il 
avoit    avancé    dans    un   dilcours   fur    l'avantage    de  rendre 
publics  les  tableaux  &  les  flatues  ;   Pline   en  parle  en   ces  PSn.l'XXXv, 
termes  :  exjlat  cerîè  ejus  oratio  magnifie  a  ,  &  max'imo   civium  ^' 
Aîgna  de  tahulis  omnibus  fignifque  publicûiidis.  Ce  portique    Dh.  L  LUI, 
elt  quelquefois  appelé ,   pour  cette  railon ,  le  portique  des   '   "  '^' 
Argonautes.   Agrippa  fit   aufll   bâtir   dans   ce  portique ,    un 
temple  de  Neptune  que  Xiphilin  met  au  nombre  des  ouvrages    Xi>h=l.mTua 
brûlés  fous  Tite.   C'eft  à  ces  ouvrages ,  ou  à  queiqu'autre  *^    '^''"* 
élevé  en  l'honneur  de  Neptune,   &  biûlé  fous  Tite,   qu'il 
faut  rapporter,  avec  M.  le  Beau,  les  Médailles   de  moyen 
bronze  d' Agrippa  ,  rcftituées  par  Tite  ^  Domitien  ;   fur  la 
première  on  voit ,  d'un  côté  ,  la  tête  ornée  de  la  couronne    y  ,.^^ 
roftrale,  &  la  légende  M.  AGRIPPA  L.  F.   COS.  III. 
&:  de  l'autre,  IMP.  T.  VESP.  AVG.  RE  S  T.   Neptune 
debout,  tenant  de  la  main  droite  un  dauphin  ,  de  la  gauche  un 
trident.  La  féconde  Médaiiiç  ne  diffère  de  la  première  que 
dans  la  légende  du  revers ,  011  le  nom  de  Domitien  ell  à 
la  place  de  celui  de  Tite.  Ces  Médailles,  6c  d'autres  pareilles 
ions  reflitution  ,  prouvent  qu'il  s  agit  d'un  ou   de  pluiieurs 
monumens  élevés  en  l'honneur  de  Neptune  par  Agrippa  (c). 

Dans  le  leptième  quartier  de  la  \'ille  on  voyoil  le  champ 
d'Agrippa  ,  ainfi  nommé  des  édifices  magnifiques  dont  il 
l'avoit  décoré;  c'éloit-là  que  fe  trouvoit  l'enclos  nommé 
St-pta  Jului ,  le  Diribitonum  &.  le  portique  de  /'oA/la  lixur.       Dic.lLV. 

Aliiis  le  plus  fameux  de  tous  les  monumens  élevés  par 
Agrippa ,  celui  que  le  temps  a  le  plus  épargné  ,  celui  enfin 
qui  nous  rappelle  avec  le  plus  de  plaiiir  l.i  mémoire  de  ce 

(c)   Aux   environs  du  ponique  des  Argonautes  étoit  planté  un  bois  de 
lauritTS ,  r.ii  t'ormoit  dis  promenades  a^rcablts  &  ires-fréqucntées,  la  niaifon 
de  Mirtiil ,  qui  en  parJe ,  n'ctoit  pas  iort  cloignco,  comme  il  le  tait  entendre  ^î'-Ww-j». 
lui-mcoïc  d^ns  ce  vers  : 

At  in<a  yirfanai  fpti^ant    Cdruculu  /dures.  Li.l.tfig.  i  tf. 


54  Histoire  de  l'Académie  Royale 
grand  homme,  c'cft  le  temple  de  Jupiter  vengeur.  Pluficurs 
Plln.hXXXVl,  Auteurs ,  tant  anciens  que  modernes ,  en  ont  fait  des  deftrip- 
mJ.Llff.  tiens  exades  &  clirieules,  ce  qui  difpenfe  d'entrer  dans  ce 
J\'ard.Rom.Mt.  détail.  On  trouve  auffi  dans  Pline  &  dans  Dion ,  les  diffc- 
urlt  Rom!  '  rentes  ctymologies  du  Jiom  de  Panthéon  ,  fous  lequel  ce 
Roiin ,  ùtitiq.  temple  célèbre  eft    connu.    Le  mot   litrÎMaî   dont   Te   fert 

Rom,  //,  K.        -TN .  ,  T  7  •        I  /•     *       • 

Dion  en  parlant  de  ce  monument,  a  lait  douter  ii  Agrippa 
i'avoit  élevé  depuis  les  fondemens ,  ou  s'il  n'avoit  fait  feule- 
ment que  l'achever  ;  néanmoins  il  fe  le  rendit  tellement 
propre  par  les  ornemens  dont  il  le  décora  &;  les  dépenfes 
qu'il  y  fit,   qu'on  put  le  regarder  comme  fon  ouvrage  :   il 

Dio.ULlU,  voulut  y  placer  la  flatue  d'Augufle,  &  le  confacrer  fous  fou 
nom;  l'Empereur  n'ayant  pas  voulu  le  permettre,  il  y  mit 
la  ftatue  de  Céfar ,  &.  dans  le  vedibule ,  celle  d'Augufle 
avec  la  fienne.  On  dit  que  cette  ftatue  d'Agrippa  exiffe 
encore,  &  qu'on  la  voit  dans  la  maifon  de  Grimani  à  Venife. 
Malgré  les  changemens  que  ce  temple  a  éprouvés ,  le  fron- 
tifpice  nous  conlèrve  le  nom  de  fon  iiiuftre  fondateur  :  on  y 
ht,  M.  AGRIPPA  L.  F.  COS.  TERTIVM  FECIT. 
Le  comte  de  Mezzabarbe  a  donné  la  defcriplion  d'une 
Médaille  d'or,  fur  laquelle  eflrepréfènté  le  Panthéon;  quoique 

Mtdiolarh.   plufieurs  Auteurs  l'aient  aufTi  citée,   M.  l'abbé  le  Blond  ne 
ta  Agripfa.      qyq\i  pas  qu'elle  puiffe  être  placée  parmi  its  monumens  au- 
thentiques d  Agrippa,  parce  qu'elle  n'eft  point  affez  connue, 
&.  que  les  Médailles  d'or  de  ce  Romain  font  très-rares. 

Ces  ouvrages  fompîueux  &  dune  grande  magnificence , 
bien  loin  de  donner  ombrage  à  Augulte,  &  lui  faire  naître 
des  foupçons  fur  Agrippa,  concilièrent  l'ellime  de  l'Empereur 
à  fon  favori  plutôt  qu'ils  n'excitèrent  fa  jaloufie.  On  con- 
noifîbit  la  pureté  des  intentions  d'Agrippa,  qui  ne  pouvoit 
mieux  fervir  TEmpereur  que  par  les  ouvrages  &  les  établil- 
femens  utiles  qu'il  faifoit  dans  la   ville.  Augufte   avoit  tant 

StraLlV,  jg  2,èle  pour  rembelliffement  de  Rome,  &  il  y  pourvut 
tellement,  foit  par  les  moyens  qu'il  employa  lui-même,  foit 
par  les  fecours  qu'il  trouva  dans  fes  amis,  qu'il  pouvoit  fe 
glorifier  à  jufte  titre ,  comme  il  le  diloit ,  d'avoir  changé 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  55 

en  mai'bre  une  Ville  qu'il  avoit  trouvé  de  briques.   Ayant  Suct.Aug.s^, 
donc  toujours  une  entière  confiance  dans  Agrippa  ,    il  le 
chargea  de  le  repréfenter  pendant  fon  abfence  ,  pour  la  célé- 
bration  ài:s  noces   de  Julie  avec  Marcelliis  ,   parce  que  la 
fanté  ne   lui    permettoit  pas   d'aller  à    Rome  ;    &    comme     •^■'''  '^«"<"'. 
Augufte  lui  avoit  donné,  ainfi  qu'à  M.  MeiFala ,  la  maifon      "'   ■"' 
d'Antoine  fur  le  mont  Palatin  ,  cette  maifon  ayant  été  brûlée, 
i'Empereur  dédommagea  en  argent  M.  Melîala,  &.  lit  loger 
Af^rippa  dans  Ton  Palais. 

Les  befoins  de  les  concitoyens  dévoient,  fans  doute,  toucher 
de  plus  près  le  cœur  d'Agrippa  ;  mais  il  regardoit  l'Empire 
comme  une  grande  famille,  dont  tous  les  membres  dévoient 
enraiement  participer  aux  grâces  de  l'Empereur.  AufTi  la  ville 
de  Rome  ne  fut  pas  la  feule  qui  fe  relîëntit  de  ks  bienfaits; 
\es  Villes  les  plus  éloignées ,  Se  des  Provinces  entières  , 
eurent  encore  à  fe  féliciter  de  (on  zèle  pour  le  bien  public. 
Pa;mi  les  ouvrages  qui  furent  faits  par  ion  ordre ,   on  con-     rhîlifkat.  « 

A  I      ,    ,»     *•       I  j       /—  /  •  I'  A  .1   '  •   Alix,   Sophill. 

noit  un  grand  incatre  dans  le  L-eramique  d  Atnejies  ,    ({u^  i.u.&inrkU. 
fervoit  à  plufieurs  ufages  :  il  fit  ouvrir  dans  les  Gaules ,  de 
grands  chemins  qui ,   p;u-tnnt  de  Lyon  comme  d'un   centre 
commun,    traverlbienl    différentes    Provinces;    le    premier     Str.:k  1. 1\\ 
conduiloit,    à  travers  les  Cévennes,   dans  i'Aquilaiiie  ,    Si.^'^"  ' 
venoit  jufqu'à  Saintes;  le  fécond  tendoit  vers  le  Rhin;    le    BeTg.Hj}. d,, 
troiiicme  menoit  jufqu'à  l'Océan  ,   en  palfant  par  le  Beau-  fE^,i,'^"";f' 
voifis   &  le  pays  d'Amiens,    &   le -quatrième   tra\erfoit  Ja />.-!!/>. 
Gaule  Narbomioife  julqu'au  rivage  de   Marfeille.    On  croit  cl^L^NcrÙn, 
qu'il  fit  bâtir  le  fiimeux  pont  du   Gard;  il  paroit  aufll  que />•  j'-î"*^. 
c'cll  par  fes  Ço\ns  que  turent  conlhuils  les  bains  publics  de 
Nîmes,  qui  ont  été  décou\erls  de  nos  jours  près  de  la  ion- 
taine  de  cette  ville  ;  un  fragment  d'inlcription   trouvé  dans 
les  débris  de  ces  bains,  &.  lur  lequel  on  lit,  AL  AGRIPP. 
donne  lieu  de  le  penfer. 

11  efl  vrailemblable  que  ce  n'éloit  pas  là  les  feuls  ouvrages 
qui  eullènt  été  faits  pour  l'avantnge  d'une  Colonie  fondée 
j)ar  Augude  ,  «Se  peut-ctre  par  le  conleil  d'Agrippa;  ainfi 
on  ne  doit  pas  cire  furpris  que  lu  ville  de  JNimes  ait  fait 


'^6  Histoire  de  l'Académie  Royale 
frapper,  en  reconnoifîlince  de  ces  bienfaits,  des  McJailles , 
dont  plufieurs  exHtent  encore  :  elles  rcpréfentent  ,  d'un 
côte ,  |les  têtes  d'Augufle  &  d'Agrippa  oppofees  (capita 
averfa)  (d),  avec  la  légende  IMP.  DÎVl  FIL.  PP.  Au  revers, 
on  voit  un  crocodile  attaché  à  un  palmier  ,  avec  la  légende  , 
COL.  NE  M.  Si  par  le  fecours  de  l'Hilloire  on  peut 
connoîfre  quels  ont  été  les  motifs  qui  ont  engagé  la  ville 
de  Nîmes  à  frapper  des  Médailles  en  l'honneur  d'Agrippa , 
il  n'en  eft  pas  ainfi  de  deux  autres  de  fes  Médailles  publiées 
Pivpl.  &  Vill.  par  M.  Pellerin,  &  uniques  jufqu'à  préfent;  la  première  fert 
tomel.  jg  cul-de-lampe  à  l'explication  qui  efl  à  la  tcte  du  premier 

volume  des  Médailles  de  Peuples  Se  de  Villes  :  d'un  cûté  on 
y  voit  ia  tête  d'Augulle  avec  la  légende  I M  P.  C  A  E  S.  1/ 1 V 1. 
F.  ce.  \.  P.,  de  l'autre,  celle  d'Agrippa  avec  la  légende, 
M.  AGRIP.  La  féconde  Médaille  fert  de  Heuron  à  l'avant- 
propos  du  même  volume  ;  elle  préfente  d'un  côté  les  têtes 
d'Augiiffe  &  d'Agrippa  en  regard  ;  au  revers  on  lit  au  milieu 
d'une  couronne  de  laurier,  S.  CATO  PROCOS.  Ces 
deux  Médailles,  dont  l'une  elt  de  quelque  ville  aux  environs 
de  Carthage ,  &  l'autre  de  la  Cyrénaïque ,  font  préfumer 
qu'Agrippa  étoit  en  vénération  dans  ces  pays ,  fans  doute 
pour  avoir  rendu  quelques  fervices  importans  aux  habitans , 
6c  c'efl  ce  que  fHilloire  ne  nous  apprend  point;  ce  ne  peut 
être  aufTi  que  par  eflime  ou  pai'  reconnoiffance ,  que  la  ville 
Cadix.  de  Gcides  fit  pareillement  frapper  des  mojinoies  fur  lefquelles 
elle  lui  donne  le  titre  de  Père  &  de  Patron.  Ces  Médailles, 
qui  font  précieufes  ,  ont  été  publiées  par  Bary  (e)  &  par  le 
P.  Florez  :  elles  font  de  grand  bronze  ;  on  y  voit  d'un 
côté  !a  tête  d'Agrippa ,  avec  la  couronne  rofh'ale  &  fon 
nom;  au  revers,  ÏAcroJIo/iinii ,  avec  la  légende  MUNICIP. 
PARENS  ou  MUNICL  GA.  PATRON.  Sur  une  de 


/dj    La  première   avec   une    couronne   de  laurier,    la   féconde   avec   fa 
couronne  roihale. 

Il  y  a  de  ces  MMailles  où  le  titre  de  P  P.  Patn  Patrij;,  n'efl  point  marqué. 

(e)    Bary  ,    Florez  ,    A'Iedallas   de  las   Colonias    A'Iiinicipios  y   Pmblis 
antiques  de  Efpana,  Tabl.  XX  VI,  in-^°  Madrid,  1757. 

ces 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  57 
ces  Médailles  paroît  une  tête  d'Hercule  couverte  de  la 
peau  de  iion  ,  Se  au  revers,  ï Acrojlolium  avec  la  légende, 
M.  AGRIPPA  COS.  III.  AlUNICIPI  PARENS.  La 
comparaifon  que  la  ville  de  Gades  lemble  avoir  établie,  par 
cette  Médaille,  entre  Agrippa  &  Hercule,  qu'elle  regardoit 
comme  fon  fondateur  Se  Ton  Dieu  tutélaire  ,  fait  voir  com- 
bien elle  croyoit  devoir  à  Agrippa.  Si  l'on  ignore  à  quel  titre 
il  avoit  mérité  cet  honneur ,  on  fait  du  moins  que  ion  nom 
étoit  cher  en  Elpagne,  comme  on  le  voit  par  une  infcription 
de  Montc-Mayor,  rapportée  par  le  P.  Florez,  &:  qui  porte  le  Fhrti.ibùl. 
titre  de  Patronus.  r-i-sS. 

M.   AG RIPPAE   PATRONO. 

Après  cette  digrefTion,  qui  n'ell  point  étrangère  au  fujet, 
M.  l'abbé  le  Blond  reprend  la  fuite  des  évènemens. 

La  fanté  d'Augulte  dépérilîant   de  jour  en    jour,    il    fut  ■^'''■^''^' '^'■ 
attaque  d'une  maladie  fi  dangereufe ,  qu'on  défelpéroit  de  fa 
vie  :  cet  Empereur,  croyant  lui-même  toucher  à  la  dernière 
heure,  donna  (on  anneau  à  Agrippa,  plutôt  pour  lui  conher 
i'adminiftration  des  aftaircs,  que  pour  le  nommer  en  effet 
fon  luccelîtur;  car,   par  fon  teftament,  qu'il  fit  apporter  au 
Sénat  après  le  rétabliiïêment  de  fa  lanté ,  il  ne  s'en  donnoit 
point.    Ce  teftament  étoit   conçu   de  manière   qu'il    l.iilloit 
aux  Romains  le  pouvoir  de  recouvrer  leur  ancienne  liberté  ; 
&.  que,  dans  le  cas  où  ils  auroient  voulu  fe  donner  un  Chef, 
AuguHe  délignoil  fufîifamment  Agrippa  ,  cju'il  favoit  être  cher 
au  peuple  ,    dont  il    ne  vouloit  cependant  point  gêner  le 
choix  par  Ion  propre  fuffrage.  On  vit  aufil ,  avec  une  fatis- 
latflion  générale  ,   la  préférence  qu'il   donna  à  Agrippa  fur 
Marccllus  dans  cette  circonflance,   quoi(ju'il   eut  comblé  le 
dernier  d'hoiuieurs,  qu'il  lui  eût  déjà  donné  tant  de  marques 
de  bienveillance,  &  que  de  plus  il  lui  lut  uni  par  le  double 
lien  d'oncle   &  de  beau- père.   Cette  préférence  occadonna 
même,  après  la  guérifon  tle  l'Empereur,  de  la  jaloulie  entre 
MiU'cellus  ik  Agrippa.  Pour  en  éviter  les  progrès  fie  les  fuites, 
Augulle,   fous    prétexte  d'honorer  Agrippa  ,   lui   donna   le 
Hijl  Tome  \  L.  H 


jS  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Dlo.         gouvernement  de  la  Syrie,  ou  pour  mieux  dire,  il  partarfea 

Veli.  11,  </},  1  i^'Tipa-e  avec  lui;    car    Agrippa  n  avoit  pas   ieulement  ia 

Sucwnt.  Tacii.  Syrie  dans  Ton  département ,  Ion  pouvoir  s'ctendoit  encore 

•5i  •  ^yj.  j^^^i^   l'Orient   :  c'efl  le  (èns  qu'il  faut   donner   au  mot 

5w«/.     «^'«^<^û;^5  dont  le  fert  Josèphe  ,  &  non  celui  de  fuccelîeur , 

comme  l'ont  penfc  quelques  interprètes. 

L'Afie  &.  la  Bilhynie  formoient  alors,  avec  l'île  de  Crète 
&  la  Cyrénaïque,  deux  Provinces  du  peuple  Romain,  qui 
nommoit  deux  Proconfuls  pour  les  régir.  Si  donc  Agrippa 
eut  ce  département ,  c'eft  qu'Augufle  avoit  obtenu  l'agrément 
du  peuple  à  cet  égard  ,  ou  que  le  peuple  lui-même ,  préve- 
nant les  intentions  de  l'Empereur ,  choifit  fon  favori ,  eu 
lui  donnant  pour  adjoints  deux  Proconfuls ,  qui  lui  étoient 
fubordonnés. 
Dio.  i  Liv.  Selon  Dion ,  Agrippa  envoya  ks  Lieutenans  en  Syrie , 
Plin,  VU,  ^;.  pour  gouverner  cette  Province  ,  tandis  qu  il  etoit  relie  a 
Lefbos  dans  le  département  du  conlul  d'Aile  ,  pour  fe  Ibuf- 
Tac.Ann.Xlv.  traire  à  la  jaloiifie  de  Marcellus  ff).  Le  roi  Hérode ,  qui 
avoit  palk  1  hiver  dans  cette  île ,  ayant  bati  depuis  peu 
Célarée,  dans  le  même  lieu  où  étoit  auparavant  la  tour  de 
Straton  ,  y  avoit  élevé  un  temple  à  la  ville  de  Rome  &  à 
l'empereur  Augufte.  C'étoit  un  titre  pour  être  accueilli 
d'Agrippa ,  dont  l'amitié  lui  fut  très-utile.  Les  Gadaréniens 
lormoient  des  accufations  contre  lui  ;  on  ne  les  écouta  pas. 
Hérode,  de  fon  côté,  voulut  fignaler  fa  reconnoifTance,  &, 
après  avoir  rétabli  Anthédon ,  ville  de  la  Paleftine ,   il  lui 


ff)  Ce  dut  être  à  l'occafion  de  fon  féjour  à  Mytilène ,  tSc  des  bienfaits 
qu'il  avoit  répandus  fur  fes  habitans ,  que  cette  Ville  lui  érigea  une  ftatue. 
11  ne  nous  en  refie  que  l'infcription  ,  qui  ,  par  les  titres  fallueux  qu'elle 
coniient,  femblcroit  avoir  été  ditfléc par  la  flatterie,  mais  qui,  rapprochée  du 
caraélère  de  bienfaifance  de  ce  Romain,  ne  paroîi  plus  que  l'expreffion  de  la 
reconnoiffance  des  Mytiléniens  :  il  y  reçoit  les  titres  de  Dieu  fauveur^  de 
bjenlaiteur  &  de  fondateur  de  la  Ville. 

,  O    AAM02 

Chifh.l   Antin. 

AJiut.y.if(.  0EON    SfiTHPA     TAS    nOAIOS    MAPKON 

AFPinnAJ^    TON    ETEPIETAN    KAI    KTI2TAN. 


DES   Inscriptions   et  Belles-Lettres.  59 

donna  le  nom  d'Agrippms.    M.   Pellerin  en   a  publié  une     j^^^^  ^^  ;, 
Médaille  avec  la  légende  ArPinnEHN.  laxaiv/'' 

Ceoendant  il  s'étoit  élevé  dans  Rome  des  troubles ,  pendant  " 

r  ,         -      ,-  ■        A  n         I  I       f    •!  1         Dio.uLlV. 

un  voyage  qu  avoit  lait  Augulte  dans  la  oiciie  ,  pour  la 
réduire  en  Province ,  &  l'Empereur  jugeant  à  propos  d'établir 
dans  cette  ville  un  Préfet  pour  la  gouverner  pendant  fon 
abfence,  rappela  en  Italie  Agrippa,  qui  lui  paroilfoit  le  plus 
digne  de  remplir  cette  place;  &  pour  lui  afiiirer  encore  plus 
de  crédit,  il  le  choilit  pour  fon  gendre,  lui  donnant  Julie 
fa  fille,  âgée  de  vingt-deux  ans,  après  lui  avoir  tait  répudier 
Maixella.  Si  l'on  en  croit  Dion ,  Mécène  contribua  beaucoup 
à  ce  mariatre  ;  l'hillorien  nous  a  même  conlervé  la  réponle 
de  Mécène  à  l'Empereur  ,  qui  le  confultoit  à  ce  fujet  : 
TuAiy-V-mv  ai^Tox  7r%7T0i>i-/j:.Î5  cù'Tc  ri  yci.fu.Ç>ç^v  yivtcQuj  ,  «  cpoteu-  Du.  !.  LIV. 
ër^m  (■').   D'autres    difent  que  ce  fut  Odavie  ,  mère   de  ^'J~{'     ^ 

'■;  .      I  r  M    ^     vr  A       •  Fiu!,AntoB.pn. 

Marcella,   qui    donna  ce  conleil  a  1  Empereur.  Agrippa  ne  Tr.di.Aim:iK 
trompa  pas  les  clpérances  d'Augufle  ;   il  appaila  les  troubles  ^''• 
de  Rome ,  &  fît  de  fages  règlemens  pour  prévenir  ceux  qui     ^'"^  '''''^ 
pourroient  arriver  de  nbuxeau. 

Outre  les  médailles  oii  l'on  voit  Agrippa  décoré  de  la 
couronne  rolhale,  on  en  connoît  d'autres  lur  lelquellcs  il 
eft  repréfenté  avec  une  double  couronne  formée  d'éperons 
de  vailîeaux  &:  de  crénaux  lie  murailles  :  on  ne  peut  guère , 
félon  M.  l'abbé  le  BlonJ  ,  rapporter  cette  couronne  murale  Morrll.  The. 
qu'à  la  circondance  des  troubles  civils  appaifés  dans  Rome- {^"r.*^//"^"^ 
La  première  de  ces  Médailles ,  qui  e(l  d'argent,  a  pour  légende,  Haièrcairp.  in 

M.  AGRIPPA  COS.  TER.  cossvs  L^^TYvys.f^'^g;;^-'; 

l'autre  ell  aulli  d'argent  ,  &:  outre  la  légende  précédente  qui  p-i^^ir^;!. 


(g)    C'cll  peut-être  cette  n'ponfc 

2ul  a  tj'it  prendre  le  changea  Thomas 
lordoii  dans  un  de  (ts  difcours  llir 
Tacite  ,  tome  I." p.  ijç  :  il  (Od.ivc) 
chercha  ,  dit-il ,  le  moyen  de  le  déi-iirc 
d'Aprippa,  ai  fans  un  expédient  que 
Mécénas  fiijjçéra  à  Odive  ,  Agrippa 
auroii  péri  iniàillliilenicni. 

On  ne  voit  nulle  part  qu  0(flavc  aie 


jamais  cherché  à  fe  défaire  frAgrij^pa, 
ce  qui  lui  auroit  fans  doute  été  très- 
facile.  Pline  qui,  dans  la  dcfcription 
des  malheurs  d'Agripna  ,  fait  crtrcr 
l'efclavage  dans  lequel  il  vivoit  aupr« 
de  fon  beau-père,  n'auroit  pas  omis 
cette  anecdote ,  li  elle  avoit  quelque 
fondement. 

H  ij 


^o  Histoire  de  l'Académie  Royale 

eft  autour  de  la  tête  d'Agiippa,  on  lit  encore  celle-ci  :  IMP. 

CAES.  TRAIAN.  AVG.  GER.  DAC.  P.  P.  REST. 

On  ne  peut  rien  ajouter  à  l'explication  qui  en  a  été  donnée 
par  M.  le  Beau ,  dans  un  de  les  Mémoires  fur  les  Médailles 
Je  Rejlitutioiu 
^'"''  Quekpe  temps  après  Ton  mariage  avec  Julie ,  Agrippa 

en  eut  un  fils  qui  fut  d'abord  appelé  Mardis  du  prénom  de 
Ion  père,  &  qui  reçut,  trois  ans  après,  celui  de  Caius ,  par 
l'adoption  d'Augufte  :  on  ignore  le  jour  précis  de  fa  nalifance; 

Diû.Ub.LUi,  mais  le  Sénat  ordonna  qu'on  en  célébreroit  l'anniverfaire  par 

p.} 26,  u,^  facrifice. 

Dio.  Après  avoir  appaifé  \qs  troubles   de  Rome ,  Agrippa  fut 

envoyé  dans  les  Gaules  avec  lès  légions  ;  il  chalîa  les  Ger- 
mains ,  qui ,  ayant  paffé  le  Rhin ,  dévaftoient  les  Provinces 
de  l'Empire ,  &  les  força  de  rentrer  dans  leurs  forêts  :  de-là 
il  dirigea  les  pas  vers  l'Elpagne,  &  toujours  accompagné  de 
la  viétoire ,   ayant  affoibli  dans  plufieurs  combats ,  les  Can- 

Bellkofus Cwtr.  tabres ,  nation  beliiqueufe,  qui,  depuis  long-temps  inquiétoit 

/^sra/.  /.  II,  j^j  Romains  par   des  révoltes  fréquentes  ,    il   parvint  à   les 

fcumettre,  &  leur  ôta  l'elpérance  de  pouvoir  fecouer  le  joug. 

C'efl  à  cette  vicTioire  qu'ont  rapport  ces  deux  vers  d'Horace  : 

OJ.Vin.hii!.  Servit  Hifpan^  vêtus  hojlis  ora 

Caiitaber ,  fera  domitus  catenn. 

En  vain  Augufte  fit  décerner  au  vainqueiu*  les  honneurs 
du  triomphe  ,  Agrippa ,  toujours  ferme  dans  fês  principes , 
les  refufa  conframment  :  on  peut  dire  que  la  modeflie  faifoit 
fbn  caraèlcre  diftindif  ;  il  la  fit  éclater  encore  lorfque  vers 
ce  même  temps  ,  après  avoir  conflruit,  à  {qs  frais,  des  canaux 
/Vw.XYAT,/,  qui  portoient  dans  la  ville  de  l'eau ,  dont  la  fource  étoit  dans 
^mn.  laqua  .  ^^  ç\-^^^^  ^q  Lucullus ,  il  donua  à  cette  eau  le  nom  tX'AugiiJla, 
comme  pour  en  faire  honneur  à  l'Empereur.  Aufli  Augufle 
fut  fi  flatté  de  cette  déférence  ,  que,  dans  un  moment  où  l-e 
peuple  murmuroit  à  caule  de  la  dilette  de  vin ,  il  répondit  que 
Ion  gendre  avoit  fuffifamment  pourvu  à  ce  que  le  peuple  ne 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  Ci 

fbuffrît  point  la  foif  :  fdtis  provifum  a  genero  fuo  Agrippa  ,  Si.et.Aug. ^2. 
perducl'is  pluiihus  aquis  ne  hoimnes  fiiiretit. 

L'Empereur  parut  même  vouloir  faire  partager  en  quelque 
forte  ,  ion  pouvoir  à  fon  gendre,  iorfque  s'etant  prorogé 
Empereur  pour  cinq  ans,  il  lui  conféra  la  puilTance  Tribu-  Tliejaur.  Num. 
nitienne  pour  le  mt-me  temps.  Morel  a  publié  une  Médaille  '""'•'■l'-'i-P''- 
qui  marque  cette  puiiïànce  Tribunitienne  d'Agrippa,  &;  qui 
apour  légende,  M.  AGRIPPA  TRIB.  POT.  COS.  lU. 
Comme  l'on  ne  connoît  point  de  cabinets  où  elle  fe  trouve, 
&:  que  Morel  la  rapporte  d'après  Goltzius  ,  M.  l'abbé  le  Blond 
ne  la  cile  que  pour  obferver  que  U  elle  n'elt  pas  fauffe,  elle 
doit  être  au  moins  fort  fufpecte. 

Peut-être  qu'Augulte  ,  dans  les  projets  de  réforme  qu'il  VrU.U.po. 
avoit  fur  la  République  ,  craignant  pour  la  vie,  crut  pourvoir  Tac.Annaf.ili, 
a  la  lurete ,  en  montrant  dans  Agrippa  un  vengeur  tout  prêt 
à  févir  contre  (.\i:s  téméraires.  II  s'occupa  donc  avec  lui  tit^s 
moyens  de  réformer  fans  danger  le  Sénat ,  dont  le  nombre 
<\es  Membres  lui  paroiOoit  trop  grand,  &.  qui  lui  étoient  aiilH 
odieux  par  leur  infamie,  qu'à  charge  par  la  bauèlTë  de  leurs 
flatteries.  Ce  projet  devoit  alarmer  bien  des  efprits;  on  voulut 
en  effet  attenter  à  la  vie  d'Augufte  &  à  celle  d'Atrrippa; 
le  dernier  écarta  le  danger,  Se  lit  punir  de  mort  les  conjurés. 

Ce  fut  vers  ce  temps  que  Julie  accoucha  de  Lucius  , 
fécond  fruit  de  Ion  mariage  avec  Agrippa,  fous  le  confulat 
de  C.  f  urnius  6c  de  C.  Silanus.  Augulle  adopta  les  deux 
enfans  d'Agrippa  fuivant  les  formes  ufitées  alors;  moyen 
qu'il  employa  peul-êlre  autant  pour  la  propre  fiireté  que  par 
amitié  pour  Ion  gendre. 

Sous  le  conlulat  de  L.  Domitius  &:  de  P.  Scipion  ,  Agrippa 
fut  envoyé ,  pour  la  féconde  fois ,  en  Syrie  ;  ce  fécond 
voyage  confondu  avec  le  premier,  malgré  l'intervalle  de 
temps  qui  les  fépare ,  a  induit  (jutiques  F.crivains  en  erreur, 
comme  l'a  trcs-bien  remarqué  le  cardinal  Noris  (h). 


(h)  Dion  donne  l'cjjoquc  de  ce 
(ècond  voyaj^c  en  Syrie  :  Agrippa  , 
l'jriflu  il  l'entreprit,  vcnoit  de  céltbrtr 


les  icux  AcViaques  cnqii.Tliti'  de  Quin- 
(iicimvir.  Ces  jeux  ,  inllitucs  en  mé- 
moire de  la  viCloire  d'Augulie  vis-à-vis 


Lii.XVl.c.iv 


Ll.c.x. 


61         Histoire   de  l'Académie  Royale 

Dion,  en  parlant  d'Aiigufte ,  fous  l'an  de  Rome  741,  dit 
que  ce  Prince ,  après  le  retour  d'Agrippa  de  Syrie  ,  lui 
prorogea  la  puiflànce  Tribuniticnne  pour  cinq  autres  années. 
On  lit  aufîl  dans  Joscphe,  qu'Agrippa  revint  en  Italie  après 
avoir  gouverne  pendant  dix  ans  la  province  d'Afie.  Il  alla 
en  Afie ,  pour  la  première  fois,  l'an  73  i  ;  ainfi ,  après  en 
avoir  ctc  Gouverneur  pendant  dix  ans  ,  il  revint  à  Rome 
l'an  74  I  ,  ielon  le  calcul  de  Dion.  Josèplie  eft  le  feul  qui 
attribue  la  fouveraine  puidance  à  Agrippa  lorfqu'il  ctoit  dans 
la  province  d'Afie.  En  effet,  il  dit  que  les  Juifs  d'Afie  lui 
portèrent  des  plaintes  contre  les  Grecs  qui  habitoient  les 
villes  d'Ionie,  &  ailleurs ,  il  rapporte  des  lettres  d'Agrippa 
aux  Magiflrats  d'Ephèie ,  dont  le  commencement  efl  conçu 
en  ces  termes  :  «  Je  veux  que  les  Juifs  aient  la  procure  & 
»»  la  garde  de  l'argent  facré  que  l'on  a  coutume  d'envoyer  à 
Jérulalem.  »  On  trouve  encore,  dans  le  même  Auteur,  des 

Voy.jojrph.  lettres  d'Agrippa  au  magiflrat  de  Cyrène.  L'Ionie  en  Afie , 
&L  Cyrène  en  Afi'ique  ,  ctoient  des  provinces  du  peuple 
Romain;  c'efi:  pourquoi,  comme  elles  reievoient  d'Agrippa, 
on  peut  conclure  que  Ion  pouvoir,  en  qualité  de  Proconful, 
étoit  plus  étendu  que  celui  des  autres,  qui  avoient  le  dépar- 
tement de  ces  deux  Provinces  dans  le  même  temps.  li 
n'avoit  cependant  pas  ce  pouvoir  en  vertu  de  la  puiffance 
Tribunitieiuie. 

Dlo.  Caf._  Mais  fuivons  le  fil  de  l'hiftoire  :  Afandre,  roi  du  Bofphore 
Cimmérien,  étant  mort,  lailfa  ^es  Etats  à  fa  femme  Dynamis, 
qui  les  lui  avoit  apportés  en  mariage;  car  elle  étoit  fille  de 
Pharnace,  fils  de  Miîhridate.  Scribonius,  qui  fe  difoit  aufîi 


LLIV.p.sSS. 


d'Aftium  ,  fe  célébroient  tous  les  cinq 
ans  au  mois  de  Septembre  ;  &  le  foin 
de  leur  célébration  ,  félon  l'Hillorien  , 
étoit  confié  tour  à  tour  à  quatre  ordres 
diftérens  de  Prêtres,  fa  voir,  aux  Pon- 
tifes ,  aux  Augures,  aux  Septemvirs  & 
aux  Quindecemvirs  :  or,  Dion  place  à 
l'an  de  Rome  726  la  première  célé- 


bration de  ces  jeux  auxquels  Agrippa, 
ConfuI  pour  la  féconde  tbis  ,  préfida  en 
qualité  de  Pontife  avec  fes  collègues  : 
il  ne  partit  donc  pour  la  Syrie ,  qu'au 
commencement  de  l'autoiimc,  après 
la  quatrième  célébration  des  mêmes 
jeux  auxquels  il  préfida  comme  Quirf 
deciimir. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  6^ 

petit-fils  du  même  Mithridate,  &  qui  prétendoit  avoir  été   Lucim.Macr. 
mis  par  Auguûe  en  pofleflion  de   ce   Royaume ,    après   la 
mort    d'Alkndre,   époufa  la    veuve    &   s'empara    du   pays. /|;,7/';'^"^^ ''' 
Agrippa  en  étant  informé ,  envoya  contre  lui  Polémon  ,  roi     P^Ho  Lrg^t. 
de  Pont  :  pour  lui,  à  la  follicitation  d'Hérode  ,  qui  étoit  venu  "     '"''"'' 
Je  trouver  en  Afie ,   il   lit   le  voyage   de  Judée ,   vifiîa   les 
Villes  qu'Hcrode   avoit  fait  bâlir  depuis  peu  ,    Si.   fut  reçu 
avec  toutes  fortes  d'honneurs;  ayant  même  été  à  Jérulalem 
au  milieu  des  acclamations  du  peuple  qui  accouroit  au-devant 
de  lui,  il  offrit  à  Dieu  une  hécatombe   Si  donna  un  grand 
feftin.  Peu  de  jours  après  il  palTà  de-là  en  lonie,  tant  parce 
que  les  aiîitires  de  la  Province  le  rappeloient,  que  pour  éviter 
de  faire  le  trajet  pendant  l'hiver.    11  établit  aulfi ,   à  Beryte , 
une  colonie  qui  fut  nommée  Aus:u(î(wa.  Sur  ces  entrefaites,  ,J:!'.H' '^r'^'"' 

'         \  1       r>    r  I  V  m  ôcaligtr. 

Polémon,  qui  avoit  conduit  une  armte  dans  le  Bolpnore , 

ne  trouva  plus   Scribonius;    les  habitans  eux-mêmes  ayant 

découvert  l'impofture,  l'avoient  fait  mourir  :  ils  ne  voulurent 

cependant  pas  le  foumettre  à  Polémon ,  &  quoique  vaincus 

par  lui  ,    ils  refufoicnt  encore  de  le  reconiioitre  pour  Roi; 

Agrippa  qui  en  fut  averti,  rélolut  d'aller  leur  faire  la  guerre.  JoJ.antiq.x\'l. 

Dès  que  le  temps  convenable  pour  la  navigation  fut  revenu,  "''' 

il  partit  pour  Sinope,  d'où  il  palîa  en  Paphiagonie,  répandit 

la  terreur  parmi  les  habitans  du  Bofphorc  ,   qui  mirent  bas 

les  armes,  leur  lit  rendre  les  étendai-ds  pris  lur  les  Romains  Jof.r.m:.:.xi'l, 

pendant  la  guerre  de  Mithridate  ,  6c  les  força  de  reconnoître '^^/'i  f ■'^- •^'''* 

pour  Koi  rolcmon  ,  auquel  il  donna  Dynamis  en  mariage.  Cr^y. r/, aa/. 

Hérode  ,   toujours   attentif  à  fervir  Agrippa  ,   &  à  faire   ce 

qui  pouvoit  lui  être  agréable  ,  gagna  ,  dans  cette  occafion  , 

plus  que  j.»nais  les  bonnes  grâces  ;  il  arriva  à  Sinope  préci- 

fémcnt  dans  le  moment  où  Agrippa,   qui  ne  l'avoit  point 

mandé,  avoit  le  plus  befoin  de  (on  kcours.  Ce  fervice  rendu 

fi  à  propos,  tourna  au  proht  Ai:^  habitans  d'ilium ,  auxquels  Kicol  Damjfi. 

Acrippa  remit  \\w^  iomme  décent  mille  drachmes  à  laquelle  '''  *"'^ Pi  '* 

•  1    1  •       •  ,■  I  -Il  11-  f'frr/'.    l\:trr, 

il  les  avoit  impolts  ,  pour  les  punir  du  danger  que   Julie  ,  p.  ^if. 
fa  femme ,  avoit  efTùyé   chez  eux.   Kn  paffant ,  de  nuit ,  le 
Scamandre  pour  aller  à   llium  ,  le  fleuve  s'accrut  tout  d'un 


^4  Histoire  de  l'Académie  Royale 
coup ,  &  la  Piincefîè  rilqtia  de  périr.  Le  danger  qu'elfe 
courut  dut  lans  doute  cire  imputé  à  la  négligence  des  habitans, 
car  Agrippa  étoit  trop  jullc  pour  vouloir  iévir  contr'eux  s'ils 
n'euilent  pas  été  coupables.  Les  députés  qu'ils  envoyèrent 
pour  s'exculer  &  pour  demander  grâce ,  n'o(ant  s'adrefler  à 
lui ,  prièrent  Nicolas  de  Damas  d'employer  le  crédit  qu'il 
avoil  auprès  d'Hérode  pour  que  ce  roi  voulût  bien  le  charger 
de  leur  défenre  :  il  le  fit ,  &  ayant  préfenté  cette  affaire 
comme  un  accident  imprévu  dont  ils  ne  pouvoient  être  ref- 
ponlàbles ,  il  n'eut  pas  beaucoup  de  peine  à  fléchir  Agrippa, 
naturellement  porté  à  la  clémence ,  &c  il  obtint  leur  grâce 
lorfqu'ils  étcient  déjà  retournés  dans  leur  pays  fans  elpérance. 
Jofe^/i.  Après  avoir  réglé  les  affaires  du  Bofphore,  Agrippa  revint 

à  Ephèfe  par  la  Paphlagonie  ,  la  Cappadoce  Se  la  grande 
Phrvgie  ;  cnfuiîe  il  pafia  dans  l'île  de  Samos ,  étant  accom- 
pagué  par  Hérode  :  ce  roi  obtint  de  lui  plufieurs  grâces , 
&  particulièrement  le  rétabli(fement  des  privilèges  des  Juifs. 

'jof.amiq.Xll.  Antiochus-le-Grand  avoit  établi  en  Phrygie,  en  Lytlie ,  & 
dans  les  autres  provinces  voifines ,  deux  mille  familles  de 
Juifs,  &  ces  fimiiles  s'étoient  confidérablement  augmentées; 
ils  étoient  opprimés  par  les  différens  habitans  de  l'Afie 
mineure,  qui  nevouloient  point  leur  laidèr  la  jouilfance  des 
immunités  &  des  privilèges  qu'ils  tenoient  d'abord  des  rois 
de  Syrie  ,  &  qui  leur  avoient  été  confirmés  par  les  Romains. 
Nicolas  de  Damas  plaida  leur  caulè  devant  Agrippa ,  lequel 
foiiicité  par  Hérode  ,  écrivit  aux  Ephéfiens  &  aux  autres 
peuples  ennemis  des  Juifs ,  pour  leur  défendre  de  les  pour- 

Joj.aml/j.xvi,  îliivre  à  l'avenir,  &  il  confirma  ceux-ci  dans  leurs  privilèges. 

c.vi .  if  XII,  i\  ç,-,  £t  autant  par  rapport  aux  Juifs  de  Cyrène,  qui  avoient 
porté  les  mêmes  plaintes. 

Agrippa  ayant  été  rappelé  en  Italie,  Sextius  Saturninus 
&:  T.  Volumnius  lui  iuccédèrent  dans  le  gouvernement  de 
la  Syrie:  de  retour  à  Rome,  il  refufi  encore  les  honneurs 
du  triomphe ,  exemple  qui  eut ,  en  quelque  forte ,  force  de 
loi  pour  ceux  qui  commandoient  les  troupes  ;  quelques 
victoires  qu'ils  eulfent  remportées,  ils  n'adrelî èrent  plus  de 

lettres 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         6^ 

lettres  au  Sénat  ;  ainfi ,  fans  I  exclufion  formelle  des  particu- 
liers, le  triomphe  devint  un  privilège  des  Empereurs.  Augufte 
voulant  récompenfer  à  la  fois  &  les  fervices  &  fa  modeftie 
fînguiière ,  lui  prorogea  pour  cinq  autres  années  la  puiflance 
Tribunitienne  dont  il  étoit  déjà  honoré  ;  mais  il  n'en  jouit 
pas  long -temps;  à  peine  étoit-il  arrivé  d'Orient  en  Italie, 
qu'Augufte  ayant  appris  la  révolte  de  Pannonie  ,  l'envoya , 
quoiqu'à  l'entrée  de  l'hiver,  (oumettre  les  rebelles.  Agrippa 
s'y  rendit  auffi-tôt,  porta  la  guerre  chez  ces  barbares,  & 
répandit  tellement  la  terreur  dans  leurs  efprits ,  qu'ils  mirent 
bas  les  armes  ,  donnèrent  des  otages  &  rentrèrent  dans  le 
devoir.  Après  cette  heureufe  &  prompte  expédition,  Agrippa 
s'empreiïbit  de  revenir  à  Rome ,  mais  il  fut  obligé  de 
s'arrêter  en  Campanie,  où  il  fut  attaqué  de  la  maladie  dont 
il  mourut,  à  l'âge  de  cinquanîe-un  ans.  Cet  événement,  P/m./.yfl, 
auffi  funefle  pour  Augufte  Si.  pour  Caïïis  8l  Lucius ,  qu'il  ^J^pinJrJ*' 
le  fut  pour  le  peuple  Romain  lui-même,  arriva  l'an  de 
Rome  742  ,  fous  le  confulat  de  M.  Valerius  Mellàla  Barbatus 
&  de  p.  Suipicius  Quirinus  ,  &  caula  un  deuil  général. 
Nicolas  de  Damas,  dans  le  livre  qu'il  a  écrit  fur  l'éducation 
d'Augulle  ,  nous  apprend  qu'Agrippa  étoit  plus  âgé  que 
cet  Empereur ,  né  l'an  de  Rome  6 p  i  ,  le  p  des  calendes 
d'Oclobre  ;  la  difîérence  n'étoit  que  de  quelques  mois. 
Dion  défigne  allez  celui  de  la  mort  d'Agrippa ,  lorfqu'en  Die.l.Liy, 
parlant  d'un  combat  de  gladiateurs  qu'Augufte  avoit  donné 
pour  les  Qjànquûtria  au  nom  de^  Céfars  Caïus  &  Lucius  , 
il  ajoute  {|ue  ,  kir  ces  entrefaites  ,  l'Empereur  ayant  appris 
la  maladie  d'Agrippa,  (juiila  Rome  pour  l'aller  voir,  & 
que,  malgré  la  diligence  qu'il  fit,  il  le  trouva  mort.  Ces 
fcles  de  Minerve  conimençoient  à  fe  célébrer  le  ip  de  Mars, 
&  conlinuoient  les  quatre  jours  fui  vans.  Ovide  en  parle 
dans  ie%  faites.  Ub,  m. 

AuguUe  fit  tranfporter  à  Rome  le  corps  d'Agrippa,  (Se,     Dio.ULiy, 
après   1  avoir  fait  expoltr  dans  le  Forum ,   il  prononça  Ion 
cluge  funèbre.  Dion  remarque  qu'il  y  avoit  un  voile  tendu 
entre  l'Empereur  &.  le  mort;  malgré  l'aveu  qu'il  fait  de  Ion 
////?.    Tome  XL.  I 


66  H 1  s T o I R E  D E  l'A cadémie  Royale 

ignorance  par  rapport  à  l'origine  de  cette  coutume ,  il 
n'admet  j)oint  néanmoins  la  raifon  qu'en  apportent  ceux 
qui  difent  qu'il  n't'toit  pas  permis  au  Grand-Prêtre  de  jeter 
les  yeux  fur  un  cadavre  ;  mais  Dion  ,  qui  étoit  Grec  ,  Se 
qui  a  écrit  Ion  hiftoire  à^uy.  cents  ans  après  les  cvcne- 
]nens  qu'il  rapporte  ,  pouvoit  bien  ignorer  d'anciomes 
cérémonies   Romaines  qui   n'étoient  peut- être  plus    d'ulàge 

Stii.adMarc,  ({g  f^j^  temps.  Sénèque  qui  mérite,  à  cet  écard ,  plus  de 
toi  que  Dion ,  dit  que  le  voile  tendu  dans  cette  circonl- 
tance  n'avoit  d'autre  ufage  que  de  louftraire  à  la  vue  du 
Grand-prêtre  ce  Ipeélacle  funèbre. 

Quoiqu'Agrippa  eût  élevé  dans  le  champ  de  Mars  ,  le 
tombeau  qu'il  le  deftinoit ,  Augufte  néanmoins  fit  placer 
[es  cendres  dans  le  maufolée  magnifique  qu'il  avoit  fait 
conltruire  à  grands  frais  pendant  fon  fixième  conlulat,  entre 
la  voie  Flaminienne  &c  le  rivage  du  Tibre.  Pedo  Albino- 
vanus  y  fait  allufion  en  parlant  d'Augufte  dans  le  Poëme 
adrefle  à  Livie  fur  la  mort  de  Drufus. 

Dro.  1.  Liv,  Agrippa  en  mourant ,  légua  au  peuple  des  jardins  &  des 
V'Ji^'  Bains  ,  pour  l'entretien  delquels  il  affigna  des  fonds  ,  & 
■qui  pour  cette  raifon  ,  furent  appelés  les  bains  d' Agrippa  : 
Augulte  ,  conformément  aux  dernières  volontés  de  fou 
gendre,  diftribua  au  peuple  des  lommes  d'argent  provenant 
des  biens  dont  il  avoit  hérité  en  grande  partie ,  &  particu- 
lièrement de  la  Cherfonèfe  de  Thrace. 

Comme  le  peuple  eft  affez  porté  à  croire  que  les  grands 
malheurs  font  quelquefois  annoncés  par  des  prodiges ,  on 
s'imagina  que  des  évènemens  extraordinaires  qui  arrivèrent 
à  la  mort  à' Agrippa ,  en  étoient  le  prélage.  Cette  opinion  , 
toute  ridicule  qu'elle  eft ,  marque  au  moins  la  douleur  du 
peuple,  qui  mit  cette  mort  au  nombre  des  calamités  publiques, 
&  honore  la  mémoire  de  celui  dont  on  pleuroit  la  perte. 
Les    Ipeélacles   furent   interrompus  ,     mais    loin    que   cette 

Dio.i'.;.f2.  pi-ivation  coûtât  au  peuple,  (a  douleur  étoit  fi  réelle,  que 
ce  ne  fut  qu'avec  peine  qu'il  en  reprit  l'uiage.  Le  Sénat , 
pour  honorer  la  mémoire  d'Agrippa,  <k  lui  donner  une  marque 


DES  Inscriptions  tr  Belles -Lettres.  6-/ 

publique  de  fon  eftime,  lui  drelfa  un  autel  dans  le  temple  de 
i'Honneur  &  de  la  Vertu  ,  en  ordonnant  un  lacrihce  annuel 
qui  devoit  y  être  cclcbré  par  les  Pontifes  ;  c'elt  ce  que  i'oH 
doit  inférer  d'une  à^s  tables  du  monument  d'Ancyre  où  , 
malgré  quelques  lacunes ,  on  voit  clairement  qu'il  s'agit  de 
circonftances  relatives  à  la  fin  de  la  vie  d' Agrippa. 

Après   la  mort   de   fon  mari,    Julie   accoucha    d'un   fils 
<ju'Augulte  ht  nommer  Marcus  Agrippa ,   aulli  ditfcrent  de 
fon  père  par  l'elprit  &  par  les  mœurs ,  qu'il  lui  relfembloit 
par  le  nom.   Agrippa  eut  de  fon  mariage  avec  Julie  ,    trois 
fils  ,  lavoir  ,  Caïus  &  Lucius  ,  adoptés    dans  la   famille  à^s 
Jules,   &  Agrippa,  pofihume  :  il  en  eut  aulfi  deux   filles, 
Julie  ,  qui  époula  L.  yî^milius  Paulus,  &  Agrippine  ,  femme 
dé  Germanicus.  Quelques  Ecrivains  font  mention  d'un  frère 
d'Agrippa  nommé   Vipfumus,    Nicolas    de    Damas   dit   que      h  nhll.  dt 
ce  Vipjan'ius  avoit  fui\'i  le  parti  de  Pompée  lors  de  la  guerre  i'^''^<^'<  ■f^'-s- 
civile;  que  dans  celle  d'Afrique  il  s'étoit  attaché  à  Caton  qui 
i'aimoit  beaucoup ,  Sv.  qu'après  la  viéloire ,   ayant  été  amené 
avec  les  autres  prilonniers,  Jules-Célar  avoit  accordé  la  grâce 
à  Oclave  qui  la  lui  avoit  demandée  en  conlidération  de  Ion 
amitié  pour  Agrippa.   Dion  parle   aulfi   de  Vipjan'ui   Pola ,    Dio.LLV. 
(œur  d'Agrippa;   Julie    n'avoit    que   vingt-lept    ans   quand 
Agrippa  mourut.   Augufbe  cherchant   à  prévenir   des  écarts 
qui    pouvoient  porter    atteinte    à   l'honneur  de  fa  famille, 
n'attendit  pas  qu'elle  eût  fini  fon  deuil;  Tibère,  à  qui  il  la    Suer. tnTiitr. 
donna  en  mariage,  fe  vit,  avec  la  plus   grande  répugnance,  '^•^"' 
forcé  de  répudier  Agrippine  qu'il  aimoit,  &  d'époufer  une 
femme  dont  il  connoilioit,  par  expérience,  les  mœurs  déré- 
glées. Du  vivant  même  de  fon  premier  mari,  Julie  avoit  eu 
plufieurs  amans,  parmi  lelquels  Tacite  compte  Sempronius       ,      ,  , 
Gracchus.  Augutte,  quelle  chagrmoit  par  la  conduue,  avoit  <-.  u//. 
fouvent  efiavé  en  vain  de  la  ramener;  cependant,  s'il  en  faut 
croire  Macrobe,  il  le  rtprochoil  à  lui-mcme  île  foupçonncr      j^^//./.;/, 
la  vertu  de  fa  fille,  (juanJ  il  voyoit  fês  petits-fils  rellêmblcr  ^'  *^'' 
il   bien  à  fon   gendre.    On  fait  la  réponle  qu'elle   failoit   à 
ceux  qui  étoient  étonnés  de  cette  relleinblancc.  Pour  Agrippa, 


t,  ly, 


Cî  Histoire  de  l'Académie  Royale 

PHn.  l.  VII,  il  ii'ignoroit  certainement  pas  les  inficlclit<5s  de  Julie  ;  Plîne 

'^' ï'-'  "»"'les  compte  au  nombre  des  malheurs  de  fa  vie;  mais,  Toit 
mt'nagement  pour  la  iille  d  Augulte  ,  loit  vue  dintérct 
perfoniiel  ,   il  garda  le  filcnce. 

Ces  traits  rallèmblés  par  M.  l'abbc  le  Blond  ,  peignent 
le  caracflère  de  cet  illuftre  Romain  qui ,  félon  le  témoignage 
de  Dion ,  fut ,  d'un  aveu  général  ,  le  plus  homme  de  bien 
de  fon  temps.  Sa  phyiionomie  avoit  quelque  choie  de  dur 
&  de  févère  ;  fes  mœurs  fe  reffentoient  aufîi  de  cette 
L\h.  XXXV,  auftérité,  fi  l'on  en  croit  Pline  :  M.  Agrippa,  dit -il,  v'ir 
rujlïcitcin  (jiiàm  tJeliciis propior.  11  n'aimoit  pas  le  luxe  comme 
particulier  ,  néanmoins  il  avoit  beaucoup  de  goût  pour  les 
arts ,  &  quand  il  s'agifloit  de  les  faire  lèrvir  aux  ornemens 
publics ,  il  n'épargnoit  rien  ;  il  acheta  même  pour  lui  douze 
mille  feflerces,  deux  petits  tableaux,  dont  l'un  repréfentoit 
JiU.  Ajax  Se  l'autre  une  Vénus ,  venim  i/Ia  torvitas  tabulas  duas 
Ajacis  &  Veneris  mercata  ejl  a  Cyiiceiiis,  H  S.  XII.  M. 

On  pourroit  trouver  de  la  conformité  entre  Agrippa  & 
Céfar ,  en  ce  que  l'un  &  l'autre  furent  de  grands  Capitaines 
&  qu'ils  écrivirent  tous  deux  les  Mémoires  de  leur  vie. 
Ceux  de  Céfar  qui  font  fi  précieux,  doivent  faire  regretter 
ceux  d'Agrippa ,  qui  ne  font  point  parvenus  Jufqu'à  nous  : 
les  derniers  font  cités  par  Philargyrius  fur  le  lecond  livre 
des  Georgiques.  Agrippa   e(t  aufîi  auteur  d'une  defcription 

L'ii, III, c.  J!i.  tle  la  Terre  dont  Pline  fait  mention ,  &  qu'il  paroît  avoii" 
fouvent  confultée. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  ë^ 

ÉCLAIRCISSEMENS  ET  CONJECTURES 

fur  quelques  anciennes  Loix  Romaines. 

LE  s    Commentateurs   qui   ont  écrit  fur    cette  matière  , 

n'en    ayant    pas    toujours    donné  ^çs    idées    julles  , 

Al.    Bouchaud    a  cru  devoir  reprendre  leur   travail  ,   &.   y 
porter  plus    d'exactitude. 

Article     premier. 
Sur  les  Loix  Antoniennes. 

Durant  fôn    fécond    confuiat  ,    Antoine    ayant   propofl'         Lu 
différentes  Loix,  en  fit  palîër  quelques-unes  de  force  malgré  ^°^' 

les  Aulpices  ;  d'autres ,  comme  les  ayant  trouvées  dans  les 
papiers  de  Jules  -  Céfai" ,  dont  le  Sénat  avoit  ratilié  généra- 
lement tous  les  aéles,  après  la  mort  de  ce  Dictateur.  Avant 
I  d'en  donner  une  notice  exacle,  M.  Bouchaud  examine  à 
quelle  occafion  fut  faite  la  Loi  Antonia  de  Didatum. 

Antoine  ,   avant    de  faire  éclater  la  haine  qu'il  portoit  à 
Oclave ,  héritier  de  Jules-Céfar ,  voulut  s'affurer  un  gouver- 
nement de   Province  qui   le  mît    en  état   de  former  &:   de 
fortifier    fon   parti.    C'efl  dans   cette    vue   qu'il   follicita   le 
commandement   de  fix   légions  qui  étoient  en  Macédoine  ; 
il  l'obtint  fur   le    faux  bruit  que   les  Gètes  ,   indignés   du 
meurtre  du  Dictateur,  avoient  fait  une  irruption  dans  celte 
Province.   Mais  prévoyant  d'avance  la  répugnance  du  Sénat 
à  le  lui  contier,  parce  qu'on  le  loupçonnoit  de  vouloir  abuler 
de  l'autorité  qu'il  avoit  déjà  indépendamment  de  ce  nouveau 
gouvernement,   il   pourfuivit  lui -même   le  décret  de  l'abo- 
iition   perpétuelle   de    la    dictature,    en  y  failant  inférer   la     '  Lih.  m. 
peine  de  mort  contre  quiconque  entreprendroit  de  rétablir  ,'ss'o'".^ 
ou  accepleroit  cetie  fupréme  Magiflralure.    On  peut  voir  ce    Tnim. 
qu'ont  écrit  Appicn  "  &.  Cicérou  ^  fur  ce  fujet.  L'.il)olitioji  .^,,  j^"^^'  '' 


70  Histoire  de  l'Acadi^mie  Royale 

de   la  DidalLire  e(l  de  l'an  710  de  Rome ,   fous  ie  fécond 

conlulal:  tl'Aiitoinc. 

La  Loi  Antonia  rlc  Civitate  Sicidorum ,  efl  une  de  celles 
qu'Antoine  attribua  faulfement  à  Jules-Cciar.  On  ne  conçoit 
pas  qu'il  ait  eu  l'impudence   de  fuppofcr  que  cette  Loi ,  à 
laquelle  le  Diclateur  n'avoit  jamais  penfc  ,  eût  clc  propofce 
&:  reçue  dans  les  Comices.    11  efl  vrai  qu'Antoine  ciifpofoit 
à  fon  grc  de  Fabérius ,  Secrétaire  de  Cclar ,  &:  cjue ,  par*  ce 
moyen ,    il  lui   étoit  facile  d'ajouter  ,    de  retrancher   ou    de 
chanr'er  ce  qu'il  jugeoit  à  propos  dans  les  papiers  du  Dicta- 
teur. D'ailleurs ,  Céfar  ttoit  le  premier  qui  eût  donné   hors 
des  limites   de  l'Italie ,   le  droit  de   Cité  ;   il   s'étoit  même 
arrogé  le  pouvoir  de  l'accorder  à  fon  gré,  prérogative  dont, 
avant  lui  ,  le  Sénat  même  ne  jouifloit  que  de  l'agrément  du 
peuple  Romain.   Mais  quoique  ie  Diclateur  eût  accordé  aux 
Siciliens  le  droit  Latin  jus  Latii ,    il  ne  leur  déféra  jamais 
celui  de  Cité,  dont  Antoine,  gagné  par  une  fomme  d'argent 
»Cr.  rt^^/^mc  confidérable,  aacput  grandi  pccuniâ ''' y  les  fit  jouir  comme 
l.xiv.  q>.iv.  ^.^j^  bienfait  de  Céfar,  Malgré  cette  conceffion,  Spanheim'', 
Vx-rcTcx'n'.  fondé  fur  l'autorité  de  Pline,  obferve  que  long-temps  après, 
Riii.  /'/'.  JJt,la.  plupart  des  villes    de  Sicile   ne  jouirent   que   du  Droit 
''  ^''''         Latin ,  fms  doute  parce  que  le  conful  Vibius  Panfa  ,  comme 
■^2//'.  AXr/,  l'attefte  Dion  Caffius'',   abolit   toutes  les   Loix   &  tous  les 
^''■^'■^'         ades  d'Antoine. 

La  Loi  qu'Antoine  publia  pour  le  rappel  des  exilés,  efl 
auffi  une  de  celles  dont  il  attribua  l'honneur  à  Céfar.  A  peine 
trois  ou  quatre  exilés  furent  omis  dans  l'amniflie ,  &  Cicéron 
avoit  raifon  de  demander  pourquoi  ils  ne  partagèrent  point 
avec  les  autres  ie  prétendu  bienfiut  de  Célar.  Antoine  fit 
entrer  dans  le  Sénat  un  grand  nombre  de  ceux  qui  devinrent 
Tes  créatures  &.  fes  partifans  ,  en  reconnoillance  de  la 
faveur  qu'ils  en  avoient  reçue.  Ces  nouveaux  Sénateurs,  dit 
M.  Bouchaud  ,  furent  nommés  C/hironita  &  Onitii  ,  à 
i'imitation  des  efclaves  affranchis  dans  le  teflament  de  leur 
jnaître;  plaifuiterie  fondée  fur  ce  que  cet  honneur  leur  étoit 
déféré  par  les  ordres  d'un  homme  qui  avoit  déjà  pafié  le  Styx. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  71 

C'efl:  en  fon  nom  qu'Antoine  publia  la  Loi  judiciaire  qui 
étabiiffoit  une  ti-oifjème  Dccurie  de  Juges.  On  fait  que  la 
puiflance  judiciaire  appartint  d'abord  aux  Sénateurs  ,  qu'elle 
fut  eniuite  transférée  aux  Chevaliers  par  la  loi  Sempronia , 
fur  laquelle  M.  Gautier  de  Sibert  a  donné  une  favante  Dilfer- 
tation  ;  que  par  d'autres  Loix  elle  fut  partagée  entre  les 
deux  ordres,  jufqu'à  ce  qu'Aurcliiis  Cotta  ajouta  une  troi- 
fième  Dccurie  compofée  des  Tréloriers  de  l'Epai'gne  ,  Trihiini 
yErarii.  Céfar,  devenu  Dic5tateur,  fupprima  cette  Décurie, 
voulant  que  les  Sénateurs  Se  les  Chevaliers  ,  comme  la  portion 
ja  plus  pure  du  peuple  Romain ,  eufîent  feuls  le  pouvoir  de 
juger.  i>i  la  Loi  d'Antoine  aboliûbit  celle  de  Célar ,  elle 
n'établiffoit  pas  une  nouveauté ,  en  admettant  les  Centurions 
à  la  fonclion  déjuges,  qui  leur  avoit  déjà  été  accordée  par 
les  Loix  Aiirclid,  Powpcin  &  Jiiha;  mais  par  un  abus  intolé- 
rable ,  non-leuiement  elle  anéantilioit  le  cens  ou  la  quotité  de 
biens  anciennement  requife  pour  être  reçu  dans  les  Décuries 
de  Juges  ,  elle  y  admeltoit  encore  les  funpie/ Soldats  &  \qs 
Alcmcitt  (a) ,  c'eft-à-dire,  ceux  qui  compoloicnt  la  cinquième 
légion  :  Antoine  ne  rougit  mùne  pas  de  taire  tomber  ion  choix 
fur  àts  gens  de  la  plus  balle  extraction,  lur  des  joueurs,  fur 
des  bannis,  fur  des  Grecs,  Icgit  alcatoies  ,  legit exjiiles ,  icgh 
Crœcos  ,  enfin  fur  des  pcrlbnnes  qui  n'avoient  pour  tout  Oc.  FAïl,  l^,  S. 
mérite  ,  (jue  celui  d'clre  tle  la  faclion.  1  uutc  iunefte  que 
fut  à  la  République  cette  Loi  ,  Antoine  y  prenoit  le  plus  vif 
intérêt,  &i  contre  l'ancien  ulage,  il  la  fit  palfer  au  milieu  des 
éclairs,  du  tonnerre  &  des  vents  qui  le  dcchainoicnt  à  l'envi  ; 
un  même  des  principaux  articles,  dont  il  chargea  L.  Pilon 
&  L.  Phili['pus,  députés  par  le  Sénat,  lut  qu'on  n'abrogeroit 
point  la  Loi  judiciaire. 

Antoine  aHedant  toujours  de  fe  rendre  populaire,  ordonna 

Ca}  C'ifl  le  nom  gaulois  que  Ccfar  donna  à  une  Iii;ion  levcc  dans  Fa 
GauU"  Tranlalpinc  ,  parce  (]uc  ,  comme  nn  le  croit ,  le  ciniiirdu  calqui-  rclUm- 
bloii  à  une  alouette.  Les  Soldats  de  la  cin(|iiit-n]e  légion  l'uni  fouvcnt  dtligncs 
par  <e  ncm  dans  les  inicription:..  I'c_;'.  Criiur,  p.  ^oj,  n,'  I ;  ^  p.  }^^, 
II.'   V. 


72  Histoire  de  l'Académie  Royale 

par  fa  Loi  de  Provoccitioiie ,  que  tous  ceux  qui  feroient  con- 
damnés pour  violence  &  pour  crime  d'Etal,  &:  contre  qui 
les  Loix  Juliennes  prononçoiejit  l'interdiction  du  feu  &  de 
l'eau,  auroient  la  liberté  d'en  appeler  au  peuple.  C'éloit  à  la 
fois  anéantir  les  zSies  de  Célar ,  &:  mettre  prelque  dans  l'im- 
polTibilité  de  trouver  jamais  Aes  coupables;  car,  comme  le 

Philipp,  1 .  <> ■  remarque  M.  Bouchaud  après  Ciccron  ,  qui  Te  (eroit  expolé, 
foit  en  acculant  une  perfonne  de  ces  crimes ,  Toit  en  la  con- 
damnant ,  à  la  fureur  d'une  multitude  de  gens  qu'elle  tenoit 
à  fa  folde  î 

La  Loi  Antonia  Je  Prov'aiàis  admïnijlrandis ,  n'étoit  pas 
d'un  moins  dangereux  exemple  :  celle  de  Julei-Céiar  portoit, 
qu'on  ne  pourroit  garder  qu'un  an  le  gouvernement  d'une 
province   Prétorienne ,    &   deux  ans   celui    d'une  province 

Philipi,,!,  S,  Confulaire  ;    dilpolition  fage  dont  Cicéron  fait  l'éloge.  Les 

Tribuns   du  peuple  ,  à  finftigation  d'Antoine,   proposèrent 

de  proroger  julqu'à  deux  ans  le  gouvernement  des  provinces 

Prétoriennes ,   &   jufqu'à  fjx ,   celui  àes   Conlulaires.  Cette 

Loi  reçut  ion  dernier  fceau  même  avant  d'avoir  été  rédigée 

par  écrit  &  promulguée,  c'eft-à-dire ,   réciiée  de  vive   voix 

dans    l'affemblée    du    peuple.    Quoique  Augure  ,    Antoine 

fit  aulfi  peu   de  cas  des   Aui}Mces   en  cette  occalion ,    que 

lorfqu'il  donna  fa  Loi  Judiciaire  :   il  n'eut  pas  plu5  d'égard 

aux  Loix  Ci^cilia  Didia  &  Junia  Licinia ,  lui  vaut  lelquelles 

Ja  promulgation  d'une  Loi  devoit  le  faire  durant  trois  jours 

de  marché. 

Antoine  ne  borna  pas  là  ^es  violences;  il  s'empara  àes  fonds 

de  terre  du  peuple  Romain ,  &  chargea  par  une  Loi  de  Agris 

dividimdis,  de   certains   Septemvirs,  à  la  tête  delquels  étoit 

L.  Antonius  fon  frère,  de  faire  le  partage  de  prelque  toute 

Phi>.l,ni,;r.Y\[^\[ç,  Cicéron  s'élève  en  plufieurs  endroits  avec  beaucoup 
i'àil,  VIU,  IX,   ,        ,,  ,  ,  ^     X     *  *      c  ri  j   ■♦      1 

de  véhémence  contre  cet  attentat ,  <x  oppole  la  conduite  de 

Céfar  à  celle  d'Antoine.   Mais   M.    Bouchaud  obferve  qu'il 

ne  faut   pas  confondre  cette  Loi  avec  une  autre  du  même 

Auteur ,    de    Coloniis   in   agros  deduccndis.    Cette    dernière 

paroît  à  l'orateur  Romain  mériter  fapprobation  des  gens  de 

bien , 


DES  Inscriptions  et   Belles -Lettres.         y^ 
bien,  &  s'il  coiifeilie  de  la  renouveler,  c'efi;  qu'on  l'avoit  PAu'.v,  iv. 
fait  paflèr  l'ans  prendre  les  auipices. 

Antoine  prévoyant  qu'il  échoueroit  dans  le  defîein  de  fe 
rendre  maître  de  la  République  s'il  ne  gagnoit  Lépide,  que 
Céfar  avoit  nommé  Général  de  la  cavalerie ,  donna  la  h!le 
en  mariage  au  tils  de  cet  Officier,  &:  prit  des  mefures  pour 
alTurer  au  père  le  louvei'ain  Pontificat.  Julqu'alors  le  louverain 
Pontife  avoit   été  créé   dans   les  allemblées   du  peuple  par 
Tribus;  Antoine,  elpérant  obtenir  plus  facilement  du  Col- 
lège des  Pontifes  que    du  peuple   ce  qu'il  defiroit,   fit  une 
Loi  d't'  Poiuifîce  maximo  a  Co/lcgio   crearu/o  ,    qui  dépouilla 
le  peuple  du  droit  d'éleclion.   Comme  Dion  Calfius  attelle      Li^-  -f/. 
cxpreflément    que    tel    fut    le    motif   de    Marc -Antoine  ,'"  "■*'■ 
M.    Boucliaud    relève  deux   erreurs    échappées    à    François 
Hotman;  l'une,    d'avoir  attribué  cette  Loi  à  L.  Antonius  ,  ^l^''^"^"'' 
frère    du   ConfuI  ;   l'autre,   d'a\oir   dit  qu'elle   avoit   pour 
objet  la  cooptation  des  Prêtres ,  quoiqu'elle  regardât  le  droit 
d'élire   le   fouverain   Pontife.   Celui    de   choifir   les   Prêtres 
éprouva  bien   des   variations  ;    d'abord    il    appartint   à    leur 
Collège ,   enfuite  le  Tribun  Cn.  Domilius  le  fit  pader  au 
peuple;  le  diclaieur  Sylla  le  rendit  au  collège  des  Prêtres; 
enfin  Labiénus  6c  Célai-  le  tranlmirent,  pour  la  féconde  fois, 
au  peuple.   La  Loi  Antonia  ne  ht  aucun    changement  à  cet 
égard.    Le  cardinal  Noris  prouve  par  une  inlcripjion  ,   que     Car.ci.pj,in, 
Caïus  Céfiu-,  fils    d'Agrippa  &   adopté  par   Augulle,   ainfi  ^'J^'"-^^/-''^"' 
<]ue  fon  frère  Lucius ,  fut  élevé  au  Sacerdoce  par  le  Sénat 
&  le  peuple  Romain  dans  lei  Comices  allemblés  par  Tribus, 
fui  vaut  Tulage  ancien.   La  forme  d'éleèlion  inlrotluiie  par  la 
Loi  Antonia,  ne  fubfifta  pas  long-temps,  &  le  peuple  rentra 
dans  fon  droit  île  créer  le  fouverain  Pontife;  c'efl  du  moins 
ce  qu'un  i)a(iiit:e  d'Apnien  donne  à  M.   Bouchaud   lieu   de  l-if'-^'.<ffJ"^tl 
penlcr.    Cet  Hillorien   raconte  que  le   peuple  ayant   voulu  ^' 

transférer  de  Lépide  à  Augurte  le  fouverain  Pontificat  , 
dont  perfonne  n'avoit  été  dépouillé  de  Ion  vivant,  ce  Prince 
ne  l'accepta  point. 

H  ne  rcfloil  plus  à  Antoine,  pour  le  fucccs  de  fes  projets 
J^.J}.  Tome  AL.  K 


74  Histoire  de  i/Académie  Royale 

ambitieux,  que  de  fe  faire  donner  le  gouvernement  d'ui;c 
Province  dont  la  pofition  le  mît  à  portée  d'opprimer  fa  Patrie. 
La  ratification  de  tous  les  ades  de  Céfar ,  cjui  ne  permettoit 
pas  qu'on  dépouillât  ouvertement  de  leurs  gouvernemens  les 
perfonnes  à  qui  ces  gouvernemens  étoient  deltinés  du  vivant 
du  Diclateur,  rendoit  la  chofe  difficile;  n'olant  demander 
pour  lui-même  la  Syrie  ,  qui  avoit  été  donnée  à  Caffius,  un 
des  meurtriers  de  Céfar,  Se  qui  étoit  à  fa  bienféance ,  il  la  lit 

Appian.l.  Ilf,  demander  par  ihn  collègue  Dolabella,  qui  l'obtint  du  peuple 

(te  Bel!,  cil'.  .    \  ,      ,       ^  ,-  .  r  ■.     -i  r    r^    \  i 

y.i^\^o-SS2.   par  une  Loi  portte  a  ce  lujet;  enluite  il  le  ht  donner  par  le 

Epiiom.  Liinuit.  jj^.nat ,  la  Macédoiiic  ;  mais  réHéchilfant  que  la  Gaule  cité- 

'  "'^'  rieure  ,    où    commandoit   Décimus   Brutus  ,    lui   convenoit 

mieux,  il  follicita  l'échange,  &  malgré  le  refus  du  Sénat  , 
qui  entrevoyoit  fes  delfeins ,  il  fit  palîèr ,  à  force  ouverte  » 
une  Loi  de  permiitatione  Provincianiin  ,  par  laquelle  il  obtint 
la  Province  deiirée. 

Tandis  qu'Antoine  outrageoit  la  mémoire  de  Jules- Célar 

en  annullant  fes  aéies ,    il   alFec^loit  de  l'immortaliler  par  des 

Lih.'XLiV.  honneurs  divins;  nous  apprenons  de  Dion  Calfius,  que  ces 

'''^■^^'  honneurs  lui   furent  déférés  même  de  fon  vivant,  5c  qu'on 

érigea  un  temple  à  fa  clémence.  Antoine  fut  créé  Pontife  de 

Piiil.ll,.}],  ce  temple,  &  Cicéron  lui  fait  à  ce  fujet  les  plus  ianglans 
reproches;  mais  Antoine  n'oia  ,  même  après  la  mort  de 
Céfar ,  demander  l'inauguration  à  ce  Sacerdoce  ;  il  exhorta 
feulement  le  Sénat  à  rendre  un  décret  qui  ordonnât  d'adrelfer 
à  Céfar  des  prières  publiques.  C'étoit  mêler,  félon  l'expreffion 
Fhil.  I.  c.  VI.  de  Cicéron  ,  pare/ituHa  ciim  fiipplicûtionibus  ,  c'efl  à-tiire  ,  \qs 
facrifices  &.  les  offrandes  qu'on  f^iioit  au  tombeau  de  {e^ 
ancêtres  ,  ou  des  perfonnages  illuflres  ,  avec  les  prières 
publiques.  Rendre  des  honneurs  divins  à  un  mort  dont  le 
tombeau  exifloit,  c'étoit  iniroduire  dans  le  (ein  de  la  Répu- 
blique, Religiones  inexpiabiles ,  c'efl-à-dire ,  dont  on  ne 
pouvoit  effacer  les  feuillures  par  aucune  expiation. 

On  trouve  encore  une  Loi  Antonia  qui  n'efi:  point  de 
Marc-Antoine,  mais  de  Lucius  fbn  frère  ;  Hotman  la  nomme 
Lex  Antonia   de  fuffragiis  ,    quoiqu'on   new  connoilfe  pas 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.         75 

précifément  l'objet  :  on  peut  conjeélurer ,  d'après  un  pafTage 
ue  CicéiOii ,  qu'elle  aiitoiiioit  Ccliir ,  lorrqu'il  étoit  lur  le  Frit,  vil,  vi. 
point  de  partir  pour  la  guerre  des  Parthes ,  à  nommer  pour 
deux  ans  au.v  Magiftratures  qui  chaque  année  étoient  défé- 
rées par  les  iuffrages  du  peuple.  Il  pai-oît  qu'alors  L.  Antonius 
oôtint  lapermifTion  de  diftribuer  à  ks  amis  une  partie  de  ces 
Marriilratures. 

o 

Article      II. 
Sur  la  Loi  ALlnina,  de    Legibus. 
Tel  efl  le  titre  que  les  uns  donnent  à  cette  Loi,  tandis 
que   d'autres  l'intitulent  de  Centumv'iris ,  ou  de  Lcgis  aâio- 
tiiùus    Ce/itiimi'ini/iuft:    cûufariim.    Si    l'on    s'en    tient    à    un 
fragment   d'une   infcription   de    Rome ,  rapporté  par  Louis 
Charro.i  ,   Vivant   juriiconlulte   du  Jeiziènie   fiècle ,    Lucius     ^^  v;,{ar. 
ALhuûui,  tribun  du  peuple,  ht  cette  Loi  pour  abolir  pkifieurs  'Z.ain  catalog. 
chefs  de  la  Loi  des  douze  Tables,  ut  XII  Tah.  cnpita,  qua   " 
inutilia  ejferit  Re'ipuUna  tollerentur ,   mais  ce  monument  eft 
fort  fufpecL  Aulu-Gelle  parle  de  la  Loi  .^butia  à  l'occafion     hWi.  Ait. 
du  mot  proletiiriits ,  qui  le  trouve  dans  la  Loi  des  douze  Tables  '•  '^'  ■''  •*"' 
&:  dans  Ennius.   Un  Jurilconfulte  conlulté  lur  le  lens  de  ce 
mot  répond  ,  ego  verb  diccre  atque  ïnterpretnri  hoc  dehcrcm  , 
fi  jus  Fdunorum  &  Ahoiiginuni  didicijj'cni.  Sed  enim  cum  Prole- 
tar'tï  &  Ajffidui ,  &  Saiiatcs  ,&  Vodes  &  Suhvades ,  &  vigi/iti 
qiiinque  eijfcs  &  taltoncs ,  furtorumquc  qiuijlioues  cum  laïuc  & 
licio  evannerint  :  ommfquc  ilhi  duodecim  tabularum  antiquitas , 
Tiifi  in  Legis  aâioiiihus  ceiitumviredium  caufarum  Lege  ^ùutia 
lata  coiifopitd  jit ,  jludïum  fciciitiiinique    ego  potjhire   dcbco 
juris   &  L'gum  vocuniquc  carum  quiims   utiniui:    Quoique  ce 
padàge  ne  lôit  pas  aulli  clair  que  le  fragment  cité,  M.  Bouchaud 
en  tire,  avec  plulieurs  lavans  Jurilconlultcs ,  cette conjedure 
que  la  Loi  dont  il  s'agit  abolilioit  ditlércns  chefs  de  la  Loi 
des  douze  Tables  ,    ii   nommément  la  pcnjuidtion  du  vol 
<jui  le  failoit  en  prélence  de  témoins  ,  cum  tance  &  licio  (l>). 
M.  Bouchaud  conlume  cette  opinion  par  la  réfutation   iiçs 

(b)  On  peut  voir  fur  ces  mots,  Feflus  &  la  note  de  Sraliccr. 

K  \] 


7<J  .  Histoire  de  l'Académie  Royale 
divers  Commentaires  que  différens  Savans  ont  faits  diipaHàge 
d'AuIu-Gelle;  l'urnèiie,  un  d'eux,  a  mcnie  confondu  la  Loi 
dont  il  eft  queftion  ,  avec  une  autre  Loi  /Ebutia ,  de  cunttione 
&  potejlcitc  numdandâ ,  qui  ordonnoit  que  quiconque  Teroit 
une  Loi  pour  créer  une  commilHon  ,  ieroit  exclu  de  cette 
commiflïon ,  de  même  que  Tes  collègues  ,  fc-s  parens  &.  fes 
DeLeg.Agr.  ^\\\q<,  •  Ciccron  en  parie. 

c!vni.  "  Pighiui   fixe  i'c'poque  de  la  Loi   yEbutia  de  Legibus ,  à 

l'an  720  de  Rome,  temps  auquel,  dit- il,  les  Centumvirs 

DtAniùj.jurr,  furent  crées,  comme  le  démontre  Sigonius ,  &  oià  il  y  eut 

TxJiii/^'    ^^"^  Tribuns  du  peuple  delà  famille  7Î!,butia.    Siccama  , 

célèbre    jurilconiulte   de    Frife  ,    dans   une  lavante    8c  rare 

De  Judido    Difîertation  ,   halarde  une   autre  conjeélure  :   «  \j,i  prêteur 

cenmmvirdii,,,  Peregrïnus ,  dit-il,  ayant  été  créé  l'an  510,  &  les  étrangers 

'  «  ayant  été  incorporés  en   513,  tlans  les  Tribus  ,  il  ell  vrai- 

«  lemblabie  que  les  Centumvirs  furent  inftitués  à  cette  époque, 

»  &  que  ,   dans  le   même  temps ,   yEbutius   propola   la   Loi 

LoUl,  f.2p,  ^^  Centumvitis.  »   11  s'autorife  d'usi   pall'atie   dans  lequel   le 

Dig.de  Origine   ■       -r         r  i         n  •  i  i  /      •  i         #-^ 

Mis.  jurilconlulte  romponius  plaçant  la  création  des  Centumvirs- 

après  celle  du  préteur  Peregrimis  ,  emploie  le  mot  dcinde , 
qui  marque  à  Ion  avis,  que  l'intervalle  fut  peu  confidérable, 
&  que  peut-être  ces  deux  créations  font  de  la  même  année  ; 
fur  quoi  M.  Bouchaud  fait  quelques  obfèrvations. 

i.°  Siccama  fe   trompe   (ur   l'époque   du   luftre  où   l'on 

incorpora  les  étrangers  dans  les  Tribus.  11  eft  prouvé  par  les 

Voy.  Pig/iius.  faftes  confulaires  ,   que  ce  dénombrement  du  peuple  fe  fit 

p'"^  '  """'  l'an  512..  2."  C'eft  mal-à-propos  que  ce  Savant  infifte  fur 
le  terme  dcinde ,  parce  que  Pomponius  fe  contente  de  dire 
les  choies  en  gros ,  fans  diftinguer  fcrupuleufement  les  temps  ; 
c'eft  ainfi  que  dans  le  même  endroit  il  dit  que ,  le  préteur 
Peregrimis  fut  créé  quelques  années  après  le  préteur  Urbainis, 
quoiqu'il  y  ait  entre  ces  deux  créations  un  intervalle  de 
cent  vingt-trois  ans.  3."  On  ne  voit  pas  fur  quoi  Siccama- 
peut  conjeélurer  que  lès  Centumvirs  furent  créés  la  même 
année  où  l'on  augmenta  le  nombre  à^s  Tribus ,  puifque ,  de 
fbn  aveu ,  les  monumens  de  l'antiquité  ne  font  mention  des- 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         yy 

jugemens  àts  Centumvirs ,  que  peu  de  temps  avant  le  fiècle 
de  Ciccron  5c  d'Augude. 

Cependant  M.  Eouchaud  ne  nie  point  que  les  jugemens 
des  Centumvirs  n'aient  donné  occafion  à  la  Loi  yEbuîia  ;  ce 
fut  dans  le  trente-netivième  lufire,  l'an  de  Rome  612,  qu'on 
ajouta  les  tribus  Vchiia  &.  Quiritui ,  aux  trente- trois  autres; 
&.  Pomponi us  nous  apprend  que  peu  de  temps  après  le  Voy.Pighh;. 
tribunal  des  Centumvirs  fut  érige.  Ces  Juges  étoient  tirés  ''  {f  '  "^^^^ 
de  toutes  les  Tribus,  trois  de  chacune,  &  par  conléquent 
au  nombre  de  cent  cinq  ,  ce  qui  n'empccha  pas  qu'oii  ne 
leur  donnât  le  nom  de  Ceiitiauvirs ,  comme  on  continua  de 
faire  après  qu'Augulte  en  eut  confidérablement  augmenté 
le  nombre  :  ils  prononçoient  dans  les  caulès  les  plus  impor- 
tantes ,  fur  lefquelics  à  la  vérité ,  les  Décemvirs  avoitnt 
flatué  dans  la  Loi  des  douze  Tables ,  mais  alors  leurs  déci- 
fions  étoient  prelque  inconnues  au  peuple;  les  Jurifconfliltes 
eux-mêmes  oc  les  Juges  n'en  avoient  fouvent  que  des  notions 
peu  didinClcs  :  ces  décifions  étoient  d'ailleurs  embrouillées 
d'une  inimité  de  formules  ridicules  &  de  fubtilités  futiles 
imaginées  par  les  Jurilconfultes  ,  comme  Cicéron  l'oblerve  FroMurmai^^ 
&  le  reproche  à  Servius  Sulpitius.  Ce  fut  donc  dans  le 
dellèin  de  lupprimer  ces  détours  infidieux  qui  plonoeoient 
le  peuple  dans  des  procès  interniinables,  qu'.-^buiius  propola 
une  Loi  pour  abroger  les  chels  de  la  Loi  di:s  douze  fables , 
devenus  inutiles,  ians  toucher  à  l'ellënce  de  cette  Loi,  qui 
n'en  reçut  aucune  atteiiite. 

On  conçoit  donc  pourquoi  le  Jurilconfuite  d'Aulu- Celle 
prétendoii  ([ue  les  ptrquilnions  du  vol  ,  qui  fe  iailoitnt 
cum  lance  &  Ikio  ,  avoient  celle  depuis  la  Loi  yEbutia  ;  aulH 
voit-on  dans  un  paragraphe  des  Inltilutes  ,  que  cette  perqui- 
fition  ne  fe  praliquoit  phis  luivant  l'ancien  ufage  :  il  confiltoit 
furiouldans  ce  qu'on  appef  it  tn/ui  olndgii/atio\  cdla-dne ,  TeHusaumot 
que  le  propriétaire  de  la  choie  volée  le  traniportoit  trois '";?'"'"'''■  ^«^ 
jours  de  marche  a  la  porte  de  celui  qu  il  croyoïl  le  receleur, 
quoiqu'il  n'en  eût  pas  la  preuve;  &.  redemaiuloit  cette  choie 
avec  clameur,  cjinj.'io/iem  citm  coiiviàe  .  dit  lelUis  :  il  conlilloii 


yS  Histoire  de  i/Académie  Royale 

encore  dans  les  formules  folennelles  dont  on  fe  fervoit  pour 
revendiquer  la  chofe  retrouvée;  cctoit  une  fornialitc  prépa- 
ratoire du  jugement  ,  de  forte  que  la  triple  proclamation 
tenoit  lieu  de  dépofitions  de  témoins.  Une  nouvelle  manière 
de  procéder  ayant  été  introduite  par  les  Centumvirs ,  ies 
vols  qui  anciennement  fe  nommoient  fiirla  per  lancein  & 
luïum  conccpta ,  furent  nommés  îimplement  y///?*^  concepta. 

M.  Bouchaud  reconnoît  que  cette  interprétation  du  paffage 
d'Aulu- Celle,  toute  naturelle  qu'elle  elt  ,  lailîe  des  doutes 
fur  le  véritable  objet  de  la  Loi  .^Ebutia ,  dont  on  ne  peut 
fixer  l'époque  avec    certitude. 

ARTICLE     III. 

Sur  la  Loi  Apuleia ,  Majeftatis. 

Cette  Loi  eft-elle  du  Tribun  du  peuple  L.  Apuleius 
Saturninus ,  qu'on  fait  avoir  été  l'Auteur  de  plufieurs  autres 

,  '  ?.'/'""'''  -^"^^  •    ^'^^   ^®   qu'ont  affirmé    Manuce  ^ ,    Hotman  ^  & 
^  Amiq.  Ro:>:.  Gundlingius  "^ ,  fans  en  donner  des  preuves  fuffifantes.  Auffi, 
flj  -^Z^^"'    loin  que  le  témoignage  des  Auteurs  de  l'antiquité  les  favorife, 
il  leur  eft  contraire ,  (e'on  M.  Bouchaud ,  qui  penle  que  cette 
Loi  efl  plus  ancienne  que  Saturninus ,   dont  toutes  ies  Loix 
paroiffent    avoir   été   abolies   à  la   mort  par  un   décret   du 
Li!'.  II,  de  Sénat ,   comme  un   paflage  de  Cicéron   donne   lieu   de   ie 
Leoih.c,  vu     croire,  au  lieu  que  la  Loi  Apuleia,  A^ûjeflatis ,  futobfervée 
du  temps   de   la  République.     Elle   lubfiftoit    certainement 
iorique  le  Tribun  voulut  faire  pafler  la  Loi  concernant   \gs 
blés ,  par   laquelle  il  propofoit  qu'on  en  fît  pai"  mois   une 
dilh'ibution  gratuite  au  peuple.  Caspion,  qui  pour  lors  étoit 
Quefteur  Urbanus ,  ayant  repréfenté  que  ie  tréior  public  ne 
permettoit  pas  une  fi  grande  libéralité ,  le  Sénat  rendit  un 
décret  qui  portoit  que ,  li  l'opiniâtre  Tribun  perfdloit  dans 
fon  delîein  ,  il  leroit  regardé  comme  un  ennemi  de  la  Répu- 
blique. Ccepion  voyant  Saturninus  déterminé  à  pouffer  les 
choies  à  l'extrémité,  le  jette,  avec  plufieurs  perfonnes  dont  ii 
étoit  accompagné,  dans  ie  lieu  où  le  peuple  ië  tenoit  allemblé, 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.  jp 
renverfe  les  petits  ponts  de  communication  &  les  petils  paniers 
deftincs  à  recevoir  les  bulletins,  &  par  ce  moyen  ,  empêche 
que  la  Loi  ne  paflè.  En  conléquence  de  ces  voies  de  fait, 
Cjepion  fut  accufé  du  crime  de  lèze-majefic;  &  alors,  comme 
on  l'apprend  de  l'Auteur  qui  nous  inltruit  de  ce  détail,  on  MHn,,. 
mit  en  queftion  ce  que  fignifioit  l'exprellion  mhtuere  Alajef-  ^'  ^'  ''  ^^'' 
tatem  popiili  Romani.  Comme  ces  termes  ctoient  ceux  de 
Ja  Loi  Apuleia,  Majejldtis ,  il  eft  clair,  dit  M.  Bouchaud, 
que  cette  Loi  exifloit  avant  cet  événement. 

C'eft  en  vertu  de  cette  Loi  que  le  tribun  du  peuple, 
C.  Junius  Norbanus,  fut  acculé  du  crime  ci'État,  ou  de  lèze- 
majeflé  ;  la  viéloire  remportée  par  les  Gaulois  &:  les  Cimbres , 
en  fournit  le  fujet.  Les  Gaulois  ayant  attaqué  ie  camp  du 
conful  Manlius  ,  &  les  Cimbres  celui  du  proconful  Q.  Ser- 
vilius  Cx'pion ,  le  défaflre  fut  fi  complet  qu'il  n'échappa  des 
deux  armées  Romaines ,  que  dix  hommes  ,  avec  les  deux 
Généraux  ,  pour  porter  à  Rome  cette  terrible  nouvelle  ;  le 
fameux  Sertorius  en  fut  un.  Le  peuple  conderné  à  la  fois 
&  irrité  contre  Caepion ,  qu'il  regardoit  comme  la  caufe  de 
ce  malheur,  rendit  un  décret  par  lequel  ce  Général  fut 
dépolé  ,  &.  déclaré  incapable  d'occuper  à  l'avenir  aucun 
porte  dans  les  ai-mées  Romaines.  Jamais  Général  n'avoit 
éprouvé,  à  Rome,  un  pareil  fort  :  le  Sénat,  la  Noblelib , 
&.  mtme  deux  Tribuns  du  peuple  ,  s'élevèrent  contre 
cette  nouveauté,  &.  excitèrent  un  11  grand  tumulte  dans 
les  Comices,  que  C.  Junius  Norbanus  fe  crut  autorifé  à 
chaffer  les  Patriciens  de  l'alftmblée,  &  rien  ne  s'oppofa 
plus  :i  la  dépolition   de  Capion  (c).  Cette  violence  donna 


(c)  Carillon,  fuivant  (jinlques  Au- 
teurs ,  fut  invoyé  en  exil  ;  luivant 
d'autres,  il  mourut  en  iirifoii  :  Il  l'on 
en  croit  Valtre- Maxime  (liv.  \J, 
c.  IX  ,  II.'  f),   Ton  corps,   coupé  ni 

1)iéccs  par  le  lÎDurrcau  ,  fut  exuofé  .i 
a  vue  !u  pcuplo  ,  A  traîné  .nfuif.'  aux 
fcaU'  Geiiii  nui- ,  clpècc  ili-  |uiitsi>ù  l'on 
dcfccndolt  par  un  cfcalicr,  iS:  où  l'on 


précipitoit  les  caclivrcj  des  criminels  , 
après  les  avoir  iraîiics  avec  un  croc, 
iulqu'à  cet  endroit.  Mais  cet  Auteur  fe 
contredit,  car  il  afîurc  ailleurs  (l.  I^, 
c.  yu,  n.'  j)  que  L.  Kliesinus  ,  tri- 
bun du  peuple  &  ami  de  Ca-pion  ,  le 
("  '^"■,'i''.  de  prifon  ,  iSt  l'accompagna 
dans  là  fuite.  Pour  fauver  cette  con- 
tradidion ,  Ileinclius  propofc  d'iofcrci 


8o  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Jieii  à  l'accLifation  du  crime  de  lèze-majeflé  contre  Norbaniis  : 
l'affaire  fut  portée  devant  les  chevaliers  Romains ,  qui 
Iiaïlîoient  morteilement  Cx'pion  ,  parce  qu'il  les  avoit 
dépoiiilics,  par  une  Loi ,  de  la  puiflance  judiciaire,  pour  la 
rendre  au  Sénat;  après  l'avoir  recouvrée,  ils  s'emprefsèrent 
d'abfoudre  Norbanus ,  dont  M.  Antonius  l'orateur ,  prit  la 
,,  ^,>''>r/"  défenfe. 

Ae  Oratore,        Gravjna  penle  que  la  Loi  Apuleia,  Majeflcitis ,  fut  faite 

'"xLvin'.'   P^"tôt  pour  punir  ceux  qui  fe  rendoient  coupables  d'attentat 

xux.L.irc.  contre  la  République,  que  pour  établir  un  droit  de  Majejlé. 

ivln.'c.v','  ^'  Bouchaud  avoue  que  cette  idée  peut  être  vraie  jufqu'à 

n."  z,  un  certain  point  ;    mais  il  croit  que  la  Loi  Apuleia  eut  une 

formule  particulière  qui,  dans  la  fuite,  s'établit  de  plus  en 

MLc.xLix.  pjy5  .  jj  j^,j  paroît  vraifemblable ,  d'après  ce  que  ditCicéron, 

que  l'orateur   Antoine   raifonnoit  de  la  manière  fuivante  ! 

«  Si  la  majefté   conlifte  dans  la  grandeur  &  la  dignité  de 

»  l'Etat,  c'eft   être  coupable  de  ce  crime  que  de  livrer   aux 

»  ennemis  l'armée  Romaine;  mais  on  ne  l'ell  pas  en  dénonçant 

"  le  traître  :  or ,    c'eft  par   la  faute   de  Caspion    que   l'armée 

Romaine  a  été  détruite  ,  donc,  &c.  »  L'Orateur  ajoutoit  que, 

ce  fi  tou3  les  Alagiftrats  doivent  être  dans  la  dépendance  du 

«  peuple  Romain  ,  on  avoit  tort  d'accufer  Norbanus  qui ,  dans 

»  Ion  Tribunal ,  n'avoit  fait  que  fe  conformer  à  la  volonté  du 

»  peuple  ;   que  d'ailleurs  toute  fédition    du   peuple  n'étoit  pas 

»  injulle  ,    &  que  jamais  il  n'avoit  eu  un  plus  légitime   fujet 

»  de  fe  louiever    que    dans  un   moment   où   il  s'agiffoit  de 

»  punir  un  Général  qui  avoit  expofé  la  patrie  aux  plus  grands 

dangers.  » 


le  mot  patris  dans  ce  dernier  texte  ,  & 
de  lire  qiiod  iUius  patris  culpâ  exercitiis 
jiofter  deli'îus.  11  lui  auroit  fallu  prou- 
ver avant  tout,  que  le  fils  de  Csepion 
avoit  été  mis  en  prifon  à  caufe  de  la 
faute  de  fon  père,  &  qu'il  en  avoit 
été  tiré  par  Khéginus,  Cicéron  dit 
poritivcment  (pn  Balho)  que  Caepion 
banni  de  RoniCj  fe  retira  dans  la  ville 


deSniyrne.  Selon  M.  Bouchaud,  pour 
concilier  ce  témoignage  avec  celui  des 
Auteurs  qui  font  mourir  Ca;pion  en 
prifon  ,  il  tàut  fuppofer  que  ce  Romain 
rappelé  de  fon  exil ,  fut  enfuite  con- 
damné à  mort  par  les  Tribuns  ,  qui 
renouvelèrent  contre  lui  l'ancienne 
accufation. 

On 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  8i 

On  difoit ,  pour  la  dcfenfe  de  Caepion,  que,  fi  tous  ceux 
qui  veillent  aux  intérêts  de  la  République,  doivent  lui  ctre 
chers ,  à  plus  forte  raifon  les  Généraux  d'armée  qui ,  par  leur 
prudence,  leurs  talens  &  leur  valeur,  atFurent,  aux  dépens 
de  leur  vie,  le  falut  Se  la  dignité  de  l'Empire.  Si  l'on  s'étonne 
qu'on  osât  avancer  une  aiïerlion  pareille  en  faveur  de  Cxpion, 
dans  une  affaire  où  il  s'agillbitde  lavoir  fi  lui,  ou  Norbanus, 
étoit  coupable  du  crime  de  lèfe-majeflé ,  il  faut  confidérer 
que  Cacpion  avoit  été  Conful  ;  que  les  honneurs  d'un  triomphe 
lui  avoient  été  déférés  ;  enfin  qu'il  avoit  été  revêtu  de  la 
dignité  de  Grand -pontife  6c  décoré  du  titre  de  Protecteur 

du   Sénat.  Val.- Max. 

M.  Bouchaud  conclud  que  la  formule  de  la  Loi  Apuleia  ^J/ ^j/'  ''^' 
pouvoit  être  conçue  en  ces  termes  :  fi  quis  popuii  Romani 
Majeflatem  minuifj'et ,  mit  de  eoruni  potcjhite  quibus  populus 
poteflatcm  dédit,  ahquid  derogûjfet ,   capitale  efl. 

Article      IV. 

Sur  la  Loi  Aquilia ,   de   Damno. 

La  mailon  Aquilia,  une  des  plus  anciennes  de  Ronîe ,  le 
partagea  en  plulieurs  branches ,  dont  les  unes  furent  Patri- 
ciennes,  les  autres  Plcbcïcnnes;  tSc  dans  ce  grand  nombre 
d'hommes  qu'elle  a  fournis,  &  dont  les  noms  Ibnt  confcrvés  , 
loit  dans  les  faites  conlulaircs,  loit  dans  les  inlcripticns ,  loit 
fur  les  médailles,  il  e(t  difficile  de  démêler  le  Tribun  du 
peuple  «jui,  ielon  Ulpien,  lut  auteur  du  Piébilcite  ou  Loi 
Aquilia  de  Damno.  Gravina  ,  qui  avoit  d'abord  penché 
pour  le  jurifconlulte  C.  Aquilius  inventeur  de  la  flipidatioii 
Aquilicnne ,  a  douté  enfuite  s'il  ne  lalloit  pas  jeter  les  yeux 
lur  un  autre.  Aulli  ell-il  certain  que  l'auteur  de  la  llipulation 
Aquiliennc  ne  fut  jamais  Tribun  du  peuple;  d'ailleurs,  il 
ell  plus  moderne ,  puil(.]u'il  e(l  pollérieur  aux  jurilconliilles 
Q.  Mutins  Scevola  Sy.  Brutus ,  qui  avoient  commenté  la 
Loi  de  Damn\.\  Pighius  le  décide  pour  L.  Aquilius  qui  fut 
Tribun  lUi  peuple  l'an  de  Rome  571,  &.  Préleur  de  Sicile 
////.   Tome  A  L.  L 


82  Histoire  de  l'Académie  Royale 

l'an  577;  &.  cette  opinion  paroh  à  M.  Bouchaud  ,  la  plus 
vraifcinblable. 

■  Le  premier  chef  de  cette  Loi ,  portoit ,  que  quiconque 
auroit  tue  par  Jîiauvaife  intention ,  ou  par  fa  faute,  un  efciave, 
un  quadrupède,  ou  tout  autre  animal  qu'on  peut  nommer 
bt'tnil  ,  feroit  oblige  de  payer  au  propriétaire  le  prix  de 
i'efclave ,  ou  de  l'animai ,  fur  le  pied  de  la  plus  grande 
valeur  qu'il  auroit  eue  dans  le  cours  de  l'année  en  rétro- 
gradant, à  compter  du  moment  de  l'occifion. 

Quelques  Commentateurs  ont  clé  fcandalifés  de  voir  les 
elclavcs  &  les  quadrupèdes  rangés  dans  la  même  ciafîe;  mais, 
félon  la  jurifprudence  ancienne ,  cette  efpèce  d'hommes ,  à 
raifon  de  i'elclavage ,  étoit  regardée  comme  un  objet  com- 

Efijl.xLvu.  merçable,  &,  à  cet  égard  ,  comparée  à  une  bcte  de  fomine, 
nec  tanquam  homhnhus  ejiiidem  ,  dit  Sénèque  ,  fcd  tatiquam 
jumentis  ahuthnur.  Auffi  les  efclaves  font-ils  fouvent  nom.mcs 
câfLûi^iCi. ,  ou  Corpom  ,  parce  que  leur  corps  appartenoit  au 
Maître  en  toute  propriélé.  Mais  f[  l'on  ne  faifoit  pas  difficulté 
de  placer  les  efclaves  dans  la  clatTe  du  bétail ,  on  mettoit  en 
queflion  s'il  falloit  y  iiiicrcr  les  pourceaux ,  fed  an  fitcj 
fccudum  appellaîicne  conùneantur .  qimritur ,  &  rcâè  Lûhconi 
Loi  IL  ç.  Il,  placct  coiiîiiicri ,  dit  Caïus.  La  raifon  de  douter  ell ,  qu'à  leur 

Dt^.k.t,  .j^j^  jçg  pourceaux  ne  pailfent  point  l'herbe,  mais  fe  nour- 
riflént,  pour  l'ordinaire  ,  de  ghuid  ,  d'orge  &  de  grains  de 
toute  efpèce;  d'ailleurs,  parmi  les  animaux  domeftiques ,  ce 
ionî  les  lèuls  qui  ne  font  d'aucune  utilité  pour  l'agriculture  : 
aufli  étoient-ils  odieux  à  Cérès  6c-inunoiés  à  cette  à<cÇ:*i\Q  y 
comme  le  prouvent  une  infinité  de  témoignages  d'anciens 
auteurs.  Cependant ,  dit  M.  Bouchaud  ,  le  lentiment  de 
Labéon  a  prévalu,  parce  que  ces  animaux  vont  en  troupeaux; 
A  /■;//'.      &  c'eft  ainli  que  l'a  décidé  JuftJnien. 

di  Lrge  Aqurl.       ^^  j^^.  ^çj^.jjjj^  punilfoit  k  mauvaifc  intention  ;   fi  ,   par 

exemple ,  quelqu'un ,  pour  faire  périr  \es  abeilles ,   jetoit  du 

D(dam.Jll.  poiloii  fur  les  fieurs  de  fon  Jardin.   Quintilien  en  a   fait  le 

L6.111.C.1,  iujeî  d'une  déclamation,  &  Puffendorf  traite  cette  queftion. 

^•^-  Cette  Loi  punUibit  aulii  les  fmiples  fautes;  telle  feroit  celle 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  83 

d'un  Médecin  (&  c'efl:  i'exemple  qu'allègue  Juftinien  )  qui 
auroit  mal  faigné  un  efclave ,  ^u  qui  lui  auioit  donné  un 
médicament  mai-à-propos.  M.  Bouchaud  conciud  de-là ,  en 
pafîànt,  que  les  Médecins  failbient,  à  Rome,  toutes  les  opé- 
rations réfervées  aujourd'hui  aux  Chirurgiens ,  &  que ,  par 
cette  railbn ,  cette  prolelHon  ne  fut  exercée ,  pendant  long- 
temps, que  par  des  elclaves  &  des  affranchis;  c'eft  ce  que 
Cohgers  Middleton  lui  paroît  avoir  bien  prouvé  contre 
jCaHuibon ,  Spon  &  Méad ,  dans  fa  Differtation ,  Je  Aledicorum, 
apud  veteres  Romanos  coiulitione. 

Au    relie ,   fi   le  Médecin  donne  fa  mort  avec  mauvailè 
intention ,  c'eft  un  aflaffm  qui  mérite  d'être  puni  comme  tel. 
La  Loi  Aquilia  a  en  vue  ceux  que  l'impéritie,  iiifchia debilis , 
(elon  l'exprefFion  de  Perfe',  met  dans  la  claiïe  du  Médecin      *  Saiyr.  v, 
dont  parle  Phèdre'^',  ou  de  ceux  dont  Pline''  dit,  expérimenta  "'^1,/,^  / 
per  mortes  agunt.  La  Loi  veut  qu'en  ce  cas  le  Médecin  loit  Fai>.  xiv. 
puni   à  l'extraordinaire  ^ ,  mais  qu'il  loit  ablous  s'il  a  Tuivi  ^_  /  ' 
les  règles  de  fon  art.  "^  i-i".  vr. 

On  trouve,  loit  dans  les  Loix ,  Ibit  dans  Sénèque'^,  Ibit  'decfdàvrafd. 
dans  Ouintilien*^,  beaucoup  d'exemples  de  fautes  commilès     '^  ^'f'-  l'i- 
&  lujettes  a  la  penie  prononcée  par  la  Loi  Aquiha.  /?„/.  ^. 

Le  fécond   chef  de  cette  Loi  étoit   tombé  en   défuctude    *  Otd.  ;8^. 
dès  le  temps  d'UlpJen^,  &  M.  Bouchaud  déclare   qu  il   ne    '^LoiXXV'll. 
nous  en  relie  aucun  veltige.   Kien  nelt  donc  plus  cti'ange  Lrc.Arul. 
que  la   peine  qu'ont  priie  plulieurs  favans  Commentateurs 
pour  filisfaire  une  vaine  curiofité,  &  la  dépenle  d'érudition 
qu'ils   ont  laite  pour  appuyer  quelques  foibles  conjecluies. 
Parmi  ces  Interprètes  on  dilliiigue  Cujas '\  Cihilîlet  ',  Byn-      ^liParawe. 
kershook  ^    &    Marquard  Frcher  '.    La  conjecTiure   de   CQ  hJciiiJ/"  " 
dernier  paroît  à  M.  J3ouchaud  plus  vrailemblable  que  celles    '  Lil>.l.Hgi,ir.T. 
des  autres   :   le  fécond  chel   de  la  Loi  Aquilia  avoit   pour  ^Lii.i.'oljcri'. 
objet ,   le  dommage  caulé  par  un  quadrupède  ,    &  nommé  Tr/'/'p 
paiiperies.  jeu  ydij:^  ' 

Le  troifième  chef  de  la  Loi  Aquilia  portoit ,  dit  M.  Bouchaud,  /'  ^"' 
«que  quicontjue,  par  mauvaile  intention,    cm  par  la  laute , 
auroit  limplemtul  blellé  un  eiclave,  ou  un  animal  tle  l'clpèce  " 

L  ij 


84  Histoire  î>e  l'Académie  Royale 
M  de  ceux  qu'on  nomme  bétail ,  ou  qui  auroil  tue  ou  bleffé 
»  tout  autre  animal  ;  ou  qui  de  quelque  manière  que  ce  fût , 
»  auroit  (Jttcrioré  la  chofe  d'autrui  ,  (oit  en  la  brûlant ,  foit  en 
»  ia  brifant ,  fêroit  obligé  de  payer  au  propriétaire  le  prix 
»  de  la  cliofe,  en  l'edimant  fur  le  pied  de  la  plus  grande 
»  v;;leur  qu'elle  auroit  eue  dans  l'elpace  des  trente  jours 
précédens.  » 

On  ignore  fi  la  Loi  Aquilia  contenoit  plus  de  trois  chefs: 
ibiJ.  Bynkershook  a  folidement  réfuté  Anien  ,  l'interprète  du 
jurilcon'ulte  Paul,  qui  lui  en  donnoit  un  quatrième;  &:  parmi 
ies  interprètes ,  ceux  qui  font  les  plus  rélervés  fe  bornent  à 
dire  en  général ,  que  vraiiemblablement  elle  en  avoit  un 
plus  grand  nombre. 

On  trouve  encore  une  Loi  Aquilia  ck'  dolo  malo ,  &  une 

Jjl.nr.AtnM,  zxiXxe.    de    mulââ.    Cicéron   parlant   de   la    première,    qu'il 

f //'/  '^J^0£-  ''PP*^"^'^  everrïculum  omnium  viûlinanim ,  dit  que  l'auteur  Caïus 

xiv',  Aquilius  étoit  fon  collègue  &  ion  ami  ;  &  qu'interrogé  fur 

ce  qu'il  cntendoit  par  Aolus  malus ,  il  répondoit  ,    ciim  effet 

ûliud  funulatum  ,  aJiud  aélum;  d'où  Cicéron  conclud  ,  ex  om/ii 

vitd  fimulatio    diffimuJaîioque  tollciida  efl  ,   itn  nec ,  ut  emat 

vieillis ,  nec  ut  vendat ,  quicquam  fiinidabit  aitt  dijfimulahit  vir 

bonus.  Cette  Loi ,  comme  on  voit ,  ell  bien  portérieure  à  la 

Loi  Aquilia  ,  de  damno.   L'orateur  Romain  eft  le  leul  qui 

h  Bnto,      pai-je  d'une  autre  Loi  Aquilia  en  ces  termes  :  eodem  tempore 

tïccujator  de  plèbe  L.   Cajulenus  fuit ,  qiiem  ego  audivi  jam 

fcneiv ,  cùm  ab  L.  Sabellio  mulâam  Lege  Aquilia  de  jufitid 

vetivijfer.  Ce  pafîàge  ne  donne  point  de  lumières  fuftlantes 

iur  1  objet  de  cette  Loi  ;  tout  ce  qu'on  entrevoit ,  c'efl; ,  dit 

M.  Bouchaud ,  qu'elle  prononçoit  une  amende  corvtre  celui 

qui,  fommé  de  comparoitre  devant  ie  Juge,  n'auroit  point 

comparu.  Quelques  Interprètes ,   confondant  cette  Loi  avec 

celle  <^/^  damno ,  veulent  corriger  le  texte  de  Cicéron,  malgré 

î'autorité  de  tous  les  manufcrits  ;  les  autres,  plus  fages,  aiment 

nneux  diflinguer  deux  Loix  différentes. 


CES    lNSCRIPTIO>fS    ET    BeLLES- LETTRES.  8) 

Article     V. 

De  la  Loi  AUiena,  de  Limitibus. 

Dans  le  recueil  des  auteurs  Agraires  de  l'antiquité , on  trouve 
quelques  fragmens  des  loix  Agraires.  On  lit  d'abord  en  titre: 
Lex   Alannha ,  Rofcia ,  Fcducïa ,  Aliieiia ,   Fahia  :   enkiite 
paroiiîènt  trois  chefs  de  ces  Loix;  en  tête  du  premier  on  lit, 
K.  L.  111  ;  en  tète  du  fécond  ,  K.  L.  IIU  ;  en  ttte  du  troilième, 
K.  L.  V.Stlon  quelques  Savans,  ces  titres  particuliers  indiquent 
le  rang  que  tiennent  dans  le  tiue  général  les  Loix  qui  y  font 
énoncées;  ainfi  K.  L.  111  lignifie  Capiit Legis  tcrtia ,  c'elVà-dire , 
Peducia,  cette  Loi  étant  la  troilième  dans  le  titre  général ,  &c. 
D'autres  pcjilent,  au  contraire,  que  les  trois  iragniens  appar- 
tiennent à  la  ieule  Loi  Alamilia ;  ainli  K.  L.  111  lignine,  à  leur 
avis,  Copiit  Leg'is  ( Mam'il'ia:)  tertium,  &c.  Comme  on  connoît 
avec  certitude  trois  chefs  de  la  Loi  Mamilia,  tous  difiérens  des 
fragmens  en  qucftion,  M.  Bouchaud  préfère  la  première  exnii- 
cation  ,  &.  rapporte  ces  fragmens  aux  autres  Loix  Agraires. 
Suivant  cette  idée,  le  fragment  qui  a  pour  titre  K.  L.  1111  efl  de 
la  Loi  Alliena.  Voici  la  traduèlion  qu'en  donne  M.  Bouchaud  : 
«  Si,  pour  marquer  les  limites  d'un  tcrrein ,  dont  on  aura  fait 
le  partage,  on  s'ell  fervi  de  folîés  conduits  d'Orient  en  Occi-  * 
dent;  fi,  dans  le  partage  du  terrein  on  a  mis  cette  condition ,  « 
que  qui  cjue  ce  (oit  ne  poiirroit  fermer  de  haies  ces  limites  « 
tirées  d'Occident  en  Orient,  ne  pourroit  y  rien  conftruire  &.  « 
n'y  rien  mettre  ;    ne  pourroit  les  labourer ,    ni   combler  ces  « 
foliés ,   ni  les  boucher  de  manière  que  l'eau  ne  puille  avoir  « 
fon  cours;   fi ,   dans   la  luite  ,   quelqu'un   contrevient  à  ces  « 
claufes ,  il  fera  tenu  de  payer ,  pour  chaque  contravention  ,  «« 
quatre  lelkrccs  aux  Colons  municijts  fur  le  terrein  delquels  « 
l'inlracUon  aura  été  commile.  Le  premier  de  ces  Colons  ou  « 
Municipes  qui  fe  prélentera  ,   j)ourra  iormcr  la  demande  de  « 
cette  Ibmme.  »   Limites  Jeumusni  du  texte,  efl  ici  rendu  par 
limites  tirées  <l'Oricnt   eu   Orient.    C'cll  le  nom    que  portoit 
aiicienncment  toute  limite,  quelle  que  lut  la  direclion;  dans 


au  mot 

Dfcumaitust 


26  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Vo/.Teaw,  la  fuite  on  diftingua  /imites  ileaimanos  &  cardims ;  les  pre- 
"  '  mières  tendoient  de  l'Eft  à  l'Oueft ,  Se  les  lecondes ,  du 
Midi  au  Pôle  repteiiuioual.  On  dillinguoit  auffi  limes  aâita- 
riiis  &  limes  linenrius ;  l'une,  parce  qu'il  étoit  permis  d'y  faire 
naffer  ww  chariot  ou  une  bcte  de  fomme,  ager^  )umentum  aut 
vehicuhm;  l'autre,  parce  que  cela  n'ctoitpas  permis,  &  qu'elle 
jî'avoit  même  pas  la  largeur  qu'il  auroit  fallu. 

M.  Bouchaud  convient  en  finilfint ,  que ,  comme  il  n'a 
rapporté  ce  fragment  à  laLoi  Alliena,  que  (ur  une  conjecture 
fort  légère,  on  ne  lait  rien  de  pofitif,  ni  fur  l'Auteur,  ni  lur 
l'époque,  ni  fui"  l'olijet  de  cette  Loi, 


RECHERCHES 

Sur  la  Ville   de  Lamïa  ,  fur  les   Maliens ,    f  fur 
quelques-unes  de  leurs  Médailles, 

LA  MI  A   étoit  une  ville  de  Theflalie,  fur  les  bords  du 
Spercliius ,  &  fur  une  hauteur ,  d'oià  elle  dominoit  tout 
le  canton.    Quoiqu'elle  ait  donné  fon   nom  à   une   guerre 
fiimeufe,  elle  nous  eft  allez  peu  connue,  parce  que  les  Anciens 
nous  ont  tranllnis  auffi  peu  de  détails  à  fon  égard,  qu'à 
l'égard  des  peuples  de  la  conti'ée  où  elle  étoit  fituée;  ainfj, 
&  par  elle-même ,  &  par  les  habitans  du  pays ,  elle  offroit 
Lu        un  fujet  digne  de  recherches  :  pour  le  traiter,  M.  le  Blond 
fc  14.  Février  ^  Yé\xYi\.  aux  lumières  que  donnent  l'Hiftoire  &  la  Géographie, 
'''^*'      celles  que  peuvent  fournir  les  Médailles. 
Uh.wm.       II  rappelle  d'abord  en  peu  de  mots  ce  que  Diodore  de 
K'JV^.^Ir'^'  Sicile  a  écrit  fur  la  guerre  Lamiaque ,  terminée  à  l'avantage 
d'Antipater  ,   devenu  poffelfeur  de  la  Macédoine  après  la 
mort  d'Alexandre ,  qui  lui  en  avoit  donné  le  gouvernement. 
La  célébrité  de  cette  guerre  eft  moins  due  à  fa  durée  qu'à 
iês  fuites ,   &  à  l'importance   des  motifs  qui  l'avoient  fait 
^Entreprendre.  Si  d'ailleurs  elle  porte  Je  nom  de  Lamiaque  ^ 


tdk,  WecheL 


DES    INSCRlPTiONS    ET    BeLLES -I-ETTRES.  87 

c'eft  moins  parce  que  les  habitans  de  Lamia  y  eurent  part, 
que  paixe  qu'elle  fut  terminée  fous  les  murs  de  cette  ville , 
où  Antipater  s'étoit  rcfugié,  fans  doute  parce  qu'il  ia  regardoit 
comme  une  place  de  réliflance. 

Quoique  les  Hiftoriens  &  les  Géographes  anciens  aient 
laiHe  dans  l'obicurité  les  peuples  de  cette  contrée,  par  le  peu 
qu'ils  en  ont  dit,  il  paroît  par  quelques  traits  épars  dans 
Paufanias,  &  par  les  Médailles  qui  nous  relient,   qu'ils  ont 
tenu  une  place  diilinguée  dans  l'hiftoire  de  la  Grèce.    Ils 
portoient  le  nom  de  Adalieiis  ou  Aîélieiis ,  MaiXit7i,  MviA/e.î, 
diveril:é  qui  naît  de  la  différence  des  diaiecT:es  Ionien  &i 
Dorien.  Hérodote  en  parie;  il  dit  même  que  la  contrée  qu'il      /^'^^     ' 
nomme  A'Ielidc ,   &  dont  le  nom  ne  paroît   point   dans   les 
meilleures  cartes  de  la  Grèce  ,    eft  fituée  lur  un  golle  lujet 
à  un  flux  0<.  reîlux  continuel.  La  plaine  qui  entoure  ce  golfe, 
tantôt  vafte  &  ipacieulè  ,  tantôt  plus  étroite,  ell  bordée  de 
montagnes   élevées   &   inaccelfibles   dont   toute   la  contrée 
nommée  A4cîïdc  efè  en\  ironnée,  7rée^x,Avi?(  /îcffDtv  'ûnù  MviA;a<5^ 
•ÇÂv.  '   Strahon  dit  ^  qu'après  la  Macédoine,   on  trouve  les    *  llid.i^S. 
Thcïfaliens ,  cjiii  s'étendent  jufqu'aux  Maliens,  y^e^'  MctX/Effi-,     *■  ^'*-  ^^^^' 
&   aux  autres  peuples  (jui  habitent  au-delà  &:  en -deçà  de 
i'illhmc.  Etienne  de  Byzance  dit  que   les  Maliens  font  des 
peuples  de  la  Thelîalie  ,  MviA/Ss  oi  \v  ©HTlotAiçc  j   Scylax  les 
place  après  les  habitans  de  la  Phocide  ;  Thucydide  les  partage     /,/,,  ///^ 
en  trois,  les  Parnltcus ,  \cs>  Hiéricns  &.  \ts  Trochhùcns ,  MvAfê/s  P-  ->  s-  '•i>'- 
01  ^vfj.Tntfxi;  u<n  [xiv  TdJct  /iép,  Oa^^si,  Tefio?,  T^yinoi.  Leur 
contrée  qu'Hérodote  appelle  MéliJe,   M/A/s  ,  elt   nommée 
par  '^l'ile-Live,   ager  Aîûlienfis.  ^  Paufanias  ^  nous  apprend    'Liv.XLll, 
que  lors  de  l'expédition  des  Gaulois  en  Grèce  ,  les  Maliens  '''  ;fi\  . 
hirent  forcés  par   Brennus  de  jeter  un  pont  lur  le  Heuve  cxxi.xxiu. 
Spcrchius ,    &.   qu'on  fit  un   fi  gr;iml  carnage  des  Gaulois, 
après  qu'ils  curent  repaffé  te  fleuve,  qu'il  ne  i'tiii  làuva  pas  un 
feul.  Long-temps  auparavant  Hercule  ,  à  la  tète  des  Maliens  , 
tua  Phylas,  roi  des  Dryopes  ,  qu'il  challa  de  leur  pays  pour 
le  donner  aux  Maliens  :  ce  fait  attelle  par  DioJore  de  Sicile,     LiyJV. 
ftroii  remonter  aux  temps  liibuleux  l'origine  de  ces  peuples. 


88  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Quelle  ctoit  leur  ville  capitale  î   c'efl  fur  quoi  l'HiftoIre 

nous  lailïë  dans  l'incertiuide.  M.  l'abbc  le  Blond  ne  connoîl 

qu'Etienne  de  Byzance  qui  parle  d'une  ville  nommée  Ma.\iivi, 

laquelle  auroit  été  la  capitale  des  Maliens  ;    il  aime   mieux 

Scj^LixC'jyjari.-/.  s'en  rapporter  à  Scylax ,  qui  leur  donne   Lamia  pour  ville 

principale,  'é^   Si  MaAiei^cTiv   «    -Tr/xïTj)  ttoA;;   Aa^tiict,.    Voilà, 

Phndc.  Cl .  (ans  doute,  pourquoi  Paiilanias  donne  le  nom  de  Lamiaque 

r-yfS,':'^"-    ^^,  golfe  q^g  les  autres  Écrivains  nomment  Maliaque ,  «rre? 

TV  Ka.ix,ia.yJ6  yjqXtc'i^.   Amafa^us,  tradudeur  de  Paufanias ,    & 

après  lui  l'abbé  Géd,oyn,  ont  cru  que  c'étoit  une  faute;  mais 

Attie.c.iv,  en  deux  autres  endroits  Pauknias  donne  le  mcme  nom  à  ce 

^ÀcUâ c.xv,go\ïe.  Par  une  raifon  pareille,  Straboa  appelle  Alaliaque \z 

V-ssS-  célèbre  guerre  d'Antipater  dont  o\\  vient  de  parler,  &.  que 

Ub.X.i'.^fg,  les  autres  nomment  Lamiaque ,  cV  tç/  M*A(a.x,^  'vnXi.u.u. 

Cette  confufion  de  noms  qui  m.pntre  que  les  habiians  de 
Lamia  ne  doivent  pas  être  diflingucs  des  Maliens  ,  paroît 
aufll  fur  deux  Médailles  publiées  par  M.  Pellerin,  &  qu'on 
voit  ici  ,  ti.°^  I  &  2.  La  première  prélenie  une  tète  de 
Bacchus  couronnée  de  lierre  ;  au  revers  ,  \x\\  vafe  à  deux 
anfes ,  furmonté  d'une  feuille  de  lierre,  &  à  la  droite,  un 
plus  petit  vafe  à  une  anfe  ,  avec  la  légende  AAMIEflN. 
La  féconde  Médaille  efl  fi  femblable  à  la  première,  qu'on  la 
croiroit  fortie  du  même  coin,  fi  elle  n'en  différoit  par  la 
légende  MAAIE^N  au  lieu  de  AAMIE^N. 

Après  avoir  ainfi  établi  l'id.entité  des  Lanùens  5c  àts 
Maliens ,  la  différence  dans  la  dénomination  ne  venant  que 
d'une  tranfpofition  de  lettres  dont  on  a  plufjeurs  autres 
exemples  daixs  ôiQS  noms  propres ,  M.  l'abbé  le  Blond  rappelle 
quelques  médailles  déjà  connues,  qui  appartiennent  à  ce 
peuple ,  avant  de  leur  en  rellituer  d'autres  qu'on  a  voulu 
fui  enlever. 

Celle  qui  porte  le  v."  j   dans  la  planche,   a  été   auffi 

P«;;/'«^^ ''■''''•  publiée  par  M.  Pellerin.   Les  lettres  AA  qui  paroiflent  fur 

U,yLjcxvn.  ^^^^  ^A^^  ^^^^  j.^  ^^^^  ^g  Vénus,  pourroient  la  faire  attribuer 

aux  Lacédémoniens ,  parce  que  leurs  Médailles  portent  aulîi 
les  mêmes  ietti'.es;   mais  le  vafe  du  revers  qu'on  n.e  voit 

point 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  8^ 
point  fur  les  Médailles  de  Lacédémone ,  &  qui  efl  à-peu- 
près  femblable  à  ceiui  des  deux  Médailles  précédentes  ,  lait 
penfer  à  M.  l'abbé  le  Blond  qu'elle  efl  de  Lamia  :  il  porte 
le  même  jugement  de  la  Médaille  //."  ^,  qui  eft  dans  le  cabinet 
du  Roi. 

M.  Dutens  (a)  a  publié  un  médaillon  d'argent  gravé  dans 
la  planche  ti."   ^  :  on  y  voit  d'un  côté  la  tête  de  Minerve 
cafquée  ;  de  l'autre ,  Hercule  en  repos ,  avec  les  deux  lettres 
initiales  AA ,  qui  ,   au  jugement  de   ce   Savant  ,    délignent 
Lacédémone.  On  ne  peut  plus  écouter  les  Antiquaires,  qui    Mem.de rAti 
ont  avancé  que  les  Lacédémoniens  n'ont  jamais  fait  frapper  éTiyi. 
des  monnoies  d'or  ni  d'argent  ,  depuis  que  M.    Pellerin   a 
donné    trois   Médailles   d'argent    de  Lacédémone ,    choifies 
parmi  fept  qu'il  pofTédoit  ;  mais  M.  l'abbé  le  Blond  trouve 
trop  belle  la  fabrique  du  médaillon  de  Al.  Dutens ,   &:  le 
delfin  trop  parfait,   pour  pouvoir  l'attribuer  à  une  ville  où 
les  arts  ne  tirent  jamais  de   grands  progrès  ,    même  depuis 
que  les  loix  de  Lycurgue  celsèrent  d'y  être  rigoureulement 
oblervées.  Les  loix  de  la  critique  lui  paroilfent  la  revendiquer 
pour  Lamia ,    dont  on  a  plulieurs   Médailles ,  qui ,   par   la 
beauté  de  leur  fabrique,  atteftent  l'opulejice  &  la  célébrité 
de   cette   Ville;    il    voit  les   Lamieiis   ou   A4aliens  dans  le 
médaillon  d'argent   du   //."    6,   avec  la  légende   MAAIHN;     Prller.  Pcapl, 
on  y  remarque  un  point  de  refiémblance  en  ce  qu'il  reprélente  ./.  xxvTi    * 
une  tête  de  Minerve  cafquée,  ainli  que  celui  de  M.  Dutens,  "'  jo. 
&  qu'il  efl  à  peu-près  de  même  fabrique. 

On  lait  que  Minerve  étoit  honorée  en  Theffalie  &  dans 
le  territoire  des  Lamiens  comme  ailleurs  ;  elle  y  avoit  même 
reçu  le  nom  <XItotiia  ,  du  mont  Itonus ,  &  près  de  la  ville 
de  Trachiiie  elle  avoit  un  temple  enrichi  par  les  offrandes 
de  fes  atlorateurs.  v,  s,ral.  l  ix. 

Quant  au  type  d'Hercule  en  repos,  il  s'accorde  très-bien  i'-fis-^f""!- 
avec  ce  que  la  tradition  ,  ou  plutôt  1  Hiitoire  labuleuie,  nous  a 


(a)    Fxjilicaiion  de  f|uclquis  Médailles  de  Peuples,  de  Villes  &  de  Rois, 
Crectiucs  ik  Phéniciennes.  Loiidus ,  i77î. 

Hill  Tom  XL,  M 


«)o         Histoire  de  l'Académie  Royale 
tranfmis  des  exploits  de  ce  Héros  en  TIiefTalie,  &  particu- 
lièrement chez  les  Maliens.    C'efI   l'iir  le  mont   Œta    qu'il 
termina  (a  gloricufe  carrière;  c'ell  avec  le  fecours  des  Maliens 
réunis  à  d'autres    peuples    voifins  ,   qu'il    défit   Eurytus  roi 
Voy.  A}wllod.  d'Œchalie,  &.  triompha  des  Dry  opes;  c'efl  dans  leur  contrée 
Pmj'im.M'pil   qu'étoit  une  ville  connue  fous  le  nom  diHeracJeaTrachuna: 
p.2Si;Hmd.  1;^  yille  de  Lamïa  paflë  même  pour  tirer  Ion  nom  de  Lamius , 
irjsj.DioJ,  nls  d  Hercule. 

}*^i-2.  L'identité  des  Maliens  &  des  habitans  de  Latn'ia  femble 

encore  à  M.  l'abbé  le  Blond ,  confirmée  par  la  comparairoii 
d'une  Médaille  d'argent  du  cabinet  du  Roi ,  avec  le  Médaillon 
du  //,"  6.  Sur  cette  Médaille ,  //."  y,  paroît  d'un  côté ,  la 
tête  de  Minerve  ,  comme  fur  le  Médaillon  ;  &  de  l'autre  , 
un  fruit  allez  lemblable  à  une  grenade ,  au  milieu  d'une 
couronne  de  laurier,  avec  la  légende  MAAIflN  AT2ANIA2, 
où  le  dernier  mot  ell  un  nom  de  Magillrat. 

Le  P.  Hardouin ,  qui  a  donné  la  defcription  de  cette 
Médaille,  ou  d'une  femblable,  l'attribue  à  l'iie  de  Mélos  ; 
M  l'Mé  un  Savant ,  dont  l'autorité  eft  ,  pour  M.  l'abbé  le  Blond , 
£iv,!hékm)>.  j'ijj^  pji^jj  grand  poids,  penfe  de  même,  &  croit,  i."  que 
le  mot  ixaiXim  eft  écrit  pour  ixvXim ,  l'H  étant  changé  en  A , 
fuivant  le  dialeéle  dorique  :  2."  que  la  légende  SHSAPXO 
que  porte  le  Médaillon  du  n."  6,  défigne  deux  mots  abrégés, 
dont  l'un  eft  le  commencement  du  nom  d'un  Archonte,  & 
l'autre,  le  titre  même  d'Archonte,  comme  par  exemple, 
SnSOHNOT    AI'XONTOS. 

M.  l'abbé  le  Blond  répond  que ,  jufqu'ici  on  n'a  point 
connu  de  Médailles  d'argent  de  Mélos;  que  fur  toutes  celles 
de  bronze  qui  appartiennent  à  cette  île ,  on  lit  conftamment 
MHAIHN  ;  qu'aucun  Auteur  ne  l'a  défignée  par  le  nom  de 
MotAo$  }  qu'Hérodote  ,  Thucydide ,  Etienne  de  Byzance , 
Diodore  de  Sicile ,  Plutarque  ,  le  Syncelle  ,  Hélychius  ,  le 
Scholiafte  de  Denys  le  Periégète ,  ont  toujours  inviolable-r 
inenî  employé  le  mot  de  MviAo,-  en  parlant  de  cette  île  ;  que 
pour  le  fens  qu'on  donne  à  la  légende  ,  il  laudroit  d'abord 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  pi 
prouver  qu'il  y  avoit  des  Archontes  à  Mélos  ;  que  le  tiire 
d'Archonte  fur  les  Médailles  eft  indiqué  par  abréviation 
feulement  avec  les  trois  lettres  APX;  que  c'efî  ainfi  que  dans 
la  lifte  nombreufe  des  Médailles  données  par  Vaillant ,  à 
l'article  Urbiuin  Magiflraîus ,  le  titre  à' Archonte  eft  exprimé 
&  une  feule  fois  en  toutes  lettres  ;  qu'il  eft  fans  exemple  que 
le  nom  propre  d'un  Archonte  ait  été  marqué  en  abrégé  fur 
\ts  Médailles;  enfin,  que  dans  le  mot  "Zoùncf-^  il  n'y  a  ni 
intervalle  ni  point  entre  le  2  &  l'A  ,  ce  qui  montre  ailez 
que  c'eft  un  feul  mot,  non  l'abréviation  de  deux. 

M.  Dutens ,  outre  le  beau  Médaillon  d'argent  qu'il  attribue 
à  Lacédémone ,  6c  dont  on  a  parlé ,  en  a  donné  un  autre 
qu'on  voit  ici ,  n°  8 ;  il  reprélente  d'un  côté ,  un  archer 
armé  d'un  arc  &  d'un  javelot;  de  l'autre,  Hercule  étouffant 
le  lion  ,  avec  les  lettres  MAA  ,  qui ,  félon  M.  Dutens , 
défignent  la  ville  de  Mallus  en  Cilicie.  Il  y  a  un  femblable 
Médaillon  dans  le  cabinet  de  Mylord  Pembrocke  ,  mais  p^^,^  jj 
apparemment  moins  bien  confervé,  puifqu'on  n'y  remarque  '•it./j» 
point  de  lettres. 

M.  l'abbé. le  Blond  revendique  encore  ce  Médaillon  en 
faveur  des  Maliens,  d'après  la  comparailon  qu'il  en  fait  avec 
deux  autres  Médailles;  l'une  en  bronze,  du  cabinet  de 
Pembroke,  montre  d'un  cûté  ,  la  tête  de  Minerve  calquée,  rart,lI,id._2oi 
&  au  revers,  un  Archer  nu  tirant  de  l'arc,  devant  lequel  efl 
une  maffue  avec  la  légende  ,  MAAîEIÎNi  l'autre,  indiquée 
par  le  «."  ^,  eft  du  cabinet  de  M.  Pellcrii!,  &.  a  pour  type, 
un  Archer  nu  tirant  de  l'arc  ,  le  genou  droit  en  terre , 
avec  la  légende  AAMIEHN.  De  la  reffemblance  de  ces 
types ,  M.  l'abbé  le  Blond  conclut  que  la  légende  MAA  du 
Alédaillon  de  M.  Dutens  dédgne  les  AliiHcns  ou  L<imiciis  , 
dont  le  nom  eft  marqué  très  -  expreffément  fur  les  deux 
autres  Médailles. 

Le  tvpe  de  l'Archer  convient  fort  bien  à  ces  peuples  : 
Thucydide  atlefte  (jue  les  Béotiens,  dans  inie  guerre  cju  ils     jjh.n'.e^u. 
eurent  à  fouttnir  contre  les  Alliéiiiens,  firent  v(  nir  du  golfe  ('•"'«/w  ly, 

M  ij 


çi  Histoire  de  l'Académie  Royale 

Maliaqiie,   des  Archers  &  des  Frondeurs.  On  peut  volraufiî 
'Aiik^.xxiii,  l'obfervalion  que  fait  Paufanias  iur  les  Maliens. 

Le  médaillon  dont  il  s'agit  porte  pour  contre-marque ,  la 
vache,  d'où  M.  Dutens  conclut  qu'il  a  été  frappé  à  Malius 
en  Cilicie,  parce  que  ce  fymbole  étoit  la  contre-marque  dont 
cette  ville  faifoit  ufage. 

C'eft  précilément  la  conféquence  oppofée  qu'il  failoit  tirer, 
félon  M.  l'abbé  le  Blond;  car  fuivant  l'opinion  de  M.  Pelleriji, 
laquelle  paroît  la  plus  probable  de  toutes  celles  qui  ont  été 
propofées,  une  ville  contre-marquoit  du  fymbole  qu'elle  avoit 
adopté ,  les  monnoies  étrangères ,  pour  leur  donner  cours 
dans  le  commerce  &  l'ufage ,  concurremment  avec  les  fiennes. 
iVoilà  pourquoi  on  voit  la  mcme  contre- marque  fur  des 
monnoies  frappées  dans  des  lieux  très-différens  &  trcs-éloignés 
les  uns  des  autres ,  parce  que  la  Ville  où  le  commerce  les 
avoit  introduites ,  les  adoptoit ,  pour  ainfi  dire ,  en  y  impri- 
mant fon  iymbole.  Or,  le  Médaillon  de  M.  Dutens  porte, 
à  fon  avis,  pour  contre  -  marque  ,  le  lymbole  de  Malius  en 
Cilicie  :  donc  il  n'avoit  pas  été  frappé  dans  cette  Ville,  iï 
lui  étoit  étranger;  donc  les  lettres  MA  A,  dont  il  eft  chargé, 
ne  défignent  point  la  ville  de  Malius. 

M.  l'abbé  le  Blond  auroit  pu  s'eji  tenir  là  ;  mais  loin  de 
croire  que  la  vache  fût  la  contre-marque  de  cette  ville  de 
Cilicie,  il  penfe  qu'elle  appartient  à  Cyzique  dans  la  Pro- 
pontide  ,  ville  ancienne  ,  riche ,  commerçante ,  ornée  de 
temples  magnifiques ,  d'un  prytanée ,  de  gymnafes,  de  théâtres , 
de  ftades,  où  des  jeux  &  des  fêtes,  de  même  que  le  com- 
merce ,  dévoient  attirer  beaucoup  d'étrangers.  Proferpine  en 
étoit  la  divinité  principale ,  à  laquelle  on  lacrifioit  une  vache 
»  Dt  Bello  noire  dans  le  temps  de  fa  fête.  Appien  "  &  Plutarque  ^  rap- 
^^"'"''  portent  même  à  ce  fujet  un  trait  merveilleux.  La  vache  efl; 

^hLuculb.^^  type  de  quelques  Médailles  connues  de  cette  Ville  :  on 
la  voit  fur  deux  autonomes  de  bronze,  dans  le  cabinet  de 
M.  Pellerin ,  fur  deux  de  Marc-Aurèle,  &  fur  une  de  Dia- 
duménien ,  décrites  par  Vaillant.  Il  y  a  donc  lieu  de  croire 
que  ia  vache  étoit  le  lymbole  dont  elle  fe  lervoit  pour  contre-. 


If^l 


\vi 


I  "'"'//.lur.r.ir./  .(u^ 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  p^ 
marquer  les  monnoies  étrangères  qu'elle  adoptoit,  pour  leur 
donner  cours  avec  les  Tiennes  fl>J. 

Quoi  qu'il  en  foit ,  M.  l'abbé  le  Blond  croit  pouvoir  inférer 
des  obfervations  précédentes ,  comme  une  conféquence  très- 
probable,  que  la  ville  de  Lamia  étoit  la  capitale  des  peuples 
nommés  Maliens  ;  que  ces  peuples  ne  doivent  point  être  dillin- 
gués  des  habitans  de  Lamia;  enfin  ,  que  les  deux  Médaillons  , 
dont  M.  Dutens  attribue  l'un  à  Lacédémone  ,  l'autre ,  à  Malins 
en  Cilicie ,  appartiennent  plutôt  à  Lamia  &  aux  Maliens. 

ÉC  LAI  RC  I S  S  E  M  EN  S 

SUR 

QUELQUES    MÉDAILLES 
DE  Lacédémone,  d'Héraclée  et  de  Mallus; 

En  réponfe  au  Mémoire  de  M.  l'abbé  le  Blond. 

LES  raifons    déduites  par  M.  l'abbé  le. Blond   dans   le        Lu 
Mémoire  précédent,  n'ont  pas  paru  à  M.  Dutens,  aHez   '^  3'  ^^""^ 
iorles  pour  le  détacher  de  Ion  lenliment  ;   ce  qui  le  déter- 
mine  même  à  perfifter  dans  l'opinion  que  le  beau  Alédailloa 
d'argent  (n."  i  de  cette  planche  ) ,  a  été  Irappé  à  Lacédémone, 
fous  Agéfilas  ,   cinq  cents  ans  après  Lycurgue ,  c'efl  qu'il  le 
tient,  avec  plufieurs  autres  Médailles,  «  de  la  famille  Ruzini 
de  Venife ,  dont  un  des  ancêtres  avoit  été  Gouverneur  de  la  „ 
Morée,  d'où  il  l'avoit  apporté.  Or,  ajoute-t-il ,  c'ell  une  règle  <« 
généralement  reconnue  que  le  lieu  où  fe  trouve  une  Médaille,  « 
indique  qu'elle  appartient  à  quelque  Ville  des  environs.  » 

M.  Dutens  trouve  un  argument  invincible  en  fi  faveur , 
dans  un  autre  Médaillon  en  argent  (n."  2)  du  cabinet  i\\\  Roi. 
M.  l'abbé  Barthélémy  ne  doute  pas  qu'il  n'ait  été  frappé  à 
Lacédémone ,  de  même  que  le  précédtJit  :  c'elt  près  île  cette 

(h)  Les  Chinois  contrc-marquent  encore  aujourd'hui  les  pièces  de  fabrique 
CtMngèic  qui  oni  tours  dans  le  coinmtrcc  de  Cunloii. 


5>4  Histoire  de  l'Académie  Royale 
iVille  qu'il  a  été  trouvé,  &:  apporté  de- là  par  M.  l'abbé 
Fourmoiit,  avec  cent  autres  Médailles  en  bronze  &  en  argent: 
or  il  eil  de  même  fabrique  que  celui  de  M.  Dulens,  du  nicme 
poids,  avec  le  mcme  type  de  Palias  debout  d'un  côté,  & 
de  l'autre ,  vme  tête  de  Roi ,  comme  le  prouve  le  diadème. 
Il  ne  s'agit  pas  de  rechercher  fi  cette  tcte  efl:  de  quelqu'un 
des  rois  de  Lacédémone  ,  qui  ufurpèrent  l'autorité  fouveraine 
dans  cette  République ,  ou  de  l'un  des  rois  de  Macédoine , 
qui  s'emparèrent  de  Lacédémone;  il  fuffit  que  ce  Médaillon  » 
outre  les  traits  de  reffemblance  dont  on  vient  de  parler ,  ait 
encore  celui  des  lettres  A  A  ,  telles  qu'on  les  voit  fur  toutes 
les  Médailles  de  Lacédémone,  c'ell-à-dire  ,  de  chaque  côté  de 
la  figure  ou  du  type  du  revers;  ce  qui,  félon  M.  Dutens,  eft 
une  oblervation  effcntielle. 

D'autres  que  M.  l'abbé  le  Blond  ont  encore  objeélé  que, 
jufqu'ici,  le  type  d'Hercule  en  repos  ne  s'ell:  jamais  vu  fur 
les  Médailles  de  Lacédémone.  M.  Dutens  répond  ,  que 
fouvent  on  trouve  des  Médailles  de  Villes  avec  des  types 
qu'on  ne  connoiffoit  point  encore;  il  donne  pour  exemple, 
la  Médaille  d'or  f/i."  jj  d'Héraclée,  ville  de  la  grande 
Grèce,  entre  Tarente  &  Métaponte  :  elle  appartient  au  Roi, 
&  a  été  acquifè  à  Naples ,  par  M.  l'abbé  Barthélémy  ;  on  y 
voit  d'un  côté,  la  tcte  de  Minerve;  au  revers.  Hercule  en 
repos ,  avec  une  légende  dont  ne  paroiffent  plus  que  les  cinq 
dernières  lettres  de  HPAKAHinN.  Or,  on  a  une  très-grande 
quantité  de  Médailles  de  cette  Ville  avec  la  tête  de  Palias, 
mais  toujours  avec  la  figure  d'Hercule  debout.  Avant  celle-ci , 
on  n'en  connoilfoit  aucune  où  ce  héros  fût  repréfenté  en 
repos.  Elle  porte  le  même  nom  de  Magiflrat  ç/A ,  qu'on  voit 
fur  une  autre  Médaille  d'Héraclée ,  avec  une  lettre  de  plus  ^ 
4>IAn,  &  le  nom  des  habitans  de  cette  Ville. 

Quant  à  la  Médaille  du  //."  ^,  où  paroît  Hercule  d'un 

côté,  &  un  Archer  Perfan  de  l'autre,   M.  Dutens  perfide 

à  croire  qu'elle  eft  de  Mallus  en  Cilicie ,   déiîgnée  par  les 

lettres  MAA.  «La  contre-marque,  dit-il,   eft  la  même  que» 

»  celle  qui  fe  voit  fur  les  Médailles  de  la  Cilicie;  la  figure  d'ut» 


Eut  de  LUcaJ  des  B  L  Tojru  XL   Pcujeg^ 


Ko.'  J/iuuv  Ltui.  Tiutnu- 


K.v  Jitu-^e    Chri.l-^y^R^ù 


m 

Vf 


;.,■  .'/«■■•v    iJtn.tr^I^-:J'-> 


Ka'  ^tffc'tV    /^.  Pucn^' 


K.  1     .  »/«.'<•.•      .  'hrvt  r~~  A  Vf . 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  95 

archer  Perfaii  fur  la  monnoie  d'une  Ville  faifant  alors  pai-tie  ., 
de  l'empire  des  Perles ,  n'a  rien  qui  ne  s'accorde  bien  avec  « 
celte  interprétation.  »  Il  en  place  l'époque  au  moment  de  la 
conquête  de  cette  contrée  par  Alexandre,  pour  accorder  le 
type  Grec  avec  le  type  Perfan ,  ce  Prince,  pour  fe  concilier 
i  elprit  des  Perfes,  atiëdant  de  fe  rapprocher  de  leurs  ufages. 
C'étoit  en  effet  les  flatter ,  que  de  permettre  qu'un  des  types 
de  la  monnoie  de  Darius  lût  admis  fur  la  monnoie  d'un 
pays  qu'il  venoit  de  conquérir. 

L'Archer  qui  fcrt  de  type  à  des  Médailles  de  Lamia  eft, 
félon  M.  Dutens ,  bien  différent  de  celui  qui  paroît  fur  le 
Médaillon  du  «."  ^;  la  robe  &  le  bonnet  Perlan  qui  carac- 
térifent  l'Archer  de  ce  Médaillon,  ne  permettent  pas,  dit-il, 
d'en  chercher  l'origine  ailleurs  que  dans  une  province  de  Perfe. 
Le  type  d'une  Médaille  du  Roi,  ///  j,  rellëmble  à  celui  du 
Médaillon,  &  la  Médaille  appartient  bienfûrement  à  la  Perle. 

La  contre-marque  connnune  aux  /;."  ^  e^  f,  eft  gcnéra- 
iement  reconnue,  ajoute  M.  Dutens,  pour  tire  celle  de  la 
Cilitie.  «  Elle  fe  trouve  fur  la  Médaille  Phénicienne  de  Taife 
que  j'ai  publiée,   &  hir  plufieurs  Médailles  du  cabinet  du  « 
Roi,  8c   de   celui   de  M.  Pellerin,    qu  il   dit  lui   avoir   é\c  ^^ P,upl.irVilJ. 
apportées  de  Cilicie.  »  La  vache  ciui  lert  de  contre-marque  z^^^'';^;  <^^-^^^' 


ajOUTC-l-11  ,    IjU  Clic    lin     yaj    v-i^     ^v,..„^      ,-.-^  __,—     j- —  , 

puifqu'on  ne  parloit  pas  Phénicien  en  cette  Ville.  Si  l'idce  de 
M.  l'abbé  le  Blond,  expolce  dans  î'analyfe  précédente,  e(t  jufte, 
ik  le  caradcre  Phénicien  &.  la  contre-marque  prouvent  à  la  fois, 
que  cette  Médaille  n'a  pas  été  frappée  à  Cyzique ,  parce  que 
celte  Ville  n'auroit  pas  contre-marqué  Ces  propres  monnoies  ; 
mais  la  vache  qu'elle  porte  pour   contre- marque  n'e(l  point 
wne  preuve  qu'elle  n'ait  pas  été  contre- marquée  à  C)zique. 
M.  Dutens  finit  par  rappeler  l'obfervation  qui  prouvcroit  direc- 
tement que  la  Médaille,   //."  ^,  n'a  pas  été  frappée  .à  Ltiniia ; 
c'cll  que  l'archer  Perlan,  type  des  Dariques,  (pii  dcnote  une 
fclaliou  avec  la  Perle,  cil  ablolumcnt  étranger  à  celte  Ville. 


^6        Histoire  de  l'Acadiîmie  Royale 


RECHERCHES 

SUR    LART    D  U  PLO  NG  EU  R, 

cher  les  Anciens. 

DANS  un  Mcmoire  précédent,  M.  l'abbé  Ameilhon  s'efî 
occupé  de  l'exercice  du  Nageur  chez  les  Anciens  ;  il 
y  a  fait  voir  les  avantages  qui  réliiltent  de  cet  exercice ,  foit 
pour  la  fànté  &  la  conlërvation  des  particuliers,  (oit  pour  le 
bien  général  de  la  Patrie.  Dans  celui-ci ,  qui  eft  une  fuite 
naturelle  du  premier,  il  s'eft  propofé  de  traiter  des  anciens 
Plongeurs. 

Pour  mettre  de  l'ordre  dans  ce  fujet,  M.  l'abbé  Ameilhon 
expoië  d'abord  les  (èrvices  que  ces  hommes  utiles  rendoient 
à  la  fociété;  il  montre  enfuite  à  quel  point  ils  excelloient  dans 
leur  art  ;  enfin  il  détaille  les  divers  moyens  dont  ils  faifoient 
ufage  pour  fe  rendre  facile  l'exercice  de  leur  profeflion,  &  pour 
fe  garantir  des  accidens  auxquels  ils  étoient  fouvent  expofè's. 

I.  Après  avoir  rappelé  les  diverles  expreffions  dont  les 
Grecs  &  les  Latins  (ë  fervoient  pour  déligner  l'aclion  de 
plonger ,  M.  l'abbé  Ameilhon  remonte  à  la  nailfance  de  cet 
Art,  qui  lui  paroît  être  très- ancien. 

En  effet,  dit-il  ,  l'art  du  Plongeur  doit  avoir  la  même 
origine  que  l'exercice  du  Nageur  ;  il  n'ell  pas  poffibie  de 
bien  nager  fans  lavoir  plonger  paflablement  ;  auffi  Théfee 
qui ,  comme  tous  les  Héros  de  l'antiquité ,  avoit  appris  à 
nager  dès  fon  enfance ,  étoit-il  un  habile  Plongeur. 

Infenliblement  cet  exercice  fe  perfeélionna  ;  il  y  eut  àes 
hommes  qui  s'y  adonnèrent  plus  que  les  autres ,  &  il  devint 
une  profeffion  particulière:  elle  fut  très-utile,  d'abord  pour 
la  pêche  ;  dans  la  fuite ,  lorfque  l'appât  du  gain  eut  excité 
les  commerçans  à  courir  les  mers ,  les  Plongeurs  fuienÈ 
employés  au  fervice  de  la  Marine  ,  &  à  retirer  du  fond  des 
eaux  les  effets  lubmergés  ;  enfin  quand  les  hommes  eurent 

eotrepris 


DES  Inscriptions  et  Belles- Lettre?.  5)7 

entrepris  de  fe  faire  k  guerre  fur  mer,  les  Plongeurs  furent 
plus  utiles  que  jamais,  &  leur  proteflicn  acquit  un  nouveau 
degré  d'Importance.  Tels  lont  les  principaux  fervices  que  ies 
Anciens  retiroient  de  l'ai't  du  Plongeur.  i\l.  l'abbé  Ameilhoa 
entre  dans  quelques  détails  fur  chacun  en  particulier  :  nous 
le  fuivrons  en  l'abrégeant. 

Les  Plongeurs  étoient  néceflîiires  pour  la  pcche,  fur-tout 
dans    le    temps   oi!i   Ton   n'avoit   point    encore   inventé    de 
machines  pour   prendre   le   poiùbn.    Les  Iclhyophages ,   au 
r.ipport  de  Pline,  ne  pèchoient  pas  autrement  qu'en  chalfant 
le  poifToii  dans  l'eaii  &  en  le  fiiliffant  avec  la  main  ;    aulîi 
rernarque-t-il  que  ces  Sauvages  nageoient  comme  des  poilions, 
iru  maris  anmalia.  Long- temps  mcme  après  que  les  lignes     Pl'ui.'iil.Vl, 
&  les  filets  eurent  été  inventés,  certaines  pêches  fe  faifoient  ^fcm'hiJrZini 
encore  fuivant  la  méthode  àçs  Iclhyophages;   c'efl  ce  que  ''s.adijbmt 
ie  lecteur   peut   voir    dans   la   defcription    qu'Oppien   nous 
donne  de  la  manière  dont  on  pêchoit  de  fon  temps  quelques 
efpcces   particulières  de  poilfons.   Enfin  ,   il  a  toujours   été 
très-difiicile  de  le  pafîèr  du  fecours  des  Plongeurs  pour  faire 
la  pêche  du  corail,  des  éponges,  delà  pourpre,  des  huîtres, 
des  perles,  &  des  autres  productions  marines. 

Le  corail   étoit  fort  recherché  des  Anciens,  &:  fur-tout 
des  Gaulois,  qui  en   faifoient  àfis  poignées  d'épées,   &:  qui  ^^''■■'■'^''^''^^1, 
en  ornoient  leurs  cuirafTes  &.  leurs  boucliers.  Cette  produclioa 
marine,   qui  a  pafîc  long- temps  pour  une  concrétion  pier- 
reufe,  ou  pour  une  plante,  Se  qu'on  a  reconnu  n'être  que 
i'afyle  d'une  multitude  de  petits  infedes  aquatiques,  fe  trouvoit 
dans  Içs  environs  de  lu  Sicile,  fur  les  côtes  de  la  Camjxmie, 
dans  les  golfes  Arabique  &.  Perdque;  mais  le  pli.,  eflimé  (è     ■//•i. 
pêchoit  dans  le  voifinage  dçs  îles  Stœcades ,  aujourd'hui  les 
jlcs  d'Hières  :  celui   qu'on  pêche  aéluellement  dans  la  mer 
de  Provence   e(l   encore  ^n    réputation  ,   &  on    le  travaille     'V-  ''■^Sfe* 
avec  beaucoup  de  goût  à  Mari^ille.  ^.^!''^''"''''* 

Les  Anciens  le  pêchoient  comme  on  fait  encore  aujourd'hui; 
ils  en  accrochoient  avec  i\ç$  fdets  les  branches  qui  tiennent 
aux  rochers ,    &  il  y  avoit  toujours  des  Plongeurs  prêts  4 
/////.  Tome  XL.  >_ 


^8  Histoire  de  l'Académie  Royale 

aller  retirer  du  fond  de  la  mer  les  morceaux  qui  cchappoicnt 
après  qu'on  ies  avoit  détachés  ;  Ibuvent  on  étoit  obligé  de 
déraciner  le  corail  avec  des  ferrcmcns  ;  alors  c'étoient  des 
Plongeurs  qui  faifoient  cette  opération.  On  employoit  à  cette 
pêche  un  grand  nombre  d'hommes,  parce  que  le  corail  formoit 
une  branche  de  commerce  confidérable  ;  ce  commerce  aug- 
menta beaucoup  lorfqu'on  eut  remarqué  que  les  Indiens 
pji^^j  j^'jjjj^  Machoii^nt ,  comme  ils  font  encore  maintenant,  un  grand 
(•  11-  prix  au  corail ,   ôc  qu'ils  donnoient  ce  qu'ils  avoient  de  plus 

précieux  pour  s'en  procurer  même  une  petite  quantité. 

La  pêche  des  éponges  occupoit  auffi  beaucoup  de  Plon- 
geurs.   Les    Anciens   faifoient    une    grande    confommation 
d'épongés ,    parce  qu'ils   les  employoient   à  une  multitude 
d'ufages  domefliqucs. 
■yipldus  Je re       Commc  ils  mangeoient  fans  nappe,  ils  s'en  fèrvoient  pour 
coqumariû.i.l,  gf^^iyçi-  j^j  tablcs  à  chaque  (ervice:  il  y  en  avoit  une  elpèce 

cap.  XXVI;  J  „       ,,  -rr      r         r       >  •    r         •      -  •      i 

iVll.c.xvi,  tres-nne  &  dun  tillu   tort  lerre,    qui  lervoit   a  garnir  les 
cafques  &  les  bottes  des  gens  de  guerre,  ce  qui  lui  avoit 
'A-'rii}    fait  donner  le  nom  de  dronfos  AvîMeloç. 

Anmu  iib.V.  Ait.  /     •        "^      I  I         A- m    -I 

t.  XVI.  La  pèche  des  éponges  etoit  une  des  plus  climciles,  parce 

qu'il  falloit  les  aller   chercher   dans   les  cavités  des  rochers. 

UiW,,        Arillote  obferve  qu'on  donnoit  la  préférence  à  celles  qui  fe 

pêchoient   dans   ies  endroits   les  plus   profonds  de  la  mer. 

Cette  pêche  ne  fe  fait  encore  aujourd'hui  que  par  d'habiles 

Ploftgeurs.  Si  l'on  en  croit  les  voyageurs  ,  c'ell  par  la  pêche 

des   éponges   qu'on   parvient  au   mariage  dans   une   île  de 

l'Archipel    qu'on    nomme  aujourd'hui  Nkarie ,  &    qui   eft 

l'ancienne   Icarie  ;  ies  files   y  font  la  récompenfe  de  ceux 

qui  relient  le  plus  long- temps  au  fond  de  l'eau  ,  &  dont  la 

pêche   eil  la  plus  heureufe.   Cet  ufage  vien^de  ce  que  les 

Dki  duComm.  habitans  de  cette  îie ,  pour  acquitter  ie  tribut  qu'ils  font  tenus 

«« mor éponge,  de  payer  au  Grand-Seigneur,  doivent  fournir  une  certaine 

f^'f'/"  '^''''°'  quantité  de  cette  produélion  marine. 

ce  L^eir.ery.  1  i  \         \        .  n  •  r     r 

,,    .       .       Onpien  eft  entré  dans  des  détads  circonltancies  lur   cette 

Upytan,    de  il  /-        i  i  ■    n 

r^cmne.iv,  efpèce  dépêche,  &;  lur  les  dangers  qui  1  accompagnent. 
edcakon.  y^^  Piougeurs  étolcnt  auffi  employés  à  tirer  du  Ibnd  de  la  * 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.         (jp 

mer  un  grand  nombre  de  productions  de  différentes  efpcces 

qui  entroient  dans  le  commerce.  Thcophrafte  nous  apprend     Salm.  ex-rdr, 

qu'ils   V   alioient  chercher   une    forte    de  fucus   ou    d'algue  P^''-P-"'t<^* 

marine ,  qui  lèrvoit  ù  teindre  les  étoffes  en  rouge  :  on  en 

pèchoit  beaucoup  dans  le  voifmage  de  Crète  ;   on  donnoit 

la  préférence  à  celle  qui  fe  recueilloit  lur  les  rochers   de  la 

partie  fêptentrionale  de  cette  île. 

11  y  avoit  fur  les  côtes  de  Calcédoine,   une  île  nommée 
Démonèfe ,  où  des  Plongeurs  étoient  employés  à  exploiter  À  Rid.  Bfnik!» 
une  mine  de  cuivre  qui  fe  trouvoit  fous  l'eau.  La  pcche  des  ^'"°'";  ^''^^""' 
petits  coquillages  qui  produiient  la  pourpre ,   le  lailoit  aum  w-/.' 
par  le  moyen    des    Plongeiu-s.    Enfin ,    ies   Naturaiifles  Jes 
employoient  pour  aller   au  fond  des  eaux  leur  chercher  des 
poilfons ,  des  coquillages ,  &  d'autres  fubltances  marines  dont 
ils    dehroient   étudier    la    nature.    Lorlqu'Alexandre   voulut 
qu'Ariltote  composât  fon   grand  Ouvrage  lur  les  animaux, 
il  lui  alfigna  un  certain  nombre  de  Plongeurs   qui   avoient 
ordre  de  lui  fournir  toutes  les  curiofités  naturelles  qui  ne  fe 
trouvent  que  dans  le  fein  de  la  mer.    Théophrafle  rapporte 
dans  lès  Ouvrages  plufieurs  fingularités  lur  les  plantes  marines , 
dont  il  avoue  devoir  la  connoilîànce  à  des  Plongeurs. 

Ceux  qui  s'occupoient  de  la  pcche  des  huîtres  étoient  LLJ.  xvr, 
déjà  fort  connus  du  temps  d'Homère  :  ce  Pocte  en  fait  men-  ^•74'  (^/""^ 
tion  lorlqu'il  décrit  le  combat  de  Patrocle  &  d'Heélor. 

Les  perles  ont  toujours  été   regardées   par   les  Anciens, 
comme  une  des  plus  précieufes  produélions  de  la  Nature; 
non-leulement  elles  faifoient  partie  de  la  parure  des  riches, 
mais  par  un  rafinement  de  luxe  très-ridicule,  on  en  fervoit      P'!'i.  ril.  IX, 
dans  les  repas  comme  un  mets  rare.  Les  plus  belles  perles  le    '  * 

pcchoient  dans  le  fein  Perfique,  &.  aux  environs  de  i'île  de 
Taprobane,  qu'on  croit  être  Ceylan.  Anlan.  Ptrq'l 

Ces   pêcheries  ,    cjui    foutiennent    encore   leur    ancienne  '•""^«^y''*"'» 
réputation  ,  occiipoicnt  un  grand  nombre  de  Plongeurs, 

Philollrate  ,  li  connu  piu"  Ion  goût  pour  le  merveilleux, 
raconte ,  lur  la  manière  dont  le  lailoit  ia  pêche  des  perles 
ddïVi  un  canton  de  la  mer  Indienne  ,   des  particulaiûtés  qui 

N  ij 


^ 


'loo       Histoire  de  l'Acad£mie  Royale 

plwiiiB'ihl.PM'-  ne  dcmentent  point  fou  caracfltre.  «  Ceux,  dit-il,  qui  font 
(oi.iuob'.  „  employés  à  cette  pêche,  defceiideiit  dans  l'eau,  munis  d'une 
»  placjue  de  fer ,  &  d'uil  vafe  rempli  d'un  certain  onguent  ou 
>•  parkim  ;  ils  vont  le  placer  dans  un  endroit  oiJ  ils  voient 
"  beaucoup  de  cette  efpèce  d'huitres  qui  contiennent  les  perles  : 
»  ces  huîtres ,  excitées  par  l'odeur  de  la  drogue  que  répandent 
»  les  Plongeurs,  s'entr'ouvrent ,  &  bientôt  elles  en  (ont  enivrées: 
"  alors  les  Plongeurs  piquent  l'animal  avec  un  ftilet;  il  fort 
»  de  la  bleiïure  une  liqueur  que  ces  hommes  reçoivent  dans 
»  de  petites  cavités  creufées  dans  lépaiflèur  de  la  plaque  de 
»»  1er  qu'ils  portent  avec  eux.  Cette  liqueur  reçue  dans  ces  petits 
inouïes  ,  s'y  durcit  en  forme  de  perles.  » 

Il  n'efl;  pas  néceffaire  d'infifler  (ur  l'abfurdilé  d'un  pareil 

récit;  M.  l'abbé  Ameilhon  obferve  leulement  qu'il  pourroit 

p.mUnaexnc.  j^j^^j^  ^jj-^^.  [|^,^  origine  d'im  ufage  qui ,  comme  le  remarque 

"toi.  :£,  Saumaile,  s'oblerve  dans  les  pays  où  (e  pèchent  les  perles, 

&;qui,   peut-être  fe  pratiquoit  aulli  chez  \^s  Anciens. 

Lorfque  la  récolte  des  perles  efl  faite,  on  les  diftribue  en 
différentes  claffes  ,  fuivant  leur  grofleur.  Pour  abréger  l'opé- 
ration ,  on  les  fait  pafïèr  fucceffivement  par  des  efpèces  de 
tamis  de  cuivre  ,  qui  font  percés  de  trous  de  difïérens 
diamètres. 

11  ne  feroit  pas  étonnant  qu'une  manoeuvre  aufTi  fimple  eût 
été  connue  des  anciens  peuples  de  l'Inde;  il  le  feroit  encore 
rnoins  qu'un  voyageur  peu  intelligent ,  voulant  fe  faire 
înflruire  par  les  gens  du  pays,  de  l'ulàge  de  ces  inflrumens 
deflinés  à  fixer  la  grofTeur  des  perles  ,  eût  mal  entendu  ce 
qu'on  lui  en  diloiî ,  &  qu'il  les  eût  pris  pour  des  moules 
■  propres  à  former  des  perles.  Cette  conjeéture  n'a  rien ,  ce 
femble,  qui  choque  la  vraifemblance;  nos  Voyageurs  modernes 
fourniroient,  s'il  étoit  nécelîàire ,  plus  d'un  objet  de  compa- 
railon  qui  lerviroit  à  la  juftifier. 

En  général ,  les  Anciens  n'ont  eu  que  des  idées  fort 
confufes  fur  la  nature  des  perles  ,  &:  fur  la  manière  dont 
elles  fe  forment.  Il  feroit  auffi  inutile  qu'ennuyeux,  continue 
M.  l'abbé  Ameilhon,   de  recueillir  ici  toutes  les  rêveries 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  ioi 
qu'ils  ont  débitées  fur  cette  matière  :  ce  qu'ils  ont  dit  fur 
l 'emprelfement  avec  lequel  le  luxe  faifoit  rechercher  cette 
production  de  la  mer,  &  iur  ies  dangers  auxquels  s'expoloit 
tous  les  jours  un  grand  nombre  d'hommes  pour  fatisfaire  la 
vanité  de  quelques  riches ,  paroît  beaucoup  plus  raifonnable. 
.Voici  comment  Manilius  entr'autres,  s'eft  expliqué  à  cefujet  : 

«  Il  n'elt  rien,  dit  ce  Poète,  que  l'avidité  du  gain  ne  fafîè    'ManHwsi.V. 
entreprendre   aux  hommes  ;  le  naufrage  même  ell  devenu  "'V^'/^"^* 
lui  nouveau  moyen  de  s'enrichir ,  quajlus  naufragio  petitur  :  ^'^ 
fuuvent  on    tll  obligé  d'aller  chercher  au  fond  des  eaux  le  « 
corps  du  malheureux  Plongeur,  avec  la  proie  dont  il  sert  « 
faili.  » 

Pline  tient  auffi  un  langage  qui  n'efl:  pas  moins  énergique. 
««  Ce  n'efl  point  alfcz,  dit-ii,  en  parlant  des  Plongeurs  employés 
à  la  pcche  des  perles,  ce  n'elt  point  allez  que  iios  femblables  « 
s'expofent  aux  plus  grands  périls  pour  nous  procurer  de  la  «« 
nourriture,  il  faut  encore  qu'ils  les  affrontent  pour  nous  « 
vttir ,  tant  nous  avons  de  plaifir  à  nous  voir  le  corps  tout  « 
cowvert  d'orncmens  qui  font  le  prix  de  la  vie  de  l'homme  1  » 
Parum  ejl ,  tiifi  fjUi  rcfcimiir  peiiadis ,  ct'uim  vepiatmir ,  adcù  « 
pcr  totum  corpus  aniwâ  Iwiuiiiis  quafita  maxime  placent.  » 

Les  pécheurs  de  perles  couroient  de  grands  rilques,  fur-tout 
<ie  la  part  i^L^i  chiens  marins ,  qui  font  fort  communs  dans 
les  endroits  où  fe  fait  cette  pcche.  On  iuppolbit  alors  que 
ces  animaux  avoient  une  affeélion  particulière  pour  les  perles, 
6c  que  celles-ci  conduites  par  une  forte  d'inftincl ,  fe  réfu- 
gioient  auprès  des  requins ,  pour  échapper  aux  recherches 
des  pécheurs. 

Cédrénus ,  qui  étoit  aufîî  mauvais  naturalifte  que  crédule     CtJren.  1. 1, 
hiflorien  ,   rapporte  à  ce  fujet  une  hifloire  dont  on  efl  fort  ^A^'-*^-^,.*^-^-'''^' 
tloignc  de  garantir  la  vente,  oc  qu  il  faut  lire  dans  l'ouvrage  /V^/.yi-/. 
même  de  ce  Moine.        ^_ 

Quoi  qu'il  en  luit,  la  pcche  des  perles  palToit  communé- 
ment pour  cire  fi  dangereufe ,  que  dans  certains  pays  ,  on 
condamnoit  à  ce  travail  les  gens  qui  avoient  mérité  la  mort; 
t'tfl  ce  qui,  fuivant  l'auteur  du  Périple  de  la  mer  Érythrce ,  ,;.^j£^S{ 


102.        Histoire  de  l'Académie  Royale 

le  praliqiioit  clans  un  pays  fitué   fur  le   promonioire  Je  Ja 

prefqu'île  de  l'Inde  appelé  Komar,  dans  lequel  les  Géographes 

CeVams.t.ll,  reconnoilibut  le  cap  Comorin.  On  lait  qu'il  le  pcche  encore 

V-  7i-i-'         dans  ce  lieu  de  très-belles  perles. 

Le  requin  n'étoit  pas  le  lëul  animal  que  les  Plongeurs 
eud'ent  à  craindre,  ils  avoient  encore,  luivant  Appien  ,  un 
autre  ennemi  preique  aufîi  redoutable  dans  le  bœul  marin, 
erpèce  de  raye;  cet  animal,  qui  fe  tient  ordinairement 
couché  fur  la  vafe ,  efl  extrêmement  large;  il  ell  très-avide 
Oi'p'tfx.l  II.  de  chair  humaine  :  dès  qu'il  aperçoit ,  dit  Oppien  ,  quelques-uns 

%%'■."'  '^'  ^^  ^^^  hommes  dont  la  profelFion  efl  de  parcourir  les  profon- 
deurs de  la  mer ,  il  s'élève  promptement  au-defllis  de  lui ,  le 
fuit  par-tout  où  il  va,  &  relie  ainfi  fufpendu  fur  fa  tête;  le 
Plono-eur  ne  pouvant  pas  lortir  de  l'eau ,  fe  noyé  nécelfairement, 
alors  le  bœuf  marin  en  fait  aifément  fa  proie. 

Les  Plongeurs  s'expofoient  à  ces  dangers,  non-feulement 
pour  aller  chercher  dans  le  fein  de  la  mer  ,  les  richelîès 
qu'elle  produit  naturellement,  mais  encor.e  pour  lui  laire 
reftituer  les  effets  naufragés. 

Lorfque  Xercès  vint  attaquer  la  Grèce  ,  il  y  avoit  dans 
fon  armée  un  certain  Scyllias  qui  paffoit  pour  le  plus  habile 

Herod.  l.  vin.  Plonaeur  de  fon  temps  :  cet  homme  fut  très-utile  aux  Perfes, 

iX'//^-ff  ^P^è^  *■'"  naufrage  qu'ils  effuyèrent  proche  du  mont  Péiius, 

en  retirant  du  fond  des  eaux  une  grande  quantité  d'effets. 

Tif.  -  Lm  Perfée ,  roi  de  Macédoine  ,  ayant  appris  que  les  Romains 

iXLiv.c.x;  avoient  pénétré  dans  fon  pays  par  des  bois  &  des  chemins 
t.llJ,p,6Sp,  .  S,  I       •        ..  1  .A^r    1  T  T'      / 

ia-f.'  impraticables,  crut  devoir  mettre  au  plutôt  les  trelors  en  lurete; 

il  ne  trouva  pas  de  meilleur  expédient  pour  les  fouftraire  à 

l'avidité  de  l'ennemi ,    que   de  les  faire  jeter  dans  la  mer. 

Lorfque  le  danger  fut  pafîe ,   on  chargea  des   Plongeurs  de 

les  retirer   de  f  eau  ;    mais  le  Roi   rougiffant   de  fes  vaines 

terreurs ,  donna  des  ordres  fecrets  pour  laire  mourir  &  ces 

Plongeurs,  &  l'Officier  qui  les  avoit  mis  à  l'ouvrage  :  il  les 

traita  ainfi ,  dit  Tite-Live,  pour  n'avoir  point  de  témoins 

de  fa  honte. 

Enfin,    la  loi   Rhodia  liiit   mention   de    Plongeurs  qui 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  103 
fervoient  à  retirer  du  fond  des  eaux  les  marchandifes 
naufragées. 

11  y  avoit  aiiïïl  des  Plongeurs  attaches  au  fervice  des  flottes  ; 
îeur  Ibncflion,  dans  les  combats  de  mer,  éloit  de  viliter  les 
bâtiniens  qui  avoient  reçu  quelque  coup  dangereux  dans  les 
œuvres  vives  ,  &  de  remédier  au  mai  en  boucliant  ies 
ouvertures  avec  des  matières  propres  à  cet  ufage. 

Quand  une  flotte  fe  difpoloit  à  afîîéger  une  Ville ,  elle 
envoyoit  des  Plongeurs  à  la  découverte,  pour  reconnoître 
fi  ies  ennemis  n'en  avoient  pas  rendu  l'abord  dilîicile  par 
quelque  flratagème. 

Lorfque  les  Athéniens  firent  le  fiége  de  Syracufe,  la  dix-  Thucu{.i,vil. 
neuvième  année  de  la  guerre  du  Péloponnèlë ,  ils  eurent 
recours  à  des  Plongeurs  qui  allèrent  ruiner  une  eflacade  que 
îes  Syracufains  avoient  faite  dans  la  mer,  pour  mettre  en 
fureté  leurs  propres  vaifl'eaux.  Ces  mêmes  hommes  travail- 
lèrent auffi  à  arracher  des  pieux  que  les  afTiégés  avoient 
plantés  à  fleur  d'eau ,  pour  faire  échouer  les  navires  Athé- 
niens qui  auroient  tenté  d'approcher  de  leur  port.  Cette 
dernière  opération  donna  beaucoup  de  peine  aux  Plongeurs, 
qui  en  furent  bien  récompenfés. 

Les  Plongeurs  fervoient  aufli  à  ravitailler  àçs  Villes 
afllérrées ,  en  y  introduiliint  fecrètement  <\es  munitions  de 
bouche. 

Les  Athéniens  étant  venus  mettre  le  fiége  devant  Pife,  Thuc^lllV, 
port  de  la  Meflenie ,   les  Lacédémonicns  qui   défcndoient 
cette  ville  fe  trouvèrent  fort  incommodés  par  le  défaut  de 
provifions;  ils  auroient  été  expofés  à  fouffrir  encore  beaucoup 
plus  de  la  diletlc  fins  le  fecours  des  Plongeurs ,  qui  paiibient 
de  la  cûle  dans  l'ile  vis-à-vis  du  port,  en  nagea.. i  iou.^  l'eau, 
&:  en  traînant  après  eux    Aes   peaux   de  boucs  remplies  de  ^  xl',',,',  '  ' 
graine  de  lin  pilée  &.  de  graine  de  pavot  prepurée  avec  du 
miel ,  efpcce  tie  nourriture  dont  les  habitans  de  ce  pa\s  ont  ' 
conlervé  ,  jufqu'à  préfcnt,   l'ulage. 

Lorfqu'une  Ville  fituée  fur  uuq  rivière,  ou  fur  le  bord  de 
la  mer ,  étoii  afliégée  ,  on  avoit  recours  ri  des  Plongeurs  pour 


'104       Histoire  de  l'Académie  Royale 

donner  des  avis  aux  habitans ,  comme  ceux-ci  s'en  fervoîcnl 

pour  ijiflruire  leurs  allies  de  l'état   où  fe  trou  voit  la  Place. 

Pendant  la  guerre  du  lecond  Triumvirat  ,  Hirtius  & 
06tavien  s'approchèrent  de  Modcne  pour  la  lècourir  contre 
Antoine  qui  en  faiiôit  le  fiégc.  Uecimus  Brutus,  qui  com- 
' Front.  Jlraiag.  jyiandoit  daus  la  Ville ,  entretint  avec  ces  dçiw  Gcncraux 
><^-^"  •  ^ç^  correfpondances  p:u'  le  moyen  des  Plongeurs  qui ,  nageant 
entre  deux  eaux ,  pcnétroient  dans  la  ville  &  en  fortoient  à 
la  faveur  de  la  petite  rivière  appelée  Scultenna  ,  aujourd'hui 
ie  Panaro  ;  ils  portoient  leurs  dépêches  gravées  fur  une  lame 
de  plomb  très-mince  qu'on  leur  attachoit  au  bras;  mais  les 
affiégeans  stw  aperçurent  &  étendirent  dans  la  rivière  un 
filet  qui  ferma  le  pafTage  aux  Plongeurs  ;  ce  qui  obligea 
Hirtius  &  Odavien  d'avoir  recours ,  pour  faire  leurs  mefîkges, 
à  des  pigeons  qui  étoient  dreffés  à  cet  exercice. 

Dans  la  guerre  contre  Antoine,  Brutus  le  fervit  aulfi  de 

"kfanh.Marc,  f^[ets  pour  empêcher  les  habitans  de  Xanthe  en  Lycie,  de 

fortir  de  leur  vnle ,  en  nageant  ious  1  eau ,  par  la  rivicre  qui 

en  baignoit  les  murs  ;  dès  qu'un  Xanthien  venoit  s'y  prendre, 

on  en  étoit  averti  par  des  fonnettes  placées   au  haut  de  ces 

filets. 

'Afp.dtBdlU      Scipion  ,  au  fiége  de  Numance ,  fit  mettre  entravers  du 

HiJi'an.  tom.l,  fleuvc  Durius ,  des  poutres  armées  de  crochets,  de   pointes 

^hJf/Àiijlcrd.  &  de  fers  tranchans,  pour  empêcher  les  Plongeurs  d'entrer 

"^/*»  dans  la  Ville  ou  d'en  fortir.    Ces  poutres   étoient    difpofées 

de  manière  que  le  courant  de  l'eau  pût  les  fiire  tourner  fur 

elles-mêmes ,    de  forte  que  perfonne   n'eût  ofé  palfer  fans 

courir  les  rifques  d'être  mis  en  pièces. 

Les  affiégés  employoient  auffi  de  leur  côté  àçs  Plongeurs  jj 
foit  pour  détruire  les  travaux  des  affiégeans,  foit  pour  mettre 
ie  défordre  dans  leurs  flottes. 

Au   fiége  de  Tyr,  entrepris  par  Alexandre,  les  Tyricns 

.  en.voyèrent  des  Plongeurs  qui ,  fe  jetant  dans  l'eau  ,  hors  de 

la  vue  des  ennemis,  parvenoient ,  fans  être  aperçus,  jufqu'à 

la  digue  que  les  Macédoniens  élevoient  pour  joindre  la  ville 

à  la  terre-fernie;  avec  de  longues  faux  ils  tiroient  à  eux  les 

branches 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  105 
branches  &  les  troncs  d'arbres  dont  la  digue  e'toit  entrelacée, 
ce  qui  entrainoit  la  chute  des  autres  matériaux ,  &  prcparoit 
par  une  fuite  nécelîaire ,  la  deftruction  de  tout  l'ouvrage. 

De  pareils  Plongeurs  fervirent  utilement  les  Byzantins  au 
fît'ge  mémorable  qu'ils  fbutinrent  pendant  trois  ans,  en  faveur 
de  Pefcennius  Niger  ,   contre  l'empereur   Septime- Sévère.     D!onCaff,ur, 
Ces  Plongeurs,  en  fe  gliffant  fous  l'eau,  venoient  couper  les  ^'si^tfo^^^'  "* 
cordages  qui  tenoient  à  l'ancre  les  vailfeaux   àçs  aflléweans, 
&L  y  attachoient  des  cordes  avec  lefquelles  ils  ie  faifoient 
fuivre    des  \ai(ieaux   ennemis.    «  C'étoit  un  fjieclacle  alfez 
iîngiilier,  ajoute  Dion  Callius,  qui  rapporte  ce  fait,  de  voir  « 
ces  bâtimens  aller,  lans  le  lècours  ni  de  voiles  ni  de  rames,  « 
&:  comme  par  l'effet  d'une  forte  d'enchantement,  fe  rendre  « 
dans  le  port  de  Byzance.  » 

L'expérience  que  les  Romains  avoîent  faite ,  dans  plus 
d'une  occafion  ,  des  fervices  que  la  Patrie  pouvoit  retirer  de 
l'art  du  Plongeur,  [es  engagea  à  favorilër  d'une  manière 
particulière  ceux  qui  exerçoient  cette  profenion;  les  Plongeurs 
compofoient,  à  Rome,  une  compagnie  alîéz  nombreule,  qui 
avoit  ks  (tatuts  &  ks  règlemens  :  elle  étoit  fous  la  proteèlion 
d'un  citoyen  diftingué ,  comme  nous  l'apprennent  deux 
jnicriptions  qui  le  trouvent  dans  Gruter;  ces  infcriptions 
font  des  monumens  de  recoimoifîance  conlacrés  par  les 
Pêcheurs  &  les  Plongeurs ,  à  la  mé;noire  de  deux  de  leurs 
protcdeurs ,  d'après  un  décret  de  i'or<.ire  ou  corps  des  Pécheurs 
&  des  Plongeurs,  Dccrcto  ordinis ,  corporis  Pifcatorum  à' 
Uriiuitoniiu. 

Après  avoir  détaillé  les  diverfes  efpèces  de  fervices  qu'on 
retiroit  des  Plongeurs  chez  les  Anciens,  M.  l'abbé  Ameilhon 
fait  comioîlre,  dans  un  fécond  article,  julqu'où  ces  hommes 
utiles  portèrent  la  perfedion  de  leur  art. 

II.   Kitlore  de  Charax,  qui  vivoit  lôus  Ptolémée  ,  fils  de      Sj^n^t. 
Lagus,  dit  que  les  Plongeurs  deicendoient  quelquefois  dans ''""-''' 
ia  mer,  pour  pécher  des  perles,  à  une  profondeur  de  vincrt 
orgyes,  c'efl-à-dire,  de  vingt  bradés;  car  l'orgye,  qui  étoit  la 
inclure  maritime  des  Anciens,  répotidoit  à  une  de  nos brallcs, 
Htjl.  Tome  XL.  O 


io<^        Histoire  de  l'Académie  Royale 
On  voit,  pour  le  remarquer  en  paiïant ,   que   nous   avons 
confervc   l'ancien    ufage    clans    la    manière    de    mefùrer    la 
profondeur  de  la  mer. 

11  paroît,  par  le  pafîage  d'ifidore ,  que  les  Plongeurs  ne 

pénctroient  guère  dans  le  lein  de  la  mer  au-delà  de  vingt  bralîës. 

'Cw/dw,  </f /Vf.  Cependant  ,    Oppion    allure   qu'il  s'cfl  trouvé  des  hommes 

ll.v.Sz-S^.  qi^ii  y  lont  defcendus  à  une  profondeur  de  trois  cents  orgyes. 

Voy.kP.Fomn.      ^'^  ^^"  Plongeur  peut  demeurer  communément  au  fond 

dans  fou  Hy-  de  l'eau  ,  l'elpace  d'un  quart  d'heure  ;  il  en  efl  même  ciui  y 

^^!)f'^'^'^/^' relient  pendant   une  demi -heure,  &  quelques   Voyageurs 

affurent  qu'il  le  trouve,  dans  les  Indes,    des  Plongeurs  qui 

fe  font  fait  une  habitude  de  refier  fous  l'eau  pendant  une 

heure  entière. 

Je  n'ai  point  trouvé ,  dit  M.  l'abbé  Ameilhon  ,  dans  les 
ouvrages  des  Anciens ,  la  mefure  fixe  du  temps  qu'un  habile 
Plongeur  pouvoit  être  fous  l'eau  fans  avoir  befoin  derefpirer; 
mais  la  plupart  des  faits  que  j'ai  rapportés ,  donnent  lieu  de 
croire,  fur-tout  fi  on  a  égard  aux  circonftances  qui  les 
accompagnent ,  que  ces  hommes  dévoient  y  faire  un  fcjour 
Pf  7w, /. /V,  conlidérable  :  tels  font  ceux  dont  parle  Sénèque  ,  didicerunt 
alii  in  immeiifam  altitiidiiiem  mergi ,  &  fine  ullâ  refpirandi  vie 


r,  XII, 


e 


perpeti  maria.  Les  Plongeurs  dont  fe  fervirent  Antoine  & 
Clcopâtre,  pour  fe  furprendre  mutuellement,  vont  nous  en 
donner  un  nouvel  exemple.  Voici  comment  Plutarque  rap- 
porte cette  hifloire  ,  que  tout  le  monde  lait,  mais  que  je  fuis 
cependant  obligé  de  rappeler  ici. 
Aaimli!''  ^"^      "  Antoine  pêchoit   quelquefois   à  la  ligne  avec  la  belle 
»  Clcopâtre  ;  comme  il  arrivoit  fouvent  qu'il  ne  pouvoit  rien 
«prendre,   fon  amour-propre  en  étoit  d'autant  plus  mortifié, 
3>  que  fon  Amante  étoit  préfente  :  voulant  réparer ,  à  quelque 
«prix  que  ce  fut,    fon  honneur  qu'il  croyoit  compromis,  if 
»  indique  une  pêche  pour  un  certain  jour  :  il  avoit  ordonné 
»  fècrettement  à  des  Plongeurs  de  venir,  fous  l'eau,   attacher 
).  à  l'hameçon   de  fa   ligne ,    des  poilibns  qu'ils  auroient  pris 
«auparavant.  Le  flratagème  réuffit,  ou  parut  réulfir  comme  iî 
>•  le  defiroit;  Antoine  tira  plufieurs  fois  cle  fuite  fa  ligne  chargée 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  107 
'de  poilTons.  Clcopàtre  s'étoit  aperçue  de  i'aililice  ,  mais  ce 
elle  dillimuia;  elle  affecta  même  de  louer  Antohie  fur  ion  « 
adrelîë  pour  la  pêche  ;  dans  fon  particulier  ,  elle  le  promit  « 
bien  de  le  punir  de  la  rufe  ;  elle  annonce  pour  le  lendemain  « 
une  nouvelle  partie  de  pêche ,  à  laquelle  de\  oit  affilier  toute  « 
fa  Cour.  Clcopàtre  fait  chercher  un  Plongeur  encore  plus  .. 
habile  «Se  plus  diligent  que  ceux  du  Triumvir,  &  lui  donne  « 
ordre  de  venir  attacher  à  la  ligne  d'Antoine ,  un  poiffon  lalé,  « 
Antoine  qui  lent  que  fa  ligne  eff  chargée  ,  la  tire  auffi-tôt  « 
avec  empreffement.  11  eff  aifé  d'imaginer  combien  il  fut  dé-  « 
concerté  en  voyant  la  prife  qu'il  avoit  laite,  &  les  éclats  de  « 
rire  qu'excita  dans  toute  l'allèmblée  une  pareille  aventure.  » 

Les  Plongeurs  qu'Antoine  &.  Cléopàtre  mirent  en  œuvre 
dans  cette  occalion  ,  ne  purent  certainement  exécuter  leur 
commiffion  fins  relier  un  temps  confidérable  fous  l'eau;  mais 
rien  n'approche  du  léjour  qu'y  fît  ce  Scyllias ,  dont  ii  a  été 
dtjàqueltion  plus  haut,  fi  on  peut  cependant  ajouter  foi  à  fon 
hii'loire.  Cet  homme ,  qui  fervoit  dans  l'armée  de  Xerxès , 
&.  qui  lui  avoit  été  lort  utile  dans  le  naufrage  que  fa  flotte 
cffuya  vers  le  promontoire  Pélion ,  méditoit  depuis  long- 
temps le  delîeiii  d'abandonner  le  parti  des  Perfes ,  pour  palier  H/rU  /.  W/, 
dans  celui  des  Grecs  :  il  prit  tout-à-coup  la  réfolution  de  fe  "'"""'^"'"•■ 
j/£ler,  aux  Aphctes,  dans  la  mer,  5c  il  ne  fortit  de  deffous 
t'eau  que  lorfqu'il  fut  arrivé  à  Artémifion  ;  de  forte  qu'il 
fît,  en  nageant  lous  l'eau,  un  trajet  d'environ  quatre -vingt 
flades ,  ce  qui  leroit ,  en  rédiu'lant  les  Itades  à  la  plus  petite 
melure  polhble ,  plus  de  trois  petites  lieues. 

Hérodote  trouve  ce  lait  li  extraordinaire ,  que  malgré  ce 
penchant  qu'on  lui  fuppole  pour  le  merveilleux,  il  ne  balance 
pas  à  le  mettre  au  nombre  des  fables. 

Paulanias  parle  auffi  de  ce  célèbre  Plongeur  qu'il  nomme     Fj-^fun./.Xt 
Scyllis,  &  de  Cyana  la  lille,  que  cet  homme  avoit  inltruite  F-^-f'-^fJ* 
dans  fon  art,  &  qui  defcendoit  lans  aucune  crainte  dans  les 
endroits  les  plus  profonds  de  la  mer. 

Le  même  Autt-ur  dit,  que  la  flotte  de  Xcrxcs  avant  été 
cflaillie  piir  une  lurieuie  tempête  auprès  du   mont  Ptlion  , 

O  i/ 


io8        Histoire  de  l'Académie  Royale 
Scyliis  &  fa   fille  fe   glifscrent   fous   l'eau  &  coupèrent  les 
cahies  qui  fervoient  à  retenir  les  vaifTeaux  des  Perles,  ce  qui 
caulà  la  perte  d'un  grand  nombre  de  trirèmes. 

On  voit ,  par  ce  récit ,  que  Paulànias  diffère  d'Hcrodote. 
Suivant  ce  dernier  ,  Scyllias  fut  fort  utile  aux  Perfes  dans 
leur  naufrage,  bien  loin  de  leur  nuire ,  comme  le  dit  Puulanias. 
Alais  n'y  auroit-il  pas  moyen  de  concilier  ces  deux  Auteurs, 
en  difant  que  Scyllias ,  qui  ctoit  fi  bien  difpofé  en  faveur  des 
Grecs,  profita  de  la  conliance  qu'avoient  en  lui  les  Perfes, 
pour  rendre  lervice  à  fes  compatriotes,  &  que,  feignant  de 
prêter  le  lècours  de  ion  art  à  la  Hotte  de  Xerxès ,  il  ne 
fervit ,  au  contraire ,  qu'à  y  augmenter  le  défordre.  Ce  fut 
peut-être  là  le  motif  qui  le  détermina  à  prendre  la  fuite  û 
précipitamment;  il  craignit  d'être  puni  fi  ion  artifice  venoit  à 
£tre  découvert.  Ce  pourroit  bien  être  ime  de  ces  circonftances 
qu'Hérodote  a  jugé  à  propos  de  fupprimer  en  faifant  l'hiiloire 
de  Scyllias;  car  il  omet,  dit-il,  fur  cet  hornme ,  bien  des 
chofes ,  dont  les  unes  étoient  vraies ,  &  les  autres  reifem- 
bloient  à  des  menfonges;  par  exemple,  il  ne  parle  pas  de 
Cyana;  cependant  Paufanias  dit,  que  les  Amphyélyons 
ordonnèrent  qu'en  reconnoiifance  du  fervice  fignalé  que  Scyliis 
&  fa  fille  avoient  rendu  à  la  Patrie ,  on  leur  érigeroit  à  chacun 
une  itatue,  qui  feroit  placée  dans  le  temple  d'Apollon,  à 
Delphes.  Paulànias  fembie  aiiurer  avoir  vu  celle  du  père  dans  ce 
même  temple  ;  quant  à  la  flatue  de  la  fille ,  il  dit  qu'elle  avoit 
été  enlevée  de  Delphes  &  tranfportée  à  Rome  par  ordre  de 
Néron.  Il  finit  fon  récit  en  remarquant  que  les  filles  peuvent 
defcendre  au  fond  de  la  mer  fans  courir  aucun  rifque,  pourvu 
qu'elles  aient  confervé  leur  virginité  pure  &  ians  tache. 
Quoique  Paufanias  ne  nous  apprenne  pas  où  s'opéroit  cette 
efpèce  de  prodige ,  il  y  a  apparence  que  c'étoit  à  Delphes  , 
puiiqu'il  s'opéroit  en  mémoire  de  la  fille  de  Scyllias.  Les  filles 
de  Rome  jouirent  elles  aufîî  du  même  privilège,  lorfque  la 
ftatue  de  Cyana  eut  été  tranfportée  dai.s  cette  ville î 

Cette  tradition  populaire ,  &  les  monumens  érigés  en 
l'honneur  de  Scyliis  &.  de  Cyana,  ibiit  une  preuve  iucoirteitabiQ 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  lop 
qu'il  a  exifté  dans  la  Grèce,  un  homme  qui  s'eft  rendu  célèbre 
dans  l'art  de  plonger.  Cependant  je  ne  crois  pas,  dit  M.  l'abbé 
Ameilhon  ,  qu'ils  puifFent  fuffire  pour  dillîper  les  doutes 
qu'Hérodote  jette  fur  ce  qu'on  racontoit  du  trajet  que  fit 
Scyliias  fous  l'eau  ,  depuis  les  Aphètes  julqu'à  Artémifion. 
D'ailleurs ,  le  filence  que  Paulànias  garde  fur  un  tait  audi 
extraordinaire ,  ne  permet  guère  d'en  garantir  la  certitude , 
quoiqu'il  la  rigueur  il  ne  paroilfe  pas  ablolument  impollibie. 
Scyliias  pouvoit  reffembler  à  ce  Sicilien  célèbre  dont  le 
P.  Kircher  fait  mention  dans  ion  Monde  foiiterrei/i  ;  cet 
homme ,  dès  fa  jeunelfe ,  s'étoit  fi  bien  accoutumé  à  vivre 
dans  l'eau,  qu'il  ne  le  trouvoit ,  pour  ainfi  dire,  à  Ton  aile, 
que  loriqu'il  étoit  dans  cet  élément  ;  il  alluroit  même  qu'il 
n'auroit  pu  vivre  long-temps  hors  de  l'eau  ,  comme  s'il  eût 
été  de  la  nature  des  amphibies.  Cepe:idant  celte  faculté  lui 
devint  funelle  ;  étant  un  jour  delcendu  au  fond  de  la  mer, 
dans  le  détroit  de  Melllne  ,  pour  en  retirer  une  coupe  d'or 
que  le  roi  de  Sicile  y  avoit  jetée,  il  ne  revint  plus. 

Il  y  a  toute  apparence  que  ces  Dieux  marins  célébrés  par 
les  anciens  Poètes,  n'étoient  que  d'habiles  Plongeurs  qui,  fem- 
blables  à  ce  Sicilien  dont  on  vient  de  parler,  vivoient  plus 
volontiers  dans  les  eaux  que  fur  la  terre ,  &:  qui  le  jouoient 
de  la  limplicilé  des  premiers  peuples.  Glaucus  ,  comme  le 
remarque  Athénée,  étoit  originairement  un  habile  Pécheur; 
la  fable  flippole  qu'il  étoit  aimé  de  Circé ,  mais  qu'il  Va 
méprifa,  parce  que,  de  fbn  côté,  il  avoit  conçu  une  violente 
paillon  pour  Scyiia.  Circé,  irritée  de  cet  outrage,  changea 
Scylla  en  monlire  marin,  tk  ht  prendre  à  Glaucus  un  breu- 
vage empoilonné.  Glaucus  avoit  remarqué  que  des  poillbns 
prelque  morts  ,  après  avoir  mangé  de  certaines  herbes,  étoient, 
pour  ainli  dire ,  revenus  à  la  vie  ,  &:  lui  avoient  enluite  échappé 
en  le  jetant  dans  l'eau  ;  il  crut  trouver  dans  ces  mêmes  herbes, 
un  remède  contre  le  poifon  que  Circé  lui  avoit  doiuic  :  à 
peine  en  eut-il  goûté ,  qu'il  lé  précipita  au  fond  de  la  mer, 
&.  lut  changé  en  Dieu  marin. 

Qu'on  réduile  celle  hilloirc  au  feus  naturel,  dit  M.  l'abbé 


iio  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Ameilhon  ,  qu'on  la  dépouille  du  voile  de  la  fable  dont  elle  efï 
revêtue,  on  ne  verra  plus  dans  Glau  us,  qui  incpriloil  Circé 
pour  s'attacher  à  Scylla,  qu'un  homme  qui  quittoii  louvenl  le 
rivacre  d'Italie  qu'habiioit  Circc,  pour  le  plonger  dans  cet 
endroit  de  la  mer  où  fè  trouve  le  gouHre  de  iicylla.  Comme  ce 
parage  palloit  pour  être  très -dangereux  chez,  les  Anciens,  on  ne 
pou  voit  voir  lans  admiration  un  liomme  y  plonger;  on  regar- 
doit  cette  action  hardie  comme  quelque  chofe  de  lurnaturel. 
Peut-être  Glaucus  eut-il  le  même  lort  que  le  Plongeur  Sicilien, 
dont  on  a  rapporte  l'hifloire  ,  c'elt-à-dire,  qu  il  périt  dans  ce 
gouffre;  comme  on  ne  le  vit  plus  reparoiux- ,  on  kippc^la  qu'ii 
étoit  devenu  Dieu  marin,  parce  qu'on  croyoit  pouvoir  regar- 
der comme  tel  un  homme  qui  avoit  paru  ù  f.imiliarifé  avec 
la  mer,  &  qui  en  avoit  été,  en  quelque  forie ,  relpedé. 

Cette  interprétation,  que  M.  l'abbé  Ameilhon  a  cru  devoir 

donner  de  la  fable  de  Glaucus  ,  fe  trouve  auiorilée,  du  moins 

en  partie ,  par  la  manière  dont  Faléphate  raconte  l'hiltoire 

de  ce  prétendu  Dieu;  ce  Grammairien  dii  que  Glaucus  étoit 

un  excellent  Plongeur  ;  que  pour  fe  faire  regarder  comme 

une  Divinité  ,  il  aliembloit  le  peuple  de  Ion  pays  lur  le  rivage 

de  ia  mer,  qu'il  fe  jetoit  du  haut  d'un  rocher  au  milieu  des 

flots,  &  que  nageant  entre  deux  eaux,  il  alloit  aborder  fur, 

quelque  rivage  hors   de  ia  vue  de  fes   compatriotes ,   où  il 

palioit  plulleurs  jours  ;    qu'enluite  il  revenoit   par   la  même 

voie,  &  reparoilîoit  tout-à-coup  en  fortant  de  iamer.  Il  failoit 

accroire,  ajoute  le  même  Auteur,  qu'ii  avoit  vilité  l'empire 

de  Neptune;  qu'il  avoit  converfé  avec  les  Nymphes  &  les 

Dieux  marijis   dont  il  racontoit   des   choies  merveilitufes  ; 

mais  ayant  enfin  péri  dans  les  eaux  de  la  mer,   le  peuple 

n'eut  pas   de  peine  à  croire  qu'ii  étoit  devenu   un   Dieu. 

PhUcJlr.  Fcrn.  VhWoûnWe ,   dans  le   tableau  de    Glaucus  le   Pontique,    le 

^i'^' /'■/"'' repréfente  comme   un  Dieu  marin  moitié  homme,  moitié 

ia-loU  poilîon;  celt  amli  que  la  poelie  &  ia  pemture  dépeignent, 

dans   l'antiquité  ,    les  Syrènes  ,  les  Nymphes  ,  les  Tritons, 

Or,  i'on  conçoit  aifément  que  ces  reprélentations  n'étoient 

que  des  embicmes  de  certains  hommes  qui  étoient  fi  liabiies 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  in 
Plongeurs,  qu'ils  fembloient,  en  quelque  forte,  tenir  autant 
de  la  nature  Jes  poilibns  que  de  la  nature  humaine. 

Ce  Triton  dont  pai-Ie  Pline,  qui,  fous  l'empire  de  Tibère,  Pih.Nai.l.lx, 
fut  entendu  jouer  de  la  Hûte  dans  la  mer  de  Lufitanie  ,  n'étoit  ^'  ^'f'  '"^V 
aulfi  probablement  qu'un  habile  Plongeur  qui  avoit  voulu  en    "'    ''"^' 
impoler  aux  habitans  de  ces  rivages. 

Qui  fait ,  ajoute  M.  l'abbé  Ameilhon ,  fi  ce  prétendu 
Triton  n'étoit  pas  quelqu'un  de  ces  acteurs  dont  j'ai  parlé  dans 
le  Mémoire  fur  l'exercice  du  Nageur ,  &  qui  étoient  tlrelfés 
à  reprélènter  les  perloimages  des  Divinités  marines  dans  les 
(pedacles  qu'on  donnoit  lijr  l'eau. 

Pline  dit  avoir  entendu  raconter  à  à^s  chevaliers  Romains  PUn.  Nat.ihidt 
'dignes  de  foi ,  qu'ils  avoient  vu ,  fur  les  côtes  de  Cadiz ,  un 
homme  marin  monter  pendant  la  nuit  fur  les  chaloupes  &  \ç$ 
barques  qui  y  étoient  en  rade;  que  cet  homme  y  caufoit  du 
défordre  au  point  même  de  les  faire  couler  à  fond.  Y  auroit-il 
de  la  témérité  à  prendre  ce  prétendu  monfh-e  pour  quelque 
Plongeur ,  qui  s'étoit  tait  un  divertilfement  d'etîrayer  l'cqui- 
page  de  ces  bâtimens,  à  peu -prés  comme  il  s'ell  vu  des 
jmpofteurs  qui  ont  trouvé  plailant  de  répajidre  l'alarme  dans 
leur  voKniage  en  contrefaifant  les  revenans  ! 

Le  manège  de  cet  homme  marin,  joint  à  cette  circonftance 
cju'il  étuit  en  tout  fembiable  à  un  homme,  toto  corpore  abjvliita 
fimilitu^ine ,  autorifent  beaucoup  de  pareils  foupçons. 

Un  ajicien  Auteur  rapporte  l'hiftoire  de  deux  monftres 
marins,  qui,  fous  le  régne  de  l'empereur  Maurice,  fe  firent 
voir  dans  le  Nil  avec  une  iorte  d'atiéélation  (a)  :  ils  reflèm- 
bloient  parfaitement ,  l'un  à  un  homme ,  &  l'autre  à  une 
femme.  Ces  prétendus  monftres  marins  pouvoient  bien  être 
un  autre  Scyllias  &:  une  autre  Cyana,  qui  lîrent  illulion  à 
quelques  perlbnnes. 

On  peut,  fuivant  M.  l'abbé  Ameilhon,  porter  à  peu-près 
le  même  jugement  de  ces  hommes  Marins  dont  il  ell  p;u-lé 
dans  les  refilions  des  Voyageurs;  il  n'en  eft  aucun  dont  la 

{aj   L'Auteur  du  Ttliianitd  raportc  ce  fait  y,  jjj,  tout.  JJ,-  AmjhrJum  , 


112       Histoire  de  l'Académie  Royale 
defcription    ne  foit   accompagnce   de   quelque  circoiinance 
fiifpede  ,   &.   qu'un  efpril  qui  le   tient   en  garde  contre  le 
merveilleux ,  ne  trouve  le  moyen  d'expliquer. 

De  ces  hommes  marins ,  les  uns  n'ont  été  vus  que  dans 
i'eau,  &  l'on  fent  combien,  en  pareil  cas  ,  l'imagination 
pouvoit  fe  donner  carrière;  d'autres  ont  été  pris;  mais  dans 
le  nombre  de  ces  derniers ,  il  s'en  trouve  que  l'on  ne  peut 
nier  être  véritablement  des  hommes  :  ils  en  ont  toute  la 
forme,  &c  ce  qui  a  pu  faire  douter  qu'ils  appartinlfent  à  l'ef- 
pèce  humaine,  c'eft  leur  flupidité,  leur  filence,  ou  plutôt, 
l'ignorance  de  leur  langage. 

Suppofons  que  quelques  Sauvages  de  l'Amérique,  en  allant 
fe  baigner  dans  la  mer ,  fuiïent  tombés  dans  les  filets  de 
Pécheurs  Européens ,  feroit-il  étonnant  que  ces  Pécheurs  les 
euffent  pris  pour  des  monftres!  N'a-t-on  pas  trouvé  dans 
ies  fonds  de  ce  vafte  continent ,  des  Nations  chez  qui  les 
traits  de  l'humanité  étoient  fi  équivoques ,  qu'elles  ont  laiiïe 
long-temps  dans  l'incertitude  s'il  falloit  les  rapporter  à  l'efpèce 
humaine! 

Pour  rendre  ceci  encore  plus  fenfible  par  un  exemple  qui 
nous  rapprochera  davantage  de  l'antiquité  ,  qu'il  me  foit 
permis,  continue  M.  l'abbé  Ameilhon,  de  faire  cette  fuppo- 
fition.  Si  ies  Grecs  6c  les  Romains ,  lorfqu  ils  parurent  pour 
la  première  fois  fur  les  côtes  des  Iclhiophages  ,  eulfent 
tendu  des  filets  dans  la  mer  pour  pêcher,  n'auroit-il  pas 
pu/fe  faire  que  quelqu'un  de  ces  Sauvages  qui,  au  rapport 
de  Pline,  couroient  dans  l'eau  après  ies  poilîbns  pour  les 
prendre  à  la  main,  eût  été  pris  lui-même  avec  les  poilfons 
qu'il  auroit  pourfuivisî  Nos  pêcheurs  Grecs  ou  Romains,  en 
voyant  dans  leurs  filets  un  pareil  homme,  dont  la  figure 
n'eût  pas  manqué  de  leur  paroître  extraordinaire,  n'auroient 
nullement  douté  que  ce  ne  fût  un  monflre  marin ,  8c ,  fans 
contredit,  l'Iclhiophage  eût  été  condamné  à  être  poifibn,  & 
à  fervir  en  cette  qualité,  de  fpeélacle  au  peuple.  Voilà, 
félon  M.  l'abbé  Ameilhon  ,  l'hiltoire  de  quelques-uns  de  ces 
Jiommes  Marins,  tant  anciens  que  nouveaux,  dont  il  efi;  fait, 

inentiou 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  113 
mention  dans  les  reLitions  des  Voyageurs;  il  faut  ieulement 
excepter  ceux  qui  avoient  une  relfembiance  marquée  avec 
i'efpèce  humaine  ;  car  perfonne  ne  peut  douter  que  dans  le 
nombre  de  ces  hommes  Marins  fi  vantés  ,  il  ne  s'en  loit 
trouvé  beaucoup  qui  ne  refîèmbloient  à  l'homme  que  comme 
certains  poKFons  relTemblent  aux  quadrupèdes ,  dont  on  a 
jugé  à  propos  de  leur  donner  le  nom.  On  fent  bien  que 
les  hommes  marins  de  cette  dernière  eipèce  ne  méritent  ici 
aucune  attention. 

Mais,  dira-t-on ,  on  en  a  vu  qui  paroifToient  ne  différer 
en  rien  de  I'efpèce  humaine  depuis  la  tcte  jufqu'au-delious 
de  la  ceinture,  ôc  dont  le  rcde  du  corps  fe  terminoit  en 
poilfonî  Or,  fi  la  Nature  a  été  capa  le  de  produire  dans  la 
mer,  des  êtres  qui  refîemblent  de  fi  près  à  l'homme ,  pourquoi , 
avec  quelques  efforts  de  plus,  n'auroit-elle  pas  pu  achever 
ion  ouvrage  ,  &  donner  à  ces  êtres,  ou  à  d'autres  du  même 
genre ,  une  figure  leniblable  dans  toutes  fes  parties ,  à  celle 
de  l'homme. 

L'Auteur  du  Telliamed  fournit  lui-même  la  rcponfê  à  cette 
difîiculté,  en  parlant  d'un  de  ces  prétendus  hommes  marins, 
que  l'on  avoit  cru  d'abord  être  jnoitié  homme  6l  moitié 
poiffon. 

Ce  monflre«  paroiffoit,  dit-il,  dans  l'eau,  être  terminé  en 
poillon  ,  &  avoir  une  queue  partagée  en  deux  :  il  le  trouva  « 
cependant  être  homme  par  le  bas  comme  par  le  haut.  11  elt  « 
aile  d'apercevoir,  continue-t-il ,  le  iujet  de  l'erreur  dans  « 
laquelle  nos  yeux  tombent,  en  vo)ant  vn  homme  droit  dans  « 
la  mer;  il  lufîit  pour  cela  de  faire  attention  que  pour  le  « 
(outenir  élevé  au-deffus  de  1  eau  ,  il  faut  tenir  les  cuiliës  « 
ferrées ,  fe  roidir ,  &  mouvoir  les  pieds  de  bas  en  haut ,  ce  « 
qui,  à  la  vue,  produit  dans  la  partie  intérieure  de  l'homme,  « 
in  figure  d'un  |ioi(îon,  &  d'une  queue  partagée  parla  féparation  « 
dun  des  pieds  à  l'autre.»» 

M.  l'abbé  Ameilhon  adopte  cette  obfcrvalion  ,  qui  efl  vraie 
&,  irès-judicicuie;  l'Auteur  du  1  elliamed  l'a  laite  pour  rappro- 
cher ,  autant  (|u'il  peut,  les  prétendus  homnies  maiins  île  la 
JlijL  Jome  XL.  V 


ii4       HrsTorRE  de  l'Académie  Royale 

nature  Inimaine,  &  pour  donner  par-ià  plus  de  vraifemblance 

à  Ton  ahiurde  lyltème ,  qui  luppole  que  le  genre  humain  eft 

originairement  lorti  du  Tein  des  eaux.  L'Académicien  conclut 

de  cette  parfaite  relFf-mblance ,   que  ces   prétendus   hommes 

marins  étoient  véritablement  des  inaividus  oc  I  efpèce  humaine. 

Mais  comment  des  hommes  ont-ils  pu  (e  trouver  ainfi  au 

milieu  de  la  mer  î  par  quel  moyen  leur  a-t-il  été  polhble  de 

vivre  fous  les  eaux  l   On  a  cité  dans  ce  Mémoire  des  faits^ 

thés  de  l'hilloire   ancienne  ,    qui  luppoienl  au  moins   que 

des  Plongeurs  font  reliés  dans  l'eau   allez  long-temps  pour 

faire  croire  que  c'étoit,  en  quelque  lorte  ,  leur  élément  naturel. 

On  trouve  auffi  de  p  .reils  faits  dans  les  ouvrages  des  modernes. 

Or ,  il  femble  qu'en   bonne  critique ,   on   n'a  droit  de  les 

rejeter  comme  faux ,  qu'autant  qu'on  feroit  en  état  de  prouver 

qu'ils  font  phyfiquement  impoffibles.    Mais   il  eft  démontré 

que  l'on  peut  vivre  fans  refpirer;  les  enfans  dans  le  fein  de 

ia  mère  ne  r  fpirent point,  la  Nature  lupplée  à  la  relpiraiion 

qui  elt  néceiïalre  dans  les  adultes  pour  faire  circuler  le  1  ang,  par 

une  ouverture  qu'elle  a  ménagée  dans  le  cœur  du  fœtus, 

&.  qu'on  appelle  le  trou   ovale  ;  cette  ouverture ,   par   un 

mécanifme  dont  il  faut  voir  la  defcription  dans  les  livres 

d'Anatomie ,  donne  paiïage  au  fang ,  &  fait  qu'il  n'ell  point 

obligé  d'entrer  dans  les  poumons.   Lorfque  l'enfant  eft  né, 

le  fang  dirige  (on  cours  en  fe  filti'ant  à  travers  les  poumons  ; 

dès-lors  le  trou  ovale  devient  inutile  ,   aufîi  fe  referme-t-ii 

infenfiblement  ;  mais  quelquefois  il  fe  rencontre  des   fujets 

chez  qui  il  refîe  toujours  ouvert,  ou  ne  fe  ferme  qu'impar- 

Tellùim.p.2of.  faitement.  C'eft  une  vérité  qui  a  été  démontrée  par  la  diliëc- 
11.' van.  m- 8°    .         ,       ,    r  ,  i>  ■     r  !         I 

tion  de  piufieurs  cadavres  ;  on  1  a  remarquée  fur-tout  dans  les 
Plongeurs  célèbres. 

D'après  cette  obfervation  qui  efl  appuyée  du  témoignage 
des  plus  habiles  Phyfiologiftes,  on  doit  conclure  qu'il  a  pu  fe 
trouver  des  hommes  qui,  à  raifon  d'une  conformation  parti- 
culière, ont  été  capables  de  vivre  long-temps  fous  l'eau.  On 
ajoute  que  de  tels  hommes  ont  dû  fe  rencontrer  louvent 
chez  les  Anciens  ;  l'ufage  où  on  étoit  d'apprendre  à  nager  k 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  115 
tous  les  enfans  dès  l'âge  le  pins  tendre  ,  devoit  entretenir 
&  fortifier  dans  un  plus  grand  nombre  d'individus,  les  diipo- 
fitions  particulières  qu'ils  avoient  reçues  de  la  Nature,  pour 
demeurer  long-temps  Ibus  l'eau  lans  avoir  befoin  de  relpirer. 

Palfons  maintenant  aux  diverfes  prc'cautions  que  les  Plon- 
geurs prenoient  pour  leur  fureté ,  &  aux  moyens  qu'ils  met- 
toient  en  ulage  pour  fe  faciliter  l'exercice  de  leur  art. 

III.  Qppien  nous  apprend  que  les  Plongeurs  étoient  aflu- 
jettis  à  un  certain  régime  ;  ils  obfervoient  de  manger  &  de 
boire  fort  peu,  afin  de  pouvoir  retenir  plus  aifément  leur 
relpiration.  Il  ne  fera  peut-être  pas  inutile  de  remarquer  ici 
que  les  Anciens  avoient  un  exercice  qui  devoit  les  dilpoièr 
à  acquérir  cette  facilité;  cet  exercice,  qui  confiltoit  à  retenir      iiJfJmm, 
fa  relpiration  le  plus  long-temps  qu'il  ttoit  polfible ,  faifoit  aru'^',rLj!kâ 
partie  de  la  Gymnaftique  ,  &  les  Médecins  le  reg;u"doient  l.iu.c.vi. 
comme  falutaire.  Le  fameux  Milon  de  Crotone  s'étoit  fait     Paufan.l.VI, 
une  habitude  de  iufpendrefa  refpiration  ,  de  manière  que  ks  ^/é/^Mol' 
veines  le  gonfloient  jufqu'à  rompre  W^  bandelettes  dont  fa 
tête  &  fa  poitrine  étoient  ceintes. 

On  peut  voir  dans  l'ouvrage  de  Jérôme  Mercurialis  fur  la  ^"°l".'  ^"^^' 
Gymnaltique    des  Anciens ,   les  gravures  de  deux   ftatues 
antiques  qui  reprélentent  des  hommes  dont  la  poitrine  & 
l'eftomac  (ont  dans  un  état  de  gonflement  prodigieux ,  caulc 
par  les  efforts  qu'ils  font  pour  retenir  leur  haleine. 

Lorfque  les  Plongeurs  vouioient  defcendre  dans  l'eau  ,  ils 
prenoient  diverlês  précautions  pour  leur  fureté.  Si  Jious  en     ^Hf'  l  K 
croyons  Élien,  ils  ie  noircilfoient  les  mains  &  la  plante  des  "'  P'"^"^"''- 
pieds  ;  leur  motif  étoit  d'alfoiblir  l'éclat  que  rendent  dans 
i'eau  ces  parties  qui  font  plus  propres  que  toute  autre  à  caule 
de  la  contexture  lilîë  &  lerrée  de  l'épiderme ,  à  rélléchir  les 
rayons  de  lumière ,  ce  qui  alliroit  fur  eux  les  poillons  mal- 
failans;  carc'étoil  un  des  plus  grands  périls  que  les  Plongeurs 
euflènt  à   redouter  dans  l'exercice   de   leur  profellion  :   ils 
n'éloient  rallurés  fur  ce  danger ,    que   lorlqii'ils  avoient  le 
bonheur  d'apercevoir  un  poillon  appelé  Anthias;  ils  s'ima-  Oir» dt rskaU 
ginoicnt  que  par-tout  où  le  trou  voit  cet  animal,  on  ne  devoit 

P   ij 


xi6        Histoire  de  l'Académie  Royale 

'Arjp.  df  awm.  P'is   craindre   d'y    rencontrer   aucun   monftre   marin   :    c'efl; 
hift.  til:  IX.   pourq.ioi  ils  le  nommoient  roiljon  (acre. 

tap.  XXXVI,,  »      „,.'  ..  .1  •  1  I.      I  ,  , 

Pim.nai.i.n        "Ime  dit  c]ii  ils  avoicnt  coutume  de  remplir  leur  bouche 

(ai'.cui.  '  d'huile,  Ôc  cjue  lorfqu'ils  cloient  dans  l'eau  ils  la  rejetoient; 
il  ajoute  que  cette  huile  ainfi  répandue  dans  l'eau  ,  doniioit 
lieu  aux  Plongeurs  de  mieux  voir  :  elle  calmoit  auiïi,  félon 
le  intme  Auteur  ,  l'agitation  à^s  flots ,  omne  (nuire)  oleo 
tranquïUari ,  &  oh  ni  uriimntes  ore  fpargere ,  quoniam  mitiget 
naturam  afperam  lucemquc  Aeportit. 
Plut.  Qi,a(f.       Phitarque ,  dans   Tes  Quellions   Naturelles ,   fait  aufTi   la 

aat.^.^if.fot,  même  obfervation  d'après  Ariflote. 

Les  Plongeurs,  pour  defcendre  plus  facilement  dans  la 
mer  ,  s'armoient  d'un  plomb  qui,  par  fon  poids,  les  entraînoit 
au  fond  des  eaux  ;  fans  ce  moyen  ,  un  homme  ne  pourroit 
jamais  plonger  à  une  certaine  profondeur ,  ni  s'y  fixer,  l'eau 
fajfant  toujours  effort  pour  le  ramener  vers  la  furface  :  c'efl  à 
raifon  de  cet  ufage  que  ion  a  dit  anciennement  phimbiare , 

'J^éia^e,  éiym.  pour  exprimer  l'adion  d'un  homme  qui  defcend  fous  l'eau  , 
&  enfuite  par  le  changement  de  Xi  voyelle  en  j  confonne , 
pîombjare ,  d'où  efl  venu  tout  naturellement  notre  mot 
françois  plonger. 

Les  Plongeurs,  pour  leur  fiiretd,  s'attachoient  autour  des 
reins  une  corde,  dont  le  bout  tenoit  à  la  barque  ou  au  vaifîeau 
d'où  ils  étoient  defcendus  ;  en  tirant  cette  corde ,  ils  averti!^ 
foient  leurs  camarades  qu'il  étoit  temps  de  les  ramener  à  la 
furface  des  eaux.  Malgré  ces  précautions  ,  les  Plongeurs  n'y 
defcendoient  jamais  fans  invoquer  la  protection  des  Dieux, 
à  qui  les  Anciens  attribuoient  l'empire  de  la  mer  ;  c'efl  ce 
qu'on  peut  voir  dans  le  Poème  d'Oppien  fur  la  pêche ,  qu'on 
a  déjà  eu  occafion  de  citer  plus  d'une  fois. 

Les  Plongeurs  mettoient  des  éponges  à  leurs  oreilles  pou?  - 
garantir  ces  parties  de  i'impreflion  de  l'air.  Si  l'on  s'en  rap^ 
porte  à  lAuteur  du  livre  des  pi'oblèmes,  qui  fe  trouve  parmi 
les  Œuvres  d' Ariflote  ,  les  oreilles  àes  Plongeurs  avoient 
beaucoup  à  fouffrir  fous  l'eau  ;  fouvent  même  elles  étoient 
fradurées.  Si  cette  dernière  circonftance  eit  vraie ,  il  faut 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  117 
convenir  que  les  anciens  Plongeurs  dévoient  féjourner  long- 
temps Tous  l'eau  ,  pour  donner  lieu  à  un  pareil  accident. 
Quoi  qu'il  en  loit,  cet  Auteur  fuppofe  le  fait  véritable,  &, 
en  conlcquence  ,  entreprend  de  l'expliquer ,  s'exprimant 
toujours  problématiquement,  félon  Ton  ufage  :  feroit-ce,  dit-il, 
i'eftèt  de  l'air  intérieur  qui ,  retenu  ,  feroit  effort  contre  le 
tympan  de  l'oreille  pour  lortir,  ou  bien  l'efîèt  de  la  preffion 
de  l'eau  qui ,  pelant  fur  cette  membrane ,  la  déchire.  Le 
même  Auteur  fe  demande  enfuite  pourquoi  les  Plongeurs  fe 
découpent  les  oreilles  &  les  narines. 

Je  crois,  dit  M.  l'Abbé  Ameilhon,  qu'il  aurolt  dû  plutôt 
fe  demander  fi  le  fait  éloit  véritable;  car  on  n'imagine  pas, 
à  fon  avis ,  que  les  anciens  Plongeurs  fuflënt  allez  flupides 
pour  louffrir  une  pareille  opération.  Ce  fait  ne  lui  paroît 
pas  plus  vrai  que  ce  qu'on  raconte  des  anciens  Coureurs  qui, 
à  ce  qu'on  prétend  ,  fe  failoient  ôter  la  rate  pour  mieux 
courir.  Cette  dernière  erreur,  qui  fe  trouve  répétée  dans 
bien  des  ouvrages,  ne  viendroii-eile  pas  de  ce  qu'on  a  pris 
à  la  lettre,  une  façon  de  parler  figurée!  Cette  erreur  pourroit 
bien  être  fèmblable  à  celle  de  quelqu'un  qui ,  entendant  dire 
d'un  lâche ,  qu'il  eft  fans  cœur ,  s'imagineroit  etiedivemeiit 
que  cet  homme  ell  privé  de  ce  vifcère. 

Comme  la  lociété  retiroit  de  grands  avantages  de  l'art  des 
Plongeurs,  lindulh'ie  avoit  imaginé  divers  moyens  pour  que 
ces  hommes  pullcnt  relier  fous  l'eau  le  plus  long-temps  qu'il 
feroit  poflible.  Arillote  nous  apprend  que  quelques  Plongeurs  Arlj}.  Je PanU, 
(e  fervoientd'un  inflrument  par  le  moyen  duquel  ils  recevoient  amm.LH,(,vi. 
l'air  extérieur,  ce  qui  leur  procuroit  la  facilité  de  faire  dans 
l'eau  un  allez,  long  léjour. 

Cet  indrument  éloit,  lelon  toute  apparence ,  quelque  tuyau 
ou  cornet  de  cuir  qu'on  attaclioit  à  un  bonnet  qui  couvroit 
la  tête  du  Plongeur  ;  ce  bonnet  étoit  fait  aulïi  de  peau  de 
bêle,  comme  de  peau  d'agneau  ou  de  mouton,  c  elt  de-là 
qu'ell  venu  l'ufage  de  le  lervir  du  mot  otpfÉolwjj  pour  défrgner 
un  Plongeur  :  l'extrémité  du  tuyau /ailapté  à  ce  bonnet 
excédant  la  furface  de  l'eau  ,  coiiduiloit  au  Plongeur  l'air 


fii8  Histoire  de  l'Académie  Royale 
extérieur.  Pour  fe  convaincre  que  telle  efl  l'idée  qu'on  doit 
fe  faire  de  l'inflrunient  qu'Ariflote  a  ici  en  vue  ,  il  fulfit 
d'obferver  qu'il  le  compare  à  la  trompe  de  l'clcpliant ,  dont, 
dit-il,  cet  animal  fe  fert,  lorfqu'il  nage,  pour  relpirer ,  en 
l'élevant  au-defTus  de  i'eau. 

Ce  qui  mérite  encore  plus  d'être  remarqué ,  c'eft  qu'il  eft 
'ProM.  V.     fait  inention    dans   l'ouvrage    àes    Problèmes ,    d'une    autre 
^tilixxxa,    jyjachine  qui  n'eft  point  différente  de  ce  que  nous  appelons 
la  cloche  du  Plo  getir. 

«  Un  moyen,  dit  l'Auteur,  pour  procurer  aux  Plongeurs 
»  la  faculté  de  refpirer,  eft  de  deîcendre  dans  l'eau  une  chau- 
>»  dière  ou  cuve  d'airain  ;  ce  vafe  conferve  l'air  dont  il  eft 
»  rempli  &  l'eau  n'y  entre  pas;  mais  pour  cela,  il  faut  avoir 
I»  foin  de  l'enfoncer  perpendiculairement  «Se  par  force,  car  pour 
peu  qu'il  foit  Incliné ,  tout  l'air  s'en  échappe.  » 

On  ne  peut  s'empêcher  de  recoiinoître  ici  l'ébauche  de 
notre  cloche  du  Plongeur,  que  les  Phyficiens  modernes,  & 
fur-tout  le  célèbre  Halley ,  ont  fi  fort  perfectionnée.  M.  l'abbé 
Ameilhon  croit  devoir  avertir  en  finiffant ,  qu'il  n'eft  pas 
ie  premier  qui  ait  fait  attention  à  ce  paflage;  M.  de  Brémond, 
de  l'Académie  des  Sciences ,  l'indique  dans  une  note  qu'il 
a  eu  occafion  d'ajouter  à  une  lettre  fur  la  cloche  du  Plongeur, 
qui  fe  trouve  dans  les  Tra/ifaâions  philofophiques  pour, 
l'année  17^^' 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       119 


EXAMEN 

D'UNE  OPINION  DE  JACQUES  CODEFROI, 

SUR 

LES  AFFRANCHISSEMENS  DES  ESC  LA  VES, 
qui  fe  faifoient  dans  les  Eglifes. 

L'usage   d'affranchir  dans   les  Églifes,    fut   établi   par 
Conrtantin;  mais  ce  Prince  i'eniprunta-l-il  des  Payens 
pour  le  tranfmeitre  aux  Chrétiens  !   Telle  eft  l'opinion  de 
Jacques  Godefroi ,  adoptée  par  plufieurs  Savans ,  entr'autres 
par  Spanheim  \   Evrard  Oiton  ^  penle ,   au  contraire ,  que     •  ^^/^ot 
chez  les  Grecs  &  les  Romains,  dans  le  temps  qu  ils  étaient  \'r.a!.uîi. 
ulonpé^  dans  les  erreurs  du  paganifme,  les  Atfranchillemens  T.rjaur.  Jurij 
ne  fe  failoient  pas  ordinairement  dans  les  lemples,  ô.  que, 
quand  cet  ufage  auroit  rubfillc,  Conftaniin  n'en  a  point  tiré 
celui  d'artranchir  dans  les  Églifes.  Ce  dernier  lentiment  ert 
celui  qu'embralfe  M.  Bouchaud. 

Ritn  ne  lui  paroil  plus  foible  que  les  raifons  qu'allègue  /am.K©tW. 
en  fa  faveur  Godefroi.  Suidas  parle  d'un  Priiloiophe  cynique 
nomme  Cratcs,  Thébain  ,  qui  ayant  abandonné  lès  biens, 
monta  'é^  iv/2a/*v  ,  ik  déclara  qu'il  s'affianchilToit  lui-mcme; 
mais  CCS  mots  peu\  enl  ne  défi gner  qu'un  lieu  élevé  qutkonque, 
&  l'on  voit  par  la  harangue  d'Elchine  contre  Ctéhphon ,  que, 
chez  les  Athéniens,  les  Elclaves  étoient  proclamés  libres  par 
un  Hérault  monté  fur  la  balè  d'une  colonne,  ou  lur  un  banc 
de  pierre.  Aufîi  Émilius  Portus  rend  les  paroles  de  Suidas 
par  celles-ci ,  in  ediio  fans  loco  ;  &  fallût-il  lei  enlcn.lre  d'un 
autel,  quelle  conféquence  peut- on  tirer  d'un  fait  particulier 
à  un  ulage  général ,  &  d'un  atfranchiliement  phiioiophique 
de  foi-méme  ù  un  véritable  affranchillémenl  î 

il  y  a\oit  dans  le  Latii.m  ,  ppes  de  Ttrracine,  un  Temple  ^A»^^.  r///; 
de  la  dtelle  Féronie,  où,  fuivant  Ser\iui,  les  Aliianchis,     ''"'■^  *' 


'120       Histoire  de  l'Acadi^mie  Royale 

la  tcte  rafée,  recevoient  le  bonnet  de  la  liberté,  aflîs  fur  une 
pierre,  fur  laquelle  étoit  gravée  ce  vers  : 

Benemeriti  fervi  fcdeant ,  furgant  liheri. 

Le  nom  de  celte  Déeffe  protedrice  de  la  liberté  ,   paroît 

'^^^/^f""' fou  vent  fur  les  monumens  ""  de  l'anliquité  :   c'étoit  Junon, 

f.  n?-     .    comme  le  dit  Servius  ,  Juno  virgo  quœ  Feronia  dkehatur^ , 

in  ^Fa'mU  Rom.  &■  AcroH  *^ ,  ancieii  Scholiafte  d'Horace  :  Imc  ejl  Jovis  Aiixuris 

Eri"l  Aru.'       Comme  ce  lieu  étoit  très -fréquenté,  fur-tout  dans  une 

/cA ///,/'■ '^-2 •  certaine  faifon  de  l'année,  ainfi  que  le  témoigne  Strabon  ^, 

jEii.v.79f>'  loit  à  caule  de  la  célébrité  du  Temple  ,   foit  à   caufe    d'un 

' Lib.i.Sai.v.  inai-ché  très-renommé  dans  toute  l'Italie,  on  ne  peut  douter 

'    ^',    ,     que  les   afFranchilfemens  n'y   aient  été  très  -  fréquens  ;    mais 

V.  226.         on  ne  trouve  aucun  veltige  des  cérémonies  qui  s  y  pratiquoient, 

ni  à  Rome,  ni  dans  les  Provinces;  feulement  les  Affranchis, 

/  ^"\  'j\,  Suivant  la  coutume  des  Athéniens  dont  Suidas^  fait  mention  , 

^  TeJyx.^'     changeoient  la  forme  de  leur  chevelure  :  à  demi  rafés  tant 

qu'ils  éloient   dans   l'efclavage ,    ils  prenoient  le   bonnet  à 

l'indant  de  l'affranchiffèment ,  ayant  alors  la  tête  entièrement 

Pfcfdm. IX.  x^Çée.  C'étoit,  comme  l'oblerve  Quintilien  ,  le  fymbole  de 

la  liberté.  Ceux  qui  étoient  affranchis  par  teflament ,  n'éîoient 

affurément  pas  conduits  par  leurs  maîtres  au  Temple  de  la 

Déeffe.  Nous  ne  voyons  pas  non  plus  que  les  maîtres  qui , 

de  leur  vivant  donnoient  la  liberté  à  leurs  Efclaves,  aient 

été   obligés   de  s'y  tranlporter  avec  eux   :    ils  avoient  près 

d'eux  les  Confuls ,  les  Préteurs ,   les  Préfidens  &  les  autres 

Magifh'ats ,  ûpiid  quos  fediila  fervihis  adipifà  poterat  lihenaîem , 

CoH'.T^^dir  félon  l'exprelfion   de  Conflantin.  M.  Bouchaud  ne  nie  pas 

Ltg.  IV.  Cod.^  que  les  Affranchis  ne  vinlfent  par  reconnoiffance  ,   apporter 

m^'^l'''"'^'^''  leur";  offrandes  à  la  déeffe  Féronie,  ou  àTerracine,  ou  dans 

L'.b.  II.  bal.  les  autres  lieux  où  elle  avoit  des  Temples  ;  car,  félon  Ciuvier, 

Ant.  cap.  Il .  gHg  çp  avoit  en  deux  autres  villes  de  l'Italie,  toutes   deux 

''  ^  "'         dans  l'Étrurie  ;  l'une  ,  entre  Luna  &  Pife  ,  l'autre  ,  près  du 

Lih.lll.Aiiii.j.'Yibve.  Denys  d'Halicarnaffe  témoigne  que  les  vœux  adreffés 

'"'  à  la  Déeffe ,  &  le  commerce ,  altiroient  à  Terracine,  de  toutes 

les 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.        121 
les  villes  voifines ,  une  infinité  de  perfonnes.  Siiius  Italicus  ^  ^''^-^-fj^J,; 
a  chanté  les  richefTes  immenfes  accumulées  dans  ce  Temple  '"    ^ 
pendant  un  grand  nombre  d'années.  Dans  une  infcription 
rapportée  par  Gruter  ,    un  Efclave   élève   cinq  autels   à   la  P-^S'^'^"- 
déeflè  Féronie ,  pour  obtenir ,  lans  doute ,   la  liberté  par   fa 
proteélion.  Dans  une  autre  infcription  que  rapporte  Fabretti ,     F'^-4S" 
un  Affranchi  érige  à  la  Déeffe  un  monument  pour  la  remercier 
de  la  liberté  qu'il  a  obtenue. 

Mais  loin  que  Conftantin  ait  rien  emprunté,  à  cet  égard, 
des  Payens ,  il  ne  fit  qu'établir  en  règle  une  pratique  obfervée 
fouvent  par  les  Chrétiens  long-temps  avant  lui.  Cotelier  Noi.wj.a.m 
aperçoit  dans  la  lettre  de  Saint  Ignace  à  Polycarpe  ,  des 
vertiges  de  i'affranchilTement  fait  dans  l'églife.  Les  uns 
fuivoient  cette  pratique  pour  obtenir  la  rémiflîon  de  leurs 
péchés ,  comme  le  montrent  plufieurs  formules  d'affranchiffe- 
ment;  d'autres  ,  par  efprit  de  religion  ;  plufieurs  enfin,  àcaufe  Lit.Il.Ccd. 
du  Baptême  ou  des  Ordres  facrés  que  les  Affranchis  dévoient  £,,i,j[^J^, 
recevoir  :  car  la  cérémonie  du  Baptême  étoit  accompagnée 
de  la  conceffion  de  la  liberté  chez  les  Chrétiens ,  qui ,  félon 
M.  Bouchaud,  avoient  en  cela  imité  les  Juifs;  du  moins, 
le  Rabbin  Moyfe  Maimonide  ,  dans  un  Opufcule  fur  le 
Baptême  des  Enclaves ,  traduit  de  l'Arabe  en  Latin  par  Buxtorf, 
dit  qu'un  efclave  qu'on  tient  d'un  Gentil ,  devient  fon  maître 
fi,  lorfqu'il  cfl  baptifé  .  il  fe  déclare  profélite  ;  déclaration  qui 
n'eft  même  pas  néceffaire  fi  le  Maître  eft  ^\(:k\\\ ,  [ed  eo  ipfo, 
auo  baptifatur ,  liber  fit. 

Chez   les    Chrétiens,    le  Baptême  s'adminiftroit ,   &:  les 
affranchiffemens  fe  faifoient  aux  jours  de  fêle,  fur-tout  dans  '^jJ'J',^;^ 
le  temps  de  Pâques.   D'ailleurs,   dans  le   premier,    comme  irl.viH.Cod. 
dans  les  féconds ,  les  cérémonies  étoient  les  mêmes  :  on  faifoit  '''("■•'■ 
lapu-ouette,   on    recevoit   un  coup  lur  la  )oue ,  on  prenoit  ^^y^^^  ^^„^ 
la  robe  blanche  &:  le  bonnet.  C'étoit ,  d'une  paît  un  affran- 
chilfement  f|Mrituel  ,  &  corporel  de  i'auUe. 

M.   Bouchaud  penfe  que   les   affranchiffemens    dans    les 
cglifes   furent   encore  une  fuite  de   i'efpèce   de   jurididion 
que  les  Évêques  s'attribuèrent  avant  le  règne  de  Conllaniin. 
Hifi.  Tome  XL.  .Q 


122,  Histoire  de  l'Académie  Royale 
/.  Cm;  c,  Conformément  au  confeil  de  l'Apôti  e ,  les  premiers  Chrétiens 
portoient  leurs  conteltations  &  leurs  procès  devant  des  arbitres 
fages  &  éclairés  ;  c'eft  aulîi  dans  les  alîemblées  des  Fidèles 
que  fe  pafîbient  les  aéîes  de  quelque  importance  ;  par  ce 
moyen  ,  l'audience  de  l'Evêque  devint  inleniiblement  une 
elpèce  de  tribunal ,  depuis  fur-tout  que  les  Prélats  s'aflînii- 
ïèrent  aux  Grands- prêtres  des  Juifs,  &:  que  la  célébration 
de  l'office  Divin  fut  inftituée  fur  le  modèle  de  la  liturgie 
Judaïque.  On  fait  que  Paul  de  Samofate  s'arrogeoit  une  auto- 
rité pareille  à  celle  des 'Magiflats  féculiers;  M.  Bouchaud  ne 
doute  pas  que  cet  Evcque,  &  iç:s  femblables,  ne  confirmaffent 
les  affranchiflèmens  faits  dans  l'églife  en  leur  préfence.  A  la 
vérité  ceux  qui  étoient  affianchis  de  cette  manière  n'étoient 
pas  de  meilleure  condition  que  ceux  à  qui  la  liberté  avoit 
été  accordée  en  prclence  d'un  certain  nombre  d'amis.  Ces 
derniers,  avant  la  loi  Junia  Norhana ,  étoient  plutôt  libres 
défait  que  de  droit  :  ils  redevenoient  efclaves  fi  leurs  Maîti'es 
avoient  un  fujet  légitime  de  fè  plaindre  d'eux;  &  même, 
depuis  cette  loi ,  ils  étoient  de  pire  condition  que  les  Affranchis 
fer  v'mdïdam.  Mais  Conflantin ,  pour  rendre  les  affi-anchif- 
femens  plus  faciles  ,  voulut  que ,  quiconque  feroit  affranchi 
par  un  laïc  en  préfence  d'un  Evêque ,  loin  d'être  réduit  à  la 
condition  des  Latins ,  jouît  d'une  entière  liberté ,  &  du  droit 
Lil,J,c.ix,  de  citoyen  Romain.  Sozomène  parle  de  trois  loix  faites  par 
ce  Prince  à  ce  lujet  :  la  première  n'exifte  plus  ;  les  deux 
autres,  qui  fe  trouvent  dans  le  code  de  Jullinien,  parlent 
d'affranchiffement  fait  dans  Xéglife  ,  in  ecckftâ  Catholicâ , 
ou  ïn  grcmio  Ecdefta.  Ce  mot,  que  les  Latins  ont  emprunté 
des  Grecs,  chez  qui  il  fignifioit  une  affemblée  du  peuple  » 
a  été  pris  par  à.^?,  Savans  ,  fuivant  l'acception  moderne  „ 
pour  la  Bafiïiqiie ,  ou  le  lieu  même  dans  lequel  les  Fidèles 
Laaant.  de  s'aflembloiciit.  Il  eft  vrai  qu'on  le  trouve  quelquefois  , 
cxn-AmM.  Ii-'oique  rarement ,  employé  dans  ce  fens  par  des  auteurs 
tpit.  XXIX  ad  Latins  des  premiers  fiècles  de  l'ère  Chrétienne  ;  mais  ceux 
^^Tml/ais  vita  ^^"^  ^'  ^^^  accompagné  dans  les  loix  dont  il  s'agit ,  montrent 
Aureiiuni,        aflëz  qu'il  y  eft  pris  dans  l'acception  qui  alors  étoit  la  plus 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  125 
commune  (a).  D'ailleurs ,  lorfque  la  loi  de  Conftantin  fut 
publiée,  la  periécution  de  Décius  ctoit  récente,  <Sc  comme 
on  avoitfévi  contre  les  Chrétiens  avec  la  plus  grande  cruauté, 
il  n'eft  pas  vraifemblable  qu'il  leur  fût  refté  des  édifices 
publics  deftinés  au  culte  lacré  ;  mais  lorfque  la  piété  de 
Conflantin  eut  érigé  des  Teinples  .  &  eut  même  confacrc 
ceux  des  Payens  au  culte  Chrétien  ,  ce  fut  dans  ces 
Temples  que  fe  pratiquèrent  les  affranchi iïemens  qui ,  félon 
qu'il  étoit  prefcrit  par  les  loix ,  dévoient  fe  faire  dans  le  fein 
de  l'Églife. 


(a)  Quelques  Savans  ont  foutenu 
que  ,  durant  les  trois  premiers  ficelés  , 
lés  Chrétiens  n'eurent  point  de  Tem- 
ples ;  ils  fc  fondoient  fur  des  témoi- 
gnages d'Origène,  de  Minucius  Félix, 
d'Arnobe  (?c  de  Lacflance ,  qui  attcf- 
tent  que  les  Payens  rcprochoient  aux 
Chrétiens  de  n'avoir  ni  Autels ,  ni 
Temples,  ni  Simulacres  connus.  Ils 
ont  été  réfutés  par  d'autres  ,  qui  ont 
montré  que  mC-me  le  mot  EccL'Jia  a 
Clé  employé  par  des  écrivains  Grecs 


(Se  Latins,  pour défigner  le  lieu  où  les 
Fidèles  s'affembloient  pour  la  prière 
&  pour  la  célébration  des  Alyftères. 
Peut-être  même  ell-ce  le  fens  qu'a  ce 
terme  dans  la  première  Epître  de  S.* 
Paul  aux  Corinthiens  ,  chap.  XI ,  v,  22. 
On  peut  voir  dans  l'Ouvrage  de  Jofcph 
Bingham  ( Origines  Jlve  Anriquitates 
Ecclefiaflicce  ,  lib.  VlII  ,  cap.  I  , 
S-  XIII  if  feaq.)  les  raifons  qui  ont 
été  alléguées  ae  part  &  d'autre. 


124        Histoire  de  l'Académie  Royale 
O   B   S  E   R    V  A   T  I  O   N  S 

SUR 

L'HISTOIRE  ET  LES  MO  NU  MENS 

D  E 

CÉSARÉE    EN    CAPPADOCE. 

MPtïïer.Mtd.  TL  feroit  à  fouhaiter,  dit  un  Auteur  éclairé  &:  judicieux, 
s,Ii,p.j6o.  y  ^^^  jgj  Savans  vouluirent  bien  entreprendre  de  donner 
i'hiitoire  des  Villes,  linon  de  toutes,  au  moins  des  princi- 
pales dont  on  a  des  médailles  &  des  inlcripiions,  en  y  joignant 
d'ailleurs ,  avec  choix ,  les  traits  épars  qui  le  trouvent  touchant 
ces  Villes ,  dans  les  Auteurs  anciens ,  &  ce  qu'en  ont  dit  les 
modernes  ;  ils  formeroient  par-là  un  nouveau  corps  d'Hiftoire 
qui  ne  feroit  pas  moins  curieux  qu'utile.  On  y  verroit,  d'une 
part,  l'origine  &:  la  fondation  de  la  plupart  des  Villes,  quels 
éloient  les  peuples  qui  les  habitoient,  leur  culte  religieux  , 
la  forme  de  leur  gouvernement ,  les  hommes  célèbres  qu'elles 
ont  produits ,  &  l'état  où  elles  fe  trouvent  a<fi;uellement;  d'autre 
part,  leur  vraie  pofition  y  feroit  marquée,  ainfi  que  les  évè- 
nemens  mémorables  qui  y  font  arrivés  ,  &  les  révolutions 
qu'elles  ont  éprouvées.  Les  difficultés  que  préfentent  des 
pafïàges  des  Auteurs  qui  en  ont  parlé  confuiement,  feroienî 
difcutées  ;  les  obfcurités  qui  n'ont  pas  encore  été  éciaircies 
jufqu'à  préfent ,  pourrcient  difparoître,  &  le  tout  fourniroiî 
des  lumières  importantes  pour  la  Chronologie ,  &  particu- 
lièrement pour  la  Géographie  qui  auroit  beloin  d'un  pareil 
fecours. 

C'ell:  l'objet  principal  que  s'eft  propofé  feu  M.  l'abbé 
Belley ,  en  donnant  i'hiftoire  abrégée  de  plufieurs  Villes, 
inférée  dans  différens  volumes  de  cçs  Mémoires.  On  remarque 
dans  l'étendue  de  l'empire  Romain  ,  un  grand  nombre  de 
Villes  qui  ont  porté  le  nom  de  Céfarée  en  l'honneur  des 
Célîtrs. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.        125 

Celle  dont  s'occupe  M.  i'abbé  Belley  dans  ce  Mémoire ,     5  Février 
eft    la    ville  de  Céfaiée  en  Cappadoce,  qui  a  été   capitale       '773' 
d'un  Royaume,  le  liége  de  ks  Rois,  enliiite  métropole  de 
fa  Province  :  on  l'appeloit  par  excellence  la  grande  Céfarée. 
Pour  mettre  de  l'ordre  dans  la  fuite  d'un  grand  nombre  de 
faits  ,  il  conlidère  : 

i."  La  pofition  géographique  de  la  Ville,  la  fertilité  de 
fon  terroir,  les  rivières  qui  l'arrofent,  ks  montagnes. 

i.".  L'ancienneté  de  cette  Ville. 

3.°  Son  ancien  gouvernement  fous  fes  Rois,  fous  les 
Romains. 

4."  Le  culte  religieux  envers  les  Dieux  &  envers  les 
Empereurs  ;  les  Temples  qu'elle  fit  bâtir  ;  \qs  fêtes  &  les 
jeux  lacrés  qu'elle  fit  célébrer. 

5."  La  dignité  de  cette  ville  Royale;  fà  qualité  de  Métro- 
pole ;  la  prééminence  de  fon  Eglife. 

6."  L.GS  monumens  qui  fubliflent  ,  principalement  les 
Biédailles. 

7."  Les  révoiutiojis  de  la  Ville  depuis  le  règne  de  Conflantin. 

8.°  Son  état  aduel. 

I.  La  ville  de  Céfarée  étoit  avantageufement  fituée  dans 
une  plaine  au  pied  du  mont  Argée;  la  plaine,  toute  lablon- 
neufe  qu'elle  efl,  produit  en  abondance  des  blcs ,  comme 
il  efl  marqué  fur  plufieurs  médailles  qui  défîgnent  par  des 
^pis,  la  fertilité  &  l'abondance  du  pays.  Quoique  Strabon  Strah.ixil 
difc  le  contraire,  ce  qui  pouvoit  être  vrai  de  fon  temps  ,/'■/-''''' • 
Jes  voyageurs  modernes  allurent  que  celte  plaine  efl  Icriile 
en  blé.  Le  territoire  ,  qui  abonde  en  pâturages ,  nourrit  \\\\ 
grand  nombre  de  befliaux,  fur-tout  des  chevaux.  Les  marais, 
pendant  l'été  ,  produilent  beaucoup  d'herbes  &  de  fourrages; 
ies  cnvirotis  de  Célarée  ft)urnilleiil  des  bois  de  confliuélion 
qui  font  rares  dans  le  refle  de  la  Cappadoce;  une-  grande 
quantité  de  pierres  pour  les  édifices  :  on  y  trouve  qut'qucs 
mines  d'agale-onix  ,  de  minium  ou  vermillon  fort  cflimc.  Sirai.p.j^e, 

Une  rivière  nommée  Mcias ,  qui  p.  end  iii  lourcc  datis 


12^       Histoire  de  l'Académie  Royale 

i^trahp.jjp,  un  lieu  bas  &:  profond  ,  pafToit  à  quarante  flades  (deux  petites 
lieues)  de  l'ancienne  Ville,  elle  Ibnnoit  des  lacs  &  des 
marais  ;  cette  rivière  tombe  dans  l'Euphrate  ,  au-delTous  de 
Mélitène ,  après  un  cours  d'environ  cinquante  lieues  ;  les 
Turcs  l'appellent  aujourd'hui  Kara-fou ,  qui,  comme  le  nom 
Mêlas,  fignifie  eau  noire,  parce  qu'apparemment  le  lit  de  la 
rivière  eft  profond.  Un  roi  de  Cappadoce  nommé  Ariarathe, 

lMd,p.;s^-  fit  boucher  le  cours  du  Mêlas,  &  inonda  toute  la  plaine 
voifine;  les  hauteurs  formoient  des  efpèces  d'îles  dans  lefquelles 
ce  Prince  alloit  prendre  fon  divertilfement  ;  mais  les  digues 
qui  retenoient  les  eaux  s'étant  rompues ,  le  débordement  fut 
fi  confidérable ,  qu'il  enfla  l'Euphrate  ,  emporta  pkifieurs 
villages  ,  les  arbres  &  les  grains  ;  d'un  autre  côté  ,  il 
fit  beaucoup  de  ravage  dans  la  Galatie  ,  &  les  Galates 
firent  demander  au  roi  Ariarathe ,  un  dédommagement  de 
trois  cents  talens  ,  qui  fut  renvoyé  à  l'arbitrage  du  peuple 
Romain. 

Le  mont  Argée  qui  domine  fur  la  plaine  efl:  le  plus  élevé 
de  tout  le  pays  ,  le  fommet  eft  toujours  couvert  de  neiges  ; 
cependant  le  mont  efl:  rempli  de  feux  fouteiTains  fort  dange- 
reux pour  les  voifins ,  qui  vont  y  chercher  du  bois  ;  & 
les  beftiaux  même  qui  vont  paître  fur  la  montagne ,  tombent 
quelquefois  dans  des  fofles  où  ils  font  brûlés,  La  montagne 
eft  fouvent  repréfentée  fur  les  médailles  de  Céfarée  avec  les 
Buonant,      ouvertures  formées  par  les  feux;  le  pied  eft  couvert  de  pâtu- 

^at'xu  ^^'"''  i"ages  (aj  &  de  bois.  Les  Cappadociens  rendoient  à   cette 
;T/r   •    T     montacme  des   honneurs   divins  ;    & ,   fuivant  Maxime  de 

'Piferf,v/ij,  Tyr,  elle  étoit  le  Imiulacre  de  la  Divmite  par  lequel  ils 
prêtoient  ferment ,  oesi  Kx-tt^lJ^'-^joiî  ,  ^(jy  fioi ,  yjj  op-Mi ,  ^ 
a.yx.Xpusi ■■>  &  on  voit  fouvent  fur  les  médailles,  au  pied  de 
ia  montagne  ,  un  petit  Temple. 

Une  autre  rivière,  plus  confidérable  que  le  Mêlas ,  arrofoit 
une  partie  de  la  Cappadoce,  &  n'étoit  pas  éloignée  de  Célarée, 
c'étoit  le  fleuve  Halys   dont  parle   Hérodote;   il  prend  fa 


(a)   Vcliicrumfte parens  Ar^ous  equorum-  (Claudian  in  Rufin,  Ub.  \l.). 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       127 

fourœ  dans  i'Arménie  ,  palTe  près  de  Sébafte   ou  Siwas , 

continue  Ton  cours  vers  le  couchant  ,  &   prend  enl'uite  fa 

direction  vers  le  Nord  pour  fe  rendre  dans  le  Pont-Euxin. 

Une  autre  branche  de  l'Halys  fort  du  mont  Taurus  près  de     PHn.  /li.  vi, 

ia  Cilicie,  coule  du  Sud  au  Nord,  &  eft  appelée  aulli  Halys  '^''^'  '• 

par  quelques  Auteurs,  il  fe  joint  au  premier  qui  defcend  de 

l'Arménie  ;  celui-ci  qvii,  fuivant  une  lettre  de  Firmus  ,  évêque      Flmvs. 

deCéfarée,  étoit  un  fleuve  voifin  delà  Ville,  ^^/-rav  •mizLpli^  rpijl.xxxvi 

caufoit  de  grands  dommages  par  Tes  inondations.  Ce  fleuve 

étoit  principalement  groffi  par  la  fonte  des  neiges  du  mont 

Argée,  fuivant  une  épigramme  de  Claudien ,  où,  en  parlant     Deàngub 

du  cheval  de  l'empereur   Honorius ,    il  dit  que  cet   animal  '^'"  ^'""'"'' 

avoit  été  nourri  dans  les  prairies  d'Arménie ,   ou  lavé   dans 

les  eaux  du  fleuve  Halys,  troublées  paria  fonte  ài^s,  neiges 

du  mont  Argée  (b). 

La  Cappadoce  étoit,  dans  les  premiers  temps,  habitée  par 
des  Syriens  qu'Hérodote  appelle  Leuco-Syriens ,  c'efl- à-dire,  HnoJ.l.yi, 
les  Syriens  blancs;  Apollonius  leur  donne  le  nom  d'Alfyriens.  snJù.'l^l'il 
La   Cappadoce  prile  dans  la  lignilication  la  plus  étendue ,  r-  Sis- 
défjgne  la  partie  de  l'Aile  mineure  ,   fituée  à  l'Orient  du     ^F'"-  ^'^"^^ 
fleuve  Halys,  s'étendant  depuis  le  fommet  de  la  branche  du  '       '^'^^^ 
Taurus  qui  borne  la  Cilicie  julqu'au  Pont-Euxin  vers  le  Nord, 
&  jufqu'à  l'Euphrate  vers  l'Orient,  ou  du  moins,  jul'qu'à  la 
chaîne  de  montagnes  qui  règne  au   couchant  de  ce  fleuve. 
Strabon  dit  que  ce  grand  pays  fut  divifé  en  deux  Satrapies    Sirah.uxu 
fous  les  Perfes,  l'une  voifuie  de  la  mer  ou  du  Pont-Euxin  ,^'-f;>' ^• 
l'autre  féparée  de  la  première  par  une  chaîne  de  montagnes, 
conlerva  le  nom  de  Cappadoce;  celle-ci,  dans  la  (uite,  fut 
partagée  en  dix  ou  onze  Préfeélures.    La  ville  de  Cclarce 
tloit  fituée  dans  la  Préfeélure  Cilicienne  (c). 

La  Ca])padoce  nourrillbit  des  chevaux  très-eflimés  parleur 

Çb)    Sivc  illiiin  Arincniis  ahicnint  grumina  cainpis , 
Turbidus  Arg^ià  fin  nive  liivit  Halys. 

(c)   La  ville  de  Ma-^aca  Civfarea  étoit  le  centre  de  réunion  de  cinq  voie* 
Kunuincs ,  dont  on  peut  voir  le  déull  dans  les  Itinéraires. 


'i28        Histoire  de  l'Académie  Royale 
légèreté  ;   ils  étoient   même  réfervés   autrefois  à  i'ufàge  des 
Empereurs ,    d'où    ils   furent   appelés  flivina  animalia  ,    les 
chevaux  de  l'Empereur ,  comme  on  peut  le  voir  dans  une 
note  de  Jacques  Godefroy. 

1 1.  La  ville  de  Céfarée ,  capitale  de  la  Cappadoce ,  appelée 
Sirah.hlh  Xll.  guffj  J\4(i'^aca  ,  e{\.  très-ancieiuie  ;  quelques  Auteurs  croient 
Joj.l.l,c.vii,  qu'elle  a  été  fondée  par  Mofoch  ou  Mefech ,  ipa  fils  de 
inCetuil X,'  •J^P'''^f'  Mofoch ,  ditSaiiit  Jérôme,  Cappadoces ;  uude  &  urbs 

ujque  hodie  npud  eos  Mai/ca ,  Maiaca  dicitur. 

Lj,c,xin,       Suivant  Moyfè  de  Khorenne,  Mefchak  ou  Mazak  fonda 

la  ville  de  Mazaca.  Mfthak  ou  Majak  eft  un  mot  Arménien 

qui  fignifie  proprement  un  laboureur,  &  fans  doute  ce  nom 

a  été  donné  à  la  ville  à  caufe  de  fa  fitu:  t^bn  au  pied  du  mont 

Eudox.apvd  Xxq^é.Q,  Se  d'une  vafte  plaine  très  fertue.  Selon  Eudoxe,  ia 

langue  Arménienne  étoit  un  dialeéle  de  celle  des  Phrygiens, 

&  les  Cappadociens  étoient  Phrygiens   d'origine.   La  ville 

capitale  de  Cappadoce  s'appeloit  donc  originairement  Mazaca, 

Srrali.       "^  Mctfc.:^.  v,  ^-fiTÊPTroA/ç  iv  éÛi'S'î ,  &  elle  fut  diflinguée  par 

fa  proximité   du    mont  Argée ,    >î  39  a.vTVt  è-^itAviaîv  y\  nzç^i 

TTi/'  h^yoLKû ,  &  fur  pkifieurs  médailles  il  efl  fait  mention  de 

AmmlmJXX.  fgs  habitans ,  TON  OPOS  TQ.  kVY k\0..  Ammien  Marceiiia 

f  g  A  Ai  II,  ï  I  /         •  /  n  ^  Ci 

dit  que  cette  ville  etoit  nommée  auparavant  Mazaca,  & 
étoit  fituée  au  pied  du  mont  Argce ,  apud  Cœfaream  Maijicam 
antehàc  uorninatam  opportunam  iirhetii  &  cekhrem  fub  Argai 
mentis  pedibiis  fitam.  Cette  ville  fut  enfuite  nommée  Eufsbia 
fous  fes  derniers  Rois.  Ariarathe  V.^  du  nom ,  aima  fi  ten- 
drement Ariarathe  VI  fbn  fils,  qu'il  abdiqua  la  Couronne 
en  fa  faveur  ;  le  fils  refufà  de  l'accepter  ;  ils  gouvernèrent  I  Etat 
en  commun.  Le  père  reçut  le  nom  d'Euféijès ,  ET2EBOT2  , 
&  donna  le  nom  dîEufebia  à  la  capitale ,  comme  on  le  voit 
fur  une  médaille  qui  repréfente  un  Temple  à  quatre  colonnes, 
•ifâf'^i'f'  ^^^^  '^  "°'^  ET2EBEIA2  ;  cette  Ville  étoit  la  même  que 
Céfarée ,  comme  il  efi:  prouvé  par  une  autre  médaille  dont 
Je  type  efl:  un  aigle  pofé  fur  le  mont  Argée,  avec  1  infcription 
SesuinJUd.    ET2EBEIA2  KAî^riAPEIAS. 

Après 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.       iip 
Après  la  mort  d'Archelalis  ,  dernier  roi  de  Cappadoee  , 
Tibère  réduifit  en   Province  les  États  de  ce  Prince,  &:   it 
changea  le  nom  de  la  ville  capitale  de  Mazaca,  furnommée 
Eufebia ,    &.   la   nomma    Cafarea  en  l'honneur   de  Celar- 
Augufle,  fon  père  adoptif.  Eiiscbe  rapporte  ce  changement    Ei^f.mchome. 
de  nom  à  une  époque  qui  répond  à  l'an  20  de  l'ère  chré-  P-  ' S7.  "«'*. 
tienne.  Sextus   Rufuî  dit  que  les  Cappadociens  avoient  un    '""c'jf.ii, 
tel  refpecl  pour  la  majefté  du  nom  Romain  ,   qu'ils  donnèrent 
le  nom  de  Céfarée  à  Mazaca  en  l'honneur  d'Augude  :  ïta 
majcfîatem  Romanam  coluijfe ,  ut  in  hoiwrem  Aiigiifii  C^faris 
Mazaca ,  civitas  Cappadoci^  maxima ,  Cafarea  mincupaietur. 
Tibère  fit  donner  à  la  ville  le  nom  de  Céfarée,  non  pas  en 
ion    honneur  ,    comme   quelques   Auteurs  l'ont  cru ,    mais 
comme  Sextus  Ru  fus  l'a  très-bien  dit ,  en  l'honneur  d'Augufte , 
w  honorent  Augujîi  Cafaris.  Morel  a  rapporté  une  médaille    ,^^°"\j 
de  Tibère  qui  repréfente  une  (hitue  d'Augufte,  la  tète  radiale,  jptcim.p.^^. 
pofée  fur  le  mont  Argée  ,  tenant  de  la  droite  un  globe ,  & 
de  la  gauche  une  hafte,  fymbole  de  l'apothéofe  d'Augufle. 

Cette  Ville  porta  plufieurs  noms,  fouvent  deux  à  la  fois; 
Maifica   Eufebia ,    quelquefois  Maiaca  Cafarea,    Etienne      p/,„.  />„/,;,, 
de  Byzance  fait  mention  des  trois  noms  Kxi(ra!/)ê(x  ture^TTuAis  '«^^^  P'<"""è' 
ttIî  Y^^'K-m.'h-uiA',    ïî  «TTdiy  EJctïSïjx  jyù  Msti^ctvjt.   L'empereur 
Julien  irrité  contre  les  habilans,  qui  avoient  détruit  dans  leur 
Ville  le  temple  de  la  Fortune,  leur  défendit  de  prendre  dans 
la    fuite  le   nom   de  Céfarée  ;  Cafarcani  livitatcm  ita  vocari       Soicmj.v, 
prohibuit.  La  défenfe  de  Julien  ne  fut  pas  exécutée;  tous  les  *'"^'<^''I[">'^ 
a(5les  publics,  facrés  &  profanes,  &  les  Auteurs,  ont  toujours 
continué  de  donner  à  celle  Ville  célèbre  le  nom  de  Céfarée 
qu'elle  porte  encore. 

in.  La  Cappadoee  anciennement  a  pafTé  fous  différens 
gouvernemens  ;    fous    celui   des   Alîyriens  ,    Sémiramis    fit 
conflruire  dans  la  Cappadoee  plufieurs  monumens  ,  qui  fub- 
lifloicnt   encore   du    itiiips    de   Sirabon  ,    entr'autrcs  ,   une     Siyjh.l.Xll. 
thaulîte,  près  de  laquelle  étoii  fiiuée  la  ville   de  Tyane ,  P'fS7'  ^• 
i'TnKumi  -)^fjuaf]i    Xyjj^fuS'U'::    Aluylc   de  Khorenne  allure  ,.  wj^V./-, 
Hijfl.  tome  XL.  R 


ijO       Histoire   de  l'Académie  Royale 

qu'au  temps  de  Bélus  &  de  Ninus ,  les  Arméniens  avolent 
pour  roi  Arum  ou  Anvni ,  c'efl-à-dire,  ie  Syrien,  qui  conquit 
ies  pays  lltucs  vers  l'Occident,  du  moins  la  Cappadoce  & 
ie  Pont,  Si.  qui  établit  dans  ce  pays  une  colonie  Arménienne, 
gouvernée  par  Mfchack  ou  Alaiack ,  qui  fonda  la  ville  de 
M,'m.  Acad.  Mayica.  Les  Mèdes  ,  par  la  deflrudion  de  l'empire  d'Aliyrie, 
'•'''^■^'^"î''^*  devinrent  les  maîtres  de  la  Cappadoce.  Déjocès  ,  vers  l'an 
710  avant  Jéfus-Chrift,  fuivant  Hérodote,  fonda  ce  nouvel 
empire.  Phaortès  fon  fuccefTeur,  qui  régna  vers  l'an  657, 
fut  le  premier  qui  ht  A^s  conquêtes ,  &  qui  ajouta  de  nou- 
velles provinces  à  la  Médie.  Ce  Prince  apparemment  réduifit 
la  Cappadoce. 

Après   la    défaite    d'Aftyages  par   Cyrus ,   la  Cappadoce 

tomba  fous    la   puiHance   des    Perles ,    qui    y   établirent   le 

Magilme,  le  culte  du  mois  Pharnak ,  repréfenté  furies  monu- 

mens  par  un  croilîant  &  par  une  étoile  ;  le  culte  à'Aiiàitis 

Styal.lXIl,  la  Diane  &  la  Vénus  Perfique;  la  fcte  des  Sakea ,  célébrée 

^  Vil.'l,  XV,  à   Zéia   &   dans   la  Cappadoce  ;    on   établit   dans  plufieurs 

t-  7)3; ,       endroits  des  Pyrées  pour  honorer  le  feu.   Les  Cappadociens 

'  adoptant  le  Magifme,  furent  forcés  d'abandonner  leur  ancienne. 

religion,  ie  culte  des  ftatues ,  mais  ils  le  rétablirent  lorfqu'ils 

furent  en  état  de  le  défendre  contre  la  puifTance  dominante. 

Sous  la  domination  des  Perfes ,  la  Cappadoce  coniidérée 
en  général  ,  fut  partagée,  comme  nous  l'avons  vu,  en  deux 
gouvernemens  ou  latrapies,  la  Pontique  ou  le  Pont,  &  la 
Cappadoce  proprement  dite;  celle-ci  étoit  gouvernée  par 
une  Dynaftie  de  Princes  qui  étoit  en  grande  confidération 
à  la  cour  de  Perfe.  Photius  nous  a  conlervé  un  extrait  alîëz 
étendu  du  trente-unième  livre  de  Diodore  ,  où  cet  Hiftorien 
avoit  rapporté  la  fucceflion  des  rois  de  Cappadoce ,  en  com- 
mençant à  Pharnace ,  qui  époufa  une  princelfe  Achéménide, 
&  finilîant  à  un  Ariarathe  Vl.'^du  nom,  petit-fils  d'Antiochus- 
ie-Grand  par  la  mère,  5c  le  feizième  roi  de  Cappadoce. 

Après  la  conquête  de  la  Perfe  par  Alexandre,  la  Cappa- 
doce ,  fous  i^s  Rois  ,  refla  indépendante  de  la  puillance  Aqs 
Macédoniens;  mais  le  roi  de  Cappadoce  Ariarathe  \\,   fut 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.        131 

tué  par  Perdiccas  ,  l'an  322  avant  Jéfus-Chrift  ,  Si.  c'tft 
de  celte  époque  que  M.  l'abbé  Bellay  reprend  ihilloire 
abrégée  tles  Rois  de  Cappadoce  qui  prétenduiejit  defcendre 
de  Cyrus ,  &  dont  la  iuiie  elt  incertaine  &  peu  connue 
juiqu'au  temps  d'Alexandre. 

Perdiccas  a)ant  défait  les  Cappadociens  dans  une  bataille, 
fit  prilonnier  leur  roi  Ariarathe  il ,  le  fit  périr  par  un  fuppiice 
inlame  avec  toute  fa  famille;  fon  règne,  iuivant  Diodore,    DîoJ.XWh 
avoit  été  heureux,  long  &  tranquille;  il  n'avoit  pris  aucune /"•  0^«- 
part  à  la  guerre  d'Alexandre  &:  de  Darius  ;  fuivant  Lucien 
il  vécut  quatre-vingt-deux  ans.  •    • 

Ariarathe  III  fon  fils,  par  le  fêcours  d'Ardoate,  roi  d'Ar- 
ménie ,  reconquit  la  Cappadoce  fur  les  Macédoniens ,  Se  en 
chaffa  Amynthas  ;  on  ignore  la  date  précife  de  cet  événement 
qui  précéda  la  mort  d'Antigonus ,  tué  en  301  à  la  bataille  D!tJ,afudPh»t, 
d'Kîus. 

Ariamnès  fon  fils  lui  fticcéda  :  nous  ne  fàvons  aucun 
détail  de  la  durée  ni  des  évènemens  de  fon  règne,  nous  ne 
connoiffons  que  fon  nom. 

Ariamnès  laiflii  pour  fuccefîeur  Ariarathe  IV,  qui  époulâ 
Stratonice  ,  fille  d'Aniiochus ,  furnommé  le  Dieu  ,  avant 
l'an  248. 

Il  lailla  fès  Etats  à  fon  fils  Ariarathe  V,  qui  époufa,  l'année        //•/</. 
ICJ2  ,    Antiochis,    lille   d'Antiochus-ie-Grand.   auquel  H  ^/f''';;_'^^"^« 
donna  des  lecours  contre  les  Romains  :   ce  Piijice  porta  le   Tu. L  XXXV, 
furnom  d'ETStBHS ,  Pius  ;  il  mourut  âgé  de  cinquante-un  '"l'-^'"' 
à  cinquante-deux  ans.  ^'^xxxix^"' 

Après  la  défaite  d'Aniiochus ,  il  devint  ami  de  la  Répu- 
blique,    &  envoya  à  Rome,    avec  des  Aniballadeurs ,   ion    ^"'•^■^^^^* 

i-i        A     •  I  f  ■  I-  caj'.XJX. 

lils  Anaraihc  ,  encore  fort  jeune ,  pour  I  accoutumer  aux 
moeurs  &  aux  ufages  des  Romains.  Ariarathe  V,  comme 
nous  l'avons  déjà  vu,  voulut  p.ir  tendrelie ,  remellre  [çs  DioJ.  p.  Syji 
Etats  à  Ion  lils  Ariarathe  qui  rcfufa  de  les  accepter.  Ce  Prince 
mourut,  après  un  long  règne,  l'an  5G8  de  Rome,  166 
avant  Jéfus-Chrill,  Ibus  le  Confulat  de  Gallus  Si.  de  M:ir-  /'hfV'*'* 
celjus.  On  a  pluficurs  médailles  de  ce  Prince  qui  repréienicnt 

R  ij 


132       Histoire  de  l'Académie  Royale 
fa  tcte  ceinte  du  diadème;   au  revers,    Fallas   ou  Minerve, 
portant  de  la  main  droite  une  vicloire,  &  de  la  gauche  une 
S,'er.f/e,n-ctJ!.  \^^{\ç  ^  à  fes  pjeds  l'cgidc  :  on  lit  BASIAtn^  APIAPA0OT 

p.l^'J!'"'  ''  ETSEBOT2.   ■ 

Ariarathe  VI  étant  parvenu  au  trône,  envoya  des  AmbaC 

Poly!'.  Exceryi.  Ç^^\ç^^^^^  pour  renouveler  avec  la  République  un  traité  d'alliance 

'""'■''"  &  d'amitié;  &  après  la  concluHon  du  Traité,  il  rendit  grâces 

aux  Dieux.  Il  cultiva  les  Lettres  ,  8c  principalement  la  Philo- 

fophie ,  ce  qui  attira  plufieurs  Savans  à  fa  Cour.   On  croit 

Haym.t.II,  qu'il  porta  le  furnom  d'Ariaratbe/|/?//?/w//^i,  qu'on  lit  (ur  des 

'''  '^'"  médailles.  Ce  Prince  reila  toujours  attaché  aux  Romains  ;  il 

fut  tué  en  combattant  pour  eux  dans  la  guerre  contre  Arifto- 

nicus  ,  qui  commença  l'an  i  3  i  ,  &  finit  l'an  i  3  o  avant  Jélus- 

Chrifl.  Il  lailia  fix  Princes  très-jeunes  fous  la  tutèle  de  ieuF 

mère  ,  qui  fit  périr  les  cinq  premiers  par  le  poilon  ;  le  fixième 

iils  régna. 

Il  prit  le  nom  d' Ariarathe  VII;  ce  Prince  époufa  Laodice, 

7«/7/«,       fœur  de  Mithridate  roi  de  Pont ,  qui ,  dans  la  fuite ,  le  fit 

Ziî.JVXAF///,  ^,gj.  p^j.  Gordius.  La  Reine,   après   la  mort  de   fon  mari, 

'"''''   '  époulà  Nicomède  roi  de  Bithynie,  &  s'empara  delà  Cappa- 

doce  :  elle  avoit  deux  hls  de  fon  premier  mari. 

L'aîné,  furnommé  Ariarathe  VllI,  fut  rétabli  fur  le  trône 
par  Mithridate ,  qui  haïlfoit  fa  fœur  à  caufe  de  fon  mariage 
avec  Nicomède.  Le  jeune  Roi  le  défiant  de  Ion  oncle,  aflembla 
contre  lui  une  armée;  mais  ayant  été  appelé  à  une  conférence, 
il  fut  mallàcré  par  Mithridate ,  en  préfence  des  deux  armées. 
Ce  Prince  avoit  pris  le  furnom  de  Philometor  par  afteéliou 
pour  fa  mère.  On  a  de  lui  une  médaille  avec  le  type  ordi- 
Hnym.Tefor.  n^ire  de  Pallas  Nicéphore ,  ou  portant  une  Vidoire  ,  & 
Brùanr,.  /.  11.  pi^f^^^iption  BASIAE^S   APIAPA0OY    4>IAOMHTOP02. 

Les  Cappadociens ,  fatigues  par  les  troubles  &  par  les 
attentats  de  Mithridate,  s'étant  révoltées  appelèrent  de  l'Afie 
un  frère  du  Roi ,  qui  fut  nommé  Ariaratue  IX.  Mithridate 
J'ataqua,  &  l'ayant  vaincu  ,  le  chafîà  de  la  Cappadoce.  Peu 
de  temps  après ,  ce  jeune  Roi  tomba  malade  de  chagrin  & 
mourut.  Le  Sénat ,  pour  arrtier  les  eutrepriiès  &  les  projets 


DES  Inscriptions   et  Belles-Lettres.        133 
'des  deux  Rois,  ôtaà  Miihridate  ia  Cappadoce  .  à  Nicomède  ^^^"g^^^^j^^ 
la  Paphlagonie ,  &  dc'clara  libres   les  peuples   de   ces   deux  ,^p,  j,. 
Royaumes. 

Les  Cappadociens  refusèrent  ia  liberté  qui  leur  ctoit  offerte , 
difaiit  que  la  Nation  ne  pouvoit  pas  vivre  lans  Rois.  Elle 
jouilloit  de  grands  privilèges;  &  les  traités  conclu^  avec  les 
Romains  le  failoient  au  nom  du  Roi  &  de  la  Nation.  Ainli 
fiin't  l'ancienne  race  royale  de  Cappadoce. 

Les  Cappadociens  ayant  refufé  de  vivre  en  liberté,  fuivant 
leurs  propres  ioix ,  les  Romains  leur  permirent  de'le  choifir 
un  Monarque  ;  le  choix  tomba  fur  Ariobarzane ,  Cappado- 
cien  ,  qui ,  tenant  le  fceptre  du  conlentement  des  Romains  , 
en  reçut,  dans  le  cours  de  fon  règne,  de  nouveaux  bienfaits: 
chalîc  deux  fois  de  (ti  États  par  les  intrigues  ou  par  les  armes 
de  Mithridate ,  deux  fois  il  fut  rétabli  par  la  puilîànce  du 
peuple  Romain;  par  Sylla  l'an  668  de  Rome,  &  par  Pompée 
i'an  688  (cj.  Le  Sénat  lui  déféra  même  les  honneurs  les 
plus  éclatans  ,  &  lui  envoya  la  chaife  Curule ,  diilinc^iou 
accordée  leulement  aux  Princes  amis  qui  avoient  rendu  à  la 
République  les  plus  grands  fervices.  Ariobarzane  ht  graver 
ces  marque?  d'honneur  fur  quelques-unes  de  fes  monnoies, 
&  prit  lur  la  plupart  des  autres,  le  titre  à! Ami  des  Romains , 
*lA01'nMA10S.  Les  Rois  Ôc  les  Princes  affectionnés  à  la 
République,  ambitionnoient  &  prtnoient  fouvent  ce  titre  , 
qu'ils  firent  graver  lur  des  monumens.  Le  règne  d'Ariobar- 
zane  I  fut  de  longue  durée  :  on  lit  encore  lur  fes  médailles, 
les  dates  de  fon  règne  julqu'à  l'année  33  ,  qui  concourt  avec 
l'année  695  de  Rome  :  il  avoit  époufé  Athénaïs ,  dont 
nous  connoilfons  le  nom  par  la  belle  infcriplion  d'Adienes 
oubliée  dans  les  Mémoires  de  l'Académie.  Pompée,  outre  la    TomeXXIH. 


Il)  Sous  le  rè-nc  d'Ariohar/anc  ,  Tigranc  roi  d' Arménie  ,  allié  de  Miihri- 
daic,  inUva  les  h..  M  tans  de  Ma/aca&  Us  envoya  à  Tigranocertc.  qu'il  vci.oit 
dcronvIcrcJ/r-i/'.///'.  XII, r"^-  SVJ'C-)-  Versran685  dcKonic,  Lucullus 
ayant  \in  la  ville  (le  Tigr.inorertc ,  envoya  en  Caj^adocc,  à  Mazaca,  Ici 
Ji^iuns  (]uc  li|^ranc  avoii  ciilcvt^. 


134        Histoire  de  l'Académie  Royale 
'yipp.mMiiJmd,  reftitution   de  Tes   États  ,  lui  avoit  donné  en   Arménie  fa 
F^S-Ji-^-       Sophène  &  ia  Gordcne ,  ôc  quelques  villes  de  Cilicie, 

Ariobarzane  I.",  quelques  années  avant  fa  mort,  afTocia 
au  trône  Ton  fils,  en  préfence  de  Pompée,  qui  venoit  de  finir 
ion  expédition  contre  Tigrane  &  contre  Mithridate. 
iJe'm  dei'Ac  ^^  jeuue  Roi  efl:  nommé  dans  l'inlcription  d'Athènes  j 
tom,  xxiii,  Ariobarzane  Philopator,  &  fur  une  médaille  il  a  le  même 
^"  '-^^*  nom  APIOBAPZANOT  4>IAOnATOPOZ ,  avec  le  type  ordi- 
naire de  Pallas  &  de  ia  Vidoire.  Son  père  voulut  fe  démettre 
de  les  États,  mais  le  fils  refiifa  le  titre  de  Roi,  &  Pompée, 
qui  étoit  préfent  à  cette  cérémonie ,  appuya  ia  volonté  du 
père,  proclama  Roi  le  jeune  Prince,  lui  ordonna  de  prendre 
likV^'c.v^ih  ^^  diadème,  &  de  s'aiïèoir  fur  la  chaife  curule.  La  réfifiance 
du  jeune  Ariobarzane  fait  aflez  connoître  fon  reipecl  &  (z. 
tendredè  pour  fon  père,  &  montre  qu'il  mérita  le  titre  de 
Philopator  qui  lui  efl  donné  dans  l'infcription  &  fur  les 
médailles.  11  régna  quelques  années  avec  fon  père  qui 
i'avoiî  alfocié  au  trône,  &  qui,  en  mourant,  lui  lailîa  la 
Cappadoce  entière.  Nous  ignorons  la  durée  précife  du  règne 
de  Piiilopator  ;  elle  fut  d'environ  treize  ans ,  puilqu'alfocié 
par  fon  père  vers  l'an  689  de  Rome,  il  avoit  péri  d'une 
mort  violente  peu  avant  l'année  703  ,  lorfque  Cicéron  pafîà 
en  Afie  pour  prendre  le  gouvernement  de  la  Cilicie.  Philo- 
pator avoit  époulé  une  Princeffe  appelée  Athénaïs  comme 
fa  belle-mère  :  il  laifia  deux  enfans  encore  jeunes  nommés 
l'un  Ariobarzane  ,  &  l'autre  Ariarathe. 
Ckir.lJV,  Le  Sénat  ayant  appris  ia  mort  du  roi  de  Cappadoce, 
ep.ii,adfam.  /  ariobarzane  11,  furnommé  Philopator),  déféra  la  Couronne 
à  Ariobarzane  fon  fils,  qui  fut  furnommé  Eusèbès,  &  Philo- 
roma;us  fur  les  médailles  ,  BASIAHOS  APIOBAPZANOT 
ET2EBOTS  KAI  $IAOPaMAIOT.  Cicéron  ,  qui  partoit 
pour  fon  gouvernement  de  Cilicie ,  fut  chargé  de  prendre 
la  tutèle  &  ia  défenfe  du  Prince.  Le  jeune  Roi ,  accompagné 
d' Ariarathe  fon  frère  &.  des  amis  de  fa  maifon  ,  s'étant  rendu 
au  camp,  repréfenta  les  dangers  qui  le  menaçoient ,  & 
demanda   àes  troupes  pour  fii  gai-de  &    pour  fa  défenfe. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Letthes.        ijj 
Cicéron ,   après  lui  avoir  donné  différens  avis,  fit  rappeler  ^''^'r. aJ A/.!:, 
les  exiles  que  la  Heine-mcre  avoit  éloignes ,  oc  par  la  lageile , 
difllpa  les  troubles,  affermit  l'autorité  royale,  &  fauva,  fans 
avoir  recours  aux  armes  ,  le  Roi  8i.  fon  Etat. 

Ariobarzane  III,  dans  la  guerre  civile  ,   prit  le  pai-ti  de  Cff.n.  lell.  ch. 
Pompée,  &  après  avoir  été  détendu  par  Jules-Célai"  contre ''^■'^' '■^''' 
les  entreprifes  de  Pharnace  roi  de  Pont,  il  fut  tué  l'an  712 
de  Rome  ,    par   Callius ,  pour  avoir  favorifé  le   parti  du 
Triumvirat. 

Il     faut    faire    ici    une    obfervation    importante  ,    félon 
M.  l'abbé  Belley,  c'eft  qu'Ariobarzane,  EtifeOès  Philoromaus , 
n  etoit  pas   le   fécond    du  nom  roi  de  Cappadoce ,  comme 
i'ont  cru  le  cardinal   Noris  ,   Spanheim  &    tous  les    autres 
Antiquaires,  mais  qu'il  étoit  le  troifième,  fui  vaut  un  pallage 
formel  de  Strabon,  écrivain  exaél  &  prelque  contemporain, 
qui,  en  parlant  de  l'élection  d'Ariobarzane  I,  dit  que  cette    Strakixn^ 
Race  royale  Huit  à  la  troilièine  génération,   us  xe^^-evê/ov  ^F'^-J-f^' 
'Trç^tXjovla   TV   T/évV?   è^eAcTTê.    Les    trois  générations   iont  : 
Ariobarzane  I,  P/ii/oroniaiis ;    Ariobarzane   II,  Philopator , 
Ariobarzane  111,   Eitfcùès  Pliiloromœus.    Celui-ci  eut  pour 
frère,  Ariarathe-Évergète-Phiiadelphc  ,   qui,  après  la  mort     Dhn.  Caff, 
de  ce  dernier,  recouvra  les  Etats  de  fi  Mailon.  IhXLVlU 

Aiiarallie  ,  à  qui  Cicéron  donne  le  titre  de  frnîcr  aman- 
ùjfimus  &  funiniâ  pietdte  praditiis ,  régna  peu  de  temps  tran- 
quille.  L'an  713  de  Rome,  Marc- Antoine,  après  la  défaite 
de  Brutus  &  tie  Caiîuis,  parcourut  les  provinces  del'Alie, 
&  ilonna  le  Royaume  de  Cappadoce  à  Silinna,  noble  Cappa- 
docien,  par  le  crédit  de  Glaphyra  la  mère;  l'année  fuivante, 
Antoine  étant  occupé  à  la  guêtre  contre  les  Parthes  ,  Ariarathe  Strah.lih.  XV. 
atla(|ua  Siflnna,  &  recouvra  Ion  Royaume;  mais  les  Parthes 
ayant  été  chalîcs  del'Ade,  Marc-Antoine  employa  toutes  les 
forces  pour  dépouiller  le  roi  Ariarathe,  &  doiuiala  Cappadoce     Dio.  Caf. 
à  Archélaiis  Irère  de  Sifinna,  à  la  lollicilation  de  Glaphyra  ^^••^■^^-'^' 
fa  mère,  (|u'il  aimoit.    Ainfi  (mit  la  féconde  race  des  rois 
de  Cappadoce,  (pii  ne  ilura  (|ue  ciiu|uante-cinq  ans. 

Archclalis  tioit  d'une  mailon  illullre  ,  il  avoit  tté,  comme 


f}6       Histoire  de  l'Acadi^mie  Royale 
fon  père,  grand-prctie  &c  prince  de  Comane  en  Cappacfoce^- 
&  n'avoit  aucune  aflinilc  avec  les  Princes  de  la  féconde  race; 
la  reconnoiiïànce  l'attacha  à  Marc-Antoine ,  à  qui  il  fournit 
de  puidàns  fecours.  Après  la  bataille  dAclium  ,  Augufle  lui 
pardonna,  &  lui  rendit  fes  États.  L'an  734.,  Augufle,dans 
fon  voyage  en  Afie,  lui  fit  don  de  1  Arménie  mineure,   de 
la  Cilicie  Thrachce  ou  montagncufe,  dont  il  excepta  néan- 
moins la  ville  de  Séleucie  fur  le  Calycadnus.  Archélalis  fit 
Dh.  I.  XLlv,  bâtir  dans  une  île  voilnie  de  la  côte  nommée  Elauj'a ,    une 
ira  .  i ,  X  .   ^jjjç  rnagiiifjque  qu'il  appela  Sébafle  en  l'honneur  d  Augufle; 
&  rendit,  en  752  ,  les  plus  grands  honneurs  à  Caïus-Céfar 
petit-fils  d'Augude,  à  fon  pallage  en  Orient,  maii  négligea 
beaucoup  Tibère  pendant  Ion  exil  à  Rhodes.  Après  la  mort 
d'Augufte ,  Tibère  parvenu  à  l'Empire ,   fe  reliouvint  de  la 
conduite    d'Archélaïis    à  fon   égard  ,    &   l'ayant    mandé    à 
'ùk.lLVU.    Rome,  quoique  fort  âgé  &  malade  de  la  goutte,   il  le  fit 
Jm,  An,i,  i.     accufer  devant  le  Sénat ,  où  il  ne  fut  pas  condamné.    Après 
un  traitement  fi   indigne  ,    Archélalis    mourut  de  douleur  , 
après  un  règne  de  cinquante-deux  ans,  l'an  770  de  Rome, 
J7/  de  Jéfus-Chrifl, 

Sous  les  derniers  Rois  de  Cappadoce ,  le  Royaume  étoit 
partagé  en  dix  Préfectures ,  STg^TJi^ioci ,  dont  M.  l'abbé 
Belley  ne  fait  point  ici  mention ,  parce  qu'on  peut  les  voir 
dans  les  Auteurs. 

Après  la  mort  d'Archélaiis,  l'Empereur  fit  unir  à  l'Empire, 
par  un  Arrêt  du  Sénat ,  la  Cappadoce ,  &  la  fit  adminiftrer 
par  un  chevalier  Romain  :  cette  union  augmenta  confidéra- 
blement  les  revenus  du  file  ;  Tibère  diminua  de  moitié 
l'impôt  du  centième  denier  fur  tout  ce  qui  fe  vendoit  ;  les 
domaines  des  Rois  furent  réunis  au  tréfor  impérial  :  ces 
revenus  étoient  encore  employés,  dans  le  bas  Empire,  pour 
la  dépenfe  &  pour  l'entretien  de  la  maifon  de  l'Empereur. 
Le  premier  Gouverneur  fut  Quinlus  Veranius,  C^ppadoces, 
Tant.  Annal,  jj^  Tacite ,  in  formam  Provhicia  redaéîi  Q.  Vemniitm  legatmn 
'  ^  '     accepte.  Ou  diminua  une  partie  des  tributs  qui  étoient  payés 

au  Roij 


DES  Inscriptions  lt  BsLLrs -Lettres.        137 

ati  Roi ,    &  {juœ^Jûm  ex  Regiis  trihutis  deminuta  quo  vnt'iiis 
Romanum  imperium  fpcmrctur. 

Tibère  fit  de  nouveaux  ctablifiemcns  dans  cette  Province; 
ÎI  changea  le  nom  de  la  ville  capitale  Mazaca,  furnommée 
Enfeh'ia ,  &  la  fit  nommer  Cafarea  en  rhonneur  de  Céfar- 
Aucrufle  Ion  père  adoptit  :  ce  changement  eft  de  l'an  20  de 
Jéfus-Clirift.  Ce  Prince  dut  faire  dans  cette  Province  ,  qui 
ctoit  dans  le  partage  Impérial ,  tous  les  établilîêmens  nccef- 
/aires,  foit  pour  la  Juftice,  loit  pour  les  finances;  &  proba- 
blement dès  la  même  année ,  il  donna  une  lorme  fixe  & 
invariable  à  l'année  de  Cappadoce ,  qui  étoit  auparavant  vaG;ue , 
comme  il  eft  prouvé  dans  un  Mémoire  lu  à  l'Académie.  \^ç^%  Le  1 ." Juillet 
premiers  Gouverneurs  de  la  province  de  Cappadoce  étoient  '''^''' 
de  fimples  Chevaliers  ;  fous  Velfiafien  ils  eurent  le  titre  de 
Confulaires ,  Confuh^rem  reâorem  inipofuit pro  équité  Romatio.     '^"."'g'"  ^  '^^''^' 

Le  même  Prince  établit  en  Cappadoce  un  nombre  de  légions, 
pourla défendre  desincurlions  des  Barbares,  Cappadociœ propter  -^"f-  '^'^' 
ajfiduos  Barbarorum  iiuiirfus  Icgiories  add'ulït.  Il  eft  fait  mention 
de  l'année  lédentaire  en  Cappadoce,  EXER.  CAPPADO- 
CICUS,  lur  vw\  grand  bronze  d'Adrien,  avec  la  maïque  du 
Sénatu;-Conrulte  S.  C.  L'Empereur,  ou  plutôt  Ion  Lieutenant, 
harangue  l'armée  afiemblée.  DionCalfius,  dans  l'énumération  ^"•^-j/^Z.f^, 
des  légions  de  l'empire  Romain  ,  fait  mention  de  la  douzième 
fulminante,  8c  de  la  quinzième  lurnommée  Apollinaire ,  dans 
ia  Cappadoce  ;  cette  armée  de  Cappadoce  avoit  auHî  un  corps 
de  cavalerie  ,  comme  on  le  voit  fur  une  médaille  de  Célarée, 
qui  reprélente  le  mont  Argée,  &  de  chaque  côté  du  mont 
eft  une  enleigne  militaire  en  forme  d'étendard ,  fort  élevée 
&:  plantée  en  terre  :  un  grand  bronze  d'Adrien  repréfente  la 
ville  de  Célarée  ,  ou  l.i  Province ,  fous  le  fymbole  d'une 
femme  debout ,  couronnée  de  tours  ,  portant  de  la  main 
droite  le  mont  Argée,  &  tenant  de  la  gauclie  im  hibtiniiu  ou  rr[i..£.ll, 
une  enfeigne ,  avec  l'inlcription  CAPPADOCIA  S.  C.  Il  cft 
difficile  de  radtmblcr  les  noms  des  gouverneurs  de  Cappa- 
doce; on  en  trouve  qutiqucs-uns'nir  des  mcdaillcs  &.  dans 
Jcs  infcriptions  :  (ur  une  médaille  de  Velpalicn ,  frappée  i 
J-Jiji.   Tome  XL.  S 


138        Histoire  de  l'Académie  Royale 

Céfarée ,   qui   reprt'fente  le  mont  Argce ,   on  lit,  Eni.   M. 

DANSA   nPESBETTOT.  T.  Marciis  Panfa  gouveriioit  la 

y^Mmr,      troifième  année  du  règne  de  Ve/jxifien,  l'an  de  J.  C.  7  i  jCaïus- 

Nwnm.gnvc.    ^^^j^j^  - Juilus - Quadratus  ctoit  gouverneur,  DPESBETTHS, 

fous  le  règne  de  Trajan;  Tltus-Pomponius-Balîus  ttoit  en 

charge  l'année  quinzième  du  règne  de  Trajan ,  luivant  i-nie 

Pctl.yE.Jl.  in  médaille  de  M.  Pellerin;  Flavius- Arrianus  étoit  gouverneur 

Al<in.p./p.    ç^^^^  Adrien  l'an   134.  Cet  Arrien  prépara  une  expédition 

Ttliemont.t.U,  coutre  les  Alains,  qui  étoient  entrés  dans  la  Cappadoce  ;  le 

f'-^^S'  même  vilîta  la  côte  orientale  du  Pont-Euxin,  dont  il  envoya 

la  relation  à  l'empereur  Adrien.  On  croit  que  fous  le  règne 

de  Septime-Sévère  ,  Claudius-Herminianus  exerça  contre  les 

Chrétiens,  dans  la  Cappadoce  dont  il  étoit  gouverneur,  dts 

^       ,  r      cruautés  dont  il  fut  puni  par  une  horrible  maladie,  fuivant 

cai>.  m.      le  témoignage  de   J  ertuluen. 

Crut,  Suivant  une  infcription  rapportée  par  Gruter,  Q.  Atrius- 

f>ag./itxci,j.  CJoniiis  fut  gouverneur  de  différentes  Provinces  vers  le  temps 

de  l'empereur  Sévère- Alexandre,  LEG.  AVG.  PR.  PR, 

PROVINCIARUM  THRACIAE  CAPPADOCIAE ,  &c. 

Cette  forme  de  gouvernement  de  la  province  de  Cappa- 
doce ,  lubfifla  probablement  jufqu'aux  règnes  de  Dioclétien  & 
de  Conftantin  ,  qui  firent  de  grands  changemens  dans  les 
Provinces  &  dans  leur  Gouvernement.  Sous  la  domination 
Romaine,  la  ville  de  Céfarée  étoit  dans  l'ufage  de  marquer 
ies  aimées  de  règne  des  Empereurs,  eii  comptant  une  année 
nouvelle  au  premier  jour  de  leur  année  civile ,  uCige  qui 
étoit  pratiqué  en  Egypte  &  dans  quelques  autres  Provinces, 
comme  il  efl:  expliqué  dans  le  Mémoire  dont  on  a  déjà 
parié. 

La  ville  de  Céfarée  éîoit  très-peuplée;  après  la  prife  de 
l'empereur  Valérien  par  Sapor,  l'an  260  de  Jéfus-Chrift, 
Ttikm.i.IU,  le  roi  de  Perfe  croyant  ne  devoir  trouver  aucune  réfiflance 
T"S-  fJ^'  de  la  part  des  Romains,  ravagea  toute  la  Méfopotamie,  alla 
piller  la  Cilicie  &  la  ville  même  de  Tarfe  ;  enfin ,  il  pafîà 
julque  dans  la  Cappadoce ,  où  il  prit  auffi  Céfarée ,  qu'on 
diioii  alors  peuplée  de  quatre  cents  mille  hommes  ;  elle  fit  une 


T»ES  Inscriptions  et  Eelles -Lettres.        139 

vîgoureufe  rc'fiflance ,  mais  un  traître  leur  découvrit  un 
endroit  foible  par  où  ils  entrèrent,  &  maflacrèrent  tous  les 
habitans  fJJ. 

IV.  Les  anciens  peuples  adoroicnt ,  dans  les  premiers 
temps ,  comme  fimui.icres  ou  fymboles  de  la  Di\  initc ,  des 
ctres  phyfiques,  &  on  a  déjà  obiervé  que  les  Cappadociens 
rencfoient  des  honneurs  divins  au  mont  Argée ,  à  qui  ils 
élevèrent  un  Temple  &  drefsèrent  un  Autel ,  comme  on  le 
voit  fur  plufieurs  médailles.  Maxime  de  Tyr,  qui  parle  de 
ce  culte,  obferve  aufTi  que  chez  les  Celtes,  un  grand  chcne 
ctoit  le  fimulacre  ou  l'image  de  la  Divinité,    a.yxKyu3^   i^  ALxlm.JeTyr. 

A (05   KêATTXOK    ÙIyM    AfU?.  W"J-n         ' 

■KT  '  r  J      J        •        -  3        -n      r  1        tau.deDaius, 

Nous  avons  vu  que  lous  la  dommation  des  reries ,   les  ;v^.  s^. 
Cappadociens  adoptèrent  les  coutumes,  les  ufàges  &  l'année 
nicflie  des  Perfes  ;  ils  adoroient  le  Soleil  &  la  Lune,  repré- 
fentés  fur  plufieurs  médailles   ties   rois   de   Cappadoce  ;    ils 
rendoient  un  culte  particulier  à  la  Diane  Perfique,  furnommée     Srah.  l.  XV, 
Anditcs ,  &  même,  fuivant  Slrabon ,  on  avoit  élevé  dans  Xi.y^'yH' 
Cappadoce ,  des  Pyrées  ou  Temples  confâcrés  au  fçu. 

Du  temps  des  Grecs ,  les  Cappadociens  reprirent  le  culte 
des  (tatues  ou  des  idoles  ;  Aliner\e  étoit  la  déeile  tutélaire 
de  la  famille  Royale;  elle  efl  reprélenlée  lur  pludeurs  médailles 
lies  rois  de  Cappadoce. 

Jupiter  étoit  adoré  d'un  culte  particulier  à  Céfiirée,  comme 
on  le  voit  fur  plufieurs  médailles,  repréfenté  quelquefois  par 
l'aigle  pofé  fur  le  mont  Argée. 

Cybcle ,  lu  mère  àts  Dieux,  efl  repréfentée  fur  une 
médaille  de  Sévère- Alexandre. 

Diane  ell  gravée  lur  une  médaille  de  Trajan. 


(d  )   Suivant  Strabon  ,  la  ville  de 
Ma/aca  en  pariiculicr  étoii  gouvernée 

})ar  Icsinix  cloCharondas,  &  clioifiiïliit 
'Intcrpriic  de  ces  loix  tHn^HTiiç  niv 
»o^F  (Strah.  l:h.  XII ,  y.  ;  j  çi  ,  C.) 
Charondas  fut  citoyen  de  Tliurium  «Se 


Lct^illatcurdcplurieurs  villes  Grecques; 
il  lit  des  Ordonnances  très-fages  fur 
1  éducation  de  la  jcunclTe  &  fur  les 
tuttics.  V'cy.  Afnn.  Jt:  l' Acah-inif , 
t.  nu-  JX,}\ii^c  iyj;tcinc  XII, p-  S8i 


140       Histoire  de  l'Académie  Royale 

Le  dieu  Scrapis ,  avec  (es  attributs ,  portant  de  la  niaîn 
droite  la  figure  du  mont  Argce ,  eft  reprcfentc  lur  des  médailles 
de  Macrln  &  de  Sévère- Alexandre. 

Sous  la  domination  Romaine ,  la  ville  de  Céfarée  ne  négligea 
pas  le  culte  des  Empereurs.  Nous  avons  déjà  vu  que  cette  ville 
fit  frapper ,  fous  le  règne  de  Tibère,  une  médaille  qui  repréfente 
fur  le  Ibmmet  du  mont  Argce,  la  flatue  d'AuguÛe  couromiée 
de  rayons ,  portant  de  la  main  droite  un  globe. 

On  voit  un  temple  à  fix  colonnes  fur  une  médaille 
de  Sévère  Alexandre. 

La  Ville  obtint  la  permiflîon  de  prendre  le  titre  de 
Néocore  ou  de  gardienne  des  Temples  élevés  en  l'honneur 
des  Empereurs.  Le  premier  Néocorat  efl  marqué  lur  les 
médailles  de  Seplime-Sévère ,  de  Caracalla,  d'Élagabale  & 
de  Sévère-Alexandre  :  elle  obtint  le  fécond  Néocorat  fous 
le  règne  de  Gordien  Pie.  On  lit  B.  NEav-opiDy. 

Des  Temples  érigés ,  <\qs  jeux  publics  &  folennels  célébrés 
en  l'honneur  des  Empereurs,  fignalèrent  Ion  zèle  pour  ces 
Princes  :  elle  donna  des  fpeélacTes  &  àts  jeux  en  l'honneur 
de  Septime- Sévère  ,  &  pour  la  concorde  des  deux  princes 
Caracalla  &  Géta,  avec  l'infcription  KOINOô.  CEOTHPEIOG 
4>IAAA€-A4'IOC  j  le  type  reprélente  le  mont  Argée^  entre 
Pella:  jE,  II.  deux  grandes  urnes ,  dans  chacune  defquelles  efl  une  branche 
de  palmier. 

Haym  a  publié  une  médaille  de  Géta  qui  repréfente  au 
Hciym.t.U,  revers,  le  mont  Argée  furmonté  d'une  étoile,  &  à  chaque 
V'  'f^'         côté   de   la   montagne ,    deux  urnes  avec  des  palmes ,  & 
l'infcription  KOINON  4'IAAAEA$.  feT.  lA. 

On  voit  fur  plufieurs  médailles  de  Céfarée  des  couronnes 
de  laurier,  Çyvahoïe  ordinaire  des  jeux  Pythiques. 

V.   Cette  grande  Ville  fut  décorée  de  plufieurs  titres  ;  les 
rois  de  Cappadoce  y  faifoient  leur  féjour  ordinaire  :  fuivant 
Strabon,  elle  étoit  la  métropole  de  la  Nation,  jCuirgiTroA/?  t^ 
i^v^i  ;  aufîi  lui  voit-on  ce  titre  fur  les  médailles  depuis  le  règne 
de  Marc-Aurèle.  Sa  vafte  étendue  que  Procope  caradérile  par: 


DES  Inscriptions  et  Belles-Lettres.       141 
Tépithète  (juyi'^.,  en  rendant  l'approche   facile,  l'empereur     Procop.fdif.e, 
Juftinien  en  ht  rellerrer  l'enceinte  pour  pouvoir  la  défendre  '"''■ 
plus  facilement.  Jufùn.r.oy.  ^o. 

Cette  Ville,  très-peuplée,  étoit  fituée  avantasreufement 
pour  toutes  les  commodités  de  la  vie,  opportuiia  &  celebris ;  Amm.  M^rctU. 
elle  étoit  même  bien  fortifiée  contre  les  ennemis  du  dehors  :     ^''^-  ^^' 
elle  porte  fur  les  médailles  de  Gordien  Pie,  le  titre  d'ENTIX,    "'"'  ^'  ''  " 
qui  ne  peut  marquer  ici   que  la  forme  de  fon  enceinte  : 
h-niyiai  -njTcî,  fuivant  Pollux,   efl  un  lieu  défendu  par  de    HklX.c.v, 
bonnes  murailles.  J^e-   xxxv. 

Les  temples  de  Céfârée  lui   méritèrent  deux  fois  le  titre 
deNéocore,  comme  on  fa  déjà  obfervé;  du  temps  des  Rois,     jif/d/iui 
elle  portoit  le  titre  d'afyle,  ASTAOS.  Ce  titre  honorifique    ducalimde' 
ÔL  utile ,  a  été  fouvent  expliqué  dans  nos  Mémoires.  ^^'  ^''^""^  ■ 

Parmi  les  édifices  publics,  la  ville  de  Céfirée  avoit  un 
cirque  dont  le  defim  eft  gravé  fur  une  médaille  de  Sévère- 
Alexandre.  Un  avantage  qui  illuftra  la  ville  de  Céfarée  en 
Cappadoce ,   &:  qui  fut  bien  lupérieur  à  tous  ceux  dont  ou 
vient  de  parler,  fut  celui  d'avoir  été  une  Églife  Apoflolique  , 
d'avoir  été  fondée  par  l'Apôtre  Saint  Pierre,  qui  nomme  les  Ey.I.ci.v.r: 
fidèles   difperfés   dans  la  Cappadoce  parmi  ceux    à  qui  il 
adrelTe  fa  première  Epître.  On  croit  que  le  premier  Évtqiie 
de  la  ville  de  Céfarée  fut  établi  pai"  cet  Apôtre.  Le  fiége  de       ^'  Quîeni 
cette  ville  devint  trcs-illuflre,  il  produifit  de  grands  Évéques,  ufp!fèT' 
dont  les  plus  célèbres  ont  été  Saint  Firmillien  ,  qui  fut  uni 
à  Saint  Cyprien  dans  la  caufe  de  la  rebaptifation  des  Héré- 
tiques ;  Saint  Bafile  fe  diflingua   par  la  fainteté  de  fi  vie 
&  par  fa  fermeté  pour  la  défenfe  de  la  Religion. 

VL  La  ville  de  Céfîirée  ayant  été  détruite,  &  avant 
même  changé  de  place,  il  y  relie  peu  de  monumens;  mais 
on  en  connoît  pluhcurs  médailles  frappées  fous  lès  Rois,  t>c 
un  très-grand  nombre  de  médailles  Impériales. 

La  plus  remarquable  des  médailles  des  Rois,  ert  un  beau 
médaillon  d'argent  ilu  cabinet  de  M.  Pcllerin ,  parfaitement     PfHf.rte. 
<;o»ifervé,  le  leul  qu'on  ait  connu  juiqu'à  prélent  des  xois  ^.fxx!''^'^' 


1^2  Histoire  de  l'Académie  Royale 
de  Cappadoce,  &  que  M.  Pellerin  juge  ne  pouvoir  cirff 
attribué  qu'à  un  des  premiers  rois  du  nom  d'Ariarathe;  alors 
les  Rois  ne  prenoient  point  d'autres  titres  fur  leurs  monnoies, 
que  celui  de  BASIAEfiS  ;  la  tête  qui  y  çû  repréfeiitée ,  ne 
reffemble  à  aucune  de  celles  que  l'on  voit  fur  les  médailles 
des  autres  Rois  iuivans  portant  le  nom  d'Ariarathe;  la  fabrique, 
qui  eft  fort  belle,  ne  peut  être  que  des  arliites  Grecs  qui 
iuivirent  Alexandre  en  Orient.  On  à  parlé  précédemment 
de  la  médaille  d'Ariarathe  V,  furnommé  Euféhès  ,  qui  fit 
conftruire  dans  la  Ville  un  temple  ù  trois  colonnes,  avec  le 
titre  d'EïSEBEIAS,  de  la  piété. 

On   connoît  une  médaille  du  roi  Ariarathe-Épiphanès, 
T^oy.Brha.,,.  BASIAE^S   APIAPA0OT   Eni$ANOT  ,   que    Haym    croit 
i'U,p'-4-<''     être  Ariarathe  VI. 

Il  a  aufli  publié  une  médaille  du  roi  Ariarathe-Philométor, 
,, . ,  qu'il  eflime  être  Ariarathe  V III  ;  il  efl  nommé  $IAOMHTOPOS 

à  caufe  de  1  attachement  a  la  mereLaodice,  qu  il  commença 
à  aimer  dès  que  fon  frère  Mithridate-Eupator  entreprit  de  la 
perfécuter.  Les  noms  de  ces  deux  derniers  rois  Eufébès  &  Philo- 
métor,  feront  plus  fûrement  connus  quand  on  aura  ralfemblé 
&  comparé  entr'elles  un  plus  grand  nombre  de  médailles. 

On   connoît  aulfi    des    médailles    d'Arioharzane   I,*^""    du 

nom ,  &  premier  de  la  féconde  Race  :  il  efl;  reprélenté  fur 

Sixtu.Jipy^j!.  quelques-unes  de  ks  médailles,  aflis  fur  une  chaife  curule, 

ù-ufu,  tom.l,  tejiajit  de  la  main  droite  un  bâton  d'ivoire,  ornemens  dont 

f-'S-  f7S'      j^   Sénat   lui   avoit    fait   préfent   comme  à  un    Roi  ami  , 

4>IAOPnMAI02. 

Son  fils  Ariobarzane  II,  furnommé  Pliilopator ,  eft  gravé 
fur  une  médaille ,  ainfi  que  fes  deux  fils   Ariobarzane    III, 
Mém.  Acad.  furnommé  Eufébès  Si.  Philoromaiis ,   &  Ariarathe ,  Eiifébès- 
tome  XXI 11 .   piiiladclphiis. 

fagiaoo.  £nfin,  les    médailles   repréfentent    Archélaiis    furnommé 

Phïlopatrïs ,  qui,   après  un  règne  de  cinquante- deux   ans, 

fut  appelé  à  Rome  par  l'empereur  Tibère ,  &  y  mourut  l'an 

17  de  Jéfus-Chrift. 

jL' empereur  Tibère ,  comme  on  l'a  vu ,  réduifit  en  province 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  145 
Romaine  les  États  du  royaume  de  Cappadoce;  la  ville  de 
Célarée ,  métropole  de  la  Province,  tit  depuis  frapper,  en 
i'honneur  des  Empereurs,  des  médailles  dont  on  voit  un  très- 
grand  nombre  dans  les  cabinets  :  on  y  remarque  dix -neuf 
différentes  tètes  Impériales;  une  des  plus  fingulières,  frappée 
en  l'honneur  de  Commode,  porte,  KOMOAOT.  bACl-  ^'''^- f''- '■  ^' 
ACTONTOC.  O.  KOCMOC.  GTTTXei.  ^„//;  '"'  '' 

Sous  le  règne  de  Commode ,  l'univers  efl  heureux. 
Cette  médaille  lut  frappée  fur  la  hn  de  la  vie  de  Commode, 
la  treizième  année  de  Ion  règne,  dans  le  temps  où  ce  Prince 
fe  livroit  à  toutes  fortes  d'iniamies  <Sc  de  cruautés.   La  ville 
de  Nicée  en  Bithynie  flatta  baiîëment  la  vanité  exlrcme  de 
cet  Empereur  piir  une  louange  au/fi  pompeule  que  peu  méritée. 
Haym  a  publié  une  médaille  en  l'honneur  de  Sepîime-Sévère,     //,y.«. ,,  // 
frappée  à  Cius  en  Bithynie,  qui  contient  aulîi  une femblid^le  f'^e-^i^- 
înlcription.  ^''''"''^''^ 

De  la  part  des  habitans  de  Céfarée,  une  flatterie  fi  outrée 
doit  parojtre  moins  lurprenante.  Les  Cappadociens  étoient  la 
nation  la  plus  décriée  dans  l'antiquité  par  (es  fentimens  bas  & 
ferviles.  On  a  dcjà   vu    qu'après   l'extindion  de  la  famille 
Royale,  les  Romains  leur  offrirent  cie  les  lailfer  vivre  fous 
leurs  propres  loix ,  &.  que  renonçant  à  la  liberté,  ils  déclarèrent 
à  Rome  par  leurs  députés  ,  qu'ils  ne  pouvoient  la  fupporter  , 
ou  Y^  S\j)ia.-^i  çîpttv  cLVTYiy  (  ÎAeuâteiaj'  )  i(pa.(nx,if.  La  Cappatloce    •^"■''^-  '•  -^1 
n'étoit,  pour  ainfi  dire,  peuplée  que  d'efclaves  ;  on  alloit  y  f'  ■^f^"' ^' 
en  acheter  un  grand   nombre  pour  envoyer  dans  les  pays 
tlrangers  ,  fur-tout  à  Rome.  Horace,  en  parlant  de  Ion  temps,     Horai.lii.t. 
dit:  Altiiuipùs  dires,  eget  aris  Cûvpadocum  Rex;  &  fuivant  '^!^'V':,-,  ., 

A        •  I      /•  I  M  ,7-1  i     ,-•  I  I       r^  •  Ai'p.inMuhnd, 

Appien,  lorlque  Lucuilus  palla  dans  la  Cappadoce,  les  Elclaves  Ehu  i»  LunlL 
ne   s'y   vendoient  que  quatre  viragmes  par    tète ,   (  environ 
3  livres   12  lous  de  noire  monnoie  ). 

Les  Auteurs  profanes,  dit  m\  iav.inl  Écrivain  moderne, 
i'atcorilent  à  donner  tous  les  vices  aux  Cappadociens,  &  à 
leur  rcluler  toutes  les  vertus;  on  ne  penloit  pas  mieux  de  leur 
tlinjuence  (jue  d».  leurs  mœurs  ;  on  leur  reproche  même  d'avoir 
mal  parlé  la  langue  Grecque. 


144       Histoire  de  l'Académie  Royale 

La  Cappadoce,  dit  i'Aiiteur  déjà  cité,  n'a  pas  lailTc  cfei 
produire  des  hommes  célèbres,  fans  parler  de  Straboii,  à  qui 
l'on  ne  contelle  point  les  qualités  d'auteur  lavant  &  judicieux. 
Saint  Bafjle ,  Saint  Grégoire  de  Nazianze,  Saint  Grégoire 
de  Nylîè,  ôcc.  peuvent  lutter  avec  les  plus  fublimes  génies 
de  l'ancienne  Grèce,  Se  l'emportent  intiniineiit  lur  eux  par 
l'élévation  des  fentimens,  &  par  la  pratique  de  cette  vraie 
Mm.  de  la  philofooliie  Qui  fcule  rend  les  vertus  folides  &  les  garantit 

Ble'trrie,  nouv,     j       i.  .1 

trad.deTacitt,    dÇ    1  OrgUeil. 

VII.  La  forme  du  gouvernement  Romain  fubfifla  dans  la 
Cappadoce  jufqu'au  règne  de  Dioclétien  &  de  Maxi mien- 
Hercule;  les  Hilloriens  leur  ont  reproché  d'avoir  afFoibli 
Laaani.  l'Empire  en  diviiant  les  grandes  Provinces,  comme  on  l'a 
'icMart.perjec,  /[^^ivent  obfervé  dans  les  Mémoires  dp  l'Académie.  Conftantiu 
fit  encore  d'autres  changemens  ;  ce  Prince  defirant  diminuer 
l'autorité  des  Préfets  du  Prétoire,  leur  ôta  le  commandement 
des  troupes ,  ne  leur  lailFant  que  l'infpeélion  lupérieure  de  la 
Juflice,  de  la  Police  &:  des  Finances. 

Tout  l'Empire  fut  partagé  entre  quatre  Préfets  du  Piétoire, 

les  Préfets  d'Orient ,   d'illyrie ,   d'Italie  &  de  la  Gaule.   Le 

département  de  chaque  Préfet  étoit  fous-divifé  en  de  grands 

départemens  qu'on  appela  Diocèfes.   Le  Préfet  du  Prétoire 

d'Orient  avoit  dans  là  dépendance,  cinq  Diocèfes ,  favoir, 

l'Orient,  l'Egypte,  le  diocèfe  d'Alîe,  le  diocèle  du  Pojit  & 

celui    de   la  Thrace.   Le  diocèfe   Pontique  contenoit  onze 

'Panclr,  Notii.  Provinces  ,    qui  étoient  gouvernées  par   un  lieutenant  ou 

fag.  S.  vicaire  du  Préfet;  la  Cappadoce  étoit  une  de  ces  provinces; 

•  CoJ.  Leg.     ^o^^'^  ^^  règne  de  Conllanlin  elle  eut  pour  prélident  ou  gouver- 

ftnub.  de  tiber,  neur ,  Eutychius.  L'empereur  Valens,  pour  affoiblir  le  crédit 

'"^'  de  Saint  Bafile  qu'il  hailToit,  partagea  la  Cappadoce  en  deux 

Or,  Chr\fi,  1, 1,  provinces  ;  la  première  eut  pour  métropole  Célarée  ;  la  féconde 

cL  '^  2afil  ^'•'^  l'angée  fous  la  métropole  de  Tyane.  Saint  Bafile,  évèque 

7f  ^ 7S'      de  Célarée ,  s'oppofa  fortement  à  la  création  de  cette  nouvelle 

Province ,  &  ce  différend  ne  fut  alfoupi  que  lous  le  règne 

ile  Thcodofe-le-Jeune  ;  Tyane  renonça  à  (es  prétentions ,  &■ 

Céfarée 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       145 
Céfarée  recou\Ta  fa  première   dignité.  Sous  Juflinien  ,  le      Fimus , 
gouverneur  delà  première  Cappadoce,  ctoit  un  Proconiui.       nwi/J^i-, 

Ce  Prince  rétablit  les  droits  de   la  ville   de  Tyane  ,  & 
forma,  d'un  démembrement  de  cette  leconde  Province,  une 
troilième  pro\ince  de  Cappadoce  ,    dont  il  fit  la  ville  de 
Moceius  la  métropole;  c'étoit  un  vieux  château  dont  il  avoit       z,,  Qufn. 
formé  une  ville,  &  à  qui  il  donna  le  nom  de  JujlinianopoJis.        '^''-  ^''"1^' 

Après  le  règne  d'Hcraclius ,  l'Empire  fut  partagé  en  dittcrens 
dépaitemens  mitiiaires,   comme  on  l'a  répété  dans  pluiieurs 
Mémoires.  La  Cappadoce  avec  Céfarée  la  ville  capitale,  étoit 
comprife  dans  le  dépiUlement  ou  Thème  d'Arménie,   QiyA      DiThtmat. 
^fjjucHxy^v  ^  fuivant  Con(tantin  Porphyrogénète.  B.l.cai.ii, 

Célarée   étoit  encore   florilîànte  lous  la  domination   des 
Empereurs   Grecs  ;    elle   fut    ruinée   probablement   par   un 
tremblement  de  terre  dont  l'hiûoire  ne  fixe  point  la  date  : 
Nicéphore  de  Brienne  qui  parle  de  ce  défàfire,   dit  qu'un  Kicq,/,.  Brym, 
corps  de  troupes  d'Ilaac  &  d'Alexis  Comnène  campa  lîir  le  i- l'-c^p-i'i , 
terrein   de   cette   Ville ,    au   milieu  des   décombres   &.   des  ^'  ^ 
mafures  ;   les  murs  même  étoient  iort  endommagés,  il  n'y 
reftoit  que  quelques  tours. 

Lorfque  les  Turcs  Selgiucides  firent  àes  incurfions  &  de 
grandi  progrès  dans  l'Afie  mineure,  fous  le  fultan  Mahomet, 
ils  s'avancèrent  dans  la  Mélopotamie,  l'Arménie,  &  jukju'à 
Céfarée  en  Cappadoce ,  pillant  &  brûlant  tout  ;  ils  profanèrent 
l'églife  de  Saint  Balile  ,  qui  étoit  hors  de  la  Ville ,  &  en 
ôtèrcnt  les  ornemens  ;  mais  ne  pouvant  toucher  à  {ts  reliques, 
parce  que  Ion  tombeau  étoit  environné  dune  très-lorte 
maçonnerie ,  ils  enlevèrent  feulement  les  petites  portes  des 
ouvertures  qui  y  étoient,  parce  que  ces  portes  étoient  ornées 
d'or,  de  perles  &  de  pierreries  :  de- là  ils  poul^èrent  leurs 
conquêtes  jul(|u'au  détroit  de  Conftanlinople.  Sous  le  règne 
d'Alexis  Comiièi.e  ,  l'Afie  mineure  lut  perdue  pour  les 
empereurs  Grecs. 

Les   Francs   au   commencement   de   leur    CroifiJe ,    l'ait 
I  099  de  Jélus-Chrill ,  tranlportèrent  dans  le  Levant  ditfércns 
corjjs  de  troupe^;   un  de  ces  corps,  iuivant  Albert  d'Aix,     L!i,]'i::. 
y///.  Tome  XL.  T 


1^6       Histoire  de  l'Académie  Royale 
pafla  par  la  viiie  de  Gangre  &  par  celle  de  Germanicie , 
appelée  dès- lors  Marasli  ;   ces  troupes   durent  palTer  par  la 
Cappadoce,  mais  elles  n'y  firent  aucun  ctablKîement. 

Les  murs  de  la  ville  de  Célarée  furent  rétablis  dans  le 
xin.*^  fiècle,  par  un  fultan  Selgiucide,  (uivant  l'auteur  de  la 
géographie  Turque ,  nommé  Ala-Uddin  Kai-Kobad  :  ce 
Prince  tranfporta  la  Ville,  la  fit  bâtir  au  Nord,  à  un  quart 
de  lieue  des  ruines  de  l'ancienne.  Vers  l'an  i  2  5  6  de  J.  C 
'^'  ^^^'  Gaïa-TheJdin,  lliltan  ,  perdit  les  villes  de  Si  vas  &  de  Céfarée, 
qui  redèrent  au  pouvoir  des  Tartares.  Le  dernier  fultan  dçi 
ijeigiucides  de  Koniah  ayant  été  tué  par  Gazan-Khan,  vers 
l'an  1300  de  Jéfus-Chrift ,  Karaman,  chef  des  Turkmans , 
qui  avoient  déjà  des  établiiremens  dans  l'Afie,  s'empara  de 
la  Cappadoce  avec  d'auti'es  pays  voifins  ,  &  fi^rma  une 
puiifance  confidérable  qui  fiabfifla  preique  pendant  deux 
fiècles. 
nill.  lieThmir-  L'an  1 40  2  ,  le  fameux  Tamerlan  paiïànt  par  Céfarée  , 
Â"'JT:-  en  défendit  l'entrée  à  i^s  troupes,  mais  il  v  entra  avec  une 
'k1V,^.2.  lujte  pour  y  Icjourner  quelque  temps,  &  il  ht  quartier  aux 
habitans  ;  plufieurs  s'étant  réfugiés  dans  des  caves  &  dans 
des  fouterrains ,  furent  aperçus  par  des  foldats  qui  les  prirent 
&  pillèrent  leurs  biens.  Comme  c'étoit  la  failon  de  la  moiflon 
des  blés  &  des  légumes  en  ce  pays-là ,  les  foldats  eurent 
ordre  â^&Vi  faire  provifion  pour  leur  fubfjfiance. 

La  pu i fiance  des  Karamans  fut  vivement  attaquée  par 
Mahomet  II,  fultan  des  Ottomans,  en  1464  &  1465  de 
Jéfus-Chrift,  mais  elle  ne  fut  détruite  que  par  Bajazet  II. 
Htrhlf.2j()>  Le  dernier  des  princes  Karamans,  nommé  Ha(fan-Beg,  fut 
dépouillé  de  fes  États,.  &:  mourut  à  la  cour  de  Bajazet,  l'an 
887  de  Ihégyre,  de  Jéfus-Chrift  1482.  Ainfi,  la  Cappadoce 
&:  les  provinces  voifines  qu'on  i'ppelle  Karamanie,  palsèrent 
au  pouvoir  des  Ottomans ,  qui  les  polsèdent  encore. 

VIII.  Le  gouvernement  de  Karaman  eft  divifé  en  fept 

Ceogr.Twq.  Livas  OU  Juridiclions ;  le  premier  e(t  celui  de  Koniiah  (ou 

"'^'         '    -Icoithwi ,  )   qui  eft  la  ville  capitale  &  la  réfidence  du  Pacha  ; 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  147 
le  Liva  de  KaiTariieh  (ou  Cclarce  en  Cappadoce  )  ,  efl.  ie 
iixicme  Liva. 

Le  terroir  de  Kaïi'iriich  efl:  fertile  en  blés  &  en  légumes  de 
toute  elpèce  :  on  y  voit  des  jardins  bien  cultivés;  l'eau  &  l'air 
y  lont  CAcellens.  Le  mont  Argée  s'appelle  encore  Argis  ou 
Ar^'uis  ;  la  nioiilagne  efl:  toujours  couverte  de  neige  depuis 
ie  milieu  jufqu'au  lommet;  elle  ell  fi  élevée,  qu'on  l'aperçoit 
à  pltifieurs  journées  de  dillance.  La  plupart  des  villages  de 
ce  dillriét  lont  fitués  au  bas  de  la  montagne  qui  fournit 
plufieurs  ruilFeaux.  La  plus  grande  rivière  de  ce  pays ,  appelée 
Alelas  par  les  Anciens,  elt  nommée  Kourahmouj^;  on  trouve  Ctcn,  Tura. 
à  un  quart  de  lieue  de  li  Ville  moderne  ,  ww  courant  afièz 
fort  ;  les  eaux  lont  très-ci. u'res. 

La  Ville  liiuée  autrefois  au  pied  du  m.ont  Argée,  efl  à 
une  demi -lieue  au  nord  de  la  montagne;  Ion  enceinte  eft 
un  quarré  long  qui  peut  avoir  deux  lieues  de  tour;  elle  efl: 
bâtie  de  pieins  de  taille;  la  plus  grande  partie  des  tours  de 
l'enceinie  lont  triangulaires,  les  auu-es  quarrées. 

Le  château  ,  autrefois  ie  palais  des  iiultans  ,  efl  bâti  de 
pierre  noire;  il  efl:  de  médiocre  grandeur  &  dans  la  Ville. 
Les  autres  édifices  remarquables  lont  les  mofquées ,  de  très- 
beaux  ba^ars  ou  marchés,  les  bains  &  les  fontaines  publiques; 
au  Sud-ouefton  voit  beaucoup  de  foulerrains,  d'édilîces,  de 
ruines  au  pied  du  mont  Argée  :  on  préiume  que  ce  quartier 
ctoit  remplacement  de  l'ancienne  \  ille. 

La  \  ille  efl  fort  pcujilée,  on  y  compte  cent  quatre-vingts  Focoh ,  1.  n, 
Commujiautés  que  les  Turcs  appellent  yJ/^///<//A//j;  les  Grecs  "•  i''^'''-\'-}>"' 
y  ont  une  cgiile  &  un  couvent;  les  Arméniens,  trois  églifes 
afTe-z  belles  :  à  une  lieue  de  la  Ville,  vers  le  nord ,  on  trouve 
fur  unij  montagne,  l'églile  de  Saint  Bafile,  très-refpeclée  par 
les  Chrétiens;  les  habitans ,  quoique  fitués  dans  les  terres ,  y 
font  un  commerce  allez  confidtrable  ;  il  conlifle  en  marocjuins 
jaunes  fort  ellimés,  en  coton,  en  callemande  tk  en  camelots. 
Ces  habitans  ,  en  général ,  lont  d'un  commerce  doux  & 
honnête,  de  grande  taille  &:  bien  faits.  Les  Grecs,  en  petit 
nombre,  font  gouvcnics  par  un  Métropolitain,  qui  prend 


t.l 


148  Histoire  de  l'Académie  Royale 
encore  le  titre  fadueux  de  Ufù^ro'^-çpvoi,  VTr^pTi/xcs  to;  vT^rT'f.uif 
jyy  E"^xp^5  -mavi  AW-mAri;.  L'Exarque  éloit  fiipcrieur  aiiJfi 
Métropoiitaiiii  &  aux  Evccjucs  d'un  grand  dcpartement  on 
diocèfe;  on  ai^peloit  de  leur  lenlcnce  ou  juiTenieiit  au  tribunal 
de  l'Exarque,  luivaut  le  Canon  xvii  du  Concile  général  de 
Chalcédoine. 

Or.  Chifl.  L'Hiftoire  n'a  pas  oubli(5  les  entreprifes  d'Arsène ,  métro- 
P-J^7-  politain  de  Célarée  en  Cappadoce,  qui  iuu'tva  en  1443,  les 
trois  patriarches  d'Alexandrie,  d'Aniioche  &  de  Jeiu.alcmy 
contre  la  réunion  des  Grecs  au  Concile  de  Florence.  Cette 
entreprile  fut  confirmée  dans  un  Synode  alienibié  par  \es 
trois   Patriarches  ;   le  fchifme  lit  des  progrès  étonnans  dans 

y^fffvan      toute  l'églife  Grecque;  les  Arméniens  ont  un  Archevêque  à 
BiLl.  Oridu.    Célarée  ;  iuivant  Alîémani ,  les  Jacobites ,  partiians  d'£  uty  chès, 
y  ont  un  Évêque  de  leur  feèle. 

La  Géographie  Turque  donne  les  routes  avec  les  diftance^ 
en  heures  de  chemin  ,  de  Kaïlariieh  à  Sivas ,  à  Angora  &  à 
Koniiah  ;  ces  trois  routes  lervent  à  déterminer  la  polrtiort. 
géographique  de  Kaïlariieh  ou  Céfarée  à  l'égard  des  trois 
Villes. 


DES  Inscriptions  et   Belles -Lettres.       145» 

DISCOURS 

SUR 

LA     PASSION    DU    JEU, 

dans  les  differens  fiècles. 

M  Dus  AULX,  auteur  de  ce  Difcours ,  lû  à  la  ieancfe 
•  publique  de  Pâques  \yy6  ,  a  cherché  dans  les 
annales  tant  anciennes  que  modernes ,  dans  les  ouvrages 
des  Philofophes ,  des  Orateurs  &  des  Poètes ,  tout  ce  qui 
avoit  rapport  à  ce  iujet  très- important,  fur-tout  dans  les 
circonflajices  actuelles.  Nous  n'entrerons  dans  aucun  détail, 
parce  que  de  nouvelles  recherches  ont  forcé  M.  Dufaulx  à 
fuivre  un  autre  plan  ,  &  qu'il  a  promis  à  l'Académie  plufieurs 
Mémoires  à  cet  égard  :  cependant  nous  allons  citer  quelques 
fi'agmens  d'une  pièce  Chinoife,  dont  féloquence ,  quoique 
fans  art ,  n'en  eft  pas  moins  pcrfuiifive. 

Êdit  de    l'Empereur  de  la  Chine  ,   père   du   Prince 

régnant ,  contre  la  fureur  du  Jeu; 

G  u 

JX'    Précepte    de    Yong -Tchenc  , 
principalement  adrejfé  aux  Gens  de  guerre. 

«Ne  forcez  pas  votre  Empereur,  qui  n'efi;  en  effet  que 
votre  père,  à  n'être  plus  qu'un  Juge.  <. 

Je  vous  ai  fouvent  répété,  que  nous  n'étions  heureux  ^ 
que  par  la  vertu  (a)  ;  c'étoit  aflëz  vous  faire  entendre  que  c 
nos  vices  détruilent  nécefîàiremtnl  la  bienlaiiance,  la  concorde  c. 


(a)  M.  de  Guignes  a  bien  voulu  indiquer  à  M.  Dufaulx  la  Tradudion 
litléralc,  non-fculcmiiit  de  ce  IX.'  Pirctyu ,  niaii  encore  de  pluliiurs  autres 
fort  intcrcITans ,  &  c]ui  font  du  même  Auteur.  M.  Uulaulx  a  puifé  dans  ces- 
di/ltfcns  moruaux  ,  de  (pjoi  nourrir  &  lortilicr  celui -ti. 


150        Histoire  de  l'Académie  Royale 
»  &  le  bonheur.  De  tous  ks  vices  je  n'en  fâche  point  de  plus 
»  nuifiblcs  que  la  fureur  du  Jeu. 

»  Nous  autres  Mantchous  fl>J,  bons,  fincères  &  /ècourables 
»  autrefois ,  attachés  à  nos  devoirs ,  uniquement  occupes  du 
»  foin  de  les  remplir;  nous  qui  donnions  le  luperflu,  qui 
»  prenions  fur  le  néceiïaire  pour  affdter  les  pauvres ,  nous  étions 
»  bien  diffcrens  de  ce  que  nous  lommes.  Nous  étions  généreux; 
»  nos  amufemens  étoient  honnêtes  ôi.  nos  jeux  innocens  :  tout 
»  e(t  change. 

u  Moi  qui  vois  tout ,  qui  entends  tout  du  fond  de  mon 
»  Palais,  &  qui  veille,  le  plus  louvent  quand  le  crime  ourdit 
i>  fa  U'ame  dans  les  ténèbres;  moi  qui,  vous  le  favez,  dételle 
»  le  menlonge  plus  que  je  ne  crains  la  mort ,  j'affirme  qu'il 
i>  n'elt  point  de  manie  plus  féconde  en  calamités  publiques  & 
»  fecrelies ,  que  celle  dont  il  s'agit  :  oui ,  j'affirme  qu'il  n'eft 
•»  point  d'hommes  plus  âpres  que  les  Joueurs,  plus  enclins  au 
•.mal;  ils  fe  feroient  horreur,  s'ils  iè  connoilloient  mieux. 
M  Je  les  connois,  écoutez  donc. 

»  Pourquoi  le  Voleur,  &  le  Joueur  qui  lui  reflemble  à 
«  tant  d'égards ,  continuent-ils  prefque  toujours  l  Hélas  I  c'elt 
»  qu'ils  ont  commencé. 

»  Quiconque  ne  fait  pas  réfifler  aux  premières  amorces, 
»  attife  un  feu  que  bientôt  il  ne  pourra  plus  éteindre.  On  ne 
»  jûue  d'abord  que  par  complaiiance  ou  par  défœuvrement; 
»  on  ne  donne  que  des  momens  au  Jeu  ,  puis  des  heures  , 
»  puis  des  jours,  puis  des  nuits  entières;  &  c'efl:  ainfi  que  la 
"palfion,  s'allumant  par  degrés,  dévore  le  temps  plus  cher 
»'  que  l'or,  fait  oublier  les  devoirs  les  plus  facrés. 

»»  L'habitude  une  fois  confirmée,  les  Joueurs  ne  connoiffent 
»  plus,  ne  refpirent  plus  que  le  hafai'd;  leur  rage  ne  finit  pas 
«  avec  les  alimens  qui  la  nourrilfent;  au  lieu  de  fe  retirer  du 


{b)    Les   Mantchous   font   Tartares   d'origine  ,    &   fujets  naturels  de  U 
Dynaùie  impériale  qui  règne  aduellenient  à  la  Cliine. 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.        151 
Jeu  lorfqu'ils  ont  tout  perdu  ,  ils  y  sèchent  d'impuifiance  ;  « 
mais  ils  regardent  jouer.  « 

L'un  abandonne  Tes  fon<5lions  publiques  ;  l'autre  néglige  « 
l'art  dont  ii  tiroit  fa  fubfiflance  Se  celle  de  fa  famille  :  « 
incapables  de  tout,  ils  ne  rêvent  qu'au  Jeu;  pour  y  fuffire,  « 
ils  vendent  leurs  mai/ons,  leurs  terres  :  puilqu'ils  fe  tuent,  « 
ils  fe  vendroient  eux-mêmes ,  tant  le  defir  &.  l'elpêrance  Jes  « 
aveuglent.  « 

Les  infenfés  !  que  veulent-ils!  qu'efpèrent-ils î  nous  ruiner  « 
impunément!  La  ruine,  à  ce  métier,  efl:  le  partage  du  plus  « 
grand  nombre  ;  ceux  qui  profpcrent  aujourd'hui ,  demain  «< 
feront  dans  la  misère  :  cependant  ils  triomphent ,  ils  ne  « 
doutent  plus  de  rien  lorlqu'ils  ont  dépouille  quelqu'un  ;  « 
attendez ,  ils  feront  dépouillés  à  leur  tour.  « 

Je  défends  le  Jeu  :  Officiers ,  Soldats ,  Se  vous  qui  « 
m'appartenez  par  les  liens  du  fing,  û  vous  m'aimez,  fi  vous  « 
refpedez  votre  Prince,  ne  foyez  pas  des  Joueurs.  Chargés  « 
du  (oin  de  protéger  nos  frontières ,  de  maintenir  l'ordre  « 
dans  l'intérieur  de  mes  Etats,  vous  devez  l'exemple  des  « 
mœurs  &  de  la  juftice  dont  vous  êtes  les  foutiens.  « 

L'honneur,  le  travail,  l'économie,  voilà  les  fources  où  « 
vos  pareils,  au  lieu  de  s'en  rapporter  au  hafard ,  doivent  « 
puifer  pour  le  prélcnt  Se  l'avenir.  Vous  avez  votre  paie ,  «' 
ménagez- là.  Quelques-uns  ont  des  terres,  qu'ils  les  ialient  « 
valoir  ;  &  quand  les  moilîons  ieronl  abondantes  ,  qu'ils  « 
fongcnt  à  la  Itérilité.  « 

N'allez  pas  cependant  imiter  ceux  cjui  deviennent  avares ,  « 
en  ceflant  d'être  prodigues;  jouililz ,  mais  faites  jouir,  car  « 
vous  pouvez  devenir  pauvres.  " 

Je  vous  ai  montré  ce  que  c'eft  que  la  fureur  du  Jeu  ,  « 
puilfent  mes  préceptes  étouffer  dans  vos  cœurs  cette  pallion  « 
qui  conllcrne  le  mien  !  " 


1^2         Histoire  de  l'Académie  Royale 

Vous  m'avez  entendu;  je  le  dis  à  regret,  Mantchous ,  il 
faut  pourtant  le  déclarer:  je  punirai  Itsintradeurs,  qutis  qu'ils 
foient;  je  les  punirai,  vous  dis-je,  fulîent-ils  mes  propres  lils. 

Pour  la  dernière  fois ,  il  en  efl  temps  encore ,  que  les 
Joueurs  fe  corrigent,  mais  fans  délai  (c) 


>». 


(c)  «  Les  Chinois,  ditle  P.  Amiot, 
»  &  les  Mantclious  qui  font  aujour- 
w  d'hui  à  ia  Chine  ,  font  peut  -  être , 
»  de  toutes  les  Nations  du  monde  , 
»  celles  qui ,  en  apparence  ,  ont  le  plus 
3>  d'averfion  pour  le  Jeu.  Un  Joueur, 
»  un  homme  coupable  de  tous  les 
»  crimes  &  un  malheureux  avéré  , 
»  font ,  ici ,  des  termes  prefque  fyno- 
«  nimes.  On  ne  iaiffe  pas  cependant 
a>  de  jouer,  &  même  avec  fureur  :  on 
»  a  fait,  en  différens  temps ,  des  Or- 
ï>  donnancestrès-févcres contre  leJeu. 
î>  Les  Empereurs  de  cette  dynaftie  , 
«  par  une  politique  femblable  à  celle 
V  de  nos  Rois,  qui,  pour  arrêter  le 


cours  du  luxe  qui  fe  répandoit  en  « 
France  ,  permit  aux  courtifannes  «c 
feulement  ce  qu'il  défendoit  aux  per-  « 
fonnes  d'honneur  ;  ces  Empereurs  ,  ce 
en  défendant  rigourcufement  le  Jeu  w 
dans  toute  l'étendue  de  l'Empire,  « 
l'ont  permis  aux  porteurs  de  chaifes  ce 
feulement ,  gens  fans  aveu,  qui  font  ce 
dans  un  mépris  général  ;  mais  cette  <c 
politique  n'a  pas  eu  tout  le  fuccès  ce 
que  l'on  s'en  était  promis.  L'Empe-  ce 
reur  régnant  n'a  excepté  perfonne  c« 
de  la  loi  commune  k.  Art  Militaire  <e 
des  Chinois ,  (t^c.  revu  &  corrigé  par 
M.  de  Guignes.  A  Paris,  chez  Didot 
l'aîné,  1772. 


INSCRIPTION 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres;        153 

INSCRIPTION    LATINE 

fur  wie pierre  appelée  la  Haute-borne,  en  Champagne. 

Nos  Mémoires  ont  déjà  fait  mention  &  de  cette  grande     Tomt  ix, 
pierre  près  du  village  de  Fontaines ,  dans  la  principauté  ^''  '^'" 
de  Joinville ,  &  de  l'Inlcription  latine  qu'elle  porte  ;  mais 
celîe-ci  n'a  pas  élé  préfentée  adez  exactement  par  M.  Moreau 
de  Mautour.  La  Compagnie  en  a  reçu  une  copie  plus  fidèle    E"  J»nv.er 
par  M.  Grignon,  un  de  les  Correfpondans ,  qui  a  pris  toutes       '^'^' 
les  dimenfions  de  ce  monument  brute  &  irrégulier  dans  la 
forme;  la  hauteur,  dans  la  plus  grande  partie,  eft  de  vingt-un 
pieds  deux  pouces,  avec  fix  pieds  neuf  pouces  dans  fà  plus 
grande  largeur;  trois  pieds  deux  pouces  dans  la  partie  la  plus 
étroite ,  vingt-quatre  pouces  d'épailîcur  dans  fon  plus  grand 
renflement,  &;  onze  pouces  dans  la  partie  la  plus  mince  qui 
en  forme  l'extrémité  fupérieure.  L'Infcription  en  caracftères 
Romains  afiez  irréguliers ,  eil  çompofée  de  dix-huit  grandes 
lettres. 

VIROMARVS 

I.     S  T  A  T  I  L  I  F. 

Dans  la  premître  ligne,  le  mot  V'iromarus  eft  fins  point; 
dans  la  féconde,  la  première  letti'e  /,  &  la  dernière  F,  iont 
fuivies  d'un  point  ;  ce  qui  ne  permet  pas  d'admettre  les 
explications  Javi  Statori ,  Jovi  Libcratori ,  Jovi  Feretrio, 

Dansun  Mémoirequi  accompngnoit  cette  copie,  M. Grignon 
penfe  qu'il  faut  lire  VIROMARVS  Julii  STATILI  tilius; 
que  Slatilius  éloit  un  Romain  envoyé  dans  les  Gaules  ,  où 
il  Hvoit  eu  un  fils  auquel  il  donna  le  nom  Gaulois  Virom^irns , 
8c  que  ce  monument  e(l  le  tombeau  de  celui-ci ,  ou  du  moins, 
un  ccnolaphe  érigé  en  fon  honneur.  A  ce  lujet  on  obferva 
que  dans  toutes  les  Inicriptions ,  Julius  eft  toujours  marqué 
JVL.  parce  que  ce  n'eft  pas  uji  prénom,  comme  Tiius , 
Hiji   Tome  AL.  U 


154       Histoire  de  l'Académie  Royale 
Lucius,  &c.  mais  un  nom  de  nimille;  que,  par  conféquent, 
il  y  auroit  tlciix  noms  de  famille  pour  la  même  perfonne , 
car  la  famille  Statïlïa  eft  connue  par  plufieurs  Médailles  & 
par  plufieurs  Infcriptions. 


OBSERVATIONS 

SUR     UN 

MANUSCRIT  DE  LA  BIBLIOTHÈQUE  DU  ROI, 

Qiii  contient  les  Clianfons  des  Trouvères  on  Troubadours 
de  la  Souahe  ou  de  l'Allemagne ,  depuis  la  fin  du 
XIl!  fiecle  jnfque  vers  l'an  ij^o. 

Premier  Mémoire. 

Mars  X^^^*  ^^  deuein  de  donner  plufieurs  Mémoires  fur  cette 
1773-  XJ^  matière ,  M.  le  baron  de  Zur-Lauben  diilribue  celui-ci 
en  quatre  parties.  Remontant  dans  la  première ,  au  bei'ceau 
de  la  Poëlie  chez  les  Gaulois  &  les  Germains ,  il  préfente 
une  idée  de  ce  qu'elle  fut  depuis  Charlemagne  jufqu'à  la  fin 
du  xii.^  fiècle.  Dans  la  féconde,  il  montre  l'antiquité  du 
recueil  manufcrit  des  Troubadours  de  Souabe ,  confervé 
dans  la  bibliothèque  du  Roi,  avec  des  particularités  qui  le 
concernent.  Il  traite  fuccinèlement,  dans  la  troifième,  de  la 
nature  ou  de  la  ftruélure  des  Vers  dont  ce  recueil  eli  compofé, 
&  des  mots  furannés  qu'on  y  remarque.  Enfin  il  donne, 
dans  la  quatrième,  ia  traduction  de  plufieurs  ftrophes  des 
fix  premières  pièces  de  ce  recueil ,  avec  à&%  obfervations. 

1.  Dans  cette  Partie,  M.  le  baron  de  Zur-Lauben  rappelle 
d'abord  l'obfervation  faite  par  plufieurs  Savans ,  que  \ei 
premières  hiftoiies  de  tous  les  Peuples  ont  été  écrites  en 
Vers  &  en  Chants  héroïques ,  dont  les  uns  fe  font  perdus 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  155 

pîus  tôt,  ies  autres  plus  tard.  Ceux  des  Goths  ont  fourni 
à  Jornandès  (a) ,  les  matériaux  dont  il  s'eft  fervi  pour 
compofcr  l'hiltoire  de  Ta  Nation.  M.  le  baron  de  Zur-Lauben 
indique  enfuite  ce  qu'ont  dit  des  Druides  &:  des  Bardes,  chez 
ies  Gaulois,  Yïcxq\  (h) .  Duclos  (c) ,  Brown  (dj  ,  Peiloutier, 
après  les  anciens  Ecrivains  ,  Diodore  de  Sicile,  Ccfar,  Tacite, 
Lucain,  Ammien -Marcellin ,  &:  d'autres.  Fortunat  ,  qui 
vivoit  dans  le  vi."  liècle,  appelle  Ltedi  les  Chanfons  conia- 
crées  à  la  mémoire  des  héros ,  &  ce  mot  conferve  encore 
aujourd'hui  le  même  fens  en  Allemand.  Paul  Diacre  (e) 
attelle  que  jufqu'à  fon  temps,  la  victoire  remportée  par 
Aiboin  ,  roi  des  Lombards  ,  fur  les  Gcpidcs  ,  conlinuoit 
d'être  célébrée  en  vers  chez  les  Saxons ,  les  Bavarois  & 
autres  peuples  voifins.  Éginhard  (f)  parle  d'un  recueil  que 
Charlemagne  avoit  fait  d'anciens  vers  fur  les  adions  &  les 
guerres  àts  Rois;  quelques-uns  de  ces  chants  &  àts  fragmens 
de  quelques  autres,  font  parvenus  jufqu'à  nous,  les  uns  eu 
Tudefque ,  les  autres  en  Latin  (^). 

Enfin ,  M.  le  baron  de  Zur-  Lauben  rappelle  ce  que  les 
favans  Auteurs  de  i'hiftoire  littéraire  de  la  France  ont  écrit  (h) 
fur  l'origine  de  la  Poëfie  Franc oife  ;  on  donnoit,  dans  le 
xii-'^fiècle,  cette  dénomination  aux  pièces  de  vers  en  langue 
Romance.  La  Pot'fie  Provençale  doit  cependant  êu-e  didinguée 
de  UFrançoife,  comme  plus  cultivée;  ik  ceux  qui  dans  leurs 
vers  employoient  la  langue  Provençale  ,  portoient  le  nom 
de  Poètes  Provençaux,  quoiqu'ils  ne  lulîcnt  pas  nés  d;uis  cette 
Province.    Tels  étoient ,  fans  palier  d'une  infinité  d'autres  , 


(éij    Getic.  cap.   IV,  p.  1090;  & 

cnp.  XI  ,  pag-  1095-  ■'"^'■''  '"V'- 
Ausu/Ieejlrij'i.  Jani  Cruter.  Hanov. 
1611  ,  fol. 

(1>J    H\{\.tomeXV/JJ,p.  187. 

/cj    Tome  XI X. 

(d  )  Hiiloiro  de  l'origine  &  des 
progrrs  de  la  Poëfie  ,  &c.  p.  2jj  iLT 
faiv.  Paris,  1768  ,  in-8.'' 

(t)   De   Gejl.  Loiigoù.   lib.    I  , 


c.  XXVn  ,  p.  I  I  3  î  ,  iiiter  hifl.  Aug. 
fi.rif)t. 

(f)Cap.  XX IX, éd.  Halmft.  1 667. 

(g  )  MaI)illon ,  Acl.  W.  O.  S.  Ben. 
t.  Il ,  p.  617;  &.  Annal.  Ben.  t.  III, 
p.  684.. 

Lclxuf ,  Recueil  de  divers  Ecrits 
pour  fervir  déclairciflemcnt  à  i'hiftoire 
de  Fianre,  tcmc  l ,  f.  j^g- 

(h)  1  orne  IX,  p.  1  $0— i7i,&c. 

U  ij 


l'j^  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Richard  Cœur-cle-lion,  depuis  roi  d'Angleterre,  &  les  comtes 
Henri  &  GeofRoi  Ces  frères.  M.  Sinner  ,  bibliolhccairc  de 
la  ville  de  Berne  en  SuifTe  ,  &  Confeilier  d'État  de  cette 
Rcpublicjiie,  a  donné,  dans  le  troihcme  volume  des  maniif- 
crits  de  cette  Bibliothèque,  la  chanfon  de  Richard  fur  fa 
prili  n  en  Autriche  :  il  avoit  aufîi  publié  ,  en  1759  ,  à 
Laufanne  ,  des  Extraits  de  Poëfies  des  xill,'^  &  xiv.  fiecles. 

Ces  premiers  Foctes  François  ,  qu'on  appeloit  Trouvères 
ou  Troubadours ,  ne  reliémbloient  guère  aux  anciens  Bardes, 
du  moins  quant  à  l'objet  de  leurs  chants ,  puiique  leurs 
compofitions  ne  relpiroient  ordinairement  que  la  galanterie. 

n.  M.  le  baron  de  Zur-Lauben  trace ,  dans  celte  féconde 
Partie,  l'hiftoire  de  la  colledion  manufcrite  des  Troubadours 
de  Souabe ,  laquelle  eft  confervée  dans  la  bibliothèque  du 
Roi  ;  en  voici  le  précis. 

M.  Breitinoer  de  Zurich,  dont  la  vafle  érudition  en  tout 

genre  s'eft  montrée    dans  difiérens  ouvrages ,  publia ,    en 

,1748,  111-8."  des  EJfais  de  l'ancienne  Poëfie  de  Souabe, 

du  xiil.^  fiècle,  extraits  de  la  colledion  de  Manefs.  Un  autre 

Savant  de  Zurich,  M.  Bodmer,  célèbre  aufîi  par  des  Poëlies 

Allemandes,  &  par  des  Dilîërtations  critiques  &  hiftoriques, 

aida  M.  Breitinger  dans  ce  travail.  Ils  ont  d'abord  fait  con- 

noître  dans  une  préface  pleine  de  recherches,  l'antiquité  du 

recueil  manuicrit  d'après  lequel  ils  avoient  fait  ces  extraits  ; 

enfuite  ils  ont  traité  de  la  llruélure  des  vers  Tudefques  de 

cette   colleélion ,    &  pour   donner  l'intelligence   des   mots 

llirannés  qui  s'y  rencontrent ,   ils   ont  ajouté   un    Gloflâire 

abrégé;  encouragés  par  l'accueil  que  le  Public  fit  à  leur  travail, 

&  par  les  loulcriptlons  de  plufieurs  amateurs ,  ils  donnèrent, 

à  Zurich,  en  deux  volumes  in-^."  (i) ,  une  édition  complète 


(ï)  Cette  édition  ,  bien  exécutée, 
eft  fortic  de  l'iniprimerie  d'Orell  if 
Compagnïi:.  Cet  Imprimeur  avoit  pour 
aflbcié  ,  M.  Salomon  Geflner,  fi  cé- 
ièbre  par  fcs  pièces  Palloraies,  &  fur- 


tout  par  le  Poëme  de  la  mort  d'Abei. 
Le  premier  volume,  ou  partie,  efl  de 
1758,  l'autre  de  1759  ,  ''^'^'-  "  titie, 
Sammliwg  von  Ali'nnêjmgern ,  Ù^c, 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  157 
du  Recueil  que  Ro^er  (en  Allemand  Ruedger)  Matrefs , 
fénateur  de  Zurich  (k),  avoit  fait,  dans  le  xiv/  lîècle,  des 
PotTies  des  anciens  Troubadours.  On  refondit,  dans  cette 
édition,  la  prcface  &  les  obfervations -de  \' Ejftii  de  1748  , 
mais  fans  expliquer  les  vieux  mots  du  texte;  on  omit  même 
le  Gloiïaire. 

Le  Recueil  manufcrit  de  Manefs  eft  à  la  bibliothèque  du 
Roi  (l) ;  c'efl  un  gros  in-folio  en  vélin,  écrit  en  caradcrci 
du  xiv.*^  fiècie,  antérieurs  à  l'an  1350,  de  deux  mains  diffé- 
rentes ;  du  moins,  félon  M.  le  baron  de  Zur-Lauben,  on 
n'y  remarque  pas  d'autre  écriture  uiilincfle.  KTii  d'une  des 
plus  anciennes  j'amilles  nobles  de  Zurich  ,  le  chevalier  Roger 
Manefs  fut  du  coiifeil  de  cette  Ville  depuis  12^2  julqu'en 
1304;  il  paroit  que  dès  le  commencement  du  xjv.^  fiècle, 
il  s'occupa  du  foin  de  raffembler  de  toutes  les  parties  de 
l'Allemagne,  &  particulièrement  des  pays  qui  avoient  formé 
l'ancien  duché  de  Souabe,  les  chanfons  des  Poètes  connus 
fous  le  nom  de  Aiinnefinger  ou  Chantres  d'amour  (m).  Outre 
qu'il  avoit  des  liaifons  avec  les  principaux  Prélats,  Comtes, 
Barons  de  fon  voifmage,  &  avec  d'autres  perfonnes  diltin- 
guécs  par  leur  nailfance  ou  par  leur  mérite ,  il  tenoit  à 
Zurich,  dans  fa  mailon,  une  lorte  d'Académie,  où  l'on  lou- 


(h)  La  famille  des  Manefs  ou 
J[1iine(f(n  ,  étoit  pariagcc  en  deux 
brandies  les  Alanefsde  Aluneck,  ô<. 
Ks  Aldiiefscie  Hard,  furnonis  tirés  dts 
châreaux  qui  leurappartcnoicnt.La  lille 
des  iicnateiirs  de  Zurich  montre  des 
perfonnes  de  Cette  (amille  des  i  i  i  i  , 
comme  on  le  voit  dans  Tfchudy  , 
Defcrpt.  GûUid-  CoiriiUœ  ,  pag.  loj; 
ConjiantiiX',  ly^S ,  in-fil.  en  allemand. 
Cet  Auteur  parle  auffi  des  acquifiiions 
que  fit ,  en  i  304.  ,  Roger  Manefs , 
Sutcur  du  Recueil  ,  Chro/i.  Helvct. 
part.  1,1  IV ,  p.  2^2.  Bdfil.  lyj-f, 
fol.  Gerinaiiicè  i  de  même  que  Lcii , 
JOiC}.  hiji.  di  lu  Suijjt' ,  en  Allemand, 
tvin,  Xltfp.  .^j  S  ;  if  tom,  XI,  p.  $y 


Roger,  qui  vivoit  encore  en  tjij, 
avoit  eu  de  fon  rîiariagc  avec  Élifdlutli 
Wcljliifcli ,  d'une  famille  équellre  ou 
noble  de  Zurich,  deux  fils  &  deux 
filles,  qui  font  nommées  dans  un  ade 
de  1  305  .  (Leii.itiJ.  t.  XIX. p. ^6;-, 
'in-^.° )  i  l'aîné,  nommé  Roger  comme 
fon  père,  remplit  fucccfîivenient  les 
places  de  Ciijfcdi.-  &.  d'EcoLitr,:  dans  le 
Chapitre  de  Zurich  ;  Çon  frère  nommé 
Ulric ,  fut  membre  du  Sénat  de  cette 
ville. 

(l)  Parmi  les  Manufcrits  de  l'an- 
cien fonds ,  /(.'  y2C6. 

(m)  De  l'ancim  Tudcfiiuc,  m'mne 
ou  iiiinna  (.imour)  ,  Watchcr  dérive 
le  François,  mi^iwn ,  mi^njrj^  Jfi., 


158  Histoire  de  l'Académie  Royale 

mettoit  à  l'examen  les  pièces  qui  dévoient  entrei-  dans  îe 
Recueil.  L'aîné  de  Ces  fils  ,  chanoine  de  la  cathédrale  de  celle 
Ville,  ayant  le  mcine  goût  que  fon  père ,  ne  monlroit  pas 
moins  de  zèle  pour  la  colleélion.  Maître  Jean  Hcullouh ,  de 
Zurich,  leur  ami  &  leur  compatriote,  nous  a  traiiimis  ces 
particularités  dans  deux  ftrophcs  lur  les  Manefs  père  & 
fils  ,  Tes  bienfaiteurs  :  elles  le  trouvent  dans  le  Recueil  de 
Breitinger  (n). 

Lorlque,  vers  la  fin  du  xv.^  ficelé,  la  fiimiîle  de  Manefs 
s'éteignit ,  ce  Recueil  pafTa  entre  les  mains  des  barons  de 
Hohcn-Sax  (0).  Cette  MaKon,  qui  jouillbit  du  droit  de 
Bourgeoifie  à  Zurich,  podédoit  enlr'auuxs  Seigneuries,  la 
baronie  de  Sax,  achetée  le  i  5  Avril  1615  par  cette  Ville  , 
qui  en  a  fait  un  Bailliage  (p). 

Jean-Philippe,  baron  de  Hoheti-Sax ,  afïïiffiné  en  i  <^^6 
par  fon  neveu,  pofféda  jufqu'à  fa  mort,  le  Recueil  manulcrit  de 
Manefs  ,  dont  il  faifoit  grand  cas.  Marquard  Fréher  qui ,  dans 
un  voyacre  en  Suilîe ,  avoit  examiné  ce  manufcrit  au  château 
même  de  Forfteck,  du  vivant  de  l'infortuné  Jean-Philippe, 
follicita  avec  empreffement  l'éledeiir  Palatin  Frédéric  IV, 
à'çn  faire  l'acquifition  pour  fa  bibliothèque  ,  &:  fut  chargé 
d'entamer  lui-même  à  ce  fujet ,  &  au  nom  de  l'Éledeur ,  une 
négociation  avec  la  veuve  du  Baron ,  lequel  avoit  joui  durant 
fa  vie ,  d'une  grande  confidéralion  à  la  cour  Palatine.  Cette 
dame ,  qui  étoit  de  la  maifon  de  Brodercde ,  fe  trouvant 
embarraffée,  confulta  un  ancien  ami  de  fon  mari ,  Barlhéiemi 
Schobinger  :  celui-ci  craignant  que  fi  le  manufcrit  paiïbit 


(n)  Tù'ne  II,  p.  186,  i8y,  édit. 
de  1758  &  1759. 

( 0)  Cette  Maifon  ,  une  des  plus 
anciennes  de  la  Rliétie ,  ou  pays  des 
Gritbns  ,  étoit  divifée  en  piufieurs 
branches  ;  l'une ,  fjus  le  nom  de  Sax 
(de  Sdxo) ,  une  autre  fous  celui  de 
Hohen-Saxe  (de  alto  SnPiO )  ,  &  une 
troifiènie  nommée  A'Ioiifax ,  Mafox 
ou  Alifox.  La  colledion  de  Manefs 
contient  deux  chanfons;  l'une,  de  frère 


El'crliard  de  Sax  ,  qualifié  Prêcheur 
ou  Dominicain,  efl:  confacrée  à  la 
louange  de  la  Vierge;  l'autre,  de 
Henri  de  Sax ,  roule  fur  un  objet  pro- 
fane. Voy.  la  I,"  partie  du  Rectteil 
de    Breitinger  ,  pag.   2  S  —  jo    if 

35—37- 

(p )  Fov.  le  Di(5lionnaire  hiftorique 
de  la  SuifTe,  par  Lcu ,  tcm.  XVI, 
pag.  121  — 12^  — 12^  —  'S4>  ^t^"' 
de  Zurich,  1760,  en  Allemand. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  i^p 
dans  la  bibliothèque  Palatine  ,  il  n'y  fût  comme  condamné 
à  une  prilon  j  erpétuelle,  préféroit  de  le  conlerver  en  SuilFe; 
il  fongeoit  même  à  le  faire  imprimer  :  il  le  garda  donc 
chez  \\x\(^),  &  fit  réponfe  à  Fréher ,  que  cet  ouvrage  avoit 
été  fort  endommagé  (r)  dans  l'incendie  du  château  de 
Forftcck  ,  en  1586,  &  auflitût  il  entreprit  de  le  copier  ; 
mais  à  peine  étoit-il  au  tiers  de  l'ouvrage,  que  la  mort 
l'enleva,  en  1604.  Goldall  (f)  donne  à  entendre  que 
l'ardeur  avec  laquelle  il  avoit  entrepris  de  copier  les  anciennes 
chanfons  des  Princes,  Comtes,  Barons  &  autres  Nobles, 
avoit  abrégé  Tes  jours.  On  foupçonne  Goldaft  lui-mOme, 
voifin  de  Schobinger  ,  d'avoir  inlormé  Fréher  que  le  manulcrit 
exidoit  encore  en  entier.  Dès  1 604  il  avoit  publié  (tj  deux 
anciennes  pièces  qui  le  trouvent  dans  le  Recueil  de  Mane/s  (11), 
les  Conjeils  ti' éducation  donnés  par  Tyrol ,  roi  d  Êcoffc ,  &  par 
le  chevalierWinJbeke.  11  inléra  pareillement  dans  ion  Recueil, 
d'après  la  même  colleélion ,  les  Conjeils  de  la  dame  Winjbeke 
à  fa  fille ,  fur  la  manière  de  fe  conduire  dans  le  monde.  Ces 
pièces  ont  été  réimprimées  à  Ulm  en  1727  (x) ,  avec  àt% 
notes, par  Jean-George  Scherz ,  jurilconlulte  dans  l'Univerfité 
deiîtrafbourg,  qui  les  avoit  fiit  collationner  avec  le  manulcrit 
du  Roi. 

Inflruit  par  Goldafl,  Fréher  reprit  là  négociation  avec  fa 
veuve  du  baron  de  Hohen-Sax,  laquelle  confulta  Jean- 
Guillaume  J/z//;//)'/'  de  Zurich,  qui  avoit  compofé  l'hilloire 
de  la  vie  &  de  la  mort  de  fon  mari ,  &  qui  ell  connu  (ur- 
lout  par  les  Anîiquitates  convivales ,  ouvrage  qui  a  eu  plufiturs 
éditions;  mais  les  lollicitaiions  de  la  cour  Palatine  devinrent 


(<j)  Lpijh  Sc/wl>i/iiieri  ^  l'rtheri 
iiUtr  epiji,  claror.  ir'  duéior.  vinr.  ud 
Aît/c/éicr.  GoUiijIcx  LibL'tli,  Cuntlur. 
Tliylemnn  ,  168 K,  in-^.' 

(r)  Lcu,  DiflionnairedcIaSuiflc, 
tom.  VJJ,  p.  200.  Zuiicli  ,  in-^.' 
«n  AIL-mand. 

(f)  Prolegorn.  Per.  Alt  mail.  t.  II I; 
Francfort,  »6o6 ,  in-jU. 


(t  )  Parii  ni-rici ir. purs  I. " cuin  nocis; 
Llndavia* ,  «  60+ ,  in-^.' 

(Il)  'lome  11,  p.  238  —  257, 
cdit.    1759- 

(x)  AdCd>:em.t  II,  Antiquit. 
Teutonic.  SchiUtTi    Ulniw,   1727. 

(y)  Lcu,  DitTioiinairc  hilloriquc 
delà  Surllc,  r.  XV  /f.p  yoy — "oy; 
Zurich,  1702,  //i-y.'ca  ailuiuiid. 


i6o  Histoire  de  l'Académie  Royale 
fi  pieflkntes  ,  qu'à  la  fin  de  i  607  le  manufcrit  dont  la  Baronne- 
douaire  voiiloit,  di.'oil-elle,  faire  achever  la  coj/ie,  fui  cuvoyc 
à  Heidelberg.  L'ElecHieur ,  après  l'avoir  examine  plulieurs 
jours,  le  confia  à  Frcher,  qui  fe  propofa  de  le  j)ublier  avec 
un  Gloliaire  5c  des  obfervations.  Frélier  avoit  reçu  les  pièces 
copiées  par  Goidafl  &  par  Schobinger ,  &  promettuil  au 
premier  de  faire  achever  la  copie  du  manulcrit  entier ,  laquelle 
vrailemblablement  n'a  jamais  été  finie.  Ctl'e  qu'avoit  coin^ 
mencée  Schobinger  eft  conlervée  dans  la  bibliothèque  de 
Brème,  parmi  les  manufcrits  de  Goldail.  Frcher  écrivoit ,  en 
I  609  ,  I  6  Juin,  à  ce  dernier  ,  que  1  Eledeur  ne  lui  donnoit 
que  le  délai  d'un  mois  pour  garder  chez  lui  le  manufciit, 
&  que  l'ouvrage  étant  une  fois  renfermé  dani  le  cabinet  du 
Prince,  on  auroit  bien  de  la  peine  à  en  obtenir  la  commu- 
nication ;  il  y  refla  en  effet  fous  la  clé  jufqu'au  mois  de 
Septembre  1622,  que  Heidelberg  fut  prile  d'aflaut  par 
i'armée  de  l'Empereur ,  fous  les  ordres  du  général  Tilly  ; 
le  fac  de  cette  Ville  fut  l'époque  de  la  dilperfion  de  ia 
bibliothèqne  Éledorale  ,  très-nombreufe,  &  fur- tout  très- 
riche  en  manufcrits  :  on  en  fauva  une  grande  partie,  que  le 
duc  de  Bavière  donna  au  pape  Grégoire  XV  ,  pour  être 
incorporée  à  la  bibliothèque  du  Vatican. 

Mais  malgré  toutes  les  précautions ,  un  grand  nombre 
d'imprimés  &  de  manufcrits  fut  difperfé  de  côté  &  d'autre. 
Si.  fins  doute  le  Recueil  de  Manefs  partagea  leur  fort  jufqu'au 
moment  où  il  trouva  un  afyle  fur  dans  la  bibliothèque  du 
Roi  :  il  y  fut  près  de  cent  ans  avant  qu'aucun  Savant 
d'Allemagne  fût  ce  qu'il  étoit  devenu  ;  Jean-George  Eccard 
l'ignoroit  abfolument ,  mais  il  efl  étonnant  que  Schiller, 
établi  à  Strafbourg ,  qui  le  favoit,  &  qui  étoit  fi  curieux  de 
découvrir  des  antiquités  Germaniques ,  fe  foit  contenté  d'une 
idée  affez  imparfaite  de  ce  manufcrit  ;  il  l'indique  dans  la 
préface  ^iJ  du  Gloflaire  Alcmanique ,  comme  confervé  dans 
la  bibliothèque   du  Roi ,   &  nomme  plufieurs  des   Poètes 

(Z)  P'^o'  ^XXVI  Ù'feq.  t.  lll.  Thef.  Antiquit.Teutoinc,  Ulmae,  1 72  8 ,fol. 

dont 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.  î6i 
dont  fes  pièces  font  infcrées  dans  ce  Recueil ,  mais  fans  en 
donner  aucun  extrait.  M.  Scherz ,  dont  on  a  parlé  précé- 
demment, n'a  jamais  connu  ce  manulcrit  que  par  quelques 
fragmens.  ^ 

Un  de  Ces  parens,  Jean -Philippe  de  Barteinftein,  qui  fut 
confeiller   intime  de  la  chancellerie  architlucale  de  la  balfe 
Autriche ,  elt  le  premier  Allemand  qui  ail  découvert  &  vu 
le  manulcrit  de  M  an  efs ,  étant  à  Paris  en  1726;  il  en  tira 
des  variantes,  &  y  copia  même  piufieurs  fb-ophes ,  dont  if 
fît  part  à  M.   Scherz.   M.   Breitinger ,    à  qui    celui-ci    les 
communiqua ,  ne   douta  pas  que  le  man.ulcrit  de  la  biblio- 
thèque du  Roi  ne  fut  celui  que  Goldaft  &  Schobinger  avoient 
vu;    impatient  de  le  voir  lui-même  &  de  le  publier,   if 
s'aclrelîk  à  (on  ami  M.  Schoepflin,  qui,  dans  un  voyage  fait 
à  Paris  en  1746,  négocia  cette  affaire  avec  M.  l'abbé  Sallier. 
M.  le  comte  de  Maurepas,  qui  a  toujours  été  zélé  pour  les 
progrès  des  Lettres,  obtint  du  Roi  un  ordre  de  faire  trans- 
porter le  manufcrit  à  Strafbourg,  avec  permilfion  de  l'envoyer 
enfuite  à  Zurich  ;  &  M.  de  Courteiile  ,   ambalfadeur  du  Roi 
en  Suilfe,  le  fit  paiïêr  à  M.  Breitinger  fuj. 

IIL  Le  langage  des  Poètes  de  Souabe,  dans  le  Recueil 
de  M.uiefs,  offre  bien  des  difficultés  qui  naiffent  de  différentes 
caufes  :  beaucoup  d'anciens  mots  ont  totalement  dilparu  fans 
avoir  été  remplacés;  d'autres  fubfïflent  encore  dans  l'Allemand 
moderne,  mais  avec  des  acceptions  très-diflcrentes.  D'ailleurs, 
la  langue  Allemande,  comme  toutes  les  autres,  a  éprouve 
des  vaiiations  dans  l'inHexion ,  l'ordre,  la  liaifon  ik  la  pronon- 
ciation des  mots.  Pour  lurmonter  ces  difficultés  autant  qu'il 
fui  a  été  pofhble ,  M.  le  baron  de  Zur-Lauben  a  eu  recours 
aux  Gloffaires  de  l'ancien  Tudefjue,  donnés  par  Sch'ihei  /i>J , 


(d)  La  plupart  des  particulariti's  que 
contient  CCI  article  ,  fc  trouvent  dans 
la  Préface  de  Brcitiri"cr ,  à  la  tctc  de 
ledition  in-^..'  de  Zurich  ,  1758  & 
'7J9  ;   niais  comme  ciitc  prclaïc  cil 


en  allemand  ,  on  a  cru  que  ce  détail  ne 
paroîtroit  pas  déplace. 

(b)   Ad  Calcrm  Thrfaur.  Antiquit, 
TeuUn.  t.  lU.  Uiniii-,  "1728  ,/)/. 


Hijl  Tvme  XL.  X 


i6z       Histoire  de  l'Académie  Royale 
Etcard  fcj,  Wachter  frij,  Ptz  ^ej ,  fans  oublier  celui  que 
M.  Breitinger  avoil  joint  aux  Ejjuis  publics  en  1748. 

Quant  au   mccanirme  des  Vers  comporés  pai"  ces  Poëtes 
deSouabi-,  il  efl  afîcz  conforme  à  celui  qui  fe  fait  remarquer 
dans  les  chanfons  des  Troubadours  de  Provence  ;  ils  (ont 
très-riches  en  rimes,  &  iou vent  ils  les  prodiguent  avec  pro- 
fufion ,  quoique,  pour  faire  fentir  un  contracte,  ils  insèrent 
quelquefois  un  vers  non  rimé  dans  une  (trophe.  M.  Breitinger 
a  fait  fur  leur  profodie ,   des  obfervalions  dont  on  ne  peut 
connoîîre  le  prix  fans  cire  parfaitement  inltruit  des   règles 
grammaticales  de  l'Allemand   ancien  &  moderne.    On  dif- 
tingue  dans  leur  Pocfie ,  félon  M.  le  baron  de  Zur-Lauben, 
des  Vers  alexandrins  &.  ïambiques,   des  j'alnbes  &  des  tro- 
chées. Les  contraèlions ,  les  cliiions  ,  les  abréviations  y  lont 
fréquentes  (Se  reclierchées  pour  la  cadence.  On  y  voit  aufîi 
<ies  Vers  d'ime  longueur  fi  démelurée,  qu'on  a  bien  de  la 
peine  à  les  prononcer  ,   quoiqu'un  repos  au  milieu  tienne 
iieu  de  céfure,  &  donne  le  temps  de  relpirer;  ce  font,  félon 
M.  Breitinger,   deux  Vers   dont  le  premier  n'efl  pas  rimé; 
d'autres  fois  on  voit  le  mot  qui  doit  terminer  le  fens  d'une 
flrophe ,  placé  à  la  tête  de  la  fuivante.  M.  le  baron  de  Zur- 
Lauben  renvoyé  à  ce   que  ce  Savant  a  dit  fur  les  variétés 
qu'on  remarque  dans  ces  Poëfies  relativement  à  ['article,  aux 
particules,  &  aux  règles  de  la  lyntaxe.  L'orthographe  y  marque 
beaucoup  mieux   qu'aujourd'hui  les  inflexions  de  la  voix  ; 
elle  eff  aufTi  différente  de  celle  qui  e(l  fuivie  dans  l'Allemand 
moderne,    que   l'orthographe  des    Troubadours   de   France 
ditTère  de  celle  qui  maintenant  y  ell  en  ufage. 

IV.  La  traducHiion  des  principales  flrophes  des  fix  pre- 
mières chanfons  de  ce  Recueil,  que  M.  deZur-L  auben  donne 
dans  cette  partie,  fatisferoit  peu,  fans  doute,  le  goût  d'aujour- 

(c)  Comment,  de  reh.  Franc.  Orient,  t.  II^juç^o,  t'c.  Wiceburg,  i  jz^jfd. 

/d)  Glojfar.  Cerinan.  Lipf.   1737,  2.  vol.  in-fot. 

(e)  Sa'iptoT,  Rer.  Aujîruic.  1. 111, p.  S-fj,  ijc.  Ratifb.  174-5,  "'"/''^* 


DES    TNSCniPTIONS    ET    BeLLES  -  LETTRES.  l6^ 

d'hui  ;  la  nature  du  fiijet  y  jette  une  forte  de  monotonie  ; 
elles  roulent  conllaniment  fur  les  plaifirs  &.  les  tranfports^ 
ou  fur  les  peines  &  les  tourmens  de  l'amour.  Les  beautés  , 
foit  naturelles ,  loit  techniques,  ou,  pour  ainfi  dire,  locales, 
que  peut  prclenter  l'original,  doivent,  pour  la  plupart,  difpa- 
roitrc  dans  la  copie  ffj. 

Elles  lônt  accompagnées ,  dans  le  manuicrit  du  Roi ,  de 
figures  mal  dellinées  &  mal  peintes  ,  dont  cependant  les 
couleurs  conlervent  de  la  traîclicur  &.  de  l'éclat.  Comme  les 
fujets  qu'elles  reprélentent  ont  tniit  aux  mœurs  du  temps  & 
en  indiquent  le  coflume ,  nous  rapporterons  en  notes  1% 
defcription  qu'en  demie  M.  le  baron  de  Zur-Lauben. 

La  première  de  ces  clianlons  porte  le  nom  de  /'Empereur 
Henri;  M.  Breitinger,  dans  les  EJfais  de  1748  ,  avoit  cru 
que  ce  Prince  étoit  Henri  VI,  mais  dans  l'édition  de  1758, 
il  fe  décida  pour  Henri  Rufpon  ,  landgrave  de  Thuringe ,  que 
le  pape  Innocent  IV  oppofa  à  Frédéric  II ,  &  qui ,  en  dérifion 
de  Ion  élection  en  1246,  furnommé  le  Roi  des  Prêtres,  ne 
lailîa  pas  d'être  reconnu  roi  dtis  Romains  par  plulieurs  villes 
Impériales.  Aucun  Hillorien  du  temps  n'attelle  que  ce  Prince 
ait  aimé  &:  cultivé  les  Lettres;  on  lait,  au  contraire,  que 
Henri  VI  les  aimoit,  &  palfoit  pour  très-verlc  dans  la  con- 
noiliancc  des  Belles-lettres  (g).  M.  le  baron  de  Zur-Lauben 
n'hélite  donc  pas  d'attribuer  cette  chanlôn  à  Henri  VI.  Ce 
Prince,  né  en  i  i  <>  5  ,  fuccéda,  en  i  i  p  i  ,  à  /on  père  Frédéric  I , 
qui  l'avoit  fait  très-bien  élever,  &  tut  couronné  roi  de  Sicile 


(f)  M.  le  Iiaron  de  Zur-I.aubcn, 
dans  la  crainte  d'étoutfcr  fous  la  parure 
Françolfc  les  grâces  naïves  des  Mules 
Allemandes,  s'ell  iinporé  la  loi  de 
traduire  le  plus  li(tcralcnicnt  rju'ii  lui 
étoit  poflihie  ;  &  il  |>rcvient  lui-même 
que  les  charmes  qu'il  aper(,oIt  dans  ccs 
clianfons  éroiinues  tiennent  trop  au 
gciiie  furanné  u^  la  langue  nationale, 
potir  pouvoir  patTcr  d^iis  une  langue 
tiran"éte. 


/g)  Voy.  Otto  defanélo  Blafw , 
t.  I ,  c.  XXI ,  p.  2.0J ,  intrr  Ctrinan. 
Hiflonc.  Urjlifii  Francof.  I  J  8  5 ,  in-fd. 

Gccfrid.  Vntrb.  Chron.  part.  X  V 1 II  , 
p .  5  19,1.11,  Cerinunic.fcript.  Pijiorit, 
Hanov.   161^  ,Jol, 

Gcrvif.  nilcr.  Otia  Imper.  lib.  H, 
c.  XIX,  p.  ()+}  ,  t.  I.  Script.  Brurifv. 
Ltibiiitii.  Hanov.  1707,  _/!)/. 

Ab.  U/ptr^.  Clironic.  ç.  318;  Ar- 
geutor.  15+0,  fol. 

X  ij 


1^4        Histoire  de  l'Académie  Royale 

en  I  I  04  ,  du  chef  de  Hi  femme  Coiiflance  ,  priiiceiïf'  Tnip- 

çonnée  d'avoir  conti-il)uc  à  la  mort  de  fon  mari  eu   1178. 

Mais  fi  Confiance  eil  l'objet  de  la  chanlon ,  pourquoi  Henri 

paroît-ii  fous  le  nom  d'Empereur!   Il  cpoufa  cette  Princenè 

à  Milan ,  en   i  1 8  6  ,   lorfcju'il   n'ctoit  encore    que  roi    des 

Romains.   M.  de  Zur-Lauhen  répond  «que  la  plupart  des 

»  hiltoriens  d'Allemagne ,  ennemis  des  prétentions  uUramoii- 

»  taincs ,  ont  louvent  donné  le  titre  d'Empereur  aux  rois  des 

»  Romains;  on  appelle  ainfi  Conrad  111,  Philippe,  Roclolfe  I, 

»  Adolfe ,  Albert  i ,  quoiqu'ils  n'aient  jamais  été  couronnés  à 

Rome  (h).  » 

La  féconde  chanfon ,  en  cinq  flrophes ,  efl  fous  le  nom 
de  CoitraJ-le- Jeune;  la  jeuneiïe  de  l'Auteur  efî  même  indiquée 
dans  la  dernière  Ih-ophe,  ce  qui  a  fait  croire  à  Brcitinger  que 
c'efl;  l'infortuné  Conrad  ou  Conradïn ,  que  Charles  d'Anjou, 
fon  rival,  eut  la  barbarie  de  faire  décoler  publiquement ,  & 
fous  les  yeux ,  le  2p  0<5tobre  1268.  On  a  de  ce  Prince  deux 
titres  de  I  263  ,  où  il  fe  nomme  Conrad  II,  par  la  grâce  de 
Dieu ,  roi  de  Jériifa  'em  &  de  Sicile ,  duc  de  Suuahe  (i). 
Comme  roi  de  Jérulalem  &  de  Sicile ,  il  étoit  en  effet 
Conrad  11.^  du  nom ,  ayant  fuccédé  aux  droits  de  Ion  père 


(h)  Cette  chanfon  compofée  de 
huit  flrophes  ,  efl  précédée ,  dans  le 
rianufcrlt,  d'un  tableau  quarré  ,  avec 
une  bordure  d'azur,  parti  ie  gueules, 
&  fur  le  tout  li'Zdngé  d'or.  Henri , 
afils  fur  un  (lége  fans  bras  ,  a  le  vifage 
large  ,  des  yeux  noirs ,  des  cheveux 
crépus  &  châtains ,  la  barbe  roulTe , 
fur  la  tête  une  couronne  à  trois  rofes , 
vêtu  d'une  robe  bleue,  dont  le  collet 
efl  d'or  ;  un  parement  d'or  chargé  de 
rofes  de  diamans,  defcend  de  ce  collet 
Jufqu'à  la  ceinture,  qui  efl  noire  «Se  or- 
née de  croiftttcs  de  diamans;  un  man- 
teau de  pourpre  flotte  fur  les  épaules 
&  le  long  du  corps  de  l'Empereur  , 
qui,  dans  fa  droite,  tient  un  fccptre 
d'or  terminé  par  une  fleur-de-lys  du 
même  métal,  &  préfente  de  la  gauche, 


une  longue  feuille  en  forme  de  rouleau, 
qui,  fans  doute,  indique  la  chanfon. 
À  la  droite  de  l'Empereur  efl  placée 
une  épée  debout ,  la  pointe  en  bas  , 
la  poignée  de  nacres  de  perles  &  la 
garde  d'or;  un  ceinturon  blanc  entoure 
le  fourreau.  Au-deflTus  &  à  la  droite 
de  l'Empereur  ,  efl  un  ccu  antique 
d'or,  à  l'aigle  éployé  de  fable ,  mem- 
bre &  becqué  de  gueules;  à  la  gauche 
on  voit  un  cafque  fermé  de  fûble  , 
furmonté  d'une  couronne  d'or  pareille 
à  celle  de  l'Empereur.  Cette  couronne 
ell  rehauflée  d'un  aigle  éployé  de_/âW<f, 
becqué  &  membre  de  gculcs, 

(i )  Hund'tï  Aletropolis  Salijburg. 
t.  ÎIl,  cuin  notis  GenolJi,  p.  ijo 
&  25  I.  Hatifp,  1/1$,  fol. 


DES  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  i6^ 
Conrad  \"  qui ,  dans  le  nombre  des  Empereurs  ,  efl  nommé 
Conrad  IV  :  il  avoit  e'té  promis  en  mariage  à  Brigitte  fkj, 
fille  de  Thierri  dit  k  Sage,  margrave  de  Mifnie ,  laquelle 
époufa  Conrad  duc  de  Gloggau  ,  Se  enfuite  Conrad  1.'^'^, 
margrave  de  Brandebourg  (IJ. 

■Vl-'encedas ,  roi  de  Bohème ,  eft  l'auteur  à  qui  la  troifième 
(m)  chanfon  du  Recueil  de  Breitiiiger  ,  en  onze  flrophes, 
efl  attribuée;  cetoit  le  fils  de  Prémilias  Ottocare  II,  vaincu 
en  1278  par  Rodolphe  de  Hapfbourg ,  roi  des  Romains; 
le  vainqueur  voulut  bien  ,  par  le  traité  d'Iglau  ,  laifîér  à 
Wenceflas  IV ,  alors  âgé  de  huit  ans ,  la  polfeflion  de  la 
Bohème,  de  la  Moravie  &:  de  leurs  dépendances,  en  confiant 
la  régence  à  Otton  le  Long,  Margrave  de  Brandebourg, 
oncle  du  jeune  Prince  :  il  lui  promit  en  même  temps  Guîta 
(à  fille ,  &.  arrêta  le  maiiage  de  Ton  fils  aîné  avec  Agnès , 
fœur  du  jeune  roi,  mais  il  fiipula  qu'à  l'extindion  de  la 
Mailon  royale  de  Bohème ,  ce  Royaume  padërcit  à  ks 
delcendans.  Wenceflas  époufa,  en  1286,  Gutta,  après  avoir 
renoncé  à  {es,  prétentions  fur  l'Autriche  &  la  Stirie  ,   &  fiit 


(h)  jMcnutnentaF^and^rav.  ThuTiiig. 
i;^  A1ari:!u:n.  Alifn.  cum  itvtn  Rheyheri 
ad  (alcem  Tliuring.  facra: ,  pag.  936. 
t'r^ncof.  iy^7,fJ. 

V it^l  Ù^  fatu  Fnder.  Adinorfi  A'IarcIt. 
Alijnhif.  Ttnt-^il.  p.  887 — 9  1  O  ,  inter 
fcript.  Jfer.  Cerinaii.  Alt/icktn,  t,  II, 
Lif'f.i7z8,fl. 

(l)  La  Inirdurc  du  tableau  qui  pré- 
cède cette  pièce  cfl  fcmhlahle  à  la  pré- 
cédente :  deux  pcrfdnnes  à  cheval  ;  la 
première  cfl  un  jeune  Prince  fans  barbe , 
yeux  &  fourcils  noirs ,  cheveux  blonds  ; 
fur  la  tcie  une  couronne  royale  ouverte  , 
des  gaiids  blancs  aux  mains  ,  levant  la 
gauche  vers  un  taticon  qui  pourfuit  un 
oifcau  ;  h  bride  du  cheval  bai  qu'il 
monte  cfl  varice  de  noir  &  de  rouge  , 
le  mors  d'or  de  nicmc  que  la  Telle  ,  le 
caparaçon  rouge.  Derrière  le  cheval 
du  l'rincc,  une  ddine  montre  fur  un 


cheval  couleur  d'or  ,  vêtue  d'une  robe 
rouge;  Tes  cheveux  blonds  font  arrêtés 
par  un  bandeau  de  perles;  fur  fa  niaia 
gauche,  gantée,  un  oifcau  de  proie 
tourne  la  tête  vers  celui  qui  ell  lâché. 
En  haut ,  &  audellus  de  la  dame ,  un 
écu  antique  d'or  à  la  crcix  fia/ronnée 
d'argiiir.  On  a  voulu  apparemment 
défiijncr  les  armoiries  du  royaume  de 
Jérufalem  ,  dont  Conradin  éloit  héri- 
tier. On  voit  parcillenicnr  fur  les  ar- 
moiries, métal  lur  meta!  ( d'aroeni  ^ 
la  crcix  pdrncfe  d'or  Z-"  cantcnnre  de 
tfiiiitre  cniftttes  jimplts  lU  tnéim) .  Aux 
pieds  du  cheval  du  Prince  |)aro!Ûent 
deux  chiens  de  clialle  abo\ans. 

(m)  C'ell  la  quatrième  dans  \t 
manufcrit  du  Roi ,  Breitinger  ayant 
rejeté  .n  la  fin  les  confcils  de  T^ro ,  roi 
d'Éculiè  ,  à  ("on  fils  ,  qui  ("ont  dan»  l'o- 
riginal fous  le  II.'  JII. 


i66  Histoire  de  l'Académie  Royale 
appelé  à  la  couronne  de  Pologne  en  i  3  oo;  celle  de  Hongrie 
lui  ayant  été  otTerle ,  il  la  céda  à  Ton  his ,  âgé  de  treize  ans. 
Giitla,  dont  le  nom  fignihoit  ùojite,  8c  dont  les  Auiturs  fiij 
ont  célébré  refprit  &  les  grâces,  mourut  en  couches,  en  i  25^7, 
lai(î;uit  à  (on  mari  les  l'egrets  que  doit  cauier  la  perte  d'une 
perlonne  tendrement  aimée.  Un  des  Poctes  du  Recueil  de 
Manefs,  nommé  Tatihnfer  (0) ,  célèbre  les  qualités  royales 
diM  jeune  Wenceilas. 

Dans  une  à^s  llrophes  de  cette  chanlon ,  on  remarque  un 
uflige  qui  llibfille  encore  en  Allemagne,  en  Angleterre,  en 
Suillè,  en  Alface,  &  ailleurs  ;  dans  toutes  les  villes,  bourgs 
&  villages,  des  Cvieurs  publics,  gagés  par  la  Communauté, 
annoncent  chaque  heure  de  la  nuit,  &  avertilîent  les  habitans 
de  prendre  garde  au  feu  dans  leurs  maiîons.  Dom  Mabilloii 
en  fut  témoin  dans  le  voyage  qu'il  fit  en  SuilTe  (^)   en 

1683     (q). 


fn)  Hagem  Germanie.  Auflr'iœ 
Chron.  apud  Pej^  fifipt-  Rc-  Auftr. 
X.  I  ;  p.  I  092.  Ottocar  Horneck.  tbid. 
t.  III,  p.  164. (Se fuiv.  185  —  578  — 
584.  —  602;  (Se  t.  II ,  p.  7+0— 74.1. 

(0)  Édition  de  Manefs,  coin.  II, 
■p.  sS  liT'  64,  1759. 

(p)  IterGcrinan.  p.  j  ,  intervetera 
Aiialeéla.   Paris,   17.13  ,  in-fcl. 

(q)  Dans  le  tableau  ,  deux  écus 
antiques  ,  le  dex!re  (  à  la  gauche  du 
fpeflateur)  Av  "neuks,  au  lion  raillant 
é'argent  couronné  d'or,  la  queue  nouée 
&  p'alTée  en  /autoir  ,  qui  cft  BOHÈM  E. 
L'écu  accufté  à  fenejtre  d'un  heaume 
fermé  avfc  fi)n  cimier  couvert  d'un 
niantcaud'or  enibrniedelan>brequins, 
&  rehjjfTé  de  dou^e  plumes  Ae  faite , 
lanpées  le  long  d'une  crête  d'or.  L'écu 
fénellrc  cil  d'azur  bordé  d'or,  chargé 
Ct'un  aigle  éployé,  échiquetéde^ww/w 
&  àejalde  ,  becc;ué  &  membre  d'cr, 
qui  eft  Moravie.  Cet  écu  accolté 
d'un  heaume  fermé  ,  couvert  d'un 
manteau  de  gueula,  fur  lequel  s'élèvent 


dix-huit  plumes  ,  trois  d'or,  trois  de 
yT/W^  alternativement ,  rangées  le  long 
d'une  crête  dt  fable  à  deux  pals  d'or. 
Wenceflas  ell  aflîs  fur  un  fiége  royal  , 
cheveux  blonds,  peu  de  barbe,  fur  la 
tête  une  couronne  d'or  pareille  à  celle 
de  Conrad  le  jeune  ;  fous  une  robe 
lïa-^ur ,  diflinguée  par  trois  banda 
d'argent,  en  paroît  une  autre  de  pourpre; 
un  manteau  d'or  fur  les  épaules  ;  le  bras 
droit ,  couvert  d'hermines  ,  tient  un 
fceptre  d'or  terminé  par  une  fleur-de-lys 
de  même  ;  la  gauche  reçoit  une  coupe 
d'or  que  lui  préfente  im  jeune  homme 
à  cheveux  blonds,  habillé  de  rouge  & 
d'or,  ce  qui  défigne,  félon  M.  de 
Zur-Lauben,  l'office  de  grand  échan- 
fon  de  l'Emjiire  attaché  à  la  couronne 
de  Bohème.  A  la  droite  du  Roi,  un 
homme  atmé  ,  couvert  d'une  chemife 
de  mailles  ,  &  d'une  robe  rouge  par- 
defius  ,  avec  une  ceinture  d'or  d'où 
pend  un  poignard  à  garde  d'or  &  four- 
reau noir  garni  d'or;  fur  la  tête,  à 
chevelure  blonde ,   un  bonnet  vert  , 


DES  Inscriptions  et  Belles- Lettres.        \6y 

La  quatrième  fr)  chanfon  du  Recueil  donné  par  M.  Brei- 
tinger,  en  huit  (Irophes,  eA  de  Henri,  duc  de  Breflau  en 
Siicde.  Tanhufer  (fj,  un  dçs  Poètes  de  celte  collecftion,  célèbre 
les  venus  de  Henri ,  de  même  qu'Ottocar  Horneck  (t). 
Ce  Prince  mourut  empoilonnc  par  Ton  Médecin  ,  auquel  il 
voulut  qu'on  pardonnât,  ie  22  A(Hit  i2(jo  ,  Çnns  laifiér 
d'enfans  de  Ton  mariage  avec  Melchilde,  tille  d'Otton  le  Long, 
laquelle  il  avoit  époulée  en  1278  (u). 


pointu  ,  au  rebord  d'argent ,  a  le  \  ifage  1 
tourne  vers  le  Ro'i ,  &  reçoit  w  e  feuille 
de  parchemin  en  Idancd'un  jeune  Che- 
valier lans  liarbe  ;  celui  -ci  à  genoux, 
dans  la  poHure  d'un  fujipI'Jnt,  porte 
un  cafque  &.  une  clicniife  de  mailles 
avec  une  robe  verte  ;  fcs  éperons  font 
rouges.  Au  pied  du  trône,  deux  nié- 
nellriers  à  L;enoux  ;  l'un  ,  jeune  &  fans 
barbe  ,  tient  un  hautbois  ;  l'autre  , 
vieux  ,  a  fur  le  dos  un  violon.  Au  coin 
fériejhe  du  tableau  on  voit  encore  un 
^cunc  homme  fans  barbe  ,  cheveux 
iiionds,  vêtu  d'une  robe  d'or  ondée 
^''a-(ur ,  avec  un  capuchon  vert,  qui 

{réfente  au  Roi  une  boule  d'or.  Cette 
ouïe  ,  ou  globe  cft  ,  félon  M.  de 
Zur-Lauben,  l.i  figure  f\nibo!iquc  de 
la  poneffion  du  royaume  de  Bohême. 

(r)  Cinquième  danj  le  manufcrit 
original. 

ff)  Toin.  Il ,  p.  64 ,  éd.  de  i^yg. 

ir)  Auflr.  Chnnic.  Crrinan,  p.  8  6  — 
104 —  156  —  i  +  i  ,  t.  m.  Scriftcr. 
Jier.  Aujir.  Ptili. 

(u  )  Le  tableau  rcpréfente  un  jeune 
Prince  fans  barbe ,  cheveux  blonds  , 
tctc  nue  ,  le  cou ,  Ls  bras  ,  les  j  inibes 
armées  de  mailles,  monté  fur  un  cheval 

JTJs  pommelé  ;  le  caparaçon  A\r  &  de 
tnof'lt  cil  parfcmé  ,  en  partie  ,  de 
iozangfs  d'oià  l'aigledeSiléfie  (  éplo\é 
àtjahie  ,  avec  un  croifliii  t  A'argent  fur 
la  poitrine),  &  en  partie  de  lo/anges 
d'or  th.irgés  chacun  d'une  lettre  :  ces 
Icltrej  réunies  forment  AMOR  AMORI. 
JLc  Pfiutc  a  fur  l'épaule  gauche,  un 


.1  or  c^;ir^■é  de  l'aigle  d^ 
Siléfic  ,  <!k  djs  éperons  rouges  aux  ta- 
lons ;  de  la  gauche  il  tient  les  rtnes 
d'or  de  fon  cheval  ,  &  tend  la  droite 
pour  recevoir  une  couronne  de  fleurs 
d'une  belle  qui  efl  fur  une  î^aicrie  go- 
thique ,  accompagnée  de  trois  fuivantcs  ; 
c'eli  une  blonde  en  robe  verte.  Derrière 
le  Prince,  un  jeune  homme  monté  fur 
un  cheval  alezan,  habile  de  \er(  parti 
à' argent ,  a  la  têtccouvcrtcd'un  bonnet 
à'a-^iiT  retombant ,  &  tient  de  la  main 
gauche ,  un  marteau  dcfùh/e  au  manche 
de  giiin/es  ,  Ce  qui  pouvoit  defîgntf 
\'office\\onoTih\eaerni:rc'c/ui/deLiCLur. 
\'is-à-vls  du  Prince,  fur  la  droite,  pa- 
roît  un  autre  Chevalier  fur  un  che\al 
gris  ,  f<ns  barbe  ,  chevelure  blonde, 
habillé  de  rouge,  tenant  des  deux  mains 
un  bâton  d'or  qui  foutient  un  cafque 
fermé  d'i-r  ,  couvert  d'un  manteau 
d'i/^(/r  en  forme  de  lambrfqulns  ;  fur 
le  manteùu  s'elè\c  une  aigrette  de  plu- 
mes d'.  r  ,  de  giui//t-s  ôi  de  prhj/i-, 
ayant  fur  fon  Ibulien  ,  qui  ell  (i'or , 
une  demi-aiglf  de  Siicfie.  Devant  le 
Prince,  un  V^^c  à  cheval,  tète  nue, 
ciievelure  blonde  ,  habillé  de  pourpre  , 
&  regardant  le  Prince  ,  tient  de  la 
droite  un  tl.inibeau  non  allumé  ;  il  eft 
l'réced».-  dedeii\  Ménellriers ,  dont  l'un 
ir.ij'pe  un  tambour,  l'autre  fonrc  du 
cornet  :  au  bas  du  cheval  du  Prince  , 
diuv  nains  fcmblent  fe  f.ire  des  aga- 
ceries. Kien  ,  dans  cette  defcription  , 
n'annonce  uiiamai.tnialheureux  ;  né.in- 
molns  l'Auteur  de  la  chanfon  cil  dc- 
fcfpéré  de  n'avoir  pu  tléth'ir  ù  belle. 


1^8       Histoire  de  l'Académie  Royale 

La  cinquième  (x)  clianfon  du  Recueil  de  Breitinger  porte 
le  nom  du  margrave  Otton  de  Brandebourg  (urnommc/^//c't7;^ 
^r///nrf/oy),àcau(èd'une  bleffurequelui  lit  à  la  t(}le,  en  i  280, 
une  flèche,  dont  il  porta  le  fer  pendant  un  an  ;  il  ctoit  fils  (y) 
de  Jean  I/'  margrave  de  Brandebourg,  &  frère  de  Jean  II, 
à  qui  il  fuccéda  dans  rÉlecT;orat  en  1285,  &  avec  qui  il  fit 
la  guerre  à  Gonthier  ,  archevêque  de  Magdcbourg;  fait 
prilonnier  &  mis  dans  une  cage  de  bois ,  il  le  racheta 
moyennant  une  fcMiime  de  quatre  mille  marcs  :  il  mourut , 
non  en  I2<j8,  comme  le  difent  les  Auteurs  de  \Ait  de 
vérifier  les  dates ,  mais  en  1308  ,  fans  laifTer  d'enfans  de  là 
femme  Élifabeth,  tille  de  Jeun  I.^'  duc  de  Holftein  (1). 

Henri,  margrave  de  Mifiiie,  efl  donne  pour  l'Auteur  de 
la  fixième  (a)  pièce  en  feize  flrophes.  Ne,  en  i2i8   (b). 


(x)    Sixième  dans  roriginal. 

(y  )  Falckenflein ,  Antiq.  Alarchtœ 
Brandenb.   tom.  II,  p.  237  —  24.9. 

L'Art  de  vérifier  les  dates ,  p-  4-69 
(8c  471. 

/■^)  Le  tableau  de  cette  clianfon 
en  vingt-une  flrophes,  repréfente  deux 
pcrfonnes  qui  jouent  aux  échecs;  celle 
qui  paroît  à  la  gauche  du  fpe'ilateur , 
eft  un  jeune  homme  (ans  barbe,  habillé 
de  vert,  &  couvert  d'une  efpèce  de  re- 
dingotte  rouge  ;  fur  fa  tête  ,  à  cheveux 
blonds,  un  bonnet  aplati  iz  gueules , 
arrêtéparun  bandeau  moucheté;  il  tient 
de  la  main  gauche  une  pièce  que  M.  de 
Zur-Lauben  croit  être  la  tour,  &  lève 
l'autre  comme  pour  indiquer  quelque 
chofe  ;  vis-à-vis  de  lui  une  dcmoifelle 
avec  qui  il  joue  ,  tient  de  la  gauche  une 
pièce ,  dont  le  haut  a  deux  petites 
branches  recourbées,  que  M.  de  Zur- 
Lauben  juge  être  le  fou;  elle  avance  la 
main  dioite  fur  l'échiquier  :  c'efl  une 
blonde  vêtue  de  pourpre  ,  &  ayant  fur 
la  tête  un  voile  d'argent.  Au  pied  de 
la  table,  quatre  Ménellricrs,  dont  deux 
fonnentde  la  trompette;  chaque  trom- 
pette ell  ciiargée  d'un  étendard  où  l'on 


diflingue  un  aigle  éployé  de  gueules  ; 
le  troilième  Méneftrier  joue  du  tam- 
bourin ,  &  le  quatrième  ,  de  la  corne- 
mufe.  Entre  les  deux  joueurs  d'échecs, 
mais  au-delTus,  eft  un  écu  antique 
d'argent ,  à  une  aigle  éployée  deguiules, 
ayant  fur  la  poitrine  un  croiiFant  d'or 
parti  de  fable ,  qui  eft  Brandebourg  *  ; 
Au  coin  dextre  du  tableau ,  un  heaume 
fermé  d'cr,  fur  lequel  flotie  un  manteau 
de  gueides,  rehaufléô'un  chaperon  d'or 
croifeté  de  fable ,  fur  lequel  s'élèvent 
des  plumes  de  fable  fans  nombre. 

(a)  Septième  dans  l'original. 

(b)  Voy.  Thuringia  Sacra ,  p.  j  I  ^ 
if  1 1 8 — iig-  Francof.  ^7^7,  fol- 

Pertuchïi  Chronicon  Portenfe  ;  iiiter 
monumenta  Thuring.facr.p.  8^^. 

A'Ionumenta  Laudgravior,  Tlniring, 
if  Manhion.  A'Iifn,  ad  calcem  Thur, 
Sacr.  p.  Ç2S'  —  p2p  —  0^6. 

Cbronic.  Terrj:  Alifnenf,  uiterfcript, 
Rer.  Cerman.  Menkaiii  ,  tom.  il , 
p,  j2^,  ^2j,j26.Lcipf.  1728,  fol. 

Annales  Vetero  •  Cellcnfes  ,  ibiJ, 
p.  ^oj,  ^04.. 

*  Fuggir  fpci-ulum  Aujhlac.  lié.  I ,  c,  XVI  , 
p,  J  40,  Nurmiij,  I  (SUS  ,  iu-J'ol. 

de  Thieni 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       i6^ 

de  Thierri  comte  de  Weilîenfels  &  de  Judith,  qui  avoit 
pour  père  Hermann,  landgrave  de  Thuriiige  ;  il  mérita  le 
iurnom  de  libéral  par  fa  générofilé,  &  celui  i^illuflre ,  par 
l'accjuilition  qu'il  fit  de  la  Thuringe  &  du  comte  Palatin  de 
Saxe.  Il  eut  trois  lemmes  :  i.°  Confiance,  fille  de  Léopoid 
duc  d'Autriche,  dit  le  Glorieux,  a."  Agnès,  fille  de  Wen- 
cellas  111  roi  de  Bohème,  morte  en  1268.  3.°  Élifabelh  de 
Maltitz.  De  lui  delcendent  toutes  les  branches  de  la  mailoii 
éle<fl;oraIe  &  ducale  de  Saxe  ;  il  paflbit  pour  le  plus  riche 
prince  d'Allemagne  :  on  dit  que  dans  une  forêt  voifine  de 
iNorthufên  en  Thuringe,  il  avoit  fait  planter  un  arbre  arti- 
ficiel d'or  &  d'argent ,  &  que  dans  un  tournoi ,  oià  fe 
trouvèrent  beaucoup  de  Comtes ,  de  Barons  &  de  Cheva- 
liers ,  le  vainqueur  au  combat  de  la  lance  recevoir  une  feuille 
d'argent ,  &  qu'on  en  donnoit  une  d'or  à  celui  qui ,  fans  être 
dcfarçonné,  renverfoit  Ion  rival.  Tanhuler ,  dont  on  a  déjà 
parle,  célèbre  dans  une  de  fes  chanfons  (c) ,  les  vertus  de 
Henri  de  Mifnie ,  qui  mourut  en  1288  (j): 


Philif.  Jacob,  ^yencri  Sylloot  Gc- 
nealogico-liijlor.  ji.  j  1  6 — j  1  S — 4  i  j 
— 4.4  4.  Franc,  aj  Alit/i.  1  èyj, 1/1-/2. 

Chroiiic.  CUiiflrc-A'coburg  toin.  I , 
fcript.  Jfer.  Aujh.  Pf^-  p.  4^6  ^ 
p.  80^,  8 1 1  if  1041 . 

(c)  Tome  IJ , p.  64  ,  édit.  17 jç. 

(d)  Dans  le  taLlwu  on  voit  trois 
faucons  d"or  ,  &  trois  oifeaux  A'arç^ait 
bccqiiés  èior ,  que  M.  de  Zur-Lauben 
prcrw  pour  des  canards  fan  vagcs  ,  quoi- 
qu'ils reflèmblcnt  plutôt  n  des  hérons; 
un  des  faucons  fil  acharné  fur  le  dos 
de  CCS  olfiaux.  A  dotrt,  un  écu  an- 
tique penché  d\r,  au  lion dcy<7Zi/«'  fail- 
Unt  de  g^iiclie  à  droite.  Cet  écu  de 
Alifnie  Kii  accoflé  à  fenejire  ,  d'un 
heaun\e  l'crnié  A' argent ,  couvert  d'un 
manteau  de  gueules  que  lurnionte  une 
tourte  lie  plumcsdep^ion. «.'élevant  d'une 
!>«fc  Aargcitt  armée  de  lix  poiptes 
aplaties t/f  miint ,  3  &  3.  Au  bas  du 


tjbicau,  la  ligure  du  jeune  Margrave, 
monté  fur  un  cheval  gris-pommelé,  & 
regardant  la  chafle  du  faucon  ;  fur  la 
tète  un  bonnet  d'cr  relevé  par  une 
bordure  d'argent  ;  fes  cheveux  font 
blonds  (Se  liés  par  des  rubans  rouges  ; 
il  porte  un  manteau  d'écarlate  doublé 
d'hermines  ;  fa  robe  cil  verte  ,  des 
éperons  d'argent  montrent  que  le  Mar- 
gr^ive  n'étoit  encore  que  damoifcau. 
Derrière  lui,  un  Page  à  cheval  ,  tête 
nue  à  blonde  clievelure,  lève  en  l'air 
une  houffine  dont  le  bout  ell  muni  de 
plumes.  Vis-à-vib  du  cheval  du  Mar- 
grave ,  un  petit  homme  à  pied ,  vêtu 
d'une  robe  rayée  d'or  &  de  rouge,  un 
capuchon  bleu  à  la  tète,  montre  de  la 
droite  au  Prince  ,  un  oifeau  à  terre  <Sc 
entre  les  ferres  d'un  faucon  ;  du  bras 
f.auche  il  tient  les  rtnes  d'un  cheval  l)aj 
chargé  d'une  felle  rou^e,  &.  une  houf- 
line  pareille  à  la  précédente. 


////?.  Tome  XI4, 


\^^\SfiK 


170       Histoire  de  l'Acadét^ie  Royale 


c 


NO     T    1    C    E 

d'une     PIECE    MANUSCRITE, 

Qui  fournit  quelques  détails   Ivjloriques  concernant 
Robert,  Comte  d'Artois, 

'ette  Pièce,  dont  l'ccriture  fur  partliemin  cfl  du  milieu 

.>du  xiv.^  fiècle  ,  ctoit  inconnue  à  M.  Lancelot,   qui  a 

Tcme  F///,  recueilli  dans  deux  Mémoires,  tout  ce  cjui  peut  donner  de 

fagf    j,    tr  [^^yy^\^yQ^  f^j j-  jç  Proccs  du  fameux  comte  d'Artois  :  elle  s'eft 

*^  <^//«         trouvée  dans  la  bibliothèque  de  Saint-Martin-des-Champs, 

parmi  les  différens  titres  que  Doni   Pernot  avoit  ramaflës , 

6c  dont  la  plupart  étoient  lortis  de  la  Chambre  àts  Comptes. 

C'efl  une  Requête  adrelfée  à  Meffieurs  de  cette  Chambre, 

par  Robin   du  Marlrai  ,  ferment  du  Roi  (a)  à  Montpellier, 

pour    obtenir  le   rembourfement    (\es    iXé^en^es    qu'il    avoit 

faites  en  allant ,  par  ordre  du  Roi ,  à  la  recherche  du   comte 

d'Artois ,  &  de  plus ,  une  récompenle   de  les  peiries  par 

forme  de  gratification.   La  place  du  fceau   &  la  fufcription 

conçue  en  ces  termes,  magnifias  & potentibiis  viris  & domiuis 

Câniera  Compotorum  Pcirifietifis  tradutur,  écrite  de  la  même 

main  que  la  Requête,  prouvent  que  cette  Pièce  n'efl:  point 

une  copie ,  mais  l'original  même. 

2-,  jviars         M.  Dacier ,  qui  en  a  préfenté  la  Notice  à  la  Compagnie, 

'773'      obferve  que  M.  Lancelot  auroit  pu  en  faire  ufage,  quoiqu'elle 

T,x,f.£^o.io\\ïz\M  date,    dans  l'endroit  de  fon  fécond  Mémoire  où  ii 

parle  du  paffage  de  Robert  d'Artois  en  Angleterre,  condamné 

au  banniffement  hors  du  Royaume,  avec  la  confilcation  de  ï^s 

biens  par  la  Cour  des  Pairs,  en  1 33  i.  Ce  Prince,  au  mois 

de  Septembre  de  la  même  année  ,  pafla  dans  la  Cour  du 

duc  de  Bvabant ,  où  il  féjourna  uiie  année  entière  ;  le  Duc 

ayant  été  obligé  de  le  chafler  de  fes  Etats ,  en  conféquence 

(a)   Scrviens  Reg'uis.   Voy,  fur  ce  mol  le  GIolTiilre  du  Droit  François  de 
Laurière  ,  &  Du  Cangc. 


■^zr 


DES    InSCRIPTIOÎ^S    ET    BELLES -LETTRES. 

iî'une  claufe  portée  dans  le  traité  de  mariage  de  Ton  fils  avec 
Marie,  fille  de  Philippe  de  Valois.  Tous  les  détails  que 
prcfente  M.  Lancelot ,  prouvent  que  Robert  pafla  l'année 
13  j3  ,  ou  fur  les  frontières  du  Brabant,  ou  chez  le  Comte 
de  Namur;  ce  n'eft  donc  qu'aux  premiers  mois  de  1334- 
que  doivent  fe  rapporter  les  voyages  dont  cette  Pièce  fait 
mention,  voyages  qu'on  ne  connoît  que  pai-  elle,  &  qui 
précédèrent  le  paffage  de  Robert  en  Angleterre. 

Philippe  de  Valois  avoit  différé  la  publication  de  l'Arrêt 
'de  bannilfement  prononcé  contre  le  comte  d'Artois ,  dans 
l'efpérance  de  le  ramener;  &  ce  ne  fut  ,  fans  doute  ,  que 
lorftju'il  le  vit  oblliné  à  entretenir  conflamment  des  corref- 
pondajices  avec  les  mécontens  du  Royaume  ,  qu'il  prit  le 
parti  dé  le  faire  arrêter.  Nous  fommes  inftruits  de  ce  projet 
par  la  Requête  de  Robin  du  Martrai  :  on  y  voit  que  le 
bruit  fe  répandit  en  France  que  le  Comte,  au  fortir  de 
Namur,  avoit  palfé  en  Provence;  le  Gouverneur  de  cette 
Province  pour  le  roi  de  Naples  ,  étoit  alors  à  la  cour  de 
Philippe  de  Valois  ,  auquel  il  promit  ,  dans  un  entretien 
qu'il  eut  avec  ce  Monarque  {1>J,  de  faire  arrêter  le  Comte 
en  Provence  fi  on  pouvoit  l'y  découvrir.  Aduré  du  Gouver- 
neur, Philippe  de  Valois  enjoignit  verbalement  ore  tenus  à 


fb)  Le  texte  porte  ,  Dominus  nofler 
J\tx  locucus  ejl  cum  comice  novo.  M. 
Uacicr  oblcrvc  que  ce  Gouverneur  ne 
peut  être  que  Piiilippc  de  Sanguinétc, 
qui,  pourvu  de  ce  Gouvernement  en 
j  }  3  t  ,  le  conferva  iufqu'cn  1338, 
(Voy.  Bouche,  hifl.  de  Frov.  tom.  II , 
■p.  104}).  Quant  à  l'éplthcte  de 
Novus  donnée  à  ce  Comte  ou  Séné- 
chal ,  clic  cfl  rufccptililc  de  diverfes 
interprétations;  elle  peut  fignilicr  que 
ce  Sci^'iicur  nouvcllenient  pourvu  de 
ce  Gouvcrnemtiu  ,  en  cxcr<,-oit  les 
fondions.  Cette  charge  ,  d "abord  an- 
nuelle ,  devint  triennale  ,  cnCuite  les 
fontflignj  en  furent  prolongé-cs  au  gre 


des  Comtes  fouverains-  II  peut  donc 
fe  faite  que  les  anciens  Sénéchaux 
aient  confervé  le  titre  de  la  charge  fans 
en  avoir  les  fondions,  &  aue  le  vrai 
titulaire  qui  l'exerçoit ,  ait  été  défigné 
par  la  qualification  de  Cernes  noviis. 
Peut-être  aulTi  appelolt-on  Comte  nou- 
vt-aii  le  gouverneur  de  la  Provence , 
pour  le  dilVmguer  du  Comte  fouvcrain 
appelé  Cornes  Provinchif  abfolunicnt. 
Ainfi,  Cornes  ncvus  fcroit  l'équivalent 
de  Vicomte  ou  Vigtiier ,  Comiiis  f'/Va- 
riiis ,  teimc  ufité  dans  cette  Province. 
iM.  Dacier  n'oie  fe  décider  entre  ces 
deux  interprétations,  ni  préfumer  qu'on 
n'en  puidc  pas  propofer  une  meilleure. 

Yij 


ri7i  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Philippe  de  Prie  (c) ,  fénéchal  de  Eeaucaire  &  de  Nîmes, 
(ans  doute  comme  plus  voifin  des  terres  du  roi  de  Naples, 
de  veiller  à  l'éxecution  d'une  commiflïon  fi  délicate ,  ik.  de 
choifir  un  homme  capable  de  s'en  bien  acquitter  :  celui-ci 
étant  retourné  en  Languedoc  ,  jeta  les  yeux  fur  Martin  du 
Martrai ,  &  après  lui  avoir  fait  jurer ,  fous  peine  de  punition 
corporelle  &  de  la  perte  de  Tes  biens  ,  de  garder  le  fecret ,  il 
i'inîh-uifit  des  mefures  que  le  Roi  avoit  prilès,  Se  lui  ordoima 
de  la  part  de  ce  Monarque  (d),  d'aller  en  Provence,  de 
parcourir  la  terre  du  roi  de  Naples  ,  pour  acquérir  àç% 
lumières  fur  la  marche  du  comte  d'Artois;  &  s'il  apprenoit 
quelque  chofe  ^  d'en  inftruire  promptement  le  Gouverneur, 
qui  lui  prelcriroit  alors  ce  qu'il  auroit  à  faire.  Muni  de  ces 
jnflrucT:ions ,  du  Martrai  partit  pour  la  Provence,  qu'il  par- 
courut fans  fuccès;  le  Gouverneur,  à  qui  il  rendit  compte, 
&  qui  faifoit  fon  féjour  à  Nice ,  appartenant  alors  au  comté 
de  Provence,  ainfi  cjue  Vintimille,  lui  confeilla  de  tourner 
i^s  pas  vers  l'Allemagne,  où  l'on  pouvoit  préfumer  que  le 
Comte  avoit  palTé  en  fortant  de  ia  Flandre.  Du  Martrai  fe 
rend  donc  en  Allemagne  &  pénètre  jufqu'à  un  lieu  qu'il 
nomme  Philïhort ,  ad  quemdam  lociim  vocatum  Philibort  (e) , 


(c)  Pliilippe  de  Prie  a  ,  dans  la 
requête  de  du  Marirai  ,  le  titre  de 
Aides  domini  Rezh  ,  Chevalier  du 
Roi,  ce  qui  fignilie  qu'il  étoit  particu- 
lièrement attaché  au  Roi ,  &  de  fa 
Maifon.  C'ert  par  lui  que  commence, 
comme  l 'obferve  M.  Dacier,  la  fuite 
des  filiations  prouvées  de  ia  maifon  de 
Prie ,  dont  le  nom  ell  connu  plus  de 
deux  fiècles  auparavant.  (  Hiji.  des 
gr,  Off.  tom.  VlU ,p.  112). 

(d)  Si  la  conduite  de  Robertd'Ar- 
tois  étoit  très-b!âmable,  le  procédé  de 
Philippe  de  Valois  n'en  paroîtpas  plus 
iufte  à  M.  Dacier.  Condamné  au  ban- 
niflement ,  le  Comte  gardoit  fon  ban  ; 
&  le  Roi,  non  content  de  le  forcer  par 
fcs  négociations,  à  foi  tir  de  tous  les 


lieux  où  il  fe  réfugioit ,  entreprend  de 
le  priver  de  fa  liberté,  peine  que  l'arrêt 
n'avoit  pas  prononcée.  M.  Lanceloi 
n'auroitpas  combattu  aveC  tant  d'avan- 
tage du  Haillan  ,  Mézerai ,  Daniel  , 
qui  avoient  blâmé  la  conduite  du  Roi 
dans  cette  affaire,  s'ils  avoient  eu  con- 
noilTance  de  la  commifllon  donnée  à 
du  Martrai  ;  il  auroit  été  réduit ,  pour 
foutenir  fon  opinion  ,  à  fuppofer  que 
le  Comte  avoit  formé  des  projets  dan- 
gereux qu'on  ne  peut  que  préfumer, 
ce  qui  rendoient  tout  légitime  pour  en 
prévenir  les  effets. 

(e)  Ce  lieu,  dit  M.  Dacier,  ne 
peut  pas  être  Pliilijbciirg,  qui  ne  re^ut 
ce  nom  qu'en  1 6 1  b . 


•DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  173- 
&  de-là  repartant  le  Rhin ,  il  fe  rend  à  Genève ,  où  il  apprend 
que  Robert  avoit  eu  un  entretien  fecret  avec  le  comte 
Hugues,  qui  lui  avoit  donné  une  efcorte  de  fix  hommes  à 
cheval,  dont  deux  portoient  des  balifles  :  tmdidit fibi' fex 
homiiies  in  equis  quorum  duo  portabant  halijlas  &  omnes 
nuwtonos  (f)  botoniatos  a  parte pofl.  De  Genève,  du  Martrai 
reprend  le  chemin  d'Avignon,  où  il  apprend  que  le  Prince 
étoit  entre,  iîuis  rien  lavoir  de  plus  :  il  recommence  donc  à 
parcourir  la  Provence  aulFi  infruclueufement  que  la  première 
fois.  Le  Gouverneur,  qui  n'avoit  pas  été  plus  heureux, 
foupçonnant  que  Robert  avoit  palTè  en  Lombardie ,  donne 
ordre  à  du  Martrai  d'aller  à  Vintimille  ,  enfuite  à  Coni ,  puis 
à  Afl.  Celte  courfe  ne  produiiît  rien  ,  non  plus  que  les 
précédentes  ;  le  Comte  n'avoit  paru  ni  dans  ces  lieux ,  ni 
dans  plufieurs  autres.  Alors ,  Robin  du  Martrai ,  par  iordre 
du  Gouverneur,  fe  rendit  à  Nimes,  pour  faire  fori  rapport 
au  Sénéchal ,  mais  il  ne  l'y  trouva  pas.  Philippe  de  Prie 
étoit  parti  pour  la  guerre  de  Gafcogne,  in  gucrmni  Vnfconia , 
pour  le  rendre  enluite  à  Piiris.  Depuis  que  le  roi  d'Angleterre 
avoit  rendu  hommage  pour  la  Guicnne ,  en  1330,  il  ne 
redoit  plus  de  prétexte  de  guerre  entre  les  deux  Couronnes; 
cette  guerre  de  Gafcogne  ne  doit  donc  s'entendre  ,  félon 
M.  Dacier ,  (jue  de  quelques  mouvemens  excités  en  Guienne 
en  laveur  du  Comte,  ou  par  lui-même,  ou  par  fi  femme, 
qui  fut,  vers  ce  même  temps,  enlernu'e  au  château  de 
Chinon ,  à  caufe  des  troubles  qu'elle  cherchoit  à  fuiciter. 

De  ce  détail,  M.  Dacier  conclut  que  Robert  d'Artois 
s'embarqua  pour  l'Angleterre  dans  quelque  port  de  Provence, 
ou  ,  ce  qui  lui  paroit  plus  prob;il:)le  ,    qu'il  lra\crfa  le  Lan- 


(f)  M.  Dacier  ne  traduit  point  Cc 
mot ,  qu'on  ne  trouve  dans  aucun 
GlofTaire  ,  &  qui  ne  paroît  pas  cire 
mis  i>our  inniiti/Ls  ,  des  manteaux  ; 
il  loi  fttnblc  plus  naturel  de  lire 
nxangpnoi ,  des  intin^rnitiux  ,  (  clpice 
dVwleie  )    aiiaclics  dcrritrc  les  ca- 


valiers ,  fur  la   croupe  de  leurs   tlit- 
vaux. 

Quant  .1  Hugues  comte  de  Genève , 
fci-icur  d'Antlion,  il  ne  faut  jus  le 
conlundre  avic  Anit-  Jll,  comte  de 
Genevois  ,  ou  (èigneur  du  Comté. 
Cclul-ci  ctoit  alois  aiuché  a  la  France. 


,^74  Histoire  de  l'Académie  Royalk 
guedocpoiir  fe  rendre  en  Guienne,  8c  que  Philippe  de  Prie, 
accompagné  d'une  bonne  elcorte,  le  pourfuivit,  dans  le 
delièin  de  l'arrcler ,  s'il  pouvoit  l'atteindre  ,  ou  d'aller  julque 
fur  les  terres  du  roi  d'Angleterre,  fomm«:  le  Gouverneur 
de  lui  livrer  le  Prince.  C'eft-là  ce  que  du  Martrai  aura 
nommé  la  guerre  de  Gafcogne.  Pour  lui ,  il  fe  rendit  direc- 
tement à  Paris ,  où  il  trouva  que  le  Sénéchal  étoit  déjà 
arrivé  ;  ce  qui  montre  que  cette  prétendue  guerre  de 
Gafcogne  n'avoit  été  qu'une  fauffe  alarme ,  ou  que  les 
mouvemens  excités  dans  la  Province  n'avoient  point  eu 
de  fuite. 

Le  furpkis  de  la  pièce  regarde  perfonnellement  du  Martrai  : 
il  avoit ,  dit-il ,  employé  quatre  mois  entiers  à  la  recherche 
qu'il  avoit  faite;  fa  dépenfe ,  pour  lui,  un  valet  &  deux 
chevaux ,  avoit  été  de  dix  à  douze  fous  tournois  par  jour  ; 
à  peu  près  dix  livres  feize  fous  de  notre  monnoie,  félon 
M.  Dacier  ;  ce  qui  revient  pour  les  quatre  mois ,  à  douze 
cents  quatre-vingt-feize  livres,  fur  quoi  il  n'avoit  reçu  que 
douze  livres  tournois.  Le  Tréforier  du  Roi  à  Nîmes  lui 
demandoit  compte  de  l'emploi  de  cette  fomme  ;  ce  que 
du  Martrai  ne  pouvoit  faire,  difôit-il ,  fans  révéler  le  fujet 
d'un  voyage  qu'il  avoit  juré  de  tenir  fecret.  Il  lupplie  donc 
MefTieurs  de  la  Chambre  des  Comptes  de  faire  défenfe  au 
Tréforier  de  l'inquiéter  au  fujet  des  douze  livres  ;  de  lui 
allouer  l'excédant  de  ks  frais,  avec  le  prix  d'un  cheval,  mort 
de  fatigue  qui  lui  avoit  coûté  trente-fix  florins,  environ  quatre 
cents  quatre-vingt-fix  livres  de  notre  monnoie;  enfin,  de  lui 
procurer  la  récompenfe  de  fes  peines  &:  de  fon  zèle. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       17? 

'devises,  inscriptions  et  Médailles 

FAITES    PAR     L'ACADÉMIE. 

L'académie,  fuivant  l'iifage,  a  fourni,  pendant  les 
années  1773,  1774»  1775.  les  Devifes  qui  lui  ont 
été  demandées  pour  le  jeton  de  K Extraordinoire  des  guerres. 
Elle  travailla  ,  eji  1773  ,  à  une  Médaille  pour  le  mariage 
de  M.^"^  le  comte  d'Artois. 

Vers  la  fm  de  la  mcme  année,  \ç%  Daines  Religieufès 
du  monaflcre  de  Saint-Louis  à  Poilî)  ,  demandèrent  une 
Épitaphe  françoife  pour  le  cœur  de  Philippe-le-Bel  dans 
leur  églife.  Comme  elles  n'avoient  pas  afîez  expliqué  leur 
intention  ,  ni  les  bornes  dans  lelquelles  il  falloit  le  renfermer 
relativement  au  local,  l'Académie  leur  envoya  trois  Inlcriptions 
Françoi  fes. 

En  M.  DCCLXXiv,  elle  fit  une  Médaille  au  fujet  de  fa 
nouvelle  conllru<5lion  de  l'églife  de  Saint- Philippe  du  Roule, 
avec  une  Inkriplion  pour  la  plaque  deftinée  à  être  mile  dans 
les  fondemens;  &  une  autre  Akdaille  pour  le  Sacre  du  Roi. 

La  même  année,  M.  le  Duc  de  la  Vrillière  ayant  envoyé 
un  projet  de  Médaille  &  de  légende  pour  le  bâtiment  du 
Collège  &  de  l'École  de  Chirurgie ,  l'Académie  y  fit  des 
changemens ,  &  détermina  la  légende. 

En  M.  DCCLXXV,  l'Académie  fit  deux  Médailles,  l'une 
pour  la  mort  de  Louis  XV  ;  l'autre  ,  pour  l'avènement  de 
Louis  XVI  au  trône  :  elle  prélenta  deux  Ilijets  pour  la 
première  ,  trois  pour  la  féconde. 

M.  le  Marquis  de  la  Châtre  ayant  ,  la  même  année , 
demandé  une  Devife  pour  les  Guidons  du  régiment  de 
Provence ,  l'Académie  lui  envoya  trois  iujets. 


ÉL0GE5 


.    ELOGES 

DES 

ACADÉMICIENS 

MORTS 

DEPUIS  L'ANNÉE  M.  DCCLXXIII, 

JUSQUES  ET  COMPRIS  M.  DCCLXXV. 
Par  M.  DuPUY. 


Tome  XL, 


_^__    _    ^^   ^^^ ^ [79 

^   Z    {?    6^    ^ 

Z)  £■    y^/.    DE    FONTETTE, 

Charles-Marie  Fevret,   Seigneur  de  Fontette,        Lu 
Saint-Melmin,  Gocian ,  la  Bourreiière  &.  autres  iieux,  àl'Afîlmhléc 
Conleiller  au  Parlement  de  Bourgogne,  naquit  à  Diion  le  14,    J'"p-"^"^ 

,  .         ,  f-  ?     r'  ^_      '       .  T     de  raques 

Avril  17  I  o  ,  de  Jacques  revret  de  rontette,  auni  Conleiller,  1773. 
&  de  Barbe -Charlotte  de  Migieu ,  lille  d'un  Prclldent  à 
Mortier  du  même  Parlement.  Iffu  d'une  famille  noble  de 
Scmur  en  Auxois,  qui  a  produit  plulieurs  Sujets  dillincrucs, 
/oit  dans  la  robe,  loit  dans  l'épce,  il  ne  vit  jamais  dans  les 
exemples  domeltiques,  qu'une  loi  toujours  llibilftante,  qui, 
lui  impofant  le  devoir  de  ne  pas  dcgcncrer  de  la  vertu  de 
fes  ancêtres,  lui  fournilîoit  en  mcme  temps  les  plus  puilfans 
motifs  pour  les  imiter.  On  ne  peut  prononcer  Ton  nom  ,  fans 
rappeler  aulfitôt  celui  de  ion  triiaVeul  ,  le  célèbre  Charles 
Fevret,  hls  &  père  de  Sénateurs,  qui  eut  le  courage  de 
rehiler  deu\  fois  la  charge  de  Conleiller  au  Parlement  que 
le  Roi  lui  offroit ,  pour  .  onlacrer ,  en  qualité  d'Avocat,  lès 
veilles  &  lès  talens  à  la  défenlè  de  la  veuve  &  de  l'orphelin, 
de  la  juflice  outragée  &  de  l'innocence  opprimée.  Il  donna 
à  l'Etat  dix-neuf  enfans,  fruit  d'un  mariage  aulli  heureux  que 
fécond,  qui  durant  quarante  (ii)  années,  lit  toute  la  douceur 

(a)  Dans  l'extrait  de  fa  vie,  publiô  aprts  M.  Papillon,  à  la  tcic  du 
Traité  de  t'Aiiis ,  Lyon  ,  1 7  3  6  ,  on  lit ,  que  M .  Fevret  goûta  avec  fj  femme, 
pc-ndiint  vingt-iiaïf  iiiinirs ,  tous  Us  agrémcns  d'un  /iair,-i/x  inaridi^e.  1!  laur , 
fans  doute  lire  trente -iiinf,  au  lieu  Je  vin^t-netif.  Fevret  dil  lui-mùuc  uu'U 
avoic  vécu  quarante  ans  avec  fa  femme. 

Ainl'o  qiiaterdenos  junéli  concorditer  aniws 
Viniiiws ,  iiX  luxit  candida  utrique  dies. 

(Cwirwt.  D/  y!t3  fu3.) 

En  rfTct,  en  comparant  les  t'poques ,  on  voit  que  l'année  de  la  mon  de  (i 
femme  ctoii  la  quoianiiùitc  de  leur  mariage. 

Z  ij 


i8o  Histoire  de  l'Académie  Royale 
de  fa  vie.  S'il  donna  moins  de  livres  à  la  république  des 
Lettres,  le  feiil  Traité  Je  l' Abus ,  chef-d'œuvre  en  Ton  genre, 
qui  fert  de  règle  &  d'oracle  dans  tous  nos  Trilnmaux ,  lui 
allure  une  vie  immortelle,  ou  du  moins  ne  met  d'autre  terme 
à  la  gloire  de  fon  nom,  que  celui  de  notre  Jurilprudence. 

Le  dedr  de  marcher  fur  Tes  traces  ,  enflamma  de  bonne 
heure  le  jeune  de  Fontette  fon  arricre-petit-fils.  La  pénétra- 
tion dont  la  Nature  l'avoit  doué  ,  exercée  par  un  travail  alTidu 
&;  opiniâtre  de  plufieurs  années,  lui  ht  faire  des  progrès  peu 
communs  dans  l'étude  épineufe  de  nos  Loix  :  la  connoillànce 
profonde  qu'il  en  avoit  acquife  fit  auffi  naître  l'efpoir  de  l'eu 
voir  bien -tôt  l'organe  &  l'arbitre.  Il  iut  reçu  Confeiller  au 
Parlement  de  Dijon  en  1736. 

Un  jugement  fain  &  droit ,  une  probité  éclairée  &  inal- 
térable,  un  coup  d'oeil  fur  &'  perçant  qui,  dans  les  affaires 
ies  plus  compliquées  ,  lui  faifoit  démêler  promptement  le 
vrai  à  travers  les  fombrcs  nuages  accumulés  par  l'efprit  de 
chicane  &  d'intérêt,  lui  attirèrent  en  peu  de  temps  la  confi- 
dération  la  plus  fatisfaifante  de  la  part  du  Public ,  &  la  plus 
entière  confiance  de  la  part  de  fa  Compagnie.  Elle  le  députa 
en  1746  ,  pour  fuivre  au  Confeil  une  conteftation  avec 
la  Chambre  des  Comptes  de  Bourgogne,  &  ne  put  que 
s'applaudir  du  choix  qu'elle  avoit  fait  :  l'affaire  fut  décidée 
en  faveur  du  Parlement. 

Plus  la  capacité  du  Magif1:rat  fe  fit  remarquer,  plus  on 
s'empreffa  de  l'exercer.  M.  de  Fontette  fe  vit,  à  différentes 
reprifes,  chargé  àts  plus  grandes  affaires;  &,  pour  le  récom- 
penfer  d'un  travail  énorme  de  quatre  années ,  dans  un  Procès 
criminel  qui  intérefîoit  la  fureté  publique  de  la  Bourgogne,. 
&  dans  lequel  fe  trouvoient  impliqués  deux  cents  cinquante 
acculés  ,  le  Roi  le  gratifia  d'une  penfion  de  douze  cents  livres, 
par  un  brevet  de  Juillet  175  i.  C'eft  la  première  qui  ait  été 
accordée  à  un  Confeiller  au  Parlement  depuis  ia  création. 

Le  zèle  ,  faélivité  ,  l'intelligence  qu'avoit  fait  éclater 
M.  de  Fontette  pour  le  fèrvice  de  fa  Compagnie,  lui  acquit, 
en  quelc^ue  forte ,  le  droit  exclufxf  de  défendre  les  intérêt* 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  i8i 
^e  ce  Corps  illuftre.  11  fut  encore  député,  en  iy6i  ,  pour 
fuivre  le  Procès  que  fa  Compagnie  eut  à  foutenir  au  Confeil 
des  Finances  contre  les  Élus  de  la  Province.  Pendant  le  cours 
de  cette  députation,  qui  dura  près  de  cinq  années,  il  termina 
plufieurs  autres  afîaircs  de  grande  confcquence,  dont  il  avoit 
tté  charge. 

L'élude  de  la  Jurifprudence,  &  celle  de  l'hifloîre  nationale, 
ont  une  liaifon  fi  intime  ;  elles  font  unies  par  des  liens  û 
étroits  ;  la  première  dépend  même  tellement  de  la  féconde , 
qu'elles  doivent  toujours,  pour  ainli  dire,  marclier  de  Iront, 
&  comme  fur  deux  lignes  parallèles.  Allez  louvent  l'hilloire 
feule  dévoile  l'efprit  caché  de  la  Loi  ,  en  fixe  l'objet  précis  , 
&  dirige  dans  Ion  application.  En  général ,  un  fyltème  de 
légiflation  tient  aux  mœurs ,  aux  ulages ,  aux  vices  &  aux 
vertus  des  différens  âges  :  cette  vérité  lentie  par  M.  de  Fon- 
lette,  le  guida  toujours  dans  ks  recherches;  aufh  les  progrès 
dans  la  Jurifprudence  furent-ils  marqués  par  ceux  qu'il  fit 
dans  notre  hiftoire.  Tous  les  momens  de  loifir  que  lui 
laid'oient  les  affaires  de  la  Compagnie ,  celles  du  Palais ,  ii 
fcience  propre  de  fon  état,  il  les  confacroit  lans  rclerve  à  la 
découverte  &  à  l'examen  de  quelque  monument  hifforique, 
charmant  de  temps  en  temps  l'ennui  inléparal)le  de  ce  travail, 
par  les  agrémens  que  lui  oliroient  les  Belles- Lettres.  Les 
morceaux  précieux  qu'il  a  ralfeniblés  en  ce  genre  pendant 
le  cours  de  plufieurs  années,  forment,  tant  en  livres  imprimés 
qu'en  manulcrits ,  un  cabinet  des  plus  complets  &.  des  plus 
curieux  qu'il  y  Jiit  eu  en  France  ,  depuis  le  cabinet  de 
Al.  Secoudê. 

Après  avoir  amaffé  tant  de  richelTes  littéraires,  il  n'ambi- 
tionnoit  tjue  le  plailir  de  les  répandre  ;  il  auroit  voulu  eu 
partager  la  jouillance  avec  tous  les  bavants  ;  mais  comme  leur 
multitude  «Se  leur  nature  Jie  pouvoient  le  prêter  à  létendue 
de  lès  defirs,  il  prit  le  parti  de  les  faire  au  moins  connoitre, 
&.  d  inflruire  le  Public  de  leur  exillence. 

Une  nouvelle  édition  de  la  Bihiiotlictjue  hijiorifjue  Ac  la 
France  lui  parut  favorable  à  (on  dellein  :  cet  ouvra<^e  nécelîiiie 


i82  Histoire  de  L'AcAoéMie  Royale 
à  un  certain  orJre  de  gens  de  Lettres,  utile  prcique  à  tous, 
livre,  en  cjueicjue  forte  ,  clafTique  ,  répertoire  injiiitnië  c|u'oa 
eft  i\  fouve.it  obligé  d'avoir  Ibus  les  yeux  &  de  conlliLer, 
n'étoit  pas  forti  des  mains  de  Ion  dodrte  &  laborieux  Auteur 
dans  l'état  qu'il  auroit  defiré;  le  P.  le  Lo  g  1  auroit  reproduit 
fous  une  forme  plus  régulière  &  plus  avantageu(e,  fi  la  mort 
ne  l'eût  arrêté  dans  i"a  pénible  carrière. 

Le  projet  de  M.  de  Fontette  propofé  à  toutes  les  Académies> 
à  toutes  les  Sociétés  littéraires ,  eÛ  aulfitôt  généralement 
accueilli;  le  Roi  même  honore  de  fa  pn^teélion  la  nouvelle 
M.  DerAvcr.iy.  entreprise  ;  &  à  la  voix  d'un  Mi  ni  (Ire ,  Meml)re  illullre  & 
diftingué  de  cette  Compagnie ,  toute  la  France  s'émeut  & 
s'emprefîè  d'y  concourir.  Dans  les  Provinces ,  les  ordres  font 
donnés  par  M/"  les  Intendans;  tout  efl  en  aélion,  rien  n'efl 
oublié  pour  faire  les  recherches  nécelîàires ,  &:  bientôt  de 
nouvelles  moillbns  viennent  fè  joindre  à  celles  que  M.  de 
Fontette  a\'oit  miles  en  réferve. 

A  la  faveur  de  tant  de  fecours  &  de  contributions  ,  plus 
de  trente  mille  articles  ,  d'additions ,  de  notes ,  de  corrections, 
triplent  l'ancienne  édition  ,  &.  enrichirent  la  nouvelle. 
M.  de  Fontette  eut  l'honneur  de  préfènter  au  Roi  le  premier 
Volume,  le  17  Janvier  1768,  le  fécond,  le  19  Novembre 
de  l'année  fuivante,  &  fut  gratilié ,  en  1770,  d'une -autre 
penfion  de  douze  cents  livres,  par  un  brevet  qui  attelle 
combien  Sa  Majeflé  étoit  fatisfaite  des  fervices  &  des  travaux 
de  l'Editeur. 

Dès  l'année  1757.  ii  avoit  été  admis,  avec  le  titre  de 
Direéleur,  dans  l'Académie  des  Sciences,  Arts  &  Belles- 
Lettres  de  Dijon  ;  époque  mémorable  dans  les  faftes  de  cette 
îlluflre  Compagnie.  Animé  du  même  efprit  que  le  Fonda- 
teur fùj,    M.   de  Fontette   ne  montra  pas  moins   de  zèle 

p^ : N 

fhj  M.  Poufficr,  doyen  du  Parlement  de  Bourgogne,  qui,  par  un 
Teftamcnt  olographe  du  i .'"  Odobre  17^5  ,  fit  cette  fondation,  &  mourut 
en  1736.  L'exécution  des  volontés  duTeltateur  fut  autorifée  par  des  Lettres 
.patentes  expédiées  au  mois  de  Juin  i/^^O,  &.  enregiflrées  au  Parlement  de 
Dijon,  le  30  du  mcmc  mois. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.        183 

pour  le  progrès  des  connoiflances  utiles  ;  il  y  contribua 
même  pour  là  part,  par  des  Mémoires  intéreflans  de  fa 
compolition  ;  mais  dans  la  fuite ,  cette  Société  littéraire  iui 
dut  des  lèrvices  plus  importans  pour  la  conftitution.  11  n'eft 
pas  dans  la  nature  des  établilîëmens  humains  de  fe  montrer, 
dès  leur  origine,  avec  ce  degré  de  perfection  qui  en  allure 
la  folidité,  &  prépare  d'avance  tous  ies  avantages  qui  en 
peuvent  naître.  L'infuffilance  du  premier  plan  drelîé  pour 
l'Académie  de  Dijon  ne  tarda  pas  à  le  faire  fentir  ;  l'e^xpé- 
rience  fit  bientôt  remarquer  la  réforme ,  les  changemens ,  les 
additions  nécelîàires.  C'eft  vers  cet  objet  que  M,  de  Fon- 
tette  dirigea  toute  fon  ardeur,  fès  vues,  fes  lumières,  réunies 
à  celles  tle  M.  Fletitelot  de  Beneuvre,  alors  premier  Directeur. 
Le  fruit  de  leur  zèle  Se  de  leur  travail  fut  un  nouveau 
règlement  rédigé  en  1761.  La  reconnoilfance  de  la  Com- 
pagnie éclata  d'une  manière  bien  fîatteulë  pour  M.  de  Fontette, 
qui  n'étoit  alors  qu'Académicien  -  Honoraire  ;  la  place  de 
Chancelier  lui  fut  déférée  par  acclamation  :  c'étoit  la  première 
des  dignités  Académiques  nouvellement  créées. 

Avant  &  depuis  cette  époque,  il  avoit  alfez  mérité  des 
Lettres  pour  avoir  droit  aux  honneurs  qu'elles  décernent. 
L'Académie  des  Inlcriptions  &  Belles-Lettres ,  dont  il  avoit 
coiifulté  pai'ticulièrement  plufieurs  Membres,  où  il  avoit  puifë 
àes  avis  &  des  lumières  qu'il  a  fu  mettre  à  profit ,  prenoit 
ti"op  de  part  au  projet  de  la  nouvelle  Bibliothèque  hillorique, 
dont  elle  voyoit  l'exécution ,  pour  fe  croire  dilpenfée  de 
l'encourager.  Elle  re^ut  M.  de  Fontette,  en  1771,  au 
Jiombre  de  Ces  AfTociés- Libres. 

Mais  ce  qui  la  Haita  le  plus  fins  doute,  ce  ne  fut  pas 
de  voir  ilans  cet  ample  &  niagnificjue  recueil ,  l'indication 
exacte  de  tous  ,  ou  prefque  tous  les  makViaux  de  notre 
liifloire,  le  détail  de  tout  ce  qui  a  été  fait  en  difiérens 
fjccies,  pour  l'éclaircir  dans  ks  diverfes  parties;  en  ce  genre, 
comme  en  beaucoup  d'autres,  l'abondance  peut  nuire;  ditic- 
rentes  roules  peuvent  conduire  au  même  terme  ,  il  importe 
<Jc  chuifir  ks  pUii  courtes ,  les  plus  commodes ,  les   piu> 


184  Histoire  de  l'Acadi^mie  Royale 
fûres.  L'Acadcmie  fut  bien  plus  fatisfiiile  de  la  fage  précaution 
que  l'Éditeur,  à  l'exemple  du  P.  le  Long,  avoii  prilè  de 
donner  de  la  plupart  des  pièces  un  fommaire  précis,  une  notice 
fuccinéle,  qui  en  faifoit  connoître  le  prix,  qui  marquoit  le 
degré  de  conliance  qu'elles  méritent ,  i'ulage  qu'on  en  pouvoit 
faire ,  quelquefois  même  celui  qu'on  n'en  devoit  pas  faire. 
Ainfi ,  dans  une  vafle  galerie  de  portraits  ,  une  courte  infcrip- 
lion  ,  placée  au  bas  de  chacun ,  fixe  les  idées  des  curieux 
fur  le  mérite  particulier  des  perlonnages. 

Depuis  l'année  17  ip,  qiit?  i^i  Bibliothèqm  hiflorïque  de  la. 
France  avoit  vu  le  jour,  le  domaine  de  notre  hilloire  s'étoit 
accru  par  plufieurs  poffelTions ,  comme  il  le  fera  encore  dans 
les  fiècles  à  venir  :   elles  ne  répondoient  pourtant  pas   aux 
grandes  vues  de  M.  de  Fontette,  pour  enrichir  à  ion  gré  la 
nouvelle  édition.  Sans  parler  des  anciennes  tables  dojit  l'é- 
tendue doit  être  proportionnée  à  la  multiplicité  à^s  nouveaux 
objets  ;  fans  parler  des  vies  abrégées  à^s  principaux  Hiftorlens , 
que  le  P.  le  Long  n'avoit  portées  qu'au  nombre  de  douze, 
quatre  morceaux  intéreffans,  qui  paroîtront  dans  le  quatrième 
Volume  ,  diffingueront  particulièrement  la  nouvelle  Bihlio- 
Ûcque  hijioiique  de  la  France.  D'abord ,  une  table  générale  du 
grand  recueil  de  M.  de  Fontanieu,  qui  embraffe  d'une  part, 
les  titres ,  chai-tes  èc  pièces  fugitives ,  relativement  à  chaque 
règne j  de  l'autre,   ce  qui  concerne  le  Droit  public  de  la 
Monarchie;  enfuite  le  catalogue  d'une  coUedion  pittorefque 
&  chronologique  d'eftampes,  de  deffms  ,  de  plans,  de  mon- 
noies ,   de  médailles ,   qui  ont  rapport  à   divers   évènemens 
de  notre  biftoire  :  troifièmement,  le  détail  du  curieux  recueil 
de  M.  de  Gaignières ,  concernant  le  coflume  &  la  forme  des 
habillemens  depuis  Clovis  jufqu'ànos  jours.  Enfin,  une  table 
alphabétique  de  plus  de  quai'ante  mille  portraits  de  François 
illullres  dans  tous  les  états ,  avec  une  courte  notice  touchant 
leur  perfonne,  leurs  emplois,  leur  naillance,  leur  mort,  & 
quelques  particularités  de  leur  vie. 

Tout  cela  ne  fuffifoit  point  encore  pour  calmer  les  inquiétude 
de  M.  de  Fontette  ;  la  crainte  de  ne  pas  remplir  l'attente  du 

Public, 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  185 
Public  ,  lui  dcfendoit  de  Te  flatter  d'avoir  rafTemblé  tout  ce 
<jiii  avoit  cciiappé  à  ion  prcdccelleiir ,  d'avoir  rcuni  tout  ce 
qui  pouvoit  contribuer  à  la  perfeci'lion  de  l'ouvrage  ;  elle 
lui  pennettoit  ieulement  d'erpcrer  que  d'autres  viendroient 
glaner  après  lui ,  reparer  les  omilîjons  du  P.  le  Lona  «8c  les 
fiennes.  «  Ce  n'elt  que  par  ce  moyen  ,  diioit-il ,  qu  avec  le 
temps ,  on  pourra  former  une  Bibliothèque  complette  de  . 
i'biltoire  de  France.  »  Peut-être  lui  étoit-il  permis  de  porter 
plus  loin  les  elpérances  &  ics  vœux. 

L'hilloire  d'une  grande  Nation  efi:  un  corps  immenfê , 
formé  d'une  inimité  de  parties  diverlës  :  &  combien  n'en 
remarque-t-on  pas  qui  ont  été  très- médiocrement  traitées 
par  ceux  même  qui  ont  paitaitement  rcuffi  à  l'égai'd  de 
quelques  autres  !  Souvent  ni  les  meilleures  ,  ni  les  plus 
iTiauvailes  produdions  ne  le  font  pas  en  tout.  De  quelle 
utilité  ne  leroit  donc  pas  un  ouvrage  qui ,  avec  la  divilion 
Se  (ous-diNilion  métfiodique  de  la  matière  en  toutes  fes 
branches,  otfiiroit  lur  chaque  point,  lur  chaque  objet  parti- 
culier, lindication  des  Ecrits  qui  méritent  dètre  conlultés 
préférablement  à  tous  les  autres!  Que  de  temps,  de  circuits, 
de  peines  &  de  dégoûts  n'épargneroit  pas  au  lecleur  fludieux, 
une  Bibliothèque  d'hilloire,  ou  de  tout  autre  genre ,  exécutée 
fur  ce  plan ,  avec  la  capacité  &  l'intelligence  que  Al.  de 
Fontette  avoit  en  partage! 

C'ell  peut-être  ce  qu'il  auroit  entrepris  pour  l'avantage 
de  notre  Hilh)ire,  après  avoir  rempli  la  tache  laborieufe  qu'il 
s'étoit  impoiée;  mais  la  mort  qui  l'enleva  dans  le  lieu  de  la 
nailfance,  le  16  Février  1772,  après  une  maladie  de  quatre 
mois ,  ne  lui  permit  même  pas  de  voir  la  lin  de  l'édition  qu'il 
avoit  commencée. 

Bon  époux,  père  tendre,  ami  efî'entiel ,  Al.  de  Fontette 
réunilloit  en  la  perlunne  toutes  les  qualités  lolides  &  aimai)les, 
charmes  de  la  lociélé  ,  qui ,  dans  le  commerce  de  la  \  ie , 
gagnent  le  cœur  ,  la  conliance  &  l'ellimc.  Chéri  de  les 
valiaux,  il  n'a  jamais  louflcrl  de  procès  enir'eux.  Quoique 
Je  temple  de  la  JulUce,  toujours  ouvert,  ioit  re.'peclé  ,  & 
/////.  Tome  AL.  A  a 


jS6  Histoire  de  l'Académie  Royale 
mcrite  de  i'êlrc ,  il  ne  leur  permeltoit  point  d'en  approcher. 
Trop  iiiflriijt  des  lacrifices  ruineux  par  Iclquels  s'oblJennent 
les  oracles,  même  les  plus  favorables,  qui  émanent  de  ion 
fanduaire  ;  ou  il  prévenoit  les  querelles  &  les  contedalioiis 
qui  pouvoient  s'clevcr  parmi  eux;  ou,  11  elles  naifîoient  à 
fon  inlu  ,  (on  efprit  juite  &.  conciliant  les  appaiioit  ,  & 
rappeloit  la  concorde.  La  vénération  cju'il  leur  avoit  inipirce, 
leur  iaifoiî  defirer  avec  emprefTêment  &  accepter  fans  mur- 
mure ,  des  décidons  tlont  ils  connoifloient  pour  principe  la 
droiture  &  l'impartialité.  Doux  &  compatilîant  ,  il  leur 
prodiguoit  tous  les  iècours  que  (es  facultés  pouvoient  lui 
permettre.  Combien  ne  pourroit-on  pas  citer  de  traits  de 
bienfailance  qu'il  a  foigneulëment  cachés  aux  yeux  même 
de  ceux  qui  en  étoient  l'objet!  AuiVi  modefle  que  favant , 
il  s'elt  plu  à  publier  les  noms  de  ceux  qui  l'ont  aidé  de  leurs 
lumières,  de  leurs  confeils,  de  leurs  travaux,  &  à  leur  payer 
le  tribut  de  reconnoi (Tance  qui  leur  étoit  du.  Enfin,  fermant 
les  yeux  à  la  lumière  avec  la  fermeté  tranquille  d'un  Philo- 
fophe  Chrétien,  &  emportant  avec  lui  des  regrets  univer- 
(els,  il  a  laiflé  dans  l'empire  Littéraire,  un  fuccefîéur,  im 
coopérateur  même  bien  capable  de  conlommer  (a  giorieu(e 
entreprife  :  dans  la  Robe  ,  un  fils  ,  ancien  Confeiiler  du 
Parlement  de  Dijon ,  héritier  de  fes  vertus  &  de  ion  goiit 
pour  les  Lettres  ;  dans  l'Épée ,  M.  le  Chevalier  de  Fontette 
Ibn  (l'ère  ,  aujourd'hui  Maréchal-de-camp  ,  qui ,  durant  un 
fervice  de  quarante -un  ans,  a  (ignaié  fon  mérite  dans 
l'art  militaire. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.        187 


A 


ÉLOGE 

DE     M.     B  I  G  N  O  N. 

RM  AND- JÉRÔME   BiGNON,  Coufeiller  d'État  ordi-         ^f, 
.  nairc,  Commandeur- Prcvct  &  Maître  des  ccrémonies  àrAfT.-mMéc 
des  Ordres  du  Roi ,  Bibliothccaire  de  Sa  Majeftc  ,  Prcv ôt    if^-T- 
à^i  Marchands,  naquit  à  Paris  au   mois  d'Octobre  ijii,       177^'. 
de  Roland- Armand   Bignon  ,     Intendant  de    cette   Ville  , 
Confeilier  d'État,  8c  de  Françoife- Agnès  Hcbert  du  Bucq, 
fille  de  M.  Hébert,  Maître  des  Requêtes. 

Les  mânes  de  les  ancclres  ,  devenue  illuftres  par  la  Maoi(l 
trature  &i  par  les  Lettres,  qu'ils  avoient  iliullrées  à  leur  tour, 
fêmbloieiit  lui  montrer ,  dès  le  berceau  ,  la  route  qui  {es 
conduidt  à  la  gloire.  Mais  il  voyoit  le  jour  douze  ans  après 
un  frère  ,  dont  les  heureules  dilpolitions  promettoient  des 
fuccès  rapides  dans  la  carrière  qui  les  avoit  immortaliics  : 
on  crut  pouvoir  le  deltintr  à  une  autre,  dans  laquelle  quel- 
ques-uns de  fcs  ancêtres  s'ctoient  aulîi  diftingucs.  Le  jeune 
Bignon  fut  reçu  dans  l'ordre  de  Malte  en  1713  ,  Ordre 
relpec^able  par  Ion  antique  origine  ,  qui  dans  ceux  qu'il 
décore  annonce  la  nailiance  8c  la  valeur.  Pour  cette  delU- 
nation  la  Nature  n'avoit  pas  été  allez  conJullée;  elle  avoit 
donné  à  M.  Bignon  un  tempérament  délicat,  une  iànté  foible 
&  chancelante,  qui  le  rendoieut  incapable  de  lupporler  les 
travaux  de  la  guerre;  elle  l'avoil  formé  pour  un  genre  de 
vie  plus  doux,  plus  tranquille,  où  la  vigueur  du  corp.s  ell 
moins  néceliaire  que  celle  de  rel[)rit;  pour  ce  genre,  en  un 
mot,  qui  étoil  devenu,  en  quelque  iorte,  propre  à  la  famille. 
En  eflet,  le  nom  des  Bignons  tll,  pour  ainfi  dire,  tellement 
identitié  avec  celui  «.les  Loix  &  des  Lettres  ,  qu'on  ne  peut 
prononcer  l'un  lans  réveiller  auiiliùl  l'idée  des  autres. 

On  a  remarque  que,  de  tout  temps ,  'Lhémis  &  les  Muiês 

A  a  ij 


i88  Histoire  de  l'Académie  Royale 
ont  étc  amies  Se  compagnes  ;  mais  la  famille  des  Bignons  cd 
une  de  celles  qui  ont  le  mieux  connu  cette  vérité ,  &:  la 
démontrent  par  leur  exemple.  La  Jurifprudence,  la  Littéra- 
ture facrée  5c  profane  ,  conferveront  à  jamais  le  fouvenir 
de  Jérôme  Bignon,  premier  du  nom,  prodige  de  lavoir  & 
de  vertu,  l'admiration  de  fon  fiècle,  la  gloire  de  la  Magis- 
trature ,  l'honneur  des  Lettres  Françoifes  &  de  la  France 
entière,  objet  de  vénération  pour  tous  les  Savans  de  l'Europe, 
ce  n'ell  point  trop  dire,  &  tout-à-la-fois  pour  fes  concitoyens 
im  modèle  accompli  de  la  piété  la  plus  folide ,  parce  qu'elle 
ctoit  la  plus  éclairée. 

Le  goût  qu'il  tenoit  de  fes  pères,  il  le  tranfmit  fidèlement 
à  ks  delcendans,  &  ceux-ci  le  conlervèrent  plus  précieufement 
que  tout  autre  héritage.  Pour  ne  parler  ici  que  des  Lettres , 
combien  de  fois  le  nom  des  Bignons  n'a-t-il  pas  décoré 
ies  lafles  &  les  liftes  des  Sociétés  qui  les  cidtivent  ;  & 
puifqu'ii  s'eft  fignalé  à  leur  égard  par  des  traits  de  bienfai- 
fànce  de  toute  efpèce ,  &  fans  nombre ,  la  voix  de  la  recon- 
noiffance  pouvoit-elle  le  célébrer  trop  louvent  comme  le 
génie  tutélaire  des  Lettres  ! 

Tel  étoit  auffi  le  partage  qui ,  dans  la  fucceffion  paternelle 
devoit  écheoir  à  M.  Bignon.  Dans  les  premières-  années  de 
ia  jeunelîe ,  il  ne  pouvoit  ientir  que  celui  qu'on  lui  alfignoit 
lî'étoit  pas  plus  avoué  de  la  Nature ,  que  le  goût  avec  kquet 
il  s'y  attacha  ;  il  étoit  réiervé  à  un  des  hommes  auquel,  après 
nos  Rois,  l'Académie  des  Sciences  &  la  nôtre,  ont  peut- 
être  les  plus  grandes  obligations ,  je  veux  dire ,  à  M.  l'abbé 
Bignon ,  d'éclairer  fon  neveu  fur  fa  véritable  deftinée.  Subfti- 
tué ,  en  quelque  i'orte ,  aux  droits  du  père  que  la  mort  enleva 
en  1724.,  M.  l'abbé  Bignon  en  prit  tous  les  fentimens  ;  il 
retira  du  Collège  le  jeune  orphelin,  le  reçut  dans  fa  mai/on, 
pour  être  plus  à  poitée  de  veiller  à-la-tois ,  &  fur  fa  lanté  & 
fur  fon  éducation.  -  Celle  que  le  jeune  Bignon  avoit  reçue 
jufqu'alors ,  n'avoit  flùt  que  fortifier  fon  penchant  pour  l'Art 
militaire;  pour  s'en  détacher,  que  d'efixjrts  ne  lui  en  auroit-il 
pas  coûté  fi ,  d'un  côté ,  un  altachemeut  tendre  pour  un  oncle 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  i8^ 
chcri ,  dont  il  éprouvoit  les  bontés  &  les  foins  généreux , 
dont  il  connoilîbit  le  zèle  éclairé  pour  Tes  vrais  intérêts  ;  de 
l'autre  ,  un  julle  fentiment  de  reconnoilTance  h  énergique 
dans  des  coeurs  bien  nés  ,  n'eulFent  agi  puiiîaminent  fur  une 
ame  naturellement  docile  l 

Mais  en  lui  propolant  la  Magiftrature ,  Al.  l'abbé  Bignon 
n'oublia  pas  de  lui  en  repréfenter  avec  force  toutes  les  obli- 
gations :  il  lui  fit  comprendre  que,  pour  s'arroger  le  droit 
de  décider  de  la  fortune  &  de  la  vie  des  hommes ,  il  ne 
fiiffifoit  pas  d'avoir  en  partage  un  fens  droit,  un  efprit  jufte, 
un  cœur  intègre,  avec  quelques  notions  générales  de  l'équité; 
ni»is  qu'il  falloit  être  dirigé  par  des  lumières  particulières  que 
la  Nature  ne  donne  point ,  &  qu'on  ne  peut  acquérir  que 
par  une  étude  confiante  &  profonde  des  Loix  qui  font  la 
baie  de  toute  Société  civile.  Dès-lors,  M.  Bignon  ne  balance 
plus,  &  après  avoir  fait  le  iacrifîce  de  fon  ancien  goût  pour 
en  prendre  un  nouveau,  il  s'enfonce  dans  une  étude  dont, 
julqu'à  ce  moment ,  il  avoit  redouté  les  épines. 

Il  ne  tarda  pas  à  recueillir  les  premiers  fruits  du  travail 
opiniâtre  auquel  il  s'étoit- dévoué.  Dès  l'année  i/ip,  c'eft- 
à-dire ,  à  l'âge  de  dix-huit  ans,  il  fut  reçu  Avocat -général 
du  Crand-Conftil.  C'efl  en  cette  qualité  qu'il  eut  l'honneur 
de  complimenter  Sa  Majeilé  fur  la  naillance  de  M.°'  le 
Dauphin;  &  qu'en  173  i  ,  la  mort  du  Roi  de  Sardaigne  lui 
fournit  une  trille  occafion  de  reparoître  aux  yeux  de  (on 
Souverain.  A  l'étude  ties  Loix  il  alibcioit  celle  des  Btlles- 
Lctires  o  pour  lelquelles  il  eut  toujours  le  goût  le  plus 
décidé,  mais  lans  oftentation,  fans  prétention.  Se  autant  que 
purent  le  permettre  une  frêle  complexion  &  une  fanté,  pour 
ai.ili  dire,  intermittente  qui  ne  (e  loutenoit  que  par  le  régime 
le  plus  aullcre.  11  lut  nicllre  â  prolit  les  intervalles  peu 
frc(|uens  île  loillr  &  de  tranquillité  que  lui  lailioient  la  Juiif- 
pnidence,  les  affaires,  les  devoirs  de  lafociélé,  &  un  allhnie 
dont  il  tut  tourmenté  durant  tout  le  cours  de  la  vie» 

En  1743  ''  '^'^  admis  à  l'Académie  hrançoile,  qui  venant 
de  perdre  ,  à  lix  jours  l'un  de  i  auUc ,  fon  oncle  6w  fon  frère  , 


ipo        Histoire  de  l'Académie  Royale 
reçut  à   bras  ouverts  le  pre'cicux   rejeton    de   cette  famille, 
qui  Icii!  pût  la  coiiloicr  de  les   pertes.    La  Bibiiotlicque  du 
Roi  tut  en  même-temps  comprime  dans  la  fucceflioji  du  favoir 
&  du  mérite ,  recueillie  par  M.  Bignon. 

Cependaiit ,  l'Académie  des  Belles- Lettres  attenJoit  avec 
impatience  le  moment  de  voir  un  nom  li  cher  à  fa  mémoire, 
reparoître  parmi  les  noms  de  ks  Honoraires.  Triftement 
occupée  d'un  louvenir  qui  ne'  s'eilacera  jamais ,  &  dont  la 
conjcindure  préfente  réveille  toute  l'amertume,  elle  déploroit 
la  perte  d'un  hienlaiteur  généreux,  aclif  5c  zélé,  à  qui  elle 
devoit  fa  forme  &:  la  coniiftance  ;  elle  ne  put  goûter  qu'en 
175  I ,  la  confolante  latisfaélion  de  voir  ks  voeux  accomplis» 

Déjà  M.  Bignon  s'étoit  fait  remarquer  dans  l'empire 
Littéraire  par  ces  traits  de  famille  qui  avaient  diilingué  les 
ancêtres.  Convaincu,  comme  eux,  que  la  gloire  de  protéger 
le  favoir  &  le  vrai  mérite  va  prelque  de  pair  avec  celle  de 
les  polléder  ,  on  le  voyoit  animé  du  delir  de  reculer  les 
bornes  des  connoiilances  utiles ,  d'en  rendre  l'accès  facile , 
d'aplanir  les  routes  qui  peuvent  y  conduire  ,  d'ouvrir  les 
dépôts  qui  les  recèlent.  En  ce  genre ,  il  lulîiloit  de  lui 
prélenter  une  idée  alfortie  à  Ces  vues  ,  il  la  laifilîbit  avec 
empreffement  pour  la  digérer  à  loif/r;  de  lui  propoler  un 
plan  inîéreliant ,  il  l'adoptoit  avec  chaleur  après  un  mûr 
examen,  &  pour  le  faire  réutfir,  il  employoit  tout  ce  qu'ii 
avoit  d'amis ,  de  crédit,  &  de  pouvoir,  il  le  prélènta  une 
occafion  d'établir  une  correfpondance  littéraire  à  la  Chine , 
M.  Bignon  la  laifit  avidement  comme  un  moyen  propre  à 
compléter  la  bibliothèque  du  Roi  dans  cette  partie  de  la 
Littérature.  Déjà  ce  trélor  imrnenle  rentermoit  dans  ion  lein 
ce  que  la  Chine  eiie-mème  polsède  de  plus  rare  fie  de  plus 
important,  fur  la  Religion,  l'Hiitaire,  la  Géographie,  les 
Moeurs,  la  Philolbphie,  k  Langue  ,  &  fur  les  dittérentes 
Branches  de  la  Littérature  ivationale  ;  par  les  loins  de  M.  Bignon , 
l'ancien  fonds  reçut  de  nouveaux  accroiifemens  ,  &  s'enrichit 
d'une  fuite  d'éditions  magnifiques,  prefque  toutes  exécutées 
dans  le  Palais  impérial  de  Pékin ,  acquilitlon  d'autant  plus 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  ipi 
difficile,  qu'on  ne  peut  l'efpcrer  qu'après  la  mort  de  ceux 
à  qui  l'Empereur,  qui  leui  dilpofe  de  tous  les  exemplaires, 
en  a  fait  prélenl. 

Dans  ce  Jiombre  Ce  diftingue  un  recueil  très -ample  des 
anciens  monumens  Chinois  de  toute  efpèce ,  que  le  même 
Prince  aujourd'hui  fur  le;  trône  a  fait  raflembler  à  grands  frais, 
fource  féconde  pour  un  de  nos  Savans  dont  les  travaux  en 
ce  genre  font  connus.  Je  ne  veux  parler  ici,  ni  d'un  Poème 
compoic  par  l'Empereur  lui-même,  en  l'honneur  de  la  patrie 
de  les  ancêtres,  dont  la  traduèlion  Irançoile  a  vu  le  jour, 
ni  de  plufieurs  autres  ouvrages,  loli  en  Tartai'e ,  foit  tn 
Chinois,  puhh'cs  par  les  ordres  du  nicme  Prince,  fous  la 
direcTion  t.les  perfonnes  les  plus  inlh'uilcs  &  les  plus  confi- 
dèrablcs  de  l'Empire;  mnU  je  ne  dois  oublier,  ni  la  latisfaclion 
qu'éprouva  M.  Bignon,  ni  l'accueil  diilingué  avec  lequel  il 
reçut  un  autre  Savant,  lurlque  chargé  des  dépouilles  reli-  M.AnquctB. 
gieufes  de  l'Inde,  il  vint  dépofer  dans  la  bibliothèque  du 
Koi ,  les  ouvrages  plus  célèbres  que  connus  ,  attribués  au 
Legiilateur  des  Perles. 

A  la  palfion  d'étendre  l'empire  des  Lettres ,  le  cœur  de 
M.  Bignon  joignoit  celle  de  loulager  dans  leurs  befoins  ceux 
qui  les  cultivent.  Tandis  que  la  jullice  Si.  1  impartialité 
iixoitiit  Ion  choix  pour  les  places  dont  il  j-)ouvoit  diipolêr, 
la  ieiifibililé  de  fon  amc  convertiHuit  une  p;yiie  des  fonds 
dcHinés  à  des  acquilitions  littéraires  tn  des  iecoiirs  devenus 
ïiéctfîàires  au  Littérateur  indigent.  C'étoit  donner  à  un  État 
des  Sujets,   pour  en  faire  valuir  les  polielllons. 

Ujie  des  branches  de  la  Littaaiure  pour  laquelle  M.  Bignon 
avouoit  un  jienchant  p;uticulier,  c'étoit  la  Philolôphie,  mais 
une  Philolopiiie  bienlailante,  lagc,  modcflc,  qui ,  foumettant 
Ihonnne  a  l'empire  de  la  laine  railon  ,  ne  reconnoît  point 
de  vrai  l)onhcur  pt)ur  lui  lans  la  vertu.  C'ell-là  qu'il  chtrchoit 
à  fe  pénétrer  des  vérités  propres  à  donner  de  la  vigueur  &, 
de  l'énergie  à  toutes  les  qualités  civiles  tk  morales  :  peut-être 
y  puila-l-il  aulli  celte  retenue,  cette  rélèrvo ,  dilons-lc, 
celle  trop  grande  niéiiante  de  loi-mêine,  qui  le  ililpoloit  à 


ip2       Histoire  de  l'Académie  Royale 
écouter  un  peu  facilement  Jes  avis  des  perfonnes  en  qui  il 
fuppofoit   des   lumières    lupcrieures  aux   (lennes  ;   déférence 
bien  louable  dans   (on  principe ,   mais  dont  il    ne   put  pas 
toujours  s'applaudir. 

Peut-être  devoit-il  encore  à  cette  étude  le  peu  de  cas 
qu'il  faiioit  du  talent  de  la  parole  :  ians  prétendre  tirer 
vanité  de  fa  manière  de  penler  à  cet  égard ,  il  avouoit 
naïvement  que  la  Nature  le  lui  avoit  refulé.  Une  précidon 
(ans  obtcurité,  une  lorte  d'élégance  non  recherchée ,  une 
noble  funpiicité ,  faiioient  tout  l'ornement  de  fes  dilcours  ; 
ëc  il  nailioit  fans  etfort ,  de  la  jullelfe  de  les  idées,  de  la 
folidité  de  fon  jugement ,  &  de  la  .vérité  de  fes  principes, 
il  poliédoit  un  fonds  de  connoilîances  qu'il  ne  fefoupçonnoit 
pas  lui-même;  c'étoit ,  en  quelque  forte,  une  mine  cachée 
à  fes  propres  yeux  ;  il  falloit  londer ,  il  talloit  creufer  pour 
la  découvrir  ,  &  l'on  étoit  tout  étonné  de  la  trouver  û 
abondante.  Quoiqu'il  ne  s'emprelîat  pas  d'ouvrir  le  premier 
(on  avis  lur  les  atîàires  qui  le  traitoient  en  la  prélence ,  foit 
au  Confeil ,  foit  ailleurs,  il  n'en  étoil  pas  moins  parfaitement 
înftruit  fur  f  objet  dont  il  étoit  queltion  ;  il  le  difcutoit 
d'avance,  il  l'étudioit  dans  le  lilence  du  cabinet,  &  fou  vent, 
après  avoir  examiné  ,  comparé ,  pelé  les  moyens  des  Paities , 
il  étoit  en  état  de  luppléer  de  ion  fonds  aux  omiffions  des 
Avocats  ,  ou  de  déconcerter  la  chicane  &  la  mauvaife  foi. 
Des  extraits  fans  nombre ,  tous  écrits  de  fa  main ,  aujourd'hui 
dans  celles  de  fës  héritiers,  attellent  les  foins  &  l'application 
qu'il  donnoit  aux  affaires,  &  découvrent  le  principe  de  cette 
réputation  de  Juge  aulfi  éclairé  qu'impartial,  dont  iljouiiîbit 
,à  jufle  titre. 

Ennemi  de  la  brigue ,  de  tout  efjjrit  de  parti ,  de  toute 
intrigue,  des  manœuvres  fourdes  &.  tortueules  de  l'ambition, 
îl  ne  paroillbit  à  la  Cour  que  lorique  le  devoir  l'y  appeloit; 
&  plus  d'une  fois  les  bienfaits  de  Sa  Majefté,  gages  d'une 
eftime  peu  commune ,  causèrent  une  douce  émotion  à  ion 
cœur  reconnoiiïant  ;  ilyportoit,  comme  par-tout ,  cette  ame 
iiounête ,  cette   droiture  inaltérable  ,   cette  probité  rigide  , 

cette 


DES    ÎN'SCniPTlbN'S    ET    BeI.LES- LETTRES.  ir)j 

cette  refpeclable  fimpiicité  de  mœurs  qui  lui  éloient  natu- 
relles,  &  fur-tout,  un  dcfintérefTcment  rare  qui  mérite  de 
fixer  nos  regards. 

Il  fèmble  que ,  dans  le  nombre  des  vertus ,  il  en  efl:  qui , 
fans  exclure  leurs  compagnes,  font  en  quelque  forte  propres 
à  certaines  familles  :  elles  en  forment,  pour  ainfi  dire,  d'une 
manièretfpéciale  &  diflinélive  le  principal  attiùbut,  le  carac- 
tère dominant.  C'eft  ainfi  qu'on  voit  des  Plantes  précieufes 
fe  plaire  dans  un  terrein  particulier ,  &:  confondues  avec 
d'autres ,  y  pomper  un  fuc  nourricier  dont  elles  profitent 
mieux.  Le  déimtcredement  paroît  avoir  été  la  vertu  favorite 
de  la  famille  des  Bignons.  Me  fera-t-il  permis  d'infifler  un 
peu  fur  cette  remarque!  Et  pourquoi  ne  le  feroit-il  pas! 
La  propagation ,  ou  plutôt ,  la  filiation  des  vertus  dans  une 
famille,  d'âge  en  âge ,  ne  peut  qu'intéreffer  les  âmes  vertueufes 
&c  fenfibles. 

Lorfqu'après  la  mort  tragique  de  M.  de  Thou  ,  Jérôme 
Bignon  ,  dont  j'ai  déjà  parlé,  fut  nommé  Grand -maître  de 
la  Bibliothèque  du  Roi ,  il  lailTa  palfer  plufieurs  années  fans 
fonger  à  demander  les  appointemens  de  fa  place  ;  on  ne 
s'emprefla  pas  non  plus  de  le  prévenir ,  ni  de  s'acquitter 
envers  lui  ;  il  fallut  qu'à  Ion  infu  un  ami  fit  avertir  de 
cette  négligence  M.  d'Avaux,  alors  Surintendant  des  finances. 
Les  ordres  furent  bientôt  donnés  pour  réparer  un  oubli  que 
d'autres  ,  avec  moins  de  mérite ,  auroient  pris  pour  une 
injure;  Jérôme  Bignon  parut  feul  étonné  qu'on  le  fût  fouvenii 
de  lui.  Jamais  les  laveurs  de  la  fortune  n'attirèrent  fes  regai'ds. 
&  n'eurent  d'empire  fur  fon  cœur. 

M.  Briquet  fon  gendre  ,  qui  lui  avoit  fuccédc  dans  la 
charge  d'Avocat  général  ,  d'une  fànté  foible  Se  languiliànte, 
accablé  d'ailleurs  de  chagrins  domefliques,  ne  pouvoit  (ulhre 
aux  travaux  qu'exigeoicnt  les  tondions  de  cette  place  ;  fon 
beau -père,  malgré  fes  occupations  dans  le  Confeil  d'État, 
où  les  plus  grandes  afîàires  palloient  par  (es  mains ,  lui 
donna  tous  les  fccours  poffibles  jufqu'au  moment  qu'une 
niaiadic  dangereufc  lui  annonça  la  perte  prochaine  d'un 
HiJI.  Toiiu  XL.  B  b 


194  Histoire  de  l'Académie  Royale 
gendre  chéri.  Alors ,  renoiiçunt  à  tous  les  avantages  Je  fâ 
place,  à  toutes  les  efpérances ,  à  toute  raifon  d'inlcrct;  peu 
touche  de  ce  que  ptnferoit  de  fa  démarche  un  inonde  inca- 
pable de  i'app:ccier  ;  moins  ienfible  encore  à  la  critique 
qui,  lu;  appli'îiiant  im  mot  de  Sér.cque,  ne  manqueroit  pas 
de  lui  donner  i'épithète  de  vieillard  ixvenu  à  l'école  , 
elemenUinus  fencx ,  il  n'héfiîa  pas  de  quitter  le  Confeil  ,  & 
de  rentrer ,  iur  la  réhgnation  de  M.  Briquet  ,  dans  une 
charge  où  il  crdyoit  les  fervices  plus  utiles  au  Public.  On  le 
vit  alors  placé  après  M.  Talon,  qu'il  avoit  précédé  pkifieurs 
années  auparavant  ccHnme  plus  ancien  ;  mais  la  réputation  , 
&  i'eftime  qu'on  faifoit  de  la  perlonne,  en  reçurent  un 
nouvel  éclat. 

M.  d'Emery  ,  alors  Surintendant  des  finances,  crut  pouvoir 
en  profiter,  en  s'alîbciant  M.  Bignon  ;  il  fit  (\çs  démarches 
auprès  des  Minières  pour  l'exécution  de  Ton  defièin.  L'Avocat 
général  nen  iwX  pas  plutôt  informé  ,  qu'il  refijfa  hautement 
i'aflociation  lucrative  qu'on  lui  offroit  :  il  fi.it  blâmé  par 
plufieurs  de  (es  amis  qui  lui  témoignèrent  leur  lurprilè , 
tandis  qu'il  étoit  fiirpris  lui-même  qu'on  trouvât  fi  étrange 
le  mépris  des  richelîës  &  des  emplois  dangereux. 

Un  trait  non  moins  digne  d'être  recueilli,  peut-être  plus 
fi'appant  encore,  fe  fiiit  remarquer  dans  la  maifon  de  Roland- 
Armand  Bignon ,  père  de  celui  que  nous  regrettons.  La 
confidération  qu'il  avoit  acquife  dans  différentes  places  , 
étoit  bien  fupérieure  à  fa  fortune;  S.  A.  R.  le  Duc- Régent 
connoiffoit  parfaitement  l'une  &  l'autre;  il  lavoit  que,  dans 
i'exercice  de  l'Intendance  de  Paris,  M.  Bignon  avoit  plufieurs 
fois  fatisfait  de  ^es  deniers  aux  impofitions  que  des  gens 
réduits  à  la  misère  étoient  dans  l'impofiibilité  d'acquitter; 
très-inftruit  d'ailleurs  que,  dans  le  temps  des  Billets  de 
banque,  prefque  toute  la  fortune  de  l'Intendant  portoit  fur 
des  contrats  rembourfés  en  papier  ,  il  en  prévoyoit  la  ruine 
totale ,  avec  la  chute  du  fyitème  qui  ne  devoit  pas  tarder  ; 
il  crut  pouvoir  la  fauver  du  naufrage  général  ,  en  faifant 
avertir  M.  Bignon  par  le  fieur  Law ,  de  demander  ce  qu'il 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  15)5 
poiirroit  defirer  ;  la  continuation  de  i'eftime  du  Prince  , 
repondit  ie  vertueux  Philofophe.  Il  l'obtint  fans  peine,  avec 
un  furcroît  d'admiration  de  la  part  du  Rcgent  ;  ce  fut  tout  : 
la  vertu  refta  feule  au  Pliilofophc ,  &  lui  luffit. 

Avec  le  fang  ,  toute  l'ame  du  père  palTa  danî  le  fA> ,  dont 
nous  pleurons  la  perte. 

Lorfqu'en  qualité  de  Commandeur-Pre'vôt-maîîre  des  ct'ré- 
iTionies  de  l'ordre  du  S.'-Efprit,  dignité  dont  il  avoit  été  revêtu 
en  1 7  5  4 ,  il  fut  chargé ,  quelques  années  après  *  ,  de  porter  eu  "  En  '7<î*^ 
Efpagne  le  collier  des  Ordres  du  Roi  au  Prince  des  Afturies, 
&  à  rinfuit  Don  Louis;  il  reçut  avec  toute  la  foumiffion 
refpeclueufe  d'un  fujet  à  l'égai-d  des  Souverains ,  de  riches 
préfens,  dignes  de  leur  muniticence  &i  marques  honorables 
de  leur  eftime.  Un  Seigneur  de  cette  Cour ,  à  qui  il  venoit 
pai-eillement  de  conférer ,  de  la  part  du  Roi ,  le  cordon  de 
l'Ordre ,  crut  auffi  devoir  fignaler  fa  générofité  :  le  fecret 
avec  lequel  il  fit  travailler  fins  relâche  les  plus  habiles 
Artilles  déroba  pour  quelque  temps  à  M.  Bignon  la  con- 
noiflance  de  ce  qui  fe  palîbit  ;  mais  dès  qu'il  en  fut  inftruit, 
il  fit  prévenir  ce  Seigneur ,  avec  toutes  les  grâces  dont  un 
refus  peut  ctre  accompagné,  qu'il  n'accepteroit  jamais  le 
préfent  d'un  très -grand  prix  qui  lui  étoit  delliné.  11  en 
accepta  fans  peine  un  autre,  qui  n'étoit  précieux  que  parc^ 
que  c'étoit  un  témoignage  de  confidération  ,  de  fouvenir  5c 
d'ellime  réciproque. 

Son  début  dans  l'exercice  de  la  charge  de  Prévôt  des 
Marchands,  dont  il  avoit  été  pourvu  en  1764,  fut  marqué 
par  un  trait  de  défintérelfement  plus  rare  encore ,  &:  qu'on 
n'ignore  plus  depuis  qu'il  a  été  cclébré  par  une  voix  {aj  aulfi 
relpedable  qu'éloquente.  Le  premier  da  droits  qu'il  y  exerça 
fut  d'obtenir  du  Roi ,  que  les  appointemens  attachés  à  cette 
place  liiHent  fixés  à  une  fomme  bien  moindre  que  celle  dont 
avoient  joui  fes  prédécelleurs  Viw  réduclion  pareille  dans 
les  rétributions  aliignées  aux  Membres  qui  compoloient  le 


/a)   M.  le  IVinccdc  Bcauvau,  RéponTL-au  Difcours  de  M.  dcBrcquigny, 

B  b   il 


iç6  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Corps  Municipal ,  ménagea ,  pour  l'avantage  de  la  capitale , 
des  fommes  -conficldrables.  M.  Bignoii  eut  le  plaifir  de  voii' 
les  Échevins  alors  en  place ,  partager  le  mérite  d'une  adioii 
fi  mémorable;  ils  foufcrivirent  avec  un  zèle  généreux,  aux 
vues  fagement  économiques  de  leur  chef. 

Le  caradère  de  la  vraie  générofité  le  montre  peut-être 
mieux  encore  dans  les  traits  de  dciuitéreirement,  connus  de 
la  (eule  famille  de  M.  Bignon  ;  parce  que  les  adions  qui 
ont  peu  de  témoins,  lont  plus  à  l'abri  du  foupçon  de  vaine 
gloire  que  les  allions  d'éclat.  Trois  fois  inllilué  légataire 
univerfel  par  des  parens  jaloux  de  lui  lailfer  un  témoignage 
de  leur  tendreffe  &  de  leur  confiance ,  jamais  il  ne  voulut 
ufer  rigoureufement  du  bénéfice  de  la  loi  ;  il  indemnifa 
fcrupuleufement  par  des  largeffes  gratuites  ,  les  co-héritiers 
dignes  d'être  affociés  au  partage  des  legs ,  &  afllira  la  fubfif^ 
tance  des  ferviteurs  fidèles  cpii  ne  lui  parurent  pas  affez 
récompenfés. 

Sa  place ,  fon  autorité  ,  fon  crédit ,  le  mettoient  fouvent  à 
portée  d'exercer  fa  bienfaifance  :  le  pauvre  &  le  riche ,  le 
foible  &  le  puifiant ,  avoient  chez  lui  un  accès  également 
libre  &  facile  :  la  protedion  qu'il  accordoit  au  mérite  &  aux 
talens ,  ne  leur  coûtoit  jamais  ces  aflîduités ,  ces  démarches , 
ces  foumiffions  qui  les  humilient  &  les  découragent.  11  faifoit 
le  bien  pour  le  plaifir  de  le  faire ,  fans  retour  d'amour-propre, 
fans  vue  d'ambition ,  fans  motif  de  vaine  gloire  ;  la  crainte 
de  ne  pouvoir  affez  épargner  à  ceux  qu'il  obligeoit ,  l'embarras 
du  remercîment,  égaloit  celle  qu'il  avoit  de  manquer  les 
occafions  d'obliger. 

L'utilité  publique  étoit  le  feu!  mobile  qui  pût  le  décider 
fur  les  projets  d'embellifiemens  pour  la  Capitale;  il  ne  propofa 
celui  de  faire  de  la  rue  de  la  Huchette  un  nouveau  quai , 
qu'après  s'être  convaincu  de  la  néceflité  d'ouvrir  un  quartier 
incommode,  ferré,  embarraffé,  que  le  défaut  d'air  libre  rend 
mal-fain ,  tandis  que  la  vétufté  rend  peu  fûres  la  plupart  des 
habitations;  c'étoit  vouloir  y  porter  à-la-fois  l'uti'ité ,  la 
commodité  &:  la  faiubrité.  Avant  fa  mort ,  le  Bureau  de  la 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  '^ip/ 
Ville  avolt  déjà  fait  plufieiirs  acquifitions  pour  fuivre  ce  plan 
agréé  par  Sa  Alajefté ,  &  il  efpère  en  voir  l'exécution  dans 
quelques  années.  Le  nom  de  Bignon  que  portera  le  nouveau 
quai,  éternifera  la  mémoire  de  i'auteur  d'un  û  utile  projet. 

L'Académie ,  pour  qui  il  a  toujours  monu-é  une  eftime 
particulière,  &  qu'il  a  louvent  animée  par  fa  prélence,  qui, 
par  elle-même  a  connu  la  franchile,  l'affabilité,  la  droiture 
Se  les  autres  qualités  de  l'efprit  Se  du  cœur  qui  le  caradéri- 
foient;  cette  Compagnie,  dis-je,  fe  rappelle  avec  complailânce 
la  demande  qu'il  lui  lit  d'une  médaille  dedinée  à  celui  qui 
feroit  afîèz  heureux  pour  rendre  à  l'Etat  un  homme  qui  auroit 
perdu  la  vie  dans  les  eaux  ;  inftitution  qui  honore  ce  fiècle  , 
Se  trop  chère  à  l'humanité  pour  qu'elle  ne  le  perpétue  pas 
d'âge  en  âge.  La  médaille  n'a  pas  eu  lieu  ,  mais  la  valeur 
en  a  été  convertie  en  argent.  Le  temps  n'eû  plus,  où  l'honneur 
d'une  (unple  couronne  de  chêne  fuffifoit  pour  la  récompenfè 
d'une  acT:ion  utile  à  la  Patrie. 

Lorlque  M.  Bignon  s'occupoit  de  ces  vues  patriotiques , 
îe  terme  de  fa  vie  approchoit  ;  il  ne  falloit  ni  de  fortes  ni 
de  fréquentes  fecoufîes  pour  l'éteindre  ;  une  maladie  de  peu 
de  jours,  qui  néanmoins  lui  permit  de  remplir  tous  les 
devoirs  de  la  piété  cluétienne,  l'enleva  le  8  MiU"s  de  l'année 
dernière  (  1772  ). 

11  avoit  époufé ,  en  iy^6  ,  Angélique-Blanche  Hué"  de 
iVermanoir,  lilie  de  Thomas  Hue  de  Vermanoir,  Conleiller 
au  Parlement  de  Rouen.  De  ce  mariage  il  n'a  eu  que  deux 
enfxns,  Angélique-Blanche-Rolalie ,  mariée  en  1762,  à 
M.  de  Miroménil  ,  premier  Préfident  au  même  Parlement; 
&  Jérôme- Frédéric  Bignon,  qui  lui  fuccéde  dans  la  place 
honorable  de  Bibliothécaire  de  Sa.  Majelté  ,  6c  dans  l'obli- 
gation plus  honorable  encore,  comme  chère  à  ion  cœur,  de 
iiUre  revivre  parmi  nous  la  gloire  &  la  vertu  d«  Ces  pères, 


■ip3       Histoire  de  l'Académie  Royale 


^s«e* 


ÉLOGE 

DE     M.     D  U  C  L  0  S. 

Lu         •'"^H ARLES   Pinot,  ficur  Duclos,   naquit  en  1705» 

àl'Anemblee  ^^  à  Dinan  en  Bretagne,  dans  une  honnête  &   prccieiife 
publiciLiedela        ,  ,■        ■    ,       \  i         i  j-      •         i  i  r      ,  ■ 

S. '-Martin    mediocritc; ,   berceau  le  plus  ordinaire  des  talens  lupcneurs. 

^773-  Celui  qu'exige  la  pénible  tk  honorable  carrière  du  Barreau, 
perçant  les  nuages  de  l'enfance  ,  frappa  prefque  feul  les 
regards  de  Tes  parens  :  ils  ne  le  tiompoient  à  leur  dcTavan^ 
tage,  que  parce  qu  ils  bornoient  trop  leurs  elpérances.  U  étoit 
réïèrvé  à  une  Ecole  dirigée  alors  à  Paris  par  les  lumières 
de  M.  l'abbé  de  Dangeau ,  de  l'Académie  Françoife  ,  de 
développer  dans  l'ame  du  jeune  Elève  <S.qs  germes  qui  leur 
étoient  inconnus  ,  &  que  la  modeltie  peut-être  leur  défendoit 
de  foupçonner.  C'efl:  de-là  que,  nourri  des  fucs  abondans  de 
la  raifon  &  de  la  vertu ,  le  jeune  Duclos  s'éJança  dans  la 
"vade  carrière  des  Lettres  ,  011  il  fe  fit  admirer  par  une  fécon- 
dité &  une  foupleife  d'eiprit  qui  fe  prêtoit  lans  effort  aux 
genres  les  plus  dilparates ,  la  littérature  légère,  l'érudition, 
i'hifloire ,  la  morale ,  la  grammaire.  Dans  tous  ,  il  porta  le 
flambeau  d'une  Philolophie  tout-à-la-fois  auftère  &  aimable, 
qui  anime  &  caraélérilè  particulièrement  fes  produélions , 
celles  même  qu'on  ne  doit  regarder  que  comme  des  amiiiè mens 
de  jeunelfe ,  ou  des  délaffemens  de  l'âge  mûr. 

Je  prononce  le  mot  de  Philofophie ,  nom  facré  &  refpeélable 
dans  (on  origine ,  aujourd'hui  fou  vent  profané,  avili,  &.  devenu 
prefque  une  injure  ;  mais  j'oie  l'articuler  en  ce  moment,  avec 

'Syflànt       confiance  ,    &  comme  un  titre  d'honneur.    Loin  d'ici  cette 

de  la  Nature,    philofophie   deflruétive  Se  meurtrière ,  opprobre   de  l'efprit 

humain,  qui  également  ennemie  du  fceptre  &  de  l'eiicenfoir, 

brife  tous  les  refîbrts  de  la  fociété ,  relâche  tous  les  liens  dont 

dépendent  la  fureté  &  les  charmes  de  la  vie ,  pour  qui  le  vice 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       ipp 

Si  la  vertu  (ont  de  vains  noms;  l'homme,  un  pur  automate; 
i'intc-lligence  crcatrice,  une  chimère.  Philolophie  devenue 
moin?  ciungereule  par  Tes  excès  même;  aufli  nialheureufe  dans 
Tes  fuccès  ,  qu'audacieufe  &  extravagante  dans  Tes  projets  ; 
qui  s'ccrafe  &  s'enlevelit  elle-mcme  fous  les  débris  immenfes 
qu'elle  accumule  orgueilleulêment  autour  d'elle. 

On  a  loupçonnc  que  quelques-uns  de  fes  parti/ans  d'abord 
timides ,   ne   fe   montrant   qu'à  demi ,   &  Ibus    des   dehors 
fcduilans ,  ne  paroilfant  animes  que  par  des  motifs  louables, 
eurent  le  fecret  d'en  impofer  à  M.  Duclos,  Se  de  le  lùrprendre  : 
il  faut  donc  avouer  en  même- temps   qu'il   ne   tarda  pas   à 
reconnoître  le  piège  ;  qu'il  n'attendit  point  cjue  leur  ame  le 
fût  montrée  dans  toute  la  nudité ,  ni  que  leurs  attentats  euffcnt 
été  portés  à  leur  dernier  période,  pour  faire  un  aveu  public 
du   mépris   8c  de  l'horreLir  que  lui   infpiroit   leur  doclrine. 
«Je  ne  puis  me  difpenlèr,   dit- il  ,  de  blâmer  les  Écrivains    ConfidératioHt 
qui  ,  fous  prétexte  d'attaquer  la  fuperflition ,  ce  qui  feroit  un  „>'■/""'<"'« 
motif  louable  &  utile,  fi  l'on  s'y  rejifermoit  en  Phiiofôphe  ««///'/^.-fi. 
citoyen,  cherchent  à   lapper  les    fondcmens  de  la  Société;  « 
d'autant  plus  infenlés  qu'il  feroit  danijereux  pour  eux-mêmes  «« 
de  faire  des  prolélytes;  le  funefie  effet  qu'ils  produifent  fur  « 
leurs   leéleurs  eft   d'en   faire   dans  la  jeunefie    de  mauvais  «c 
citoyens,  des  criminels  fcandaleux,  &:  des  malheureux  dans  « 
l'âge  avancé  :  car ,   il  y  en   a  peu  qui  aient  alors  le  trille  « 
avantage  d'être  affez  pervertis  pour  être  tranquilles.» 

Il   compare  les   Ecrivaiixs  qui  ne  fe  font  remarquer  que 
par  celte  lujiefte  audace,   «  à  ces  malheureux  que  leur  état  « 
condamne   aux  ténèbres ,   &:   dont  le  Public   ii'apprend  les  «^ 
noms   que   par   leurs  crimes  &  leur  fupplice.    On   déclame  « 
beaucoup,  ajoutoit-il,  contre  les  préjugés;  on  n'en  a  peut-  <^  ihij.p.^t, 
être   que  trop  détruit.  .  .    La  difcuflion ,   en  cette  matière,  « 
exige  des  principes  fiirs  &  des  lumières  rares.  »  Veut-on  une 
règle  pour  fe  décider  fur  ce  point  fims  une  dilè-uflion  pénible? 
s'il  5'.igit  des  préjugés  qui  tendent  au  bien  de  la  Société,  & 
qui  (ont  des  germes  de  vertus,  on  peut  cire  fur ,   dit-il,  <]ue    jèU.f.^e, 
(c  fvnl  (les  rc'rilt's   fj[it'i/ ftiiit  re/pcâcr  &  fiiivrc.    S'ils  nuifent 


2.00  Histoire  de  l'Académie  Royale 
à  la  Société,  s'ils  tarifîènt  la  fource  des  vertus,  ils  ont  pour 
principe  des  erreurs  qu'on  ne  fauroit  trop  combattre.  En 
e(l-il  qui  nourrirent  la  vanité?  alors  il  elt  bien  vraifèmblable 
Cow/yf'www  qu'ils  portent  fur  une  faufîë  idée.  «Plus  on  ell  vertueux,' 
/ur  Us mjrurs  „  pj^^  qj-,  çd  (;|oigné  d'eii  tirer  vanité. . .  Les  vertus  ne  donnent 

de  ce  ficcle        r     .  -i         i-     /'         -i         '    •  r        \     n  i 

tyj-i.p.f^,  pomt  dorgueil.  »  iinnn,  il  prévient  ion  lecteur  que  la  nature 
de  Ion  plan  ne  lui  permet  pas  de  parler  en  homme  religieux, 
mais  il  déclare  en  même-temps  que  fi  la  Religion  n'eli:  pas 
la  baie  de  la  morale  ,  elle  en  ed:  la  perfe6lioii. 

Tels  font  les  principes  (âges  &  folides  qu'il  oppofa  de 
bonne  heure  à  ceux  d'une  prétendue  Philolophie  dont  il 
prévoyoit  les  excès  monftrueux  :  il  les  condgna  dans  toutes  les 
éditions  de  Tes  Confidérations fur  les  Mœurs  du  fièck ,  ouvrage 
qui  fuppofe  une  étude  approfondie  &  une  grande  connoif- 
fance  du  inonde ,  &  c'en  eft  le  moindre  mérite  :  léHexions 
neuves  fur  le  jeu  &  le  manège  des.  palTions  ;  adreiïè  rare  à 
furprendre  le  cœur  humain  au  milieu  des  replis  tortueux  où 
il  s'enveloppe  ;  idées  jufles ,  nobles  &  faillantes  ;  penlees 
tout- à-la-fois  fines,  délicates  &:  profondes;  maximes  fortement 
conçues  &  rendues  avec  autant  de  précifion  que  de  vigueur; 
définitions  frappantes  par  leur  juflelfe  &  par  la  malfe  de 
lumière  qu'elles  jettent  fur  les  objets;  zèle  ferme  &  raifonné 
pour  le  vrai  ,  pour  le  bien  ,  la  probité ,  l'honneur ,  la  bien- 
f'aifance  ,  en  un  mot,  pour  toutes  les  vertus  civiles  &  morales. 
Par-là  cette  producîlion  fe  Ibutiendra  toujours  avec  avantage, 
malgré  les  défauts  que  la  critique  peut  lui  reprocher  ,  & 
aiïurera  pour  jamais  à  fon  Auteur  ,  une  place  honorable 
parmi  les  anciens  &  les  modernes  qui  ont  fourni  la  même 
carrière.  Le  dirai-je  même!  il  en  eft  parmi  eux  qui ,  aviliflant 
l'homme  à  fes  yeux,  le  découragent  plus  qu'ils  ne  l'humi- 
lient :  ils  dégradent  &  engourdilfent  l'efpèce  humaine  en 
calomniant  toutes  fes  vertus.  Les  Confidérations  fur  les  Mœurs 
éclairent  l'ame  &  l'échauffent  ;  elles  l'agrandilTent  ,  l'ai- 
guillonnent &  l'encouragent.  Les  principes  féconds  ,  dont 
elles  tracent  la  théorie ,  lont  mis  en  aélion  dans  d'autres 
ouvrages ,   où  M.  Duclos  a  donné  de  l'ame  &  de  la  vie  gl 

un  corp5. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.        201 

un  corps  dont  il  n'avoit  pu  deïïiner  d'abord  que  hs  juûes 
proportions. 

Ce  caradère  de  phiiofophie  qui  honore  Ton  cœur,  s'étoit 
déjà  montre  fous  une  autre  forme  dans  i  hifloire  de  Louis  XL 
Là,  il  a  porte  fur  la  Nation,  dans  cette  époque,  cet  efprit 
d'analyfe  Ôc  d'obfervation  qu'ailleurs  il  a  exercé  fur  Ihomme 
Moral  dans  la  Société.  Se  propofant  Tacite  pour  modèle  , 
il  s'eft  moins  occupé  du  détail  exacft  8c  circonflancié  des  faits, 
que  de  leur  enlembie ,  de  leur  action  réciproque  ,  de  leur 
réiultat ,  de  leur  influence  fur  les  mœurs ,  fur  les  loix  ,  les 
ufages ,  les  criles  &  les  convuKions  de  l'Etat.  Une  narration 
vive  &  rapide  glilîè  légèrement  fur  lafurface  des  évcnemens, 
tandis  que  des  réflexions  lumineules  &  choifies  ,  perçant 
lintérieur  des  chofes ,  y  montrent  des  rapports  intimes  Si. 
fecrets,  des  refforts  ou  ignorés,  ou  cachés  au  vulgaire. 

Le  même  efprit  fe  remarque  dans  les  diflcrens  Mémoires 
que  M.  Duclos  a  fournis  au  recueil  de  cette  Académie. 

S'il  recherche  l'origine  &  les  révolutions  des  langues 
Celtique  &  Françoile,  il  rapproche  avec  Intelligence  les 
témoignages  des  Anciens,  afin  qu'ils  s'éclairent  mutuellement. 
Des  faits  raffemblés  avec  choix,  &  préfèntés  avec  méthode, 
rtfulte  l'hifloire  des  variations  du  langage  national.  La  matière 
n'y  efl  pas  épuifée,  mais  la  route  à  (uivre  pour  l'approlondir 
y  efl  tracée. 

Qu'on  porte  le  même  jugement  d'un  autre  Mémoire  fîir 
les  épreuves  paç  le  duel  <Sc  par  les  élémens ,  communément 
appelés  Ji/gcmc/is  a'e  Dieu ,  on  n'y  recomioîtra  pas  moins  le 
coup-d'œil  d'un  obfervateur  exercé ,  la  fagacilé  d'un  Philo- 
fcphe  qui  fait  tout  pefer  Se  apprécier;  ce  ton  de  modellie 
qui  convient  fi  bien  au  vrai  lavoir,  qui  même  le  ciiradérife. 
Ici,  c'ed  un  tableau  précis  &  philofojihique  de  l'origine  des 
jeux  Scéniques  chez  les  Romains ,  des  révolutions  qu'ils 
^éprouvèrent  en  différens  temps ,  &:  qui  enfui  donnèrent 
nailTancc  au  pocmc  dramatique  parmi  nous  :  l'efi^rit  y  parc 
^:  embellit  Itruilition  ,  mais  ne  lait  jamais  un  pas  lanselle. 

On  y  voit  ralfcmblés  ,    comme  en  un  foyer ,  les  traits 

Htjl.  Tome  XU  C  c 


io2  Histoire  de  l'Académie  Royale 
rares  &  épars  de  Iiimicre,  que  fournifTent  les  Auteurs  fur 
ia  hiérarchie  &  la  religion  des  Druides.  M.  Duclos  confultoit 
encore  plus  (on  coeur  que  fon  elprlt ,  quand  il  ne  voyoit  ni 
des  idolâtres  ni  des  polithéHles  dans  ces  anciens  Docfleurs 
&  Légillateurs  de  la  Gaule':  ils  lui  paroiffoient  trop  attachés 
à  la  do6lrine  de  riinmenfjté  de  l'Etre  lùprênie ,  attribut 
abfolument  exclufif  de  la  pluralité  des  Dieux.  Au  milieu 
des  ténèbres  où  les  Anciens  nous  ont  lailîts  à  l'égard  de  la 
religion  des  Druides ,  il  nous  croyoit  affez  ijiltruits  pour 
devoir  penfer  que  des  hommes  qui  ne  repréfciitoient  ni  ne 
matcndlijoïent  ia  Divinité,  ce  font  Ces  termes,  ne  peuvent 
être  regardés  comme  des  idolâtres. 

Ailleurs  ,  didertant  fur  l'art  de  partager  l'aé^ion  théâtrale, 
&  fur  celui  de  noter  la  déclamation ,  qu'on  prétendoit  avoir 
été  en  ufage  chez  les  Romains ,  M.  Duclos  déploie  toutes 
les  reflburces  de  la  phyfiologie,  de  laphyfique,  de  l'hiftoire 
&  de  l'érudition.  L'examen  critique  des  païïages  d'où  ou 
avoit  conclu  que  la  récitation  &  le  gefte  étoient  partagés 
entre  deux  Aéleurs,  lui  découvrit  qu'ils  doivent  s'entendre 
uniquement  de  la  danfe  &  du  chant.  Enluiîe  difculant ,  avec 
une  analyfe  fine  &  favante ,  tout  ce  qui  conftitue  &  diffé- 
rencie la  voix  fimple ,  la  voix  de  parole ,  la  voix  de  chant 
&  la  voix  de  déclamation  ,  il  fè  décida  pour  f  impoflibiiilé 
dénoter  les  tons  déclamatoires,  qui ,  par  eux-mêmes,  ne  font 
ni  déterminés,  ni  fufceptibles  de  rapports  harmoniques;  & 
plus  encore  pour  l'inutilité  d'une  multitude  .de  notes ,  qui 
ne  feroient  propres  qu'à  gêner  la  nature,  à  refroidir  le  talent,; 
&  à.  le  tenir  captif  dans  \es  entraves  de  la  médiocrité. 

Mais  depuis  long -temps  M.  Duclos  s'étoit  convaincu  que 
fi  le  caprice  &  la  bizarrerie  de  i'ufage  dominent  particulière- 
ment fur  les  Langues,  une  métaphyfiquelouvent très-déliée, 
y  exerce  pareillement  un  empire  non  moins  étendu.  Cette 
vérité  le  frappa  dès  qu'il  réfléchit  que  le  langage  efl  defliné 
à  peindre  une  foule  immenfe  d'idées  abftraites,  à  leur  donner 
du  corps  &  de  la  parure,  à  marquer  desTapports  très-fubtils 
&:  très -variés  qu'elles  ont  entr'elles ,  à  fixer  des  nuances 


DES  Inscriptions  et  Telles -Lettres.       203 

très-délicates  qui  les  diûinguent  ou  les  modifient.  L'eflimable 
Auteur  de  la  Grammaire  générah  &  raifotinée ,  qui  avoit  bien 
compris  cette  vérité  ,  efîaya  d'affujettir  les  principes  des 
Langues,  les  élémens  de  la  Grammaire ,  à  une  analyle  par- 
ticulière, fie  d'en  former,  fous  les  loix  de  la  Dialectique,  un 
corps  Ij'itcmatique  lié  Se  aflorti  dans  toutes  lès  parties.  Ce  ne 
lut  qu'un  eflai ,  mais  qui  fit  époque  en  ce  genre.  M.  Duclos 
entreprit  de  le  perfecfiionner,  de  l'étendre,  de  le  réformer, 
&  fès  fuccès  furent  affez  heureux  pour  en  préparer  «Se  en  faire 
elpérer  de  plus  grands.  Pourquoi  refle-t-il  dans  cette  branche 
de  la  Littérature  ,  une  partie  confidérable  encore  intade  , 
celle  des  Lexiques  !  Quand  on  voit  les  Auteurs  de  ces  recueils 
accumuler  péniblement  les  diverfes  fignihcalions  d'un  mcme 
mot ,  les  cntalièr  l'une  fur  l'autre ,  fans  choix ,  ians  ordre  , 
fans  remonter  à  la  fource,  c'elt-à-dire,  aux  idées  primitives 
d'oij  les  autres  tirent  leur  origine,  laiis  foupçonner  mcme 
ni  l'exiltence  de  la  chaîne  qui  les  unit,  ni,  pour  ainfi  dire, 
les  degrés  fuccelfifs  de  leur  filiation,  on  s'aperçoit  ians  peine 
que  le  génie  de  la  philolophie  n'a  pas  préfidé  à  ce  genre 
de  compofition.  A  cet  égard,  nous  fommes  encore  dans  une 
difette  compiette  que  nous  efpérons  voir  dilparoitre,  mais  qui 
nous  eft  commune  avec  toutes  les  Nations. 

Quoique  les  différentes  pioducfions  de  Al.  Duclos  portent 
l'empreinte  de  Ion  ame ,  &.  un  caraclcre  (enfible  de  lamille, 
il  en  eft  quelques-unes  dont,  après  là  mort ,  on  a  contefté  l'ori- 
gine, ou  du  moins,  (ju'oii  a  tenté  de  réduire  au  Icul  droit 
d'adoption.  Heureulement  la  plupart  de  celles  mcme  qui 
n'ont  pu  échapper  aux  (oupçons  de  l'envie  ou  de  la  mali- 
gnité ,  ne  Ibnt  pas  non  plus  celles  fur  lefquelles  porte  la 
gloire  la  plus  folide  de  1  Auteur  dans  l'empire  des  Lettres. 
Son  nom  y  accjuit  de  la  célébrité  de  bonne  heure  ,  &.  tut 
infcrit  luccelh veinent  dans  les  iaftes  de  plulicurs  Académies, 
(oit  nationales ,  loit  étrangères.  Admis,  uts  t  année  \J'>)^, 
dans  celte  Compagnie,  il  enrichit  (jn  recueil  de  piulaurs 
Mémoires  intércllans  ,  &  montra  toujours  pour  elle  une 
cftimc  di.  un  ztlc  dont  i'acliviié  ne  le  uémentit  jamais. 

C  c  ij 


204       Histoire  de  l'Académie  Royale 

Succeiïcur  de  M.  l'abbé  Mongault  dans  l'Académie  Fran- 
çoife,  en  1747,  il  remplaça,  quelque  temps  après,  M.  de 
Mirabeau  dans  les  fondions  de  Secrétaire.  Perfonne  n'ignore 
Ion  attachement  pour  cette  illuftre  Compagnie ,  fa  vigilance 
toujours  en  aélion ,  (es  foins  inquiets ,  fon  ardeur  toujours 
vive  pour  le  mainiien  des  règles  &  des  privilèges,  pour 
l'honneur  général  du  Corps,  comme  pour  l'intérêt  |jarticulier 
de  Ces  Membres. 

On  fait  que,  depuis  quelque  temps,  il  s'occupoit  fcrieufe- 
ment  de  la  continuation  de  l'hiftoire  de  l'Académie  Fran- 
çoife;  le  fouvenir  des  applaudifîèmens  que  reçut  un  morceau 
de  cette  Hiftoire  dans  une  Séance  publique  lubhfte  encore; 
&  des  amis  qui  en  ont  lu  d'autres,  délirent  avec  impatience 
de  voir  paroître  l'ouvrage  entier. 

Aux  honneurs  littéraires  M.  Duclos  réunit  des  diftinélions 
perfonnelles  ;  preuve  d'un  mérite  particulier  réuni  à  celui 
d'homme  de  Lettres.  Dès  1744,  fes  compatriotes  fignalèrent 
leur  eftjme  &  leur  affedion  pour  la  perfonne,  en  le  nommant 
à  la  Mairie  de  Dinan ,  quoiqu'il  eût  fixé  fon  féjour  à  Paris. 
C'eft  en  cette  qualité  qu'il  fut  député  aux  Etats  de  la  Province, 
quatre  ans  après  ,  par  le  Tiers-état  ;  &  rien  n'attefle  mieux  la 
fatisfaèlion  générale  avec  laquelle  il  s'acquitta  de  cette  com- 
milfion ,  que  les  regrets  de  les  concitoyens ,  lorfqu'un  atta- 
chement plus  particulier  au  fervice  du  Roi  le  força ,  en  1750, 
de  fe  démettre  de  la  charge  de  Maire  de  Dinan  ;  enllute,  le 
choix  que  Sa  Majeflé  fit  de  lui ,  la  même  année ,  pour  la 
place  d'Hiftoriographe  de  France  ,  en  l'honorant  aulîi-tôt 
après  des  entrées  de  fa  Chambre  ;  enfin ,  les  lettres  de 
uobieffe  que  le  Roi  lui  accorda  ,  en  ly  ^  ^  ,  fur  la  défignation 
&  d'après  le  vœu  unanime  des  Etats  de  Bretagne. 

Ces  grâces,  ces  honneurs,  ces  diftinélions  eurent  l'applau- 
diiïèment  du  Public  ;  &  pour  les  obtenir,  même  pour  le  les 
faire  pardonner,  il  ne  falloit  à  M.  Duclos  rien  de  moins 
qu'un  mérite  très-réel  &  bien  reconnu,  au  travers  de  quelques 
taches  qui  parohîbient  devoir  en  diminuer  le  prix.  On  lui 
reprochoit  un  ton  de  rudelîè,  une  forte  de  brulquerie,  & 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  205 
mcme  de  dureté,  dont  on  ne  lui  faifbit  grâce  qu'en  confi- 
de'ration  de  la  Iranchife  qui  en  étoit  i'ame  ;  celle-ci  avoit  pour 
principe  une  droiture  inaltérable  ,  une  probité  rigide,  un 
amour  plein  d'énergie  pour  le  bien  &  pour  le  vrai  ,  qui  ne 
connoifî'oit  point  de  détours ,  Se  peu  de  ménagemens.  Il  ne 
cherchoit  pas  à  infinuer  la  vérité  ;  il  la  pouffoit  comme  pour 
ia  faire  entrer  de  force.  Sans  manquer  aux  égards  dûs  au 
rang,  il  ne  donnoit  rien  à  la  flatterie.  Après  l'autorité  &  les 
ioix ,  il  ne  connoilfoit  d'autre  empire  que  celui  de  la  raifon. 
Fidèle  aux  Ioix  de  l'amitié  ,  (entiment  toujours  cher  à  fon 
cœur,  il  eut  beaucoup  d'amis  dont  il  époulbit  les  intérêts 
avec  autant  de  chaleur  que  de  courage  ;  en  ce  genre  il  a 
montré  julqu'à  de  l'héroïfme.  Il  e(l:  rare  de  voir  plus  d'em-  j^f"'"^' ^p 

„        '       1         ,,     ,      ,,-  .  ,  I    •        I  /   •       de  la  Cheblan, 

prenement  &  d  adrelle  pour  aider  ,  pour  produire  le  mente 
ignoré,  comme  pour  lui  allurer  de  la  proteclion  &  des 
récompenfes.  Né  généreux  ,  humain  &  compatiliànt ,  fou 
ame  s'attendriiïoit  à  la  vue  du  malheur  &:  de  la  misère ,  & 
pour  les  foulager,  fa  main  s'ouvroit  lans  effort  comme  fans 
oflentation.  C'eft  à  fes  concitoyens  lur-tout  qu'il  appartient 
de  publier  les  traits  de  fa  bienlailance ,  eux  qui  en  ont  été 
fi  fouvent  les  témoins  ,  qui  l'ont  accueilli  avec  tant  de 
démonftrations  d'allégreiïe  &  de  vénération  toutes  les  fois 
qu'il  s'cll  montré  à  leurs  yeux ,  &.  dont  les  larmes ,  après  la 
mort ,  éternileront  mieux  (on  fouvenir  que  ne  le  pourra 
jamais  faire  aucun  éloge.  Il  mourut  des  fuites  d'une  maladie 
négligée,  le  26  Mars  1772  (n),  juflement  regretté  de  fa 
Patrie,  des  Lettres,  &:  de  les  amis. 

(a)    Comme  il  étoit  Vétéran  dans  la  Compagnie,  fa  mort  n'y  fit  point 
va<]ucr  de  place  d'Anbcié. 


io6      Histoire  de  l'Académie  Royale 

ÉLOGE 

De  m.  l'Abbé  DE  LA  BLÉTERIE. 


Lu 


àrAncmbIJe  Tean-Philippe-René  DE  LA  Bléterie  naquit  le 
'^SZ-MariL  %}  26  Février  1696  à  Rennes,  de  Pliilippe  de  la  Blcterie, 
^77i-  originaire  de  Riom  en  Auvergne,  &  de  Françoile-Marie 
de  Laceron.  Son  père,  le  dix-(eptième  enfant  vivant,  à 
peine  arrivé  à  Rennes,  où  il  réfolul  de  fe  livrer  à  la  Phar- 
macie, fut  élu  Échevin,  enfuite  Prieur-conlul,  Juge-royal 
de  Police,  &  l'un  des  Prévôts  8c  Aciminiftrateurs  des  Hôpi- 
taux. Des  connoiifances  fupérieures  à  la  proieffion  qu'il  avoit 
embralTée,  lui  acquirent  une  confiance  que  les  plus  habiles 
Médecins  envièrent.  Françoile  de  Laceron  ,  Dame  de  la 
Goupiliière  fa  mère,  comptoit  parmi  fes  aïeux,  des  perfon- 
nages  connus  dans  l'hiftoire.  L'efprit,  la  vivacité,  une  mémoire 
des  plus  heureufes ,  un  goût  décidé  pour  le  travail  ,  des 
qualités  rares  s'annoncèrent  dans  le  fils  dès  fes  premières 
années ,  &:  le  foin  de  les  cultiver  fous  les  yeux  du  père ,  fui 
confié  à  un  maître  habile.  Dès  l'âge  de  fix  ans  il  fut  en  état 
de  commencer  Ion  cours  d'étude  au  collège  de  Rennes ,  où 
>  il  ne  tai'da  pas  d'obtenir  l'empire  qu'il  y  conferva  toujours , 

fans  manquer ,  chaque  année,  les  premiers  Prix  dans  toutes 
ies  Claflès  &  en  toutes  les  Facultés.  Après  des  fuccès  aufli 
brillans  dans  l'étude  de  la  LogiqueSc  de  laPhyfique,  il  entra, 
en  1 7  I  2  dans  la  Congrégation  de  l'Oratoire  ,  &.  pafîà  , 
l'année  fuivante,  àSaumur,  pour  y  faire  fon  cours  de  Théo- 
logie, Ecole  qui  a  fourni  à  la  Religion  &  aux  laintes  Lettres 
tant  de  Sujets  diflingués  par  leur  éloquence,  &;  par  les 
ouvrages  dont  ils  ont  emùchi  le  Public.  Choifi  pour  profeffer 
Jes  Humanités  à  Soiffons,  il  y  trouva  des  Confrères  d'un 
mérite  fupérieur  ,  avec  qui  le  jeune  Régent  fè  lia  d'une 
amitié  particulière.  Là ,  fe  livrant  tout  entier  à  l'étude  des 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  107 
Belles-Lettres,  ii  fe  familiarifa  avec  les  meilleurs  Ecrivains 
de  la  Grèce  &  de  Rome,  fans  négliger  ceux  où  les  beautés 
ne  font  pas  fans  défauts  :  un  goût  fur,  un  tacl  exquis  ne  lui 
permettoient  pas  de  s'y  méprendre. 

Cette  étude  développa  chez  lui  un  talent  naturel  qu'il 
facrifia  bientôt  à  des  occupations  plus  férieuies ,  Se  qui  ne 
fut  pour  lui  qu'un  funple  amufement  ,  celui  de  la  Poëfie. 
Quelques  conjonctures  lui  arrachèrent  de  temps  en  temps 
des  pièces  fugitives ,  faites  pour  des  fociétés  qui ,  outre  la 
vérité  des  penfées  &  la  noblelfe  des  fentimens ,  y  admiroient 
ime  force  &.  une  vigueur  fingulière  dans  la  ftrudure  du  vers. 
Il  débuta  en  ce  genre  par  une  Tragédie  de  Thémiftocle , 
qu'il  compolà  pour  fes  Écoliers  dans  le  Collège  de  Nantes , 
où  il  proteffoit  la  Réthorique.  Cet  ufage  de  former  les  jeunes 
gens  à  la  déclamation,  a  été  depuis  remplacé  par  des  exer- 
cices plus  utiles  &  plus  analogues  à  leurs  travaux. 

Une  nouvelle  carrière  s'ouvre  fous  les  pas  de  M.  l'abbé 
de  la  Bléterie ,  après  celle  des  Belles -Lettres.  Il  venoit 
d'enfeit^ner  .à  de  jeunes  Confrères  la  Philoiophie  dans  la 
maifon  de  Montmorenci ,  où  l'école  de  Théologie  de  Saumur 
avoit  été  transférée,  lorfqu'il  fut  chargé,  en  1723,  des 
Conférences  théologiques  établies  à  Tours  :  elles  avoient 
pour  objet  l'Écriture-lainle,  i'hiltoire  Eccléliaflique,  la  Doc- 
trine des  Pères  6c  des  Conciles ,  le  Dogme  &:  la  Morale  ; 
Théoiogie ,  feule  digne  de  ce  nom  ,  qui ,  dédaignant  ces 
fubtiles  Se  frivoles  fpéculations ,  par  lelquelks  la  majefté  de 
la  Religion  feroit  fouvent  dégradée,  fi  elle  pouvoit  l'tlre , 
s'alimente  de  ce  que  le  Chriftianilme  a  de  plus  folide  &  de 
plus  fubftantiel.  Pour  foutenir  l'honneur  8c  léclat  où  elle 
étoit  parvenue  fous  des  Maîtres  choifis ,  l'abbé  de  la  Bléterie 
entreprit  un  cours  d'Hilloire  Eccléliaflique  qu'il  continua 
pendant  fix  ou  fept  ans  avec  un  grand  concours  d'Auditeurs, 
&  un  applaudillement  mérité.  Appelé  au  Séminaire  de 
Saint- Magloire  pour  les  mêmes  fondions,  il  crut  devoir 
faire  une  élude  plus  particulière  de  l'Écriture- lainte ,  &  par 
conléquenl  de  i  Hébreu  ,   dont  il   avoit   knli   la  néccliité  ; 


io8  Histoire  de  l'Académie  Royale 
mais  une  application  portée  à  l'excès  ,  le  mit  tellement  en 
danger  de  perdre  la  vue  ,  perte  la  plus  fenlible  pour  un 
liomme  de  Lettres ,  que  ni  la  cefîation  de  tout  travail , 
privation  non  moins  douloureufe ,  ni  les  diflcrens  remèdes 
qui  mirent  fa  patience  à  l'épreuve,  ne  purent  rétablir  parfai- 
tement l'organe;  malheur  qu'il  ne  celTa  de  déplorer  tant  qu'il 
vécut. 

Ce  fut  alors  que  parut  le  fyftème  de  M.  Mafclef  pour 
la  leélure  de  l'Hébreu.  Ce  Savant  crut  pouvoir,  à  l'aide 
d'une  méthode  nouvelle ,  débarraller  la  Langue  lainte  de 
cette  multitude  de  fignes  &  de  points  maforéliques,  dont 
plufieurs  fervent  de  voyelles.  A  cet  égard  la  méthode  pouvoit 
n'être  qu'inutile;  mais  il  prétendit  de  plus,  qu'autrefois  les 
lettres  afpirées  de  l'alphabet  Hébreu  avoient  fait ,  dans  le 
texte  facré ,  les  fonélions  de  véritables  voyelles ,  &  fous  ce 
point  de  vue,  le  fyftème  donnoit  lieu  à  des  conléquences 
dangereufes ,  qui  échappèrent  fans  doute  à  la  fagacité  de 
l'Auteur.  Mais  les  charmes  de  la  nouveauté  ,  le  defir  de 
fecouer  un  joug  importun ,  Felpoir  de  progrès  rapides  dans 
une  étude  devenue ,  en  apparence ,  plus  facile ,  d'autres 
motifs  peut-être,  car  l'imagination  prévenue  n'en  manque 
jamais,  attirèrent  à  l'inventeur  un  petit  nombre  de  partifans, 
parmi  lefquels  fe  didingua  M.  de  la  Bléterie.  Il  ne  fe  contenta 
pas  de  faire  de  la  nouvelle  méthode  l'expofilion  la  plus 
claire  &  la  plus  précife;  il  elTaya  d'en  relever  tous  les  avan- 
tages, &  de  la  foutenir  contre  toutes  les  attaques  formées, 
foit  par  écrit ,  foit  de  vive  voix ,  par  les  partifans  de  l'ancien 
vifage.  S'il  ne  perfuada  pas ,  on  fut  forcé  d'admirer  dans 
ics  Vindici(t  Mcthotdi  Mûfclefana  ,  une  latinité  pure  & 
élégante,  une  adreffe  fingulière  à  tirer  parti  de  tout,  &  à 
f^ifir  le  foible  des  objedions ,  avec  le  talent  particulier  de 
répandre  des  grâces  fur  une  matière  qui  femble  les  repou fTer, 
Un  tel  défenfeur  étoit  digne  d'une  meilleure  caufè  ;  la. 
France ,  qui  eft  la  feule  contrée  où  le  nouveau  fyrtème 
eut  quelque  faveur ,  en  ignore  aujourd'hui  prefque  jufqu'aii 
nom, 

Cependant, 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       209 

Cependant ,  la  fanté  de  M.  i'abbé  de  la  Blcterie  ne  lui 
permettant  plus  de  continiicr  fes  travaux  ,  il  fe  retira  dans 
la  maiion  de  Saint-Honoré  ;  afyle  renommé  de  l'Erudition 
iàcrce  &  de  l'Eloquence  chrétienne.  Là ,  ie  rappelant  les 
œuvres  de  l'Empereur  Julien,  dont  il  avoit  autrefois  conçu  , 
en  les  lifànt ,  une  idée  fupérieure  peut-être  à  leur  mérite,  il 
réfolut  d'en  traduire  quelques  morceaux  choilis  ;  mais  comme 
fa  vue  ne  lui  permettojt  guère  de  fe  fixer  fur  des  livres 
Grecs,  il  s'occupa  d'une  préface  hiftorique  du  recueil,  laquelle 
s'alongeant  infenfiblement ,  devint  une  hiftoire  complète;  & 
on  le  ht  confentir  à  la  donner  féparément  fous  le  titre  de  la 
Vie  de  l'Empereur  Julien. 

Ce  Prince  y  parut  tel  qu'il  étoit  :  un  compofé  fingulier 
de  grandes  qualités  ,  de  vertus ,  de  foiblelfes  &  de  travers  ; 
jaloux  d'être  à-la-fois  Philofophe  &  Héros;  mais  Philofophe 
moins  par  la  trempe  de  fon  ame  que  par  imitation.  La 
palfion  pour  la  vaijie  gloire  perce  par-tout ,  dans  fës  difcours 
comme  dans  lès  aélions  ;  toujours  il  cherche  l'appareil  , 
l'éclat,  la  renommée;  mais  il  ne  s'y  montra  point  avec  ce 
caradère  odieux  qu'un  zèle  faux  &  peu  éclairé  lui  avoit 
toujours  prêté.  L'ouvrage  reçut  du  Public  l'accueil  le  plus 
flatteur,  &  les  anciens  préjugés  s'évanouirent. 

On  s'eft  plaint  qu'il  en  avoit  accrédité  quelques-uns,  celui 
fur-tout  qui  attribue  à  Julien  un  attachement  véritable  & 
poulfé  jufqu'à  la  fuperÛition  pour  le  paganilme.  Mais  il  y  a 
peut-être  de  la  témérité  à  le  lui  refuler  ;  8c  même,  dans  le 
doute,  l'équité  permettroit-elle  de  jeter  fur  toute  la  vie  de 
ce  Prince,  le  vernis  odieux  de  la  diilimulalion  î 

La  critique  s'eft  encore  exercée  fur  quelques  faits  détaillés 
dans  cette  hiiloire  ;  mais  ,  comme  on  l'a  aulfi  oblêrvé  ,  de 
(impies  conjecflures  ne  lullîient  pas  pour  rendre  douteux 
des  faits  attelles  par  les  meilleurs  Hilloricns.  Celui  de  Julien, 
malgré  ces  ccnfurcs,  n'en  pafle  pas  moins  pour  aulfi  impartial 
que  judicieux;  peintre  fidèle  &  cxaél ,  il  rend  tous  les  traits 
de  l'original  :  l'éclat  du  coloris  enchérit  liir  le  mérite  du 
idelfin  :  une  nairation  vive,  animée,  un  flyle  élégant ,  i\ç% 
Ihjl  Tome  XL.  D  d 


210       Histoire  de  l'Académie  Royale 
images  fortes  ou  riantes,  mais  naturelles  &  toujours  à  îeur 
place,  attachent  &  charment  ie  ledeur  qui  ne  voit  que  l'objet 
du  tableau ,  &  s'aperçoit  par  la  rcliexion  feule ,  qu'il  ne  voit 
qu'une  peinture. 

Cet  ouvrage,  qui  fit  la  fortune  littéraire  de  l'Auteur,  fut 
fuivi,  quelques  années  après,  de  la  K/>  ^/e  Jovien ,  accom- 
pagnée de  la  tradudion  des  Céjcirs ,  du  Mijopogon ,  &  de 
quelques  Lettres  de  Julien  ,  avec  des  notes  curieufès  & 
choilies.  Le  Public  lut  avec  plaifir  ces  produélions  d'un  Empe- 
reur célèbre,  fans  fe  plaindre  qu'on  eût  négligé  le  refle ,  non 
fans  foupçonner,  avec  quelque  raifon  ,  que  le  traduéleur  les 
avoit  embellies.  La  vie  de  Jovien  lui  parut  moins  intéref- 
fànte  que  celle  de  fon  prédécelîêur ,  &  cela  devoit  être; 
i'hiftoire  d'un  homme  médiocre ,  malgré  fon  dévouement  au 
ChrilHanifme  ,  n'étoit  pas  lulceptible  du  même  intérêt  que 
celle  d'un  Prince  qui  tut  grand  malgré  les  erreurs. 

L'abbé  de  la  Bléterie  comptoit  finir  {ç:s  jours  dans  une 
Congrégation  à  laquelle  il  tenoit  par  choix ,  par  eftime  & 
par  reconnoiilance  ;  mais  il  s'y  crut  ,  avec  quelques  autres , 
ofîenlé  par  un  décret  de  difcipline  drelîé  dans  une  afiembiée 
générale ,  &  tous  iortirent  de  l'Oratoire ,  féparation  d'autant 
plus  douloureufe ,  que  leur  cœur  refia  toujours  attaché  au 
corps  qu'ils  avoient  quitté. 

Quoique  lans  fortune,  la  délicateffe  de  l'abbé  de  la  Bléterie 
lui  fit  refiifer  les  afyles  que  des  amis  puiflàns  lui  ofîroient  à 
l'envi  ;  il  n'accepta  que  celui  d'un  Magiftrat  refpeélable ,  où 
par  goût  &;  par  reconnoiflance ,  il  le  chargea  de  veiller  en 
M.Thomé.  chef  à  l'éducation  de  deux  fils  qui,  fous  un  tel  maître,  firent 
de  grands  progrès  dans  les  Iciences  &  dans  la  vertu. 

Ce  changement  d'état  lui  ouvrit  les  portes  des  fbciétés 
Littéraires ,  &  il  en  étoit  digne  :  cette  Compagnie  s'emprefîa 
de  l'adopter ,  en  1 742  ,  &;  peu  d'années  après  ies  amis  lui 
confeillèrent  de  foiliciter  une  place  vacante  à  l'Académie 
Françoife.  Un  concurrent  redoutable  paroît  alors  fur  les  rangs, 
feu  M.  Racine  notre  Confrère,  qui  préfente  ,  avec  fon  mérite 
perfonnel ,  le  mérite  du  grand  Racine  fon  père.  Les  fuffi'ages 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  211 
fe  partagent  ;  les  protecteurs  illiiftres  des  deux  Candidats 
s'échauflent  &  s'agitent;  le  combat  fixe  l'attention  de  la  Cour 
&  de  la  Ville,  ôc  Te  termine  enfin  à  l'avantage  de  l'abbé  de 
ia  Bléterie.  Mais  fou  triomphe  ne  fijt  pas  de  longue  dure'e; 
on  étoit  alors  dans  le  feu  de  ces  malheureules  dilputes  qui 
ont  trouble  l'Eglife  Se  l'Etat;  l'Ecole  où  l'abbé  de  la  Bléterie 
avoit  reçu  &  donné  des  leçons  fervit  de  prétexte  pour 
alarmer  fur  fa  manière  de  penfer.  L'Académie  France ife  eut 
ordre  de  procéder  à  une  nouvelle  élection,  &:  M.  Racine, 
que  les  délateurs  avoicnt  également  noirci ,  fut  pareillement 
exclu  du  concours.  Cependant,  les  Membres  de  cette  iilufire 
Compagnie  regrettèrent  toujours  notre  Académicien,  le  regar- 
dant ,  ieion  l'expreflion  de  M.  le  Préfident  Hénault ,  comme 
un  Confrère  qu'ils  n  avaient  pas  ;  &i  s'ils  furent  privés  de  la 
fatisfaction  de  voir  infcrit  dans  leurs  fades  le  nom  de  celui 
qu'ils  regrettoient ,  le  Public  eut  une  nouvelle  occafion  de 
fe  rappeler  les  paroles  de  Tacite ,  pmfu/gelanl  Cajjius  atque 
Brutus  co  ipjo  quàd  imagines  eorum  non  vijcbaniiir. 

L' Académicien  exclu  attacha  un  tel  prix  au  refijs ,  qu'il 
rendit  inutiles  les  tentatives  réitérées  pour  faire  revivre  en  fa 
faveur  l'ancienne  élection  ;  on  avoit  même  obtenu  que 
l'exclufion  feroit  révoquée  :  il  fe  refiila  conflammcnt  à  toute 
démarche,  le  renfermant  dans  le  lein  de  cette  Compagnie, 
&  dans  ies  fondions  de  Profelfeur  au  Collège  Royal.  Les 
lôupçons  jetés  fur  fa  doctrine  ne  fuiiîrent  pas  pour  l'exclure 
aulli  de  cette  place;  comme  fi  l'orthodoxie  eut  paru  plus  né- 
Cfellaire  pour  un  liège  à  l'Académie  Françoi II-,  que  pour  une 
chaire  d'éloquence  dans  uu  Collège. 

Depuis,  il  nous  donna  toujours  l'exemple  de  l'affiduité  à 
nos  Séances  :  toujours  la  variété  de  fes  connoilîances ,  la 
jufledé  de  fa  critique  Se  de  Ion  goût  nous  fournirent  des 
lumières  5c  des  fecours. 

Dès-lors  aufii  il  s'applicjua  fèrieuiement  à  examiner  la 
nature  &  l'étendue  des  prérogatives  de  la  dignité  Impériale 
dans  Rome,  depuis  Augulle  julqu'à  Dioctétien;  fujct  neuf 
&.  intérellaul ,  qui  prélentoit  bien  iXa  préjugés  èk.  des  erreurs 

Dd^j 


2iz  Histoire  de  l'Académie  Royale 
à  combattre  :  il  le  fuivit  Se  le  iliicuta,  fous  fes  difFcrens 
rapports  ,  clans  plufieiirs  Dilîërlations  que  préfentent  nos 
Mémoires.  Le  rélultat  eft ,  que  le  gouvernement  Romain 
étoit  une  efpèce  d'Ariftocratie  ,  dont  le  chef  élu  par  la 
IMaticn  ,  fournis  de  droit  à  toutes  les  loix ,  excepte  celles 
dont  il  avoit  eu  difpenle ,  éloit  néanmoins,  par  la  réunion 
de  plufieurs  emplois,  &  fur-tout  par  le  généralat  des  armées, 
affez  puilfant  pour  opprimer  de  fait  &  les  particuliers ,  &  la 
Nation  eile-mcme,  lorfqu'il  ofoit  courir  les  rifques  d'clre 
tyran  ;  mais  alors  julliciable  de  la  Nation  ,  quand  elle  pouvoit 
faire  valoir  fes  droits.  11  oblèrvoit  avec  raifon  que  ce  iyftème 
eft  la  pierre  de  touche ,  pour  difcerner  en  cette  matière  le 
vrai  de  l'arbitraire  &  du  faux  ;  que  d'ailleurs,  i\  les  Empereurs 
furent  des  Monarques ,  l'hiftoire  Romaine  eft  l'hiftoire  d'un 
peuple  barba]-e,  un  amas  de  contradiétions ,  &  même  une 
école  de  révolte  &  de  fanatifme.' 

Ces  Dilfertations  méritent  d'avoir  place  parmi  les  meilleurs 
modèles  en  ce  genre;  plan  bien  conçu  &  bien  préfenté , 
marche  fimple  &.  liaifon  naturelle  des  idées ,  l'art  de  poiifîër 
un  raifonnement ,  de  le  mettre  dans  toute  fa  force  par  le 
développement  fuccefllf  de  toutes  fes  parties ,  &  de  le  faire 
'U  •  triompher  de  toutes  les  objeétions  ;  celui  de  démêler  le  vrai 
à  travers  les  nuages  qui  le  couvrent ,  &  quelquefois  des 
contradicftions  des  anciens  Écrivains  ;  celui  encore  démettre 
chaque  objet  à  fa  place ,  pour  faire  produire  à  l'enfemble  \ 
tout  l'effet  qu'on  en  doit  attendre  ;  une  érudition  raifonnée 
&  bien  digérée  ,  un  ftyle  clair ,  correél ,  élégant  &.  alforti 
à  la  matière. 

La  conilitution  Romaine,  telle  qu'elle  y  eft  décrite,  tendoit 
à  un  changement  ;  &  ce  changement  lut  exécuté  par  Dioclétien , 
fo;idateur  d'un  nouvel  Empire.  M.  l'abbé  de  la  Bléterie 
promeltoit  une  hiftoire  de  ce  Prince,  celle  de  fes  collègues 
&  de  les  fuccefîëurs  julqu'à  Julien.  Ce  morceau ,  traité 
par  une  main  habile ,  auroit  été  curieux  Se  piquant  ;  mais 
ie  projet  n'a  point  eu  d'exécution  ;  l'Auteur  n'a  même  pas 
donné  la  fuite  des  Dilfertations  qui  dévoient  l'y  conduire; 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.        213 

5c  ced  à  Ton  amour  pour  Tacite  qu'on  doit  imputer  cetie 
perte. 

Il  avoit  toujours  eu  pour  cet  inimitable  Auteur  un  goût 
de  prcdileclion,  qui  devint  une  pafiion  lorfque  fes  travaux 
académiques  l'obligèrent  de  le  méditer  fans  relâche;  il  l'expii- 
quoit  au  Collège  Royal  :  il  en  parloit  lans  celle  à  les  amis, 
&  gémilfoit  de  ce  qu'un  fi  grand  Ecrivain  n'avoit  point 
encore  eu  de  digne  interprète  en  notre  langue.  On  lui 
perfuada ,  &  peut-ctre  ië  perfuada-t-il  à  lui-même  qu'il  élcit 
feul  appelé  à  remplir  cette  tâche. 

Le  fuccès  ne  put  qu'animer  fes  efpérances ,  lorfqu'il  débuta, 
en  1755,  par  la  traducflion  de  deux  morceaux  ifolcs ,  les 
Maurs  des  Gernuiins ,  &  la  Vie  d'A^ricolci.  La  Vie  de 
Tacite,  mife  à  la  tète  de  ces  deux  opufcuies,  étoit  aulTi  bien 
propre  à  enflammer  les  defirs  du  Public  :  on  y  apprit  à  con- 
noître  Tacite,  &  le  ledeur  ie  plus  froid  ne  put  le  défendre 
de  partager  l'enîhoufiafîne  du  Panégyrifte.  On  le  prefîà  donc 
plus  vivement  de  pourfuivre  Ion  travail ,  &  comme  peu  de 
gens  étoient  capables  d'en  lentir  la  difficulté,  on  SLtonnoit, 
au  bout  d'un  an ,  de  n'en  voir  rien  paroitre. 

Néanmoins  les  vrais  amis  de  l'Auteur,  qui  avoient  d'abord 
applaudi  comme  les  autres  à  fon  projet ,  voyant  la  lenteur 
avec  laquelle  il  travailloit,  n'omirent  rien  pour  l'en  dilîliader, 
&:  pour  diriger  Çts  talens  vers  un  autre  objet  :  je  dois  tout 
Cl  Tacite ,  repliquoit-il  ;  //  cfl  bien  juflc  que  je  conjucre  à  fa 
gloire  le  rcjle  de  mes  jours.  C'cfl  ainfi  qu'il  chercb.oit  à  faire 
illulion  aux  autres  ,  &  peut-cire  fe  la  faifoit-il  à  lui-même  : 
la  paredë,  car  il  laut  trancher  le  mot,  étoit  le  motif  déter- 
minant. On  favoit  bien  qu'il  s'étoit  impolc  la  loi  d'écrire 
dillicilement ,  que  perlonne  ne  s'étant  formé  une  plus  haute 
idée  de  la  perfeclion  ,  en  fait  de  llyle ,  il  croyoit  n'en  avoir 
jamais  allez  approché.  Aulli ,  quand  on  y  regarde  de  bien 
près,  le  lien,  malgré  les  charmes,  lailiè  lèntir  ce  qu'il  lui 
avoit  coûté.  Mais  on  oublloit  qu'un  ouvrage  original  de 
quelque  étentlue  auroit  alors  donné  trop  de  tcnlion  à  (on 
ciprit,  &.  i'auroii  captivé  tout  entier.  La  liberté,  qu'il  chcrilioit 


214  Histoire  de  l'Académie  Royale 
plus  que  jamais ,  n'ctoil  plus  compatible  avec  ia  gcne  qu'eit- 
traiiioit  ce  genre  de  compofition  ;  elle  trouvoit  mieux  fou 
compte  dans  la  traduélion ,  gejire  de  travail  qu'on  peut 
interrompre  Huis  confcquence ,  &  reprendre  à  Ton  gré  ;  où 
i'interprète,  dirpenfé  du  foin  pénible  de  fermer  un  plan, 
d'en  combiner  &  alTortir  les  parties ,  d'aiïèmbler  les  matériaux 
&  de  les  arranger ,  ne  connoît  d'autre  loi  que  celle  de  rendre 
fidèlement  les  penfées  <Sc  l'efprit  de  fon  Auteur. 

M.  l'abbé  de  la  Bléterie  employa  au  moins  dix  années  à 
traduire  les  cinq  livres  des  Annales  avec  les  fupplémens  du 
texte  perdu  ;  &  l'on  juge  ailement  qu'il  y  avoit  encore  plus 
de  lacunes  dans  le  travail  du  tradu(5teur.  On  défefpéroit 
tellement  de  voir  la  traduélion  de  tous  les  Ecrits  de  Tacite, 
qu'on  le  prelîa  de  publier  ce  qu'il  avoit  Imi. 

L'Ouvrage  fut  annoncé  avec  trop  d'oftentation  :  l'enthou- 
fiafine  avoit  gagné  ceux  à  qui  l'Auteur  en  avoit  lu  dçs 
morceaux  choilis.  Attendu  avec  impatience,  il  parut  enfin 
avec  l'appareil  impofintdeproteélions  illuftres.  C'étoit  éveiller 
l'oeil  févère  de  la  critique  la  moins  indulgente.  On  fut  d'abord 
choqué  des  exprefîions  proverbiales  que  le  Traducteur  le 
permettoit  quelquefois  pour  rendre  l'énergie  de  l'original  : 
admifes ,  diloit-on ,  dans  le  ftyle  familier  ,  le  flyle  noble  les 
réprouve.  Mais  le  plus  grand  tort  fut  d'avoir  attaqué  avec 
peu  de  ménagement ,  dans  fes  notes  ,  quelques  perfonnes 
célèbres  dans  la  Littérature,  qui  donnent  le  ton  dans  des 
Sociétés  où  leurs  décifions  palTent  pour  des  oracles.  Oa 
décria  la  nouvelle  produdion ,  qui  lut  profcrite  fans  autre 
examen  par  ceux  même  qui  ne  l'avoient  pas  lue. 

Un  jeune  Auteur,  dont  les  paradoxes  avoient  été  relevés 
avec  trop  d'aigreur,  prit  la  plume,  &  préfenta  une  lille  énorme 
de  méprifes ,  parmi  lefcjueiles  il  s'en  trouvoit  quelques-unes 
de  réelles,  telles  qu'il  en  échappe  au  plus  habile  homme  dans 
un  ouvrage  de  longue' haleine.  L'Académicien  fut  d'abord 
tenté  de  prendre  la  plume  à  fon  tour  pour  le  défendre,  eu 
convenant  ingénument  de  fes  torts  ;  mais  craignant  que 
cette  guerre  littéraire  n'eût  le  fort  de  tant  d'autres ,  qui , 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  215 
après  avoir  fervi  d'aiiment  à  la  curiofité  maligne  de  quelques 
ledeurs ,  finifîènt  par  deshonorer  ks  Auteurs  &  les  Lettres,  il 
prit  fagement  le  parti  du  lilence  ,  perfuadé  avec  raifon  que  la 
poltcritékii  rendroit  juftice.  Quelques  taches,  quelques  défauts, 
qu'une  nouvelle  édition  peut  aiiément  faire  dilparoître,  n'em- 
ptcheront  pas  qu'au  fond  les  Annales  du  Tacite  François 
ne  (oient  une  des  bonnes  produdions  de  notre  fiècle. 

L'humeur ,  qui  perçoit  un  peu  trop  dans  les  notes ,  avoit 
pris,  avec   le   nombre   des  années,    un  certain   empire   fur 
l'Auteur  :    de  tout  temps   il  avoit  eu  le   talent  des  faillies 
promptes  &L  ingcnieufès  :  fes  reparties  vives  &  tranchantes , 
tempérées    par   l'aménité  ,   frappoient   les  auditeurs    qui   fe 
plailoient  à  les  retenir  &  à  les  répandre.  Mais  en  vidllilfant 
il   devint  chagrin  ;    quelquefois   lès   plailànteries ,    dures    & 
amcres ,  tiroient  fur  le  farcafme.    Dans   les  derniers  temps , 
fombre  &  pointilleux ,    il  fouffroit  impatiemment  la  contra- 
diction ;  fi  alors  on  eût  cru  que  la  haine  étoit  dans  fon  cœur, 
on  fe  feroit  bien  trompé  :  ces  vivacités  d'un  moment  etfleu- 
roient  à  peine  la  furface  de  fon  ame  :   revenu  bientôt  à  lui- 
même,  il  cherchoit  à  les  réparer  par  des  témoignages  d'ellime 
non  fulpeâs  ,  &:  par  des  lervices  réels.   Le  froid  de  l'âge 
ne  diminua  rien  de  la  chaleur  qu'il  mettait  dans  j'amiiié  ;  les 
intérêts  de  ies  amis  lui  étoient  plus  cl. ers  que  les  liens  pmpres. 
Son    cabinet  étoit   toujours  ouvert  à  ceux  qui   vcnoient  le 
confultcr ,  &  fouvent  il  a  perdu  ,  fans  le  plaindre  ,  des  fëmaines 
&  des  mois  entiers  fur  dts  ouvrages  médiocres,  qu  il  avoit 
le  courage  de  polir  Se  de  lemer  de  traits  ladlan*,  pour  les 
rendre  (upporiables. 

Depuis  un  grand  nombre  d'années  il  fe  plaignoit  toujours 
de  la  foiblelîë  de  fa  vue  &  de  fa  lanté;  c'ctoit  la  railbn  ,  ou 
plutôt  le  prétexte  éternel  de  fon  inaétion  (cuvent  voloniaire. 
On  y  étoit  tellement  accoutumé,  que  (es  plaintes  avaient 
comme  perdu  le  droit  d'alarmer.  Quoique  dans  un  âge  alîëz 
avancé,  il  paroifibit  fort  &  robulle,  &  nous  efpérions  con- 
ferver  encore  long-temps  un  Confrère  que  nous  chérilfions , 


îi6       Histoire  de  l'Académie  Royale 

&  que   nous  eftimions  comme   un   des  ornemens  de  notre 

Compagnie. 

II  tomba  malade  au  mois  de  Mai  de  l'année  dernière  1772 , 
ne  foupçonnant  d'abord  qu'un  rhume  &  une  indigeftion; 
mais  après  peu  de  jours  s'apercevant  que  Ton  état  enipiroit, 
il  demanda  &:  reçut  avec  piété  &  rélignation ,  les  lecours 
que  la  Religion  offre  fur -tout  aux  derniers  inftans  de  la 
vie  :  il  l'avoit  toujours  tendrement  aimée,  &  en  avoit  fait  la 
règle  de  fa  conduite  :  dans  toutes  les  occafions  il  l'avoit 
défendue  avec  autant  de  force  que  de  nobleffe ,  foit  de  vive 
Yoix  ,  foit  par  écrit. 

-  En  mourant  il  a  légué  Ces  manufcrits  à  un  de  Ces  Con- 
frères Se  de  ks  anciens  amis,  à  qui  l'on  en  a  remis  une 
partie.  M.  de  la  Biéterie  n'écrivoit  guère  que  ce  qu'il  deftinoit 
à  f  impreffion  ;  il  en  faut  excepter  les  extraits  de  nos  Mémoires, 
qu'il  a  lus  à  f  Académie  des  Sciences  ,  fuivant  l'ufage  qui 
altefte  &.  perpétue  fintime  confraternité  des  deux  Com- 
pagnies, &  qui  confifte  à  fe  rendre  compte  mutuellement 
des  travaux  de  chaque  femeflre.  Ces  extraits  furent  travaillés 
avec  autant  de  foin  &  d'application  que  s'ils  euflent  dû  foutenir 
les  regards  du  Public.  Le  dépofitaire  ne  lui  enviera  point 
ce  qui  paroîtra  digne  de  lui  être  préfenté  ,  mettant  à  l'écart 
îes  ouvrages  imparfaits  ou  défeélueux  ;  il  doit  à  la  mémoire 
d'un  ami  de  fupprimer  des  Écrits  que  l'Auteur  fe  feroit  abftenu 
de  publier  de  fon  vivant. 


ELOGE 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       217 

ÉLOGE 

DE  MILORD  COMTE  DE  CHESTERFIELD. 

PHILIPPE  Dormer  Stanhope,  Comte  de  ChefteifielJ,        Lu 
Chevalier  de  l'ordre  de  la  Jarretière,  Membre  du  Coiifeil-  ^''■^|[f^,"^^'^'* 
privé  6c  du  Cabinet  de  Sa  Majeflé  Britannique  ,  naquit  à    de  Pâques 
Londres,  le  22  Septembre  16^').  ^77'i' 

Depuis  lonw-temps  la  province  de  Nottingham  s'honore 
du  nom  des  Stanhopes ,  lamiile  ancienne  &  iilultrce  des  le 
règne  d'Edouard  III,  par  des  alliances  avec  \es  principales 
Alaifons  d'Angleterre ,  par  des  lèrvices  fignalcs  rendus  à  la 
Couronne  dans  les  conjonclures  les  plus  critiques,  &  par  Ats 
titres  d'honneur  qui  en  ont  été  la  julle  récompen(e. 

Le  père  de  Milord  Cherllelfield  confèrva  tant  qu'il  vécut 
un  attachement  inviolable  pour  la  Mailon  des  Stuarts,  fenti- 
ment  qu'il  ne  put  jamais  infpirer  à  Tes  fils.  Leur  mère  étolt 
fille  de  George  Saville  ,  Marquis  d'Halifax ,  lî  connu  par 
ton  oppofition  à  l'acte  projeté  pour  exclure  le  Duc  d  York 
de  la  luccellion  à  la  Couronne.  Aux  talens  qu'exigeoient  âçs 
places  importantes  que  le  Marquis  d'Halifax  remplit  avec 
diftinélion,  lous  trois  règnes  conlécutils  ,  il  réunilfoit  des 
agrémens  perionnels  ,  des  qualités  particulières  du  cœur  & 
de  refprit ,  dont  le  germe  fe  tranfmit,  avec  le  fang  ,  à  fon 
petit-fils.  Mais  il  fidloit  le  cultiver,  le  nourrir,  le  développer. 
C'cfl  un  loin  précieux  dont  le  chargea  la  veuve  du  Marquis 
d'Halifax  ,  &.  le  choix  dei  maîtres  (âges  «Se  habiles  fut  toujours 
éclairé  de  cet  œil  de  vigilance  &.  d'intérêt  qui  encourage  & 
apprécie  les  fuccès. 

Déjà  le  jeunt'  Elève  ,   après  (\qs  progrès   peu  communs 

dans  le  Latin  6c  le  Grec,  avoit  effleuré   les  élémens  de  la 

Philolophie,  l(»rfqu'en  17  12  fa  refpeéLible  mère  crut  devoir 

l'envoyer  à  l'Univcrliié  de  Cambridge  «Ik.  au  Collcge  nommé 

JTip.  TvmeXL.  Ee 


2i8        Histoire   de  l'Académie  Royale 
Triulty-hnl! ,  où  elle  voulut  qu'à  i'élude  du  Droit  il  joignît, 
non-Iëuleinent  celle  des  Mathématiques  &  de  la  Phyfique, 
fous  l'aveugle  Saunderfon,  mais  encore  celle  de  l'Anatomie. 

Elle  favoit  que  la  connoiliance  des  Loix  civiles ,  qui 
règlent  la  vie  &  le  fort  des  hommes  en  fociclc,  &  celle  des 
loix  de  la  Nature ,  dont  dépendent  le  jeu  &  l'harmonie  de 
cette  multitude  de  refforts  fecrets  qui  compofent  notre 
machine,  lont  de  toutes  les  connoifTances  ,  celles  qui  inté- 
relîènt  le  plus  chaque  individu,  quoiqu'elles  ioient  les  plus 
négligées  dans  la  carrière  ordinaire  de  l'éducation. 

Aux  exercices  Académiques  ,  l'ufage  de  l'Angleterre  fait 
fuccéder  les  voyages.  Le  jeune  Stanhope,  c'elt  le  nom  qu'il 
porta  pendant  la  vie  de  Ion  père ,  commença  les  fiens  par 
la  Hollande  ;  mais  la  tnort  de  la  Reine  Anne  en  interrompit 
ie  cours.  De  retour  dans  fa  patrie  ,  il  elt  fait  Gentilhomme 
de  la  Chambre  du  Prince  de  Galles,  &  entre  dans  le  premier 
Parlement  du  règne  de  George  l.'^'^  :  il  n'avoit  pas  tout-à- 
fait  l'âge  requis  par  la  Loi;  mais  foit  confidération  pour  fon 
nom ,  Toit  bienveillance  pour  fa  perlonne,  fon  éledion  n'avoit 
pas  été  conteltée.  11  fignala  fon  entrée  dans  la  Chambre  des 
Communes  par  une  déclaration  tranchante  de  lès  lentimens, 
&  parla  avec  véhémence  en  faveur  de  l'aéle  violent  propofé 
contre  les  Minières  de  la  feue  Reine.  Cette  explohon  préma- 
turée, qui  annonça  ce  qu'on  avoit  à  attendre  &  à  craindre  de 
lui ,  ne  pouvoit  avoir  des  fuites  ultérieures  defi  part,  puifqu'il 
ne  pouvoit  voter  avant  l'âge  preicrit ,  fans  s'expofer  à  une 
exclufion  perpétuelle.  Cette  circonftance  le  rendoit  libre,  &  if 
en  profita  pour  venir  à  Paris ,  où  il  attendit  fans  impatience 
l'époque  de  fa  majorité  ;  mais  dans  cette  métropole  de  la 
dilfipation  &  de  l'amufement ,  les  plaifirs  de  toute  efpèce , 
dont  il  avoit  le  goût,  &  auxquels  il  fe  livra,  ne  lui  firent 
point  oublier  les  devoirs  de  ion  état,  ni  les  intérêts  de  fa 
réputation  naifîante. 

Dès  l'année  fuivante  il  reparut  à  Londres  ;  &  dans  les  débats 
qu'occafionna  facile  pour  étendre  à  fèpt  ans  la  durée  àts 
Parieniens,  il  fuivit  de  nouveau  le  parti  de  la  Cour.  C'efli. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  2ip 
aux  Angiois,  tcmoins  des  défordres  inréparables  des  élecflions 
populaires,  à  décider  ii  la  liberté  a  plus  perdu  par  cet  acle, 
que  la  tranquillité  &  la  Habilité  de  lÉtat  n'y  ont  gagné. 

Le  jeune  Stanhope  commençoit  à  déployer  Tes  talens  dans 
h  Chambre  baire  ;  mais  c'eft  dans  la  Chambre  cki  Pairs 
qu'il  lui  étoit  réfervé  de  connoître  &  de  développer  toutes 
lès  forces  :  la  mort  de  fon  père  lui  en  ouvrit  l'entrée  en 
jyi6.  II  s'attacha  au  parti  du  Prince  de  Galles,  qui,  tenu 
loin  des  affaires  par  le  Roi ,  s'en  prenoit  au  Minière  ,  & 
s'oppofoit  à  toutes  ks  vues;  ainfi  le  jeune  Lord  lembloit 
deftiné  à  fe  trouver  toujours  dans  le  parti  de  l'Oppolition  ; 
mais  la  mort  fubite  du  Roi,  en  1727,  changea  tout.  Le 
Prince  de  Galles  monta  fur  le  trône  fous  le  nom  de  George  II, 
&  M.  de  Chefkn-lield ,  qui  ctoit  attaché  au  Prince  de  Galles 
&  à  rOppofition  ,  le  trouva  attaché  au  Roi  (Se  à  la  Cour  ; 
forte  de  viciffitude  affez  ordinaire  en  Angleterre,  où  les 
attachemens  de  parti  tiennent  beaucoup  plus  aux  perfonnes 
qu'aux  maximes. 

Le  nouveau  Roi  avoit  de  grandes  obligations  ù  xMilorJ 
Chefterfield ,  &  il  voulut  lui  en  marquer  la  reconnoiilance. 
Jl  commença  par  le  continuer  dans  la  charge  de  Gentilhomme 
de  la  Chambre,  &  bientôt  il  le  nomma  Ion  Ambaffadeur 
aviprès  des  États- Généraux,  qui  lui  avoient  envoyé  une 
Amballàde    folennelle   à    l'occalion    de   l'on    avènement   au 

uône. 

La  carrière  des  négociations  ctoit  toute  nouvelle  pour  le 
jeune  Lord;  il  fuppléa  donc  à  l'expérience  par  les  talens,  & 
il  parut  à  la  Haye  un  Minillre  habile  &  fage ,  comme 
Lucullus  débar<juant  en  Afre  s'y  trouva  un  Capitaine  con- 
fommé.  L'état  de  fermentation  où  fe  trouvoit  l'Europe  rendoit 
toutes  les  négociations  importantes  &  épineufes,  fur-tout 
pour  l'Anglticrre  (jui  dcfiroit  la  paix.  Heureulement  la 
trante  la  dcfiroit  aulfi ,  &  ces  deux  grandes  Puiffances  , 
trop  fouvent  rivales  &  défunies ,  iravailloient  alors  de  concert 
à  prévenir  l'inccmlie  général  dont  on  étoit  menacé.  On  étoit 
alarmé  des  querelles   qui  s'élcvoicnt  entre  Charles    VI   ôc 

Ec  ij 


22.0  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Philippe  V,  toujours  rivaux  ,  malgré  le  Traité  d'Utrecht  (font 
ils  étoient  également  mécoiitens.  On  n'avoit  pas  moins  d'in- 
iquiétude  fur  les  démêlés  particuliers  de  l'un  Se  de  l'autre 
avec  les  Puilîànces  maritimes.  D'un  coté,  l'Empereur,  par 
i'étabîiiîèment  d'une  Compagnie  des  Indes  à  Odende,  avoit 
paru  donner  atteinte  au  Traité  de  Muniter  ;  de  l'autre ,  le 
Roi  d'Elpagne  ne  pouvant  obtenir  de  celui  d'Angleterre 
la  ceïïion  de  Gibraltar,  tâchoit  de  l'arracher  parla  force  des 
armes;  il  failoit  aliiéger  celte  place,  &  refuloit  de  rendre 
pluiieurs  Vaillëaux  pris  en  Amérique  fans  déclaration  de 
guerre.  Il  efl  vrai  t|ue,  par  ces  infraétions,  il  le  propofoit  bien 
moins  de  rompre  entièrement  avec  l'Angleterre  &  avec  les 
États -Généraux,  que  d'amener  ces  deux  Puitîances,  ou  à  ne 
pas  s'oppoier,  ou  même  à  concourir  à  I'étabîiiîèment  de  Don 
Carlos  en  Italie ,  objet  dont  les  Congrès  de  Cambrai  &  de 
SoiHons  s'étoient  occupés  avec  peu  de  luccès.  L'intérêt  le 
plus  preiïant  de  la  Cour  Britannique  étoit  de  délarmer  i'Ef 
pagne ,  &  Ces  defirs  parurent  fatisfaits  par  le  Traité  conclu 
à  Séville  vers  la  fin  de  1725?.  Milord  Chefterfield  n'eut 
pas  une  part  direde  à  ce  Traité;  il  l'évita  même,  &  ce  fut 
un  trait  de  iageiïè  de  fa  part;  car  il  n'en  approuvoit  pas  le 
fyftème ,  &  il  laifl'a  volontiers  à  M.  de  f  énelon ,  alors 
Ambaffadeur  de  France  à  la  Haye ,  l'honneur  d'y  concourir 
avec  aélivité. 

Il  eut  plus  de  part  à  une  autre  négociation  qui  intérefîbit 
ion  Souverain  comme  Éleéleur  d'Hanovre.  Des  prétentions 
réciproques  lur  l'adminiftration  &  lafucceffion  éventuelle  du 
Mecklenbourg,  jointes  à  quelques  autres  intérêts  domeltiques, 
avoient  brouillé  le  Roi  de  Prufle  avec  celui  d'Angleterre  , 
dont  il  avoit  époufé  la  four.  Déjà  des  troupes  Pruflîennes 
avancées  fur  les  frontières  d'Hanovre,  meliaçoient  d'y  entrer, 
lorfque  l'Ambalfadeur  réclama  la  médiation  &  les  fecours 
des  États -Généraux  qui  écrivirent  au  Roi  de  Pruffe.  Leur 
lettre,  foutenue  d'un  corps  de  troupes,  fit  tomber  les  armes 
des  mains  de  i'agreileur.  Bientôt  les  objets  de  la  querelle 
font  mis  en  arbitrage  :  les  intérêts  fe  concilient  :  les  beaux-. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.        221 

frères  s'accommodent,   &:   la  tranquilliié  des  peuples  n'eft 
plus  alarmée. 

H  ne  tint  pas  alors  au  Secrétaire  d'État  Townshend,  que, 
pour  prix  de  ce  fervice ,  le  Comte  de  Chefterfield  fon  ami, 
jie  remplaçât  le  Duc  de  Newcallle  dans  un  des  Secréta- 
riats; mais  le  premier  Minillre  Walpole,  dont  Townshend 
ambitionnoit  la  place,  eut  le  crédit  de  lui  faire  perdre  la 
ficnnc. 

L'Ambaffadeur  qui ,  par  caractère ,  étoit  plus  flatté  des 
diftinclions  que  du  pouvoir ,  ne  fouhaitoit  que  l'Ordre  de  la 
Jarretière,  &  n'eut  pas  de  peine  à  l'obtenir;  il  l'obtint  moins 
cependant  à  titre  de  récompenfe  récemment  méritée  qu'à 
titre  de  fiveur  autrefois  promife.  Fait  Chevalier  à  Londres, 
où  il  avoit  eu  permiffion  de  luivre  Ion  Souverain ,  reçu  à 
"Windfor  en  1730,  &  bientôt  après  revctu  de  la  charge 
de  Grand-maître  de  la  Maifon  du  Roi ,  &  de  Confeiller  du 
Cabinet,  après  s'être  démis  de  celle  de  Gentilhomme  de  la 
Chambre ,  il  repallà  en  Hollande ,  où  des  affaires  délicates 
&:  importantes  l'atlendoiént. 

L'Empereur  étoit  mécontent  du  Traité  de  Séville ,  Phi- 
lippe V,  de  Ion  inexécution.  Ce  Prince  s'çn  plaignoit  à  la 
France  :  la  France  acculbit  l'Angleterre  des  délais,  &  la 
prellbit  d'y  mettre  hn.  C'étoit  un  pas  cmbarralîant  pour  la 
Cour  de  Londres  :  fon  fyflème  n'étoit  pas  de  fe  détacher 
de  l'Empereur  ;  c'efl  avec  lui  qu'elle  avoit  intérct  de  s'en- 
tendre ,  ik.  elle  y  réulht  en  triomphant  de  la  répugnance  qu'il 
niontroit  pour  le  Traité  de  Séville.  Un  Traité,  dont  les 
articles  avoient  été  fecrètement  concertés  entre  le  Comte 
de  Zinzendorf,  l'Ambadàdeur  d'Angleterre,  &  le  Grand- 
penfionnaire  de  Hollande ,  fut  i)réfenté  &  figné  à  la  Cour 
de  Vienne,  avec  une  célérité  «jui  ne  permit  à  perlonne  d'ea 
arrêter  la  conckidon.  La  Hull.md;;  le  corrobora  en  mcme- 
temps  par  fon  accellîon,  &.  cet  ouvrage  fut ,  en  quelque  forte, 
le  chef-d'œuvre  du  Comte  de  Cheilerlleld.  L'Élpagne  parut 
fatishiile;  l'Empereur  lut  rendu  à  lès  anciens  Allies,  lu  Com- 
pagnie d'Olleudc  iibolie ,  tk  l'équilibre  rétabli. 


222        Histoire  de  l'Académir  Royale 

Cependant ,  l'ambafilide  de  Hollande ,  fi  flatleiife  à  tons 
égards  pour  Milord  Chellerlield  ,  niinoit  infenliblement  (a 
fortune  Se  fa  fanié  :  il  ruinoit  l'une  &  l'autre  par  les  moyens 
mcme  qui  contribuoient  à  Tes  fuccès  en  tout  genre.  Naturel- 
lement ami  de  la  dépenfe  ,  né  avec  tous  les  goûts  comme 
avec  tous  les  agrémens ,  il  le  livroit  à-la-lois,  &  à  la  repré- 
ientation  la  plus  éclatante ,  &  au  plailir ,  ôc  aux  affaires  : 
union  dangereufe ,  parce  qu'elle  ufe  en  même- temps  toutes 
ias  facultés;  union  précieule  cependant,  parce  qu'elle  fait 
obtenir  la  bienveillance  &  la  conhance,  aufJi-bien  que  la 
confidération  &  la  célébrité.  Le  Comte  quitta  fon  ambaîlàde, 
&  revint  à  Londres  en  1732. 

Dans  les  premiers  momens  qui  fuivirent  fon  retour ,  il 
ne  fe  montra  au  Parlement  que  comme  un  parlifan  de  la 
Cour,  mais  il  ne  (outint  pas  long-temps  ce  rôle  ;  fes  prin- 
cipes iie  le  concilioient  pas  affez  avec  ceux  qui  régloient 
î'adminif [ration  intérieure. 

Un  inllant  de  crife ,  où  le  crédit  du  Chevalier  Walpole 
parut  s'ébranler,  fut  le  moment  que  le  Comte  choifit  pour 
fe  joindre  à  ceux  qui  ,  impatiens  de  rompre  une  liaifon 
importune,  crurent  l'occalion  arrivée  :  on  fe  trompa,  le 
Minidre  fe  foutint ,  Se  le  Comte ,  réduit  à  fe  démettre  de  fa 
charge  de  Grand-maître  de  la  Mailon  du  Roi ,  fut  congédié, 

Dès-lors  rendu  à  lui-même,  &  comme  dégagé  de  les  chaînes , 
il  fuivit  librement  le  penchant  de  Ion  cœur,.  &  partagea  un 
loifir  de  plufieurs  années  entre  les  Arts,  les  Lettres  &.les  Affaires. 
C'eft  dans  cet  intervalle  que  parurent  plufieurs  pièces  fugi- 
tives qu'on  lui  attribua  :  les  feules  qu'il  ait  avouées  fe  trouvent 
TAc  World,  dans  un  ouvrage  périodique  intitulé  le  Monde  *.  Dans  ces 
feuilles ,  qui  traitent  fucceffivement  divers  (ujets  de  morale  & 
de  littérature,  on  trouve  par-tout  le  caraétère  de  Milord  Chef- 
terlield  :  des  réflexions  délicates  &  profondes ,  amenées  avec 
art  &  exprimées  naturellement  ;  une  plaifanta-ie  fine  &  noble  ; 
des  citations  heureufes  qui  décèlent  une  érudition  choifie  ; 
un  llyle  toujours  élégant  fans  recherche,  où  fe  peint  la  politeffe 
dies  mœurs  avec  l'exaéle  obfervation  des  bienléances. 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.  ii^ 
On  dit  qu'ii  travailla  aiiffi,  pour  i'inftrudion  de  la  pofté- 
rité,  à  un  ouvrage  qu'il  ne  voulut  pas  publier  de  Ton  vivant; 
foit  modeflie,  foit  queiqu'autre  motif,  il  le  condamna  au  fort 
des  enfans  pollhumes.  C'ed ,  ajoute-t-on  ,  la  clef  de  l'hilbire 
du  temps  ,  pour  découvrir  les  vrais  relTorls  <ïes  évènemens 
auxquels  il  eut  part,  ou  dont  il  fut  témoin. 

Dans  les  différens  objets  qui  occupèrent  alors  le  Parlement, 
on  vit  Milord  Chellerfield  fixer  l'attention ,  balancer  les 
fuftrages  par  fon  habileté  à  traiter  les  iujets  les  plus  délicats, 
par  fo!i  adreflë  à  répandre  fur  les  plus  férieux  ces  grâces 
qui  lui  étoient  naturelles,  fur-tout  par  cette  éloquence  vive 
&  féduifante  qu'il  oppofoit  aux  melures  &  aux  projets  du 
Miniftre.  Sts  difcours  dans  la  Cliambre  <\ts  Pairs  font  partie 
d'un  recueil  connu  *,  &  y  tiennent  un  rang  dilHngué.  IJJimI^Z 

Les  forces  du  Chevalier  Walpole  s'affoiblilJoient  par  rcryMaa. 
(es  victoires  mcnie  ,  lorfque  de  nouvelles  affaires  vinrent 
aggraver  le  poids  dont  il  étoit  furchargé.  Les  clameurs  du 
peuple  excité  par  les  repréfentans  s'étoient  fait  entendre 
bien  des  fois  a\  ant  que  la  mort  de  l'Empereur,  <Sc  la  guerre 
où  fon  augulle  fille  le  trouva  engagée  ,  millent  le  comble 
aux  embanas  du  Miniftre,  moins  propre  au  maniement  des 
affaires  du  dehors ,  qu'habile  dans  la  conduite  de  celles  du 
dedans.  Sts  ennemis,  redoutables  par  leur  nombre,  &  plus 
encore  par  leurs  talens  ,  profitèrent  de  la  conjonduie,  & 
redoublèrent  leurs  efforu.  Un  nouveau  Parlement  précipita  fii 
chute.  On  s'éloit  procuré  avec  des  peines  infinies  tous  les 
matériaux  néceliaires  pour  rechercher  fa  longue  adminiftra- 
tion  :  il  le  vit  à  la  veille  d'en  rendre  compte,  &  n'eut 
d'autre  parti  à  prendre  que  celui  de  la  retraite.  11  quitta  lès 
charges  fans  perilre  fa  faveur,  &;  élevé  par  Ion  Souverain  à 
k  dignité  de  Comte  il  pafîii  dans  la  Ch.ambre  des  Pairs. 
Ceux  qui  le  remplacèrent,  &  cjui  par  leurs  fautes  firent 
fon  éloge,  ou  fon  apologie,  ne  tardèrent  pas  à  le  diviler. 
La  plupart  le  lailsèrent  gagner  par  des  emplois  ou  pai-  ^.\çs 
titres;  cpieiques- uns  durent,  dans  la  fuite,  leur  avancement 
aux  malheur^  de  U  Nation. 


224       Histoire  de  l'Académie  Royale 

Durant  cette  rcvolution  du  Minidcre,  Milord  ChefterfielJ 
étoit  ablënt  ;  une  longue  &  pénible  convalekence  l'avoit 
éloigne  de  fa  patrie.  A  fou  retour  des  parties  méridionales 
de  la  France,  il  dut  être  étonné  de  ne  trouver  dans  (es 
anciens  coopérateurs  que  de  nouveaux  adverfaires  ;  mais  il 
n'en  fut  pas  moins  ferme  dans  fes  principes ,  ni  moins  zélé 
à  les  répandre. 

Dans  ces  conjonélures ,  ia  Nation  fe  plaignoit  que  Ces 
intérêts  fulfent  toujours  fubordonnés ,  facriliés  même  à  ceux 
de  l'Éledorat  d'Hanovre  :  c'efl  aufli  ce  que  ne  celîbit  d'in- 
culquer Milord  Chellerfield,  avec  autant  de  courage  que 
d'éloquence.  Dans  un  Difcours  qu'il  prononça  en  1744, 
après  avoir  repréfenté  l'état  des  affaires  de  l'Angleterre,  ik. 
dévoilé  les  caufes  de  fes  revers.  Je  n'ai  poi  .t  fait  ferment  Je 
■fidélité'  à  lÉleâorat  d'Hanovre,  difoit-il  à  ceux  qui  auroient 
voulu  l'accufer  de  trahifon  :  //  n'ejl  point  de  loi  qui  puijfe 
rendre  criminel  un  Anglais,  pour  avoir  dit  que  le  bonheur 
du  Royaume  de  la  Grande-Bretagne  ne  doit  pas  dépendre 
d'un  Elcéîorat.  Souvent  il  avoit  prévu  les  maux  dont  on 
aémidoit,  mais  fa  prévoyance  &  lès  prédirions  avoient  été 
inutiles. 

Cependant,  les  mauvais  fuccès  multipliés  avoient  déjà  fait 
perdre  aux  Miniftres  la  confiance  du  peuple ,  &  même  celle 
du  Souverain,  quand  les  divers  orages  dont  ia  Hollande  & 
l'ÉcofTe  fe  virent  menacées  achevèrent  de  déconcerter  les 
nouveaux  Pilotes.  Ils  invoquèrent  alors  le  lecours  de  celui 
dont  ils  avoient  redouté  &  éprouvé  fi  fouvent  les  forces. 
Les  fervices  efî'entiels  qu'on  exigeoit  dé  lui ,  loin  de  compro- 
mettre fon  patriotifme ,  le  mettoient  à  portée  de  le  fignaler. 
Il  fut  nommé  Ambafladeur  extraordinaire  auprès  des  Etats- 
Généraux  &  Viceroi  d'Irlande. 

En  revoyant  la  Haye  ,  au  commencement  de  1745,  il 
trouva  ia  République  ébranlée  par  l'éloquence  de  Fénelon , 
&:  plus  encore  par  les  exploits  de  Maurice ,  flottante  entre 
une  neutralité  &  une  rupture  également  dangereules,  agitée 
enfin  de  craintes   qui  u'étoieat  que  trop  bien  fondées.  Il 

s'agifîbit 


DES  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  225 
s'agîflbit  de  la  raffiirer ,  &  en  même-temps  de  régler  avec  les 
Miiiiftres  de  la  République,  &:  les  Plénipotentiaires  de  la 
Cour  de  Vienne,  les  opérations  de  l'armée  Alliée,  dont  le 
commandement  venoit  d'étreconféré  au  Duc  de  Cumberland. 

Trois  mois  fuffirent  au  Comte  de  Cherflerfield  pour  fixer 
l'irréfolution  des  États -Généraux,  pour  conclure  une  alliance 
qui  alîura  leur  tranquillité ,  &  pour  remplir  tous  les  objets 
de  fa  commiiïion. 

Les  détails  intéreffans  de  cette  glorieufe  négociation  appar- 
tiennent à  l'hiltoire  de  l'Europe ,  &.  pafîèroient  le  but  aulH;- 
bien  que  les  bornes  de  cet  Éloge.  L'Hiftoire  de  la  Grande- 
Bretagne  décrira  les  convulfions  dont  elle  fut  agitée  avant 
&  après  le  temps  où  le  Comte  de  Chefterfield  y  reparut  : 
je  ne  dois  en  tracer  ici  qu'une  légère  efquidc. 

En  Écofîè,  une  rébellion  devenue  redoutable  pour  avoir 
été  trop  méprifée  dans  fon  origine  ;  piefque  aux  portes  de  la 
capitale ,  wne  troupe  audacieufe  de  Montagnards  que  le  zèle 
afiermilîbit  contre  tous  les  périls;  l'Irlande  agitée  par  une 
fermentation  dangereufe;  l'Angleterre  menacée  d'un  débar- 
quement d'ennemis  étrangers  j  la  décadence  &  prefque  la 
chute  du  crédit  national,  tels  étoient  les  évènemens  imprévus 
qui  jetoient  à- la- fois  l'ahirme  dans  tous  les  efprits.  Cet 
état  de  crife  ne  devoit  pas  durer  ,  «Se  bientôt  il  ne  relia 
d'inquiétudes  que  pour  l'Irlande. 

L'infortunée  Mailôn  àçs  Stuarts  y  avoit  une  foule  de 
partifans  dévoués  à  fes  intérêts  :  le  nombre  des  Catholiques 
ctoit  fupérieur  à  celui  dt-s  Proteflans  :  la  liaifon  des  premiers 
avec  les  Irlandois  expatriés,  le  zèle,  l'intérêt  commun, 
cette  chaleur ,  cet  enthoufiafme  que  la  diflance  des  lieux  ne 
refroidit  pas  toujours,  tout  faifoit  craindre  que  les  principaux 
efforts  du  Prétendant  ne  fullènt  dirigés  de  ce  coté,  &.  luivis 
dcfuccès.  La  préfcnce  du  Vice-roi  cloli  nécellaire,  &:  il  ne 
l'ctoit  pas  moins  que  ce  Vice-roi  fût  le  Comte  deCheflerlield. 

En  arrivant  à  Dublin,  au  mois  d'Août  1745,  il  n'y  trouva 
que  peu   de  troupes  réglées ,   &  il  en  trouva  encore  trop , 
p;u-cc  qu'eif  fatiguant  Si.  vexant  la  Province ,  elles  attiroicnt 
Jiijl   Tome  AL.  tf 


13.6  Histoire  de  l'Académie  Royale 
de  la  haine  &  des  i-eprochcs  au  Gouvernement.  11  en  renvoya 
une  partie  ,  qu'il  remplaça  feulement  par  quatre  bataillons 
de  nouvelles  levées.  11  fe  fentoit  en  lui-mcme  les  principales 
forces  dont  il  avoit  befoin.  Ces  forces  étoient  l'autorité  jointe 
à  la  raifon  ,  la  modération  unie  à  la  fermeté,  l'efprit  de  conci- 
liation foutenu  du  lecours  de  l'éloquence  Se  de  la  perfuafion. 
îl  commença  par  déclarer  aux  chefs  des  Partis  oppofés,  qu'il 
fe  préfentoit  à  eux  comme  leur  foutien,  leur  proteéleur,  leur 
ami  commun  ,  les  priant  de  ne  le  point  réduire  à  la  néceffité 
de  s'écarter  de  la  conduite  que  lui  prefcrivoient  ces  titres , 
&  dont  ion  caraélère  lui  faifoit  un  devoir.  Bientôt  il  gagna 
leur  confiance  en  leur  donnant  la  fienne.  Une  fermeté  toujours 
impartiale,  toujours  tempérée  par  la  douceur;  une  droiture 
de  lentimens ,  une  noble  franchile ,  qui  ne  fe  démentant 
jamais  faifoit  naître  dans  tous  les  cœurs  l'averfion  pour  la 
duplicité  &  la  perfidie  ;  une  prudence  dégagée  d'inquiétude, 
quoique  toujours  a(5live  ;  des  mefures  fagement  concertées 
&  ne  manquant  jamais  leur  effet ,  tels  furent  les  moyens 
qui  affurèrent  à  ce  uouvel  Agricola,  la  vénération,  l'amour 
&  l'attachement  de  tous  les  Partis.  Le  zèle  immodéré  fe 
relferra,  de  part  &  d'autre,  dans  de  plus  juftes  bornes  :  on 
ne  vit  plus  ces  excès  funefles  de  la  haine ,  ces  animofités 
invétérées ,  cette  fureur  de  fè  nuire  &  de  s'écrafer.  Catho- 
liques ,  Proteftans ,  amis ,  ennemis  du  Prétendant ,  naturels , 
étrangers ,  tous ,  à  l'exemple  du  Vice-roi ,  &  animés  de  ion 
efprit,  en  vinrent  au  point  de  fe  ménager  mutuellement,  de 
s'eftimer,  de  fe  refpeéîer.  Peut-être  feroient-ils  arrivés  jufqu'à 
celui  de  s'aimer ,  11  le  léjour  du  Comte  eût  été  plus  long.  Ainfi , 
des  trois  Royaumes  de  la  Grande-Bretagne,  celui  qui  inquié- 
toit  le  plus ,  celui  qu'on  croyoit  devoir  être  le  théâtre  le  plus 
fanglant  de  la  difcorde,  ïlilande ,  jouit  de  la  plus  parfaite  & 
de  la  plus  confiante  tranquillité ,  pendant  tout  le  temps  que 
régnèrent  ailleurs  le  trouble  &  les  alarmes. 

Le  fouvenir  d'un  calme  fi  peu  attendu  ,  de  l'encouragement 
donné  au  Commerce,  aux  Manufactures,  aux  Arts  &  aux 
^ciejices  ,    des   heureux  effets    de  la   protedion    accordée 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  127 
indiftinaement  au  mérite  &  aux  honnêtes  gens  de  tous  les 
Partis,  Te  perpéu.era  de  T-ècIe  en  fiècle  pour  1  honneur  de 

l'humanité.  ^  . .        i 

Quel  éloge  flatteur  &  attendrilTlint ,  que  ce  concert  tumul- 
tueux de  mille  voix;  ce  mélange  confus  d'applaudilFemens, 
d'acclamations,  de  regrets,  de  cris,  de  vœux  dont  une  mu  ti- 
tude  innombrable  de  tout  fexe  &  de  tout  âge  fit  retentir  les 
rivages  en  ce  trille  mais  glorieux  moment  ou  le  Vice-roi 
s'acheminoit  vers  le  Navire  cpi  devoit  le  reporter  dans  la 

^' La  faveur  du  Souverain  reconnoilTaiit  avoit  prévenu  foit 
arrivée.  &  une  place  de  Secrétaire  d'État  fut  le  pr.x  de  les 
fervices.  Dans  l'exercice  de  ces  nouvelles  fondions ,  il  donna 
toujours  l'exemple  de  l'exactitude,  de  1  application .  de  la 
diigence  à  ceux  qui  travailloient  fous  fes  ordres.  AulTi  jamais 
ne  tit-on  dans  fon  Bureau  les  affaires^  traîner  en  longueur, 
languir,  s'oublier,  pour  ainf.  dire.  &  le  perdre  dans  la  toule. 
faufe  de  protedion  &  d'appui.  La  célérité  dans  lexpeditioa 
s'étendoit  indidinaement  à  toutes  Hms  aucune  prcdiledion. 

La  f.tuation  de  l'État  faifoît  foupirer  le  Comte   après  la 
fin  d'une  guerre  ruineufe,  lorfque  le  terme  de  la  campagne 
de  1747  kii    parut   un   moment  lavorable  a   la  paix.    Llle 
ctoit  offerte  par  la  France,  à   des  conditions  qu  il   jugeo.t 
raifonnables.   Le  Confeil   ne  penfa  pas_  de  mcme  .    &  le 
Secrétaire  d'État  eut  le  chagrin  de  ne  voir  quune  leule  voix 
accéder  à  fon  avis.  Soit  dégoût,  foit  prévoyance  de  i  avenir, 
il  réiolut  dès-lors  de  s'éloigner  du  Minidcre  .  &  rendit  les 
Sceaux  au  mois  de  Février  1748  .  P'-^W"  ^"  '"""^^"^  °^\'^ 
fagede  &  la  nécelT.té  de  fon  fyltème  alloient  triompher  des 
imércLs  particuliers  &  des  préjugés  popuhures.  Les  demonl- 
trations  de  regret,  de  la  part  de  fon  Souverain.  1  otfre  d  ua 
litre  plus  émip.ent  ou  d'une  penf.on  .  ntn  ne  fut  capable  de 
rébranler.    Seulement  il    promit   de   ne  plus  s  oppoler   par 
efprit  de  parti .   comme  il  avoit   pu  le  taire  autrefois .    aux 
mefures  de  la  Cour;  &  il  tint  parole. 

Des  ce  moment  la  vie  fut  ceUe  d'un  Philofophe  citoyen, 

FI  ij 


22.B  Histoire  de  l'Académie  Royale 
qui ,  fupcrieLir  aux  honneurs  ,  fans  partialité  comme  fans 
intérêt  perfonnel  n'u  pour  motif ,  &:  ne  veut  pour  rccompcnfe, 
en  fervant  fa  patrie,  que  i'avantage  de  la  lervir.  Il  loutiivt 
dignement  ce  caradère,  en  opinant  dans  le  Parlement  fur 
plulieurs  anan-es  importantes  ,  avec  autant  de  iranchiie  que 
de  lolidilc.  Une  de  celles  où  il  mit  le  plus  de  zèle,  fut  un 
projet  dont  il  étoit  l'auteur,  celui  de  l'abolition  du  vieux  ftyle 
dans  le  Calendrier.  Tous  les  bons  efprits  en  fentoient ,  ou  en 
dévoient  fentir  la  ncceffitc  ;  mais  ce  changement  lembloit 
un  point  de  réunion  avec  Rome  :  il  fallut  toute  l'adivilé , 
toute  la  perfévérance  ,  toute  l'adrelîë  de  Mylord  Chefterfield, 
pour  vaincre  les  préjugés  nationaux ,  &  pour  obtenir  l'a6le 
du  Parlement  qui  fixa  la  réforme  auparavant  fi  redoutée. 

Sa  maifon  devint  le  rendez-vous  commun  de  tous  les 
chefs  de  parti,  parce  qu'il  n'étoit  d'aucun  parti,  ou  plutôt, 
parce  qu'il  n'en  connoiffoit  point  d'autre  que  le  bien  de 
l'Etat ,  Si.  parce  que  fes  lumières  &  une  expérience  confbmmée 
dans  les  affaires  le  metloient  à  portée  de  donner  des  confeils 
utiles.  Elle  fut  aufh  le  fanduaire  des  Mules  &  des  Arts. 
ISourri  de  la  fubflance  des  meilleurs  Ecrivains  de  la  Grèce 
&  de  Rome,  une  mémoire  heureule  &  fidèle  lui  en  rappeloit 
les  beautés  à  propos  ;  &  les  traits  les  plus  faillans  le  prélen- 
tant  fans  effort  au  befoin  jetoient  toujours  de  l'agrément, 
de  la  vivacité,  de  l'intérêt  dans  fa  converlation.  Lié  dès  fa 
jeunefTe  avec  les  plus  beaux  efprits  de  fà  Nation ,  il  en  devint 
un  lui-même,  &  il  en  forma  d'autres. 

De  toutes  les  Langues  étrangères  qu'il  croyolt  néceflaires 
à  un  Miniftre  pour  pouvoir  le  palTèr  d'interprète,  la  langue 
Françoife  étoit  celle  qu'il  parloit  fe  plus  volontiers  ;  il  la 
parloit  avec  grâce;  il  l'écrivoit  avec  pureté;  il  en  connoiffoit, 
en  lentoit  toutes  les  fi^ielies  ;  &.  fe  les  étant  rendu  propres  , 
il  aimoit  à  s'en  parer,  mais  fans  afFtéfation.  Parnii  Jiôus ,  il 
avoit  à  l'étude  de  nos  livres,  uni  celle  de  la  locicté.  II 
sétoit  comme  naturalilé. en,  France ,,  par  des  iiaifons  avec  les 
perfonnes  les  plus  rçcommandables  de  l'un.  &.  de  l'autre  fexe. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  iz^ 
Nos  Auteurs,  nos  ufages  lui  étoient  aufli  familiers  que  ceux 
de  fa  patrie. 

Aufli ,  à  dire  vrai ,  ce  ne  fut  pas  un  Étranger  que  cette 
'Académie  acquit ,  en  1755,  par  le  choix  qu'elle  fit  de 
Mylord  Cheilerfield  pour  une  place  d'Académicien-Libre  : 
aflociation  û  chère- à  Ion  cœur,  qu'on  ne  (ait  s'il  lit  paroître 
plus  de  chaleur  dans  le  defir  qui  la  précéda,  que  dans  la 
reconnoilîànce  qui  la  fuivit.  ^ 

A  l'aide  d'une  correfpondance  très-étendue,  formée  avec 
difcernement ,  &  entretenue  avec  régularité  ,  qui  l'inftruifoit 
de  toutes  les  nouveautés  littéraires  &  politiques  ,  Mylord 
Chefleriield  n'étoit  étranger  nulle  part.  Comme  préfent  par- 
tout ,  rien  ne  lui  échappoit.  Il  étoit  le  centre  où ,  de  toutes 
parts,  ies  rayons  venoient  fe  réunir,  &  d'où  refléchllfant 
comme  d'un  foyer ,  ils  s'élançoient  au  loin. 

Il  paroidoit  peu  d'ouvrages  auxquels  il  n'eût  contribué 
par  fes  confeils  ,  par  ks  fecours ,  ou  par  les  foufcriptions. 
Sa  philofophie  tenoit  un  peu  de  l'ancienne  Académie;  mais 
loin  de  lui  permettre  des  doutes  fur  l'exillence  du  premier 
Etre,  elle  l'attachoit  à  l'immortalité  de  l'ame  autant  par  fenti- 
ment  que  par  principe  :  elle  lui  failoit  rcfpcéter  Si.  chérir 
la  Religion  comme  l'appui  de  la  vertu,  le  frein  du  vice,  & 
la  confolation  dans  le  malheur.  Cette  philofophie  fe  montroit 
dans  tout  ce  qu'il  écrivoit,  mais  parée  avec  goût,  accompa- 
gnée des  grâces,  fouvent  fous  le  mafque  d'une  ironie  fine  Se 
délicate,  quelquefois  auffi,  difons-le,  armée  des  traits  lubtiis 
que  lui  prètoit  le  génie  de  la  fatyre. 

Elle  lui  pcrmeitoit ,  peut-être  même  échauffoit-elle  cet 
amour  pour  la  gli>ire  &  pourl'edime  publique;  pallion  qu'on 
n'a  pas  laillé  de  li;i  rt  piocher,  cumnie  on  l'a  reprochée  à  tant 
de  grands  hommes  de  l'antiquité.  M)  lord  Chcllerfield  a\oit 
!e  mt^me  droit  qu'eux  de  fe  li\rLr  à  cette  efpcce  de  vanité 
qui  iic.nl  au  noble  dciir  de  la  célébrité  &  à  une  jufte  con- 
fiance dans  un  gran.l  caraélère  :  la  Nature  le  lui  avoit  doinié  , 
la  riùlulopliic  le  fuilillaj  les  cytuunciii  le  dcycloppcrtnc, 


ijo  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Il  éprouva  les  clifgrâces  fans  humiliation.  11  fit  plus  encore: 
il  fenlit  (ans  altcrution  la  lantc  le  détruire  par  des  attaques 
imprévues;  il  vit  avec  réfignation  ,  &  fans  perdre  fa  gaietc 
naturelle,  des  infirmités  prématurées  le  conduire  par  degrés 
au  tombeau.  Telle  étoit  la  trempe  de  fon  ame  ;  il  n'éioit 
(ènlible  qu'au  deiir  d'une  réputation  diltinguée,  8c  il  voyoit 
du  même  œil  les  revers  &  les  luccès ,  dès  qu'il  croyoit  y 
trouver  un  moyen  de  mériter  l'elHme  publique.  11  celfa  de 
vivre  le  24  Mars  1773  .  regretté  dans  toute  l'Europe  aufTi- 
bien  que  dans  fa  patrie ,  courageux  ,  patient ,  6c  poffédant 
fon  ame  en  paix  jufque  dans  fes  derniers  momens ,  comme 
dans  tout  le  cours  de  fa  vie. 

II  avoit  époufé  ,  en  1733,  Mélofine,  née  Baronne  de 
Shulemburg  {dj,  plus  diltinguée  encore  par  fes  vertus  &. 
les  talens ,  que  par  fa  haute  naiffance  &  ks  titres.  A  cette 
union  qu'elle  avoit  cimentée  par  un  bien  confidérable ,  ii 
n'a  manqué  que  la  fécondité.  Le  Comte  avoit  un  fils  naturel, 
tendre  objet  de  ks  complaifances  &  de  ks  foins.  Le  Public 
verra  bientôt ,  dans  des  lettres  écrites  à  ce  fils  unique ,  tous 
les  efforts  de  la  tendrelfe  paternelle  pour  le  rendre  digne  du 
nom  qu'il  portoit,  &  de  la  carrière  à  laquelle  il  étoit  deltiné. 
Le  Comte  de  Chefterfield,  après  avoir  eu  ia  douleur  de  le 
perdre  en  1 7  6p  ,  &  encore  peu  d'années  après ,  le  fèul  frère 
qui  lui  refloit ,  fixa  toutes  fes  affeélions  fur  un  jeune  parent 
allez  éloigné  ;  Si.  ion  teftament  prouve  combien  il  a  eu  à 
cœur  que  l'héritier  de  fa  tendreffe  &  de  fa  fortune  foutînt  la 
fplendeur  de  fon  état  par  l'intégrité  de  fès  mœurs. 

Ce  teflament  fmgulier  efl  un  monument  des  principes 
&  des  réflexions  de  Mylord  Cheflerfied  :  il  interdit  à  fon 
héritier  le  voyage  d'Italie  &  le  jeu.  Mylord  n'avoit  jamais 
été  en  Italie  ;  mais  ii  avoit  vu  ks  compatriotes  y  aller  & 
en  revenir. 


(a)   George  I."'  l'éleva,  en  1722,  à  la  Pairie  Angloife,  comme  Comtcflc 
de  Walfinghara  &  Baronne  d'AIdborough. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  231 
Quant  au  jeu,  le  Comte  ne  connoiiïbit  que  trop  par  fa 
propre  expérience  les  dangers  de  cette  palfion  :  il  avoit 
eu  la  force  de  la  Tufpendre  pendant  la  durée  de  ks  grands 
emplois  ;  mais  elle  ne  s'éteignit ,  ou  ne  fe  réprima  tout-à-fait 
en  lui,  que  quand  fes  infirmités  lui  firent  prendre  le  parti  de 
confacrer  le  refle  de  ks  jours  à  la  iolitude. 


ijî         Histoire  de  l'Académie  Royale 

ÉLOGE 

DEM.   DE  LA    NAUZE. 

Lu        T    GUIS   DE  JouARD,  fieur  DE  LA   Nauze,   iiaquît 

l'Aflemblce  J j|e  27  Mars  i6cj6,  à  Villeneuve-crAi^énois  en  Guyenne, 

de  Priques  ^^  Marc-Antoine  de  Joiiard,  Seigneur  de  Monberoux,  & 
177^..  de  dame  Thérèfe  de  Pontajon.  La  noble(re  de  celle  famille 
fe  diftinguoit  moins  par  l'opulence  que  par  des  vertus  :  elles 
furent ,  avec  le  lait ,  le  premier  aliment  de  l'enfance  du 
Confrère  dont  nous  pleurons  la  perle.  Les  profondes  racines 
qu'elles  jetèrent  dans  fon  cœur  ne  tardèrent  pas  à  donner 
des  fruits ,  &  à  relever  les  talens  de  l'efprit ,  &  les  heureufes 
qualités  qu'il  tenoit  de  la  Nature.  Après  l'école  domellique , 
le  Collège  des  Jéluites  de  la  ville  d'Agen,  où  il  fit  (es 
premières  études  ,  fut  celle  où  le  jeune  Elève,  en  gagnant 
par  (on  application  &  fa  docilité  l'eflime  de  ks  Maîtres , 
fut  auffi,  par  fa  franchife  &  par  ia  douceur  de  fon  caraélère , 
s'attirer  &  conferver  l'affeèfion  de  ks  condifciples.  Il  le 
fit  pardonner  cette  émulation  inquiète  &  ardente  qui ,  l'ai- 
guillonnant fans  ceffe,  le  portoit  à  tout  entreprendre  pour 
s'afTurer  l'avantage  fur  tous  fes  rivaux  dans  la  même  car- 
rière ,  &  qui  le  mettoit  fouvent  aufft  dans  le  cas  d'humilier 
leur  amour- propre. 

Ses  progrès  furent  fi  rapides,  fi  peu  équivoques,  que  fès 
Maîtres  le  jugeant  digne  de  leur  Société,  s'emprefsèrent  à 
i'envi  de  lui  inlpirer  un  goût  qu'il  n'éioit  pas  encore  trop  en 
état  de  bien  apprécier.  Ils  n'en  réu /firent  que  mieux  :  le  jeune 
de  la  Nauze  fut  enflammé  d'un  defirfi  vif,  fi  prenant  pour 
une  vocation  qu'il  croyoit  venir  d'en-haut,  que  les  repré- 
(èntations ,  les  remontrances  ,  les  regrets ,  la  réïiflance  même 
de  fa  famille ,  rien  ne  fut  capable  de  l'arrêter.  Contre  tant 
4'obff acles ,  la  victoire  ne  lui  en  parut  que  plus  glorieule  & 

plus 


t)Es  Inscriptions  et  Belles -Lettres.       233 

plus  méritoire.  Après  le  temps  d'épreuve  ,  on  l'envoya 
régenter  à  Bordeaux. 

C'e(t  ici  que  Tes  yeux  commencèrent  à  fe  deiïîîler.  Le 
charme  de  l'enlhoufialme  ne  iubfiitoit  plus  :  le  faner-froid  6c 
de  mûres  réHexions  le  convainquirent  qu'une  ferveur  de 
jeuneHê  l'avoit  aveuglé  fur  la  nature  du  joug  qu'il  s'étoit 
impofé  avec  trop  de  précipitation.  Dès-lors  il  ne  montra  pas 
moins  de  dcfir  îk  de  chaleur  pour  lortir  de  la  Société ,  qu'il 
n'en  avoit  fiit  paroitre  pour  y  entrer.  Ses  inliances  furent 
telles  que  les  delirs;  [es  ioilicitations  réitérées,  importunes, 
opiniâtres  :  on  fut  obligé  d'y  déférer ,  &  de  lui  rendre  fa 
liberté  ;  volentcm  &  acriter  petentem  dïmitthnus  ,  ce  font  les 
termes  du  P.  Recteur  dans  l'elpèce  de  Lettre  d'affranchillèment 
qu'il  lui  expédia. 

Dans  le  lein  de  la  Compagnie  qu'il  quittoit,  de  même 
que  dans  le  cours  de  fes  études ,  la  ledure  Aqî,  meilleurs 
Ecrivains,  Poêles,  Orateurs,  Hilloriens  Grecs,  Latins  & 
François ,  avoit  entlammé  fon  amour  pour  toute  efpèce  de 
favoir.  11  y  avoit  encore  puilé ,  peut-être  autfi  y  avoit-il  porté 
ce  préjugé  ,  que  le  célibat  étoit  lèul  compatible  avec  cette 
pallion  pour  les  Lettres  qui  poffédoit  fon  ame  toute  entière; 
il  jugeoit  même  que  l'exemple  i\it%  Mules ,  fous  l'empire 
delquelles  il  vouloit  vivre,  lui  devoit  fervir  de  règle.  Cepen- 
dant il  avoit  trop  de  délicatelfe  d'un  côté ,  pour  vouloir  être 
à  charge  à  une  famille  nombrtufe  &  peu  ailée;  de  l'autre, 
pour  loutlrir  que  Ion  exillence  tut  inutile  à  la  fociété  civile. 
II  crut  pouvoir,  à-la-lois,  calmer  les  inquiétudes  de  la  pre- 
mière, &:  s'acquitter  de  ce  qu'il  devoit  à  la  lêconde,  en 
tournant  vers  l'éducation  particulière  lès  talens  éprouvés  pour 
l'indrucliou,  11  pouvoit  le  Halter  qu'un  jour  la  Patrie  devroit 
à  les  foins  des  citoyens  éclairés  &  vertueux ,  peut-être  l'État 
un"  grand  homme.  Dans  ce  delîein  il  fe  rend  à  Paris,  où 
des  obflacles  imprévus  l'attcndoient. 

La  Compagnie  célèbre  qu'il  avoit  abjurée,  &  qui  le  con- 
noilioil  trop  pour  ne  le  pas  regretter,  ne  le  perdoit  point 
de  vue ,  6c  le  regardoit  comme  une  brebis  égaré*  qu'il 
Hijl.  Tome  XL.  Q  ^ 


234  Histoire  de  l'Académie  Royale 
n'ctoit  pas  impoflîhie  de  ramener  au  bercail.  Deux  anciens 
Confrères  chargés  de  ce  foin ,  mirent  à  une  rude  épreuve, 
la  coiiftance  de  M.  de  la  Nauze.  Sa  fermeté  luttoit  pénible- 
ment contre  l'aélivité  de  leur  zèle,  lorfcjue  l'illuflre  Maifon 
d'Antin  lui  ollrit  un  afyle  tel  qu'il  le  iouhaitoit,  &:  qui 
l'affranchit  de  leurs  pouriuites  importunes ,  en  faiiant  évanouir 
leurs  efpérances. 

La  nouvelle  carrière  où  il  Ce  préfèntoit,  plus  difficile,  plus 
périlleufe,  plus  délicate  que  la  première,  exigeoit  aulîi  plus 
de  fortes  de  talens.  Pour  faire  connoître  ceux  qu'y  apportoit 
M.  de  la  Nauze,  il  luffit  de  dire  qu'il  ne  tarda  pas  à  gagner 
l'eflime,  la  confiance  &  l'amitié,  lans  lefquelles  les  talens  les 
plus  rares  pour  l'éducation  ne  peuvent  qu'échouer.  Rien  aulfi 
n'égala  fon  zèle  &  ion  attichement.  Après  avoir  élevé  le 
père,  il  fe  chargea  encore  de  l'éducation  du  fils  faj.  Heureux 
Il  le  plaifir  i\  fatisfailant  de  pouvoir  contempler  dans  l'un 
&  dans  l'autre ,  le  fruit  de  fes  travaux  ,  n'avoit  pas  été  étouffé 
par  la  douleur  anière  de  les  voir  enlevés  par  une  mort 
prématurée ,  &  de  leur  furvivre  plufieurs  années .' 

Fidèle  à  donner  fcrupuleufement  à  fes  Elèves  tous  les 
inflans  qu'il  devoit  à  leur  inflruèlion ,  il  fut  en  trouver  pour 
la  fienne.  Celle-ci  s'emparoit  impérieufement  des  heures 
qui  appartenoient  de  droit  au  dclafïèment  &  au  repos.  Une 
forte  complexion  déroboit  ces  larcins ,  du  moins  pour  un 
temps ,  à  la  punition  dont  ils  font  ordinairement  fuivis ,  tandis 
que  les  Mufes  leur  affignoient  des  récompenfes  toujours 
promptes  ,  &  toujours  féduifantes.  Elles  fe  plaiiuient  à  f  en- 
foncer dans  les  régions  les  moins  fix'quentées  de  la  Littérature 
ancienne  &  moderne.  Il  y  portoit  cet  œil  obfervateur  à  qui 
rien  n'échappe.  Les  lieux  les  plus  fombres ,  les  plus  efcarpés, 
les  plus  hériiïés  de  ronces  &  d'épines,  loin  de  le  rebuter, 
iiTxtoient  fès  defirs,  animoient  fon  courage;  &  toujours  il  en 


("a)    Louis  de  Pardaillan  ,   I/'' du  nom,   Duc  d'Amin  ,  mort  en  iJ'^S' 
LoiUs,  11: fon  fili,  mort  fans,  jioftérité,  en  1757. 


DES  Inscriptions  lt  Belles -Lettres.       235 

revenolt  chargé  d'un  précieux  butin.  Par- tout  il  trouvoit  à 
cueillir  &  à  s'enrichir. 

Ce  n'eft  pas  qu'à  la  fiiveur  de  ces  fortes  de  richef?es  qu'il 
accumuloit  avec  tant  d'avidité  &  de  travail ,  il  ambitionnât 
d'étendre  au  loin  la  gloire  de  ion  nom.  Il  redoutoit  la  célé- 
brité bien  plus  que  la  médiocrité  ne  la  defire.  Une  réputation 
éclatante  lui  paroilloit  un  poids  excelFivement  lourd  à  porter, 
&  ious  lequel  il  elt  rare  qu'on  ne  fuccombe.  Il  n'avoit  pas 
moins  d'indifférence  pour  les  brillantes  faveurs  delà  renommée 
que  pour  les  faveurs  de  la  fortune;  i'efpoir  de  celles-ci,  il  Ce 
l'étoit  interdit  par  le  choix  même  de  ion  état;  pour  prétendre 
aux  autres ,  la  portion  de  vraies  connoilîances  dont  l'cfprit 
de  l'homme  efl  îulceptible,  lui  fêmbloit  un  trop  foible  titre, 
parce  qu'à  Tes  yeux ,  qui  fans  doute  ne  le  trompoient  pas , 
elle  fe  réduifoit  à  bien  peu  de  chofe. 

Ce  n'efl  pas  non  plus  que  chez  lui  cette  paillon  eût  rien 
de  commun  avec  cette  balle  avarice ,  jaloule  de  polféder 
même  fans  jouir,  6c  de  ne  pofféder  que  pour  foi.  Jamais,  à 
la  vérité,  il  ne  fut  tenté  d'annoncer  avec  éclat  les  connoii- 
Cinces  qu'il  devoit  à  fes  recherches  &  à  (es  veilles ,  d'en  fiire 
parade,  ni  de  les  étaler  avec  oilentalion;  mais  il  les  commu- 
niquoit  dans  le  particulier,  ians  réferve  comme  iàns  prétention, 
à  ceux  qui  venant  le  confulter ,  lui  déclaroient  leurs  befoins; 
&,  cela,  fans  exiger,  fins  efpérer  même  qu'ils  en  lilfent 
honneur  à  la  lource  où  ils  avoient  puilé.  Peu  lui  importoit 
que  la  lumière  ie  répandit  par  leur  canal  ou  par  le  iien. 
"l'el  lui  doit ,  &.  lui  devra  peut-être  une  bonne  partie  de  fà 
réputation ,  fuis  que  le  Public  en  fiche  jamais  rien.  11  fallut 
que  celle  de  M.  de  la  Nauze  vînt  le  chercher.  Son  mérite, 
qui  perçoit  prefque  malgré  lui  ,  ne  put  échapper  à  plulieurs 
amis  qu'il  avoit  dans  celte  Compagnie ,  Si.  qui  ctoient  bien 
capables  de  l'apprécier  ;  mais  s'il  fe  fentit  honoré  du  choix 
de  l'Académie  (]ui  l'admit  au  nombre  de  les  Alfociés ,  en 
1719,  il  fe  vitaulh  ti>rcé,  jiar  des  devoirs  auxquels  il  étoit 
incapable  de  niancjuer,  de  iortir  comme  hors  de  chez  lui, 
fie  de  fe  montrer  en  public;. 


2^6       Histoire  de  l'Académie  Royale 

Si  d'ailleurs  in  vie  d'un  homme  de  Lettres  fédentairc ,  fans 
ambition  ,  liu'.s  iiitrigiie,  fans  aiiue  pafiion  que  celle  dei 
Lettres  même,  n'exiite  cjue  dans  (es  Écrits,  c'eît  aujourd'hui 
dans  le  fèul  recueil  de  i' Académie  qu'on  lira  celle  de  M.  de 
ia  Nauze;  mais  aufii  on  y  verra  la  multiplicité,  l'étendue, 
la  profondeur  des  connoiliances  qu'il  avoir  acquifes  en  difîé- 
rens  genres.  On  remarquera  julqu'où  il  avoit  porté  l'étude 
de  la  Chronologie,  de  l'Hilloire,  des  Arts,  &:  de  la  belle 
Littérature. 

C'efl  par  la  première  de  ces  Sciences  que  M.  de  la  Nauze 
Tome  VII,   tlébuta  dans  les  Séances  de  la  Compagnie.  Les  contradiclions 

Jiiji.  y.  i^y.  i        r'      •      •  •  •      r    ,         ,  r       i       i 

apparentes  ues  hcnvams  avoient  jelc  des  doutes  lur  la  date 
des  évènemens  du  règne  de  Séleucus  Nicator.  L'Académicien 
les  concilie,  lixe  l'époque  de  chaque  fait,&  prouve  que  le  règne 
de  ce  Prince ,  fi  lié  à  1  Hiftoire  des  fucceiieurs  d'Alexandre, 
a  duré  plus  de  cinquante  ans. 
TomtJX.  On  convient  aujourd'hui  que  l'ère  vulgaire,  introduite  au 

liijhf.^2.  yj^e  hècle  par  Denys  le  Petit,  ne  concourt  pas  avec  la  vraie 
époque  de  la  naillance  de  Jéfus- Chrift.  Mais  de  combien 
d'années  efl-elle  poftérieure  ?  M.  de  la  Nauze  difcute  les 
opinions  diverles  qui  lur  ce  point  ont  partagé  les  Savans , 
&  conclut  que  l'année  de  la  naifTance  de  Jélus-Chrill  fut  la 
fixième  avant  l'ère  vulgaire ,  celle  du  baptême  la  vingt-qua- 
trième de  cette  ère ,  celle  de  la  mort  la  vingt-fixième. 
Tomt  XIV,        L'hifloire  &  la  forme  du  calendrier  Egyptien  ne  préfën- 

^u^Vh^.'ijo  toient   pas   moins  de  difficultés.   M.  de  la  Nauze  diftribua 

^  '9i-  en  trois  parties  un  Mémoire  defliné  à  les  aplanir,  &  termina 
la  féconde  par  un  Eloge  de  Newton,  dont  il  avoit  adopté 
quelques  idées  fur  la  Chronologie, 

La  vie  de  Périandre ,  tyran  de  Corinthe,  tient  à  l'hifloire 
lotm  XIV,  des  derniers  Rois  de  Ly».,ie  par  à^s  liens  qui  n'éîoient  pas 

'■  ^  '^'  allez  aperçus  :  M.  de  la  Nauze  entreprit  de  les  déterminer 
par  l'examen  &  la  comparaifon  des  Ecrivains  ;  &  fixant  la 
mort  de  Créfus  à  l'an  541  avant  1ère  chrétienne,  il  conclut, 
que  Périandre,  loin  d'être  mort  en  585,  ielon  l'opinion 
comivuiie,  YÏvoit  encore  en  556. 


DES  Inscriptions  et  Belles-Lettres.       237 
L'âge  où  vécut  Pvthagore ,  &  qui  a  donné  tant  d'exercice     Tom!  X!V, 
IX  bavans,   a  lourni    aulii  matière  a  pUilieurs  dilculiions        ^ 


aux 

dans  les  Séances  de  la  Compagnie.   Tandis  que  M.  Fréret     n-°"  Df^n. 

foutenoit  que  la  naiflance  de  ce  Philolophe  n'a  pu  précéder''  ^^'" 

l'an  622  avant  l'tre  vulgaire,  M.  de  la  Nauze  la  plaçoit  à 

ran».64o  ,  &  conciuoit ,  avec  Newton  ,  que  la  prile  de  J  roie 

tombe  vers  l'an  ^00. 

Peu  de  temps  après ,  les  mêmes  Académiciens  furent 
divifés  au  fujet  de  l'inlcription  de  Bérénice  dans  la  Cyré- 
ïiaïque.  C'eli:  un  décret  par  lequel  la  Communauté  des  Juifs 
de  celte  Ville  flatue  qu'à  toutes  les  Néoménies  on  fera  l'éloge 
d'un  magillrat  Romain,  en  reconnoilfance  des  fervices  qu'elle 
en  avoit  reçus.  Il  porte  une  date  dont  il  s'agifîbil  de  fixer 
le  rapport  à  notre  ère.  M.  Fréret  lui  affignoit  pour  époque 
l'année  36.''  avant  Jéfus- Chrift  ;  M.  de  la  Nauze  la  41.'^;  Trmr  xxr. 
l'un  &  l'autre  s'efforcèrent  de  donner  à  leur  opinion  tout  le  f'  ^t/- 
degré  de  probabilité  que  la  matière  comporte. 

M.  de  la  Nauze  recueillit  enluite  toutes  les  idées  diverfes    TomtXXlll, 
des  Anciens  fur  Kz  grande  année ,  ii  célèbre  dans  leurs  Écrits;  '''    ^' 
mais  il  avoit  à  cœur  une  matière  auffi  curieufe  que  difficile 
à  traiter  ,  l'Iiiftoire  &  le  fyflème  du  Calendrier  romain  depuis 
les  Décemvirs,  c'efl-à-dire,  depuis  l'an  de  Rome  303  juiqu'à 
la  réforme  de  Jules-Célar.    il  détermina  par   des  caractères    TomeXy'VJ, 
hifloriques  &  aftroncmiques,  les  années  où  les  Romains  firent  ''"  ^'^' 
des  intercalations  régulières,  celles  où  ils  intercalèrent  extra- 
ordinairement ,    celles   enfin   où   ils   omirent   l'intercalation. 
Une  table  très-commode  ik  très-utile,  placée  à  la  fin  de  ce 
Mémoire  intérellant,  marque   la  correlpondance  de  chaque 
année  Romaine  à  chaque  année  Julienne. 

Telles  font  les  principales  recherches  de  M.  de  la  Nauze 
fur  différens  points  de  Chronologie;  celles  qui  ont  eu  la 
Géographie  pour  objet,  liippoloic  nt  un  principe  général,  dont 
la  vérité  n'eft  pas  toujours  allé/,  lenlie.  1  rès- convaincu  que 
la  Géographie  il'aujourd'hui ,  exacfe,  lumineule,  appuyée  lur 
l'oblcrvation  ou  lur  le  calcul  ,  devoit  répamlrc  un  gr;uul  jour 
iur  celle  lies  Anciens,  maii  igakniciU  iulUuit  des  révolutions 


#j8  Histoire  de  l'Académie  Royale 
prodigieufes  que  ce  globe  a  éprouvées  eu  divers  temps  ,  l'état 
aduel  des  lieux  lui  paroitîbit  fouvent  un  motif  trop  foible 
pour  accufer  d'erreur  les  Ecrivains  de  l'anticjuité ,  &c  pour 
réformer  leurs  idées  fur  la  Géographie  de  ieuriiècle.  Auïïî  deli- 
roit-il  pour  chaque  Hiflorieii ,  félon  le  temps  où  il  a  écrit ,  une 
Carte  géographique  particulière,  rédigée  iur  l'ouvrage  même. 
Cellarius  a  fourni  les  matériaux  pour  ce  travail  ;  mais  n'ayant 
pas  diftingué  les  temps,  fon  ouvrage,  û  eftimable  d'ailleurs, 
n'eft  pas  auHi  utile  qu'il  pourroit  l'ttre ,  Si.  les  Cartes  qui 
l'accompagnent  le  font  encore  moins. 

Si  l'on  doit  regretter  que  M.  de  la  Nauze  n'ait  pas  lui- 
même  exécuté  ce  plan  dans  toute  fon  étendue,  on  en  trouvera 
du  moins  une  partie  dans  fes  obfervations  fur  la  Géographie 

'uih^'fg'.U.  d'Hérodote ,  dans  les  Difculfions  fur  la  polition  de  quelques 
Terne  \xx  ^'i^ieunes  Villes  que  l'Itinéraire  d'Antonin  place  vers  le  détroit 

r-pi-  de  Gibraltar,   dans  fes   remarques  fur   quelques   points   de 

TomeXXVlll.  j'^pcienne  Géographie ,  &  dans  plufieitrs  autres  Mémoires  où 
l'occafion  s'eft  prélèntée  d'entrer  dans  des  recherches  relatives 
à  cet  objet. 
Tome  XXVI       Celles  qu'il  a  faites  fur  la  latitude  de  Syéné  ne  doivent  pas 

f- 10  1.  '  être  oubliées.  Éraîofthène  qui  vivoit  deux  cents  trente-cinq  ans 
avant  Jéfus-Chrilt ,  donnoit  à  cette  Ville  24  degrés  de  latitude 
feptentrionale ,  &  la  plaçoit  fous  le  tropique,  quoiqu'il  ne 
fît  la  diftance  du  tropique  à  l'équateur  que  de  23*^  5  i'  20". 
Long-temps  après,  Strabon  &  d'autres  ont  dit  de  même, 
que  Syéné  étoit  fous  le  tropique  ,  parce  que  le  gnomon  n'y 
faifoit  point  d'ombre  à  midi  le  jour  du  folllice.  C'efl  que, 
comme  d'un  côté  l'obliquité  de  l'écliptique  diminue  très- 
lentement  ,  &  que  de  l'autre ,  la  moitié  du  difque  apparent 
du  Soleil  folftitial  eli;  de  i  5'  49",  les  rayons  direds  de  cet 
aftre  dans  fon  fohlice  ont  dû ,  pendant  plufieurs  fiècles , 
éclairer  à  midi  le  fond  de  ce  puits  célèbre  dans  l'Hifloire  de 
cette  Ville.  Le  Soleil  folftitial  n'a  totalement  abandonné  le 
zénith  de  Syéné  que  vers  l'an  3  8  o  de  l'ère  Chrétienne  (bj. 

(b)    M.  de  la  Nauze  fonde  fon  calcul  fur  ce  principe  que  l'obliquité  de 
l'écliptique  diminue  d'une  minute  en  quatre-vingt-dix  ans  environ  ,  &  fuppofc 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  23  p 
Les  Auteurs  qui  ont  écrit  depuis  cette  époque  ,  copiant  les 
Anciens ,  ont  tenu  le  mtme  langage  qu'eux ,  &  ce  langage 
qui  ctoit  vrai  dans  la  bouche  des  uns,  s'efi:  trouve  fitux  dans 
celle  des  autres. 

L'élude   profonde   que  M.   de  la  Nauze  avoit  faite    de  T.VJl.p.iji. 
l'HKtoire  le  montre  &  étonne  dans  tous  fes  Écrits  :  tantôt 
remontajit  aux   iiècles  les  plus  ténébreux ,  on  le  voit  fuivre 
dans  leur  marche,  les  difFérens  peuples  établis  en  Épire  avant 
la  guerre  de  Troie,  &  décrire  les  évenemens,  les  révolutions, 
le  lort  que  chacun  d'eux   éprouva.   Tainôt  s'occupant   d'un    "^'""^'XllI. 
objet  qu'il  regardoit  comme  le  fondement  de  toute  1  Hiiloire  ^'  '  '^' 
de  la  Grèce  aiicieime ,  il   s'attache  à  prouver  que  la  nation 
Pélalgique  Se  celle  des  Hellènes,  furent  toujours  des  Nations 
tout-à-fait  didinguées. 

Ailleurs,  comme  plein  de  le/prit  de  Licurgue,  il  découvre 
&  relève  des  idées  fauffes  qu'on  s'étoit  formées  ,  foit  fur 
la  loi  qui  défendoit  l'entrée  de  la  Laconie  aux  élrancrers  ,  '^''"'''  ^^^' 
fpit  fur  l'état  des  Sciences  chez  les  Spartiates;  il  montre  Tmt ifx. 
que,  fi  toute  profelfion  vile,  tout  art  groffier  ,  au  nombre 
defquels  l'Agriculture  fe  trouva  malheureufement  comprile , 
leur  fut  interdit,  jamais  aucune  loi  ne  profcrivit  de  Sparte 
la  Littérature,  les  Sciences  &.  les  Arts  libéraux.  Lacédémone 
lui  paroît  un  Collège  vivant,  qui  valoit  bien  l'Académie  & 
le  Lycée  d'Athènes.  Il  voit  les  Spartiates  vrais  Philofophes 
dans  leurs  leçons  fur  la  Politique  ,  lur  la  fcience  des  Mœurs, 
fur  la  Littérature  ;  Philofophes  dans  l'aveu  même  de  leur 
prétendue  ignorance  ;  Philolophes  dans  la  manière  noble , 
fine,  lumineufe  &  précife  de  s'exprimer;  Philofophes  dans 
le  choix  d'une  éloquence  miUe  &.  nerveufè  ;  Philofophes  dans 
leur  Poche  &.  leur  Muhque  ,  où  ils  ne  foufîroient  rien  qui 
pût  donner  atteinte  aux  maximes  de  l'Etat ,  ou  porter  à  la 
mollellè  ;  Philofophes  dans  leurs  exercices  propres  àfortiller 
&  le  corps  <!>c  l'elprit ,  dans  l'ufage  des  pkilirs  &  des  biens 


qiir  le  centre  du  fùleil  Sollfiilal  padoic  au  zOnitlnJc  Svûu-  virs  Fjn   104? 


» 


240  Histoire  de  l'Académie  Royai.îe 
de  la  fortune  ;  Philofophe.s  dans  l'amour  de  k  Patrie ,  dans 
leur  attachement  volontaire,  vrai,  &  refpcdueux  pour  les 
ioix  ,  dans  le  culte  qu'ils  avoient  épuré,  dans  la  feule  prière 
qu'ils  adrefîoient  à  la  Divinité,  en  ne  lui  demandant  que 
le  triomphe  de  la  vertu;  dans  l'art  de  ne  décorer  la  Nature 
que  d'une  parure  fimple  &  noble;  enlîn,  dans  la  manière  de 
cultiver  les  Arts,  dont  ils  bannilTbient  le  luxe,  la  frivolité,  & 
tout  ce  qu'ils  loupçonnoient  propre  à  corrompre  les  mœurs. 
L'Académicien,  Philoiophe  lui-même,  s'étend  avec  complai- 
fance  fur  tous  ces  objets  :  c'eft  le  coeur  qui  parle ,  Se  qui 
prête  de  la  chaleur  au  favoir.  La  trempe  de  fon  ame  fe  fait 
lentir,  fon  caractère  le  montre  à  découvert.  Le  Légillateur  de 
Sparte  vit  prefque  tout  entier  dans  l'Académicien  françois. 

On  ne  peut  fe  refufer  à  une  remarque  pareille  en  lifant  un 
autre  Mémoire ,  monument  érigé  à  la  gloire  de  Pline ,  par 
ie  fivoir,  par  le  goût  &  la  reconnoifiance.  Pline  ell  un  Auteur 
d'une  érudition  immenfe ,  choilie  &  variée ,  pour  lequel 
M.  de  la  Nauze  ne  pou  voit  manquer  d'avoir  une  prédileélion 
particulière  :  il  l'avoit  lu,  relu,  étudié,  médité;  il  en  faifoit 
M.leComtefes  délices.  Un  de  nos  Confrères*,  dont  l'illuftre  nom  fera 
de  Caylus.  tQ^jours  cher  à  cette  Compagnie,  crut  trouver  en  défaut 
l'hillorien  de  la  Nature  dans  cette  partie  qui  a  la  peinture 
pour  objet.  M.  de  la  Nauze  lui  devoiî  trop  pour  pouvoir 
garder  le  filence.  Bientôt  Pline  fut  repréfenté  dans  tout  ce 
qu'il  a  écrit  fur  la  Peinture ,  comme  Philoiophe  &.  citoyen , 
comme  Phyficien  &  Naturalifle,  comme  amateur  &  connoif- 
feur  ,  comme  Hiflorien  &  Chronologifte.  On  compretid 
que  l'Hiftoire  &  la  théorie  de  l'Art ,  toutes  fes  parties ,  fes 
richelfes ,  fes  moyens  ,  ont  dû  concourir  à  fexécution  com- 
plète de  ce  tableau  :  le  deffin ,  la  beauté  des  contours ,  la 
dillribution  des  lumières  &  des  ombres,  le  coloris,  l'ex- 
preiTion ,  l'invention ,  fordonnance,  la  juftefle  des  proportions, 
le  relief  des  figures,  la  perlpeélive  &  le  raccourci,  le  choix 
des  attitudes ,  les  linelles  5c  les  reifources  del'efprit,  le  favoir 
Sf  l'érudition ,  la  manière  de  chaque  Peintre ,  &  les  différens 
genres  de  peinture.  Rien  néanmoins ,   dans  cette  multitude 

d'objets , 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.  241 
U'objets,  qui  fe  dérobe,  ou  à  l'intelligence  &.  à  la  fagacitc 
de  Pline,  ou  à  la  jultclîe  &  à  la  déiicatelTë  de  Ion  goût,  ou 
à  l'exaditude ,  à  l'énergie  &  à  la  noblelTe  de  fes  expreliions. 
Pline  ell  caraclériié  par  des  traits  propres  ,  &  peint  au  naturel , 
comme  il  devoit  l'être,  par  un  Peintre  animé  de  Ion  feu  & 
de  l'on  elprit,  à  qui  Pline  lui-même  mettoit  le  pinceau  à 
la  main. 

L'ordre  que  préfente  le  précis  de  ces  difFérens  Mémoires, 
n'eft  point  celui  des  temps  où  M.  de  la  Nauze  les  a  compolés; 
fon  érudition  qui  embralfoittout ,  ne  pouvoit  ctre  gênée  fur 
rien;  les  leélures,  les  dilculfions  qui  occupoient  nos  Séances, 
décidoient  fou  vent  de  fon  choix.  De  la  région  fantaftique  T.IX.y.j^. 
des  Cabaliltes ,  féconde  en  villons  creufes  &  taftidieufes ,  il 
palîe  dans  les  contrées  riantes  de  la  Grèce,  &  s'amufe  des  niJ.j,.}2o 
chanfons  de  leurs  anciens  habitans.  S'efl-il  fatigué  à  la  fuite      i.^'^',.,„ 

r  .11/1  I       !•  •         •     '  '•!       /l  •  Icmi  A/A, 

de  quelque  perfonnage  lilultre  de  1  antiquité  qu  il  elt  curieux  ^,.  ^^^^  y^ 

de  connoitre,  ou  plus  encore  par  des  combinaifons  multi-  ^^i^fj^."jj^^ 

pliées  ,  par  des  efforts  pénibles ,   pour  fixer  le  poids  de  la 

livre  Romaine  &  les  melures  des  Anciens  ;  il  vient  fe  délafler     TomtXXX, 

dans  la  leclure  de  Virgile,  &  l'interroger  fur  le  fujet  de  la  P'^^^' 

W."   Éclogue,    qui   a  fatigué   tant    d'Interprètes.    Le   Poète 

femble  lui  révéler  qu'il  avoit  voulu  faire  fa  cour  àScribonie,     Tome  XXXI, 

laquelle  alors  enceinte  trompa  enfuite  fes  efpérances ,  en  ne     'J'i'"'  ^' 

faifant  Augufte  père  que  d'une  fille,  &  d'une  lille  telle  que 

Julie;   explication  fi  fimple ,  fi  naturelle,  tellement  alfortie 

à  l'époqile  du  conlulut  de  Pollion ,  &  aux  évèiiemens  de  cette 

année ,  qu'on  doit  être  étonné  qu'elle  ne  le  foit  jamais  piéfentée 

à  l'efprit  d'aucun  Commentateur. 

C'efl  ainfi  que  M.  de  la  Nauze  lifoit  les  Anciens  :  if 
^tudioit  leurs  mœurs,  leur  caraèKre,  leur  ftyle,  pour  péné- 
trer leur  penfée.  5i  dans  la  crainte  d'apercevoir  des  taches 
dans  les  modèles  qu'il  révéroil ,  ou  fi  ,  ardent  à  repoullèr 
les  attaques  de  la  critique  ,  fon  érudition  lui  a  luggéré  quel- 
quefois des  expédiens ,  (\ç$  relfources  tjue  la  railon  auroit 
nu  défavouer,  c'efl  (ju'alors  l'efprit  a  été  la  dupe  du  ctvur. 

///  Tome  XL.  H  h 


14^        Histoire  de  l'Académie  Royale 

Mais  fouventne  pardonne-t-on  pas  à  lareconnoifTance,  d'ctre 

trop  indulgente  &.  trop  induflrieufe! 

Le  goût  de  M.  de  la  Naiize,  comme  homme  de  Lettres, 
pour  la  faine  antiquité,  refpiroit  dans  tous  (es  Ecrits,  dans 
tous  fès  Difcours  ;  mille  fois  fon  alliduitc  confiante  à  nos 
Affemblées  nous  en  a  rendu  te'moins  :  il  ne  cédoit  en  lui, 
comme  citoyen  ,  qu'à  l'amour  pour  les  loix  Di\ines  & 
humaines  ,  au  zèle  pour  l'ordre  &.  pour  le  bien  de  l'huma- 
nité ,  à  l'attachement  le  plus  fcrupuleux  à  tous  ks  devoirs. 
Une  probité  exacle ,  vraie  ,  &  animée  de  l'efprit  d'une  religion 
éclairée  ;  une  humeur  douce  ,  conciliante  ,  toujours  égale  , 
rendoient  fon  commerce  lûr  &  intére(fant.  II  lutta  long-temps 
contre  des  infirmités  qu'il  fupportoit  avec  une  patience  exem- 
plaire ,  &  qui  l'enlevèrent  au  commencement  de  Mai  de 
l'année  dernière.  Il  nous  laifle  à-la-fois  des  regrets  qui  le 
font  vivre  dans  nos  cœurs  ,  des  exemples  à  lùivre ,  des 
vertus  à  imiter. 


DES  Inscriptions  et   Belles -Lettres.       243 

ÉLOGE 

DE    M.    CAPPERONIER. 

JEAN    CAPPERONIER    naquit   le    p    Mars    ly^G,    à         1,^^,,^,^ 
Montdidia- ,    dans    un   éiat    &  une   fortune   médiocres,   p^^,,;,^,,,  j^ 
A  peine  avoit-il  commencé  Tes  éludes  dans  cette  petite  \jlie  uS.'-Manin 
de  Picardie,  qu'il  perdit  fon  père,    &  fut  envoyé  ciiez  un       '77$- 
de  fes  parens  Curé  de  la  Hérelle,   village  peu  diftant  de  fa 
ville  natale.  Celui-ci  aperçut  bientôt  tant  de  rares  dUpolilions 
dans  le  jeune  élève  conlîé  à  les  loins,  qu'il  le  reco.mul  inca- 
pable de  les  cultiver;  exemple  allez  rare  de  modcftie,  & 
ce  qui  ell  plus  rare  encore ,  il  eut  le  courage  d'avouer  Ion 
incapacité.  La  famille  du  jeune  homme  le  voyant  donc  dans 
i'heureufe  nécelfité  de  lui  chercher  de  plus  habiles  Maîtres , 
ieta  les  yeux  fur  le  Collège  d'Amiens ,  alors  fous  la  diredion 
des  Jéfuites,  où  les  éludes  éloient  florilfantes.  Une  concep- 
tion prompte,  une  mémoire  excellente,  une  faciliié  extraor- 
dinaire .    animée    d'une  ardeur   conltanie   pour   le  Iras  ail, 
lurent   fuivies    des    plus   rapides   progrès  ,    &    alkirèren^l   à 
M.  Capperonier  les  premières  places   &.  les  premiers  Prix 
pendant  tout  le  temps  qu'il  parut  fur  ce  nouveau  théâtre. 
Ce  n'étoit  point   encore  là  le  loi  propre  à  iournir  à  cette 
jeune  plante  les  lues  vigoureux  &  abondans  dont  elle  ayoït 
befoin,  ni  à  porter  à  leur  maturité  tous   les  fruits  qu'elle 

promettoit. 

De  loin  un  Savant  en  fuivoit  tous  les  développemens,  en 
obfervoit  tous  les  degrés  d'accroiliement  :  je  parle  du  cclèbre 
abbé  Capperonier,  Profclleur  en  langue  Grecque  au  Collège 
Royal  ,  moins  recommaiidable  encore  par  cette  érudition 
profonde  qui  ne  lui  lailfoit  ric-n  ignorer  de  ce  que  la  L.ilté- 
raturc  Grecque  &  la  Latine  ont  de  plus  caché ,  quclhmable, 
fuil  par  une  modcllie  franche  &  fenlie  qui  clonnuit ,  loit 
pai-  uae  aimable  limpliciiè  de  cai-acUre  &  une  innocence 
'^  H  h  ij 


^44  Histoire  de  l'Académie  Royale 
exemplaire  de  mœurs  qui  relraçoient  à  notre  ficclc  la  vîe 
des  premiers  âges.  H  appela,  en  1732  ,  Ton  neveu  auprès 
de  lui,  cmprclTc  de  lui  voir  terminer  la  carrière  des  premières 
études,  de  lui  en  ouvrir  une  ni)uvtlle,  &.  de  le  foriiher  dans 
la  connoiiï'ance  du  Grec,  dont  il  le  trouvoit  déjà  plus  inftruit 
qu'on  n'a  coutume  de  l'être  à  cet  âge  dans  la  Province. 

C'eft  alors  que  j'eus  l'avantage  de  connoître  le  Confrère 
que  nous  regrettons,  &.  de  l'avoir  pour  condilciple  lous  le 
même  Maître  :  l'un,  par  les  leçons ,  jetoit  dans  mon  ame  des 
femences  de  vertu  &  de  lavoir  ;  l'autre  y  excitoit  l'émulation 
par  Tes  exemples;  &  tandis  qu'aujourd'hui  je  fuis  triltement 
réduit  à  pleurer  le  neveu ,  qu'il  loit  permis  à  une  reconnoif- 
Tance  qui  ne  s'éteindra  jamais ,  de  jeter,  en  paflant,  quelques 
fleurs  fur  la  tombe  de  l'oncle. 

On  conçoit  allez  quels  durent  être  les  fuccès  des  foins 
tendres  &  aflidus  d'un  Maître  auffi  habile  que  zélé  fur  l'efprit 
&  le  cœur  d'un  Elève  chéri ,  auiïi  avide  que  capable  d'en 
profiter.  Si  l'un  ouvroit  une  mine  riche  &  féconde  qu'il 
receloit  dans  fon  fein ,  l'autre  apportoit  l'ardeur ,  l'aélivité  ■, 
l'application,  les  talens  nécelîaires  pour  l'épuifêr.  Après  dix 
ans  de  commu,  ication  intime  &  fans  réferve  ,  le  Maître  fè 
vit  renaître  dans  fon  Dilciple  :  il  ne  manquoit  à  fa  fatisfaétioa 
&  à  fes  vœux ,  que  de  voir  aulTi  en  lui  un  fuccelleur , 
ouvrage  de  fes  mains,  Si.  dès  l'âge  de  vingt -fept  ans  digne 
de  le  remplacer.  Cet  âge  l'intimidoit ,  tk  groffilioit  à  ks 
yeux  des  obftacles  que  d'autres  jugeoient  bien  légers ,  à  la 
vue  d'un  jeune  Enielle,  formé  &  aguerri  par  le  fameux 
JEneU.lV.  Eryx ,  &  armé  des  celles  impofans  de  Ion  Maître:  il  fallut 
vaincre  fi  timidité,  échauffer  Ion  eipoir,  appuyer  la  demande^ 
&  bientôt  fes  defirs  furent  accomplis.  11  le  démit  de  fa  chaire, 
&  les  provifions  en  furent  accordées  à  Ion  neveu,  le  20 
Novembre  1743.  Les  infirmités  d'une  vieillelfe  précipitée 
par  des  veilles  immodérées,  trilles  avant-coureurs  de  la  mort 
qui  l'enleva  quelques  mois  après  (d),  lui  ôtèrent  la  confolalion 

(a)  Lea^  Juillti  1 7^4-,  âgé  de  foixante-treize  ans  un  mois  &  vingt-quatre  jours. 


DES  Inscriptions  et  Belles -Leitres.  245 
de  voir  avec  quel  éclat  le  jeune  Profelleur  foutenoit  l'honneui- 
d'une  Chaire  où  il  parloit  encore  par  un  nouvel  organe,  & 
ia  gloire  d'un  nom  qui  de- là  i'étoit  répandu  jufqu'aux  extré- 
mités de  l'Europe  lavante. 

Déjà  alFocié  depuis  quelques  années  au  travail  des  gens 
de  Lettres,  qui  avoient  entrepris  de  faire  connoitre  au  Public 
les  trélors  littéraires  que  renferme  la  Bibliothèque  du  Roi , 
M.  Capperonier  n'avoit  pas  eu  peu  de  part  aux  notices  qui  ont 
fèrvi  à  compofer  les  volumes  du  catalogue  des  Manulcrits  Grecs 
&  Latins  :  on  attendoitl'occalion  de  rendre  juflice  à  Ion  mérite 
&:  de  récompenler  Tes  lervices ,  en  l'attachant  plus  particuliè- 
rement à  la  Biblilohèque;  elle  fe  préfenta  en  1748  ,  &  il  fut 
nommé  Commis  en  lecond  à  la  garde  des  Livres.  Dès-lors, 
avec  un  redoublement  de  zèle,   d'ardeur  &  d'application, 
s'accrut  l'efpoir  fondé  fur  Ces  talens.  On  le  vit  avec  plaifir, 
l'année  fuivante,   fe   mettre  fur   les   rangs  pour   une  place 
d'Ailocié   vacante  dans  cette   Compagnie  par  la   mort  de 
M.   Otter.    L" Académie  le  flatta  de  fe  conloler,  par-  cette 
acquilition ,  de  la  perte  qu'elle  venoit  de  fliire ,  &  fes  efpé- 
rances  ne  tardèrent  pas  àieréalifer.  Agréé  au  commencement 
de  ij/^cf  ,  M.  Capperonier  lut  dans  la  Séance  publique  de 
Pâques  de  la  même  année,    une  Dijfertation  fur  les  Ilotes,   TcmtXXIlI, 
efclaves  des  Lacédémoniens  :   l'a:inée  luisante,  il  fit  part  -df''^'' 
la  Compagnie  de  fes  Oblervations  fur  l'ouvrage  de  Denys    Tomt  XXiv, 
d'Haiicarnalfe ,    qui  a  pour  objet  l'excellence  de  lélocution ''" '" 
de  Démulthène;   enfin,   en    1752,  à   la   fuite  de  U\c\eu  .'^'l'Ji^^"^' 
qu'il  relève  Ibuvent ,  il  donna  un  Mémoire  lùr  la  vie  du 
jPhilulophe  cynique  Pérégrin. 

Le  (avoir,  le  goût,  la  netteté  des  idées,  la  faine  critique, 
la  judellé  du  coui>-d'(eil ,  qui  dillinguent  ces  morceaux  de 
Littérature  ne  permtllroient  pas  de-  pardonner  ;;  M.  Cappe- 
Tonier  le  filence  qu  il  garda  dans  la  luite ,  fi  ce  lilence  eût 
é\é  volontaire.  Depuis  celte  époque,  il  ne  vit  plus  dans  nos 
Mémoires;  la  dcftinée  lui  réiervoit  la  gloire  de  fucccMer  aux 
tra.  aux  comme  aux  places  des  vSa\  ans  uc  ctuc  Ccnnpagnie, 
prépolés  à  la  ^.udc  des  principaux  dépôts  que  coiiluve  la 


2^6  Histoire  de  l'Académie  Royale 
plus  riche  Bibliothèque  de  l'Europe.  Elle  perdit,  en  1759, 
M.  Melot,  Garde  des  Manulcrits  :  cette  perte  qui  lui  lut 
commune  avec  i' Académie ,  dont  les  regrets  traces  par  un 
pinceau  également  vigoureux  &  délicat,  vivront  auîam  que 
nos  Mémoires,  fut  réparée  par  le  choix  de  M.  Cappcrunier.. 
Environ  leize  mois  après  elle  perdit  encore,  en  la  ptrlonne  de 
M.  l'abbé  Sallier,  un  Garde  vigilant  de  fes  Livres;  l'Aca- 
démie un  Confrère  eftimé,  dont  l'éloge,  forîi  de  la  mcme 
main,  e(t  aulli  conligné  dans  Tes  Mémoires;  M.  Capperonier, 
un  protedeur  éclairé,  un  ami  lolide,  un  jufte  appréciateur  de 
fon  mérite.  Il  parut  délirer  de  lui  l'uccéder  :  Tes  Jelirs  furent 
bientôt  fatisfaits;  il  palià  de  la  garde  des  manufcrils  à  celle 
des  imprimés. 

Le  choix  d'un  Garde  particulier  de  la  bililiothèque  Royafè 
efl;  affurément  bien  capable  d'intéreliér  l'amour  -  propre  ;  il 
fuppofe  un  mérite  proportioimé  à  l'immenhté  du  dépôt  confié 
à  là  vigilance;  mais  le  fort  de  celui  qu'il  honore  lans  doute, 
efl:  peut-être ,  aux  yeux  de  l'homme  de  Lettres  qui  l'examine 
de  près,  incomparablement  plus  tléplorable  que  digne  d'envie. 
Sans  avoir  l'autorité  du  Garde  en  chef,  il  faut  qu'il  en  polsède 
tous  les  talens ,  &.  ces  talens  ne  lui  fufîifent  pas. 

Adminiflrateur,  pour  ainfi  dire,  en  fécond  du  patrimoine 
des  Mufes,  leur  commerce  intime,  ce  doux  charme  de  la 
vie  littéraire  lui  eu  prefque  interdit.  Au  milieu  de  leur  lanc- 
tuaire ,  il  efl:  comme  féquefbé  de  leur  fociété.  Ce  n'eft  ni 
à  s'infmuer  dans  leur  plus  fecrète  familiarité  par  des  foiiis 
étudiés,  ni  à  mériter  pour  falaire  leurs  plus  féduifantes  faveurs, 
que  s'exercent  toutes  les  facultés  de  fon  ame  ;  chargé ,  en 
quelque  forte,  de  les  approvifionner  ,  de  les  alimenter,  il 
s'agite  loin  d'elles  pour  reconnoître  leurs  pofîèfTions,  pour  les 
accroître,  les  améliorer;  &  tandis  qu'occupé  fans  relâche  à 
reculer  les  bornes  de  leur  empire,  à  mettre  tout  en  valeur, 
à  combler  les  intervalles,  à  remplir  les  vides,  à  porter  dans 
toutes  les  parties  l'ordre  6c  la  vie,  s'il  abrège  Se  facilite  les 
travaux,  s'il  iait  d'abondantes  récoltes  ^   s'il  accumule  des 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  147 
tréfors  ,  il  multiplie  des  jouiiïànces  qui  ordinairement  ne 
font  pas  pour  lui. 

La  fcience  même  la  plus  néceffaire  à  fes  vues  comme  une  des 
plus  utiles  au  bien  des  Lettres,  celle  qui  doit  diriger  tous  ks 
mouvemens ,  &.  en  alfurer  le  fuccès ,  la  Bibliographie ,  fcience 
de  Libraire  inftruit ,  aufli  sèche  quépineufe  en  elle-mtme, 
le  dévoue  impitoyablement  à  la  recherche  faftidieufe  de 
petits  faits  &  de  menus  détails  de  Typographie,  d'où  ne 
peut  réfulter  pour  lui  que  la  connoiliance  hiftorique  des 
livres,  fouvent  fi  étrangère  à  ia  vraie  fcience,  celle  des  chofes 
&  des  vérités  que  les  livres  enfeignent. 

Avide  &  indigent  dans  le  fein  de  i'opulence  ,  la  paflion 
qui  fouvent  le  domine ,  &  fans  laquelle  il  manqueroit  fon 
but ,  relfembie  affez  à  celle  de  l'avare ,   néanmoins  avec  une 
différence    qui   fennoblit   &   lui  imprime    un   caractère  de 
grandeur   :  l'un ,   balfement  jaloux  de    tréfors   lourdement 
enfouis,  en  interdit  l'ufage,  &  à  lui-même  &:  au  relie  de 
l'Univers  ;    tandis    que  l'autre  confacre  généreufement  aux 
progrès  des  Ans  &  des  Sciences ,  vc  à  futilité  de  ceux  qui 
les  cultivent ,  des  richefîës  dont  il  n'a  pas  le  temps  de.jouir. 
l,'a<n:ivité  &  l'étendue  du  zèle  qui  le  maîtrife ,  &i  auquel  il 
en  doit  facquifition  ,   ne  le  lui  accordent  pas  ;  heureux  feu- 
lement lorfjue,  d'ailleurs  riche  de  fon  lond,  des  connoill'ances 
acquifes   de  bonne   heure  peuvent  le  dédommager  de   ces 
privations!   car  enfm  ,  rarement  eil-il   foutenu   par   l'efpoir 
coululant  du  tribut  de  reconnoillance  dû  à  des  travaux  obicurs 
&.  prtl(|ue  toujours  ignorés.  Qu'a-t-il  donc  fail  pour  les  Lettres , 
deniande-t-on  queUiuclois?   par  quelle  produdion  de  génie 
fon  nom  s'ell-il  ilUiilré?  Comme  fi  la  poUcrité  ne  devoit  pas 
lui  tenir  compte  de  tout  ce  qui  n'auroit  pas  été  fait  fans  lui. 
th  1    lait -on  combien   tie  germes  ièroient  reliés   à  jamais 
ftériles ,  s'il  n'eût  fuggéré  le  moyen  de  les  vivil.er?  Sait-on 
coml)it'n   il   a   indiqué    de   lources   inconnues   où   il    lalloit 
puiler  ,    de  routes  lëcrèles  qu'il  falloit  fuivre;  combien    de 
circuits ,  de  détours ,   de  faux  pas ,   d'erreurs ,  de  momens 


2,48       Histoire  de  l'Académie  Royale 
précieux  il  a  épargnes  à  ceux  qui  ont  implore  le  fecours  de 
ion  expérience  &  de  Tes  lumières! 

Celles  que  M.  Capperonier  avoit  acquifes,  fur-tout  par 
une  étude  approfondie  de  la  Langue  &  de  la  Littérature 
Grecque,  &  dont  nous  avons  été  û  Ibuvent  témoins  dans  nos 
Séances  particulières,  avoient  précédé,  préparé,  accompagné 
le  mérite  de  Bibliographe;  &  li  l'Académie  a  quelque  iujet 
de  fe  plaindre  que  les  unes  aient  moins  tourné  à  fon  profit 
qu'elle  ne  devoit  l'efpérer,  elle  peut  du  moins  fe  conloier 
par  l'avantage  général  que  l'autre  a  procuré  aux  Lettres. 

Succefleur  de  M.  l'abbé  Sallier,  fes  premiers  loins  furent 
de  rendre  ce  qu'il  devoit  à  la  mémoire  d'un  ami  bienfaifant. 
Le  public  attendoit  avec  impatience  l'édition  du  Join ville 
qui  s'exécutoit  à  l'Imprimerie  Royale.  Un  manufcrit ,  plus 
complet  que  tous  ceux  qu'on  avoit  connus  jusqu'alors ,  rendoit 
à  l'Auteur  cette  franchilë  primitive ,  cette  naïveté  originale  » 
je  dirois  prefque  cette  fleur  d'antiquité,  qu'une  faulîe  déli- 
cateffe  de  goût  avoit  altérée  ou  flétrie  ,  fous  prétexte  de 
rajeunir  le  flyle.  M.''  Melot  &  Sallitr  avoient  réuni  leurs 
efforts  pour  rendre  cette  édition  digne  des  regards  &  de 
l'attente  des  amateurs  de  notre  Hiftoire;  une  mort  prématurée 
leur  ravit  l'honneur  de  confommer  une  entreprife  qu'ils 
avoient  prefque  conduite  à  fon  terme.  Témoin  de  leurs 
travaux,  auxquels  il  avoit  même  eu  part.  M-  Capperonier 
en  reprit  la  fuite ,  &  avec  le  fecours  de  quelques  perfonnes 
attachées  à  la  Bibliothèque  Royale ,  il  mit  la  dernière  main 
à  l'ouvrage  déjà  trop  avancé  au  gré  de  fa  reconnoiflance. 

Mais  pour  éclater ,  elle  n'avoit  pas  attendu  un  temps  de 
deuil  &  de  triftelfe  ;  elle  s'étoit  fignalée  dès  l'année  1755), 
par  la  dédicace  de  cette  édition  des  Comédies  de  Plaute, 
qui,  avec  celle  de  Jules-Céfar  en  1754,  tient  un  rang  ft 
diltingué  parmi  les  éditions  élégantes  &  corfcdes  dont 
s'honore  la  preffe  de  Barbou.  L'habile  Editeur ,  pour  diffiper 
iufqu'aux  moindres  obfcurités  du  texte,  non  content  de 
comparer  avec  l'attention  la  plus  loutenue  les  anciennes 
(éditions  d'Aide,  de  Lambin,  de  Taubman  &.  de  Gronpvius, 

donna 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  24P 
donna  dans  un  Gloiïaire ,  une  explication  très-précife  des  mots 
finguliers  employés  par  le  Poëte  Latin ,  &  enfuite  changés  ou 
prorcrits  par  l'ufage  ;  édition  précieufe ,  digne  d'avoir  place 
à  côté  de  l'édition  Grecque  d'Anacréon  que  M.  Capperonier 
avoit  publiée  quelques  années  auparavant;  &  celle-ci  a  moins 
mérité  l'accueil  des  curieux  par  le  choix  du  papier,  par  la 
netteté  des  caraélères  &  la  commodité  du  format ,  que  les 
fufîrages  des  Savans  par  la  correaion  du  texte  qu'aucune 
faute  ne  dépare. 

Des  occupations  moins  éclatantes,  quoique  plus  labo- 
rieufes ,  attendoient  M.  Capperonier.  Le  temps  étoit  venu 
que  le  vaile  domaine  littéraire  de  nos  Rois  devoit  s'accroître 
coup -fur- coup,  &  fe  peupler  de  nouvelles   &  nombreules 

colonies. 

M.  Falconet  n'étoit  plus  :  ce  Savant  univerfel,  dont  le 
nom  fe  prolongera  dans  l'avenir  avec  le  riche  dépôt  qu'il  a 
arofli,  après  avoir  rafTemblé  de  toutes  parts  dans  (on  cabinet 
plus  de  cinquante  mille  volumes  ,  ou  rares,  ou  curieux ,  ou 
intéreiïans,  en  tout  genre  de  Littérature,  ne  s'en  étoit  réfervé 
que  l'ufage  durant  fa  vie,  en  obtenant  la  permiffion  défaire 
palier  dans  celui  de  Sa  Majefté  tous  ceux  qui  ne  s'y  trouve- 
roient  pas  à  fa  mort ,  &c  la  mort  l'enleva  vers  le  commen- 
cement de  l'année  1762.  11  fulloit  dès-lors,  aux  termes  de 
la   convention  ,    démêler   dans   cette    multitude   ceux    qui 
manquoient  abfolument  à  la  Bibliothèque  Royale,   ou  dont 
l'édition  étoit  différente,    ou  enfin   qui  fe  diltinguoient  par 
une  confervation  &  une  condition  lupérieure  ;    ouvrage   de 
longue  haleine  &:  d'autant  plus  pénible,   qu'une  délicate  & 
fcrupuleufe  exaditude  devoit  préfider  à  l'examen ,  à  la  vérifi- 
cation &  au  choix.   M.  Capperonier  s'y  livra  fuis  réierve , 
&  grâces  à   l'aniduité  &c  à  l'intelligence   qu'il   mit  dans  la 
conduite  du  travail ,  dix-huit  mois  fuffirent  à  une  opération 
qui  enrichit  la  Bibliothèque  Royale  de  onze  mille  volumes  , 
bx.  -qu'on   n'auroit  pas   été  furpris   de  voir  durer  quelques 


anntes. 


tlle  finilîoii  à  peine,  lorfque  l'Europe  fut  étonnée  d'un 
Hiji.   Tvoïc  XL.  H 


ZyO  1-ijSTOlRE    DE    l'AcaDÉMIE    RoYALE 

événement  que  dix  ans  auparavant  elle  n'auroit  mtme  pas 
foupçonné.  On  comprend  que  je  veux  parler  de  celui  qui 
tranipianla  dans  la  Bibliothèque  du  Roi  celle  du  cclèbre 
Huet,  cvcque  d'Avranches.  Moins  prccieufe  par  le  nombre 
que  par  le  choix  des  livres  ,  elle  cloit  compolce  de  huit 
mille  deux  cents  loixante7onze  volumes,  y  compris  environ 
deux  cents  manulcrits.  Dans  ce  nombre,  plus  de  deux  mille 
imprimes  chargés  de  notes  marginales,  de  la  main  du  doéïe 
Prélat,  dilputoient  de  prix  aux  manufcrits  même.  La  Biblio- 
thèque du  Roi  offroit  une  place  vide  à  plus  Je  deux  mille 
autres.  Une  coileélion  rare  qui  atteftoit  le  goût  &  le  lavoir 
de  celui  qui  l'avoit  formée ,  ne  pouvoit  manquer  de  lui  être 
chère  :  c'étoit  pour  lui  l'objet  d'une  paillon  forte  &  inquiète, 
dont  l'eHet  devoit  fe  prolonger  bien  au-delà  du  terme  de 
fes  jours.  AulTi,  dans  la  crainte  que  dilperfée  après  la  mort 
elle  n'eût  le  lort  des  feuilles  de  la  Sibylle  ,  il  prit,  pour  l'en 
garantir,  le  parti  de  la  léguer  à  une  mailon  Protellè  d'un 
Ordre  qui  fembloit  devoir  braver  long -temps  les  orages, 
avec  la  claulë  expreffe  qu'aucun  livre  n'en  lortiroit  pour 
quelque  caufe  que  ce  pût  être.  Sa  iagacité  perçant  dans  l'avenir, 
a-voit  pourtant,  à  tout  halard  ,  prévu  le  cas  où  le  legs  pour- 
voit devenir  caduc  :  il  le  devint  en  effet  ;  la  propriété  en  fut 
adjugée  à  M.  l'abbé  de  Charfigné,  neveu  du  Prélat,  & 
bientôt  après ,  tranfmlle  au  Roi  par  des  arrangemens  utiles 
&  honorables  pris  avec  l'néritier,  qui  remplirent  à-la-fois  les 
vues  du  teflateur  &  les  defirs  du  Public. 

Multiplier  les  travaux  que  de  pareilles  acquifitions  traînent 
àleur  fuite,  c'étoit  fervir  la  paillon  favorite  de  M.  Capperonier; 
l'intérêt  de  la  Bibliothèque  Royale  étoit  pour  lui  un  intérêt 
prédominant  &  prelque  exckdli.  Le  nom  lèul  avoit  même 
fur  Ion  ame  un  pouvoir  tout  particulier;  il  fuffifoi»  de  le 
prononcer,  pour  être  fur  de  la  aiilraire  de  tout  autre  objet, 
&  de  fixer  conflamment  fon  attention  :  toute  fa  fenllbilité 
s'épanouiffoit;  regards,  difcours,  ton,  gefles ,  maintien,  tout 
annonçoit  la  chaleur  du  fentiment.  Mais  ce  nom  il  cher ,  fi 
efficace,  on  put  le  prononcer  impunément  quelques  jours 


DES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  icr 
avant  le  dernier  de  fa  vie ,  &  dans  des  intervalles  J'affou- 
piflèment  qui  faifoient  trêve  à  Tes  douleurs.  L'ébranlement 
de  i'organe  ne  palîbit  plus  jufqu  a  lame ,  les  fens  reitoient 
engourdis  ,  le  cœur  fans  émotion  ;  &  dès-lors  ce  dut  être  un 
prélage  certain  que  le  monde ,  qui  àcjk  n'étoit  plus  rien  pour 
lui,  ne  tarderoit  pas  à  lui  échapper. 

En  iy66,  nommé  par  le  Roi  pour  faire,  dans  la  Biblio- 
thèque de  M.  le  duc  de  la  Vallière ,  l'eitimation  d'une 
partie  d'hilloire  Naturelle  que  Sa  Majefté  deflinoit  à  fon 
cabinet  de  Trianon  ,  une  délicatelfe  louable  ne  lui  permit  pas 
de  diriger  feul  cette  opération  :  il  demanda  Se  obtint  pour 
adjoint,  M.  de  Bure,  auteur  de  la  Bibliographie  inftrucîrve. 
Ce  fut  pour  M.  Capperonier  une  occadon  d'enrichir  la 
Bibliothèque  du  Roi  de  quelques  livres  &  manufcrits  pré- 
cieux qu'il  favoit  être  dans  celle  de  M.  de  la  Vallière.  Tels 
font  entr'autres  le  Rationale  Diirnndi ,  fur  vélin,  de  1459; 
\'  Hortus  fanitûtis  ,  fans  date,  un  recueil  des  Traités  de  paix  , 
en  deux  volumes  in-folio;  l'exemplaire  propre  de  Henri  111, 
des  Statuts  &:  des  deux  premières  promotions  de  l'ordre  du 
Saint-Efprit ,  avec  les  armoiries  des  Chevaliers  fuperbement 
enluminées  ;  le  fameux  Traité  dçs  Joutes  &:  Tournois  ,  de 
Rçné  d'Anjou ,  que  M.  de  la  Vallière  avoit  eu  de  M.  le 
Prince  de  Conti. 

Cependant,  la  partie  d'hiftoire  Naturelle  dépofée  dans  une 
falle  de  la  Bibliothèque  du  Roi ,  attentloit  les  ordres  qui 
dévoient  décider  finalement  de  fon  fort,  lorfqu'en  1774 
M.  Capperonier  découvrit  qu'elle  n'étoit  plus  defUnée  au 
cabinet  de  Trianon  :  il  en  inftruifit  fur  le  champ  M.  Biwnon  , 
&  bientôt  la  nouvelle  colonie  acquit  le  droit  de  bounreoilie 
où  elle  n'avoit  d'abord  été  reçue  qu'à  titre  d'hofpitalitc. 

Dans  le  cours  de  la  même  aimée  1766,  le  zèle  de 
M.  Capperonier  à  féconder  celui  du  Garde  en  chef,  s'éloit 
aufli  fignalé  par  ime  conquête  littéraire  digne  de  la  Biblio- 
thèque i\\\  Roi,  M.deFonlanieu,  Confeillerd'lttat&:  Intendant 
des  meubles  6c  ellels  de  la  Couromie  ,  n'avoit  épargné  ni 
recliercbes,  ni  foins,  ni  dcpenle  pour  former  un  immenlê 

li   ii 


ijî  Histoire  de  l'Académie  Royale 
recueil  de  titres  6c  de  pièces  concernant  l'Hifbire  gdnc'rafe 
&  ie  Dioit  public  de  ia  France.  Sans  parler  d'une  inultiuide 
d'eftampes  rares  6c  curieufès,  ni  même  de  dix  mille  imprimés, 
dont  plulieurs  n'exifloient  pas  dans  la  Bibliothèque  Royale; 
fans  parler  d'un  grand  nombre  de  Dilff nations  de  M.  de 
Fontanieu,  qui ,  avec  les  papiers  de  fes  Intendances  en  Dau- 
phiiié  &  à  l'armée  d'Italie,  occupoient  deux  cents  volumes, 
tant  in-folio  qu'///-^.";  ni  encore  de  deux  cents  foixante-fix 
manufcrits ,  la  plupart  fur  vélin ,  qu'il  avoit  acquis  dans  les 
voyages  ;  on  remarquoit  dans  cette  riche  collection  ,  faite  avec 
autant  de  choix  que  de  méthode,  plus  de  foixante-dix  mille 
pièces  manu/crites  ,  avec  plufieurs  pièces  fugitives  que  leur 
rareté,  quoiq.ie  imprimées,  mettoit  au  niveau  des  manufcrits. 
Après  la  mort  du  pofïèlîèur ,  des  arrangemens  pris  avec  lui 
de  fon  vivant,  &  ménagés  par  M.  Capperonier,  la  firent  pafîèr 
dans  la  Bibliothèque  du  Roi ,  Se  chargèrent  notre  Confrère 
d'un  nouveau  travail  qu'il  n'a  pu  achever. 

Au  nn'lieu  de  tant  d'occupations  ,  il  ne  perdoit  point  de 
vue  la  fuite  du  catalogue  de  la  Bibliothèque;  on  y  travailloit 
fous  ks  yeux  avec  toute  l'attention  qu'exige  une  entreprile 
de  cette  efpèce ,  &  avec  toute  la  célérité  qu'elle  comporte. 
D'amples  fupplémens  aux  lettres  déjà  imprimées  formeront 
peut-être  autant  de  volumes,  li  jamais  ils  font  publiés.  Une 
grande  partie  des  notices  de  la  Jurifprudence  civile,  exécutée 
fur  un  plan  qui  pourra  étonner  les  plus  habiles  Bibliographes , 
n'attend  que  le  moment  de  ie  produire  au  grand  jour. 

F^mprelfé  de  donner  au  Public  le  premier  volume  de  cette 
fuite  naturelle  de  la  Jurifprudence  canonique,  M.  Capperonier, 
le  I  5  de  Mai  dernier,  quittoit  M.  du  Perron,  Direéleur  de 
l'Imprimerie  Royale  ,  après  un  long  entretien  fur  les  arran- 
gemens indiljjenlables  pour  un  objet  de  cette  importance , 
iorfque  rentré  dans  fa  maifon ,  qu'il  n'avoit  pas  regagnée  fans 
peine ,  il  fentit  à  la  hanche  un  mal  que  les  gens  de  l'Art  prirent 
pour  une  attaque  de  goutte,  quoiqu'il  n'y  fût  pas  fujet  :  on 
ne  le  trompoit  pas;  la  goutte  fe  manifefta  bientôt  après  dans 
reltomac  avec  des  douleurs  aiguës  &  un  étouffement  très-. 


"5- 


DES  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.       253 

dangereux.  On  réuffit  à  l'en  chaiïèr  par  des  fecours  admi- 
niftrcs  à  propos  ;  mais  au  moment  qu'on  croyoit  le  malade 
hors  de  danger,  elle  s'y  replaça  furtivement,  &  deux  jours 
après,  le  précipita  dans  la  nuit  du  tombeau*,  lui  lailLint  *^'jj"^^ 
aifez  de  railbn  &  de  prc-lence  d'elprit  pour  lentir  &;  pour 
calculer  les  approches  de  fa  dernière  heure  :  il  la  \  it  arriver 
avec  ces  fentimens  de  patience,  de  fermeté  &  de  rélignation 
que  le  Chriftianiime  inlpire. 

11  laifTe  un  Hls  attaché  à  la  Bibliothèque  du  Roi ,  &:  une 
fille ,  fruits  d'un  hymen  formé  des  mains  de  la  vertu  &  des 
grâces ,  à  l'inlu  de  la  fortune.  C'eft  dans  le  fein  de  cette 
alliance,  commencée-lous  les  aufpices  de  la  tendrede,  cimentée 
par  l'eftime  inféparable  des  mœurs  pures ,  loutenue  par  l'égalité 
d'humeur  &  de  caraélère ,  d'où  dépend  l'union  confiante  des 
coeurs  ,  qu'il  a  goûté  les  douceurs  de  la  vie  domelHque  ,  fi 
bien  fenties  par  les  âmes  faines ,  ii  dédaignées  par  les  âmes 
corrompues,  aulfi  incapables  qu'indignes  de  les  connoître. 

Il  a  lailTé  aulfi ,  depuis  plulieurs  années,  le  Public  dans 
l'attente  de  l'édition  d'un  Sophocle  ,  dont  le  texte  eft 
imprimé  avec  la  Verdon  latine  &  les  bcholies  grecques  ;  il 
y  manque  feulement  la  dernière  feuille,  dont  il  n'y  a  jamais 
eu  que  la  planche  de  faite,  &  qui  ,  par  malheur,  s  elt 
perdue  à  la  mort  de  M.  Moreau ,  Imprimeur  de  lOuvrage. 
L'Editeur  (e  propofôit  d'y  joindre  dts  notes ,  il  s'en  efl: 
trouvé  quelques-unes  dans  les  papiers;  &  lur-tout  un  /e.\iaue 
des  mots  &c  des  exprefflons  dont  Sophocle  a  fait  uliu'^e  :  il 
n'ell  pas  achevé;  c'eft  une  forte  de  dette  que  fon  fils ,  qui 
jeune  encore  annonce  de  favorables  dilpodtions  ,  fe  charge 
d'acquitter.  Cette  efpèce  d'engagement  qu'il  contrade  avec 
le  Public  ,  lui  impolë  un  devoir  bien  intérellant,  celui  de 
faire  vivre  le  nom  de  ion  père  en  créant  le  lien.  Pourroit-il 
ne  pas  fentir  ce  qu'il  doit  à  la  mémoire  d'un  père  tendre ,  à 
la  confol.ition  d'une  mère  atlligée,  à  fa  propre  gloire! 

Né  obligeant,  ce  père  dont  il  déplore  la  perte,  liiihiroit 
avidement  toutes  les  occadons  de  rendre  les  fervices  qui 
dépendoieiu   de  lui.   C'eft  aux  Savans  de  tous  les  pa)s  à 


Z54  Histoire  de  l'Académie  Royalf,  Sec. 
publier  Ton  emprellément  à  les  animer,  à  les  féconder  clans 
leurs  entreprifeslittcraires,  à  lever  les  obllaclcs  cjipabiei  de  les 
décourager,  à  leur  prodiguer  les  lumières  Se  les  iècourî  tient 
ils  avoient  befoin ,  à  leur  fournir  des  facilités  que  fouvent 
ils  n'auroient  pas  ofe  efpérer.  Ame  honnête,  riche  en  vertus 
fociales ,  où  pourtant  dominoit  peut-être  un  peu  trop  ce 
caraélère  louable  en  lui-même ,  mais  périlleux,  qui  bannit  la 
méfiance  quelquefois  fi  nécelîaire  dans  la  vie,  Se  qui  fuppo- 
fant  les  hommes  tels  qu'ils  devroient  être,  nous  rend  fouvent 
les  dupes  des  hommes  tels  qu'ils  font. 

Peut-être  auffi  les  relations  multipliées  de  la  place  qu'il 
remplifîoit  à  la  Bibliothèque  du  Roi  t'ont-elles  engagé  trop 
avant  dans  le  tourbillon  de  la  fociélé ,  trop  peu  indifférente 
aujourd'hui  ,  quoique  fouvent  h  nuifible  à  l'homme  de 
Lettres  ;  &  qui  fait  s'il  n'en  a  pas  payé  du  prix  de  (es  jours 
les  charmes  féduéleurs,  que  le  goût  d'une  vie  plus  retirée  lui 
eût  fait  dédaigner  l 


ME  MOI  R  ES 

DE     LITTÉRATURE, 

TIRÉS    DES    REGISTRES 

DE   L'ACADÉMIE   ROYALE 

DES  INSCRIPTIONS 

ET  BELLES-LETTRES, 

DEPUIS   L'ANNÉE   M.   DCCLXXIII, 

JUSQUES  ET  COMPRIS   M.  DCCLXXV, 
èr  une  pariie  ile  M.  DCCLXXVI, 


MÉMOIRES 


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MÉMOIRES 

D  E 

LITTÉRATURE, 

Tirés  des  Regijlres  de  l' Académie  Royale  des  Infcnptiom 
êr  Belles -Lettres. 

DIX-SEPTIEME    MÉMOIRE 

SUR     LES    PHÉNICIENS. 

Suite  du   Gouvernement  de  la  Plicnicie  ,   CT"  de  fes 
différentes  Révolutions  *. 

Par   M.    l'AI)l)é    Mignot. 

LA    Phc'iicie  ,    comme    on    l'a    vu    dans    un    Mcmoiie 
piccLilent,   pa(îa  pendant  le  règne  d'Hiram  11,    de  la    •>•■ 
doinination  dt-.s  Cliakitrns  Ions  ctllf  des  Pcrfts.  Xc'nophon 


Lu 

z  I  Août 


♦  Ce  Mémoire  qui  a  cic  recouvre,  elt  la  fuite  du  Quinzième. 

'I unie  XL.  A 


2  MÉMOIRES 

compte  ce  pays  parmi   ceux  qui   furent  fubjugucs   par   les 

Xemph.      armes  de  Cyrus  ;  mais  ce  qui  prouve  que  la  foumifrioii  (\ts 

Cyrop.  Proam.    ph(<nit:iens  fut  Volontaire,   c'tft  qu'Hiram   fut  maintenu  fur 

le  tiône.En  effet,  de  toutes  les  villes  de  cette  province,  il 

Pojyb. excrrpr.  n'y  cut  quc  Gaza  qui,  hdtle  à  Cas  maîtres,   rciufi  d'ouvrir 

"•/'•  7'  fesporlesaux  Perfes,  &  qui  efTuya  un  fiége;  toutes  les  autres 
s  emprefsèrent  de  prévenir  les  armes  vi(?torieufes  du  Conqué- 
rant; c'eft  le  témoignage  que  leur  rend  Cambyfe,  fils  & 
fuccelieur  de  Cyrus.  Quelque  àtiiv  qu'eût  ce  Prince  de  porter 
laguene  à  Carthage  ,  il  ne  voulut  point  forcer  les  Phéniciens 
de  lui  iournir  des  troupes  &  des  vaifTeaux;  &  la  rai fon  qu'il 

Herod.iii,   allégua,  étoit  parce  qu'ils  s'étoient  foumis  volontairement  à 
F''»''         l'empire  des  Perfes 

Hiram ,  roi  de  Tyr,  fous  le  règne  duquel  étoit  arrivée 
ia  deftruélion  de  i'empire  de  Chaldée,  furvécut  fix  ans  à  cette 
révolution  ,  &  mourut,  après  vingt  ans  de  règne,  l'an  43  l! 
avant  l'ère  vulgaire ,  qui  fut  l'avant-dernier  du  règne  &  de 
la  vie  de  Cyrus.  Hiram,  foumis  à  ce  Prince,  avoit  exécuté 
l'ordre  qu'il  avoit  reçu  de  lui  d'aider  les  Juifs  ,  à  qui  il  avoit 
permis  de  revenir  dans  leur  pays,  &  de  leur  fournir  les 
Lib.Efdr.in,  matériaux  néceffàires  pour  rebâtir  leur  ville  &  leur  temple;  il 
7'  leur  avoit  donné  (\ts  bois   de   cèdre  qu'il  avoit  fait  couper 

fur  le  Liban,  &  fait  conduire  par  mer  jufqu'à  Joppé,  d'où 
les-  Juifs  les  avoient  fait  tranfporter  par  terre  à  Jérufalem. 
Ces  fournitures  n'avoicnt  pas  été  plus  gratuites  que  celles  qui 
avoient  été  faites  à  Salomon  par  Hiram  I.  Les  Juifs  avoient 
payé  les  ouvriers  qu'Hiram  leur  avoit  envoyés  ;  &  en  échange 
des  bois  qui  leur  avoient  été  fournis  ,  ils  avoient  donné  du 
blé  &  du  vin. 

Le  fucceffeur  d'Hiram  II  e(t  inconnu;  &  il  eff  à  préfumer 
que  les  Phéniciens  s'étant  foumis  aux  Perfes,  aux  mêmes 
conditions  qu'ils  l'avoient  été  aux  Chaldéens ,  ils  n'eurent 
point  la  liberté  de  choifir  leur  Souvciain,  &  qu'ils  reçurent 
im  Roi  de  la  main  de  Cyrus,  comme  ils  avoient  reçu  les 
précédens  de  celle  des  rois  de  Babylone;  car  les  foixante-dix 

ijauxxiii,  années  d'affèrvillement  annoncé  par   Ifaïe,  n'étoient   point 


DE     LITTÉRATURE.  3 

encore  expirées.  En  les  comptant,  comme  on  le  doit,  de  la 
prife  de  Tyr  ,  c'eft-à-dire  ,  de  l'an  573  avant  l'ère  chrétienne, 
elles  n'ont  dû  prendre  fin  que  l'an  503  qui  concourt  avec 
la  dix-neuvième  année  du  règne  de  Darius.  Ce  Prince  les 
rétablit  dans  tous  leurs  droits  ,  5c  leur  lailîà  la  liberté  de 
choifir  leurs  Rois.  Tyr  ne  fut  pas  la  feule  ville  de  Phénicie 
qui  profita  de  cette  prérogative  ;  la  plupart  des  autres  villes , 
&  Sidon  en  particulier  qui,  avant  la  conquête  de  Nabucho- 
donofor,  avoit  été  foumife  à  Tyr,  fe  donnèrent  des  Rois  qui 
les  gouvernèrent,  mais  fous  la  dépendance  de  ceux-  de  Perle, 
dont  ils  fè  reconnoiffoient  les  valFaux. 

Les  Phéniciens,  quoique  fournis  aux  Chaldéens  ,n' avoient 
point  interrompu  leur  commerce  que  l'habitude  qu'ils  en 
avoient  contractée,  &  le  peu  de  valeur  du  terrein  qu'ils 
occupoient ,  leur  avoient  rendu  nécelTaire.  La  liberté  qui  leur 
fut  rendue  par  Darius ,  leur  fervit  à  l'étendre  davantage  &  à 
le  rendre  plus  ilorilfant;  il  paroît  même  que  tant  que  dura 
^  la  Dynaflie  des  Perfes  ,  ils  furent  les  feuls  de  l'Orient  qui 
connuffent  la  mer ,  &  qui  filTent  le  commerce  par  eux-mêmes. 

Judin  prétend  que  les  Phéniciens  eurent  beaucoup  à  foufFiir  .hjl.xviii, 
de  la  domination  des  Perfes,  &  qu'ils  furent  fouvent  & 
long- temps  fatigués  par  leurs  guerres;  mais  ce  ne  put  être 
dans  les  premières  années  de  cette  Monarchie;  car  Cyrus , 
pendant  le  i->eu  d'années  qu'il  fut  fur  le  trône  ,  gouverna  avec 
fagefTe  &  modération  :  Cambyfe ,  fon  fils  &  fon  fuccelfeur, 
quoique  d'un  caradcre  violent  &  impétueux,  ne  les  maltraita 
point;  il  eut  au  contraire  pour  eux  des  ménagemens  &:  des 
égards  particuliers.  Ce  Prince  qui  s'en  étoit  fervi  dans  là 
guerre  d'Egypte,  auroit  bien  voulu  les  employer  aulii  dans 
celle  fju'il  métiitoit  contre  Carthage  ;  mais  la  répugnance 
qu'ils  lui  témoignèrent  de  marcher  contre  une  ville  alliée, 
qui  étoit  même  une  de  leurs  Colonies,  lui  fit  abandonner  fon 
projet,  &;  il  ne  paroit  point  qu'il  leur  en  ait  marqué  aucun 
mécontentement. 

Ce  même  Prince  mourut  en  Phénicie.  Averti  par  l'oracle 
qu'il  mourroit  à  Ecbalane ,  il  avoit  réfolu  de  ne  plus  retourner 

Ai; 


Xè 


4  MÉMOIRES 

en  Mctlie,  dont  cette  ville  étoit  la  capitale;  mais  il  ignoroît 
qu'il  y  avoit  une  autre  ville  de  ce  nom,  où  il  trouva  ce  qu'il 
Jimd.  m.  vouloit  éviter.  Ayant  appris  en  Syrie ,  où  il  étoit  alors ,  la 
révolte  de  Smerdis  le  Mage  à  Suze,  il  donna  ordre  à  fès' 
troupes  de  marcher  contre  lui ,  &  voulut  monter  à  cheval 
pour  fe  mettre  à  leur  tète  ;  en  y  montant  ,  Ton  épée  qlii 
tomba  du  fourreau  ,  le  ble(I:i  grièvement  à  la  cuifTe.  11  fe  fit 
porter  dans  une  ville  voifine  qui  étoit  fur  le  Carmel  pour 
s'y  faire  panfer ,  &  il  n'y  fut  pas  plutôt,  qu'il  apprit  qu'elle 
fe  noinmoit  Ecbatane.  Alors  fe  rappelant  ce  qui  lui  avoit  été 
prédit  en  Egypte ,  il  ne  douta  point  que  ce  ne  fut  le  lieu 
dont  l'Oracle  avoit  parlé,  &  perfuadé  qu'il  y  mourroit,  il 
donna  tous  les  ordres  néceflaires  pour  la  fucceffion  au  trône 
de  Perfê ,  après  quoi  il  mourut  l'an  522  avant  J.  C  après 
un  règne  de  lept  ans  &  cinq  mois. 

Darius  qui  monta  fur  le  trône  l'année  fuivante,  partagea 
i'empire  des  Perfes  en  vingt  fàtrapies  ou  gouvernemens ,  & 
ld.f,2i6.  comprit  dans  le  cinquième  la  Phénicie ,  la  Paleftine  5c  l'île 
de  Chypre.  Chacun  de  ces  gouvernemens  avoit  un  ou  plu- 
fieurs  Rois  tributaires  de  la  Perle,  ce  qui  n'empêcha  point 
Darius  de  leur  donner  un  Satrape  ou  Gouverneur  général, 
pour  éclairer  leur  conduite,  les  contenir  dans  le  devoir, 
&  les  empêcher  de  rien  entreprendre  contre  les  intérêts  de 
Lib.EJdr.v,  l'Empire.  11  paroît  par  le  Livre  d'Efdras,  que  celui  qui  fut 

■?■  prépofé  à  la  cinquième  fàtrapie,  dans  laquelle  la  Phénicie  le 

trouvoit  comprife,  fe  nommoit  Tatendi ,  &  que  l'autorité 
de  ce  fâtrape  étoit  limitée  par  un  Confeil  dont  il  devoit 
prendre  &  fuivre  les  avis  ;  car  il  efl:  parlé  Ats  Confêillers 
de  Tatenaï,  dont  le  premier  s'appeloit  Statlniiandi. 

Les  Phéniciens ,  comme  vaiïàux  &;  tributaires  de  l'empire 
des  Perfes ,  contribuèrent  à  toutes  les  guerres  que  Darius 
entreprit.  La  connoiiTance  qu'ils  avoient  de  la  mer,  &  le 
grand  nombre  de  vaifîêaux  qu'ils  étoient  en  état  de  fournir, 
les  lui  rendoient  néceflâires  dans  fès  expéditions.  On  les  voit 
Hfrod.}v.    dans  la  guerre  qu'il  porta  fur  les  terres  des  Scythes,  fous  le 

Ym^iSy.  pj.j<tçj^^jç  Je  Çq  venger  de  l'incurfion  que  ces  Peuples  avoient 


DE    LITTÉRATURE.  5 

faîte   plus   de   cent  ans  auparavant  tkns  la  haute  Afie,  fous 
le  règne  de  Cyaxare  I/^  roi  des  Mèdes. 

Ils  eurent  aufTi  part  à  la  guerre  contre  les  Ioniens.  Le 
commencement  ne  leur  fut  point  glorieux;  car  la  flotte  Phé- 
nicienne fut  battue  par  celle  des  Ioniens,  à  la  vue  de  Milet  ;  HerocUv, 
mais  ils  reparèrent  bientôt  ce  dt'fâvantage  ,  ils  battirent  à  leur  '''  ^^7- 
tour  celle  des  Ioniens,  &  leur  victoire  fut  fiiivie  de  la  prife  Id,ihid.f.}86. 
de  Milet  &  de  toute  la  province  de  Carie.  L'année  fui  vante, 
496,  ils  fubjuguèrent  toutes  les  îles  de  la  côte  d'Afie , 
réduifirent  toutes  celles  de  l'Hellefjjont  du  côté  de  l'Europe,  U.vi.p.syt, 
brûlèrent  Périnthe,  Sélymbrée,  Byzance,  Chalcédoine,  & 
fournirent  toute  la  Cherfonèfe  deThrace.  L'athénien  Miltiade, 
à  qui  cette  province  appartenoit,  ne  le  croyant  pas  allez 
fort  pour  leur  réfiller,  s'étoit  retiré  des  qu'il  avoit  appris 
que  leur  flotte  étoit  à  Ténédos ,  &  s'étoit  embarqué  pour 
revenir  à  Athènes;  mais  dans  le  trajet  un  de  (es  Aaifîeaux, 
commandé  par  Métiochus  fon  fils  aîné ,  tut  pris  par  les 
Phéniciens,  qui,  pour  faire  leur  cour  à  Darius,  l'envoyèrent 
à  Suze,  où  ce  Prince  étoit  alors.  Méthiochus  avoit  tout  à 
craindre  du  relîèntiment  de  Darius  contre  Miltiade  :  cet 
Athénien,  qui  avoit  accompagné  le  roi  de  Perfe  jufqu'au 
Danube  dans  l'expédition  contre  les  Scythes,  avoit  donné 
aux  Ioniens  le  confeil  de  rompre  le  pont  qui  avoit  été  jeté 
fur  ce  fleuve  &  de  retourner  chez  eux,  ce  qui  auroit  infailli- 
blement fait  périr  Darius  &  toute  fon  armée;  mais  ce  Prince 
donna  dans  celte  occafion  un  exemple  rare  de  modération 
&.  de  générofité  ;  au  lieu  de  venger  fur  le  fils  l'injure  qu'il 
avoit  reçue  du  père,  il  traita  favorablement  Métiochus,  lui 
donna  une  mailon ,  des  terres,  &  lui  fit  époufer  une  dame 
de  Perfe,  avec  laquelle  il  palTà  honorablement  le  rcfle  de 
{es  jours,  fans  être  tenté  du  defu'  «le  retourner  dans  fa  patrie. 
Après  tous  ces  exploits ,  la  flotte  Phénicienne  avec  celle 
des  Cypriots,  à  laquelle  elle  étoit  jointe,  périt  miféra- 
blement  ;  voulant  tloubler  le  cap  du  mont  Alhos  ,  elle  fut 
accueillie  d'une  tempête  fi  violente,  que  plus  de  trois  cents  lj.iju.f:;^f. 
vaiflcaux  furent  brifés  ou  fubmergés.  Ce  défàflre  fut  fuivi 


6  MÉMOIRES 

de  la  ciéroiite  de  l'armce  de  terre,  qui,  campée  par  la  faute 
du  Général  dans  un  endroit  mal  fur,  fut  attaquée  pendant 
la  nuit  par  les  Thraces,  qui  forcèrent  fês  retrancheniens  & 
firent  un  grand  carnage.  Cet  échec  arriva  l'an  494  avant 
l'ère  vulgaire. 

Darius  ayant  recruté  fon    année  deux  ans  après.    Se  eu 
ayant   donné  le   commandement  à   d'autres  Généraux ,    les 
Phéniciens  furent  encore  employés  ;    leur  flotte  fè  rendit  .à 
Samos,  &  s'empara  de  toutes  les  îles  de  la  mer  d'Ionie  ;  mais 
la  viéloire  remportée  par  les  Grecs  à  Marathon  fur  les  Perfes, 
Herod.vi.    l'an  491,    rendit    ces  fuccès  inutiles;  les    troupes   du  Roi 
y-  -i-^S-         furent  obligées  de  reprendre  le  chemin  de  l'Afie.  Les  Phé- 
niciens, dans  leurs  courfes,  avoient  enlevé  d'un  temple,  fur 
le  territoire  des  Thébains,  une  ftatue  dorée  d'Apollon  ,  qu'ils 
comptoient  emporter  chez  eux  ;    le  Général  de  l'armée  àts 
Id,ilild.f.^2;.  Perfes  l'ayant  fu ,    voulut  qu'ils   la  dépofaffent  à  Délos,   & 
chargea  les  Déliens   de   la  rendre  aux   Thébains  ,     ce    qui 
néanmoins   ne  fut   exécuté   que  vingt   ans  après.  Au  com- 
mencement de  cette  guerre,  il  s'étoit  répandu  un  bruit  que 
Darius  avoit  formé  le   deflèin  de  transférer  les  Phéniciens 
Icl.ii!d,p.;S2,  en   lonie,    Se  de  donner  leur  pays  aux  Ioniens;   mais  ce 
bruit   n'avoit    aucun    fondement  :    non  -  feulement    Darius 
n'avoit  expédié  aucun  ordre  à  ce  fujet,    il   n'y  avoit  même 
jamais  penfé.  Hyftiée,   tyran  de  Milet ,  étoit  le  feul  auteur 
de  ce  bruit ,   qu'il  avoit  fait  courir  pour  affermir  les  Ioniens 
dans  la  révolte  à  laquelle  il  les  avoit  excités. 

Les  mauvais  {uccès  de  Darius  dans  cette  guerre  ,  ne 
fervirent  qu'à  la  lui  faire  reprendre  avec  encore  plus  de 
vigueur  :  il  fit  pour  cette  nouvelle  expédition  les  plus  grands 
préparatifs  ;  mais  il  mourut  avant  que  tout  fût  difpofé  pour 
entrer  en  campagne.  Xerxès  fon  fils  qui  lui  fuccéda  l'an  48  5 
avant  l'ère  vulgaire,  continua  ces  préparatifs;  il  fit  percer 
'Uiild.p,4-^8.  i'ifthme  qui  joignoit  le  mont  Athos  au  continent.  Les  Phé- 
niciens furent  employés  à  ce  travail  avec  d'autres  Nations 
de  l'empire  des  Perfes  ;  &  Hérodote  remarque  qu'ils  avoient 
plus  d'intelligence  &  d'adreffe  pour  ces  fortes  de  travaux 


DE     LITTÉRATURE.  7 

que  tous  les  autres.  Ils  travaillèrent  aulTi  au  pont  cjue  Xerxès 

fit  jeter  fur  le  Sirymon  pour  le  palfage  de  Tes  troupes ,   & 

à  celui   qui   fut   fait  fur   la  mer    d'Abydos  à  Seflos,  de   la 

lonoueur  de  fept  ikdes;   &   ils  fournirent  les  cordages   de     H^roJ.vi, 

lin  "blanc  pour  lier  &  attacher  enfemble  les  bateaux.   Dans  P'  ^i*' 

l'armée  de  terre  que  Xerxès  deftina  à  cette  expédition,    il 

n'y   avoit  point   de  Phéniciens;    mais  ils   fournirent,    pour 

leur   contingent   dans  la  flotte,    trois  cents   galères    à   trois  ld.m.p.^is„ 

rancis  de  rames,   outre  un   grand  nombre  de  bitimens  de 

cha'rge  &  de  tranfport;  ils  eurent  de  plus,  avec  les  Egyptiens, 

la  co^inmifTion  du  tranfport  des  vivres  &:  des  munitions  pour 

toute   l'armée,    tant   de   terre   que    de   mer.    Les    vaillèaux  jd.ibid.f^^p, 

fournis  par  les  Phéniciens,   &  fur-tout  ceux  des  Sidôniens, 

cioient  les  meilleurs  &  les  plus  légers  de  toute  la  flotte,  &  USld.f.^yo. 

ceux  qui  les  montoient  portoient  ^çs  cafques  alfcz  femblables 

à  ceux  àts  Grecs;   leurs  cuirallès  étoient  de  lin,    &  leurs 

boucliers  n'avoient  ni  bofles ,  ni  pointes  au  milieu  ;  l'arme 

offenfive  dont   ils   fe  fervoient  étoit  le  dard  ,    qu'ils    lan-  ld.ilid.p,^{.Cy. 

çoient  avec  beaucoup  d'adrefle.   Ces   vailTeaux   Phéniciens 

ttoient   commandés   par  le    roi   de  Sitlon  &  par    celui   de 

Tyr  ;  le  premier  fe  nommoit  Tétramneflus  ,  fils  d'Allidus;  UiiuLp,^yi. 

&  le  fécond  étoit  Mapen,  fils  de  Siron.  Xerxès ,  à  fon  arrivée 

à  Abidos  ,   voulut   faire   repréfenter  devant   lui   un   combat 

naval;  les  Sidôniens  y  eurent  tout  l'avantage,  &  furent  pro-  lc!,lbid.p.^;(, 

clamés  vainqueurs.  Quand  ce  Prince  voulut  faire  la  revue 

de  fa  flotte,  comme  il  avoit  fait  celles  des  troupes  de  terre, 

il  monta  un  vailfeau  Sidonien ,    &.  s'étant  affis  fur  un  trône 

tl'or,  il  palfa  dans  les  lignes,  s'informant  du  pays  d'où  étoit 

venu  chaque  vaifTeau ,   8c  du  nom  du  commandant. 

La  vue  d'une  fi  belle  Marine  perfuada  Xerxès  qu'il  feroit 
invincible  fur  mer,  comme  il  comptoit  l'ctre  fur  terre; 
mais  l'événement  ne  répondit  point  à  de  fi  flattcufes  efpé- 
rances.  De  cette  nombreufe  lloltc  ,  qualre  cents  vailfeaux 
au  moins  péiirent  dans  une  tempête  qu'elle  elfuia  fur  la  côte 
de  Magnélie;  il  en  péril  encore  m\  grand  nombre  dans  Jj.imp./c/t 
dificrens  combats  particuliers,    fur -tout  aux  Aphetes  &  à 


8  MÉMOIRES 

Artcmifium ,  au-defrus  de  l'île  d'Eubce,  dans  lefcjuels  l'avan- 
tage demeura  toujours  aux  Grecs  :  enfin  elle  fut  totalement 
défaite  dans  le  détroit  de  Salamine,  où  elle  s'cloit  engagée 
mal -à -propos.  Avant  que  de  tenter  ce  dernier  combat, 
Xerxès  avoit  tenu  confeil  avec  les  Chefs  dts  Nations  dont 
Herod.vi,  les  vaifTeaux  formoient  fa  flotte;  les  rois  de  Sidon  oc  de 
V'iSO'  Tyr,  interrogés  les  premiers,  avoient  été  d'avis  de  fe  pré- 

fenter  en  bataille,  &  ils  avoient  été  fuivis  par  tous  les  autres 
Commandans  ,   de  forte  que  le  combat  avoit  été  réfolu.  Les 
Phéniciens  eurent  à  combattre  les  Athéniens,    qui  brisèrent 
&  coulèrent  à  fond   quelques  -  uns  de  leurs  vaiileaux  &  en 
Id,ll>!ti.p.;;y.  prirent    d'autres.   Quelques    Phéniciens   échappés    de    cette 
déroute,   allèrent   joindre  Xerxès,    qui   du   haut  du   mont 
yEgialée,  où  il  s'étoit  placé,  obfervoit  tout  ce  qui  fe  paffoit: 
ils  accusèrent  les  Ioniens  de  trahifon ,   fie  leur  imputèrent  la 
perte  de  la  bataille;   mais   pendant  qu'ils  parlèrent  ainfi  au 
Roi ,    un    vaiiîèau  de  Samothrace  coula  à  fond  un  vaifîèau 
Athénien.  Auffi-tôt  après  ce  même  vailîèau  fut  attaqué  par 
im  autre  d'Egine,  &  il  alloit  avoir  le  même  fort  qu'il  avoit 
fait  éprouver  à  celui  d'Athènes;  mais  les  Samothraces,  bons 
archers,  tuèrent  à  coups  de  fîèches  tous  les  Éginètes  &  fau- 
tèrent  dans  leur  vaiffeau ,    ce  qui   les   fauva  tous.   Xerxès, 
qui   avoit   attentivement   obfervé  ce  combat  particulier,    fè 
tourna   vers    les   Phéniciens ,    &    leur    ayant    reproché  leur 
lâcheté,   qui  ne  les  empêchoit  point  de  calomnier  dts  gens 
qui  venoient  de  donner  de  telles  preuves  de  leur  valeur,  ii 
ordonna  qu'on  leur  tranchât  la  tête,   ce  qui  fut  exécuté  fur 
le  champ.  Dans  le  confeil  qui  fut  tenu  après  la  perte   de 
cette  bataille,    l'an   480   avant  l'ère   vulgaire,    Mardonius 
accufa  les  Phéniciens  avec  les  Egyptiens,-   les  Cypriots   & 
les  Ciliciens,  d'être  les  auteurs  du  délâflre  qui  venoit  d'ar- 
'ld,ihid,f,j<!},  river;   les   Phéniciens    méritoient   ce  reproche   encore  plus 
que  les   autres,    parce  qu'ils   avoient  été   les   premiers    qui 
Diod.xi,     euffent    pris   la  fuite.    Le    Roi,     qui  avoit    compté    fur  la 
f.  .î/j.  viifloire,  fut  tellement  irrité,  qu'il  fit  couper  la  tête  à  plu- 

fieurs ,    &  qu'il  menaça  les  autres  de  les   punir  ,   comme 

ils 


DE     LITTÉRATURE.  9 

ils  le  inéritoJent.  Ces  menaces  firent  fur  eux  une  telle 
impreflîon,  que  la  nuit  fuivante  ils  mirent  tous  à  la  voile, 
6c  retournèrent  chez  eux. 

Quoique  les  PeiTes  eufîênt  été  fi  mécontens  du  /ërvice  des 
Phéniciens  dans  la  guerre  contre  les  Grecs,  ils  les  employèrent 
néanmoins  dans  celle  qu'Artaxerxès  furnommé  Lotigue-maiii , 
qui  avoit  fuccédé  à  lofi  père  Xerxès  l'an  464  avant  J.  C.  eut 
à  foutenir  contre  les  Egyptiens  révoltés.  Les  commencemens 
de  celte  guerre  ne  furent  pas   heureux  pour  les   Perfes  ;   la 
flotte  à  laquelle  les  Phéniciens  avoient  contribué,  comme  tous 
les  autres  peuples  maritimes  de  lEmpire,  fut  battue  par  les 
Athéniens  que  les  Egyptiens  avoient  appelés  à  leur  fecours, 
&  il  y  eut  cinquante  vaiiïêaux  pris  ou  coulés  à  fond.  L'année 
de  terre,  commandée  par  Achéménides,  n'eut  pas  un  meilleur 
fucccs  ;  elle  fut  défaite  jjar  les  Egyptiens  &  par  les  Athéniens  : 
cent  mille   Perfes  y  perdirent  la  \ie  avec  leur  Général  ;   les 
autres  fe   fàuvèrent  à  Memphis  où  ils  le   fortihèrent.  Pour 
réparer  cette  perte,  Artaxerxès  fit  lever  e:î  Phcnicie  &:  en 
Cilicie  une  nouvelle  armée  dont  il  donna  le  commandement 
à  Mégab)ze  &:  à  Artabaze.  Outre  les  hommes  de  pied  que 
les  Phéniciens  fournirent  dans  cette  occadon ,  ils  donnèrent 
encore  des  vainî-aux  :  les  Cypriots  &  les  Ciliciens  furent  auffi     D:,^<i  xr, 
obligés  il'en  fournir.  La  flotte  formée  par  ces  difFérens  peuples  '''  ^^'' 
fut  de  trois  cents  vailleaux  bien  écjuipés  3c  armés  en  guerre. 
Cette  fêci)nde  armée  (ut  plus  heureule  que  la  première  ;  les 
Égyptiens  5c  les  Athéniens  furent  entièrement  défaits,  &  ceux 
qui  échappèrent  au  carnage,  fe  réfugièrent  dans  une  île  du 
Nil,    nommée    Profopitcs.    Les   Athéniens  fi.-enf  entrer  leur 
flotte  dans  wi  di^s  bras  du  Nil  qui  ein  ironnoient  cette  île; 
les  Peifes  ne  trouvèrent  point  d'autre  moyen  d'attatii.er  cette 
flotte,  que  de  la  mettie  à  fc'C  par  diverfes  faignées  qu'ils  firent 
au  bras  île  cette  rivière  où  elle  étoit.  La  flotte  de. cji:e  deve- 
nue inutile  par  ce  (Iratagème,  ne  profita  point  aux  Perles: 
les  Athéniens  (pii  éloieiil  au  nombre  de  fi\  mille,  y  mirent 
le  feu,  &  fe  rangèrent  en  bataille,  difpofés  à  vendre  leur  vie 
Lien  cher,  ik  à  périr  les  armes  à  la  main.  Cette  réfolutioii 
Tovie  A  L.  B 


io  MÉMOIRES 

dctermina  les  Perfes  à  leur  offrir  la  paix,  à  condition  qu'ils 
fortiruient  de  l'Egypte,  &.  qu'ils  auroient  la  liberté  de  retourner 
chez  eux  :  ces  conditions  furent  acceptées  ;  mais  à  peine  l'île 
fut-elle  évacuée,  que  l'on  vit  paroître  dans  une  des  bouches 
du  Nil,  une  flotte  de  cinquante  vailîeaux  envoyée  d'Athènes 
pom-  dégager  ceux  qui  avoient  été  enfermés  dans  cette  île: 
ia  flotte  de  Perfe  qui  tenoit  la  mer,  fondit  par-derrière  fur 
ces  vallfeâux  Athéniens  qui  furent  pris  ou  coulés  à  fond,  à 
l'exception  d'un  petit  nombre  qi.;i  échappa. 

Ces  avantages  remportés  par  le  roi  de  Peife,  &  auxquels 

les  Phéniciens   avoient  contribué,    remirent    l'Egypte    lous 

l'obéiflànce  d'Artaxerxès.  Inarus ,  ))rince  de  Lybie ,  que  les 

Egyptiens  avoient  proclamé  Roi ,    s'étoit   rendu   au  Général 

Perfan,  à  conJ.ition  qu'on  lui  lallfeioit  ia  vie;  mais  il  reftoit 

encore  Amyrthée  à  foumeître  :  ce  Prince  s'étoit  cantonné  avec 

Hcrnd.ii,    ceux  de  fon  parti  dans  file  d'EIbo,   qui  ne  contenoit  que 

piiz-.  Jeux  flades  :  le  terrein  marécageux  dont  elle  étoit  environnée  • 

la  rendant  inacceifiblc  ,  il  î'y   maintint  tant  par  fcs  propres 

forces,  que  par  tes  fecours  qu'il  reçut  des  Athéniens.  Cimon 

qui  conimandoit  dans  l'île  de  Chypre ,  lui  envoya  foixante 

vailfeaux  ;    Amyrthée   les   joignit   à  ceux   qu'il    s'étoit   déjà 

procurés  ;    il  o(;x  attaquer  Arlabaze  qui  tenoit  la  mer  avec 

trois  cents  vailîeaux;  il  en  prit  cent,  en  coula  plufiturs  autres 

Thuc.i,ir2.  à   fond,    &   pourfuivit   le  relie   jufque   fur   les   côtes   de   la 

^''piuuinCm.         Dix-huit  ans  après  cette  guerre,  ou  environ,  fous  je  règne 

du  même  Artaxerxès  Longue-main ,  c'efl-àdire,  l'an  429  ou 

428,    la   Phéiiicie   fut   attaquée  de    la  pelle  :  cette  maladie 

Tlmcyd.u.    contagieufe  dont  Thucydide  qui  i'avoit  elfuyée,  nous  a  lailfé 

^J'  la  de'cription,  avoit  commencé  en  Ethiopie,  d'où  elle  étoit 

defcendue  en  Egypte,  &  de-l.-\  avoit  gagné  prefque  toutes  les 
provinces  de  l'empire  des  Perfes  ;  après  avoir  ainli  parcouru 
tout  rOiient,  elle  paffa  dans  l'Attique  l'an  43  i ,  la  première 
année  de  la  guerre  du  Péloponncfe. 

Sous   les   Rv)is    fuivaiiâ,    les    Phéniciens   continuèrent    de 
contribuer,   comme  ils  avoient   toujours  lait,   dc|  uis   qu'ils 


DE     LITTÉRATURE.  1 1 

étoient  fous  la  domination  des  Perfes.  Ce  fut  en  Phcnicie, 
qii'Arlaxei-xès-Mnemon  qui  devint  Roi  fan  405  avant  J.  C. 
fit  conftruire  &  équiper  la  plupart  des  vailfeaux  de  la  iiotte 
qu'il  deftinoit  contre  les  Grecs.  Dans  celle  qui  fut  eiivoyce    Xer.,^h.ui. 
contre  les  Lacédcmoniens,  il  y  avoit  quatre-vingts  vaiflêaux 
commandes  par  le  roi  de  Sidon.  Conon ,  General  de  cette     D!o,lxrv, 
Hotte,   remporta  une  vi(!T;oire  complette  fur  celle  àç.s  Lace- ^' ^-^■^' 
dcmoniens   commandée   par   Pifandre   qui    fut   tué   dans    le 
combat. 

Jufque-là  les  Phéniciens  étoient  demeurés  fidèles  aux 
Perles;  mais  l'an  386  avant  J.  C.  qui  éioit  le  dix-neuvième 
du  rcj^ne  d'Artaxerxès-Mnemon ,  ils  fe  liguèrent  contre  lui 
avec  Évaçroras  roi  de  Salamine  dans  l'île  de  Chypre,  &  ils  Diod  xv, 
iui  fournirent  àes  vailîèaux  &  des  troupes  :  cette  guerre  fe 
termina  par  un  Traité  dont  les  conditions  furent  que  Sala- 
mine  demeureroit  à  Évagoras  qui  aiiroit  le  titre  de  Roi,  en 
payant  un  tribut  aux  Perfes.  Évagoras  régna  jufqu'en  373, 
où  il  fut  tué  par  un  de  les  Eunuques  :  Nicoclès.  ion  fils  lui 
fuccéda  ;  ce  Prince  fut  mou,  efféminé  &.  livré  au  plaiflr  ; 
}iiais  Straton  roi  de  Sidon,  fon  contemporain,  l'emportoit  A:hn.Df!pni)f. 
encore  fur  lui  à  cet  égard.  Théopompe  prétend  qu'il  furpalfa  "^"''S- 
tous  les  hommes  en  voluptés  &  en  délices.  Uniquement  livré 
à  fts  plaifirs  ,  il  palfoil  fa  vie  avec  des  Joueurs  de  llûte  5c 
d'autres  inftrumens,  ôc  avec  des  Dan  feu  fes  :  il  avoit  ralfemblé 
à  fa  Cour  un  grand  nombre  de  Chanteules  de  l'Ionie  Se  un 
aufîi  grand  nombre  de  filles  des  ditférens  pays  de  la  Grèce; 
les  unes  fervoit-nt  à  ks  plailirs  ;  il  donnoit  les  autres  aux 
Chanteurs  <Sc  aux  Danfeurs  dont  il  étoit  plus  fîitisfait  :  cette 
vie  molle  &  efféminée  fut  terminée  par  une  mort  violente. 

Les  Phéniciens  avoient  apparemment  été  compris  dans 
l'accommodement  fait  a\ec  les  Cypriots  ;  car  ce  fut  en  Phé- 
nicie,  à  Acé  ou  Aco,  nommée  depuis  PtolcindiJc ,  que  fut 
indicjuéle  rendez-vous  des  troupes  (ju'Artaxerxès  avoit  levées 
pour  faire  I.1  guerre  en  Egypte,  Cette  armée  tut  conipolée  de  DhJor.  xf. 
deux  cents  mille  Perfes  &  de  vingt  mille  Grecs,  &  la  flotte  l''}/-'''  ,, 

.3-0  C.i'M.  ^Af^, 

de  trois  cents  t/alères,  avec  deux  cents  gros  vailleaux  &  un  /».f/i>'. 

Bij 


,£  MÉMOIRES 

grand  nombre  de  Ixirques  pour  le  tranfport  des  proviTions; 
mais  les  lenteurs  des  opérations  de  cette  armée  formidable, 
&  le  peu  de  concert  entre  Tes  Généraux,  firent  avorter  cette 
expédition  tlont  les  préparatifs  avoient  tant  coûté;  &  l'inon- 
dation du  Nil  obligea  les  Perles  de  revenir  en  Phcnicie , 
après  avoir  perdu  inutilement  une  grande  partie  de  leur 
armée.  Artaxerxès  voulut  revenir  à  la  charge  ;  mais  Tachos 
qui  venoit  de  monter  fur  le  trône  de  lEgyple  à  la  place  de 
NecT:anebus ,  fortifié  d'un  corps  de  troupes  que  les  Lacédémo- 
Dt'oJ.xv,  niens  lui  avoient  envoyé  fous  le  commandement  d'AgéfilaiJs, 

/'•Z"/'         j-,e  jugea  point  à  propos  de  l'attendre;  il  prévint  les  Perfes, 
&  marcha  en  Phénicie ,  aimant  mieux  faire  la  guerre  dans 
ce  pays,  que  d'attendre  l'ennemi  chez  lui.  Bagoze  étoit  alors 
'Jo[eph.Ani.  gouverneur  de  Phénicie  &  de  S)  rie  pour  le  roi  de  Per/è. 

^'•7'  Ochus  fuccéda  à  Artaxerxès  Mnemon  l'an  358  avant  l'ère 

vulgaire.  La  Phénicie  qui  s'étoit  liguée  avec  prefque  toutes 

les  provinces  maritimes  de  l'empire  des  Perfes ,  refufk  de  re- 

Diod.  XV,  connoître  ce  Prince  ;  mais  cette  ligue  formidable  fut  bientôt 

/'•/"■#•  difTipée.  Oronte  fîitrape  de  Mylie  que  les  Confédérés  avoient 
choifi  pour  leur  chef,  ayant  reçu  l'argent  qu'on  étoit  convenu 
de  lui  fournir,  fit  arrêter  tous  ceux  qui  le  lui  avoient  apporté, 
&  les  envoya  à  Ochus  :  il  livra  en  même  temps  à  ce  Prince 
les  villes  qu'on  lui  avoit  remifes ,  &  les  troupes  étrangères 
qui  avoient  été  kvées.  D'un  autre  côté,  Rheomitrès  qu'ils 
avoient  envoyé  en  Egypte  pour  en  tirer  du  fecours ,  &  qui 
en  revenoit  avec  cinq  cents  talens  &  cinquante  vaiflêaux 
qu'il  avoit  obtenus,  s'arrêta  à  (on  retour  dans  une  ville  de 
l'Afie,  où  ayant  raffemblé  quelques  Chefs  des  mécontens,  il 
les  fit  ^ifir,  &  les  envoya  chargés  de  chaînes  au  roi  de  Perfë. 
Toutes  les  mefures  prifès  par  les  provinces  mécontentes  ayant 
été  ainfi  déconcertées  par  la  trahifon  de  ces  deux  hommes, 
la  Phénicie  fut  remife  fous  l'obéilfànce  d&s  Perfes. 

En  351,  les  hauteurs  &:  l'imprudence  des  Officiers  d'Ochus 
occallonnèrent  une  nouvelle  révolte.  Pendant  que  les  Phéni- 
ciens étoient  affemblés  à  Tripoli  pour  y  traiter  de  leurs  affaires 
communes,  ces  Officiers  vinrent  leur  apporter  quelques  ordres 


DE    LITTÉRATURE.  13 

tlu  Prince,  qu'ils  leur  fignifièreiit  avec  des  termes  méprifans. 
Le  peuple  irrité  forma  auffitôt  le  projet  de  fecouer  le  joug 
de  la  Perfe  ;  il  le  jeta  lur  ces  latrapes  &  les  tua.  Des  jardins  Diol  xvi^ 
magnifiques  qui  appartenoient  au  Roi  dans  cette  province,  ^'•'■^^' 
furent  aulîitot  dctruiis,  &  le  feu  mis  aux  greniers  de  foin 
qui  fe  îrouvoient  remplis  pour  fervir  au  befoin.  Ce  fut-Ià  le 
premier  fignal  de  la  guerre  dans  laquelle  toute  la  Nation  entra. 
Neclanebus  roi  d'Egypte  à  qui  les  Phéniciens  s'adrefsèrent 
ptjur  en  obtenir  du  lecours,  leur  envoia  quatre  mille  Grecs 
ci-mmandcs  par  Mentor  de  Rhodes  :  ce  Général  lervit  d'a- 
bord les  Phéniciens  avec  fidélité  ;  il  tomba  lur  les  fatrapes 
qui  entrèrent  en  Phénicie,  les  battit  &  les  chafïïi  du  pays; 
mais  Ochus  s'étant  avancé  à  la  tcte  d'une  armée  de  trois 
cents  mille  hommes  de  j>Jed  &;  tie  trente  mille  chevaux, 
Mentor  qui  le  trouvoit  alors  à  la  tète  de  l'armée  Phéni- 
cienne, crut  qu'il  ne  pourroit  tenir  contre  des  forces  i\ 
fupéiieures  ,  &.  Ht  fa  paix  particulière  avec  Ochus  ,  à  qui 
il  promit  de  livrer  Sidon,  &  de  l'aider  eniuite  à  reprendre 
l'Egypte.  Ochus  ne  tarda  point  à  s'approcher  de  Sidon  :  les 
habitans  avoient  fait  tous  les  préparatifs  néceflàires  pour  une 
bonne  défenfe  ;  mais  trahis  par  Tennez.  leur  propre  roi,  qui 
étoit  d'intelligence  avec  Mentor,  leur  ville  fut  prile  &.  laccacée 
par  Ochus.  Le  traitement  fait  à  bidon  fit  rentrer  toutes  les 
autres  villes  dans  la  foumilTion.  Ochus  après  cette  expédition 
palfa  en  Egypte,  &  après  l'avoir  également  fôumile,  il  re- 
tourna en  Perfe.  Pendant  qu'il  y  étoit,  ceux  des  Sidoniens 
qui,  à  caufe  tIe  leur  commerce,  ou  par  quelcju'autre  raifon , 
s'étoient  trouvés  abiens  de  leur  \ille,  &  qui  avoient  échappé 
au  nialiacre  &:  à  lincendie,  y  revinrent  &.  la  rebâtirent; 
mais  le  louvenir  i\\.\  traitement  cjue  leur  ville  avoit  elTuvé 
de  la  part  des  Perles  les  aliéna  tellement  (ju'impatiens  de 
porter  lem-  joug  ,  ils  cherthèrcnl  toutes  les  occalions  de  le 
Iccouer. 

La  viéloire  qui  fut  remportée  l'an  ^33  avant  l'ère  Chré- 
tienne, lur  Darius  Codomannus ,  par  Alexandre,  fil  naitre 
cette  occalion.  Après  U  bataille  qui  le  donna  à  ilfus  en  Cilicie, 


14  MÉMOIRES 

les  Grecs  qui  cioieiit  clans  i'armce  des  Perfës  au  nombre 
Arrian,  Exp,  (Je  huit  inîlle  ,  s'eiiruirent  iiifqu'à  Tripoli  de  Phcnicie  ,  d'oi^i 
étant  montes  Iiir  des  vailieaiix  qii  jls  trouvèrent  au  port  ,  ils 
allèrent  en  Chypre?.  Alexandre  qui  les  fuivoit  avec  Ton  armée, 
arriva  en  Pliénicie  prefque  aufîi-lût  qu'eux.  À  fon  approche, 
la  plupart  des  villes  s'emprefsèrent  de  fe  rendre  au  vainqueur; 
mais  aucune  ne  témoigna  plus  d'ardeur  que  Sidon,  Straton, 
roi  de  celte  ville,  fit  fa  foumiffion  comme  Géroftrate  d'AracI 
&  Enulus  de  Byblos.  Alexantlre,  qui  coniirma  ces  deux 
derniers  dans  la  polîêiïion  du  trône  qu'ils  occupoient ,  ne 
traita  })as  h  favorablement  le  premier  :  ce  Prince,  informe 
de  l'attachement  de  Straton  pour  Darius ,  &  fâchant  que  ce 
Prince  ne  s'étoit  foumis  à  lui  que  parce  qu'il  y  avoit  été 
contraint  par  fès  fujets ,  le  dépouilla  de  la  royauté,  8c  lui 
donna  Abdolonyme  pour  fuccefîèur.  Alexandre  ne  trouva 
de  réhflance  en  Phénicie,  que  dans  les  villes  de  Tyr  &  de 
Gaza  qu'il  affiégea,  &  dont  il  traita  les  habitans  avec  autant 
de  rigueur  que  de  barbarie.  Par  la  prilè  de  ces  deux  villes, 
ce  Prince  fut  maître  de  toute  la  Phénicie,  qui  après  avoir 
été  deux  cents  cinq  ans  fous  la  domination  des  Perles  pafla 
fous  celle  des  Grecs,  auxquels  elle  demeura  foumife  jufqu'à 
l'extin6tion  de  la  monarchie  des  Séleucides. 

Gaza  fut  rebâtie  par  Alexandre,  qui  la  repeupla  de  gens  des 
environs,  y  mit  un  Gouverneur  &:  en  fit  une  place  de  fureté. 
Quant  à  Tyr,  ks  quinze  mille  habitans  que  les  Sidom'ens 
avoient  fauves  du  carnage,  &  ceux  qui  au  commencement  du 
fiége  avoient  été  envoyés  à  Carthage  étant  revenus  dans  leur 
patrie  ,  rebâtirent  en  peu  de  temps  tout  ce  qui  avoit  été 
confumé  par  le  feu.  Azelmélich ,  qui  avoit  foutenu  le  fiége 
de  Tyr,  à  qui  Alexandre  avoit  confervé  la  royauté,  voulant 
même  qu'elle  fût  héréditaire  dans  là  famille,  régna  fur  eux 
lous  l'autorité  d'Alexandre,  &  fous  l'infpeétion  de  Philotas, 
i  qui  ce  Prince  avoit  laiffc  le  gouvernement  des  environs  de 
Tyr  :  cette  ville,  comme  toute  la  Phénicie,  fut  allez  tran- 
quille julqu'à  la  mort  d'Alexandre,  qui  arriva  au  milieu  du 
printemps  de  l'an  ^^};    mais  les  divifions  qui   arrivèrent 


DE     LITTÉRATURE.  15 

entre  fes  principaux  Officiers,  qui  fe  partagèrent  fou  Empire, 
6c  entre  leurs  iuccefleurs,  en  ùrent  le  théâtre  prefque  con- 
tinuel de  la  guerre. 

Ces  Officiers  avoient  placé  fur  le  trône  Aridée  ,  fifs 
naturel  de  Philippe  &  frère  dAIexandre  ,  &  ils  étoient 
convenus  que  fi  Roxane,  veuve  dAle.xandre,  &  qui  étoit 
greffe  depuis  huit  mois ,  accouchoit  d'un  fils ,  ce  fils  feroit 
Roi  conjointement  avec  Aridce.  La  foiblellè  d'efprit  de  ce 
dernier ,  ne  permettant  pas  de  lui  abandonner  la  conduite 
i\(:s  affiires ,  Perdicas ,  à  qui  Alexandre  en  mourant  avoit 
laiif.'  (on  anneau,  fymbole  de  l'autorité  fouveraine ,  fut  élu 
Régent  pour  gouverner  en  fon  nom.  Après  cette  élection, 
les  Oihciers  partagèrent  entre  eux  les  gouvernemens  des 
provinces  de  l'Empire  du  Prince  défunt.  Par  ce  partage,  la 
Syrie  , .  dans  laquelle  fut  comprife  la  Phénicie  ,  échut  à 
Laométlon  de  Miîylène ,  &  Ptolémée  eut  l'Eg)  pîe.  Dans  Diod.xvni, 
l'alîcmblée  qui  fut  tenue  pour  procéder  à  ce  partage,  on  fit  ^'J'*'^' 
la  leèture  de  différens  Mémoires  laifîés  par  Alexandre,  dans 
lefquels  ce  Prince  avoit  tracé  le  projet  de  faire  conflruire 
dans  la  Phénicie  &  (m*  les  côtes  voifines  ,  mille  vaiffèaux 
plus  forts  que  les  galères  ordinaires,  pour  poiter  la  guerre 
en  AIrique,  en  Elpagne  &.  en  Sicile;  mais  il  en  fut  de 
ce  projet  comme  de  tous  les  autres  qu'on  trouva  dans  ces 
Mémoires;  les  dépenfes  exceffives  qu'ils  exigeoient  en  arrê- 
tèrent l'exécution. 

Le  concert  qui  avoit  paru  régner  entre  ces  Officiers  lors 
du  partage,  ne  dura  pas  long-temps  ;  il  n'v  a\oit  point 
encore  trois  ans  qu'il  étoit  fait,  que  Perdicas,  régent  du 
royaume  &  tuteur  des  Rois,  entreprit  de  dépolicder  Ptolémée 
du  gouvernement  de  l'Egypte  qui  lui  étoit  échu;  mais  la 
plus  glande  partie  de  fon  armée  |iérit  dans  fon  expédition, 
&  fcs  propres  foldats ,  irrités  de  ce  cju'il  les  avoit  expofes 
mal -à -propos,  l'égorgèrent  dans  fà  tente.  Atialus ,  qui  \i\i  Ui'M.p.^cS 
an-.enoit  une  flotte,  ayant  appris  (.1  mort  à  la  hauteur  tle*^ ''■"'* 
Pelide,  retourna  lur  fes  pas  &.  vint  mouiller  à  Tyr.  Archélaiis 
qui  commuudoit  dans  celle  ville  le  reçut  bien,  tk.  lui  remit 


i^  JV^  MOIRES 

Dhd.xvru,  huit  cents  lalens  que  Perclic;u  lui  avoit   confies.  La  tutelle 
^'  "^'  des   jeunes   Rois  ,    vacante    par  la   mort  de   Peidicas  ,    fut 

déférée  à  Python  ;  mais  cet  Officier  sciant  demis  prefque 
aiiffi-tôt  de  (a  charge,  Antipaler,  gouverneur  de  la  Macé- 
doine &  de  fes  dépendances  ,  le  remplaça  :  ce  Tuteur 
procéda  à  un  nouveau  partage  àth  provinces;  il  confirma 
Ptoiéniée  5c  Laomédon  ààm  leurs  gouvernemens,  le  premier 
de  l'Eijfypte,  &  le  fécond  de  la  Syrie,  qui  comprenoit  la 
Phénicie.  Scleucus ,  qui  dans  le  premier  j^artage  avoit  été 
feulement  nommé  Capitaine  général  de  la  Ca\aierie,  fins 
aucun  gouvernement,  obtint  alors  celui  de  la  Babylonie  :  ce 
Capitaine  devint  dans  la  fuite  le  plus  puifîânt  des  fuccefTeurs 
d'Alexandre. 

Ce  iecond  partage,  qui  fut  fait  l'an  321,  ne  fut  pas 
plus  folide  que  le  premier.  Dès  l'année  fuivante,  Pîplemée 
forma  le  projet  de  réunir  la  Célélyrie  &  la  Phénicie  à 
l'Egypte;  après  avoir  fait  tous  les  préparatifs  nécelfaires,  it 
Id,iliîd.p.S22,  donna  le  commandement  de  fes  troupes  à  Nicanor  :  ce 
Général  battit  Laomédon,  qui  avoit  le  gouvernement  de  ces 
provinces  &  de  toute  la  Syrie,  Se  le  fit  prifonnier;  pafîànt 
enfuite  dans  la  Phénicie,  il  s'afîura  de  toutes  les  villes,  & 
y  mit  àts  garnifons  au  nom  de  Ptolémée.  Poi)  fpercon ,  qui 
avoit  fuccédé  dans  la  régence  &  la  tutelle  des  Rois  à 
Antipater,  mort  de  vieilielie  en  j  i^,  voulut  reprendre  ces 
provinces  fur  Ptolémée;  il  en  donna  la  comn.iifion  à  Euménès, 
qu'il  déclara  Capitaine  général  de  l'Alie  mineure,  &  qu'il 
chargea  en  même  temps  de  faire  la  guerre  à  Antigone, 
gouverneur  de  la  Lycic,  de  la  Pamphilie  &  de  la  grande 
Phrycrie.  Euménès  mena  fes  troupes  dans  la  Syrie  &  la 
Phénicie,  pendant  que  la  flotte  de  P(.)lyfpercon  s'approchoit 
des  côtes  de  ces  provinces  :  celte  tiotte  ayant  été  battue  par 
Antigone,  Euménès  le  retira  en  Méfopotamie,  où  il  fut 
fuivi  par  fon  adverfaire  qui  en  vint  aux  mains  plufieurs  fois 
avec  lui,  le  fit  enfin  prifonnier,  Se  le  fît  mourir  en  3  i  5. 
Antigone,  après  cette  vicloire,  dépofféda  les  Gouverneurs 
qu'il  foupçonnoit  ne  iui  être  point  affeclionnés ,  Se  fit  tuer 

ceux 


DE    LITTÉRATURE.  17 

ceux  qu'il  crut  lui  être  entièrement  oppofes.  Séleucus,  gou- 
verneur de  Babylone,  fut  du  nombre  des  profcrits;  mais  ce 
Gouverneur  fe  retira  en  Egypte  auprès  de  Ptolémce ,  qu'il 
encragea  de  fe  iiiiuer  avec  Lvfimaque  ,  gouverneur  de  la 
Thrace  &  de  tous  les  pays  volfms  du  pont  Euxin,  &  avec 
Ca(îànder,  gouverneur  de  Carie,  contre  l'ennemi  commun. 

Cette  ligue  attira  la  guerre  dans  la  Phcnicie.  Antigonc  y 
vint  en  314,  pour  s'en  rendre  maître  audi-bien  que  de 
toute  la  Syrie  :  il  comptoit  s'emparer  de  tous  les  vailîèaux 
qui  ctoient  dans  leurs  ports;  mais  Ptolémée  l'avoit  prévenu 
&avoit  enlevé  tous  ceux  qui  ctoient  fur  la  côte  de  Phénicie, 
de  forte  qu'Antigone  fut  obligé  de  faire  conflruire  d'autres 
vaiffeaux.  Il  campa  aux  environs  de  Tyr,  dans  le  deflêin  Dbd.xtx, 
d'affiéger  cette  place;  mais  auparavant  il  manda  tous  les''"-^'"" 
petits  Rois  de  la  Phénicie,  &  les  difftrens  Gouverneurs  de 
Syrie,  &  leur  ordonna  de  mettre  fur  pied  une  nouvelle 
marine  ;  il  chargea  en  même  temps  les  Intendans  de  faire 
au  plus  tôt  une  provihon  de  quatre  cents  cinquante  mille 
mefures  de  blé  pour  une  année;  &  de  fon  côté  il  rallembla 
tout  ce  qu'il  put  trouver  de  bûcherons  &:  de  conftruLT:eurs 
de  navires.  Tout  le  bois  qu'il  fit  couper  fur  le  mont  Liban 
fut  amené  au  bord  de  la  mer;  le  nombre  de  fes  ouvriers 
étoit  de  huit  mille  ;  &  mille  paires  de  bœufs  furent  em- 
ployés au  tranfport  des  matériaux  ;  ies  chantiers  étoient 
établis  à  Tripoli ,  à  Byblos  &  à  Sidon.  Pendant  qu'il  étoit 
occupé  de  ces  préparatils,  Séleucus  vint  le  braver  en  palfant 
à  fa  vue  avec  une  flotte  de  cent  vailîèaux  Egyptiens  magni- 
fiquement équipés  &  voguant  à  pleines  voiles.  Quoioue  ce 
Capitaine  n'eût  fait  aucune  defcenle ,  les  troupes  d'Anti- 
gone  n'en  furent  pas  moins  effrayées  :  il  les  rafîiua  en  leur 
promettant  que  dans  le  cours  de  l'été  il  auroil  cinq  cents 
vailfeaux  qui  le  rendroient  maître  de  la  mer,  &  mettroient 
les  côtes  à  l'abri  de  toute  infulte-  11  apprit  alors  que  les 
habilans  de  l'ile  de  (."hvpre  avoient  fit^né  un  traité  d'alliance 
avec  Ptolémée.  Lailiant  auprès  de  Tyr  trois  mille  hommes, 
iûus  le  commandement  d'Andronicus ,  pour  obferver  Icd 
Tome  XL.  G 


i8  MÉMOIRES 

Tyriens,  il  partit  fur  ie  champ;  &  menant  fon  armde  cfn 
côte  de  Joppé  &  tle  G^za ,  il  prit  ces  places  de  force , 
incorpora  les  foldats  de  leurs  garnifons  dans  Tes  troupes,  & 
mit  à  leur  place  de  les  propres  foklats  pour  contenir  les 
habitans. 

Apres  ces  exploits  il  revint  auprès  de  Tyr,  rcfoUi  de  faire 
le  ficge  de  celte  place  dans  les  formes.  Il  fit  venir  des  vailleaux 
de  Rhodes,  &  les  joignant  à  ceux  qu'il  avoit  déj;'i ,  il  forma 
une  enceinte  régulière  autour  de  Tyr,  &  empêcha  qu'il  n'y 
entrât  &  qu'il  n'en  fortît  rien.  11  n'y  avoit  que  dix-neuf  ans 
que  cette  ville  avoit  été  prife  &;  faccagée  par  Alexandre  ; 
elle  le  trouva  néanmoins  aiïèz  bien  rétablie  pour  fouienir 
ce  blocus  pendant  quinze  mois;  mais  enfin,  réduite  aux 
dernières  extrémités ,  elle  fut  obligée  de  capituler ,  l'an  3  r  j 
avant  l'ère  vulgaire.  Les  foldats  de  la  garnifon  que  Plolémée 
y  avoit  mis  ,  eurent  la  liberté  de  fe  retirer  avec  tous  leurs 
effets  ;  les  habitans  reçus  à  compofition  ,  acceptèrent  une 
autre  garnifon  de  la  part  d'Antigone ,  qui,  après  la  piife  de 
cette  ville,  alla  exécuter  d'autres  projets,  &  lailïïi  Démétrius 
fon  fils  avec  une  armée  pour  confèrver  fa  concjuéte. 

Ce  jeune  Prince  n'y  fut  point  long-temps  fans  avoir  à 
combattre  contre  Ptolémée  qui,  venant  en  312  avec  une 
armée  conlidérable ,  campa  auprès  de  Gaza.  Démétrius  qui 
étoit  dans  le  voifinage  de  cette  ville,  voulut  lui  en  difputer 
l'entrée.  Le  combat  fut  opiniâtre ,  &  la  victoire  fè  déclara 
erfin  pour  Ptolémée:  Démétrius  y  perdit  cinq  mille  hommes 
&  huit  mille  prifonniers.  Après  la  bataille,  Démétrius  voulant 
entrer  dans  Gaza,  fes  troupes  y  entrèrent  dans  un  tel  dé- 
forJre  &  avec  une  fi  grande  confufion  ,  qu'elles  n'eurent 
point  le  temps  de  fermer  les  portes,  &  que  Ptolémée  qui 
les  pourfuivoit  y  entra  avec  elles,  &  fe  rendit  maître  de 
la  place.  Démétrius  continuant  de  fuir  arriva  à  Azot ,  de-là 
il  alla  à  Tripoli,  &  évacua  toute  la  Phénicie ,  la  Palefline 
&  la  Céléfyrie.  Ptolémée  n'eut  point  de  peine  à  fè  rendre 
maître  de  la  Phénicie;  toutes  les  villes  fe  fournirent  à  lui,  & 
il  n'éprouva  de  difficulté  cjii'à  Tyr.  11  fit  propofer  à  Andronicus, 


DE     LITTÉRATURE.  19 

qui  y  commandoit  pour  Antigone  ,  de  la  lui  remettre,  &  lui 

offrit   de  riches   préfens    &  de  grands  honneurs  ;  mais    cet 

Officier  rejeta  Tes  offles  avec  hauteur  &:  dans  les  termes  les 

plus  durs  ,  proteftant  qu'il  nemanqueroit  point  à  la  parole  qu'il 

avoit  donnée  à  Antigone  &  à  f^>n  fils ,  &  qu'il  n  epargneroit 

rien  pour  leur  conferver  cette  place  importante.  Andronicus 

ne  fut  point  le  maître  d'exécuter  cette  réfolution;  les  habitans 

qui  craignoient  les  fuites  d'un  nouveau  fiége,  le  chafsèrent  de 

leur  ville  ,    &  il  tomba  entre  les   mains   de  Ptolémée.   II 

devoit  s'attendre  que  le  refus  qu'il  avoit  fait  de  rendre  la 

place  ,  &  les  termes  dont  il  lavoit  accompagné,  lui  attireroient 

quelque  mauvais  traitement  de  la  part  de  Ptolémée  ;  mais  il 

fut  agréablement  furpris  ;  ce   Prince  eftimant  fa  fidélité  ne 

lui   témoigna  aucun  reffentiment,  il  lui  fit  au  contraire  des 

préfens  confidérables ,  le  combla  d'honneurs  &  le  mit   au 

nombre  de  fes  amis. 

La  même  année  que  Ptolémée  remporta   ces  avantages , 
Séleucus.qui  ,  depuis  fa  retraite  de  Babylone,  étoit  toujours 
demeuré  auprès  de  lui ,  <Sc  l'avoit  aidé  de  fes  confeiis,  retourna 
à  Babylone,  n'ayant  point  d'autre  efcorte  que  mille  hommes 
de  pied  &  deux  cents  chevaux  que  Ptolémée  lui  avoit  donnes. 
La  douceur  de  fon  gouvernement,  &  la  haine  dont  on  étoit 
prévenu  contre   Antigone,    à    caufe  de  fa  dureté,  le  firent 
bien  recevoir  par-tout  où  il  palîi.  Les  troupes  queNicanor   y^ifla:,. Sjr. 
commandoit  pour  Antigone  fe  rendirent  à  lui  ,  &  avec  ces 
mêmes   troupes,   &  d'autres  qui  le  joignirent,  il  enleva  la 
Suziane  &  la   Médie   à  Antigone,    &   rentra  à  Babylone, 
dont   les    portes  lui   fiuent  ouvertes  avec  des  acclamations 
générales.  Celte  rentrée  de  Séleucus  dans  (on  gouvernement 
de  Babylone,  e(t  devenue  une  époque  célèbre  dans  l'HilIoire, 
&   c'ell  à  cette  époque,   qui    a  été  fi   long  temps  en  ulage 
dans  la  Phénicie  ,  comme  dans  tout  fOricnt,  (pie  commence 
l'ère  que  l'on  trouve  dans  les  monumens  &  fur  les  médailles 
des   villes   &    des  Princes  ;    les  Grecs  l'ont  nommée    r/cs 
SêlcucUes  ,   parce   que  c'efi   à   ce    retour   de  Séleucus,  que 
comniença  l'empire  de  ce   Prince  &.  de  fes  Succcficur*  en 

C  ij 


20  MÉMOIRES 

Aile.  Les  Juifs  qui  l'ont  aufTi  employée ,  i'ont  appelée  \cre 
dei  Contrats,  parce  que,  iorkju'ils  loml.èreiil  fous  la  domi- 
natioii  des  Rois  Syio-macédoniens ,  ils  furent  obligés  de  s'en 
fervir  dans  toutes  les  dates  de  leurs  contiats  &  des  autres 
a(5les  civils.  Les  Auteurs  des  livi'es  des  Machabées  i'ont  nom- 
mée \crc  (lu  royaume  des  Grecs  ;  8c  chez  les  Arabes  elle  porte 
ie  nom  cie  Jarik  dlnijl  Karnaini ,  c'eft-à-dire,  ï ère  de  l'homme 
ou  de  l'animal  à  deux  cornes  ;  &:  ces  peuples  par  à'iiu'll  Karnaim 
Alvli'h,  Dj<n.  entendent  Alexandre  -  le-Grand  ,    parce  que  ce  Conquérant 

^"''  '''  avoii  fubjugué  l'Orient  &.  l'Occident,  qu'ils  appellent /fi  ^-.«,v 

cornes  du  monde:  d'autres  veulent  que  ce  Prince  ait  été  ainfi 
nommé,  parce  que  fur  [es  monnoies  il  fe  faifoit  repréiênter 
avec  deux  cornes,  par  une  fuite  peut-être  de  la  folie  qu'il 
avoit  eue  de  vouloir  pa(îèr  pour  le  fils  de  Jupiter  Ammon  , 
que  l'on  peignoit  ordinairement  avec  deux  cornes  de  bélier; 
mais  cette  ère  n'ayant  aucun  rapport  à  Alexandre  ,  &  ne 
commençant  que  douze  ans  après  fa  mort,  il  n'efl;  point  à 
préfumer  que  ce  foit  ce  Prince  que  l'on  ait  voulu  défigner 
par  ce  furnom  de  ai hu' Il  Karnaim ,  ou  ^«/  a  deux  cornes;  ii 
eft  plus  vraifemblable  que  l'on  a  eu  en  vue  Séleucus  Nicator 
avec  le  règne  de  qui  elle  commence.  Ce  Prince  eft  cjuel- 
quefois  repréfenté  fur  Ces  médailles  avec  deux  cornes  de 
taureau,  ce  qui  pourvoit  avoir  été  occafionné  par  ce  qu'Appien 
^P]m», Sjfr.  rapporte  de  lui,   qu'il  étoit  fi  fort,  que  prenant  nn  taureau 

?''■'"'  par  les  deux  cornes,  il   l'arrêtoit.    Les   Arabes   ont  encore 

appelé  cette  même  ère  tarik  Roumi ,  c'eft-à-dire,  Xère  Grecqus, 
Cette  ère,  ainfi  que  l'ont  prouvé  le  Cardinal  Noris  &  plu- 
fieurs  autres  Savans,  commença  avec  l'automne  de  l'an  3  12 
avant  Jéfus-Chrift.  L'auteur  du  fécond  Livre  des  Machabées 
i'a  comptée  de  la  néoménie  de  Tifi  i ,  c'cfl-à-dire ,  de  la  même 
fiifon  de  cette  même  année;  mais  celui  qui  a  écrit  le  premier 
Livrel'a  anticipée  defix  mois,  en  la  commençant  à  la  néoménie 
de  Nifm ,  ou  au  printemps  de  cette  année  312,  ce  qu'il  efl 
important  d'obferver  pour  concilier  les  récits  de  ces  deux 
Hiiloriens.  Les  Chaldéens  font  les  fêuls  qui  en  aient  mis  le 
commencement  au  printemps  de  l'année  fuivaiite  311  avaiaî 


DE     LITTÉRATURE.  21 

Jcfiis-Chrift,  c'eft-à-dire  ,  fix  mois  plus  tard  que  tous  les 
autres  Peuples  qui  ont  fait  ufage  de  cette  ère.  L'auteur  de 
k  chronique  d'ÉdelTe  ,  publiée  par  Affemani  ,  a  fuivi  cet 
ufage  des  Chaldtens  :  ces  Peuples  n'ont  apparemment  voulu 
compter  que  du  temps  que  Séleucus  fut  bien  établi  à  Ba- 
bylone  par  la  retraite  de  Démétrius  fils  d'Antigone  ,  qui 
n'arriva  efFeélivement  qu'au  printemps  de  l'an  311- 

La  Phénicie  ne  demeura  pas  long- temps  fous  la  puifîànce 
de  Ptolcme'e;  ce  Prince  fut  obligé  de  l'évacuer  prefqu'auHitôt 
après  s'en  être  emparé.  Cillus  un  de  fes  Généraux  qu'il  avoit 
envoyé  dans  la  haute  Syrie  pour  en  chalTer  Démétrius,  fut 
vaincu;  &  le  jeune  Prince  ayant  été  joint,  après  la  vidoire 
qu'il  venoit  de  remporter,  par  Antigone  fon  père,  Ptolémée 
qui  jie  jugea  point  à  propos  de  les  attendre,  reprit  le  chemin 
de  IF.gypte,  &  en  y  retournant,  il  démolit  les  tortiflcalions 
dAcé ,  .de  Joppé  éc  de  Gaza ,  emporta  prefque  toutes  les 
richcffes  du  pays,  &  fê  jfît  fuivre  par  un  grand  nombre  d  ha- 
Litans  qu'il  établit  à  Alexandrie,  &  à  qui  il  donna  différens 
privilèges  pour  les  y  fixer.  Par  celte  retraite,  la  Phénicie 
retomba  encore  au  pouvoir  d'Antigone  qui  la  garda  julqu'à 
l'an  301  avant  J.  C.  Cette  année,  Ptolémée  y  revint  avec 
une  puilîànte  armée;  il  s'en  rendit  maître  fans  peine,  & 
n'éprouva  d'oppofition  que  de  la  part  des  Sidoniens  &  dts 
Tyriens,  chez  lefquels  Antigone  avoit  mis  de  fortes  garnifons. 
11  entreprit  le  ficge  de  Sidon,  &  dès  qu'il  l'eut  commencé,  il 
reçut  la  nouvelle  quAntigone  &  fon  fils  venoient  de  rem- 
porter une  grande  vicloire  fur  Lyfimaque  &  Séleucus,  &. 
qu'ils  marchoitnt  en  force  pour  lui  faire  lever  le  (lége  :  cette 
nouvelle  qui  étoit  fauffe  ,  trompa  Ptolémée  qui  retourna 
aulfiiôl  en  Egypte,  après  avoir  fait  une  tiève  de  quatre 
mois  avec  les  Sidoniens.  Lorfcju'il  y  fiit ,  il  y  apprit  une 
nouvelle  plus  certaine  cju'Antigone  &  Démétrius  avoient 
ctc  totalement  tlélaits  auprès  de  la  ville  d'iplus  en  Phrvgie, 
&  ([ue  le  premier  âgé  tie  plus  de  quatre-vingts  ans  avoit  été 
tué  dans  le  combat  ,  l'an   301. 

Après  iii  mort ,  les  Princes  qui  s'étoîçnt  ligués  contre  lui, 


22  MÉMOIRES 

procédèrent  à  un  nouveau  partage  clans  lequel  ifs  comprirent 

DIod.xx,    lès  États.  Ftolcmce  furnonimé  ciepuis  Soter ,  eut  l'Égyinc,  la 

F-79'"  ,  .     Lvhie.  l'Arabie  &  la  Cclcfyrie  qui  comprenoit  la  Pa'edine 

Danttr.  &  la   Plicnicie  ;   la  Maccdome  6c  la  Grèce   échurent  a  Lal- 

Appiaiu  Sjr,  ç^y^f\^^  .^  Qj-,  donna  la  Thrace ,  la  Bilhynie  &  quelques  autres 

'  Poyh.v,      provinces  au-delà   de    l'Hellefpont  ic   du   Bolphore  à   L)  (î- 

P'-f/^'  niaque  ;    Scleucus  eut  tout  le  relie.  Julqu'à  ce  qu'Aniigone 

eut  commencé  de  mettre  à  exécution  {es  projets  ambitieux, 

ces  anciens  Offioiers  d'Alexandre  s'étoient  contentés  du  titre 

de  Satrapes  ou  Gouverneurs  des  Provinces  qui  leur  étoient 

échues ,  fous  l'autorité  «Se  dans  la  dépendance  d'Aridée  Se  de 

fon  tuteur  ;    mais  Antigone  ayant  pris   le  titre  de  Roi  dès 

l'an    306    avant  l'ère  vulgaire  ,   les  autres   fe  l'étoient  aufîi 

donné  à  eux-mêmes  de  leur  propre  autorité. 

Mal«ré  ce  partage,   Démétrius   fils   d'Antigone  poiïedoit 

encore  l'île  de  Chypre  &  les  deux  villes  de  Tyr  &.  de  Sidoii 

en  Phénicie.  L'an  25)8,  trois  ans  après  le  partage,  Séleucus 

les  lui  demanda  ;   mais  Démétrius  refufà  de  les  lui  donner. 

Pluiarch.  in    Ptoiéméc  fe  rendit  maître  de  tout  :  ayant  pris  l'île  de  Chypre 

Dimeir.  ^^^  2^6,  Tyr  &  Sidon  tombèrent  ilicilement  entre  Tes  mains, 

&  par  la  réduction  de  ces  deux  Places,  il  devint  encore 

maître   de    toute    la   Phénicie  ,    qu'il  garda  jufqu'à  fa   mort 

arrivée  l'an  285  avant  l'ère  vulgaire,  &  dont  fes  fucceireurs 

jouirent  pailibiement  jufqu'à  Ptolémée  Philopator,  qui  monta 

fur  le  trône  d'Egypte  l'an  22  i. 

Antiochus  furnommé  le  Grand,  qui  devint  roi  de  Syrie  par 
la  mort  de  Séleucus  Ceraunus  fon  frère,  en  222  ,  entreprit 
d'enlever  cette  province  au  roi  d'Egypte.  Il  fut  aidé  dans 
ce  projet  par  Théodote  fÉtolien  ,  Gouverneur  de  la  Cé- 
léfyrie  :  cet  Officier,  mécontent  de  Ptolémée  Philopator, 
s'ctoit  affiné  des  villes  de  Ptolémaïs  &  de  Tyr,  &  avoit 
invité  Antiochus  de  venir  dans  fa  province.  Le  roi  de 
Folyl.v.  Syrie  s'avança  en  diligence  jufqu'à  Gerra  dans  le  voifinage 
t'-fo;'  d'un  lac  auprès  du  Liban.  liapprit  en  cet  endroit  que  Théodote 

ctoit  affiégé  dans  Ptolémaïs  par  Nicolas  l'Étolien,  Général  de 
Ptolémée  ;  lailîànt  une  partie  de  fon  armée ,  avec  ordre  à  fes 


DE     LITTÉRATURE.  23 

Généraux  de  faire  le  fiége  du  château  de  Brochos  qui  dé- 
fendoit  le  pafïï'.ge  du  lac ,  il  le  mit  à  la  tète  du  refte  pour 
aller  dégager  Théodote.  Nicolas  l'Etolien,  informé  de  (à 
marche,  avoit  levé  le  fiége  de  Ptolémaïs,  &  avoit  envoyé 
Lagoras  de  Crète  &:  Dorymène  d'Etolie,  fe  fiifir  des  gorges 
des  montagnes  auprès  de  Beryte ,  &  en  difpiiter  le  palfacre 
à  Antiochuï.  Ce  Prince  marcha  contre  eux  ,  les  mit  en  fuite  , 
&  campa  lui-même  dans  ces  gorges  :  avec  le  refte  de  fon 
armée  qu'il  fît  venir,  il  entra  fuis  aiicune  peine  en  Phénicie, 
où  Théodote  lui  remit,  fuivant  fa  promeffe,  T)r  &  Ptolémaïs. 
Il  trouva  dans  ces  deux  places  toutes  les  proviflons  que  Pto- 
lémée  y  avoit  fiites  pour  les  troupes ,  &  quarante  vaifîèaux 
bien  é(|uipés,  dont  le  moindre  avoit  quatre  rangs  de  rames. 
Anticjchus  donna  le  commandement  de  ces  vailfeaux  à 
Diognète ,  à  qui  il  ordonna  d'aller  devant  Peluze  ,  011  il 
comptoit  de  fe  rendre  lui-même  par  terre;  mais  ayant  appris 
que  c'éloit  la  faifon  du  débordement  du  Nil,  &  que  les 
troupes  de  IT.gypte  étoient  alîemblées  auprès  de  cette  ville, 
il  changea  d'avis,  &C  fe  promenant  avec  fon  armée,  il  fe 
rendit  maître  de  toutes  les  places  :  celles  qui  n'étoient  point 
afîèz  fortiliées  fe  rendirent  ;  mais  celles  qui  étoient  plus 
fortes,  foulinrent  des  lièges  qui  lui  coûtèrent  beaucoup  de 
temps  :  la  dernière  qu'il  alfiégea  fut  Dora  ,  ville  maritime 
dans  le  voifinage  du  Carmel  ;  mais  avec  quelque  vigueur 
qu'il  poufîat  ce  fiége,  la  place  étoit  fi  forte  par  fa  fltuatioji , 
&.  fut  fi  fouvcnt  ravitaillée  par  Nicolas  l'Etolien,  qu'il  ne 
put  la  prendre.  L'hiver  approchant  ,  il  fut  obligé  il'écouter 
ies  propofitions  qui  lui  furent  faites  tie  la  part  de  Ptolémée, 
Si  il  accepta  une  trêve  de  quatre  mois  pour  travailler  à -drellcr 
des  articles  de  paix;  après  quoi,  donnant  à  Théodote  le 
gouvernement  île  fes  conquêtes  en  Phénicie,  il  retourna  à 
Séleucie  fur  l'Oronte,  &  mit  fes  troupes  en  c]uartier  d'hiver. 

Les  conférences  fe  tinrent  comme  il  avoit  été  convenu. 
Les  Plénipotentiaires  il'Antiochus  prétendirent  que  les  pro- 
vnues  dans  leli|uclle.s  Antiorhus  étoit  entré  les  armes  à  la 
main  ,    lui  appartenaient  &.  lailoient  partie  du  royaume  de 


24  MÉMOIRES 

Syrie;  qu'elles  avoient  été  conquifes  pur  Antîgone  &  enfuîte 
par  SéleiicLis  Nicator;  que  lorlque  Ptolémée  Soler  avoil  fait 
la  guerre  à  Anligone,  fon  deireia  n'avoit  point  été  d'éteiuire 
fà  domination,  mais  de  fêcourir  Séieucus  fon  allié,  qui 
réclamoit  ia  fouveraincté  de  ces  provinces  ;  enfin,  que  lors 
du  partage  fait  en  301,  après  la  mort  d'Antigoiie,  entre 
Séieucus,  Cafiîinder  ,  Lyfimaque  &.  Ptolémée,  il  avoit  été 
unanimement  convenu  cjue  Séieucus  auroit  la  Syrie  entière. 
Ceux  de  Ptolémée  Philopator,  après  avoir  exagéré  l'injullice 
d'Antiochus,  qui  avoit  profité  de  la  trahifon  de  Théodote 
l'Étolien,  &.  lui  avoir  reproché  d'être  entré  contre  la  ioi  du 
partage  dans  ces  provinces,  foutinrent  que  Ptolémée  Soter 
ne  s'étoit  ligué  avec  Séieucus  contre  Antigone,  qu'à  condition 
que  Séieucus  auroit  toute  l'Alie,  &  que  la  Céléfyrie  Se  la 
Phénicie  appartiendroientà  Séieucus,  qui ,  en  conféquence  du 
traité  fait  entre  eux,  en  avoit  toujours  joui  paifiblement,  &• 
les  avoit  tranfmis  à  fes  fuccefleurs.  Les  uns  &  les  autres  ne 
purent  s'accorder  lur  rien ,  &  le  temps  de  ia  trêve  ayant  été 
ainfi  employé  en  pourparlers  inutiles,  la  guerre  recommença. 
Antiochus  fe  remit  en  campagne  au  printemps  de  l'an  2  i  8, 
réfolu  d'attaquer  fon  ennemi  par  terre  &  par  mer,  &  de 
réduire  à  fon  obéilîànce  ce  qu'il  n'avoit  encore  pu  foumettre. 
Ptolémée ,  pendant  la  trêve ,  s'étoit  préparé  à  la  défenfe  ;  il 
indiqua  le  rendez-vous  de  ks  troupes  à  Gaza,  &  en  donna 
Po!yi.v,  le  commandement  à  Nicolas  l'Etolien.  Périgènes,  Amiral  de 
ù.  flotte  compolee  de  trente  vailfeaux  armés  en  guerre  &  de 
plus  de  quatre  cents  de  charge,  eut  ordre  d'agir  de  concert 
avec  lui ,  &.  de  le  féconder  en  tout.  Nicolas  fe  mit  à  la  tète 
des  troupes  de  terre,  lorfqu'elles  furent  raflèmblées  :  il  fit 
occuper  par  une  partie  de  fon  armée  les  gorges  des  mon- 
tao"nes  dans  ie  voifinage  de  Platanos  ;  &  avec  l'autre,  il  fe 
porta  auprès  de  Porphyrion  pour  empêcher  Antiochus  d'en- 
trer en  Phénicie  par  cet  endroit  :  la  flotte  Égyptienne  étoit  à 
l'ancre  auprès  de  lui.  Antiochus  de  fon  côié  vint  à  Maràthos; 
il  y  reçut  une  députation  des  Aradiens  qui  lui  proposèrent  de 
faire  alliance  avec  lui  ;  il  accepta  leur  propofition,  &  termina 


p.fii. 


DE     LITTÉRATURE.  25 

un  diflvrend  entre  ies  Iiifiilaires  &  ceux  du  Continent.  Fiant 
entre  de-là  en  Syrie  par  le  promontoire  Thcouproropon,  il 
vint  à  Béryte,  &  en  padànt  il  s'empara  de  Bolrys ,  &  brûla 
Trieris  &'  Calamos.  Nicarque  &  Tîiéodote  ,  deux  de  Tes 
Généraux,  marchoient  devant  lui  avec  ordre  de  s'emparer 
des  défiles  qui  conduifoient  au  Lycus.  Antiuchus  continuant 
(il  route,  vint  camper  fur  la  rivière  de  Damour,  la  Hotte  le 
côtoyant  toujours.  En  cet  endroit,  il  rappela  Nicarque  & 
The'odote,  &  alla  avec  eux  reconnoître  les  gorges  dont 
Nicolas  s'étoit  faifi  :  après  les  avoir  examinées,  il  revint  à 
fon  camp.  Le  lendemain  il  laiflii  tous  k-s  loldats  pciamment 
armés  fous  la  conduite  de  Nicarque  ;  &  s'clant  mis  à  la  télé 
des  autres,  il  marcha  pour  exécuter  les  projets  qu'il  avoit 
formés.  L'efpace  entre  le  mont  Liban  &:  la  mer,  extrêmement 
ferré  Se  en  pente,  ne  laillè  qu'un  chemin  difficilement  prati- 
cable, Se  Nicolas  y  avoit  placé  en  différens  endroits  quelques 
corps  de  troupes,  Se  en  d'autres  il  avoit  fait  conftruire  des 
forts.  Antiochus  partagea  fon  armée  en  trois  corps;  le  pre- 
mier, commandé  parThéodote ,  eut  ordre  d'aller  attaquer 
l'ennemi  qui  étoit  aux  pieds  du  Liban  :  il  ordonna  au  fécond, 
commandé  par  Menedeme,  de  tenter  le  palfage  par  le  milieu 
de  la  colline  ;  5c  le  troifième  dont  il  avoit  donné  la  conduite 
.n  Diodes  ,  étoit  dediné  à  agir  fur  le  bord  de  la  mer.  Le 
Prince,  avec  la  cohorte  de  fes  Gardes,  marchoit  au  milieu 
pour  obferver  ce  qui  fe  palferoit ,  &  être  à  portée  de  donner 
du  fecours,  félon  le  befoin,  à  l'un  ou  à  l'autre  de  ces  corps. 
Les  deux  Amiraux,  celui  d'Egypte  Se  celui  de  Syrie,  s'étoient 
mis  en  bataille  le  plus  près  de  la  cote  qu'ils  avoient  pu. 
Dès  que  le  fignal  fut  donné,  on  en  vint  aux  mains  fur  mer 
&  fur  terre  à  la  vue  l'un  de  l'autre.  Sur  mer,  le  combat  fut 
affez  égal  de  part  &  d'autre  :  fur  terre,  Nicolas  eut  d'abord 
l'avantage;  mais  le  corps  de  troupe^  commandé  par  Théo- 
dote,  ayant  délogé  les  Egyptiens  de  la  montagne,  attaqua 
l'ennemi  de  cet  endroit  fîipérieur,  &  obligea  Nicolas  de 
prendre  la  fuite.  Dans  cette  déroute  des  Egyptiens,  il  périt 
deux  mille  hommes,  8c  il  y  en  eut  autant  de  faits  prifonniers; 
Tome  XL.  D. 


26  MÉMOIRES 

le  refle  fc  retira  à  SiJoii,  où  Perigcnes ,  Amiral  de  la  flotte 
Egyptienne  fè  rendit  anfli.  Antiochns  les  y  Tuivit  par  mer 
Si.  par  terre,  dans  le  deffein  tlairicger  celte  ville  ;  mais  le 
grand  nombre  de  troupes  qni  s'y  troLivoient,  lui  en  faifànt 
dé/êfpérer  la  conquête,  il  n'ofa  l'attaquer  :  il  renvoya  fa  Hotte 
à  Tyr,  &  avec  les  troupes  de  terre  il  padà  dans  la  Galilée, 
&  de-l;i  dans  le  pays  de  Galaad,  où  il  prit  plufieurs  villes," 
&  revint  prendre  Ton  quartier  d'hiver  à  Ptolémaïs. 

Au  commencement  du  printemps  de  l'an  2.17,   les  deux 
Rois  fe  mirent  en  campagne.  Ptolcmée,  à  la  tcte  de  foixante- 
dix   mille    hommes   d'iiiianierie,   de  cinq  mille  chevaux  & 
de  foixante-treize  éléphans,   traverfa  les  délerts  qui  féparent 
l'Egypte   de  la  Palelline,    &  vint   camper  à  Raphia,   entre 
Rhinocorure  &  Gaza.  Anliochus  fît  auiïi  fortir  fts  troupes 
PWjyh.  V,      de  leurs  quartiers  ;  il  avoit  foixante-deux  mille  hommes  de 
^'  hVwh,  in     pi'^'-U  ^'^  mille  chevaux  8c  cent  deux  éléphans,  avec  lefquels 
Dm.  XI,        i[  vint  camper  à  dix  flades  de  l'ennemi  ,    &  peu   de  jours 
après  à  cinq    feulement.  Cette  proximité   donna   lieu  à  de 
fréquentes    aélions   entre   les  partis ,   pour   l'eau  &  pour  les 
fourrages  ,    &  à  diffcrens  combats  entre  (\ç$  particuliers  qui 
cherchoient   à   fe    diflinguer.   Théodote   l'Etolien    entreprit 
un  coup   plus  hardi  que  tous  les  autres  ;    il  entra  un  loir, 
accompagné  feulement  de  deux  perfonnes,  dans  le  camp  des 
Égyptiens,  &,   à  la  faveur  de  l'obfcurité,  il  pénétra  jurque 
dans  la  tente  de  Ptolémée  dans  le  deflèin  de  le  tuer  ;    mais 
ce  Prince  n'y  étant  point  alors  ,  il  tua  fon  premier  Médecin 
au  lieu  de  lui ,    Se  bleffii  deux  autres  pei  fonnes.  Pendant  le 
bruit  &  l'alarme  que  caufâ  cette  aélion ,    il  fè  fauva  &:  revint 
à  fon  camp.  Il  n'y  avoit  que  cinq  jours  que  les  deux  armées 
étoient  ainfi  voifines  l'une  de  l'autre,  lorfque  Ptolémée  fortit 
Polyh.v.      de   ks  retranchemens.  Antiochus  voyant   qu'il   rangeoit  Ççs 
^''^^^'  troupes  en  bataille,  fit  'auffi  fortir  les  fiennes.  On  ne   tarda 

point  à  en  venir  aux  mains  :  l'aile  gauche  de  Ptolémée  fut 
enfoncée  &:  mife  en  déroute  par  l'aile  droite  d'Antiochus, 
qui  la  commandoit  en  perfonne;  mais  pendant  que  ce  Prince 
s'acharnoit  à  la  pourfuite  des  fuyards,   Ptolémée,    qui  avoit 


DE    LITTÉRATURE.  27 

pareillement  battu  l'aile  gauche  d'Antiochus  ,  prit  en  fîanc 
le  refte  de  fou  armée  qui  le  trouvoit  entièrement  découvert, 
&  le  rompit  :  un  vieux  officier  qui  s'aperçut  à  la  poulTière 
que  ce  centre  étoit  battu,  en  donna  avis  à  Antiocluis ,  qui 
revint  fur  Tes  pas,  &  trouva  toute  fon  armée  en  déroute, 
de  manière  qu'il  ne  lui  refla  point  d'autres  reîfources  que 
celle  de  prendre  lui-même  la  fuite.  Ayant  ralfemblé  les 
débris  de  fon  armée,  il  voulut  camper  dans  la  plaine  voifine 
de  Raphia;  mais  comme  la  plupart  de  fes  foldats  s'étoient 
réfugiés  dans  cette  ville,  il  fut  obligé  d'y  entrer  lui-même: 
il  en  fortit  au  point  du  jour  pour  aller  à  Gaza,  d'où  il 
envoya  demander  à  Ptolémée  la  permilTion  d'enterrer  ks 
morts.  Antiochus  perdit  dans  cette  occafion  plus  de  dix 
mille  hommes  de  fon  infanterie,   &   plus  de  trois  cents  de  V 

fz  cavalerie,  outre  quatre  mille  prifonniers  ;  trois  de  ies 
éléphans  furent  tués  dans  le  combat,  &  deux  autres  mou- 
rurent peu  après  de  leurs  bleiïîires.  Du  côté  des  Egyptiens, 
il  y  eut  quinze  cents  hommes  d'infanterie  Se  fept  cents  de 
cavalerie  de  tués  ;  feize  de  leurs  éléphans  périrent  dans  le 
combat,  &  prefque  tous  les  autres  furent  pris.  Antiochus, 
après  avoir  lionne  la  fépultureà  (es  morts,  retourna  à  Antioche, 
d'où  il  envoya  demander  la  paix  à  Ptolémée,  qui  lui  accorda 
une  trêve  tl'un  an  :  cette  trêve  fut  lui  vie  d'un  traité  de  paix, 
par  lequel  la  Céléfyrie,  la  Palcftine  &  la  Phénicie  demeurèrent 
à  Ptolémée  Philopator,  cjui  nomma  Andromaque  gouverneur 
de  ces  provinces. 

Celte  paix  dura  jufiju'à  l'année  205  avant  Jéfus-Chrid:, 
qui  fut  la  dernière  du  règne  de  Ptolémée  Philopator.  Ce 
Prince  lailTa  pour  fucceffeur  un  jfils  âgé  de  cinq  ans  :  la 
minorité  de  celui-ci  donna  occafion  à  Antiochus  de  rompre 
la  paix  qu'il  avoit  faite.  Ce  Prince  fe  ligua  en  203  avec 
Philippe,  roi  de  Macédoine,  &i  partagea  avec  lui  les  États 
tin  Roi  mineur  ,  comme  s'il  en  eût  été  en  polTtlfion  ;  & 
dans  ce  partage  il  fe  réferva  la  Céléfyrie  ,  la  Palelline  (Se  la 
Phénicie  :.  il  entra  au(fi-tût  à  main  armée  dans  ces  pro-  rcfyh.ttr, 
vinces,   &:  s'en  rendit  maître  en  allez  peu  de  temps.  Les  J; '-^^; '^*'' 

D  ij  ■'"Jl'o-  XXX, 


i8  MÉMOIRES 

tuteurs  du  jeune  Roi  recoururent  à  la  prole^lion  des  Romains, 
à  qui  ils  offrirent  la  tutelle  6c  la  régence  de  l'Egypte.  Le 
Scnat  accepta  volontiers  ces  propofrtions ,  &i  envoya  des 
Ambafîàdeurs  à  Philippe  &  à  Anliochus,  pour  leur  défendre 
d'inquiéter  Pioléinée ,  &  de  rien  entreprendre  contre  (es 
Liv.xxxi,  États.  M.  ^iiiilius  Lé|)idus,  l'un  de  ces  Ainbalfadeurs,  pa(îa 

»      /„/■;    XXX*  '  ^  ' 

'    ■'*  en  Egypte,    &  prit  polielHon  de  la  régence  au  nom  de  la 

République;  il  conha  la  garde  &  l'éducation  du  jeune  Prince 
hlyb.xv,     à  Àrillomène   d'Acarnanie ,    qui,    par   la   manière   dont    ii 
V'7'7'  s'étoit  conduit  dans  cette  Cour,    s'y  étoit  acquis  l'eilime  & 

la  confidération  de  tout  le  monde  :  ce  Minillre,  profitant  des 
occupations  que  donnoit  à  Antiochus  la  guerre  qu'il  avoit 
entreprife  contre  Attalus  roi  de  Pergame,  envoya,  l'an  199, 
Scopas  à  la  tête  d'un  corps  de  troupes  reprendre  la  Paleftine, 
la  Céléfyrie  &  la  Phénicie  :  ce  Général  prit  plufieurs  villes  & 
revint  triomphant  à  Alexandrie  ;  mais  ces  avantages  furent 
de  peu  de  durée. 

Antiochus  étant  revenu   dès  l'année  fuivante,    la  victoire 

fè  déclara  pour  lui  :  le  même  Scopas  qui  fut  envoyé  contre 

lui ,    fe  fit  battre  par  ce  Prince  à  Panéas ,   près  de  la  fource 

Vahf.  Exctrpt,  du  Jourdain  ;  il  perdit  la  plus  grande  partie  de  fon  armée, 

^' ^ojni/i,  Ant.  &   ^E   f;uiva  à  Sidon  avec    dix  mille  hommes  qui  avoient 

^i''9-  échappé  au  carnage.  Antiochus ,  qui  le  poiufuivoit,  l'afTiégea 

Dm.x"',        dans  cette  ville,    &  le  prefla  fi  vivement,    que   manquant 

abfoiument  de  vivres,    il  fut  obligé  de  lui  rendre  la  place, 

d'où  il  lortit  la  vie  fauve,   mais  entièrement  nu.  Antiochus 

alla  enfuite  à  Gaza,   qui  rcfufa  de  lui  ouvrir  les  portes,   de 

forte-  qu'il  fut  obligé  de  i'affiéger  en  forme  :  la  rédllance  qu'il 

éprouva  de  la  part  des  habitans  l'irrita  tellement,    qu'ayant 

enfin  pris  leur  ville,   il  l'abandonna  au  pillage  de  fes  foldats. 

La  prifc  de  cette  dernière  place  mit  Antiochus  en  poffeffioQ 

de  toute   la  Phénicie ,    &  même   de   la  Palefiine  &.   de   la 

Céléfyrie  ;   mais   il  conlentit ,    cette   même  année ,    de   les 

rendre  à  Ptoiémée  Épiphaiie,    par  le    traité  de  mariage  de 

Cléupatre  fa  fille  avec  le  roi  d'Egypte  ,    dans  lequel  il   fut 

convenu    que   Cléopâtre,   lille  d'Àutiochus,    poiteroil  cei 


DE    LITTÉRATURE.  ip 

provinces  en  dot  à  Ptolémce,  à  condition  qu'AntîocInis 
iouiroit  de  la  moitic  de  leurs  revenus  :  ce  mariacre  ne  fut 
célébré  qu'en  193  à  Raphia,  où  les  deux  Princes  fe  rendirent 
pour  cette  cérémonie. 

Deux  ans  auparavant,  en  195,  Tyr  avoit  vu  Annibal; 
ce  célèbre  Carthaginois,  dans  le  cœur  de  qui  la  paix  conclue 
entre  Rome  &  fa  patrie,  n'avoit  point  étouffé  les  fèntimens 
de  haine  dont  il  avoit  toujours  été  animé  contre  les  Romains, 
fut  foupçonné  de  correfpondances  fecrètes  avec  Antiochus, 
&  de  vouloir  l'engager  à  porter  la  guerre  en  Italie.  Le  Sénat 
envoya  des  Ambaiîàdeurs  à  Carthage  pour  s'informer  fi  ces  L!r.  xxxrir, 
(oupçons  étoient  fondés;  ils  avoient  ordre,  s'ils  trouvoient  'ff;-.'^^' 

*  Julttn,  XXXT 

quelques  preuves,  de  fommer  les  Carthaginois  de  leur  livrer    Co^n.Nep.î* 
ce   Capitaine.  Annibal  ,     qui   fe   douta    du   motif  de   cette  ^""j^l,  ^, 
ambalîade,  fortit  de  Carthage  &  gagna  la  côte,  où  il  s'em-  v  ^»' 
barqua  fur  un  vailîêau  qu'il  tenoit  toujours  prêt,  &:  fe  fîuiva 
à  Tyr:  il  y  fut  reçu  comme  dans  fa  pairie,   &:  après  s'y  être 
repofé  quelque  temps,  il  alla  à  Antioche   croyant   y    voir 
Antiochus;  ne  l'y  ayant  point  trouvé,  il  fe  rendit  à  Èphèfê, 
011  il  étoit,  &  fe  mit  fous  fâ  protection. 

Antiochus-le-Grand  mourut  l'an  187  avant  l'ère  vulgaire, 
Se  laiffa  la  couronne  de  Syrie  à  Séleucus,  lurnommé  Philo- 
pator:  ce  Prince  vécut  en  allez  bonne  intelligence,  pentlant 
quelques  années,  avec  Ptolémée  Épiphane;  mais  ce  dernier 
étant  mort  l'an  180,  pendant  les  préparatifs  qu'il  faifoit 
pour  lui  déclarer  la  guerre,  Séleucus  profita  de  la  minorité 
de  Ptolémée  Pliilométor ,  qui  avoit  fuccédé  à  Épi|)hane  [c.w 
yère,  pour  s'emparer  des  provinces  qui  avoient  été  données 
en  dot  par  Antiochus  à  Cléopâtre,  veuve  d'Épiphane  & 
Uitrice  de  Pliilométor,  Se  il  en  donna  le  gouvernement  à 
Apollonius  ;  ainll  la  Phénicie  retomba  fous  la  domination  UMach, 
des  rois  de  Syrie.  iii.-t- 

Séleucus  Phiiopator  n'occupa  le  trône  de  Svrie  que  onze 
ans;  il  mourut  cmpoifjnné  par  Hélit)dore  fon  tréforier,  qui 
Vouloit  s'emparer  de  la  couromie.  Antiochus,  Irère  du  déhuu,  Anitn.  Sjr, 
&  qui  avoit  clé  en  otage  à  Rome»  fe  truuvoit  à  Aûiina'''  h,/,, 


6, 

tron,  m 
Vu».  Xi, 


PoJylh  Lfg. 
LXXXll. 


U.  Leg. 
LXXVlll, 
p.    p  0  2, 


Il  Mach. 

IV,    2  1. 


30  MÉMOIRES 

ioi-rqu'il  apprit  la  nouvelle  de  la  mort  de  Scleiicus,  8c  celle 
de  i'Lifiirpatioa  d'Hcliodore;  il  s'adrefla  à  Eumciiès,  roi  de 
Pergame,  &  à  Attalus  fou  frère,  &  il  en  obtint  des  troupes 
avec  lefciiielles  il  chafîà  rufurpiteur  :  ce  Prince  irunita  fur  le 
trône  l'an  175  avant  Jclus-Chrifl:,  &  fut  reconnu  de  tous 
pour  roi  de  Syrie.  11  fe  donna  le  furnom  d'Épiphine  ,  & 
jouit  de  la  Phénicie  &  de-s  autres  provinces  q  .e  Scleucus 
Philopator  fon  père  avoit  enlevées  à  lÉgypte,  julqu'à  la  mort 
de  CIcopàtre  fa  fœur,  mère  &  tutrice  du  jeune  Phil'.^mctor: 
cette  jeune  Prince'îè  mourut  l'an  173,  &  ceux  qui  lui 
furent  fubflitués  dans  la  tutelle  du  jeune  Poi  &  la  régence 
du  Royaume  ,  demandèrent  à  Antiochus  Épiphane  la  reiti- 
tution  de  la  Phénicie  8c  des  autres  provinces;  demande  que 
Ctéopâtre  avoit  toujours  éloignée,  Se  qui,  lorfqu'elle  tut 
faite,  devint  la  fource  d'une  guerre  opiniâtre  entre  ces  deux 
Princes. 

Quand  Ptolémée  Philométor  eut  atteint  fa  quinzième 
année,  il  fut  déclaré  majeur,  8c  couronné  folennellement. 
Cette  cérémonie ,  que  les  Grecs  d'Alexandrie  nommoient 
AV(ix\viT>i£xo!, ,  ou  fa/ulatiofi ,  parce  qu'on  lui  donnoit  pour  la 
première  fois  le  nom  de  Roi  en  le  filuant ,  eft  appelée  par 
l'auteur  du  fécond  Livre  des  Machabées ,  Ue^'ivxKioisL ,  c'eft- 
à-dire,  première  impoftion  du  nom,  ou  première  fulutation ;  elle 
étoit  accompagnée  de  grandes  fêtes,  pendant  lefqueiles  le 
nouveau  Roi  recevoit  les  complimens  des  Ambafîâdeurs  <\qs 
Rois  8c  des  Républiques,  fur  Ion  avènement  à  la  Couronne. 
Antiochus  Épiphane  y  envoya  Apollonius  ,  un  des  plus 
grands  feigneurs  de  fa  Cour;  mais  outre  le  compliment  dont 
il  le  chargea,  il  lui  donna  la  commifTion  d'obferver  les  dif- 
pofitions  de  la  Cour  d'Egypte ,  par  rapport  aux  provinces 
dont  elle  lui  avoit  fait  demander  la  refUtution.  Apollonius 
lui  rapporta  que  l'on  y  faifoit  des  préparatifs  de  guerre  :  ne 
doutant  point  que  ce  ne  fût  contre  lui ,  il  fe  difpolâ  à  la 
AéÏGwk,  8c  alla  par  mer  à  Joppé,  vifita  la  frontière  de 
i'Écrypte,  8c  fit  tout  ce  qu'il  jugea  nécelfiire  pour  prévenir 
l'attaque  de  ce  côté;  de -là  il  palfa  à  Jérufalem  8c  vint  en 


DE     LITTÉRATURE.  31 

Phénicîe,   d'où,    après  avoir  mis  ordre  à  tout,  il  retourna 
à  Antioche. 

Avant  que  de  commencer  la  guerre ,  il  crut  devoir  prévenir 
les  Romains  ;  il  envoya  Mcléagre  à  Rome  fe  plaindre  au  Sénat,     Pol)l>.  Leg. 
que  Ptolémce  avoit  violé  les  anciens  Traités  entre  i'Égypte  ^^^'-P-h-^' 
éi.  la  Syrie;  &  lorfque  la  guerre  fut  commencée  d'an  171,  il 
lit  partir  Sofiphanes  &.  Heraclides  qui ,  fe  joignant  à  Ton  pre- 
mier Ambalîadeur,  exposèrent  au  Sénat  fes  prétentions  fur  les 
provinces  qui  étoient  l'objet  de  la  guerre.  H  paroit  qu'il  ne 
fondoit  alors  [es  droits,  que  fur  la  conquête  qu'Anliochus-      IJ.  Leg. 
le -Grand  en    avoit   faite   après  la  victoire  de  Panéas.  Les  f^,  ,5'^''. 
Ambafîiideurs  que  Ptolémée  Philométor  avoit  aulfi  envoyés 
à  Rome  pour  renouveler  l'alliance  de  l'Egypte  avec  la  Répu- 
blique, lui  opposèrent  que  cette  concjuéte  étoit  injulle,  parce 
qu'Anliochus  avoit  prolité  de  la  minorité  de  Ptolémée  Epi- 
phanes  pour  lui  enlever  des  provinces  qui  lui  appartenoient. 
Le  Sénat  ne  répondit  rien  alors,  &  fe  contenta  de  promettre 
de  faire  écrire   à  Ptolémée  ce  qui   conviendroit  aux  intérêts 
de  la  République.  Antiochus  cependant  s'étoit  avancé  jufqu  à 
la  frontière  de  l'Egypte,    où  il  avoit  rencontré  l'armée  de     HUTon.  h. 
Ptolémée,   entre  Pélule  &.  le  mont  Cafius  ,    &  l'avoit   en-  Dm.xi, 
tierement   défaite.  Après  cette  victoire,    il  mit  la  fronticie 
en  état  de  rédiler  aux  tentatives  que  les  Egyptiens  pourroient 
faire  pour  rentrer  en  Phénicie;  il  retourna  enluitc  àT)r,  & 
mit  fti  troupes  en  quartier  d'hiver  dans  les  villes  voilnies. 

L'année  luivantc  Antiochus  attaqua  l'Egypte  par  mer  & 
par  terre,  gagna  unt  icconde  bataille,  prit  i'élulc  &.  pénétra  UMicLv.i, 
jufque   dans   le    coeur   de  l'Egypte,    dont    toutes   les    villes  ■'^^^^'^),^' ''^' 
vinrent    le    rendre   à    lui  ;    il  ne    trouva  de   réfifiance  qu'à  L).in.  xi. 
Alexandrie,    qu'il   affiégea   inutilement.  Pendant  c]u'il   étuit    5wT.'' '^''*''' 
devant  celle  vilie,    il  y  arriva  des  députés  de  la  République 
des  Athéens,   d'Athènes,   de  Milet  &.  de  Clazomènc ,  qui 
Ploient  envoyés  pour  traiter  de  la  paix  entre  lui  &  Ptolémée:     p^/yh,  irg. 
il    fut  encore    qntllion    ^.Ws    droits  prétendus  par  les  deux  ^■^■**'^. 
Couronnes   fur    la    Phénicie,    la   Palcfline    &:    la    Céléf\  rie. '" '/J'^v. 
Antiochus  répéta  (lue  ces  provinces  éloicnt  de  la  dépejidancc  ^'^•*'-^V' 


3  2  MÉMOIRES 

du  royaume  de  Syrie.  Ses  moyens  furent  qu'elles  avoîent 
appartenu  à  Amigoiie  fondateur  de  ce  royaume  ;  qu'après 
fa  mort,  elles  avoient  été  cédées  à  S('Ieucus  par  les  rois  Aia- 
ccdoniens,  &  qu'enfin  Antiocluis  le-Grand  Ion  père  les  avoit 
reconquifes  fur  l'Egypte  cjui  s'en  étoit  ir-judement  emparé. 
Aux  conventions  qui  avoient  été  faites  entre  Antioclius-le- 
Grand  &  Ptolémée  Épiphanes ,  par  lefjuelles  Antiochus,  en 
donnant  Cléopâtre  fa  fille  à  ce  dernier,  lui  avoit  cédé  ces 
provinces ,  il  répondit  qu'elles  étoitiit  faufles ,  &  qu'elles 
n'avoient  jamais  exifié.  Il  ne  fut  rien  terminé  dans  ces  con- 
férences qui  furent  tenues  l'an  169,  &  les  provinces  qui 
en  étoient  l'objet,  demeurèrent  au  nn  de  Syrie. 

Antiochus  ne  furvécut  que  cinq  ans  à  ces  conférences;  il 
mourut  l'an  16^  avant  l'ère  vulgaire,  &  eut  pour  fuccenèur 
Antiochus  furnommé  Eupulor  fon  fils,  âgé  de  neuf  ans.  La 
guerre  que  les  perféculions  de  fon  père  avoient  excitée  en 
Judée,  continua  fous  fon  règne.  Dès  la  première  année. 
Judas  Machabée  remporta  une  grantle  vidoire  fur  Timothée, 
l'un  de  lès  Généraux;  lui  tua  vingt  mille  cinq  cents  hommes 
11  Mach,    de  fon  infanterie,  &  fix  cents  de  fa  cavalerie.  Les  Tyriens, 

^'  '^'  les  Sidoniens  &  les  habitans  de  Ptolémaïs,  avec  tous  les  Païens 

des   environs  ,  s'afîemblèrent  pour  venger  la  mort  de  leurs 

1  AlacL  V,  parens    &    de   leurs   amis    qui   avoient    été    tués    dans   cettç 

^'  aiflion  ;  ils  firent  des  courfes  dans  la  Galilée,  &  exterminèrent 

tous  les  Juifs  qu'ils  rencontrèrent.  Simon  ,  fière  de  Judas 
Machabée,  marcha  contre  eux,  les  battit  dans  toutes  les 
occafions,  les  chaffa  du  pays,  &  les  pourfuivit  jufqu'aux 
portes  de  Ptolémaïs.  Les  Phéniciens  perdirent  environ  trois 
mille  des  leurs,  &  tous  leurs  bagages.  Les  Juifs  ne  furent 
pas  f[  heureux  dans  l'expédition  qu'ils  entreprirent  contre 
Jamnia ,  autre  ville  de  Phénicie  :  ils  y  furent  battus  par 
Gorglas  qui  y  commandoit  pour  le  roi  de  Syrie,  &  qui 
kur  tua  près  de  deux  mille  hommes;  mais  ils  furent  dédom- 
magés de  cette  perte  par  la  viéloire  qu'ils  remportèrent  fur 
Lyfias,  tuteur  du  jeune  Eupator,  à  qui  Judas  Machabée  tua 
'UMachxi,  douze  mille  hommes  ou  environ,  &:  qui  mit  en  déroute  le 

''-  refte 


DE    LITTÉRATURE.  3  3 

refle  Je  Ton  armée  qui  étcit  de  plus  Je  quatre-vingts  mille 
hommes  :  cette  vidoire  fut  fuivie  J'un  traite  Je  paix  entre 
Lyfias    &   les  Juifs ,    Jont   les  Pficniciens    Je   Joppé  occa- 
fioiinèrent  la  rupture  l'année   fuivante ,    ayant   jeté    Jans   la 
mer  Jeux  cents  Juifs  qui  Jemeuroient  Jaiis  leur  ville.  JuJas 
Machabée  qui  l'apprit,   partit  aulfi-tot  pour  tirer  venaeance      II Mach, 
de  cette  barbarie:  il  furprit  les  habitans  Je  Joppé  penJant  ^^'^  "^  ■'^^^' 
la  nuit,  fît  main-bafle  fur  tous  leurs  matelots,  &  brûla  tous 
leurs  vaiffeaux;  Je -là  il  alla  à  Jamnia,    qu'on  lui   Jit  avoir 
formé  le  même  Jeffein  que  ceux  Je  Joppé  ;   &  quoiqu'ils    ' 
ne  l'euffent  point  exécuté,  il  les  traita  Je  la  même  manière: 
il  marcha  enfuile  vers  Azot,   prit  cette  ville,    Jémolit  tous     l MmI,.  r. 
les  autels,  brûla  les  images  Jes  Dieux,  &  fit  un  granJ  butin.       ^J' 

Démétrius,    fils    Je  Séleucus  Philopator,    &:  frère   J'An- 
tiochus  Épiphane,  étoit  en  otage  à  Rome,  lorfqu'il  y  avoit 
appris   l'élévation   J'Antiochus   Eupator   fon   neveu    fur   le 
trône   Je  S)  rie  :  il  s'étoit   préfenté  au  Sénat ,    &  lui  avoit 
JemanJé   J'ctre    rétabli   fur    ce    trône    qu'il   prétenJoit    lui 
appartenir;  mais  le  Sénat  croyant  qu'il  étoit  plus  convenable 
à  (es  intérêts  Je  voir  la  Syrie  entre  les  mains  J'un  enfant, 
que  dans  celle  J'un  homme  Je  vingt-trois  ans,  c'étoit  l'acte 
de  Démétrius,   avoit  rejeté  fa  JemanJe ,    &  avoit,    par  Çon 
Jécret,  confirmé  la  couronne  à  Eupator.  Démétrius  renou-      Polyb.  Lrg. 
vêla  fa  JemanJe  l'an   162  :  ayant  encore  été  refu(c,  il  Çoïùi^^" 'P'^S7- 
fecrètement  Je  Rome  fous   prétexte   J'aller  à  la  chalîè  ,•  &.       Utm.  Ltg, 
alla  jufqu'à  0(lie,    où   il  trouva  un   vailfeau  Je  Carthage,  ^^y/^;^///' 
qui,  allant  à  Tyr  y  porter,  fuivant  la  coutume,  les  prémices    -An-  Sjr. 
des  Carthaginois,  avoit  relâché  Jans  ce  port.  Les  vaifîèaux  ^"'^'^' 
deflinés   à   cet   ufage  étant   les    meilleurs    5c  les    plus  furs , 
Démétrius  s'embarqua  fur  ce  vaillèau  6c  arriva  à  Tripoli  Je 
Phénicie.  La  perfiialion   cju'il  étoit  envi)yé  par  le  Sénat   Je 
Rome  &  qu'il  en  (eroit  foutenu  ,    le  lu  bien  recevoir,   &:  il    IMach.vir. 
s'établit   fuis    aucune    oppofilion    f ir    le    trône.    Antiochus  '/jm^/,  ^,y 
Eupator   &  Lyfias   (on    tuteur,     arrêtés    par    leurs    propres  /.  •». 
foIJals,  lui  furent  livrés  :  il  les  fit  mourir  tous  les  Jeux.  On  j^fy^*'"'"' 
iui  donna  le  nom  de  Soter,  &.  Huis  atis  après,  en  150, 
Tome  XL.  £ 


34  MÉMOIRES 

Polyh.Leg.    il  fut  rcconmi   roi  de  Syrie  par  les   Romains ,  qui  renou- 
cxx.p.^jz,  Yj;j^,.ç,^j  .jyjjc   lui  les   traites    qui  avoient  été   faits  avec  Tes 
préciéceireurs. 

La  vie  oifive  &  vokipliieure  de  ce  Prince,  lorfqu'il  fe  crut 

affermi   fur   le  trône  ,     fouleva    contre    lui    tous    fês   fujets. 

Ptoiemée  Philométor,  roi  d'Egypte,  Attalus  de  Pergame  & 

Ariarathe  deCappadoce,  également  mécontens  de  ce  Prince,. 

profitèrent  de  ce  foulèvement  général,  &    fufcitèrent  contre 

lui  un  impofleur  qu'ils  firent  paffer  pour  le  fils  d'Antiochus 

Epiphane.  C'étoit  un  jeune  homme  nommé  Bains ,  de  baffe 

extraction  ,    né  à  Rhodes  ,   à   qui  ils  firent  prendre  le  nom 

'<App.  Syr.     d'Alexandre.  Ils  l'envoyèrent  à  Rome  avec  H éracii des,    qui 

^lL'evu.ui.  avoit  été  l'un   des   favoris  d'Antiochus  Epiphane  ;  &  pour 

M. XXXV,   perfuader  plus  facilement  le  Sénat,  ils  le  firent  accompagner 

Potyb.  Les.       ^         T  I-  •      ,      •  '   -.w  .     ri        I  n   •  T 

cxxxviii.     P'ii'  l-.aodice,   qui  ctoit  véritablement  nls  de  ce  Pnnce.  Le 

I>ng.p66;ir    plus  grand  nombre  des  Sénateurs  gagnés   rendit   un    décret 

qui  reconnut  Alexandre  &  Laodice  pour  enfans  d'Antiochus 

Epiphane,  &  leur  permit  de  rentrer  dans  le  royaume  de  leur 

père.  Alexandre,   muni  de  ce  décret,   partit  de  Rome,    & 

vint  en  Phénicie  l'an  154.:   il  s'y  faifit  de  Ptolémaïs,  y  prit 

le  titre  de  Roi  ,    &  y  fut  joint  par  un  fi  grand  nombre  de 

mécontens  ,   qu'il  fut  bientôt  en  état  de  tenir  la  campagne. 

A  cette  nouvelle,  Démétrius  Soter  fortant  de  l'affoupifîement 

où  {ts  plaifirs  l'avoient  plongé ,  alTembla  des  troupes ,  marcha 

hfl.  XXXV.   contre  Alexandre  ,  &  le  vainquit  l'an  i  5  2  dans  un  premier 

Liv.  Ep,  LU,  ç.Q^]^^[  .    ,-pjiis    il    j^e    piit   profiter   de   cette    viéloire  :   ks 

propres  foldals ,  qui  ne  pouvoient  le  fouffrir ,  défertèrent  en 
ii  grand  nombre,  que  fon  ennemi  quoique  vaincu,  ne  fut 
pas  long-temps  fans  réparer  fa  perte.  Ces  défèrtions  firent 
craindre  à  Démétrius  le  fuccès  de  cette  guerre  ;  &:  pour  en 
prévenir  les  fuites,  du  moins  par  rapport  à  ies  enfans,  & 
leur  ménager  quelques  reffources  dans  le  cas  où  il  viendroit 
à  perdre  le  trône  ,  il  en  envoya  deux  ,  Démétrius  & 
Antiochus  ,  à  Cnide,  avec  une  fomme  confidérable  d'argent; 
les  recommanda  à  un  ami  qu'il  avoit  dans  cette  ville ,  &  le 
chargea  d'en  prendre  foin.  La  guerre  coatinuant  toujours. 


DE    LITTÉRATURE.  35 

les  deux  Princes  en  vinrent  enfin  à   une   bataille  qui  décida 
du   fort   de   la  Syrie  :    Démétrius    la  perdit   &    y   fut   tué.     iMud.x. 
Alexandre  Balas  devenu  par  cette  victoire,   remportée  i'^i^  "^jo/epA. Amij. 
1  s  2  avant  Jéfiis-Chrifl:,  maître  de  toute  la  Phcnicie,  comme  xm,;. 
de  tout  lempn-e   de  oyrie  ,    envoya  demander  a  rtolemee 
Phiiométor,  CIcopâtre  fa  fille  en  mariage  ;  elle  lui  fut  accordée  : 
Ptoléniée  l'amena  lui-mcme  à  Ptolémaïs,  011  les  noces  furent 
célébrées  avec  grande  magnificence. 

Alexandre  Balas  fè  croyant  alTuré  fur  le  trône  de  Syrie,  le 
^ivra,  comme  Ion  prédécelfeur ,  à  l'oidveté  &  à  la  débauche, 
&  abandonna  le  foin  de  toutes  les  affaires  à  Ammonius  foix 
favori  qui ,   par  les  cruautés  &  fur-tout   par  le  meurtre  de 
tous   ceux    de  la    famille    royale  qu'il  put  découvrir,  aliéna 
entièrement  tous  les  elprits.  Démétrius  l'aîné  (\es  enfans  de     Liv.Ep.L, 
Démétrius    Soter ,    informé    à    Cnide    de   cette    haine    <^ts 
peuples,   crut   pouvoir  en  profiter  pour  venger  la  mort  de 
ion    pcre,   &:  remonter  lui-même  fur  le   trône.   Laflhcnes , 
c'étoit  le  nom  de  celui  à  qui  fon  père  l'avoit  recommandé, 
lui  procura  quelques  compagnies  d'archers  Cretois.  11  s'em- 
barcjua,  l'an  148,  avec  ce  petit  corps  de  troupes,   &  vint 
débar(]uer  en  Cilicie  :  il  y  fut   bientôt   joint   par  \\n   a(Iez     IMdcLXr 
grand  nombre  de  mécontens,  pour  former  une  armée  cond-    ^àfepk. Amlq. 
dérable  avec  laquelle  il  fe  rendit  maître  du  pays.  Alexandre,  x"-^'- 
<jui  )ulqu  alors  ne  setoit  occupe  que  de  les  plailirs,  lortit  de 
fon  ferrail  ,   donna  le   gouvernement  d'Antioche    à    Hiérax 
&.  à  Diodote  appelé  aulfi  Tryphoii ,    6c  fe  mit  à  la  tète  de     J^f^'ck-xr, 
ce  qu'il  put  raliémbler  de  troupes;  mais  il  n'ofi  marcher  à    ji>ierk.  Antiq, 
l'ennemi,   parce   qu'Apollonius  Gouverneur  de  Phénicie  &■!'"•  ^■„  , , 

I       ,^,,',       •.-■11/  rN  -       -      •  tu-         Excerpi.  VaUf, 

de  Cciclyrie  sctoit  dcclare  pour  Ucmctrius  :  cet  Apollonius  ;>.  j'^(f. 
voulut   détacher   Jonathan,    Prince   des  Juifs,    des   intérêts 
d'Alexantlre  ;  Ik  n'ayant  pu  y  réuffir,  il  envoya  de  Jamnia, 
où    il  étoit   campé,  le  défier  de  venir  lui  donner  bataille:     '/'''i/'T' 
Jonathan  accepta  le  défi,  fortit  de  Jérulalcm  avec  dix  mille  v,2^, 
hommes, -vint  prendre  Jopné  à  fi  Vue,  &.  lui  livra  bataille.    Jd'i'''-/^''i' 

Ail        .  /-  I      -  .  Il-  -Il       I  XllliCt 

pollfinuis  lut  dclail  avec  perte  de  huit  mille  hommes,  ce 

pourfuivi  julqu'à  A/.ot  que  le  prince  des  Juifs  prit  &  brûla 

Eij 


3^  MÉMOIRES 

toute  entière  avec  fou  Temple  de  Dagoii  :  Jonathan  en  fit 
autant  aux  villes  ennemies  qui  étoient  clans  le  voiiinage. 

Balas  avoit  envoyé  demander  du  fecours  à  Plolcmce 
Philomctor  roi  d'Egypte,  Ton  beau-pè-re,  qui  vint  kii-mcme, 
en  146,  à  la  tête  d'une  armée  formidabie.  Jonathan  alla  le 
JMuLxr.  joindre  à  Joppé,  &  le  fuivit  à  Ptolémaïs.  Ptolémée  féiournant 
XI//,  8.  dans  cette  dernière  ville,  y  découvrit  une  confpiration  contre 
Liv.Epu.Lii.  ç^  perfonne  :  elle  avoit  été  formée  par  Ammonius,  favori 
d'Alexandre,  qui  s'étoit  perfuadé  que  Ptolémée  ii'étoit  entré 
en  Phénicie  avec  des  troupes  fi  confidérables  ,  que  pour  fe 
rendre  maître  de  toute  la  Syrie.  Ptolémée  s'avança  jufqu'à 
Séleucie  fur  l'Oronte,.  &  demanda  le  traître.  Du  refus  qui 
lui  fut  fait  par  Alexandre  de  lui  livrer  Ammonius,  il  conclut 
que  ce  Prince  étoit  entré  dans  la  confpiration  ;  il  lui  ôta  fa 
fille  qu'il  donna  à  Démétrius,  &  fît  avec  ce  dernier  un  traité 
par  lequel  il  s'engagea  de  le  faire  remonter  fur  le  trône 
de  fon  père  :  ce  traité  fut  fuivi  de  la  révolte  d'Antioche 
qui  ouvrit  fès  portes  à  Démétrius,  &  le  reconnut  pour  roi. 
Alexandre  Balas  revint  alors  de  Cilicie,  &  mit  tout  à  feu 
&  à  fang  dans  les  environs  d'Antioche.  Démétrius  qui  n'en 
étoit  pas  éloigné,  lui  préfenta  la  bataille;  Alexandre  fut  en- 
tièrement défait  &  obligé  de  s'enfuir  avec  cinq  cents  chevaux 
feulement  chez  un  Prince  Arabe  nommé  Z,abJiel ,  chez  qui 
il  avoit  déjà  envoyé  lès  enfans  :  ce  Prince  chez  lequel  il  fè 
croyoit  en  fôreté ,  lui  fit  trancher  la  tête  &  l'envoya  à  Ptolémée. 
Démétrius  devenu  par  cette  vidoire  roi  de  Syrie  &  maître 
de  la  Phénicie,  prit  le  furnom  de  Nicator,  c'efl-à-dire,  le 
yiélorieux. 

Ce  jeime  Prince  fe  conduifît  aufTi  mal  que  (es  prédécef^ 
feurs.  Sur  quelques  foupçons  qu'il  conçut  contre  les  foldats 
Egyptiens  dont  Ptolémée  avoit  renforcé  les  garnilons  des 
villes  de  la  Phénicie,  il  donna  aux  troupes  de  Syrie,  qui 
étoient  dans  les  mêmes  garnifons ,  des  ordres  de  les  égorger 
tous  ;  ce  qui  fut  exécuté  :  enfuite  il  fit  la  recherche  de 
ceux  qui  avoient  été  contre  fon  père  &  contre  lui ,  &  fit 
mourir  tous  ceux  qu'il  put  découvrir  :  il  calfa  de  plus  toutes 


DE     LITTÉRATURE.  37 

les  vieilles  troupes.  Se  ne  garda  que  les  Cretois  &  quelques 

corps  étrangers.  Une  conduite  li  contraire  à  les  propres  intérêts 

détachia  de  lui  les  Egyptiens,  &  aliéna  les  elprits  de  tous  les 

fujets.  Pour  prévenir  les  effets  de  leur  mécontentement ,    il 

demanda  des  troupes  à  Jonathan  Prince  des  Juifs,   qui  lui 

envoya    trois    mille    hommes.    Lorfqu'ils   furent    arrivés,    il      IMach.xi, 

voulut  défîirmer  tous  les  habitans  d'Antioche,  ce  qui  excita  ' jàj„h.  Amin, 

un  foulèvement  général.  Cent  vingt  mille  hommes  s'alfem-  xiii.p. 

blèrent  confufément,   &   l'invertirent   dans   {o\\   palais  :   les  ;.._,•  ^^T'" 

Juifs  écartèrent  cette  multitude,  brûlèrent  une  grande  partie 

de  la  ville,  &  firent  périr  par  le  fer  &  par  le  feu  près  de 

cent  mille  hommes  :  le  refte  intimitlé  demanda  la  paix;  mais 

Démétrius  en  fit  mourir  ww  grand   nombre,    confifqua  les 

biens  de  plufieurs,  &  challa  les  autres. 

Diodote  furnommé  Tryphon ,  qui  avoit  été  Gouverneur 
dAntioche  fous  Alexandre  Balas,  profita  du  mécontentement  IMach.xi. 
général  pour  fe  mettre  la  Couronne  fur  la  tète  :  il  obtint  de  ^ jàfrph.  Amiq. 
Zabdiel,  prince  Arabe,  un  fils  d'Alexandre  qui  avoit  été  ^.'"J- 
envoyé  a  la  Cour,  &  qui  le  nommoit  Antiochus  ;  il  I  amena 
en  Syrie  l'an  144-,  &  publia  \\\\  manifefte  fur  les  prétentions 
à  la  Couronne.  Une  multitude  de  mécontens,  &  entre 
autres  les  anciens  foldats  que  Démétrius  avoit  cafTés ,  vinrent 
fe  joindre  à  cet  Antiochus;  ils  marchèrent  contre  Dcmétrius, 
&  l'ayant  battu ,  ils  entrèrent  dans  Antioche ,  placèrent 
Antiochus  fur  le  trône,  &  le  furnommèrent  Thcos  ou  le 
Dieu.  Ce  nouveau  Roi,  maître  d'Antioche,  voulant  engager 
Jonathan,  prince  des  Juils,  dans  les  intérêts,  lui  confirma 
tous  les  privilèges  qui  lui  avoient  été  accordés  par  les  rois 
de  Syrie,  &.  déclara  Simon  (on  frère,  Général  de  fes  troupes, 
depuis  réchcHe  tie  Tyr  (  montagne  fituée  entre  Tyr  <Sc  Pio- 
lémaïs  )  julcju'aux  frontières  de  l'Egypte.  Ces  deux  frères 
prirent  le  parti  d'AïUiochus  :  Simon  lur-tout  à  la  tète  d'une 
belle  armée,  alla  julqu'à  Damas  (allant  reconnoîlre  fôn  autorité 
par-tout.  Démétrius,  (]ui  après  la  perte  de  la  bataille  s'éloit 
retiré  à  Séleucie  lur  1  Oronte ,  raliembla  (juclques  troupes 
<]u'il  envoya  i'aiie  une  irruption  dans  la  Galilée.  Jonailuii 


38  M  1^.  MOIRES 

marcha  contre  ces  troupes,  &  les  défit  entièrement,  pendant 
que  Simon  fon  frère  foumettoit  une  partie  de  la  Pliènicie  & 
prenoit  Joppc. 

Tryphon,  qui  n'avoit  fait  reconnoître  Antioclnis  que 
pour  régner  lui-même,  étoit  dans  le  deflèin  de  fe  défaire 
de  ce  Prince;  mais  encore  retenu  par  la  crainte  de  Jonathan, 
il  elTàya  de  tromper  ce  chef  des  Juifs,  &  il  y  réuffit.  L'ayant 
attiré  à  Ptolémaïs,  qu'il  avoit  promis  de  lui  donner,  il  le 
fît  arrêter,  &  tuer  mille  hommes  qu'il  avoit  amenés  avec  lui. 
Il  marcha  enfuite  vers  Jérufalem,  &  n'ofint  rien  entreprendre 
contre  cette  ville,  il  eut  encore  recours  à  la  foiiiberie,  6c 
fit  dire  à  Simon  qu'il  n'avoit  fait  arrêter  Jonathan  fon 
frère,  que  pour  fe  procurer  le  payement  de  cent  talens  qu'il 
devoit  au  Roi,  &  que  s'il  vouloit  lui  payer  celte  fomme, 
&  lui  envoyer  les  deux  fils  de  Jonathan  en  ôtaae  ,  il  le 
mettroit  en  liberté  :  Simon  le  crut  trop  fiicilement,  &  lui 
envoya  l'argent  &  les  deux  enfans  qu'il  demandoit  ;  mais  ce 
fourbe  ne  lui  rendit  point  Jonathan ,  au  contraire  il  le  fit 
mourir  :  dans  le  même  temps  il  donna  ordre  de  tuer  fecrè- 
tement  Antiochus,  &  lorfque  fon  ordre  fut  exécuté,  il  fit 
courir  le  bruit  qu'il  étoit  mort  de  l'opération  de  la  pierre: 
il  prit  enfuite  le  titre  de  Roi.  L'année  fuivante,  qui  fut 
l'an  143  ,  il  eut  à  combattre  en  Phénicie  contre  les  troupes 
de  Démétrius ,  commandées  par  Sarpédon  ;  la  bataille  (e  don  a 
prefque  aux  portes  de  Ptolémaïs.  Sarpédon  fut  vaincu  &  mis 
Smh.xvj,  en  iuite;  mais  la  plupart  des  foldats  de  Tryphon  qui  les 
p.  7  s  S.  avoient  pourfuivis,  en  revenant  à  Ptolémais  par  le  bord  de 

la  mer,  pérn-ent  eux-mêmes  dans  ur.e  marée  extraordinaire 
qui  furvint  tout-à-coup  &  les  engloutit.  Démétrius  n'eut  point 
le  temps  de  réparer  la  perte  qu'il  venoit  de  faire.  Les  Paithes 
iMach.xiv   s'étoient  rendus  maîtres  de  tout  le  pays  entre  l'Euphrate  & 
7.  '  l'indus.  Il  fut  obligé  de  fortir  de  Séieucie  &  de  palfer  l'Eu- 

xuT'o^"'"^'  P^i'^'^te  pour    recouvrer  ce  qu'ils  lui   avoient  enlevé;    il  les 
Oroj.v,^,    battit  en    plufieurs   rencontres  ;   mais  enfin  ayant   été  attiré 
xx'xvuV/'  «-''^"s  \-\\\ç  embufcade,  fon   armée  fut  taillée  en  pièces,   &  il 
^^'-  fut  fait  prifonnier  l'an   14.1.  Miihridate  ,    fils  de  Piiapaiius, 

Excerpt,  l'ai,  '^ 


Aihin,  VIII, 
¥•  SSS 


DE    LITTÉRATURE.  3^ 

l'envoya  en   Hircanie,   où  il   lui  fit  époufêr  Rodogune  fà 
fille. 

Clcopâtre  fa  femme  ,   fille   de   Ptolémce  Philométor  ,   (e 
renferma   dans  Séleucie  avec  fes  enfans  ;   un  grand  nombre 
de   foldats  de  Tryphon  vinrent  lui  offrir  leurs  fervices  ;  ils 
étoient  mécontens  de  cet  ufurpateur  qui ,  fe  voyant  en  polfef- 
fion  de  la  couronne  de  Syrie ,  fe  laiffoit  aller  à  fon  cara^T;ère 
naturellement  fouibe,  cruel    &   brutal.    Malgré  ce   renfort,    Jofeph. Antîq. 
Clcopâtre   ne  devint  point   alfez  puilîânte  pour  fe   foutenir  ^'aL'i^',  Syr, 
indépendamment  de  tout  autre  appui  ;  elle  craignoit  d'ailleurs  r- 
que  le   peuple   de   Séleucie  ne  fût   dilpofé  à  la  livrer  plutôt  ,/  "' '^^*- 
que  de  foutenir  \\\\  liége  :  elle   prit  donc  le  parti  d'envo^•er 
propofer  la  Couronne  &.  fa  Perfonne  à  Antiochus  frère  de 
Démétrius ,  qui   avoit  été   élevé  avec   lui   à  Cnide,  &:  qui 
étoit  le  plus  proche  héritier  de  la  Couronne.  Ce  Prince  qui 
étoit   à  Rhodes ,  accepta  fes    offres ,   leva  quelques   troupes 
dans  la  Grèce,  dans  lAlie  mineure  &  dans  les  llles ,  &  vint 
en  Syrie  au  commencement  de  l'an  i  3  9.  Après  avoir  époufe 
Clcopâtre,  il  joignit  {fti  troupes   à  celles  que  cette  Princefîè 
avoit  déjà,   &  marcha  contre  Tryphon,  en  Phénicie.  Une     M.xv.téi 
grande  partie  des  foldals  de  cet  ufurpateur  vint  grolfir  l'armée   J'^^''''''  ■^""'1' 
d  Anliochus  qui ,  par-lâ ,  fe  trouva  de  cent  vingt  mille  hommes     Affian,  J/r, 
de  pied  Se  de  huit  mille  chevaux.  Tryphon  n'étant  plus  en 
état  de  lui  faire   tcte,  s'enferma  dans  Dora,  où  Antiochus 
i'affiégea  par  mer  8c  par  terre;  il  trouva  néanmoins  le  moven 
de  fe  fuivcr  jur  mer  à  Orthofie ,  &  de-lâ  il  alla  à  Apamée, 
où  il  fut  pris  &  mis  à  mort.  Antiochus  fut  ainfi  établi  fur  le 
trône  de  Démétrius  Sotcr  fon  père  ,    &  devint  maître  de  la 
Phénicie  ;  on   lui   donna  le  furnom  de  Sidètcs  ou  Ch,ijfcur , 
parce  qu'il  aimoit  la  chafîe  avec  palfion. 

Simon,  prince  des  Juifs,  avoit  envoyé  à  ce  Prince  en 
Phénicie ,  lorfqu'il  faifoit  le  fiége  de  Dora ,  deux  mille 
hommes  d'élile,  de  l'argent  &.  des  machines;  mais  ce  fervice 
n'empèclia  point  Anliochus  de  le  faire  fommer  de  lui  rendre 
Joppé  ,  &  (picKjucs  autres  villes  (]u'il  prétendoit  appartenir  au 
royaume  de  Syrie,  ou  de  lui  payer  cinq  cents  lalçns.  Simon 


"46  MÉMOIRES 

lui  fit  ofïiir  cent  talens  pour  Joppc  &:  Gazaia,  en  Jcclarané 

qu'il  prétendoit  garder  les  autres  places  comme  i'Iicrilage  <Je 

lAJach.xiv  fès  pères.  Antiochus,    irrite  de  ce  refus,  envoya  contre  lui 

'^ ^^'  un  de  {es  Généraux  nommé  Cendcbce,  qui  alla  du  côte  de 

Jamnia  &  de  Joppé,  &  fit  fortifier  Cédron ,  où  il  mit  une 
forte  garnifon ,  qui  fit  des  courfes  fréquentes  dans  la  Judée. 
Simon,  pour  arrêter  les  dégâts  &  le  pillage,  mit  fes  deux 
fils.  Judas  &.  Jean,  à  la  tcte  d'une  armée  de  vingt  mille 
hommes  :  cts  deux  frères  battirent  Cendébée,  lui  tuèrent 
deux  mille  hommes  &  pourfuivirent  le  refte  jufqu'à  Azot; 
ils  emportèrent  cette  ville  &  tous  les  autres  forts  de  l'ennemi , 
&  y  mirent  le  feu. 

Antiochus  SLdètes,    dans  le  cours  des  années  fuivantes» 

reprit  toutes  les  villes  qui  avoient   fecoué  le  joug  pendant 

les    troubles   dont  la   mort    de    Démétrius   Soter   avoit   été 

fuivie ,    &  il  avoit  remis  toute  la  Syrie   dans  le  ,même  état 

jofeph.  Antiq.  OU  elle  étoit  avant  ces  troubles  ;   mais  il  ne  jouit  pas  long- 

^"s'irabf''xvi,  temps  du  fruit  de  fes  travaux  :  étant  allé  faire  la  guerre 
contre  les  Parthes,  &  y  ayant  gagné  trois  batailles  l'an  130 
avant  l'ère  Chrétienne ,  il  y  fut  enfin  tué.  Phraate ,  pour 
faire  diverfion ,  avoit  relâché  Démétrius  Nicator  fon  pri- 
fonnier ,  &  l'avoit  renvoyé  en  Syrie.  La  mort  d'Antiochus 
Sidètes  le  fit  remonter  fur  le  trône. 

Deux  ans  après  fon  rétabli flement ,  il  reçut  ordre  du 
Sénat  de  Rome,  de  rendre  aux  Juifs,  exemptes  de  tout 
hommage ,  tribut  ou  fervices ,  Joppé  &  quelques  autres 
places  que  Sidètes  avoit  rendu  tributaires ,   &  il   fut  obligé 

Jofeph.  Antij.  d'exécuter    cet   ordre.  Sollicité    par  Cléopâtre  ,    veuve    de 

XIV.  1^,  ptolémée  Philométor,  roi  d'Egypte,  &  mère  de  Cléopâtre 
fa  femme ,  de  venir  à  fon  fecours  contre  Ptolémée  Phyfcou 
frère  de  fon  mari ,  que  ks  cruautés  avoient  fait  chaflèr  de 
l'Egypte ,  il  alla  mettre  le  fiége  devant  Pëlufe  ;  mais  à  peine 
fut -il  devant  cette  place,  que  plufieurs  villes  de  Syrie  fe 
révoltèrent,  &  qu'il  fut  obligé  de  renoncer  à  ce  fiége  pour 
venir  réduire  fes  propres  fujets.  Ptolémée  Phyfcon  ,  qui 
étoit  remonté  fur  ie  trône  d'Egypte ,  indigné  de  l'invafioii 

quQ 


DE    LITTÉRATURE.  41' 

que   Nicator  avoit   voulu  faire  dans   fes  Etats,    lui  fufcita, 

i'an  126,  un  impofteiu-  qu'il  fit  palTer  pour  le  fils  d'Alexandre 

Balas  :   cet  impofieur  ctoit  le  fils  d'un  fiipier  d'Alexandrie,  ^^"Ar^- ^ntij. 

&  fe  nommoit  Aiexandre  Zebina;  Ptolc'mée  lui  fournit  des  jujixxxix. 

troupes  avec  lefquelles  il  entra  en  Syrie  :  la  haine  des  Syriens    -^/f  ^^^"• 

1  r         c  \  \        '  •  'i  rorj'njr.  inOr, 

contre   Dcmétrius  Nicator   rut  ravorable   a   cet  impolteur  ;     Euf4.,>.<(,. 

Se  dès  qu'il  parut,    tout  le  monde,   fans  autre  examen,   fe    ^"'•^P"-^^- 

tiéclara  pour   lui  :  il  fallut  néanmoins  qu'il  en    vînt  à  une 

bataille  contre  les  troupes  qui    ctoient  demeurées  fidèles   à 

Dcmétrius  Nicator  ;  elle  fe  donna  auprès  de  Damas,   dans 

la   Célefyrie  ;   Démétrius   fut   battu    &    entièrement  défait, 

obliaé  de  fe  réfugier  en  Phénicie  à  Ptolémaïs ,  où  il  croyoit 

trouver  un  afile  fur,  &  même  fe  mettre  en  état  de  réparer 

là  perte.  Cléopâtre  la  femme,   qui  étoit  revenue  à  lui  après 

la   mort  dAntiocIuis    Sidètes   fon   fécond    mari,    tenoit    fg. 

Cour  dans  cette  ville;   mais  au  lieu  de  l'y  recevoir,  elle  lui 

fit  fermer  les  portes,   de  forte  qu'il  fut  contraint  de  s'enfuir 

à  Tyr,  où  il  fut  afïïiffiné.  Après  fa  mort,  Cléopâtre  conferva 

une.  partie^  du   royaume   de  Syrie,    &    Alexandre    Zébina 

l'impodeur  eut  le  refte. 

Démétrius  néanmoins  avoit  un  fils  âgé  de  vingt  ans  ou. 
environ,  nommé  Séleucus  :  la  couronne  de  Syrie  lui  appar- 
tcnoit;  mais  Cléopâtre  le  facrifia  à  fi  paiTion  de  régner,  & 
à  la  crainte  c[u'(.-lle  avoit  (ju'il  ne  vengeât  un  jour  lur  elle 
la  mort  de  fon  père  :  cette  femme  ambitieufe  &  dénaturée 
le  tua  de  là  propre  main  l'an  124.  Elle  lit  enfuite  venir 
d'Athènes  un  autre  fils  qu'elle  y  avoit  envoyé  pour  le  faire 
élever,  &  qui  ctoit  frère  de  Séleucus.  Aulli-lôt  après  fou 
arrivée  elle  le  fit  proclamer  Roi,  comptant  régner  elle-même  M^'h.  Ànrp 
lôus  fon  nom:  ce  Prince  qui  fe  nommoit  Antiochus,  &:  qui  '^' 
ctoit  fort  jeune,  lui  abandonna  en  efTet  toute  lautorité 
pendant  (]uel(|ue  temps.  On  donne  communément  à  ce 
Prince  le  lurnom  de  Crypus ,  parce  qu'il  avoit  le  nez  a(|uilin  : 
Josèphe  le  nomme  Philométor  ;  mais  fur  (ts  médailles  il 
porte  le  titre  d'Fpipbane. 

Ptoléniéc  Phyfcon  ,   qui  avoit  placé  fur  le  trône  de  Syrie 
Tome  XL,  F 


\j/i. 


42  MÉMOIRES 

.hft.xxxtx.  Alexainîre  Zcbina,   exigea  de  lui  un  lioinma;;re  qu'il  refufa. 

Excrr/it.  Val.  Ptolciiice  iclolut  alors  de  le  détrôner:  il  traita  dans  cette  vue 
^'■'■^  '  avec  CIc'opâtre  (a.  fœur,  mère  d'Antiochus  Grypus  ;  il  donna 

à  celui -ci  Tryphène  fa  fille  en  mariage,  &  lui  envoya  une 
armée,  avec  laquelle  Grypus  attaqua  Zéhina,  le  battit  8c  le 
ml-t  en  fuite  :  cet  impofteur  fe  réfugia  à  Antioche  ,  où,  pour 
avoir  de  quoi  fournir  aux  frais  de  la  guerre,  il  pilla  le  temple 
de  Jupiter.  Les  Aniiochiens,  foulevés  contre  lui ,  le  chafsèrent, 
&  il  fut  obligé  d'errer  çù  &  là  pendant  quelque  temps  à  la 
campagne;  enfin  il  fut  pris  &  mis  à  mort  l'an  i  22.  Grypus , 
débarralîé  de  ce  concurrent,  voulut  régner  par  lui-même; 
mais  Cléopâtre  fa  mère,  dont  l'ambition  n'étoit  point  fâtif- 
faite  fi  elle  n'étoit  maîtreffe  abfolue,  fit  venir  un  autre  fils 
qu'elle  avoit   eu    d'Antiochus  Sidètes ,    pour  lui   donner  la 

'jofeph. Aimq.  Couronne  &  régner  fous  fon  nom;  elle  tenta  mtme  de  faire 
^'L''  '/%       périr    Grvpus   par  le   poifon  :    un   jour   qu'il   revenoit   fort 

PorpLCrac.   r  rr,    \      \j  •  >•!  •     r-  ni-         /r 

Eujei'.i<.6i.  échauffe  de  1  exercice  qu  il  avoit  tait  ,  elle  lui  prclenta  une 
■^'f''^  j','^'  coupe  qu'elle  avoit  préparée  ;  Grypus  qui  étoit  informé  de 
fon  deffein ,  la  força  elle-même  de  la  boire;  &  elle  mourut 
l'an  120,  du  poifon  qu'elle  avoit  defliné  à  fon  fils.  Celui 
qu'elle  vouloit  fubfUtuer  à  Grypus  fê  nommoit  Antiochus 
comme  lui;  mais  pour  l'en  diftinguer ,  on  le  furnomma 
le  Cyzicénien,  parce  qu'il  avoit  été  élevé  à  Cyzîque,  où  fa 
mère  l'avoit  envoyé  après  la  mort  de  Sidètes  fon  fécond 
mari  ,  lorfque  Démétrius  Nicator  ie  premier  étoit  rentré 
dans  {ts  Etats. 

Ces  deux  frères  vécurent  quelques  années  en  affez  bonne 
intelligence;  niais  le  Cyzicénien  ayant  époufé  Cléopâtre ,  qui 
avoit  été  répudiée  par  Ptolémée  Lathyre ,  fucceffeur  de 
■^Jla:xxix,  Phyfcon  ,  Grypus  en  conçut  de  l'ombrage  &  voulut  faire 
empoifonner  le  Cyzicénien,  qui  en  ayant  été  averti,  prit 
les  armes  l'an  i  14.  Les  armées  dts  deux  frères,  fe  trouvant 
en  préfence  l'année  fuivante,  ha^irdèrent  une  bataille,  dans 
laquelle  la  viéloire  fe  déclara  pour  Grypus.  Le  Cyzicénien 
vaincu  ,  fe  relira  à  Antioche  :  obligé  d'en  fortir  pour  faire 
de   nouvelles   levées  de  troupes ,    il  y  iaiffa  Cléopâtre   fa. 


DE     LITTERATURE.  43 

femme,  qu'il  crut  y  ctre  en  (iireté;  mais  elle  y  fut  prifê  par 
Giypus,   qui   vint   mettre  le  fiége  devant  celte  ville  &  ia 
prit.  Tryphène,   femme   de  Grypus,   demanda    inftamment 
à    ce  Prince   qu'il    lui   remît   Cicopâtre   fa  piil'onnière  ;    êc 
n'ayant  pu  l'obtenir,    elle  la  fît  malJàcrer  dans  un  temple 
où  elle  s'ctoit  réfugiée,  quoiqu'elle  fût  fa  propre  fœur ,  étant 
fille  comme  elle  de  Ptolémée  Phyfcoji   &:  de  Cléopatre   fa 
femme.  Le  Cyzicénien  eut  bientôt  occafion  de  fe  venoer  de 
cette  barbarie  ;   il  revint  l'année  fuivante  avec  "de  nouvelles 
troupes,   livra  une  féconde  bataille  à  Grypus,    &  obtint  la     rorph.Grec. 
•vicfloire  à  fon  tour:  Tryphène  tomba  entre  fês  mains,    &    ^"M/'-'^-^- 
il  la  facrifia  aux  mânes  de  fâ  femme.  Grypus  vaincu   aban-  xnl.zo""^' 
donna  la  Syrie;  mais  il  y  revint  un  an  après,  &  la  regairna  M-^^^'^' 

r  ■-  f^  iji  r  -  r  ^^  Aifian,  Mr. 

prefque  entière.  Gependant  les  deux  frères  firent  un  accom- 
modement ,  par  lequel  ils  partagèrent  ce  royaume  entre 
eux  ;  le  Cyzicénien  eut  la  Phénicie  &  la  Céléfyrie,  &  fît  de 
Damas  fa  capitale  ;  tout  le  refle  fut  adjugé  à  Grypus  qui 
s'établit  à  Antioche.  Ce  partage  ne  rendit  point  leurs  fujets 
plus  heureux;  car  les  deux  frères  fe  livrèrent  à  divers  excès, 
&  furent  prefque  toujours  en  différend.  Quelques  villes  de 
la  Phénicie  prohtèrent  de  leiu's  divilîons  pour  fe  mettre  en 
liberté,  comme  Sidon ,  Ptolémaïs  &:  quelques  autres;  il  y 
avoit  déjà  plufieurs  années  qu'Arad  &  Tyr  étoient  villes 
libres  :  il  y  eut  auffi  quelques  Tyrans  qui  s'établirent  en 
d'autres  villes,  comme  à  Dora  &  à  la  Tour  de  Straton. 

Les  Juifs  voulurent  aiifii  profiter  de  ces  troubles  pour 
tHendre  leur  domination.  Alexandre  Jannée  leur  Roi  entra 
en  Phénicie  l'an  105  avant  l'ère  vulgaire,  &  forma  le  (îége  Jrfnh. Am'.i. 
de  Ptolémaïs.  Les  affiégés  envoyèrent  demander  du  fecours  ^"^■■'•'' 
à  Ptolémée  Lath)re  qui  régnoit  alors  dans  l'île  de  Chvprew 
Ce  Prince  vint  à  la  tète  de  trente  mille  hommes,  &  le  pré- 
knta  devant  Ptolémaïs;  mais  les  aliiégés  qui  avoient  change 
d'avis,  5c  qui  avoient  pris  la  rélolution  de  fe  défendre  eux- 
mêmes,  ne  lui  ouvrant  point  les  portes  &  ne  lui  répondant 
rien  ,  il  fe  trouva  fort  embarrallé.  Dans  rintcrlitude  où  il  étoii 
de  te  qu'il  avoit  à  faire,  Zuïlt  Princç  de  Dora  ,Sc  Ls  habiiaiis 


'44  MÉMOIRES 

tleGaza,  vinrent  lui  demander  du  fecours  contre  des  troupes 
d'Alexandre  Jannée  qui  faifoient  le  de'gât  fur  leurs  terres; 
Ptolcmce  leur  accorda  ce  qu'ils  demandoient.  Alexandre 
Jannt'e  obligé  de  lever  le  ficge  de  Ptoltmaïs ,  &  n'oiant  atta- 
quer JLatliyre,  entra  en  ncgociation  avec  lui  ;  il  promit  à  ce 
Prince  quatre  cents  talens  s'il  vouloit  lui  livrer  Zoïle  Se  les 
î)laces  qu'il  polîcdoit]:  Ptolémée  le  lui  promit  ;  mais  comme 
il  ctoit  prêt  d'exécuter  cette  promefTe  ,  il  apprit  qu'Alexandre 
traitoit  fecretlement  avec  Cléopâtre  reine  d'Egypte  ,  pour 
l'engager  à  venir  le  chafTer  de  la  Phénicie  ;  irrite  de  cette 
perfidie,  il  réfolut  de  s'en  venger.  Ce  Prince  partagea  fou 
armée  en  deux  corps;  il  deftina  l'un  à  faire  le  fiége  de  Ptolé- 
maïs ,  dont  il  prétendoit  que  les  habitans  l'avoient  infulté ,  ea 
ne  voulant  point  faire  ufage  du  fecours  qu'ils  lui  avoient 
demandé  &  qu'il  leur  avoit  amené;  &  il  fe  mit  à  la  tète  du 
fécond,  entra  en  Judée,  prit  plufieurs  villes,  battit  Alexandre 
Jannée,  lui  tua  trente  mille  hommes,  fit  le  dégât  dans  le 
pays  ,  &  revint  en  Phénicie  devant  Ptolémaïs.  Cléopâtre 
veuve  de  Ptolémée  Phyfcon  &  mèi-e  de  Lathyre ,  craignant 
que  fi  ce  Prince  devenoit  maître  de  la  Phénicie  8c  de  la 
Judée,  il  ne  formât  le  deflein  de  remonter  fur  le  trône 
d'Egypte  d'où  elle  l'avoit  fait  defcendre ,  envoya  du  fecours 
au  roi  de  Judée,  &  vint  elle-même  débarquer  en  Phénicie: 
à  la  nouvelle  de  fon  arrivée  Lathyre  leva  le  fiége  de  Ptolémaïs , 
&  fe  retira  dans  la  Céléfyrie.  Cléopâtre  fe  préfenta  devant 
Ptolémaïs  ,  ne  doutant  point  qu'on  ne  lui  en  ouvrît  les  portes; 
mais  elles  furent  tenues  exaélement  fermées  :  cette  Princefiê 
prit  ce  refus  pour  un  affront,  elle  invertit  la  ville,  en  forma 
ie  fiége  &.  le  preflâ  avec  tant  de  vigueur,  qu'elle  prit  la  place 
l'an  I02  ,  après  quoi  elle  retourna  en  Egypte. 

Ptolémée  Lathyre  avoit  traité  avec  Antiochus  le  Cyzi- 
cénien  ,  qui  lui  avoit  promis  des  troupes  pour  retourner  en 
Jujl, XXXIX,  Egypte  &.  tenter  d'y  remonter  fur  le  tiône.  Cléopâtre  qui 
en  fut  informée,  prévint  l'exécution  de  ce  traité,  en  donnant 
en  mariage  Séiène  fâ  fille  à  Antiochus  Grypus,  &  en  lui 
envoyant  dç  l'argent  &  des  troupes  cjui  le  mirent  en  état 


DE    LITTÉRATURE.  45 

^attaquer  fon  frère  le  Cyzicénien  ;  ainfi  la  guerre  recom- 
mença entre  les  deux  rois  de  Syrie.  Antiochus  le  Cyzi- 
cénien ,  obligé  de  fe  défendre ,  ne  put  fournir  le  fecours 
promis  à  Lathyre ,  qui  fut  obligé  de  retourner  dans  i'ile  de 
Chypre.  La  retraite  de  ce  Prince  laifToit  toute  la  côte'  de 
Gaza  fans  défenlê  ;  Alexandre  Jannée  profita  de  cette  <:ir- 
conflance,  y  vint  l'an  100  avant  Jéfus-Chrifl,  &:  sempara 
des  villes  de  Raphia  &  uAnthédon  ;  il  alla  enfuite  mettre  jofiyh.  Amt^. 
le  fiége  devant  Gaza  :  cette  ville  défendue  par  Apoilodote  ^"'•^'' 
tint  une  année  entière  contre  Alexandre  qui  n'auroit  .pu  la 
prendre  ,  fans  la  trahifon  de  Lyfimaque  qui  tua  Apoilodote 
fon  propre  frère,  &:  livra  la  ville  à  Alexandre,  qui  la  traita 
avec  la  dernière  rigueur  &  la  délruifit  entièrement,  l'an  p/ 
avant  l'ère  chrétienne. 

Antiochus   Grypus    fut  afîîiffiné  cette 'même   année:   ce      Porphyr.Cu 
Prince  laifTa  cinq  fils,  Séleucus  l'ainé,  Antiochus  &  Philippe  ^"J'''' 
jumeaux  ,   Démétrius  furnommé    Euchairus    &   Antiochus 
Dionyfius,  Séleucus  fuccéda  à  fon  père,  &  fe  foutint  contre 
'Antiochus   le    Cyzicénien   fon    oncle  ,  qui    s'étoit   emparé 
d'Antioche.  En  94  il  remporta  même  une  vicloire  complette 
fur  lui  ,  le  fit  fon  prifonnier  &  le  fit  mourir.  Après  cette    Meph.Amip 
vicfloire  il  entra  dans  Antioche ,  &  devint  maître  de  tout  l'Em-      pàrph^r.  Gr. 
pire;  mais  il  n'en  jouit  pas  long-temps.  Antiochus Eufebe ,  fils  £''f'''\ 
d'Anliochus  le  Cyzicénien  qui  s'étoit  fauve  d'Antioche  lorf-       '^"''  "''" 
qu'elle  fut  prife  par  Séleucus ,  étant  venu  à  Arade  en  Phénicie  , 
y  fut  proclamé  Roi  :  tous  ceux  qui  avoient  fervi  fous  fon  père, 
&  plufieurs  autres   fur-tout  de   la  Phénicie  ,  fe  joignirent  à 
lui  &:  formèrent  une  armée  affez  confidérable  pour  le  mettre 
en  état  d'aller  attaquer  Séleucus  ;  il  le  vainquit  &:  l'obligea 
d'évacuer  la  Syrie,  &  de  fe  retirer  à  Alopfuefte  en  Cilicie , 
où  les  habitans   le  brûlèrent  (Se  tous  ceux  qui  étoient  avec 
lui ,    à   caufe    <\çs   fubliiles    exorbitans    qu'il    vouloit    lever. 
Antiochus  &  Philippe  ks  deux  frères  vengèrent  fi  mort  fur 
cette  ville;  mais  ils  furent  chargés  par  Eufebe ,  fils  du  Cyzi- 
cénien, près  de  rOronte,  6c  défaits;  Antiochus  fe  noya  en 
palfant  l'Oronte    à   cheval  ;  mais   Philippe  fit    une  retraite 


46  MÉMOIRES 

honorable,  &  fut  en  état  de  tenir  la   campagne  8c  Je  dîf- 
piiter  l'empire  à  Eufebe. 

Sclène,  veuve   de  Grypus ,   s'ctoit  maintenue   depuis   fa 

mort  de  fon  mari  dans  une  partie  du  royaume  de  Syrie  & 

fur-tout  de  la  Phénicie ,  &  elle  avoit  un  corps  de  troupes 

'Ap/'îan. Jjr.  qui  lui  étoicnt  fort  attachées.  Eufebe,  pour  augmenter  fts 

xîf/'/'^^!""^'  forces,  l'époufa  l'an  92  ;  mais  Ptoiétnée  Lathyre  qui  confer- 
Euf.inChron.  voît  toujours  du  reflèutiment  de  ce  que  Sélène,  qu'il  avoit 

'£ui7i',''^''''  '^'  t-'poufée  ,  lui  avoit  été  enlevée  pour  être  donnée  à  Grypus, 
fufcita  un  adverfaire  à  Eufebe.  II  fit  venir  Démétrius  Eu- 
charius  quatrième  fils  de  Grypus,  qui  étoit  alors  à  Cnide, 
où  il  avoit  été  envoyé  pour  y  être  élevé,  &  le  fit  proclamer 
Roi  à  Damas  ;  ce  que  Philippe  &  Eufebe ,  trop  occupés  l'un 
contre  l'autre ,  ne  purent  empêcher.  Ce  dernier ,  quoique 
fortifié  de  l'alliance  qu'il  venoit  de  contracter  avec  Sélène, 
ne  put  fe  foutenir.  Philippe  le  défit  dans  une  bataille  l'aa 
8cj,  l'obligea  d'abandonner  fes  États,  &  de  fe  retirer  chez 
les  Parihes. 

Par  cette  viéloire ,   l'empire   de  Syrie   fe  trouva  partagé 
Jofefh.Aniiq.  cutrc  Philippe  &  Démétrius  Euchairus  :  ces  deux  Princes, 

xm,22,  quoique  frères,  en  vinrent  aux  mains  l'un  contre  l'autre. 
Démétrius  chalfa  Philippe  d'Antioche  ,  &  le  pourfuivit 
julqu'à  Bérée,  où  il  l'afhégea.  Straton  qui  étoit  ami  parti- 
culier de  Philippe,  &  à  qui  cette  ville  appartenoit,  appela 
à  fon  fecours  Zizus  un  des  rois  de  l'Arabie,  &  Mithridate 
Sinace  Général  àç.s  Parthes  ;  ils  battirent  Démétrius  l'an  88, 
le  firent  prifonnier  &  l'envoyèrent  au  roi  des  Parthes,  chez 
lequel  il  mourut  peu  de  temps  après.  Philippe  ,  après  cette 
vicloire  ,  retourna  à  Antioche,  où  il  fut  reçu  avec  de  grandes 
acclamations;  mais  l'année  fuivanle,  Antiochus  Eufebe  qui 
s'étoit  réfiigié  chez  les  Parthes,  revint  en  Syrie,  &  rentra 
.hjf.^L,      en  poflefiion    d'une   partie  de  ce   qu'il   avoit  déjà   poffédé. 

ir^i'^'^'^''  ï*^'!*^!^"^  ^"^  Philippe  étoit  occupé  à  faire  tête  à  ce  Prince, 
joj^h.Anrq.  Antiochus  Diouyfius  fon  frère,  fils  comme  lui  de  Grypus , 

^j'p ',,',' '^  fe  fiilit  de  Damas,  &  fut  reconnu  Roi  dans  la  Ccléfyrie, 
ou  il  le  maintint  trois  ans. 


D  E    L  I  T  T  É  R  A  T  U  R  E.  47 

Les  Phéniciens,  las  de  ces  guerres  continuelles ,  des  meurtres 
'&  des  pillages  cjui  en  ctoient  les  fuites,  prirent  le  parti  de  fe 
roiiflraire  entièrement  de  la  domination  des  Princes  de  la 
maifon  de  Séleucus  ,  &  de  fe  foumettre  à  quelque  Prince  J..J},xl. 
étranger  afîèz  puilTànt  pour  re'taWir  la  paix  dans  leur  pays  & 
l'y  maintenir;  ce  parti  fut  approuvé  de  tous  les  peuples  de 
la  Syrie  :  entre  les  différens  Princes  qui  furent  propofés , 
le  choix  tomba  fur  Tigrane  roi  d'Arménie  ;  ainfr  finit, 
i'an  83  avant  Jéfus-Chrid,  la  domination  des  Séleucides  en 
Phénicie.  Cette  province,  depuis  la  conquête  qui  en  a  voit 
t'té  faite  par  Alexandre  jufqu'à  cette  révolution  ,  avoit  été 
foumife  aux  Grecs  deux  cents  quarante-neuf  ans  ;  &  pendant 
cet  efpace  de  temps ,  elle  avoit  été  le  théâtre  prefque  con- 
tinuel des  guerres  qui  s'étoient  élevées  entre  les  fucceffeurs 
d'Alexandre,  entre  les  rois  d'Egypte  &  les  Séleucides,  & 
entre  les  diftcrens  Princes  de  cette  dernière  famille.  Le 
commerce,  fi  florillànt  dans  cette  province  dès  les  premiers 
temps  fous  ks  Rois,  fous  ceux  de  Chaldée,  &  fous  ceux  de 
Perfe ,  avoit  beaucoup  perdu  de  fa  fplcndeur  &  de  fon 
utilité  fous  la  domination  des  Grecs,  depuis  fur- tout  que 
Ptoicmée  Philadelphe  l'avoit  établi  en  Egypte;  &;  le  peu 
qui  en  étoit  reflé  aux  Phéniciens,  avoit  été  confidérablemcnt 
altéré  par  toutes  les  guerres  auxquelles  leur  pays  n'avoit  celle 
d'être  expofé. 


le  26  Avril 
'774- 


48  MÉMOIRES 

DIX-HUITIEME  MÉMOIRE 

SUR   LES  PHENICIENS. 

Des  Loix  de  ce  Peuple,  ér  des  Peines  des  Délits) 
Par  M.  l'Abbé  MiGNOT. 

H  ■!  A  '^'^^'^^  Nation  ne  pouvant  fe  maintenir  (ans  îe  fècour* 
J~\.  àes  Loix ,  les  Phéniciens ,  une  des  premières  colonies 
fortie  des  plaines  de  Sennaar,  &  qui  s'établit  dans  le  pays 
àç  Canaan ,  ainfi  appelé  du  nom  de  leur  Auteur,  ne  purent 
être  long-temps  fans  convenir  entr'eux  de  quelques  loix, 
pour  régler  les  difFérens  devoirs  qu'ils  avoient  à  remplir  dans 
ia  fociété  qu'ils  venoient  de  former  :  ces  loix ,  au  commen- 
cement,  durent  être  fimples  &  en  petit  nombre,  comme 
chez  les  autres,  peuples.  La  Nation  s'étant  multipliée ,  ks 
befoins  nouveaux  qui  furvinrent,  obligèrent  de  multiplier  les 
règlemens  ;  il  fallut  en  établir  pour  fixer  le  culte  religieux  , 
pour  affurer  la  vie,  la  liberté  &  la  propriété  des  citoyens,  6c 
pour  donner  aux  conventions  qu'ils  faifoient  entr'eux ,  la 
folidité  néceflâire.  Le  Code  de  ces  loix  nous  feroit  très-utilc 
pour  juger  du  caractère  &  du  génie  de  celte  Nation  ;  mais 
le  peu  de  monumens  qui  nous  relient ,  nous  laifle  prefque 
tout  à  defirer  fur  cet  objet. 
^Jofephconu  Théophrafle ,  cité  par  Josèpïie  ,  nous  a  confèrvé  une  des 
loix  de  ce  Code  concernant  ia  religion;  elle  leur  défendoit 
de  fe  fervir  de  formules  étrangères  dans  leurs  (êrmens ,  &  elle 
mettoit  le  ferment  appelé  Corban ,  au  nombre  de  ces  formules 
prohibées.  L'hiftorien  Juifconclud  decQ  texte  dé  Théophrafle, 
que  fa  Nation  n'a  pas  été  inconnue  aux  autres  peuples,  & 
que  ces  peuples  ont  adopté  quelques-uns  de  fes  ufages.  Si  I4 
première  conféquence  peut  être  admifè  ,  on  efl  forcé,  par 
l'autorité  de  celuj  même  qu'il  cite  ,   de  rejeter  la  féconde, 

Théophraflç 


DE     LITTÉRATURE.  49- 

Tliéoph rafle  ne  dit  pas  que  les  Phéniciens  aient  emprunté 
des  Juifs  la  formule  en  queftion ,  il  met  au  contraire  trcs- 
exprefîément  cette  formule  au  nombre  de  celles  qui  leur  étoient 
interdites  par  les  loix.  Les  Loix  des  Tyriens,  dit  cet  Auteur, 
ainfi  qu'il  efl  cité  par  Josèphe ,  défendent  de  fe  fenlr  eu 
jurant  de  formules  étrangères ,  &:  Théophrafte  compte  parmi 
ces  formules  étrangères  celle  que  l'on  appelle  Korhaii.  Aiyti 
ycip  071  yM!\îiov(nv  oi  Tvd^av  vôijuai  ^niyMi  o^yjO'jÇ,  ollvvhv  ,  h  ôis  jj^ 
'nvcùv  a,'A\ffly,  ^  lo  i^g.X'è [juini  of/jov  Kop^aiv  xjt.'Ta.^'ô/xè'/.  La  confé- 
quence  que  Scaliger  déduit  de  ce  même  texte,  que  la  Lanorue  Scalg.  dt 
des  Phéniciens  étoit  la  mcme  que  celle  des  Hébreux,  a  plus  ^"'^'"^- '^""f' 
de  juftelle.  Le  mot  Korban  a,  dans  l'une  &  l'autre  Langue, 
la  même  fignification ,  &  défigne  une  offrun^^e. 

Cette  formule  fignifie  dans  la  Langue  dus  Hébreux  ,  fuivant 
Josèphe,  A^epv  0eV,  ïoffraïuk  de  Dieu,  ou  plutôt  \ofrande 
faîte  à  Dieu ,  le  don  qui  lui  ef  prejente' ,  ou  (jui  ejl  mis  fur  (on 
autel.  C'efl  en  effet  fa  véritable  figiiification  ;  car  la  racine  de 
ce  mot  Hébreu  efl  ^ip  ^  Karah  appropinquavit ,  appropinquare 
fecit ,  obtulit ,  dont  on  a  fait  P^V  ,  Korban,  offrande.  Ce  mot 
fignifioit  la  mcme  chofe  chez  les  Phéniciens  ,  qui  avoient 
donné  à  leurs  Prêtres,  dont  la  fonclion  ét(;it  d'ajiprocher 
ou  de  mettre  fur  l'autel  les  viclimes  offertes  par  le  peuple  , 
le  nom  de  V^^y. ,  Karbauim.  Ce  nom  s'étoit  confervé  dans 
quelques-unes  de  leurs  colonies,  où  il  avoit  été  grécifé  par 
la  llmple  tranfpofition  d'une  lettre,  qui  n'empêche  pas  de 
reconnoître  ^on  origine  orientale.  Dans  l'île  de  Parus,  les 
prêtres  de  Démeter  ou  Cérès  s'appeloienl  KxficLpyoï.  ?Jr(fcL 

La  Formule  Korban  étoit  encore  en   ufige  chez  les  Juifs  ^<^^-^]J- 
au    temps   de    Jélus-Chrifl.  Le  Légillateiu-   de    la   nouvelle  o^jtaHf. 
Alliance  l'avoit  en  vue,  quand  il  reprochcjit  aux  Piiariliens,  Mmih.xxnt, 
d'enfeigncr   que   celui   qui   juroit  par  l'autel,   ne  contraéloit  ''^' 
aucun  engagement;  mais  que  quiconque  juroit  par  l'offande 
qui  étoit   fur  l'autel,  c'efl-à-ilin.  ,   par  le  Korban ,  étoit  tenu 
d'exécuter  ce  (ju'il  avoit  promis  par  ce  (èrment. 

Les  Juifs  durent  conferver  cette  formule  ,  tant  qu'ils  eurent 
la  liberté  d'exercer  dans  le  temple  de  Jérulalem  le  culte  que 
J'orne  XL,  G 


50  MÉMOIRES 

MoiTe  leur  avoii  piefcrit  :  leur  temple  &  leur  ville  ayant  été 
détruits  par  Tite  ,  &  n'ayant  plus  d'autel  fur  lequel  ils  pufiènt 
faire  leur  ofïiande  à  Dieu,  ils  fubfiituèrent  une  autre  foimule, 
c]ue  l'on  trouve  en  ufage  parmi  eux  peu  de  temps  après  leur 
deftrudion  ,  &  ils  jurèrent  par  la  vie  de  Dieu  :  cette  efpèce 
de  ferment  devint  fréquente  chez  eux ,  &  fut  connue  Ats 
Payens,  parmi  lefquels  ils  ctoient  difperles.  Martial,  qui  écri- 
voit  fês  Epigrammes  fous  Domitien  &  fous  Trajan,  l'a  rendue 
dans  ks  vers  par  le  mot  Aiichialus ;  ce  Poëte,  qui  ne  veut 
pas  recevoir  le  ferment  d'un  Juif,  par  les  temples  du  Maître 
'Mort,  h  XI,    du  tonnerre ,  exige  de  lui  qu'il  jure  par  Anchialus  : 

Ecce  negas  ,  jurajquc  niihi  per  templa  Tonantis  ; 
Non  credo  ;  jura ,  Verpe ,  per  Anchialum. 

Cet  Anchialus  eft,  comme  l'on  en  convient,  un  mot  que 
le  Poëte  a  formé  de  ceux  qu'il  avoit  entendu  prononcer  par 
àts  Juifs,  lorfqu'ils  juroient  dans  leurs  Langues. '«'^^ 'P  tnx  ^ 
im  ou  am  chi  ala ,  fi  vivit  Deus ,  par  la  vie  de  Dieu;  ou  bien 
ia  particule  im  qui,  dans  la  Langue  hébraïque,  eil  quelquefois 
conditionnelle,  étant  fou  vent  affirmative,  cela  ejl  aujjï  vrai, 
iju'il  cfl  certain  que^  Dieu  ejl  vivant.  Les  Payens  entendant 
louvent  prononcer  ces  mots  par  les  Juifs,  iorfqu'ils  juroient, 
ont  pu  fe  perfuader  facilement,  que  c'étoit  un  nom  du  Dieu 
qu'ils  adoroient. 

Les  Carthaginois  originaires  de  Phénicie,  &  qui  en  avoient 

emporté  les  loix  &  les   ufages,  qu'ils  pratiquèrent  dans  leur 

'Alex,  al  Alex,  nouvel  établiifement ,  avoiejit,  fi  l'on  en  croit  Alexander  ab 

gtri.^ditr,  i.  IV y  Alexandre ,  une  loi  qui  défendoit  à  leurs  Magifh-ats  l'u/âge 

du   vin ,  pendant  tout  le  temps  que  leur  magiitrature  duroit. 

Cette  loi   n'efl:  citée  par  aucun  Auteur  que  je  connoifîe,  & 

je  préfume  qu'Alexander  aura  pris  pour  une  loi  deCarthage, 

celle  que   Platon  propofe  pour  la  République   dont  il  avoit 

formé   le  plan  :  ce   Philofophe  dit   qu'il   approuveroit    plus 

volontiers  la  loi  des  Carthaginois  que  celle  de  Crète  &  de 

Pht.JeLrg.  Lacédémone.  La  Loi  carthaginoife  qu'il  expolè ,  &  à  laquelle 

'"'^'   "''   il  donne  la  préférence,  délendoit,  à  qui  que  ce  fût,  de  boire 


DE     LITTÉRATURE.  51 

du  vin  dans  le  cunp  ,  &  elle  ordonnoit  de  Te  contenter  d'eau 

pour  boiiron.   U  ne  s'agifToit  donc  que  des  Officiers  &  des 

Soldats  pendant  le  temps  de  leur  fer  vice  ,  &  non  des  Magiflrats 

qui  demeuroient  à  la  ville.  Platon  ajoute  que,  pour  lui,  il 

n'accorderoit  l'ufage   du  vin  à  aucun  efclave   de  l'un   ni  de 

l'autre    fexe  ,   &    qu'il   l'interdiroit    même   aux    Magiflrats  ,  * 

pendant  toute  l'année  de  leur  adminiftration.   Ariflole,  qui 

uarle  aufli  de  la  loi  de  Carthage,  borne  au  temps  du  fervice     ,^:'fl-'i'»^- 

militaire  &   au   fcjour  dans   le    camp  la   dctenle   de   bone  ^^^ 

du  vin. 

Il  y  avoit  aufli   <^&s  loix   pour   encourager   la    bravoure 
militaire;  elles  accordoient  à  ceux  qui  avoient  bien   fervi , 
le  droit  de  porter,  par  diftinélion  ,  un  anneau  au   doigt,  &     ILd^R^p. 
ces  anneaux  c'toient  multiplies  en  proportion  du  nombie  des 
guerres  dans  lefquelies  ils  avoient  été  employés. 

Je  ne  fais  s'il  faut  rapporter  à  ime  loi  particulière ,  l'ufage 
des  habitans  de  Biblos.  Les  Phéniciens  qui  demeuroient  dans 
cette  ville  ,  ne  ramalfoient  pas  dans  un  chemin  public  ce  qu'ils 
y  trouvoient,  &  qu'ils  n'y  avoient  pas  lailfé  tomber  eux- 
mêmes  :  s'ils  l'euffcnt  fait,  ils  auroient  cru  avoir  commis  jEllan.var. 
un  larcin.  On  peut  juger,  par  cet  ufige  ,  de  l'averfion  des  ^'J'-'^-'- 
Phéniciens  pour  le  vol. 

Les  loix,  dans  les  premiers  temps,  étoient  faites  par  les 
Princes,  mais  de  concert  avec  leurs  peuples,  &  de  leur 
confentement.  Au  pays  tie  Canaan,  ou  dans  la  Phénicie ,  il 
il  ne  fe  fai((>it  rien  d'important  concernant  le  gouvernement 
par  \me  autorité  abfulue  :  on  y  adèmbloit  le  peuple,  &:  on 
lui  dcmandoit  fon  avis.  Le  roi  de  Sichem  veut  faire  alliance 
avec  la  famille  de  Jacob,  il  afièmble  fes  fujcts,  leur  propofe  Cm.xxxiv^ 
cette  alliance,  il  leur  en  explique  les  conditions,  &:  leur""" 
demande  leur  confentement;  mais,  dans  la  fuite,  l'autorilc 
s'accrut  &:  devint  dtfpotique;  les  volontés  i\ts  Princes  furent 
exécutées  comme  des  loix.  Tel  étoit  déjà  l'état  des  gouvcr- 
nemens  chez  les  Phéniciens  &  chez  les  autres  peuples  voi- 
fuis,  lorfiue  les  Hébreux,  las  de  la  Théocratie .  demandèrent 
un  Roi  à  Samuel.    11  n'éioit  permis  à  aucun   Phénicien  de 

Gi) 


32  MÉMOIRES 

paroître  en  armes  dans  une  aflemblc'e  convoquée  pour  tlcliberer 

liir  une  afFciire   ]inbii(jue  ;  ctlui  qui  y  venoit  ainfi  ,  ne  fût-if 

arme    que  d'un   feul    dard   ou   trail ,    c'ioit    impitoyablement 

condamne  à  mort.  Je  ne  rapporte  cette  loi   que   fur  la   foi 

...  '^l'^-i'"'  i\'Alcx(Jii^er  ab  Ahxtiruiro.  Cet  Auteur  ne  cite  aucune  autorité. 
dur,  IV,  j  /,  ,  ,  I    •       -Il  .  ,  . 

oc  n  ayant  pas  trouve  cette  loi    ailleurs,   je    ne   la    garantis 

point. 

Les  Princes  avoîent  e'té  c'tablis  pour  la  manutention  des  \oIk 

Si   pour  faire  obferver  la  police  :  tant  que  les  focic'lés,  à  la 

tête  J /quelle;;  ils  avoient  été  placés,  furent  peu  nombreufes, 

ils  purent  fiiflire  à  cette  fondion  ;  mais  leurs  peuples  s  étant 

multipliés,  &  leurs  domaines  sctant  étendus,   on  fut  obligé 

d'établir  d'autres  Magifhats  qui  fuient  charges,  avec  le  Prince,. 

de  rendre  la  juftice  aux  particuliers,  de  faire  exécuter  les  loix, 

&  d'en   punir  les  infracliions.  Ces    Officiers  étoient   choifis 

par  le  Prince,  ou  par  la  fociété,  fuivant  les   diverfes  formes 

de  gouvernement  qui  avoient  lieu.  On  les  nommoit  y4//r/>//j-,. 

en  Phénicien    comme   en   Hébreu,   '^P.',  Zcikencï ,   dont   le 

nominatif  eft   \\:\\   'Lukeii ,  Senior,    atate  major ,  un  vieillard, 

L'Écriture   donne    ce    nom   aux    officiers   de  Pharaon  ,  qui 

Cen.L.6.    accompagnèrent  Jofeph  dans  le  voyage  qu'il  fit  en  Paleftine 

pour   la   fépulture    de    fon  père  ;  elle  nomme   de  même  les 

Num.iii,  principaux  dts  Tribus  d'Ifraël,  &  ceux  qui   étoient  les  plus 

'xv/'['//'  '-^'^''^gi^i^-'^  parmi  les  habitans  du  pays  de  Canaan.  Ils  durent 

porter  le  même  nom  en  Phénicie  Se  à  Carlhage  qui  en  étoit 

une  colonie,  &  qui  avoit  conlèrvé  la  LangLie  de  fa  première 

patrie.  AriHote ,  parlant   de  cette  dernière  ville  ,  appelle  fes 

"Arijl.  de  Rtp.  premiers  Officiers  Tiçov-ns,  Seniorcs ,  des  Anciens  ;  ce  qui,  en 

^''^'  Punique,  comme  en  Phénicien,  ne  peut  être  rendu  que  par 

le  mot  ^^'?)?'',  Tjikenim ,  qui  a  la  même  fignification.  Quoique 

ce  nom  défigne  plus  particulièrement  des  perfbnnes  avancées 

en  ûge,  ce  Philofophe  nous  apprend  que,  dans  le  choix  que 

îd.  iliid,  t  j ,  l'on  enfaifoit,  on  avoit  plus  d'égard  au  mérite  qu'au  nombre 
des  années,  &:  qu'on  les  prenoit  parmi  les  perlonnes  les  plus 
riches,  &:  dans  les  familles  diili nouées. 

Ceux  à  qui  l'on  confioit  la  principale  autorité  à  Carthage, 


DE     LITTERATURE.  53 

étoient  toujours    choifis    parmi    ces  anciens.  Les  Latins  tes 
appelèrent   Sufctes ,   &    au    finguiier   Suf^es.^  Les  principaux 
Magiftrats  de  chaque  ville  dépendante  de  TEtat  de  Carlhage  , 
étoient  ainfi  nommés.  On  voit  dans  une  Infcription  commu- 
niquée \  Bochart  par  Vofîîus,  &  qui  fe  trouve  dans  le  Recueil 
de  Gruter  &  dans  d'autres  Colleclions  ,  que  chacun  des  Chefs 
des  villes  Carthaginoifes,  qui  traitèrent  avec  les  Romains,  fut 
qualifié  Suffis  :  ce  nom  eft  Phénicien  d'origine >  &:  il  défigne 
vn  Juge.   Sa   racine  eft  ^Ç'-? ,  Schcipluith  ,  ordumvit,   Jifpofiiit , 
juScavit ,  dou^^^jSchophcih.im  Juge ,  &:  au  pluriel  cçiai»  ^ 
Schoplictim  ,  des  Juges,  hiis  Grecs  ont   traduit   ce  mot  par 
A/-<ctça/  6c  par  Kôito;,  Jes  perfonnes   chargées  Je   rendre  la 
jufliee ,  de  dïjcerner  entre  le  jufe   à"  l'injujle ,  des   Juges.    Les 
Hébreux  appelèrent   ainfi    ceux    que    Dieu    chargea    de   les 
gouverner  depuis  la  mort  de  Jolué  jufqu'à  l'élablilleinent  de 
la  royauté  chez  eux.  Les  Phéniciens ,  fous  la  domijiation  des 
Alîyriens  ,  nommèrent  de  même  la   plupart  de  ceux  que  les 
rois  d'Afîyrie  leur  envoyèrent   pour  les  gouverner  :  ce  fut 
aulfi   le  nom   que  les   Carthaginois  ,    dont   la   Langue   étoit 
phénicienne  ,  donnèrent  à  leurs  principaux  Magiftrats.  Drulius 
&  Seiden  ont  recours  à  une  autre  et)  mologie  ;  ils  prétendent 
que  l'on  doit  déiiver  le  mot  Suffis  Si.  Suff'etes  du  verbe   «"i?^  , 
Tiçiphah ,  fpciuhitus  ejl ,  intuitus  ejl,  oùfen'ûvit ,  d\ni  noï^  Ty- 
plhh ,  Spcailiitor,  Ephorus ,  Epoptcs ,  infpcâor,  Ep'ijcopus.  Quoi 
qu'il    en    foit  ,    je   préfère    la  première   ctymologie   à   cette 
dernière,  parce  que  les  Hébreux, dont  les  Phéniciens  parloient 
la  Langue,   nommèrent  ^^"^f^^ ,Siliophennt ,Ju<lices,ccv\\  qui 
exercèrent  chez  eux  la  fouvcraine  autorité  après  la  mort  tie 
Jolué  ,   comme  il   paroit  par  le  titre  qu'ils  ont  donné  dans 
leur  Langue  au  livre  qui  contient  le  <létail  de  leurs  aélions; 
&  parce  <]ue,  dans  ce  livre,  toutes  les  fois  qu'il  ert  queflion 
de  ce  premier  Magifhat,  il  cU  nomme  ^'^ ,  Judici/is ,  Si.  non 
nsY  ^  Tioplic  ,  SpccuLitor ,  JnfpcéJcr. 

Les  Philillins,  voilîns  i\(.'<,  Phéniciens,  cS:  qui  dans  la  fuite 
furent  confondus  avec  ct^  derniers,  donuoicnl  uu  autre  nom 


54.  MÉMOIRES 

à  leurs  principaux  Magifbats  ;  ils  les appeioient  '^'^.'"? ,  Sr/rrnlm, 

que  les  Auteurs  tic  la  vedioii  grecque  ont  rendu  par  Sar^'^Ta/, 

Jof.xrrr,;.  &  ceux  de  la  Vulgale  par  Regu/i  8c  Sutidpct.  Ce  nom  t=3»J"iD, 

/lll'g.v.'s!  Sareiim ,  dans  la  Langue  phénicienne,   fignifie  des  Clwjs  & 

IlReg.vi.     Jes  Princes,  &  efl:  le  pluriel  de    P?  ,  Sanui ,  Dus,  Pniueps» 

''  '      Ce  mcme  mot  paroît  être  aufTi  l'étymologie  de  Sureiui ,  nom 

qui  ctoit  donné,  au  temps  d'Ammien  Maicellin,  à  celui  qui 

Amm.  MdKtll,  étoit  revêtu  de  la  première  dignité  de  la  Cour  de  Perfe. 

^^^'  La  foncflion  de  ces  Juges  &  de  ces    Magiflrats    étoit  Je 

veillera  ce  qu'il  ne  fût  fait  aucun  préjudice  à  l'Etat,  ni  aucua 
tort  aux  particuliers  ,  &:  de  réprimer  par  des  peines  ceux 
qui  nuifoient  à  la  tranquillité  publique  ,  ou  qui  caufoient 
quelque  dommage  à  leurs  concitoyens.  Les  affaires  civiles, 
comme  les  criminelles  étoient  de  leur  compétence.  Dans 
les  premières,  ils  rétabliffoient  par  leurs  jugemens,  l'égalité 
entre  les  particuliers ,  lorfqu'elle  avoit  été  violée  par  l'entre- 
prife  de  l'un  fur  l'autre;  dans  les  fécondes,  ils  puniffuient 
les  infraéleurs  des  loix ,  foit  que  l'infraction  eût  été  nuilible 
au  Public  ,  foit  qu'elle  n'eût  été  préjudiciable  qu'au  particulier. 
Les  peines  étoient  de  différentes  fortes,  fuivant  la  nature 
du  délit;  quelques-unes  n'étoient  que  pécuniaires.  Ainfi  le 
vol  n'étoit  puni  chez  les  Hébreux  c]ue  par  la  condamnation 
à  reftituer  au  quadruple  de  ce  qui  avoit  été  volé;  il  n'y 
avoit  que  le  vol  fait  d'une  perfonne  libre  ,  pour  la  vendre 
à  un  autre,  &  lui  faire  perdre  fi  liberté,  qui  fût  puni  de 
mort.  Il  ne  paroît  pas  que  chez  les  Phéniciens  le  vol  fût  puni 
autrement  que  d'une  peine  pécuniaire,  mais  nous  ignorons 
fil  proportion.  Il  n'en  étoit  pas  de  même  en  Egypte  ,  le 
voleur,  non-leulement  n'étoit  pas  puni,  mais  en  rendant  le 
vol ,  il  étoit  autorifé  à  garder  le  quart  de  la  valeur  de  ce 
qu'il  avoit  volé.  Il  y  avoit  même  dans  ce  pays  une.  loi  fm- 
gulière  ;  elle  ordonnoit  à  ceux  qui  vouloient  exercer  la 
profeffion  de  voleur  de  fe  faire  infcrire  chez  un  Magiftrat 
particulier,  qui  avoit  le  titre  de  Capitaine  des  voleurs,  & 
Diod.Sk.t,  de  porter  chez   lui  tout  ce  qu'ils  déroberoient  :  ceux  à  qui 

f-'f'  l'on  avoit  pris  quelque   choie  alloient  trouver  cet  Officier^ 


DE    LITTÉRATURE.  55 

lui  ex'pliquoient  ia  qualité  &  le  nombre  des  chofes  qui  leur 
avoieut  ctc  volées,  &  lui  défigiioient  le  temps  &  le  lieu  où 
le  vol  avoit  été  fait  ;  ia  cliofe  perdue  fe  retrouvoit  infailli- 
blement par  cette  voie  ,  &  l'on  donnoit  le  quart  de  fn  valeur 
pour  la  ravoir.  Le  Légiflateur,  dit  Diodore  qui  nous  a  rap- 
porté cette  loi  ,  penfant  que  ne  pouvant  abfolument  empê- 
cher le  vol,  avoit  cru  qu'il  valoit  mieux  donner  aux  Citoyens 
le  moyen  de  recouvrer  ce  qui  leur  appartenoit,  en  leur  faifant 
payer   une   légère  contribution  ;  mais  dans  la  fuite  cette  loi 
fut  changée ,  &  les  voleurs  furent  condamnés  à  mort  :  cette 
peine  parut  trop  grave  à  Aclilàne.  Ce  Prince  qui  étoit  venu 
de  l'Ethiopie ,  Se  qui,  par  la  vi<5loire  remportée  fur  Amafis , 
s'étoit  rendu  maître  de  l'Egypte,  au  lieu  de  condamner  les 
voleurs  à  la  mort,    comme  on  avoit  fxit  fous  quelques-uns 
de  fcs  prédécellèurs ,  prit  un  tempérament  particulier.  Pour 
arrêter   les    vols,    il  ht  imprimer  aux    voleurs   une   marque 
infamante  ,   &  les  condamna  à  l'exil  ;    il  leur  fit  couper  le 
jiez  &.  les  relécriia  dans  le  fond  du  déiert,  où  il  leur  ht  bâtir 
une  ville  qu'il  appela  R/iinocoIure ,   d'un  mot  qui  exprime  la 
peine  dont  il  les  avoit  llétris.  Les  Arabes  voifins  de  l'Fgypte, 
avant  Mahomet,  faifoient  couper  la  main  à  celui  qui  étoit 
juridiquement  convaincu  de  vol ,  comme  on   le   voit  dans 
l'Alcoran.  Un  ft'cond  vol   étoit   puni   du   retranchement   de 
l'autre  main  ;    à   un    troihcme  on   coupoit   un  pied  ,   &;   au 
quatrième  l'autre  pied. 

Outre  les  peines  &  amendes  pécuniaires,  il  y  en  avoit 
aufll  de  corjKjreHes,  &  ces  peines  étoient  de  deux  lortes  ; 
les  unes  n'a  voient  pour  objet  <jue  la  correction  du  coupable, 
les  autres  étoient  capitales,  «Se  retranchoient  le  criminti  de 
la  fociété  par  la  mort  qu'on  lui  faifoit  fubir  :  ces  peines  étoient 
les  mêmes  dans  prefcjue  tout  l'Orient. 

Les  fautes  moins  conhdéra!)lcs  étoient  pimics    par  la  Ha- 
gellalion.  Mo'iïe ,  «jui  avoit  vu  pratitpier  ce  luppliceen  rgypte, 
le  prefcrivit  dans  fa  loi  ;  il  ordonna    que   lorfqu'un    homme 
fcroit  trouvé  coupable  de  (juelque  faute  méritant  ce  châtiment ,      />„/,  xxv, 
les  Juges  le  feroicnt  coucher  par  terre  &:   battre  de   \(.rgi.s  •»• 


56  MÉMOIRES 

en  leur  prcTence,  en  obfervant  la  proportion  entre  la  peîne 
Scia  faute  ;&  adoiicillànt  la  rigueur  de  ce  fiippiice,  tel  qu'on 
le  faiioit  (ubir  en  Egypte,  où  l'on  dtchargeoit  quelcjuefois 
niille  coups  fur  le  corps  du  coupa!)Ie,  il  défendit  d'excéder  le 
nombre  de  quarante.  Ailleurs  &  ànns  la  Phcnicie,  le  nombre 
de  couj>s  n'étoit  pas  déterminé,  il  dépendoit  de  la  volonté 
du  Juge,  &  il  arrivoit  quelquefois  que  le  criininel  expiroit 
(ous  les  coups.  Les  inllrumens  de  ce  châtiment  étoient  de 
menus  bâtons  ou  des  baguettes ,  8c  quelquefois  des  lanières 
ou  courroies  4e  cuir  de  bœuf.  Pour  rendre  le  fupplice  plus 
douloureux,  on  armoit  fouvent  ces  lanières  de  pointes  de 
fer  &  d'oflelets  de  moutons.  Roboam  fils  de  Salomon  avoit 
en  vue  ces  lanières  ainfi  chargées,  lorfcjue  répondant  à  fou 
peuple,  qui  lui  demandoit  quelque  diminution  des  impôts 
exceliifs ,  dont  il  avoit  été  lurchargé  fous  le  règne  de  fou 
llReg.xfi.  père,  il  lui  dit  :  Alon  père  vous  a  frappés  avec  des  verbes 
'''  finiples ,  &  moi,  je  vous  frapperai  avec  des  fcorpions ,   c'eft- 

à-dire,   avec  des  fouets  armés  de  pointes  aulfi  piquantes  & 
aufTi   douloureufes  que  la  piqûre  des  fcorpions  :  le  coupable 
étoit  frappé  fur  le  dos.  La  verge  de  la  corredion  ,  dit  l'Auteur 
Vm'.y,  r };  des  Proverbes ,  fe  fera  fêntir  fur  le  dos  de  l'infenfé.  Les  coups 
XXVI,  ^.        faifoient  à^s  traces  &  des  filions  fenlibles  fur  le  corps  de  ceux 
rf.cxxxviii,  Q^\\   les   recevoient.  Les  pécheurs ,  dit  l'auteur  du  Pfeaume , 
^'  ont  forgé  &   ont  labouré  fur   mon   dos.    On    frappoit    auffi 

fouvent   fur   les  côtés,    comme   on    le  voit  par  l'auteur  de 
'£cd.xLii,j.  l'Eccléfiaflique,  qui  ne  veut  pas  qu'on    rougifl'e   de  frapper 
jufqu'au  fang  fur  le  côté  du  méchant  fêrviteur. 

La  mutilation  étoit  luie  peine  qui  s'infîigeoit  pour  divers 
crimes.  On  coupoit  la  langue  à  ceux  qui  découvroient  à 
l'ennemi  quelque  fècret  de  l'Etat,  &  les  deux  mains  à  ceux 
qui  avoient  fabriqué  de  la  faufîè  monnoie,  qui  avoient  ufé 
de  faux  poids  &  de  faulfes  mefures,  ou  qui  avoient  contrefait 
le  fceau  du  Prince  ou  des  particuliers.  On  traitoit  de  la  même 
manière  les  écrivains  publics  qui  avoient  fuppofé  de  fauffes 
pièces,  ou  qui  avoient  fupprimé  quelques  articles  dans  les 
pièces  qu'ils  avoient  copiées.  Enfin ,  on   rendoit  eunuques 

ceux 


DE     LITTÉRATURE.  57 

ceux  quî  avoient  violé  une  femme  libre.  C'étoit  ainfi  qu'en 
Egypte  chacun  ctoit  puni  par  la  partie  qui  avoit  été  l'inflru- 
ment  de  fon  crime.  Ces  diffcrens  délits  contraires  àlafociété,  DwiùSic.r, 
ne  reftoient  pas  impunis  dans  les  autres  provinces  de  l'Orient; 
mais  nous  ne  pouvons  dire ,  i\  l'on  laifoit  fubir  les  mêmes 
peines  à  ceux  qui  en  étoient  convaincus. 

Les  peines  capitales  étoient  de  différentes  fortes,   &  elles 
étoient  iiiHigées  pour  diverlês  efpèces  de  crimes.  L'homicide 
fut  toujours  regardé  comme  un  de  ceux  qui  méritoient  d'être 
expiés  par  la  mort.  Caïn  ,   après  avoir  tué  Abel  fon   frère, 
reconnoît  qu'il  mérite  la  mort  :   cependant  Dieu  ne  permit 
pas    que    ce   premier   meurtrier   fubît  la   peine    qu'il   avoit 
inérilée;  il  le  condamna  feulement  à  l'exil,  ou  à  mener  une 
vie    errante   &   vagabonde.    Si    Lamech   avoit   commis  u\\ 
meurtre,  il  fe  flattoit  d'une  pareille  impunité;  mais  après  le 
déluge,    lorfque  Noé  fut   forti  de  l'arche,   Dieu  décerna  la 
peine  de  mort  contre  l'homicide  :  cette  loi  fut  obfervée  par 
tous   les   dekeiulaiis   de   ce    reflaurateur  du  genre   humain  ; 
elle  le  fut  en  Egypte  dans  les  temps  les  plus  reculés.  Moyfe, 
qui  avoit  tué  un  Égyptien,    fut  obligé  de  s'expatrier,   pour      ExU  ir, 
fe  foudraire  à  la  mort  que  Pharaon   vouloit  lui  faire   fubir.  '^'  'S' 
En  effet,   tout  homme  qui  avoit  tué  w\\  homme  libre,    ou 
même  un  efclave,   étoit  puni  de  mort  dans  ce  pays;  celle 
peine  étoit  même  étendue  à  ceux  (]ui  ayant  rencontré  dans 
leur  chemin,  à  la  campagne,    \n\  homme  que  l'on  vouloit 
tuer ,     ou   à   qui    l'on    vou/oit    faire   qLiclque   outrage  ,     ne 
l'avoient  pas  défendu,    ayant  pu  le  faire.  Celui  qui  n'avoit     Diod.  Sic.  r, 
pu    défendre  l'homme   que   l'on    affilîînoit ,    ou   à  qui  l'on 
faifoit  outrage,  éloit  tenu  de  déclarer  au  Magiftrat  les  alïïiffins 
&.  ceux  qui    avoient  fait  l'oulrage;  de   donner   leur  llgna- 
icment,    &:  de  les  pourliiivre  en  fon  propre  (Se  privé  nom; 
s'il  y  manquoit,   on  lui   fiifoii  donner  un  certain   nombre      Exod.xxi, 
de  coups   de   fouet,  déterminé  par  la  loi,    ôc  on  lui  faifoit  'y.^- 
pader  trois  jours  fans  manger.  La  loi  donnée  aux  Kracliles,  ^^"'"'^'"^' 
tlillingua  le  mcurlrc  volontaire  de  celui  qui  éloit  involontaire,    ^'^'^x^v; 
Moyfe  coMllrmant  la  loi  qui  avoit  été  promulguée  à  la  fortie  '/;«/,. v/a-. 
Tome  XL.  w 


1 1, 


jS  MÉMOIRES 

de  l'arche  après  le  déluge ,  ordonna  que  celui  qui  auroit  tue 
voloiitairtinent  un  homme,  feroit  mis  à  mort;  8c  il  établit, 
pour  les  homicides  involontaires,  des  lieux  d'afiie ,  ou  des 
villes  (.le  refuge,  pour  les  mettre  à  couvert  de  la  vengeance 
des  parens  de  celui  qui  avoit  clc  tué.  Les  Rahins  veulent 
que  l'homicide  volontaire  ait  été  expié  par  l'épée,  c'efl- à-dire, 
par  la  perte  de  la  tête  de  celui  qui  l'avoit  commis.  L'Écriture 
ne  le  dit  pas  pofitivement  ;  mais  elle  nous  apprend  que  le 
fupplice  de  la  décolation  étoit  en  ufage  parmi  les  Hébreux , 
comme  dans  toutes  les  autres  parties  de  l'Orient.  Abimelech, 

Jttt^ic.  IX,  jj,  (x\s  de  Gédéon,  fit  trancher  la  tête  à  foixante-dix  de  fes 
frères,  fur  une  même  pierre  à  Éphra.  On  coupa  de  même,  à 
Samarie,  la  tête  à  foixante-dix  hls  d'Achab,  &  ces  têtes 
furent  envoyées  dans  des  corbeilles  à  Jéhu,  que  Dieu  avoit 
fufcité  pour  punir  la  maifon  de  ce  Prince,  des  impiétés  & 
des  crimes  qu'il  avoit  commis  dans  Ifraël  /aj. 

Le    meurtre    involontaire   étoit    foiimis    à   une   forte    de 

Porph.deAhjl.  punition.  Les  loix ,  dit  Porphyre  ,  n'avoient  pas  voulu 
l'exempter  de  toute  peine,  de  peur  que  l'impunité  ne  donnât 
occafion  aux  méchans  de  faire  volontairem.ent  ce  qui  avoit 
été  fait  par  d'autres  involontairement  &  par   accident.    La 


//. 


(a)  II  paroît  qu'il  y  eut  un  temps 
pendant  lequel  le  meurtre  ,  même 
volontaire,  ne  fut  pab  puni  de  la  mort 
dans  la  Grèce.  Furipide  témoigne  que 
telle  étoit  l'ancienne  pratique  de  ce 
pays  (Eurip.).  PLitonmême,  dans 
fa  République,  n'impofe  pas  d'autre 
peine  au  meurtrier  ,  que  i 'exil  (Plat. 
de  Rep.  )  ■  Dans  les  anciens  temps, 
dit  Ladance  ,  on  regarJoit  comme  un 
crime -de  mettre  à  mort  dis  hommes, 
quoique-  coupables  de  grands  crimes  : 
ce  ne  fut  que  depuis  que  les  meurtres 
furent  devenus  tVéciuens ,  &  que  les 
violences  fe  fiu-cnt  multipliées  ,  qu'on 
les  pi:nit  du  dernier  fupplice  ;  mais  fi 
le  mcurîritr  n'étoit  |ias  pourfuivi  [)ar 
Its  loix;  il  pouvoit  Tcire  par  les  parens'.  ] 


du  défunt,  &  il  ne  pouvoit  demeurer 
dans  fa  patrie  ,  qu'il  ne  fe  fiât  accom- 
modé avec  euY,  &  qu'il  ne  leur  eût 
payé  une  compofition.  Homère  parle 
de  cette  compofition  en  différens  en- 
droits de  fon  Iliade,  f  Hoin.  Iliad.  IX, 
V.  62  8 ;  xvjji,  V.  4Ç)8 );  <Sc  Eullathe 
fon  Commentateur,  dit  que  c'étoit  une 
coutume  ancienne  >  que  celui  qui  avoit 
commis  un  homicide,  payât  une  coni- 
polition  aux  parens  de  celui  qui  avoit 
été  tué  ,  pour  n'être  pas  obligé  d'être 
toujours  exilé  de  fa  patrie.  Cet  ulâge 
des  anciens  Grecs  a  été  adopté  ])ar 
pluhi-urs  Nations  :  il  a  même  eu  lieu 
chez  nos  ancêtres ,  fous  la  première 
&.  la.  féconde  race  de  nos  Rois. 


DE     LITTÉRATURE.  59 

peine  de  ce  délit  involontaire  étoit  l'exil  pendant  une  année,  Schni  Eari   • 
au  lieu  que  celle  de  l'homicide  volontaire  étoit  l'exil  pendant  HippoL  v.  '} j , 
toute  la  vie,  à  moins  que  l'on  ne  fe  fut  accommodé  avec 
les  parens  de  celui  qui  avoit  été  tué.  Hercule  qui  a\oit  tué, 
fans    en    avoir  eu    le    deffein  ,   Eunome ,    fils    d'Aichitcle,     Apor.od.n. 
voulut  fubir  la  peine  portée   par  les  loix ,   &.  s'exila  volon-  7' 
taireinent  pour  un  temps.  On  trouve  cependant  que  Céphale 
ayant  involontairement   tué    Procris,    qui  étoit  cachée  dans 
des  broufïïulks,  Se  qu'il  avoit  prife  pour  une  bête  fauve,  fut 
condamné,  par  l'Aréopage,  à  un  exil  perpétuel.  Ceux  à  cjui      lJ,ni.t^. 
ce  malheur  étoit  arrivé,    fe  réfugioient  ordinairement  chez 
quelque  Prince,    &:  ils  ne  fortoient  pas  de  fon   palais  qu'ils 
n'eufiënt  été  expiés.  Ces  expiations  étoient  connues  en  Phé-     Eufi. h, WaJ. 
nicie  ;    c'efl  mêine  aux  Phéniciens  qu'il  paroît  que  l'on  doit  ^■^'^'•"•^^o- 
en  attribuer  l'établIfTement  &  les  rites,  L'Hiérophante  chargé 
de  cette    fonction  dans  l'ile    de  Samothrace,   confervoit   le 
nom   de  Kow  ou  de  Koh'î,  qui  dans  la  langue  Phénicienne      Hij^ch,,. 
fignifie  ////  Prêtre ,   ce  qui  prouve  fufîifamment  que  les  céré-  ^'"''^* 
monies    qu'il    pratiquoit  ,    venoient    originairement    de    la 
Phénicie.  Ces  cérémonies    avoient  les  mêmes  auteurs  dans 
l'ile  de  Crète,   où  les  Phéniciens  avoient  établi  une  colonie 
dans    les    premiers    temps.    L'Hiftoire    nous  a  conlèrvé    le 
noin  du  jirctre  Cretois  qui  expia  Apollon  du  meurtre  qu'il 
avoit  comrnis,  el!e  l'appelle  C/w/^///or .•  cette  forte  d'expiation     Faujm.xi 
fe  pratiquoit  aulPi  en  Egypte  ,  &  il  eft  à  préfumer   qu'elle 
paflà  de  ce  pays  dans  l'Attique  :  on  peut  le  recueillir  A^s 
marbres  de  Paros  ,  qui  nous  apprennent  qu'elle  fut  établie 
à    Athènes ,    fous    le    règne    de  Pandion    fi's    de  Cécrops 
Egyptien. 

Les  Anciens,  malgré  toutes  les  fuperflitions  auxquelles 
ils  s'éloient  livres,  avoient  conlervé  un  profond  refpeél  pour 
la  Divinité,  &.  ce  refpecl  les  rendoit  exacts  obièrvateurs  des 
fermens  qu'ils  avoient  faits  par  le  nom  de  quelqu'un  de 
leurs  Dieux.  Le  parjure  étoit  regardé  chez  eux  comme  le 
crirne  le  plus  détellable  :  les  Égyptiens  le  punilloient  irré- 
nuiliblenicnt  de  mort,  parce  qu'ils  trou  voient  qu'il  réunilfoit     DiolSict, 

Hi; 


6o  MÉMOIRES 

ies  deux  plus  grands  crimes,  l'iiifulle  à  la  Divînitc,  &;  la 
de(lru(flion  du  fondement  le  plus  ferme  de  la  (oi  humaine: 
ce  refpecl  religieux  pour  le  ferment ,  fe  remarcpioit  parmi 
toutes  les  Nations. 

D'autres  crimes,  moins  graves  que  le  parjure,  étoient 
foumis  à  la  peine  de  mort.  Toute  perfonne  en  Egypte, 
étoit  tenue  de  faire  devant  les  Magiftrats  la  déclaration  de 
fon  nom ,  de  fa  profefTion  &  de  fes  revenus  ;  &  celui  qui 
avoit  fait  une  fauiïè  déclaration ,  ou  qui  exerçoit  une  pro- 
DioJ.Sic,/.  fefTion  illicite,  étoit  condamné  à  la  mort.  Quoique  dans  ce 
pays  le  meurtre  d'un  efclave  fût  puni  de  la  mort ,  le  père 
qui  avoit  tué  fon  fils  n'étoit  pas  condamné  à  perdre  la  vie. 
On  lui  faifoit  tenir  dans  fes  bras  le  corps  de  ion  fils ,  trois 
jours  &  trois  nuits  confécutives ,  au  milieu  de  la  garde 
publique  qui  l'environnoit.  Les  Egyptiens  penfoient  que  les 
parens,  qui  avoient  donné  la  vie  à  leurs  enfans,  ne  dévoient 
pas  être  punis  comme  meurtriers  ,  lorfqu'ils  la  leur  avoient 
ôtée;  mais  ils  vouloient  empêcher  cette  efpèce  de  meurtre, 
par  la  crainte  d'une  peine  également  rude  &  honteufe.  Cette 
peine  iniiigée  aux  pères  ne  pouvoit  avoir  lieu  chez  les 
Phéniciens,  qui,  par  leur  Religion,  étoient  autoriles  à  facri- 
fier  leurs  propres  enfans,  &  qui  avoient  la  liberté  d'expofèr 
ceux  qu'ils  ne  vouloient  pas  élever. 

Toutes  les  filles,  en  Phénicie,  étoient  tenues  de  payer 
un  tribut  à  Vénus  :  il  falloit  qu'elles  fe  proflitualîent  une 
fois  avant  leur  mariage;  mais  cette  proflitution  étoit  unique, 
&  lorfqu'elles  avoient  donné  leur  foi  à  un  mari ,  leur  ch.ifleté 
étoit  inaltérable,  ou  fi  elles  fe  rendoient  coupables  de  quelque 
infidélité,  elles  en  étoient  punies  :  le  feu  étoit  la  peine  qu'on 
leur  iiifligeoit.  Juda ,  fils  de  Jacob  ,  demeurant  dans  le 
pays  de  Canaan,  condamna  Thamar  Cananéenne  fi  bru  à 
Ce;i.xxxv:ii,  être  brûlée,  parce  qu'il  la  croyoit  coupable  d'adultère;  & 
■'■^'  fon  jugement  auroit  été  exécuté  ,    fi  par  les  indices  qui  lui 

furent  adminiflrés,  il  n'eût  été  forcé  de  reconnoître,  qu'il 
étoit  lui-même  auteur  du  crime  qui  lui  avoit  fait  prononcer 
cette  condamnation.   L'adultère   éioit  puni  avec   la   même 


DE     LITTÉRATURE.  Ci 

rigueur  chez  les  Phiiiflins ,   voifins    des  Cananéens  ou  Phc- 

iiiciens  :  la  fille  du  Phiiillin  que  Sarrifon  avoit  époulce,    & 

qui  s'étoit  féparée  de  lui,    pour   fe   marier  à  un  autre,    fut 

biûlée   avec  fon   père,     qui    avoit   confenti  à  ce   mariage    Judk.xv.s, 

illccal  :  ce  fiipplice  s'exécutoit  en  plaçant  celui  ou  celle  qui 

y  avoit  été  condamnée  au  milieu    d'un    bikher   auquel  on 

mettoit  le  feu.  Dans  la  Chaldée,  ceux  que  l'on  vouloit  faire 

périr  par  le  feu,  étaient  jetés   dans  une  fournaife  ardente: 

Daniel  cc  fes  compagnons,  furent  ainli  traités   à  Babvlone;   Dim.u1.20. 

ou  bien  on  les  mettoit  dans  une  poêle  ardente.  Sédécias  fils 

de  Maafias,   &  Achab"fils  de  Colias ,  deux  faux  Prophètes, 

(]ui  avoient  fait  le  mal  dans  Ifiacl,  &  qui  avoient  abufé  des 

femmes  de  leur  prochain,  furent,  par  l'ordre  de  Nabucho-   Jmm.y.xix, 

donofor  ,    brûlés  dans  une  poêle  :  les  fept  frères  Machabées  ^^' 

foufîiirent  le  même  fupplice  fous  Antiochus  Epiphane.  En      iiMach. 

Égrypte,  l'adultère  commis  volontairement  de  part  &:  d'autre,       '  ^' 

n'étoit  pas  puni  fi  rigouieulement  ;   on  donnoit  mille  coups 

de  fouet  à  l'homme,   &:  l'on   coupoit  le  nez  de  la  femme, 

afin  de  détruire  en  elle  la  beauté  dont  elle  avoit  abufé  pour 

le  crime;   mais  dans  la  fuite  les  adultères  fiu-ent  brûlés.  Le     Z)W.J/h /. 

ïc\.\  étoit  aufll  le  fupplice  à(ts  parricides;  mais  en  Egypte  on 

lardoit  tout  le  corps  de  celui  qui  avoit  été  convaincu  de  ce 

crime ,  avec  Ats  brins  de  chaume  de  la  longueur  à\m  doigt,  &      /</■  iH^- 

on  l'étendoit  fur  des  épines  auxquelles  on  mettoit  le  feu.  De 

quelque  crime  qu'une  femme  fût  prévenue,  lors  même  qu'elle 

avoit  été  légalement  convaincue,    on  ne  lui  failoit  pas  lubir 

\.\  peine  qu'elle  avoit   méritée,   fi   elle  fe  trouvoit  enceinte; 

l'exécution  étoit  différée  Jufqu  a  fon  accouchement,  après  lequel 

on  la  conduifoit  au  fupplice  :  cette  loi  Egyptienne  a  été  adoptée     IJ.  HU. 

dans  tout  l'Orient,  &;  même  par  la  plupart  tles  Grec5.  Une  loi 

aiilii  généralement  reçue,  étoit  celle  qui  condamnoitlacculateur 

convaincu  de  calomnie,  à  fubir  la  peine  prononcée  par  la  loi 

«entre  le  crime  (ju'il  avoit  faullêment  dénoncé. 

Un  fupplice  fréc|ucmment  ulilé  dans  la  Paleflinc  &  dans 
la  Phénicie ,  étoit  la  lapidation.  Moyle  ra\  oit  viailtmbla- 
blemenl  vu  pratiquer  en  fgypte  :  ce  Icgillaleur  des  Hébreux 


<?2  MÉMOIRES 

Dm.xyiir,  ordonne  que  l'homme  &  la  femme  ,    qui   auront  ctc  con- 

-''■  vaincus  d'idolâtrie,  feront  conduits  hors  de  la   ville,    pour 

être  accables  de  pierres  ;   il  étend  cette  peine  au  taureau  qui 

Exod.xxr,  aura  tué  quelqu'un  avec  fes  cornes,   non  pour  punir  ce  délit 

■Z"?'  dans   un    animal   déraifonnable  ;    mais   pour    obliger  par   fâ 

.     perte  les   autres   propriétaires  de  veiller  avec   attenticin   fur 

leurs  bêtes.  11  fit  lubir  cette  peine  à  celui  qiii  avoit  blafphémc 

Lft'ii.xxiv.  le  nom  de  Dieu,  &  à  celui  qui,  contre  la  délenfe  qui  avoit 

''^'  été  publiée  au   nom    de  Dieu  dans  le  camp ,   avoit  ramaffé 

Num.xv.s;-  du  bois  le  jour  du  fabbat  :  ce  fupplice  continua  d'être  ea 
ufage  dans  la  Palefline.  Jofué  fit  lapider  Achan  ,   qui  avoit 

Jof.vn,2j.  recelé  quelque  chofe  du  butin  de  Jéricho.  Ceux  qui  avoient 
fubi  cette  peine ,  n'avoient  pas  d'autre  (cpulture  que  les 
pierres  qui  avoient  fervi  à  leur  fupplice;  on  en  faifoit  un 
monceau  fur  leur  cadavre,  ce  qui  fut  fait  fur  celui  d' Achan. 
La  même  chofe  fe  praliquoit  à  l'égard  de  ceux  mêine  qui 
avoit  foufïert  un  autre  genre  de  mort.  Le  corps  du  Roi  de 
la  ville  de  Hai,   détaché  du  gibet  auquel  Jofué  l'avoit    fait 

lbid,vin,2p,  pendre,   fut  couvert  d'un  monceau  de   pierres;   celui   J'Ab- 

falon  fut  porté  après  fa  mort  dans  un  b(^is ,    &  on  éleva  fur 

n  Reg,        lui  uw  grand   tas  de  pierres  :    ces    monceaux  de  pierres  fe 

xvtu.^y.  i-encontroient  fréquemment  en  Paieftine  &  dans  la  Phénicie. 
L'auteur  des  Proverbes  les  avoit  en  vue,  lorfqu'il  comparoit 
celui  qui  veut  honorer  un  infenfé,  à  l'homme  qui  jette  une 

Prov.xxvi.S.  petite  pierre  fur  im  tas  de  pierres.  L'auteur  de  la  Vulgate 
a  pris  ces  monceaux  de  pierres  pour  ceux  qui  dans  d'autres 
pays  étoient  faits  en  l'honneur  de  Mercure,  &  qui  étoient 
formés  des  pierres  que  les  paflàns  jetoient  au  pied  des  ftatues 
de  ce  Dieu  à  qui  ils  avoient  donné  la  fouveraine  intendance 
des  chemins.  J'ai  fait  voir  dans  un  autre  Mémoire,  que 
le  texte  original  ne  préfente  rien  qui  donne  lieu  à  cette 
interprétation. 

La  croix  étoît  une  autre  efpèce  de  fupplice   très-connu 
dans   tout    l'Orient;   Moylè  ,     qui   l'avoit   vu  pratiquer  en 

CeH.xL,iy,  Egypte,    y  fit  attacher  dans  le   défert  les  principaux  chefs 

j:im,xxv,4,  ài]k-àô.,    qui   avoient   participé  à  l'idolâtrie    des  Moabites, 


DE    LITTÉRATURE.  ^3 

Jofué,   après  avoir  fait  tuer  les  rois  Cananéens  qu'il  avoit 
vaincus     les  fit  mettre  en  croix.  Les  Philiains,  qui  ayojent     jof.  x.  .6. 
coufié  k  tête  de  Saiil.  pendirent  Ton  corps  aux  murailles  de 
BeSifan.  Les  meurtriers  dmofeth,  à  qui  David  fit  couper  ^/^^.^.a-^x/, 
les  pieds  &  les  mains,    furent  aufTi  pendus  fur  la   piicine 
d'Hébron.  Les  Gabaonites,   qui   ctoient  Cananéens,   cxxxzx-  UR.g.iv.^. 
fièrent  fept  des  fils  de  Saiil.  Aman  fut  attaché,   par   \oxàï^  lid.xx,.?. 
dAlfuéru^    à  la  croix  qu'il  avoit  fait  préparer  pour  Mardochée.  LfA.  vu.  •  c. 
Artaxerxès',   dans  fon  édit  pour  le  rétabli ifement   du  temple 
de  Jérufalem .   ordonna   que  ceux   de   i^s  Officiers  qui  y 
contreviendroient,  feroient  crucifiés  fur  un   bois   que  ion 
prendroit  dans  leur  maifon.  Alexandre,    devenu   maître   de  ^  ^;  £,';^. ."//, 
Tyr     dont  le  fiége  lui  avoit  coûté  fept   mois  de  fatigue  6c 
de  dépendes,  fit  crucifier  deux  mille  de  fes  habitans  le  long 
de  la  mer.  Ce  même  fupplice   étoit  en   ufage  i  Carthage  , 
colonie  Phénicienne;  non-feulement  les  perlonnes  du  commun 
V  étoient  k.umifes,  on  le  failoit  auffi  lubir  à  ceux  qui  étoient 
ies  plus  dillingués  dans  lÉtat.  Les  Généraux  qui  ne  setoient 
pas   conduits   avec   toute  la  prudence  requife ,    étoient  aulh 
punis,  malgré  les  fuccès  qu'ils  avoient  eus.  Lufage  introduit  ^v.iMa.. 
par  Moyfe   de   faire  mourir  publiquement  les  animaux  qui 
avoient   tué   quelqu'un ,    s'étoit    auffi    introduit  à  Carthage. 
11  n'étoit  pas  rare  de  voir  fur  les  chemins  des  lions  attaches 
à  i}its  croix  ;   on  le  faifoit ,   dit  Pline,  pour  arrêter  la  ixxitMX  Pùr..viu.. S. 
de  ces  animaux  par  le  fupplice  de  leurs  femblables. 

Plai-te  dans  fa  comédie  du  Carthaginois,  fait  mention 
d'une  aut're  forte  de  fupplice  en  ulage  dans  le  mé-ne  pays.  ^;ï-!jj'«- 
Le  criminel  condamné  étoit  étendu  par  terre;  on  mettoit 
une  claie  fur  fon  corps,  Se  l'on  chargeoit  cette  claie  de  grolfes 
pierre^.  D'autres  fois  on  l'écrafoit  fous  les  pieds  des  chevaux. 
Anulcar.  Général  des  Carthaginois  ,  fit  mourir  aind  quelques 
foldats  déferteurs.  &  quelques  étrangers  qui  avoient  ^h^^^-  Jpbr. d. 
donné  le  parti  de  la  Réi)ublique  :  ce  fiipplice  n  étoit  pas 
pariiculier  à  Carthage.  Gédéon  revena-it  de  la  pourh.ile  des 
Madianiles,  fil  écrafer  fous  les  ronces  &  les  épines  du  défert , 
k-s  hubilans  de  la  ville  de  Socolh.  Da\id  ayant   '..liiicu  les     uik.viu. 


64^  MÉMOIRES 

Ammonites  &:   pris  Rabbath  leur  capitale,  fit  padêr  fur  les 
nRf£;,X/r,  habitans  àes  chariots  &  des  roues   années   de  fer.  L'auteur 

•''''  de   la  Vulgate  dit   qu'il  les   fit  Icier,   &  ferravit  eos ,   &.  la 

verfion  grecque  eûuxÉv  Iv  rZ  'KeÂon  j  mais  le  mot  Hébreu  que 
le  Tradudeur  latin  a  rendu  ^ds  ferni ,  &  le  Grec  par -Treyav,  ne 
peut  fignifier  ici  l'inflrumciit  dont  on  fe  fert  pour  fcier  la 
pierre  ou  le  bois;  ^"^^  ,  man/g,  ou  •"'^■"?,  mcrgah ,  qui  elt  le 
terme  de  la  Langue  orientale,  défigne,  non  une  fcie ,  mais 
une  efpèce  de  traîneau  que  l'on  laifoit  palier  d-Ans  l'aire  de 
la  grange  fur  les  gerbes  de  blé  pour  en  faire  fortir  le  grain  ; 
&  c'ell:  de  ce  mot  Hébreu  qu'ont  été  formés  le  verbe  grec 
A'/xg'py^,  tero ,  trituro ,  &  le  fubflantif  latin  vierges ,  une  javelle, 
une  poignée  d'épis  :  cet  inltrument  étoit  une  forte  pièce  de 
bois  armée  de  clous  de  bois  ou  de  fer ,  &  que  l'on  faifoit 
traîner  par  des  bœufs  fur  les  gerbes  ;  à  cet  inflrument  le  texte 
original  en  joint  un  autre,  qu'il  appelle  Vl'in,  hharouti,  ou 
charouti,  que  la  verfion  grecque  traduit  par  Tei.SoAes ,  &  la 
verfion  latine  par  carpentum ,  un  chariot,  dor.t  on  fe  lêrvoit 
aufii  pour  laire  fortir  le  grain  de  l'épi,  Servius  difiinfaie  les 
deux  inftrumens  qui  fervoient  à  la  même  fin ,  &:  il  appelle 
Serv.m  l'un  trihula ,  &  l'autre  truha.  Tribula ,  dit-il,  étoit  une  efpèce 
Cecr^.  I.  jjg  chariot  qui  avoit  des  roues  dentelées ,  &  dont  on  fe  fervoit 
en  Afrique  pour  leparer  le  grain  de  fa  paille  ;  traha ,  au 
contraire,  un  traîneau  (ans  roues.  Ces  inftrumens  étoient  de 
l'invention  Aes  Phéniciens,  &  ils  en  portoient  le  nom.  Varron 
diffère  de  Servius  dans  la  forme  du  tribula  qu'il  nomme 
trïhulum  ;  il  ne  le  monte  pas  fur  des  roues;  il  dit  au  contraire 
.  que  trïhulwn  eft  une  grolle  planche  chargée  de  pierres  ou  de 
fer  dans  fon  épailfeur ,  qui  en  paflânt  fur  les  gerbes  en  fait 
Van.dere    fortir  le  grain;  celui  qui  conduit  les  chevaux,  le  met  fin- cette 

"^'  '^^'  planche  pour  lui  donner  plus  de  poids,  ou  il  la  charge  de 
grolfes  pierres  pour  le  même  effet.  Il  y  a  aufii,  continue-t-il, 
d'autres  machines  compofées  d'ais  dentelés  avec  des  rouleaux 
que  l'on  fait  traîner  par  àes  animaux;  le  cocher  eft  aftis  fur 
cette  machine,  &  conduit  les  chevaux  où  il  juge  néceiîàire; 
ç'eft  ce  qu'on  appelle  le  chariot  Phénicien  ,  plojlelltwi  Plianicum  : 

ces 


D  E     L  I  T  T  É  R  A  T  U  R  E.  '^5 

"ces  difTctens  iiiftrumens,    dellincs  par  leur  invention  à  faire 

lôrlir  le  grain  des  épis,  ctoient  aiifli  employés  pour  les  fup- 

piices.  Les  Prophètes    font   quelquefois    allufion  à  ce  dernier 

lifage.  Ne  cntignei  point ,  ô  Ifraël ,   dit  Ifaïe  ,  je  vous  ai  rendu  ffâ.xLr.jj; 

comme  lin  injliwneiU  abattre  le  lié ,  tout  neuf  &  armé  de  pointes. 

Lcvei-vous ,  file  de  Sion ,  dit  Michée ,  parce  ^uc  J'ai  rendu  ^M,iv,rj, 

l'ongle  de  vos  pieds  aufi  dur  que  le  fer,  &  votre  corne  au[fi  forte 

que  l'diniin;  vous  foukrei  &  vous  écraferei  plufieurs  peuples. 

Ceux  qui  éloient  condamnes  à  quelques-uns  de  ces  fupplices , 

ii'étoient  pas  exécutés  dans  les  villes  ;  on  les  conduifoit  dehors , 

où  on  leur  faifoit  fubir  la  peine  qu'ils  avoient  méritée. 

La  prifon  ,  qui  n'avoit  originairement  été  établie  que  pour 
s'afîurer  de  la  perfonne   d'un  accu(e,    devint   quelquefois  la 
peine  de  ceux  qui  étoient  réputés  coupables.  Jofcph  ,  injuf- 
tement  accufé  par   la  femme  de   Putiphar ,  fut  jeté  dans   la 
prifon,  non  pour  lui  faire  fubir  une  autre  peine,  mais  pour     Gen.xxixt 
îe  punir  du  crime  qui  lui  avoit  été  faufîêment  imputé;  car  '**'• 
fon  maître  ne  pourfuivit   pas   d'autre  vengeance  de  l'aiîiont 
qu'il  cro)oit  avoir  reçu.   Samfon  pris  par   les  Phiiilh'ns,  eft 
aveuglé*&;  conduit  à  Gaza;  il   y  eft   mis  dans  une  étroite 
prifon,  où   on  lui   fait  tourner  la   meule.  Artaxerxès,  dans     juJic.xvt 
l'édit  pour  le  rétablif^èment  de  Jérufalem ,  veut  que  ceux  de  "' 
ies   Ofhtiers  qui  rcfuleront    de    fe   conformer  à  les  ordres, 
foient  punis  de  mort,  ou  tlu  moins  par  la  prifon.  Les  prifon-     i Efjr.  y/r. 
jiiers  ,  quoiqu'enfermés  chns  un  lieu    d'où  ils  ne  pouvoient  *^'*7' 
fortir,  y  étoient  encore  détenus  de  différentes  manières:  on 
leur  mettoit  au  cou  une  machine  qui ,  dans  la  laiiG;ue  de  la 
Palcfline,   porloit  le   même   nom   que  le  joug  dont   on   fè 
(èrvoit  poiu'  aticler  les  bœufs  à  la  charrue,  ou   aux  autres 
voitures  qu'on  leur  fiiifoit  traîner,  hiy'nimai  "lotlioth  aol  on 
cl,  veâes  jugi ,  les   hâtons  ou  pièces  i!u  joug  :    ce  joug   éloit 
ordinairement  compofé  de  i\<i\.\\  morceaux  de  bois  enlaillés, 
pour   recevoir   le   cou   du   prilonnier  ;   tel  étoit  celui   dont 
Jérémie  avoit  été  chargé  ,  &   qui    lui   fut  ôlé   par   le   faux   j„mi.xxriir, 
prophète  Hananie  :  au  lieu  de  bois,  on  y  employoil   quel-  '"• 
«juefois    le   fer;   à   la  place   du  joug  ilc  bois  dont  Jérùni^; 
Tome  XL.  1 


'Jerem.  XXVII. 
il 


Ib.  XXIX,  ^ 

'M.  XI  II,  2^ 


66  MÉMOIRES 

vcnoit  d'être  dcchargc  ,  Dieu  ordoiiiia  à  ce   Prophète  d'eu 
faire   un   qui   fût  de  ce  métal ,  en  figue  de  celui  qui  devoit 
ctre  mis  au  cou  des  Nations  qu'il  vouloit  foumellre  à  Nabu- 
chodonofor.  Le  même  Prophète  avoit   déjà  reçu   de  Dieu 
l'ordre  de  faire   des  jougs,  d'en  mettre   un  à  fon  cou,   & 
d'envoyer   les    autres   aux   Rois  voifms ,  fur-tout  à   ceux  de 
Tyr  &  de  Sidon  ,  par  les  AmbalHideurs   qu'ils  avoient  à  la 
Cour   du  roi  Sédêcias.  Ces   Princes   n'auroient  pas  compris 
le  fens  de  cette  prophétie,  5c  ils  n'auroient  pu  en  conclure 
leur   captivité  future  ,  fi  ces  jougs  n'eufîènt  pas  été  en  ufâge 
chez  eux.  Les  mains  des  prifonniers  étoient  de  plus  chargées 
de  menottes  ou  cercles  de  fer  qu'on  leur  mettoit  aux  poignets, 
comme  des  bracelets ,  &  leurs  pieds  étoient  ferrés  dans  des 
entraves,  qui  étoient  aufTi  des  cercles  dont  on  garniffoit  leurs 
chevilles  ,   &    quelquefois    des   pièces    de  bois   percées   en 
différens  endroits  plus  ou  moins  éloignés ,  dans  lelquels  leurs 
pieds    étoient    retenus.    A  ces   différens    inflrumens   étoient 
attachées  des  chaînes  qui ,  fixées  aux  murailles  de  la  prifon , 
ou  à  quelque   poteau  immobile ,   ôtoient   aux  prifonniers  la 
liberté  d'aller  &  de  venir  dans  le  lieu  où  ils  étoient  renfermés. 
Ces  chaînes   étoient   anciennement    d'airain;    car,   pour  les 
exprimer,  l'Écriture  fe  fert  fréquemment  du  terme  '^T'fl!^?» 
nechujcluim ,  qui  vient  de  ^^],  nechajch ,  qui  fignihe  de  i'<2/VwA/. 
Tous  les  prifonniers  détenus  dans  les  prifons,  étoient  ainfi  liés; 
ce  qui  avoit  fait  donner  à  ces  lieux  le  nom  de  '^'?P!^'!?  •^*?, 
betJi-haûfirim ,  domus  v'inâoriim ,  la  demeure  de  ceux  qui  font  liés. 
A  Curthage ,    colonie   phénicienne ,    qui   avoit   confèrvé   le 
lan<^acre  du  pays  d'où  elle  étolt  venue ,  la  prifon  étoit  appelée 
Suid.v.  iC-yv^y ,  Ancoti.  Suidas,  qui  nous  a  confèrvé  ce  nom ,  prétend 
■   qu'on  l'avoit  donné  à  la  prifon  ,  parce  qu'elle  avoit  la  forme 
d'un  bras  recourbé  :  cette  étymologie  fuppoie  que  ce  nom  eft 
Grec  ;  mais  comme  on  ne  parloit  pas  cette  Langue  à  Carthage , 
il  efl;   plus   naturel    d'en   chercher    l'origine   dans   la   langue 
Punique,  qui  avoit  tant  d'analogie  avec  la  Phénicienne.  Dans 
cette  Langue,  on  aura  ainfi  appelé  la  prifon,  parce  que  c'étoit 
vn  liçu  d'horrçur ,  de  triflefîè  &.  de  gémifîèmens,  &  il  viendra 


AyMùv 


DE    LITTÉRATURE.  67 

du  verbe  p;x.  anach ,  qui,  fans  égard  aux  points  voyelles, 
peut  le  proiioncer  cink,  &  fignitie  damavit  cum  gcm'itu,  cjidavït. 
La  priloii  efl:  en  effet  un  lieu  de  loupiis  &.  de  gémiiremens; 
quant  à  ia  nourriture  des  prifonniers,  on  ne  leur  donnoit 
^ue  du  pain  &  de  l'eau  ,  &  encore  avec  mefure.  Achab , 
pariant  du  Prophète  Michée  ,  qu'il  faifoit  mettre  en  prifon , 
recommande  qu'on  le  nourrilfe  du  pain  de  tribulation  &  de  lu Rtg: 
l'eau  d'angoilfe  jufqu'à  Ton  retour.  xxn.^y. 

Les  loix  des  Phéniciens,  en  matière  civile,  ne  nous  font 
pas  connues;  mais  il  ell  à  préfumer  qu'elles  dilîeroient  peu  de 
celles  de  leurs  voifins,  &  encore  moins  de  celles  de  l'Fgvpte , 
avec  laquelle  ils  avoient  bien  ôits  chofes  communes.  Dans  ce 
pays,  celui  qui  nioit  devoir  un  argent  qu'il  avoit  emprunté 
ià\\s  billet,  étoit  déchargé  de  fa  dette  fur  fon  ferment.  Cette  Dbd.Sic,i, 
loi  étoit  fondée  fur  le  refpecl  que  les  Anciens  avoient  pour 
le  ferment,  &:  qui  faifoit  croire  que  ia  partie  ne  manqueroit 
pas  à  ce  qu'elle  devoit  aux  Dieux ,  &  qu'elle  ne  s'expofcroit 
pas  ,  par  un  faux  ferment ,  à  perdre  toute  croyance  dans  lelprit 
de  fes  concitoyens,  A  l'égard  de  ceux  qui  prctoient  par  billet, 
ils  éloient  autorifés  à  fe  faire  payer  un  intérêt  :  mais  il  ne  leur 
étoit  pas  permis  de  faire  monter  les  intérêts  plus  haut  que  le 
principal,  c'efl-à-dire ,  que  fi  le  débiteur  fe  trouvoit  avoir 
payé  en  intérêts  deux  fois  la  fomme  à  laquelle  montoit  le 
principal  qu'il  avoit  emprunté,  il  étoit  entièrement  quitte  de 
(à  dette.  Anciennement  la  contrainte  par  corps  avoit  lieu  pour 
les  dettes,  &  le  créancier  avoit  le  droit  de  faire  mettre  en 
prifon  le  débiteur  qui  ne  le  payoit  pas  :  un  des  éloges  donnés 
à  Séfullris ,  ell  d'avoir  payé  les  dettes  d'un  grand  nombre  de  ld.iiid. 
gens  détenus  dans  les  priions  à  la  pourfiile  de  leurs  créanciers. 
Dans  la  fuite,  de  nouvelles  réflexions  perfuadèrent  que  fi  les 
biens  appartenoient  aux  particuliers  qui  en  avoient  hérité  de 
leurs  auteurs,  ou  qui  les  avoient  gagnés  par  leur  travail,  les 
hommes  éloient  à  la  Patrie  qui  devoit  feule  les  avoir  en  la 
difpolition  pour  les  befoins  de  la  paix  &  pour  ceux  de  la 
guerre;  la  contrainte  par  corps  fut  ôtée  ,  &  le  créancier  n'eut 
plus  que  le  droit  de  fe  venger  fur  les  biens  de  fon  débiteuri 


69  M  Ë  M  O  I  R  E  S 

il  piit  les  fàifir  &  les  faire  vendre  ù  l'eiican  ,  finis  toucher  a 
fa  perfoniie.  Cette  loi  paroît  beaucoup  plus  fage  que  celle  de 
la  plupart  des  Lc<:fiflateiirs  grecs,  8c  qui  s'obferve  encore  clans 
plulieurs  États,  par  laquelle  il  efl  défendu  de  faifn-  les  armes 
&  la  charrue  d'un  homme  à  qui  l'on  a  prêté,  pendant  qu'il 
efl  permis  de  prendre  &  de  détenir  dans  une  prifon  l'homme 
même  pour  exiger  fon  rembourfement. 


DIX-NEUVIEME  MEMOIRE 

SUR    LES    PHÉNICIENS. 

De  la  Milice  de  ces  Peuples, 

Par  M.  l'Abbé  MiGNOT. 

Lu         Tr°\EPUlS  Nembrod,   ce  Prince  que  plufieurs  regardent 

Je  2 1  Juillet    J_^  comme  le  fondateur  de  l'empire  d'A(îyrie  jufqu'à  Ninus, 

*'      c'cil-à-dire ,    depuis  l'an  2282  julqu'à  l'an  2174.  avant  l'ère 

vulgaire,    on  ne  connoît  pas   d'autre  elpèce  de  guerre  que 

celle  qui  fut  faite  aux  animaux.  Ninus  fut  le  premier  qui 

voulant  étendre  fa  domination  par  la  force  &   par   la   vio-, 

'Jujlm,  I,  :.  lence,   déclara  la  guerre  aux  hommes. 

Son  exemple  eut  dçs  fuites  fâcheufes  pour  l'humanité.  On 

ne  tarda  pas  à  voir  des  Princes  ambitieux  porter  la   défo- 

lation  chez   leurs   voifms ,    &    même   dans   des   lieux    a(îêz 

éloignés  du   fiége  de  leur  empire.  Parmi  les  defcendans   de 

Canaan ,    auteurs    de   nos  Phéniciens ,     qui    étoient   venus 

s'établir  dans   le  pays  auquel  ils  ont  donné  leur   nom,    uia 

a(î"ez  grand  nombre  quittant  fa  nouvelle  demeure,   defcendrt 

'Maneth.    en  Egypte,    s'empara  du  nome  Arabique,   &   y  établit  une 

'A'-Jfi'^-   ilynallie   connue   fous  le   nom   des  Rois  Pnfleurs  :    pendant 

f,f,^^^.   deux  cents  foixante  ans  ou  environ,    ils  nrent  une  guerre 

cruelle  aux  Égyptiens,  qu'ils  s'alfujettiient,  &  qu'ils  rendirent 


DE    LITTÉRATURE.  ^c, 

tributaires  en  grande  partie.  Salatis,  que  je  regarde  comme 
le  premier  Prince  de  cette  dynaftie,  commença  fon  règne 
i'an  2078  avant  l'ère  Chrétienne,  quatre- vingt -feize  ans 
après  que  Ninus  fut  monté  fur  !e^  trône  d'Alî)rie.  Saiatis, 
dont  le  nom  faifoit  trembler  les  Égyptiens,  redoutoit  lui- 
inême  les  forces  des  Aflyriens  :  pour  prévenir  toute  inva- 
fion  de  leur  part,  Si.  pour  s'afîurer  fi  conquête,  il  fut  obligé 
(.{'çn  foriifier  le  cûtc  oriental  qui  étoit  le  plus  expofé  à  leurs 
incurfionj. 

1!  n'y  avoît  que  cent  cinquante-trois  ans  que  les  Payeurs 
étoient  établis  en  Ég)pte,  lorfque  le  pays  de  Canaan  leur 
ancienne  patrie,  fut  attaqué  par  Codorlahomor,  roi  dT.lam  ,  Cfa.xrv,/i 
apparemment  de  l'Élymaïde,  au-delà  du  Tigre,  entre  la 
Suziane  &  la  Médie  :  ce  Prince  fournit  les  cinq  rois  Cananéens 
de  la  Pentapole,  &  les  alfujettit  à  un  tribut  qu'ils  payèrent 
exactement  pendant  douze  ans  ;    mais  l'ayant  refufé  la  treî-  ^ 

zième  année ,  ce  Prince  revint  avec  quatre  autres  Rois  (es 
alliés:  ces  cinq  Rois,  à  la  tête  de  leurs  troupes,  vainquirent 
d'abord  les  Réphéens ,  qui  habitoient  le  canton  d'Aflharoth 
Carnaim  ;  les  Zuzéens  ,  peuples  nomades  de  l'Arabie;  les 
Hévéens  ,  de  la  plaine  de  Cariathaim  ,  &  les  Horréens  du 
mont  de  Séhir  ;  tournant  enfuite  du  côté  de  Cadès ,  ils 
ravagèrent  le  pays  des  Amalécites  &  celui  des  Amorrhéens: 
enfin,  ils  fondirent  fin-  les  rois  de  Sodome,  de  Gomorrlie, 
d'Adama ,  de  Zeboim  &  de  Bêla  ;  les  mirent  en  déroute, 
6c  fuent  fur  eux  un  grand  butin;  mais  comme  ils  s'en 
retournoient  vi(5lorieux  ,  ils  furent  attaqués  par  les  gens 
d'Abraham,  &  par  ceux  d'Aner ,  d'Efcol  &  île  Mambré, 
princes  Cananéens  &i  alliés  du  Patriarche,  qui  les  mirent  en 
déroute,  Ôc  reprirent  fur  eux  les  richelîcs  (ju'il.*;  cmporloient. 

On    voit  par  cette  expédition  que   les  Rois    du  pays  de 
Canaan  alloient  à  la  guerre  en  perfoiuie,  &  qu'ils  y  condui- 
foient  eux-mêmes  leurs  troupes.  Le  roi  Cananéen  d'Arad ,  J^um.xxii.ix 
Sehon,   roi  des  Amorrhéens,    &  Og ,    roi   de  Bazan  ,   qui      JiJ.yj\ 
ttoient   aulli   du    pays   de  Canaan  ,    &   qui   atta(|uèrent    les 
JlratUtçs  dans  le  dclert  ,    étoient  à  la  lêie  de  leurs   arniéw 


70  MÉMOIRES 

qu'ils    commancloient.    Dans    les    guerres  que    les   Ifraëlilcs 
eurent  à  foutenir  pour  fe  mettre  en  polTeiïion  du   pays  qui 
leur  avoit  ctc  promis,  tous  les  princes  Cananéens,  ou  fcparcs 
ou  réunis,   combattirent  à  la  tête  de  leurs  armées,    &  leur 
difputèrent  le  terrein.  Lorfque  les  Ifraëlites  eurent  des  Rois, 
ces  Rois   les   conduiHrent   à   la   guerre  ,    comme    ceux   des 
Nations   voifnies  y  conduifoieiit   leurs  fujets.   Saiil,    monte 
fur  le  trône ,    marcha  en   perfonne    contre   Naas ,    roi    des 
'iRfg.xh''  Ammonites,  qui  ctoit  venu  faire  le  ficge   de  Jabès  Galaad: 
•}hid,xiii,2.  ce  même  Prince  marcha  contre  les  Philillins;  il  fit  de  même 
la  guerre  contre  les  Amalécites ,   commandés  par  Agag  leur 
'Ibid,  XV.  7.    roi ,  &.  il  n'y  eut  lous  fon  règne  aucune  guerre  à  laquelle  il 
ne  le  foit  trouvé.  David   qui  lui  fuccéda ,    commanda  lui- 
même  ^Q%  troupes  dans  toutes  les  guerres  qu'il  eut  à  foutenir, 
^JlReg.xi.r,  à   l'exception   de   celle  qu'il   fit  aux   Ammonites,    pendant 
laquelle  il  demeura  à  Jérulalem,  où  fon  féjour  devint  l'occafion 
des  deux  crimes  dont  il  fe  fouilla,   l'homicide  &  l'adultère. 
Il  ne   fe   trouva   point  à  la   guerre  contre  fon   propre  fils, 
parce  que  ks  fujets  craignant  pour  fa  perlonne ,  ne  voulurent 
%xvili.S'  P^s  lui   permettre   de  s'expofer.    Ceux    qui   lui    fuccédèrent 
dans  le  royaume  de  Juda  &  dans  celui  d'ifraël,  marchèrent 
toujours  à  la  tête  de  leurs  troupes,  dans  toutes  les  guerres 
qu'ils  eurent  les  uns  contre  les  autres,  ou  contre  les  Rois 
leurs  voilins. 

Quoique  dans  tout  l'Orient ,  les  Rois  marchafTent  ordinai- 
rement en  perfonne  à  la  guerre,    ils  avoient  néanmoins  ini 
Officier  qualifié  Général  de  leurs  armées.  Phicol  rempliffoit 
Ctti.xxr,    ce  pofle  auprès  d'Abimelech,   roi   de  Gérare,  avec  lequel 
■*■*•  Abraham  fit  alliance  l'an  i  87  i  avant  l'ère  Chrétienne.  Celui 

qui  pofiedoit  ce  grade  foixante  -  onze  ans  après  dans  ce 
'ib.xxvi.af.  même  royaume  de  Gérare,  portoit  le  même  nom.  Abner 
llReg.11,28.  fi-'t  Général  des  armées  de  Saiil:  Joab  eut  le  même  titre 
lbid.xi.t^.  fous  David,  &  Banaia  fous  Salomon  :  cet  Officier  com- 
Jxv'if'  mandoit  fous  les  ordres  du  Roi  lorfqu'il  étoit  préfent ,  &: 
lllRèg.ù,  en  fon  abfence  il  avoit  la  première  autorité  dans  l'armée, 
/•?  '  '^'  -<■•     mais  toujours  fubordonwée  à  celle  du  Roi ,  de  qui  il  prenoit 


DE    LITTÉRATURE.  71 

ïes  ordres ,  &  à  qui  il  rendoit  compte  Je  Tes  opérations , 

comme   on  le  voit   dans   la   mierre    de   Da\id   contre  les 

Ammonites.  Sizara  commandoit  l'armée  du  Cananéen  Jabin , 

roi  dAzor,   qui  étoit  abfènt,  dans  la  bataille  contre  Barak, 

juge  d'iiraël.  David  n'ayant  pas  voulu  fortir  de  Jéruialem ,    Judic.rv.i, 

envoya  Joab  ravager  les  terres  des  Ammonites ,    5c  faire  le 

fiége  de  Rabba  leur  capitale  ;  le  même  commanda  les  troupes  il Reg.xr.  i, 

de  ce  Prince,  que  i&s  fujets  n'avoient  pas  voulu  laiffer  partir 

pour  la  guerre  contre  Abfalon  fon  fils.  Ikxviii.ii 

Outre  cet  OiTicier,   qui  étoit  unique,  il  y  avoit  ancien- 
nement en  Egypte  d'autres  Oiîiciers  d'armée,  que  l'on  trouve 
déligncs  par  le  même  nom  chez  d'autres  peuples  de  l'Orient. 
Il  e(t  dit  dans  l'Exode,  que  Pharaon  voulant  pourfuivre  les     Exod.xiVi 
Ifraëlites,  qui  étoient  fortis  de  Tes  Etats  contre  fon  gré,  prit  '7' 
tous  les  chariots   de   l'Egypte  &  les  Sihahjch'im ;    &   Movfe 
rendant  grâces   à  Dieu   de   la   délivrance   miraculeufe    qu'il 
veaoit  d'opérer,  dit  qu'il  a  renverfé  dans  la  mer  les  chariots     IUd,xv,4> 
de  Pharaon   Se  fon  armée,    &  que  fes  Sclhilifcluin  ont  été 
fubmergés  dans  les  eaux  de  la  mer  :    ce  nom  ^^'^^7'?,   Schu' 
Jijc/iiin ,   qui  lignifie  les  tioifièmes ,    exprime  aulh  le  nombre 
de  trente.  Les  Auteurs  de  la  verfion  grecque  l'ont  rendu  par 
les   mots  Tfêi?  ,  Te/frcro;,  Tticvi^i  &.  ù.v)ia.'n\,   les  trois,   les 
troificnus  &  les  puijji iris  ;    &  l'auteur  de  la  V'ulgate  par  très, 
trigiiita    Si.    chines.    S.'  Jérôme   a   penfé  que   ces   Scluilifcliim     H'er.lnctqii 
étoient  le  Général  de  la  cavalerie,  celui  de  l'infanterie,  ^^^"'  ^^."'^ 
le  Prépofé  à  la  perception   <.\es  tributs.  L'Intendant,   ou  le 
Receveur  des  tributs  de  rÉgy|>te,  paroît  étranger  à  cç$  Sclm- 
liji/iini ,  que  le  texte  de  l'Exode  nous  conduit  à  ne  regarder 
que  comme  des  Officiers  militaires.  Pharaon,  e(l-il  dit  dans 
ce  texte,  fit  atteler  ion  char,   &  prit  tout  fon  peuple  avec     Exd,  xiv, 
lui;  il  prit  auin  fix  cents  chariots  choids  avec  tout  ce  qu'il  ^'7-- 
y  avoit   de  chariots  en  I^gypte,    &    il   ajoute   enfuite  i^3 
Syc=:'C.Soi^    y,   ScliulijJiim  al  culo  ,   &   les  Scluiliflùm  par- 
tlejfiis ,   ou  dit-tlejjus  Je  tout  cela,   ce  qui  ne  nous  prélènte 
point  d'autre  idée  que  celle  de  Commandans  des  différens 
corps,  dont  l'Hiftorien  venoit  de  parler;  c'e(l-à-dirc,  dç 


72  MÉMOIRES. 

celui  qui  ctoît  à  la  icte  de  l'infîuiterie  ,  cicfipjnce  clans  lâ 
texte  par  tout  le  peuple  ;  de  ceiiii  qui  coinmaiidoii  les  chariots 
choifis,  8l  de  celui  qui  avoit  le  commaiuleaicnt  des  autres 
chariots. 

J'ignore  fi,  dans  les  armées  Phéniciennes,  il  y  avoit  des 

Officiers  qui  portaifent  ce   nom  ;    mais  on  en   trouve  chez 

d'autres  peuples,  parmi  les  Chaldéeiis  &  parmi  les  Hébreux 

'Miech.xxm  voifins  des    Phéniciens.    Ézéchiel ,  parlant   des    Chaldéens, 

■'■f'^''         donne  le  nom  de  Sclialifcliim  à  quelques-uns  de  leurs  Officiers. 

David  avoit  dans    lès   troupes,    trois  braves   diflingués  ,   le 

iiRtg.xxiir,  pj-emier  nommé  Adino,  le  fécond  Eléazar,  &  le   troifième 

Ji>ij.  y.       Semma.  Il  en  avoit  aufTi  trois  autres,  mais  d'un  rang  inférieur, 

W'tt-      Q^,  ^  fiiivant   l'exprefTion   du   Livre  des  Roi.< ,  qui   s'étoient 

acquis   lui    grand  nom  ,  mais   qui   n'égaloient  pas    les  trois 

premiers.  Ces  trois  du  fécond  ordre  étoient  Abifaï ,  Banaia 

'IiU.xxiu,  &  Azaël  :  ces  différens  Officiers  iiommés  Schcilifckïm ,  avoient 

'io,  i^>         au-defTous  d'eux  d'autres  braves  qui  portoient  le  même  nom. 

Le  Livre  des  Rois  en  compte  trente-cinq,  outre  Semma  & 

[iParfhxi,  Azacl  ;  mais  l'auteur  des  Paralipomènes  en  nomme  quarante- 

fix ,  fans  y  comprendre  les  trois  du  premier  ordre  ni  les  trois 

du  fecend;  &  il  ajoute  qu'Adina,  l'un   d'eux,    de  la  tribu 

de  Ruben,  en  avoit  encore  d'autres  au-deffous  de  lui  :  cette 

multitude  de  perfonnes  qualifiées  Schalifchhn ,  prouve  que  ce 

terme,  qui  dans  fa  première  acception  fignifie  trois  ou  trente, 

avoit  encore  une  autre  fignification ,   &  qu'il  faut  le  rendre 

par  des  gens  élevés  au-dc(j\ts  des  autres  &  dljlnigués  par  leur 

bravoure,    dans  le  même  fens  dans  lequel  on  a  rendu  ces 

paroles  du  Livre  des  Proverbes:  a'^f'^F  -'^.  '^=^?  ^'^?..  ^^Z" 
Tm.xxi,    pMthahthï  leka  fchûlijchim ,  par  celles-ci,    Ne  vous  ai -je  point 
**"'  écrit  des  cliofes  fupérieures ,   magnijifjues ,    excellentes  ou  utiles! 

En  effet,  dans  les  endroits  où  il  efl  fait  mention  de  ces 
Schûlifchim ,  l'Auteiu-  facré  rapporte  des  actions  extraordi- 
naires de  bravoure  de  quelques-uns  d'enlr'eux.  Ceux  à  qui 
i'on  donnoit  ce  nom  étoient  donc  une  troupe  d'élite,  dont 
Ja  valeur  avoit  été  éprouvée,  &  qui  avoit  mérité  par  des 
zci^i  réitérés  de  courage  la  confiance  du  Prince  :  on  trouve 

encore 


DE     LITTÉRATURE.  7-, 

encore  fous  Salomon  à^s  Officiers  de  ce  nom.  L'auteur  du 
troifième  Livre  des  Rois,  obferve  que  ce  Prince  n'employa     UlRrg.ix, 
aucun  lH-aëiite  dans  les  grands  travaux  qu'il  ht  faire,  Se  qu'il  ^^' 
les  rclerva  pour  la  guerre,  pour  ttre  ^qs  Miniltres,  pour  les 
mettre  à  la  tète  de  (es  troupes,  pour  en  faire  fes  Schalifchim, 
vfl'in^    ve  fchahjchaio ,    &  pour  commander  {ts  chariots   &. 
fa  cavalerie.  L'Officier  de  confiance  fur  lequel  Joram  ,  roi 
d'Ifi-atil  s'appuyoit,  lorfque  le  Prophète  lui  annonça  la  levée 
du  ficçre  de  Samarie  &  la  cefîktion  de  la  famine,   ctoit   un 
de  cei  Schalifchim,  '^'.t'i?  î?.'?,  oua'uin  ha  fchdlifc/i ,  & refpond'it 
jchalijch.  Quand  Jchu  voLilut  faire  cVorger  tous  les  adorateurs     IVRcg.vit, 
de  Baal,  il  en  donna  l'ordre  à  {ç.s  foldats  tSc  à  its  fi/ialifcfiim.  ^' 
Ézcchiel ,    que   j'ai  déjà  cite  ,    parlant  des  Chaldcens    qui 
dévoient  détruire  les  royaumes  d'ifiaël  &  de  Juda,  dit  qu'ils     Eicch.xui, 
avoient   des   baudriers  fur  les  reins  ,    &  qu'ils  parolifoient  '^' 
être  tous  des  fchalifchim,  cd'-^  ==^'7'";=?  ^^■^'?  ,    marccli  fclin- 
lifcliim  culnm ,  ful>  afpeâu  fc/iahjchim  omiies  In  :  prédifmt  l'ar- 
rivée de  ces  peuples  dans  la  Palcftine,    il   ajoute  que  Dieu     UU.sj, 
raflemblera  contre  les  Juifs  les  enfans  de  Babylone,  tous  les 
Chaluéens,  les  plus  nobles  d'entr'cux,   les  Souverains  &  les 
Princes,    tous  les  enfans   de  l'Alfyrie  ,    les   jeunes  gens   les 
mieux  faits,  les  chefs  &  autres  Officiers  principaux  de  guerre, 
les  Sc/iii/iji/iim  &  les  principaux  de  tous  ceux  qui   montent 
à  cheval.  Cette   diflinclion   entre   les  Sclmhfcliim   5c   autres 
principaux  Officiers ,    me  paroit  prouver  fuffilâmment   que 
CCS  Stihdlifihïm  formoient  un  corps  redoutable,  diflini'ué  des 
autres,   &.  que  fa  valeur  éprouvée  faifoit  employer  dans  les 
occafions  périlleufes  ou  dccilives,  comme  il  y  en  avoit  dans 
toutes  les  armées  i\^i  Nations  de  l'Orient. 

Les  armées  étant  ordinairement  fort  nombreufes,  le  Prince 
qui  les  commandoit  en  perfonne,  ou  le  Général  qui  le  rem- 
plaçoit  en  fon  abfence ,  ne  pouvoit  fuffire  ;  il  falloit  \\\\ 
grand  nombre  d'autres  Olhcicrs  fubordonnés  les  uns  aux 
autres,  pour  tranfmeltre  à  toutes  les  troupes  les  ordres  qu'elles 
dévoient  exécuter.  Les  armées  des  Cananéens  ou  Phéniciens, 
cioient  compofécs  de  divers  corps  ou  bandes  commandées 
Tome  XL.  K 


74  MÉMOIRES 

chacune  par  un  Oflicier,    8c   chaque   corps  c'toit   Aihclivife 
en   plufieurs   autres ,    ayant  à  leur  tête   des   Officiers   parti- 
culiers qui  recevoicnt  l'ordre  de  l'Officier  principal,   qui  le 
recevoit  lui-même  du  Génùai,   &   le   lailoit   exécuter  par 
ceux    qui    ctoient  au-delFous    de  lui  :    ces   tlifîcrens  corps 
s'aperçoivent  dans  l'armée  des  rois  Cananéens  ligués   contre 
•j,f.  X!,  4.    Jofué  aux  eaux  de  Mérom ,    &  dans  celle  de  Zébée  &.  de 
Ju,l;c.  VIII,  Salmana  ,   vaincus  par  Gédéon.  Cette  difcipline  s'obfervoit 
'"•  dans  toutes  les  armées  de  l'Orient  :    les  Hébreux  n'avoient 

rien  de  particulier  à  cet  égard.  Lorfqu'ils  étoient  dans  le 
délert ,  Moyiè,  fuivant  le  confeil  de  Jélhro  fon  beau-père, 
partagea  tout  le  peuple  en  difFérens  corps  de  mille  hommes, 
&  fubdivilk  chacun  de  ces  corps  en  troupes  de  cent  hommes, 
chaque  centaine  d'hommes  en  cinquante,  &  chaque  cinquan- 
Exod.  XXIII,  taine  en  dix  hommes  :  le  premier  objet  de  cette  inftitution 
»'''S>  n'étoit  que  de  faciliter  &  de  fimplifier  l'adminiftration  de 
k  Juflice  ;  mais  felle  paffa  dans  le  militaire,  &  fut  toujours 
obfervée  depuis.  L'Officier  qui  commandoitles  mille  hommes 

étoit  nommé  dans  la  langue  du  pays,  '=^'r''?^  "'^,  fur Alaphim , 

Prince  ou  chef  de  mille,  que  le  Traduéleur  grec  a  rendu  par 

XfX/ctp;^,    qui   a   la  même    lignification,    &   l'auteur  de   la 

Vulgate  par  Tr'ihunus ,  qui  eft  le  nom  que  les  Romains  don- 

Tioient   au  commandant  d'une  légion  ;   celui  qui  étoit  à  la 

tête  de  cent  hommes  étoit  nommé  de  même  Prince  de  cent , 

riNa  "iw^  far  Meoth ;  dans  la  verfion  grecque  'Ey^Tovrap^s,  & 

dans  la  latine  Centiirio  :  le  Commandant  dç  cinquante  hommes 

s'appeloit   ^^^^"^^ '^'^ ,  far  C/ianùfcliini ,  en  grec  TluTnyiay^p-)^? , 

&    en    latin    Quinejuagenarius ,    Chef  de  cinquante;    enfin, 

...  „         celui  qui  n'avoit  que  dix  hommes  fous  fon  commandement, 

xviii.i.       portoit  le  nom  de  ^"'F?'"'^,  far  Afaroth  ;  dans  la  traduction 

xu^J's'.'f^..  grecque  A«xs<'.(5kp;^5,    &:  dans  la  latine  Dccanus  ou  Dcciirio : 

1  Pay.il.  XXV,  Qç^^  titres  d'Officiers  fe  retrouvent  fous  les  rois  de  Juda  & 

^' UParai.       d'Ifraëh  &  même  fous  les  Machabées*'.  Ainfi,  chaque  corps 

XXVII,  r.      (jg   mille    hommes  avoit   un    principal  Commandant,    dix 

m  ;;,    '     Centurions,  vmgt  Capitames  de  cinquante  nommes  &  cent 


DE     LITTÉRATURE.  75 

Dccurions  .  ce  qwi  Taifoit  pour  chaque  troupe  de  milie 
hommes,  cent  trente-un  Officiers  fubordonnes  les  uns  aux 
autres  félon  leur  ^rade.  Il  y  avoit  peu  de  différence  entre 
cette  divifion  &  c^elle  des  armées  de  Perfe;  dans  ces  dernières 
il  V  avoit  des  corps  de  dix  mille,  de  mille,  de  cent  &  de 
dix  hommes:  ies'Commandans  de  dix  mille  &  ceux  de 
mille  hommes  étoient  choills  par  les  Chefs  de  l.rmce;  es 
Centurions  &  les  Décurions  étoient  à  la  nomination  des 
Capitaines  de  mille  hommes.  ^^, 

En  K^ypte,    la  profelTion  de  foldat  faifoit  un  état  parti- 
culier'  iï  y  avoit  un  certain  nombre  de  citoyens  à  qui  Ion 
avoit  donné  des  terres  à  la  charge  du  fervice   m.litaue  ;  on 
les  nommoit  Q^/é'ricns  Se  Hennofyùh>>s:  les  premiers  avo.ent  U.u.,.  r,^. 
ce  nom  à  caufe  de  l'Iiabit  de  lin  defcendant  jufqu  au   talon 
^  narni  de  frange  par  le  bas  qu'ils  portoient,    &  ils  pou-  iMp.s^' 
vÔi?nt   former   un   corps    de    deux    cents    cinquante    mille 
hommes;  les  Hermotybiens ,   moins   nombreux,    nalloient 
aucre  qu'à  cent  foixante  mille,  ce  qui  formoit,  en  Egypte, 
un  fonds  de  quatre  cents  mille  hommes  ou  environ  de  troupes 
toujours  fubf.flant;    mais    dans    les   autres  Nations,    il   ny 
avoit  point  anciennement  de  foldats  de  prolelT.on ,  m  de 
troupes   foudoyées   &    entretenues    aux    dépens   de    1  Etat  : 
tout   homme  'capable  de   porter   les  armes   ne   pouvoit  le 
difpenfer  de  les  prendre,  lorfque  le  (ignal  en  avoit  cte  donne; 
f,  l'afiaire  le  requéroit,   tous  marchoient;  fi  l'expcdition  ne 
demmdoit  pas  un  fi  i^rand  nombre  de  troupes .    celui   qui 
commandoit  n'en  retenoit  qu'autant   qu'il  le  jugeoit   nccel- 
faire     &  renvoyoit  les  autres  chez  eux.  Gédéon  marchant 
contre   les  Madianites .    avoit   avec   lui  trente-deux    mille 
hommes,   que  la  permifTion   qu'il   donna  à  tous  ceux  qui 
avoient  peur ,  de  fc  retirer,   réduilit  à  dix  mille;    &  de  ces  J^^^-yrr.,. 
dix  mille ,    il    n'i^n    prit    que    trois   cents    pour   marciier  a 
l'ennemi  :  ceux  qui ,   le  lignai  donné  ,    n'avoient  pas  pris  les 
armes  &  ne  s'étoicnl  p'.:s  préfenlés,  étoient  traités  en  ennemis. 
les  habitans  de  Jabès  Galaad  fiu-ent   paffés  au  til  de  Icpee 
par  les  Ifiaëliies.  parce  qu'ils  n'avoicnt  pas  répondu  à  1  ordre  u;J.xxi, ,., 
'^  Kij 


7^  MÉMOIRES 

gcnéral  qui  avoit  été  donné  de  marcher  contre  les  Benjamîtes. 
Saiil  voulant  déclarer  la  guerre  aux  Ammonites ,  qui  affié- 
geoient  Jabcs  Galaad  ,  coupa  Tes  bœufs  en  morceaux ,  & 
envoyant  ces  morceaux  dans  tout  Kraëi  ,  il  fit  publier  que 
le  même  traitement  (eroit  fait  aux  bœufs  de  quiconque  ne 
lReg.xr,;r,  fe  lêroit  pas  rendu  à  l'armée.  Ce  ne  fut  que  fous  le  règne  de 
David  que  l'on  vit  chez  les  Hébreux  des  corps  de  troupes 

llRe^.xxiii.  entretenues  par  le  Prince;  auparavant,  chacun  faifoit  la  guerre 

I Rirai. XI.     à  Ç>is  dépens,  &  n'avoit  d'autre  folde  à  attendre  que  fi  part  dans 

le  butin  :  cet  ufige,  qui  étoit  celui  de  tout  l'Orient,  fut  aulfi 

uparaixxvii.  loug-tcmps  celuï  des  Grecs  Se  des  Romains;  mais  lorfque 
les  guerres  furent  devenues  prefque  continuelles,  il  fallut 
qu'à  l'exemple  de  l'Egypte,  il  y  eût  dans  chaque  royaume 
un  ordre  de  perfonnes  toujours  prêtes  à  marcher,  &  qui 
n  enflent  pas  d'autre  profefllon  que  celle  des  armes.  Lorfque 
Tufat^e  des  troupes  fu bfi fiantes ,  entretenues  aux  dépens  de 
l'État  ou  foudoyées  par  le  Prince,  eut  été  une  fois  établi, 
les  Princes  prêtèrent ,  louèrent  ou  vendirent  des  foldats  à 
leurs  voifins  :  on  vit  \\\\  roi  de  Juda  acheter  de  celui  d'Ifraël 
Ihid,  V,  (T,     cent  mille  hommes. 

Les  armes  des  foldats  étoient  défenfives  &  oftenfives.  Les 
armes  défenfives  fervoient  à  garantir  les  différentes  parties  du 
corps  des  coups  auxquels  elles  étoient  expofées  ;  &  elles 
étoient  les  mêmes  chez  les  Phéniciens  que  chez  les  autres 
peuples  de  l'Orient.  Le  cafque  étoit  une  efpèce  de  bonnet 
qui  défendoit  la  tête  contre  l'ardeur  du  foleil ,  &  paroit  \qs 

coups  dans  le  combat  :  il  étoit   fait  de  la  peau  de  quelque 

animal.  Les  Pr<iifpes  prenoient  ordinairement  pour  cette  armure 
la  peau  de  quelques  animaux  diftingués  par  leur  force  ;  aijifi 
Allarté  femme  de  Cronos  ,  le  père  &  l'auteur  de  la  nation 
Phénicienne,  pour  marque  de  fi  ro)auté,  mit  fur  fii  tête 
Af.  Eufck  celle  d'un  taureau  :  chez  les  Grecs,  il  étoit  vraifemblabiement 
'P,ap.E>'.i,p.  ^[g  p£a^,  Je  chien,  puifqu'on  lui  donna  le  nom  de  Kurevi , 
par  lequel  il  efl  fou  vent  défigné  dans  Homère.  Euftathe 
prétend  que  c'étoit  la  peau  d'un  chien  de  rivière,,  Aog^ 
■KJuyoi  Tit^iM'd  :  on  en  fit  aufïï  de  peaux  de  belette  &  d'autres 


DE     LITTÉRATURE.  yj 

animaux.    L'iifîige    de   cette   efpèce    de   cafques  ie  conferva 
long-temps  chez  quelques  peuples.  Les  Milyens  qui  fervoient 
dans  l'armée  de  Xerxès,  n'avoient  pas  d'autres  cafques  que 
ceux  de  peaux  d'animaux.  Les  Éthiopiens  orientaux  dans  la      Herclvii, 
même  armée  portoienî  des  peaux  de  cheval  avec  lems  crins  ^"^'^^' 
&:  leurs  oreilles.  LesThraces  les  faifoient  de  peaux  de  renard:  ^fj'^i^'l^i'^ 
on  en  faifoit  aufli  de  bois,  c'eft-à-dlre,  de  petites  branches 
d'arbres   pliées   8c  entrelacées  ;  tels   étoient  les  cafques  des 
Alofques,  i\es  Tibaréniens,  des  Macrojis,  des   Mofj'iièces, 
des  Lybiens  &  des  Mares  de  l'armée  du  roi  de  Perfe  contre 
les  Grecs.  On  y  employa  depuis  l'airain  &  le  fer,  ce  qui     lJ.iiij. 
n'empêcha  point  qu'on   ne  lui   conlèrvât  fon  premier  nom 
de  Kuit'vi  ;  le  cafque  de  Goliath,  géant  Philiftin,  étoit  d'airain  ;  iR's-xvn.s, 
&  celui  de  Saiil  roi  des  Hébreux  étoit  de  la  même  matière,     ibid.jy. 
Hérodote  ne  doute  pas  que  les  Grecs  n'aient  emprunté  le     Hitod.iv, 
cafque   <\q^  Égyptiens  :    cependant  les   Ifraëlites  fortaiit   à^f'^^"' 
l'Egypte  &  demeurant  dans  le  délert  n'en  avoient  pas,   ou 
du  moins  Moyfe  ne  fait  aucune  mention  de  cette  armure. 
On  attribue  aux  Caritns,  chez  lefquels  Cadmus  établit  une 
colonie  de  Phéniciens,  l'invention  des  crêtes  dont  les  cafques 
furent  ornés  chez  prelcjue   tous  les  peuples  ;  c(i%  Cariens  y     Ui.p.^s. 
mirent  des  plumes  de  coq,  ce  (jui  leur   ht   donner  par  les 
Perfcs  un  nom  qui,  dans  leur  langue,  fignifioit  i\çs  Coqs:   Pha. :« Anax, 
tl'autrcs   y   metloient  des   crins   de  cheval  ;   les   Éthiopiens 
avoitiit  joint  à  ces  crins  les  oreilles  du  cheval;  &:  lesThiaces     i-l<rod.vn. 
Afiaiiques  i\QS  cornes  de  bœuf.  Pour  ii.fpirer  plus  de  terreur /^.^////'.^«f^. 
à  l'ennemi,  on  mcttoit  cjuelquefois  fur  le  haut  du  cafque  des 
figiu-es   effrayantes  :    celui    du    petit-fils   d'Hippoliie,   dans 
Vi.gile,  étoit  hirmonté  de  la  flgiire  d'une  chimère  qui  jetoit     yi'sii. /f.n. 
du  feu.  Le  caf(]uc  étoit  retenu  (ur  la  têle  par  v\nç  mentonnière  ^'"''-P^'s- 
ou  courroie  qui ,  pafHmt  (ous  le  menton  ,  étoit  attachée  près 
des  oreilles,  &  l'empêchoit  de  tomber  dans  la  courfe  ou  dans 
ra<flion.  /■/■""•  ''•«'''' 

Les  Héros  ne  fe  couvroicnt  que  de  peaux  d'animaux  :  Ls      '''^^'' 
anciens  rois  d'Kgypte  n'étoient  revêtus  que  de  peaux  île  lions 
ou  de  taureaux  ;  d'autres  porloieiit  des  peaux  d'ours  ou  de 


78  MÉMOIRES 

k'oparJs,  Se  leur  clos  ainfi  que  leur  poitrine  e'toit  f\ns  riutre 
défeiilè  particulière.  Plulieurs  peuples  confervcrein  long-temps 
cet  iiGge.  Hérodote  ,  décrivant  l'armure  des  différens  peuples 
qui   compofoient  l'armée  de  Xerxcs  contre   les  Grecs  ,  en 
nomme  plufieurs  à  qui  il  ne  donne  aucune  défenfe  pour  ces 
parties.   Les   Ethiopiens    qui    fervoient    dans    celle  armée , 
*  HtroJ.  VU,  n'étoient  couverts  que  de  peaux  de  léopards  ou  de  litjns  "  ;  Ils 
^''■^ut'ihid.       Indiens  d'écorce  d'arbres ''^   &  les  Lybiens  de  cuir^  Dans  la 
'^ id.ibid.       fuiie,   on  fit  àas  cuiraiTes  polir  Te  mettre  à  l'abri  àç^s  coups 
Flin,vii,j6.  par-devant  &  par-derrière.  Selon  Pline,  on  eft  redevable  de 
l'invention  de  cette  arme  défenfive  aux  Lacédémoniens  :  fi 
cela  eft,  ils  l'avoient  iiWentée  avant  la  guerre  de  Troye;  car 
il  en   efl  fouvent  parlé  dans  Homère.  De  ces  cuirafîès ,  les 
unes  étoient  compofées  de  deux  pièces  d'airain  ou  de  fer  qui 
couvroient  le  dos  Se  la  poitrine;  d'autres   étoient  faites  de 
différentes  lames  placées  &  ajudées  les  unes  fur  les  autres,  de 
manière  qu'elles  le  recouvroient  en  partie  comme  les  écailles 
d'un  poilTon;  celles  des  Egyptiens  étoient  faites  ainfi.  Hérodote, 
Herolvu,  dans  la  defcrlption  qu'il  (ait  de  l'armure  des  Pênes,  dit  qu'ils 
V'^'^^'  portoient  des  tuniques  qui  avoient  àts  écailles  comme  les 

U.i,p./j^.  poilTons;  Se  dans  un  autre  endroit,  il  nous  apprend  que  cts 
peuples  fe  fervoient  à  la  guerre  de  la  cuiraHe  Égyptienne; 
ies   cuirafies   des    Phéniciens ,    qui    avoient  plufieurs   ufages 
communs  avec  i'Égypîe ,  étoient  faites  de  même.  Les  Philiilins 
leurs  voifins  fe  fervoient  de  ces  fortes  de  cuirafîès.  Le  géant 
Goliath  ,    fe  préfentant  pour  combattre   David  ,    avoit  une 
cuirafFe  d'airain  en  forme  d'écaillés  de  poifîbn  ,  comme  l'in- 
ijz,s.xvn,j.   dique  le  texte  Hébreu  c^'ï'pwi?   ]v-^^ ,  fc/irio/i  kaskafnn ,  îor'tca 
fqiuimanim  ,    une  cuinijfe  ^'écailles.  Celle  de   Sai'il  ,    roi  des 
Hébreux,  que  ce  Prince  voulut  faire  endofîèr  à  David,  étoit 
femhlabîe.   Pour   gêner   encore   moins  les   mouvemens   âes 
combaltans,  on  en  inventa  d'une  autre  forte  qui  fut  compofée 
d'une  infinité  de  petits  anneaux  entrelacés  les  uns  dans  les 
aiiy-es,  comme  nos  cottes  de  mailles  :  elles  étoient  en  ufage 
au  temps  cles  Machahées  i  l'Auteur  de  leur  Hiftoire  appelle 
ceux  qui  les  portoient,  Ti^où^ua-^jûvoi^  h  \X\jcnSli)'wii ,  i/jc/utos 


DE     LITTÉRATURE.  7^ 

lornis  concntenat'is.    On   fît  aiiffi  des  cuirafies   de  liii  :  cette     iMacLvi, 
efpèce  de  ciiirafTe  étoit  déjà  connue  au  temps  de  la  guene  -?/• 
de  Troie.  Homère  en  donne  une  à   Ajax   iiis   d'Oilc'e.   La    U'ad.  11,^6. 
cuirafTè  qu'Amafis  roi  d'Egypte  confacra  à  Minerve  dans  le  ^~^' 
Tempie  qu'elle  avolt  à  Lindus,  &  celle  qu'il  envoya  aux 
Lace'démoniens,  étoient  d'un  tilTu  de  lin,  d'or,  de  laines  de      HmJ.m, 
différentes  couleurs  &  d'écorce  d'arbres  :  ce  qui  en  faifoit ''"  ^"'ï'' 
admirer  le   travail,   étoit  que  chaque  fil  du  tifTu ,   quoique 
afîêz  menu,  étoit  compofe  de  trois  cents  foixante-cinq  autres 
fils  cjue  l'on  didinguoit  aifément.  Ces  cuiralîês  fe  faifôient 
comme  toutes  les  autres  étofîès  :  elles  rédftoient  aux  armes, 
5c  laifToient  au  corps  plus  de  liberté  d'agir.  On  en  fit  aulfi 
d'autres  de  lin  ou   de  laine,   mais  dont  la  préparation  étoit 
difTérente.  Nicéias,  dans  la  Vie  de  l'empereur  Ifàac  l'Ange,     Kiat.Và. 
nous  a  conlervé  une  àts  manières  de  les  préparer  :  cet  Hiito-  ^'^''   "^'  ''' 
rien  nous  dit  qu'on  lailfoit  le  lin  ou  la  laine  tremper  allez 
long -temps  dans  le  vinaigre  fàturé  de  Tel,  &  qu'après  que 
l'un  ou  l'autre  avoient  été  fuffifâmment  macérés,  les  Ouvriers 
les  fouloient  &.  les  travailloient,  comme  nos  Chapeliers  font 
le  feutre  &  les  chapeaux  ;  ces  cuiraffes  étoient  huit  ou  dix 
fois  plus  épaiffes  que   celles   de  fer  ou   d'airain  ;  mais  elles 
étoient  plus  légères.  Les  Phéniciens  &.  les  Alîyriens  qui  fèr- 
voient  dans   l'armée  de  Xerxès   contre   les  Grecs,  avoient 
des   cuiraffes   de  lin  ;    mais    nous    ignorons   quelle   étoit  la     Mmd.vii. 
manière  de  les  faire.  La  cuirad'e  étoit  retenue  par  une  cein-  ^'■^'^^'  -^^9' 
ture  qui  environnoit  les  reins,   <^  qui  étoit  d'airain  ou  de 
quelqu'autre  matière  :  cette  ceinture  fe  prenoit  pour  toute       EuflatkatL 
l'armure,  de  forte  que  pour  exprimer  qu'un  hoinme  s'armoit    '^^^'''^7' 
pour  le  combat,  il  éloit  d'ulage  de  dire  qu'il  fe  ceignoit.  P.:..jdn.  ix, 

L'I-crilure  décrivant  l'armure  à\.\  Philillin  Goliath,   nous  '^' 
parle  de  brodequins  ou  bottines  d'airain  ;    mais  la  manière   iR,g,xv!t,f, 
dont  elle  s'exprime,  donne  lieu  de  croire  que  ces   brode- 
<]iiins  ou  bottines  ne  couvroient  que  le  devant  des  Jambes; 
^'^f'}  ^'"l  ^5"-'  ^."^"^,  mtikali  tickojJhth  oî  rnt^Liio ,  à  la  lettre, 
frontalia  arca  Jupev pcdcs  vcl tibias  cjus.  Moyie  uvoit  prédit  à  la 


8o  MÉMOIRES 

Dtut.xxxtn,  tribu  d'Azer,  cjue  l'airain  5c  le  fer  lui  ferviroient  dechaiifTiire. 

■*'^'  Les    héros   de  la  guerre  de  Troie  portoient  des  chauffures 

IKad.u,      cl'airain.  Les  Cariens,  félon  Pline,  ctoient  les  inventeurs  de 

'^  '  cette   chaulfure  ;    mais   la   prcdidion    de  Moyje    doit   nous 

la  faire   regarder  comme   plus  ancienne  :  elle  cloit  connue 

chez  les  Phéniciens,   dont  les    Cariens   étoit    une   colonie. 

Se  elle  failoit  partie  de  leur  armure;  elle  étoit  même  portée 

par  les  hlles   de  Tyr  lorfqu'elles  alloient  à  la  chaffe  ,    félon 

Virg,  yEn.  I,  Virgile  :  cette  chauffure  leur  couvroit  le  gras  de  la  jairibe, 

Hncd.vii.  a.u  lien  que  celle  des  Lybiens  n'alloit  que  jufqua  la  moitié; 

f'^  '■^'  chez  les  Saranges  Se  les  Paphlagoniens  elle  montoit  jufqu'aux 

Jj.iù.i'.  f(f^.  genoux  :    d'autres   garniffoient   non -feulement  les    jambes, 

mais  aufîl  les  cuiffes;  c'étoit  l'ufage  des  Perfes,  des  Saces  5c 

de  quelques  autres  qui  fêrvoient   dans   l'armée   de  Xerxès. 

La  matière  de  cette  chaufîure  étoit  l'airain,  le  fer  Se  même 

//W,     l'étain  ;  on  y  employoit  aufTi  des  peaux  5c  du  drap:  les  Thraces 

les    portoient    de    peaux    de    chevreaux  ,    5c    les   Thraces 

Nmd.vjr,  orientaux  d'étofîè  de  pourpre. 

f"f     '  La  dernière  arme  défenfive  étoit  le  bouclier,  qui  couvroit 

le  devant  du  corps  pendant  le  combat.   Cette  armure,  qui 

paroît  inutile  à  ceux  qui    ont  des  cafques   Se   des  cuirafies, 

ii'étoit  pas  d'ufige  chez  tous  les   peuples.  Parmi    ceux   qui 

compofoient   l'armée   de    Xerxès    contre    les    Grecs  ,   il    y 

en   avoit   plufieurs  à   qui   Hérodote    n'en   donne   pas  ;   tels 

étoient  ies  Saces  ,    qui  n'avoient  pas  d'autre  arme  défenfive 

ld,ib.p.^gj.  que  le   cafque.  Les  Indiens   entièrement   couverts    d'écorce 

d'arbres,  fe  croyoient  fufhfimment  à  couvert  des  coups.  Se 

Jd.  ilid,         ne  portoient  ni  cafque,  ni  cuirafîè,  ni  bouclier.  Les  Ethiopiens 

méridionaux  fe  contentoient  des  peaux  de  léopards  dont  ils 

étoient  revêtus,  Se  n'avoient  aucune  arme  défenfive;  il  eu 

étoit  de  même  des  Saranges  Se  des  Lybiens  qui  étoient  couverts 

de  cuir.  D'autres  peuples  qui  n'avoient  que  àç:s  cafques  fans 

cuiraffe  ,  portoient  dç.s  boucliers  ;  les  Ethiopiens  orientaux , 

les  Paphlagoniens,  les  My fes,  les  Thraces,  les   Milyens ,  les 

Mofques  ,  les  Tibaréniens,  les  Macrons  ,  les  Mofynèces,  les 

Mares  Se  les  Ciliciens ,  qui  tous  n'avoient  que  des  cafques , 

portoient 


DE     LITTÉRATURE.  Sr 

portoîent  un  bouclier  à  la  guerre.  Les  Lyciens ,  dont  la  tcte 
étoit  couverte  d'un  cafque ,  ne  fe  fervoient  pas  de  bouclier  ; 
mais  \és  autres  peuples,  comme  les  Perles,  les  Airyriens,  les 
Baclricns  ,  les  Syriens  &  les  Phe'niciens  avoient  l'armure 
complette.  Les  boucliers  de  ces  derniers  ctoient,  fui  vaut  la 
remarque  d'Hcrodote,  difFcrens  de  ceux  des  autres  Nations, 
en  ce  qu'ils  ii'avoient  ni  boffe  ni  pointe  au  milieu. 

Le  bouclier  efl:  de  l'invention  de  Praetus  &:  d'Acrifius,  rois 
d'Argos,  félon  quelques-uns,  ou  de  Chalcus  fils  d'Athamas, 
(êlon   d'autres  :  mais ,   (i  avant  eux ,   on  n'avoit  pas  vu  de  F/in.  vit,  jS. 
boucliers  dans  la  Grèce  ,  ils  ctoient  beaucoup  plus  anciens 
en  Orient.  Hérodote  ne  fait  pas  difficulté  d'aflirmer  que  les 
Grecs  avoient  reçu  cette  armure  des  Egyptiens.  Dieu,  pro-     Htroliv, 
mettant  à  Abraham  qui  demeuroit  dans  le  pays  de  Canaan  ,''■-'' ^"^ 
qu'il  fera  Ion  proteOleur  &  fon  défenlèur ,  lui  dit  qu'il  fera    Cir..xrr,i, 
fon  bouclier,  -V  I??  '3:n^  Aiioki  maghen  hih ,  ego  clypeus  ûh'i : 
cette  même  armure  étoit  coimue  dans  TArabie  au  temps  de 
Job,  Les   diffcrens   noms  ufités  dans  les  Langues  orientales  M.xxxix, 
pour  exprimer  le  bouclier,   paroiffent   indiquer  qu'il   avoit  ■^■'' 
différentes  formes  :  le  premier  efl  P?,  maghen,  dont  Dieu  fe 
fert  en  parlant  à  Abraham;  &  ce  nom  a  été  donné  au  bouclier, 
parce  qu'il  couvre  &  défend  le  corps  des  coups  qui  peuvent 
lui  être  portés;  fîi  racine  efl  P^ ,  miruin ,  prolcxit ,  obtexit  :  le 
fécond  nom  ,  fouvent  employé  dans  l'Écriture,  efl  PT^,  ch'ulon, 
dont  la  racine   ne  fe  trouve  plus  que  dans  l'Ethiopien  P? , 
chadan ,  texit ,  protcxït.  Les  Maures  d'Afrique,  chez  qui  l'on 
retrouve  encore  plufieurs  termes  de  l'ancien  Phénicien  ,  ont 
confêrvé  cette  expredion   pour  déligner  \\x\  bouclier,   mais 
d'une  grandeur   moindre  ({ue  les  autres,  &  ils  appellent  ce 
bouclier  •"'î''^^ ,  kithoiut.  Le  terme  -^^T^i  foJicrti ,    (jue  l'on 
trouve  auffr  (juelquelois  dans  le  texte  ficré ,   <Sc  qui  fignifîe 
encore  un  bouclier,  doit  exprimer  celui  dont  la  f()rme  étcit 
concave,  &  qui  s'ajulloit  mieux  au  corps,  comme  la  parme 
i\es  trou|ies  légères  i.\ç?'  Romains;  car  fa  racine  eR  ""^  j'iihhar 
cirainiivit.    ^^^ ,  tiiniuili ,  (jiii  fe  rencontre  fouvent  pour  un 
Tovie  XL.  L 


8i  MÉMOIRES 

bouclier,  Jéfigne,  félon  les  Rabbins,  un  bouclier  plus  grand 
que  les  autres,  &  qui  couvroit  tout  le  corps,  lis  paroifrent 
autorifés  ,  par  ce  qu'on  lit  à  la  fin  du  pfeaume  v  ""•^I.^Jf^  V^^l  '^'^y.^ , 
hatijnnah  ration  thncthyennoit  ,  ficut  Jciito  benevoleitî'ia  àrcuni' 
cinxifli  nos  ;  mais  fi  l'on  fait  attention  à  la  racine  du  mot, 
on  pourroit  croire  que  l'efpèce  de  bouclier  qu'il  exprime  , 
étoit  diftingué  des  autres  par  une  pointe  ou  broche  qu'il 
avoit  au  milieu  ;  car  ï?^,  tiaiian ,  dont  f^^ï^  tiitiiuih ,  eft 
formé,  fignifie  ai^uifcr ,  rendre  pointu.  Le  dernier  terme  qui 
fe  trouve  dans  \ï^i:n\\.\xt  ^f,  [chdkth ,  femble  marquer  des 
boucliers  plus  forts  &  plus  impénétrables  que  les  autres  :  c'eft 
du  moins  ce  que  nous  conduit  à  penfer  la  racine  de  ce  mot 
qui  efl:  ^yi,  fchahuh,  fortis ,  potens  fuit,  dominatus  efl  ;  &  ce 
nom  aura  été  donné  à  ce  bouclier  dans  le  même  fêns  dans 
lequel  Homère  a  donné  aux  boucliers  de  (ts  Héros  l'épilbète 
lliai.  III.      de  -Çoi-fs  &  puijjans ,  A  uttu  y.^'np'n. 

*'-Sfj^'  La  matière  de  cette  armure  étoit  le  bois  ou  des  branches 

d'arbre,   ou   des   ofiers   plies  &  entrelacés.   Si.  couverts  de 

la  peau  de  quelque  animal.  Les  boucliers  des  Perfes  &  des 

Thraces  étoient  couverts  de  cuir  de  taureau  ;   &  ceux  des 

Hmà.vii.  Éthiopiens  de  peaux  de  grue.  Le  prophète  Ifaïe  s'adrefîànt 

^66.  aux   peuples  qui   dévoient  ruiner  babylone,  leur  dit  de  le 

Jfas.xii,  I.  jçyç^.  ^  jg  grailfer  leurs  boucliers,  ce  qui  ne  peut  convenir 
qu'à  des  boucliers  garnis  de  cuir  ;  &  l'auteur  du  Pfeaume 
XXV  annonce  que  le  Seigneur  brifera  les  armes,  &  qu'il 
brûlera  les  boucliers  qui  par  conféquent  dévoient  être  de 
quelque  matière  combuflible  ;  mais  il  y  en  avoit  de  métal, 
ou  du  moins  qui  en  étoient  bordés.  Le  bouclier  que  portoit 

iRe£.>cvit,f.   Goliath,  iorfqu'il  infultoit  l'armée  d'Ifraël  ,   étoit   d'airain: 

jw^cB.x.ts.  ceux  que  Salomon  fit  faire,  étoient  revêtus  de  lames  d'or; 
Roboam  fon  fils  en  fit  faire  d'autres  couverts    de  lames  de 

n,  XIV,  27.    cuivre.  Sous  ces  lames  de  métal  étoient  plufieurs  cuirs  de 

bœuf,  les  uns  fur  les  autres  :  celui  de  Sarpédon ,  décrit  par 

Homère,  étoit  compofé  de  plufieurs  cuirs  de  cette  efpèce , 

lllad.  XII.    &  bordé  de  lames  d'or  :  celui  que  le  même  Poëte  donne  à 

'jt.^vn.  210.  ^)^^'  ^^'^^^  %^  ^^''''^  ^'"'^  ^'■'^'  l'^'^'^i'^'  ^  couferts  d'airain; 
r<22j. 


DE    LITTÉRATURE.  83 

&  ceîuî  d'Énce  étoit  en  cinq   doubles,  les  deux  pvem.ers 
ïair  in.   deux  detain,    &  le  cinquième  d'or.   Lorfque  Ion       w... 
,,e  comLattoit  pas .  le  bouclier  fe  porto.t  fur  1  ^T^^'  e  gauc  - 
à  laquelle  il  étoit  fufpendu  par  une  courroie .  par  "■?«  ^unc  e 
dofier.  ou  par  une  bande  de  métal  qui  embrallo.    le  co  k  ^_//./--;/^. 
Dans   ie  combat,  on  le  ramenoit  par -devant  &  du  même  ,, 
Sté  où  iuToit  fufpendu  avec  la  même  courroie  qui  favoU    ^£V^- 
tenu  par -derrière  ;  mais  cette  manière  de  porter  le  boucher    ,.  ,^,. 
dans  faction  étant  fort  incommode,  on  y  mit  deux  attaches 
aans  lefquelles  le  bras  gauche  palfoit.  ce  qui  donnoit  au  (o  dat 
ia  facilité  de  préfenter  fon  bouclier  ou  6c  comme  .1  vouloit. 
Hérodote  attribue  cette  invention  aux  Cariens,  connne  audi 
celle  d'avoir  orné  les  boucliers  de  hgures  :   ces  peuples  chez      H^o'Lf. 
lefquels  Cadmus  avoit  établi  une  colonie,  tenoient  vra.fem- 
blablement  ces  inventions  des  Phéniciens  qui  demeuroient 

Les  premières  armes  offenfives   furent  des  pierres  .   des 
cornes  d'animaux,   des  bâtons,  en  un  mot  tout  ce  que  ion 
put  trouver  fous  la  main.  On  aigu.fa  les  bâtons.  &  on  les  ht 
durcir  au  feu  :  on  en  employa  d'autres  fort  gros  &  lans 
préparation  ;  ces  derniers  fe   nommoient  phalauscs  ,   terme 
oui  délkne  ces  rouleaux  de  bois  qui  fervent  a  mouvoir  &. 
Ttranf  Srter  de  fortes  maifes.  Les  ^>V--,;^t  Pl.ne    s  en   F.^vu.s^^ 
femrent  Aans  la  première  guerre  quih  firent  a  l  E>rypte.  A  ces 
bâtons  fuccédèrent  les  maiïues  qui  furent  larme  des  anciens 
Héros;  pour  leur  donner  plus  de  force,  on  les  arma  de  ter. 
Arciihous.  l'un  ô.es  Héros  de  la   guerre  de  Troie ,   ne  (e 
fervoit  que  de  fa  ma(fue  avec  laquelle  feule  il  rompoit  les 
bataillo./s  ennemis  :  les  Allyriens   &  les  Ethiopiens  confci-  ^_ 
vèrent  long-temps  l'ufage  de  porter  des  malh.es  a  la  guerre; 
on  en  voit  entre  leurs  mains  dans  l'armée  que  Xerxcs  con- 
duiht  dans  la  Grèce.  Dans  la  fuile  on  inventa  d.ver^^s  fortes  ^^- 
d'armes  offenf.ves,  dont  les  unes,  comme  la  maHue.  fervo.ent 
à  combattre  l'ennemi  de  près  ,  &  les  autre,  à  I  attaquer  de  loin  : 
<„,  combaltoit  de  loin  avec  l'arc  &  les  flèches  ,  le  dard  ou 
le  javelot  &  la  fronde.  .. 


lildii,  Vlli 


Ihrod.  vrr. 


84-  MÉMOIRES 

L'arc  8c  les  flèches  dont  les  Grecs  attribuoienl  l'invention  à 

PHn.vir.  sd,  Scythes  fils  de  Jupiter ,  ou  à  Perses  fils  de  PeiTcc,  furent  connus 
de  très -bonne  heure  dans  l'Orient.  Ifinaël  fils  d'Abrahani, 
retire  dans  le  dclert  de  Phaian  à  l'âge  de  dix- neuf  ans  ou 
environ,  dix-huit  cents  quatre-vingt-onze  ans  avant  J.  C. 

Gtn.:xxi,zo.  fe  i-endit  habile  dans  l'art  de  tirer  de  l'arc  ;  il  ne  fiit  point 
l'inventeur  de  cet  art;  il  l'avoit  trouvé  chez  les  Arabes  parmi 
lefquels  il  demeuroit.  Ces  armes  étoient  auffi  en  ufage  dans  le 
pays  de  Canaan.  Jacob  ordonne  à  Efau  fon  fils ,  de  prendre 

Ib.xKvu,}.  fon  arc  &  fon  carquois,  d'aller  à  lachafle,  &  de  lui  apporter 

quelque  gibier;  l'arc  devoit  ctre  d'un  bois  pliant  &  élalliquc. 

Les  BaèlrienS  &  les  hidiens  employoient  pour  celte  arme  une 

Hnod.vii,  elpèce  de  rofeau  qui  avoit  ces  qualités.  Les  Ethiopiens  la  fai- 

''■^  ^'  loieiit  avec  à^i  branches  de  palmier,  &  lui  donnoient  quatre 

/l //5,' i'. Ijt!  c^^Lidées  de  long,  &  les  Lyciens  y  employc^ient  le  bois  de 
cornouiller.  En  Arabie  &  dans  la  Paleiline,  les  arcs  étoient  ordi- 

KA-f'//,  ;t!  nairenient  d'airain,  comme  on  le  voit  dans  Job  &  dans  les 
Pleaumes.  L'arc  de  Pandarus  décrit  par  Homère,  étoit  garni  à 
i&s  extrémités  de  corne  de  chèvre  fauvage;  il  avoit  au  milieu 
une  courbure  d'or  fin"  laquelle  on  appliquoit  la  flèche  ,  &  il 

in,id.v,y.ioy  étoit  tendu  par  une  corde  faite  du  nerf  d'un  bœuf:  pour 
monter  cet  arc  ck  le  tendre,  on  mettoit  le  pied  fur  \\W2  de 
{ts  extrémités  ,  à  laquelle  un  des  bouts  de  la  corde  étoit 
toujours  attaché,  &  le  pliant  avec  force  ,  on  attachoit  la  corde 
à  Ion  autre  extrémité  ;  de-ià  eft  venu  rexprellioji  fouvent 
ufitée  dans  l'Écriture,  fouler  aux  pieds  Jon  arc,  pour  dire  h 
bander.  Les  flèches  qui  fe  tiroient  avec  l'arc,  étoient  de  roièaux 
nnod-vn,  garnis  à  l'une  de  leurs  extrémités  d'un  caillou  aiguifé,  d'un 

f..^6s.,^6^>  morceau  d'aiiain  ou  de  fer  en  pointe,  &.  quelquefois  aplati 
&  difpole  comme  le  dard  ou  la  langue  d'un  lerpent  ;  la  partie 
oppofée  de  la  flèche  étoit  ordinairement  garnie  de  quelques 
plumes,    pour   en  accélérer   la   vîtefle.  Hérodote  remarque , 

'Jd.tl.  y.y'^c.  comme  une  choie  particulière  aux  Lyciens,  que  leurs  flèches 
n'étoient  pas  garnies  de  pknnes.  Chaque  archer  portoit  une 
quantité  de  flèches  renfermées  dans  un  carquois  ou  efpèce  de 
gaine  fulpendue  derrière  l'épaule  :  lorfque  l'arc  étoit  bandé  , 


DE     LITTÉRATURE.  85 

la  flèche  étant  appliquée  deiïus,   l'archer  l'approchoit  de  fa 
poitrine  vers  la  mamelle  droite,  tiroit  la  corde  à  lui,  &  la 
lâchant  enfuite,  il  faifoit  partir  la  flèche.  C'étoit  à  caufê  de 
cette  façon  dé  tirer  de  l'arc,  que  les  Amazones,  difoit-on, 
brûloient   ou    faifoient   deflccher  cette   mamelle    dans    leur 
jeuneife;  mais  dans  la  fuite,  félon  la  remarque  d'Euftathe  ,  on      EuffaïA. 
a  élevé  l'arc  plus  haut,  8c  on  i'a  approché  de  l'oreille  droite  "^,1^"^'/' 
pour  en  décocher  la  flèche.  On   empoifonnoit  quelquefois 
les  flèches ,   comme   le  pratiquent  encore  plufieurs  Nations 
lauvasïes;  c'étoit  un  ufage  allez  ordinaire  chez  les  Parlhes  & 
les  Scyti.es  ;  mais  il  ne  fe  pratiquoit  guère  parmi  les  autres 
peuples  :  Homère  cependant  nous  reprélente  Ulyde  cherchant 
quelque  poifon  mortel  pour  en  infecter  its  flèches;  &  Virgile  ^  ^ff'' 
parle  d'Amycus  ,  qui  pollédoit  l'art  d'empoifonner  {qs  flèches.  yirg.Àn<id.i. 
Les  Hébreux  &  les  autres  habitans  de  la  Palefline  dévoient 
être  habiles  à  tirer  de  l'arc,  car  ils  s'y  exerçoient  continuelle- 
ment; ils  avoient  même  hors  àçs  villes  des  lieux  defli nés  à 
cet  exercice  :  cet  ufage  continue  encore  aujourd'hui  en  Orient  ;  ]R(g.xx,2o. 
on  y  voit,  fuivant  le  rapport  des  Voyageurs,  comme  dans  ^^^^'^'J- ■^<»"' 
quelques-uns  de  nos  villages ,  des  murs  de  terre  que  l'on  a 
foin  d'entretenir  un   peu   molle,  afin  que  la  flèche  puilfe  y 
entrer  &.  y  refl^er.  Les  Phéniciens  n'étoient  pas  moins  habiles 
que  leurs  voidns  dans  cet  exercice.  Les  filles  de  Tyr  accou- 
tumées à  la  chaffe,  paroifloient  fouventen  public  le  carcjuois 
fur  l'épaule  &  l'arc  à  la  main.  Vlrg.yEntU.i. 

'1  butes  les  troupes  n'étoient  pas  armées  d'arcs  &  de  flèches: 
ct'.les  qui  n'en  avoient  pas,  (e  (crvoient  de  traits,  de  dards 
ou  de  javelots  qu'elles  lançoient  à  la  main  contre  l'ennemi; 
t'étoicnt  des  morceaux  de  bois  plus  ou  moins  longs,  dont 
l'extrémité  étoit  brûlée  ou  armée  de  fer  en  pointe.  Il  y  avoit     HeroJ.  vu, 
chez  les  Anciens  une  cfpèce  de  dard  qu'on  lançoit  contre''"^''  ' 
l'ennemi ,    mais  auquel   étoit    attachée   une    courroie   qu'on 
ne  làchoit  pas  en  le  lançant,  &  qui  fcrvoil  à  le  retirer,  il  en 
crt  fait  mention  dans  Homère  &  dans  Xénophon.  Je  (crois       A'w-/.  n. 
allez  porté  à  croire  cpie  c'étoit  de  celte  elpèce  de  dard  ou  ,',,^]\',  ^'' 
trait  dont  David  parloil,  lorlque,  dans    l'éloge  de  Jonalhas, 


S6  MÉMOIRES 

IlRfff.  r,  22.  il  difoit  que  k  ghiive  de  ce  Prince  n'étoit  jamaîs  revenu  en  vn'itt. 
Le  mot  3in,  klierch ,  qu'on  lit  dans  l'original,  &.  que  l'on 
traduit  ordinairement  par  épée ,  fîgnifie  toutes  fortes  d'armes, 
y  compris  les  traits  qu'on  lançoit  contre  l'ennemi  ;  &:  l'on 
ne  peut  lui  donner  une  autre  acception  dans  le  Pftaume,  où 

JQîi/.  r//, //.  l'auteur  dit  que  fi  vous  ne  vous  convcrtijfe-^ ,  Dieu  lancera 
'1^^'!',  kharbo,  contre  vous,  c'efl-à-dire,  yô/;  dard;  car  une 
cpce  ne  fe  lance  pas.  Les  Grecs  prétendoient  que  cette  efpèce 
de  trait  attache  à  une  courroie  que  le  combattant  n'abandonnoit 

'Flin.vii,}6,  pas,  avoit  été  inventé  par  ^tolus  fils  de  Mars.  On  fe  fervoit 
auffi  de  traits  ou   de   dards,    garnis   de  poix  &  d'étoupes,^ 
auxquels  on  mettoit  le  feu ,  &  que  l'on   jetoit  à  l'eimemi  : 
celte  efpèce  de  dard  étoit  connue  des  Hébreux  &  de  leurs 

Pfalcxix,^,  voifins.  Les  fèches  du  Guerrier,  dit  le  Plalmifte,  font  aiguës 
avec  des  charbons  arJens  ;  Si.  c'efl  par  allufion  à  ces  traits  en- 

Pf.  xvn,  //.  flammés,  que  les  éclairs  font  fouvent  appelés  dans  l'Ecriture,  les 

^^'  flèches  ou  les  traits  du  Seigneur  :  on  lançoit  ces  fortes  de  traits 

à  la  main  ou  avec  des  machines.  Les  Phéniciens  afliégés  par 

Alexandre  dans  leur  ville  de  Tyr,  en  lancèrent  du  haut  de 

'Arrian.  Je     leurs   murailles  fur  les  travailleurs  &.  fur  les  vaiflèaux   des 

,w';ff/'/i''.  aflîégeans. 

Pim.v'ii.  s^<  Pli'ie  attribue  l'invention  de  la  lance  aux  Etoliens  ;  mars 
cette  arme  eft  beaucoup  plus  ancienne  :  l'Hiftoire  Phénicienne 
l'attribue  à  Cronos  qui ,  par  l'avis  de  Perléphone  &  d'Hermès, 
Ap.  Eujtl.  fit  faire  àts  coutelas  &  ô^es  piques  ou  lances  de  fer.  La  lance 
•*"'  ^'''^'  par  laquelle  on  commençoit  le  combat,  étoit  ordinairement  de 
bois  de  frefne,  garnie  à  fon  extrémité  d'un  fer  plus  ou  moins 
long,  &  elle  avoit  une  grolfeur  proportionnée  aux  forces  de 
celui  qui  la  portoit  ;  la  lance  de  Goliath  pefoit  fix  cents  ficles, 

IReg.xvii.y,  environ  trente-deux  marcs  ;  &  celle  du  géant  Jefbibenob, 

II  Reg.xxi,    trois  cents  ficles  ou  feize  marcs.  Les  Princes  en  étoient  ordi- 

^^'  nairement  armés;  Saiil  l'avoit  prefque  toujours  à  la  main, 

&  dans  les  accès  de  fa  fureur  il  tenta  plufieurs  fois  d'en  percer 

IRig.xvii,  David;  l'autre  extrémité  de  la  lance  étoit  garnie  d'un  fer  qui 

fo;  XX, y,  ^gj-y^jj  ^  Ijj  jucher  en  terre  pour  pouvoir  le  repofer  defllis.  Le 
combat,  comme  je  l'ai  dit  ci -devant,  commençoit  le  plus 


DE    LITTÉRATURE.  87 

fouvent  par  la  lance,  fur-tout  fi  c'étoh  un  combat  fingulier. 
Caftor  de  Lyncée,  dans  Théocrite,  s'eflâient  d'abord  à  la  lance,      H^''-  xxi, 
&  leurs  lances  s'étant  rompues  fur  leurs  boucliers,  ils  (è  battent  ''^'' 
à  l'épée.  Sirabon  diftingue  deux  fortes  de  lances;  l'une  avec      Sral.x, 
laquelle  on  le  battoit  lans  la  quitter  ;  Se  l'autre  qu'on  lançoit 
contre  l'ennemi  ;  de  cette  dernière  efpèce  étoient  celle  qu'Heélor 
lança  contre  Achille,  &  celles  de  Paris  &  de  Ménélas ,  qui,      lluid.xxii. 
après  avoir  jeté  leurs  lances  l'un  contre  l'autre,  le  battirent  avec  ^''^^^' 
l'épée.  Lorfqu'on   vuuloit  fe  fervir  de  cette  dernière  efpèce      lt>d.iii,v, 
d'arme,  on  en  portoit  ordinairement  plufieurs  :  Joab,  Générai  ^'^''' 
de  David,  en  prit  trois  pour  percer  Ablàlon  fufpendu  à  un 
arbre  par  fes  cheveux.  Il Reg.xvni, 

L'cpée  dont  Pline  attribue  l'invention  aux  Lacédcmoniens,  ^nia,ya,c<f. 
efi;  d'un  ufage  beaucoup  plus  ancien  dans  l'Orient  :  les  Phé-* 
niciens  en  faifoient  inventeurs  Perféphone  Se  Hertnès  ,  qui 
avoient  confeillé  à  Cronos  de  faire  faire  des  coutelas  ou  épées. 
Cette  arme  étoit  connue  dans  le  pays  de  Canaan  ,   lorfque 
Abraham  vint  s'y  établir  :  quand,  pour  obéir  à  l'ordre  qu'il 
avoit   reçu   de  Dieu  de  lui  ficrifier   (on   fils ,   il  alla  fur  la 
montagne,  il  prit  fon  glaive.  Les  enfans  de  Jacob  paf<;èrent  Cm.xxii.e, 
au  hl  tle  l'épée  les  habilans  de  la  ville  de  Sichem  ,  pour  venger 
i'iniulte  faite  à  Dina  leur  fœur.  L'épée  fe  portoit  fur  la  cuilîè:    ItU.xxxiv. 
Alo)  le  donnant  l'ordre  aux  Lévites  après  l'adoration  du  Veau  ''-'  ' 
tl'or,  leur  dit  tie  wettre  l'épée  fur  leur  cuiffe ,  &  de  tuer  tous  E*od.xxxii, 
ceux  qu'ils  reiicontreroient  d'une  porte  du  camp  à  T autre.  Ce'i^nc-^  ^^' 
votre  épéc  fur  votre  cuijjé ,  dit  le  Plîilmifle.  Le  lit  de  Salomon  PfaLxuv,^ 
étoit  gardé  par  foixante  braves  qui  avoient  l'épée  fur  la  cuilfe.  Cant.iu,  s. 
Chez  les  Grecs,  l'épée  étoit  portée  par  un  baudrier  qui  d^Ç- 
cend(;it  <le  l'épaule,  comme  on  le  voit  ilans  Homère;  mais    /zw. //■, 
les  Oi  icntaux  la  porlc^ieiu  attachée  à  une  ceinture  ou  ceinturon  ^''  '^' 
qui  étoit  fur  leurs  reins.  Joab,  dit  l'auteur  du  Livre  des  Rois,  ilRfg,xx,S. 
étoit  revêtu  duii  liabilleuieiit  étroit  &  jujle  à  fon  corps ,  &  fur 
cet  lialiil  il  étoit  ceint  Jutie  épéc  (jui  pcndoit  à  fon  côté  dans  un    • 
fourreau  ducjuel  on  pouvoit  la  tirer  aifénicnt.  Les  Hébreux  n'é- 
toient  pas  les  fculs  qui  portalfent  aijifi  l'épée  ;  É/échiel  nous 
icpréfenle  les  Allyriens  portant  m\  ceinturon  auquel  tenoii  Fiea..xxiu, 


83  MÉMOIRES 

leur  épée  :  à  ce  ceinturon  8c  à  côté  de  i'cpée  étoît  un  couteau, 

■    un  poignard,  ou  une  dague  enfermée  dans  fa  gaine,  comme 

nos  baïonnettes.  Éfaii  alla/it  à  la  chafîè  ,  mit  fon  couteau  auprès 

Cin.xxvn,].  du  fourreau  de  fon  épée  ;  Se  il  tft  dit  que  Phinées  ayant  vu  un 

Ifraciite  commettre  le  crime  avec  une  Matlianite,  prit  (on  poi- 

Num.xxv,;7.  gnard,   &  les  perça  tous  les  deux.   L'épée  &  le  poignard  fe 

metloient  ordinairement  à  gauche;  c'efl  ce  qui  réfulte  de  l'obfêr- 

Judic.nr,  r(f.  vation  de  l'auteur  du  Livre  des  Juges,  q^\  Aod qui  étolt gaiu lier, 

mit  fous  fon  habit  un  poignard  au  lôté  (Iro'l.  Le  poignard  &  l'épée 

étoient  certainement  en  ulage  dais  l'Egypte,  avant  que  les 

Ifraëlites  en  forti(îènt  ,    ôc  ce  n'eft  que  là  qu'ils  avoient  pu 

s'en  pourvoir.  Plufieurs  peuples  du  numbre  de  ctux  qui  com- 

pofoient  l'armée  deXerxès,  ne  fe  (ervoierit  pas  d'épées,  mais 

Nmd.p.^^2  de  poignards  ou  de  dagues.  Les  ceintures  ou  ceinturons  des 

^M-  Rois   &  des   Princes   éloient   précieux    &    magnifiques.  Job 

Job. XII,  1  S,  relevant  la  grandeur  5c  la  pui(T;mce  de  Dieu,   dit  quV/  ôte 

aux  Rois  leurs  cciinurons ,  &  qu'il  leur  en  donne  de  corde  :  ceux 

que  l'on  donnoit  aux  Soldats  pour  les  récompenfer,  dévoient 

avoir  quelijue  chofe  de  plus  difiingué  que  ceux  du  commun: 

IReg.xviii.  Jonathas  fit  préfent  du  fien  à  David  ;  &  Joab  dit  à  celui  qui 

"?•  avoit  vu  Abfalon  pendu   à  un  arbre,   que  s'il  l'eût  percé ,  'il 

II Rc,  XVI II,  lia  auroit  donné  dix  ficlcs  d'argent  &  un  ceinturon. 

"•  Les  Saces   de  l'armée  de   Xerxès  avoient  des  efpèces  de 

H'.rod.  VII,  haches  à  Atux  tranchans  :  les  Syriens   &  les  Phéniciens  fe 

f'f  O-  lervoient  aufiî  de  la  hache  dans  les  combats  ;  ceux  qui  1èr- 

Id.û'.f.'f.ég.  virent  fous  Xerxès,  en  étoient  armés.  Les  Tyriens,  affiégés 

par  Alexandre  dans  leur  ville,   coupoient  avec  leurs  haches 

DioJ.Sic.     les  membres  de  leurs  ennemis  :  la  hache  à  double  tranchant 

XVII, p.  J2J.  étoit  une  des  armes  des  Amazones  ;    on   leur  en  attribuoit 

Fiia.vn, /<f.  même  l'invention.  Cette  même  hache  devijit  le  lymbole  de 

Jupiter  adoré  en  Carie  fous  le  nom  de  Aa/S^^i^Jî.  Hercule, 

vainqueur  d'Hippoliîe  reine  i.\es  Amazones,   lui   enleva  fa 

hache  dont  il  fit  préfent  à  Omphale  reine  de  Lydie,  qui  la 

lailîà  à  ceux  qui  lui  luccédèrent  fur  le  trône  :  cette  hache  fut 

confêrvée  avec  relpeél,  &  fèrvit  même  de  fceptre  aux  rois 

de  Lydie  jufqu'à  Candaule  qui,  n'ayant  pas  le  même  relpeél, 

ialit 


DE     LITTÉRATURE.  89 

îa  fît  porter  par  un  de  (es  domefliques.  Après  la  mort 
<Je  Caiidaule  ,  Gygcs  l'envoya  en  Carie,  &  la  conllicra  à 
Jupiter  dans  un  Temple  qu'il  lui  Ht  bâtir  dans  la  ville  de 
Myialà,  &.  mit  dans  la  main  de  la  flatue  de  ce  Dieu,  cette 
hache  au  lieu  de  la  foudre  ;  ce  qui  lui  fît  dojiner  le  nom 
^e  A^llç^Sivs  à  caufe  du  mot  Act^;vi ,  dont  les  Lydiens  fê 
fèrvoient  pour  exprimer  une  /wi/v,  La  faulx  étoit  aulîî  une  riut.  Qu. Crxc 
arme  iifitce  à  la  guerre  ;  les  Lyciens  de  l'armée  de  Xer.xès 
itn  fèrvoient  comme  d'une  arme  principale.  Hmd.vu, 

La  fronde  e'toit  une  autre  efpèce  d'arme  avec  laquelle  or  r-'tj''' 
attaquoit  l'ennemi  de  loin.  Ni  les  boucliers,  ni  les  cafques, 
ni  aucune  autre  forte  d'armure,  n'c'toient  capables  de  rcililer 
à  i'impctuofitc  d'une  pierre  lancce  par  la  fronde  :  l'effet  de  la 
fronde  c'c^aloit  prefque  celui  de  la  catapulte,  forte  de  machine 
de  guerre  d'une  force  furprenante  ,   mais  d'une  invention     D!od.Sic.y, 
poflérieure  à  celle  de  la  fronde.  Les  Hébreux  de  la  tribu  de''"'*''-^' 
Benjamin  fe  fèrvoient  fi  adroitement  de  la  fronde,   &  ils 
ttoient  fi  fûrs  de  leur  coup,  qu'ils  n'auroient  pas  manqué  de 
toucher  un   cheveu    qu'ils  auroient   vifé  ;    ils  fe   fèrvoient  Judic.xx.ia. 
également  de  la  main  droite  (Se  de  la  gauche.  David  "s'étoit 
tellement  exerce  à  la  fronde,  lorfqu'il  gardoit  les  troupeaux 
de  fon  père,  qu'il  terrallà  d'un  feul  coup  Goliath,  la  terreur 
des  armées  irifratl.   Pendant  que  David   étoit  à  Sicéleg,  il     /;?./. 
lui  vint  ^Qs  frondeurs  habiles  qui  lançoicnt  i\qs  pierres  des 
deux  mains.  Les  Phéniciens  ne  le  fèrvoient  pas  moins  habi-    IF^ira-xu. 
lemcnt  de  cette  arme,  que  les  Hébreux.  Pline  leur  en  attribue  '' 
nicme  l'invention;  Se  Slrabon  veut  que  les  habitans  Ats  îles  PuK.i-rr. ;/r. 
Balcares  ne  fe  foient  acquis  de  fa  réputation  dans  l'ufige  de 
cette  arme,   que  depuis  que  les  Phéniciens  (e  furent  rendus 
maîtres  de  cette  île.  On  le  fêrvoit  de  la  fronde  non-feulement     Srr^'-  '"■ 
dans  les  batailles,  mais  aulfi  dans  les  lièges,  pour  écarter  l'en-''"" 
liemi  des  murailles.  Quoiqu'Homère  parle  de  cette  arme,  &: 
oiie  dans  l'armée  des  Grecs  devant  Troie,  les  Locriens  s'en     /,w.  v///, 
(ervillent,  les  Grecs  paroiffent  n'en  avoir  jamais  f;\it  un  grand  '■7'^- 
cas.  Alex;uidre  voulant  inlpirer  à  (es  foldals  du  mépris  pour 
ics  ennemis  qu'iU  avoieul  à  combattre,  leur  dit  cpie  c'îtoit  Curr.tr./^, 
Tome  XL,  M 


Xtn.  Cyrop, 
VII. 

Herad.  VU, 


XII,   l  i  ; 
XVII,  2  o; 
XIX ,  s  ; 
XXXII,  j, 

DioJ,  Sic, 
XVII,j>,  JJ2, 


Kfc.  d'Ant, 

t.  I,  p.  2  j7. 

Aiiiiq,  tiom, 

iV,  I  o. 


Frocl'tnHtf.op, 
irJief.p.^;. 


Rec.  d'Ant, 
1, 1,  /'.  i  ^  <f. 


r)o  MÉMOIRES 

jiiie  troupe  <k  barbares  qui  marchoiciit  &  comlattoicnt  fans 
ordre  ;  que  les  uns  n'avoïent  que  des  dards  &  des  frondes,  & 
qu'il  y  en  avoit  peu  qui  fujjenl  entièrement  armes-  Les  Ptrfès 
mcpi"i(oient  tellement  cette  arme,  que  Xcnophon  fait  dire 
p;ir  Cyriis ,  qu'elle  ne  convenait  qu'à  des  efclavcs. 

Hérodote  parle  d'un  peuple  Nomade,  qu'il  dit  être  de  la 
nation  àcs  PeiTes  ,  &  qu'il  nomme  Sngarticn  :  ce  peuple 
n'avoit  pas  d'autre  arme  de  fer  ou  d'airain  que  le  poignard; 
mais  il  portoit  une  efpèce  de  filet  fait  de  jonc  ou  d'ofier,  à 
i'extrcmité  duquel  ctoient  des  lacets  ou  nœuds  coulans  qu'ils 
jetoient  avec  adreflè  au  cou  des  hommes  &:  des  chevaux  ;  ils 
les  tiroient  ainfi  à  eux,  &  les  tuoient  avec  leurs  poignards. 
Cette  manière  de  combattre  paroît  avoir  été  aufîi  en  ufage 
chez  les  AfFyriens  :  le  Prophète  Ezéchiel  annonçant  à  Sédécias 
fa  ruine  &  celle  de  fon  peuple ,  répète  plufieurs  fois  qu'il 
étendra  fes  rets  fur  ce  Prince  &  fur  fes  fujets,  qu'il  les  prendra 
dans  ks  filets,  &  les  mènera  à  Babylone  :  on  voit  aulTi  cette 
efpèce  d'arme  employée  par  les  Phéniciens  au  fiége  de  Tyr 
par  Alexandre. 

Quoique  le  fer  fe  trouve  afîêz  facilement,  la  difficulté  de 
le  travailler  eft  caule  qu'il  a  été  le  dernier  métal  employé  à  la 
fabrique  des  armes  ;  &  tous  les  Savans  font  alfez  d'accord 
que  les  premières  armes  furent  d'airain.  Je  ne  rappellerai  point 
ici  les  preuves  fur  lefquelles  ils  s'appuient  :  on  peut  les  lire 
dans  le  Recueil  des  Antiquités  de  Ad.  le  Comte  de  Caylus ,  & 
dans  les  Antiquités  d'Homère  de  Feitcliius.  Le  cuivre  ou  l'airain 
étant  mou  de  fa  nature  &  fe  caiïânt  facilement,  on  n'auroit 
pu  s'en  lervir  pour  les  armes,  s'il  n'eût  été  trempé.  Proelus 
l'un  des  Scholiaftes  d'Héfiode,  nous  dit  que  les  Anciens  avoient 
une  trempe  particulière  qui  donnait  à  l'airain  la  folidité  &  la 
dureté  du  fer  :  cette  trempe  fins  alliage  d'aucun  autre  métal 
a  été  retrouvée  par  M.  le  Comte  de  Caylus.  Le  Scholiafle 
d'Héfiode  ajoute  que  l'art  de  tremper  le  cuivre  ayant  été  perdu , 
on  eut  recours  au  fer  pour  fabriquer  des  armes.  Lorfqu'on  eut 
une  fois  commencé  d'employer  le  fer  à  cette  fabrique,  on 
ne  changea  pas  le  langage  ;  on  continua,  fuivant  i'obfervation 


DE     LITTÉRATURE.  91 

de  VofTius,   de  ie  fervir   du   nom  d'airain   pour  exprimer 
toutes  fortes  d'armes,  de  quelque  métal  qu'elles  fuiïènt.  L'O- 
rateur Lyfias  veut  que  les  Amazones  aient  été  les  premières 
qui  aient  employé  le  fer;  &  que  dans  le  temps  que  toutes  les 
autres  nations  ne  fê  fêrvoient  encore  que  d'airain,  les  armes 
Je  ces  femm.es  guerrières  aient  été  de  fer.  Si  ce  dernier  métal 
n'a  pas  été  employé  d'abord  pour  les  armes ,  la  découverte 
n'en  eft  pas  moins  ancienne  :  Tubalcain  avant  le  déluge  tra-    Ce11.1v.22. 
vailla  le  fer  &.  l'airain.  Les  Phéniciens  mettoient  au  nombre 
de  leurs  plus  anciens  Héros  deux  frères  qui  pafToient  pour 
avoir  trouvé  le  fer  6c  la  manière  de  le  travailler.  Lorfque  Job 
ccrivoit,  ce  métal  &  fon  ula^e  étoient  connus  dans  l'Arabie  ,        'J^'^' 
même  pour  les  armes  ;  &  il  paroit  par  les  Livres  de  Moyie,  xxvm .  2  ,• 
qu'il  étoit  depuis  long-temps  en  ufiige  en  Egypte  &  dans  le  ^i^-'/ ^'^^'' 
pays  de  Canaan  ,   &  que  l'on  en  failoit  des  couteaux,  des    Ltvir.i,,-; 
cpées,  des  haches,  des  marteaux  à  tailler  la  pierre,   &  des  ^^^'- 'j?- 
jougs  que  Ion  mettoit  au  cou  de  ceux  qu on  emmenoit  en  /<r. 
captivité.  Dfut.m^,,. 

i-v  I  •  .  T  r   I  r         /■  .      VI".  9:XIX, 

Dans  les   premiers  temps,  chaque  loldat  le  pourvoyoit  /,•  aat//, /.• 
d'armes  pour  la  guerre.  L'allërvilièment  fous  lequel  les  Hé-  ^^^'^"--^s 
breux   furent  long- temps   tenus  par  les  PhililUns  cSc  par  les 
autres  peuples  voihns,  fut  caufê  qu'il  n'y  avoit  pas  de  pro- 
vilions  d'armes   en    Ifi-acl.  Les  Héros  qui  furent  fufcités  de 
Dieu  en  différens  temps  pour  les  délivrer  de  ceux  qui  les 
opprimoient,  combattirent  avec  tout  ce  cju'ils  trouvèrent  (ous 
la  main.  Samgar  tua  (ix  cents  Philiflins  avec  le  foc  d'une 
charrue  :  lorfque  Barak  voulut  lêcouer  le  joug  de  Jabin  roi    judk.m.  -, 
Cananéen  d'Azor,  il  n'y  avoit  ni  lance  ni  bouclier  dans  qua- 
rante  mille  f)ldats  d'Ifi-acl  :   Samfon   ne  combattit   qu'avec     ib:d.v.s. 
une  mâchoire  >Km\ç.  :  S.iiil  nouvellement  monlé  fur  le  trône,     lbid.xv,i;, 
&  obligé  de  marcher  contre  les  Philiflins,   ne  trouva  point 
d'armes,  &:  dans  toute  iow  armée  il  n'y  eut  que  lui  &  Jona- 
thas  (on  (ils  (jui  eullent  une  éj)ée  &  une  lance  ;  mais  lorlque    I  Rfg.xiir. 
te  Prince  fut  allcrmi  lur  le  trûne,  il  eut  des  gardes  oC  des  '°' 
troupes  réglées  ;  ce  qui  continua  fous  DavitI  &.  fous  fes  fuc- 
celfcurs.  On  établit  alors  des  arfenaux  abondamment  pourvus 

Mij 


p2  MÉMOIRES 

de  toiile  foite  d'armes  pour  en  fournir  les  foldats  lorfqu'if 
falloit  marcher.  Les  peuples  voifins  ,  du  nombre  defqucis 
ctoient  les  Phéniciens,  avoient  depuis  long-temps  de  ces  ma- 
gafins  dans  lelcjucis  ils  confovoient  toujours  dts  armes  qu'ils 
en  tiroicnt  au  beloin  :  ces  armes,  pendant  la  paix,  étoient 
gardées  dans  des  tours;  &  pour  faire  voir  qu'on  ne  craignoit 
rien,  &  que  l'on  étoit  toujours  en  état  de  défenfe,  on  eu 
fiifpendoit  quelques-unes  aux  tours  &  même  aux  murailles  dea 
villes.  Les  Perfes,  les  Lydiens  Se  les  L)  biens,  qui  fervoient 
dans  [es  armées  Phéniciennes,  ies  Aradiens,  les  Gamadiens 
&  autres  peuples  de  Phénicie,  fufpendoient  leurs  boucliers 

Eifch.xxvn,  tSc  leurs  carquois  aux  murailles  de  Tyr  :  les  Hébreux  leurs 

jo.  it.         voiiins  imitèrent  cet  exemple  ;  il  y  avoit,  fous  le  règne  de 
Cani.iv,^,  Salomon  ,  mille  boucliers  fufpendus  à  ia  Tour  de  David. 

Dans  les  armées,  il  y  avoit  ordinairement  des  Coureurs 
d'une  agilité  extraordinaire  ;  Azacl  frère  de  Joab  Générât 
des  années  de  David  efl  comparé,  à  caufe  de  fa  légèreté  à  la 

URtg.ii.îS.  courfe,  aux  chevreuils  des  montagnes  :  les  braves  qui  vinrent 
fe  joindre  à  David  perfécuté  par  Salil,  étoient  àçs  hommes 
robudes,  bons  guerriers,  armés  de  boucliers  &  de  lances,  & 
dont  le  vifàge  étoit  comme  la  face  du  lion  ;  mais  ce  qui  les- 

Z/'.iw/.A-//, i",.  diflinguoit  des  autres  braves,  étoit  leur  vîtefle  à  la  courfe, 
telle  qu'ils  auroient  pu  atteindre  les  chevreuils  àts  montagnes  : 
David,  remercie  Dieu  de  lui  avoh*  donné  des  pieds  qui  éga- 

Bj.xvu,}^.  [oient  les  cerfs  à  la  courfe:  cette  légèreté  étoit  une  qualité- 
très-elïimée  dans  les  guerriers.  L'une  des  épithètes  plus  fré- 
quemment donnée  par  Homère  à  Achille  ,^  eft  celle  de  prompt 
à  la  courfe ,  riocTbôpy^s  ;  elle  s'acquéroit  par  le  fréquent  exercice 
de  la  chafîè  auquel  les  filles  même  s'adonnoient.  Les  filles  de 
Tyr  &  celles  des  autres  villes  de  la  Phénicie,  qui  paroidbient 
fouvent  l'arc  à  îa  main  &  le  carquois  fur  l'épaule,  &  dont  leS' 
jambes  dégagées  de  longs  vêtemens  étoient  couvertes  d'un 
brodequin  montant  au  genou,  dévoient  y  exceller. 

Les  animaux  fervoient  auffi  à  la  guerre  :  les  Hircaniens 

&  les  Magnéfiens  menoient  avec  eux   Ats  chiens   qui   leur 

'ALh.m.de     ^tQJeiit  d'une  grande  utilité  contre  l'ennemi  ;  les  Gaulois  & 


DE     LITTÉRATURE.  5)3 

les  habitans  de  la  Grande-Brelagnc  en  avoisnt  toujours  dans 
ieurs  armces  :  les  Colophonisns  &  les  Callabales,  peuples  de     Str^i'.n; 
]'à  Cilicie  ,  en  ioimoient  leur  avant-garde,  &  les  faifoient /J^/j,}^/ 
combattre  les  premiers.  Les  Carthaginois ,  dit  Lucrèce,  furent     lucra.  y, 
les  premiers  qui  le  fervirent  dclt'phans  dans  les  combats  :  les  ''  ■^''^' 
Parthes  y   conduifirent  des   lions  ;   d'autres  fe  lervirent   de  fJ.a.r.ijr^. 
taureaux  &  de  fangliers  ;  mais  ces  derniers  animaux  faifant  /'/.//'i/. 
fou  vent  autant  de  carnage  dans  l'armée  de  ceux  qui  les  me- 
noient,  que  dans  l'armée  ennemie,  on  fut  obligé  de  renoncer 
à  s'en  fervir  :  les  chameaux  &.  les  chevaux  fervirent  à  porter 
les  firdeaux. 

Homère  n'a  pas  mis  de  cavalerie  dans  l'armée  des  Grecs 
devant  Troie.  Les  chevaux  qu'il  y  emploie,  ne  font  defliné-s 
qu'à  tirer  des  chars,  dans  chacun  defquels  il  n'y  avoit  qu'un 
combattant  &.  qu'un  cocher.  On  peut  légitimement  conclure 
que ,  lorfque  les  Grecs  entreprirent  l'expédition  contre  cette 
ville,  l'art  de  l'Équitation  n'étoit  pas  encore  connu  des  Grecs. 
Cet  art  en  effet  n'a  commencé  dans  l'Afie  mineure,  que  cent 
cinquante  ans  ou  ejiviron  après  la  prife  de  Troie  ,  &:  il  n'y 
a  été  connu  que  par  les  iiK:urfions  des  Cimmériens  &  des 
.Trerons.  M.  Fréret  l'a  prouvé  dans  un  de  fes Mémoires;  Si.  la    /'""•  ^■r^d- 
plus  ancienne  éuoque  de  l'équitation  dans  la  Grèce  européenne       '^'■^■'  ' 
île  remonte  pas  plus  haut  que  la  première  guerre  tles  Spartiates- 
contre  les  Melitniens,  c'e(t-à-dire ,  vers  l'an  743  avant  J.  C.    Taujaikiv, 
Mais  de  ce  que  les  Grecs  ne  montèrent  pas  à  cheval  avant 
ces  temps,  peut -on  en  conclure  que  l'équitation  ne  fût  pas 
en  ufage  chez  des  peuples  plus  anciens  &  policés,  avant  qu'il 
y  eût  des  royaumes  établis  dans  la  Grèce,   &  qui  avoicnt 
inventé  tous  les  arts,  lorfque  les  Grecs  étoient  encore  dans 
leur  enfance  î  L'Egypte  étoit  féconde  en  chevaux  avant  le 
règne  deSéfodris,  c'efl-à-dire,  lorfque  les  Ifraélites  habitoient 
ce  pays;  6c  quoique  ce  Prince  eut  rendu  les  chevaux  moins 
utiles  par  la  quantité  de  canaux  dont  il  coupa  la  balîè  Ég\pte, 
îl  y  conferva  grand  nombre  de  haras  ;   &  ju/cju'au  temps  de 
Salomon,  les  chevaux  continuèrent  tl'ètrc  une  branche  conlidé- 
rablc  du  commerce  de  l'Egypte,  d'où  tous  les  peuples  voitins 


94-  MÉMOIRES 

tirolent  ceux  dont  ils  avoieiil  befoin.  Se  peiTuadera-t-on 
aifcmciit  qu'ayant  rcufri  à  dompter  le  cheval  pour  l'aUclcr  à 
des  chariots  ,  les  Egyptiens  n'aient  pas  tente  d'en  faire  un 
autre  iifage  non  moins  utile,  Se  auquel  il  n'eil  pas  plus  difficile 
d'habituer  cet  animal  !  Etoit  il  même  facile  d'en  conduire  un 
^rand  nombre  dans  des  lieux  fort  éloignés ,  fins  en  monter 
quelques-uns  l 

H  eft  vrai  que  chez  les  Hébreux ,  les  chevaux  n'étoient  pas 
communs,  &  que  le  peu  qu'ils  en  avoient,  ne  fervoit  qu'au 
tirace.  On  en  trouve  la  raiion  dans  la  défenfe  que  Moyfe  leur 
avoit  faite  :  Lorfijuc  vous  vous  fcrei  donne  un  Roi,  leur  avoit-i{ 
Deuuxvn,   dit,  ce  Roi  n'aïuajfera  pas  un  grand  nombre  de  chevaux ,  &  il 
'^'  ne  remènera  pas  le  Peuple  en  Egypte ,  s' appuyant  fur  le  nombre 

de  fes  chevaux.  Dieu  vous  ayant  Jur-tout  recommandé  de  ne  plus 
retourner  par  la  même  voie  :  cette  défenfe  a  été  allez  exactement 
obfervée  jufqu'au  règne  de  Salomon  qui  eft  le  premier  prince 
fous  lequel  on  ait  vu  de  la  cavalerie  chez  les  Hébreux  :  ni 
David  fon  père,  ni  Salil ,  ni  les  Juges  d'Ifraël  qui  avoient 
une  autorité  prefque  égale  à  celle  des  Rois,  ne  s'étoient  pas 
fervis  de  chevaux  ni  à  la  guerre  ni  pour  leur  monture  ;  on 
ne  les  voit ,  eux  &  leurs  enfans ,  montés  que  fur  des  ânes. 
Au  temps  de  Barak  &  de  Débora,  les  Chefs  d'ifiaël  n'avoient 
'Jndic.  V,  to.  pas  d'autre  monture  :  Jaïr  Juge  d'Ifraël  avoit  trente  fils  montés 
Jiid.x.4.       chacun  fur  un  âne  ;  les  quarante  fils  d'Abdon  ,  autre  Juge 
d'Ifraël,  &  fes  trente  petits-fils  ne  montoient  auffi  que  des 
Ilid.xn.,^,  diW&s  ;   &  il  n'eft  fait  mention  jufqu'au  règne  de  Salomon, 
d'aucun  cheval  de  felle  :  on  montoit  cependant  des  mulets; 
liReg.xviii,  Abfidon  dans  le  combat  fatal  où  il  perdit  la  vie,  étoit  monté 
%R,-^.i.sS.  fLir  une  mule  ;  Salomon  lui-même  au  jour  de  fon  couron- 
nement ne  monta  qu'un  mulet  :  les  Moabites  ne  montoient 
peut-être  pas   plus  à  cheval   que  les   Hébreux  ;  du  moins 
Balaam  appelé  par  Barak  leur  Roi ,  pour  maudire  Ifraël ,  n'a- 
Num.xxn,  voit  pas  d'autre  monture  qu'une  ânefle  ;  mais  on  ntn  peut 
*''  rien  conclure  pour  les  pays  voifins.  Celui  des  Moabites  rempli 

de  montac^nes  &  de  déferts  étoit  peu  propre  à  nourrir  &  à 
élever  des  chevaux  qu'il  auroit  fallu  faire  venir  de  i'Égypie 


DE    LITTÉRATURE.  95 

à  crrands  frais.  Dans  les  autres  pays  où  le  fol  étoit  plus  égal 
&\5  pâturages  plus  abo.ulans .  les  chevaux  pouyo.ent  être 
plus  communs,  &  fervir  à  la  moature  comme  a  1  attelage. 

Si  l'âne  prefnue  aufTi  fort  &  auff.  robiifte  en  Orient  que 
le  cheval,  &  i\  le  mulet  encore  plus  relit  par  fa  nature  que 
ce  dernier  animal,  ont  pu  être  domptés  de  1.  bonne  heure, 
&  accoutumés  à  porter ,  pourquoi  n'auroit-on  pas  tente  d  y 
habituer  le  cheval!  La  ficilité  avec  laquelle  on  avo.t  habitue 
i'âne  &  le  mulet  à  fe  lailTer  monter ,  y  conduifoit  naturellement. 
Quelques  Anciens  ont  penfé  que  l'on  avoit  fait  ferv.r  le  cheval 
à  la  monture,  avant  que  l'on  eût  elfayc  de  latteler  a  un  char: 

Et  prias  ejl  rcpertum  in  equi  confccndere  cojlas , 

Et  moderaricr  hune  franis .  dextraque  vipère , 

Quàm  bijugo  curm  bclli  tcntare perichi.  .       Lucr^uv. 

11  paroît  en  effet  que  les  Arabes  dans  les  temps  les  plus 
reculés,  montoiem  à  cheval  lorfqu'ils  alloient  à  la  chalîe.  Job 
parlant  de  l'autruche,   dit  que  cet  o.jcau  déployant  fes  cuL^,    J^-^^^'^> 
furpaffe  à  la  eourfe  le  cheval  &  celui  qui  le  monte.  -^^-^-^^^  ^^^^^  , 
/a  Sous  ou  le  Rechbo ,  equum  &  inf.dentem  in  eo    le  cheval  & 
celui  nui  le  monte.  La   Fable  qui   nous    a  conferve   pluheurs 
anecdotes  de  l'antiquité,  pourroit  confirmer  la  penlce  de  Lu- 
crèce :  elle  nous  repréfente  Bellérophon  antérieur  de  que iqiies 
générations  à  la  guerre  de  Troie  .   monté  fur  un  cheval;  6c 
Pline  nous  le  donne  pour  le  premier  qui   ait    ait  lervn-  le 
cheval  à  cet  ufage  :  ceUii  de  combattre  à  cheval  eft  attribue 
par  le  même  Auteur  aux  Centaures  qui  hab.toient  la  Thella  le  Phn.  vu.jS. 
dans  le  voillnage  du  mont  Pélias.  D'autres  veulent  que  Its  id.itu. 
Amazones  foient  les  premic-res  qui  loient  montées  a  cheval 
pour  combattre.    Lorf,u  elles  avoient  remporté  f avantage .  dit 
forateur  Lyhas.  elles  pourfuivoient  ?  ennemi  &  achevoientaw,  ,^hi^;^ 
fa  défaite;  fi  elles  avoient  lu  le  défivant.ige ,  montées  a  cheval,  k^.BmS. 
elles  laiffoiènt  loin  derrière  elles  l ennemi  qui  les  pour fiiv oit,  & 
ijui,  étant  à  pied,  ne  pouvoit  les  atteindre.  Que  l'art  de  l  Fqui- 
Uiiou  foit  de  l'invention  des  Centaures,   ou   qu'il  foit  du 


5î<î  MÉMOIRES 

aux  Amazones,  il  en  rcfiiltcra  toujours  qu'on  /îivoh  monter 
i  cheval  avant  la  guerre  de  Troie,  puiftjue  les  Centaures  Se 
les  Amazones  ont  prcccdc  cette  expédition.  Homère  de  qui 
^lous  tenojis  les  détails  de  cette  expédition,  ne  met  px;int 
à  la  vérité  de  cavalerie  dans  l'armée  des  Grecs  ;  mais  les 
comparaifons  qu'il  fait  en  pKificurs  endroits  de  foii  Poëme, 
^uppo^ent^^exiflence  de  l'art  de  i'Équitalion ,  &  que  c'étoit 
j-ine  cliofe  commune  de  fou  temps  dans  l'Ionie  :  M.  Fréret 
///w.  Acad.  en  convient  ;  &  ce  Savant  ajoute  que  l'Ionie  était  voifnie  de  la 
t,VU,i'.  zb  ,  i^y^if,  ^  ^  ^ng  y  çcivakrie  Lydienne  était  très-célèbre  dans  l'anti- 
quité. Les  Cimmériens  qui  s'étoient  établis  dans  l'Afie  mineure 
avant  Homère,  y  apportèrent  l'art  de  I'Équitalion  qui  leur 
étoit  connu  avant  qu'ils  fortilîènt  de  leur  pays. 

Mais  voici  quelque  chofe  de  plus  pofitif  pour  l'Egypte  & 

pour  l'ancienneté  de  l'art  de  i'Équitation  dans  ce  pays.  Les 

Égyptiens  regardoient  cet  art  comme  prcTque  auifi  ancien  que 

leur  monarchie.  Dic:iearque  dont  le  Schoiiafte  d'Apollonius 

Sihol ApoU.  nous  a  confervé  le  texte,  dit  que  Sejonchofis  fut  le  premier 

qui  apprit  aux  hommes  à  monter  à  cheval ,  TIç^p^v  ciIvtvv  ïvfmÀy^ 

'IniTZUv  â!v6e^-77îv  l7nlici.'ivm  '  il  ajoute,  il  elt  vrai,  que  d'autres 

attribuent  à  Oriis  l'art  de  I'Equitation  ;  mais  dans  l'un  ou  dans 

J'aiitre  cas,  cet  art  n'en  efl:  pas  moins  ancien  ;  car  fuivant  le 

fyftème  hiftorique  de  cet  Auteur  ,    Orus  efl  fils  d'Ofiris  Sc 

cflfis ,  &L  Séfonchofis  le  fuccelTèur  immédiat  d'Orus  ;  ce  qui 

fait  remonter  I'Equitation  à  la  plus  haute  antiquité,   c'eft-à- 

dire,   plufieurs  fiècles  avant  la  guerre  de  Troie,  Jacob  qui 

avoit  vécu  vingt- trois  ans  en  Egypte,  emprunte  une  com^ 

paraifon  du  cheval  &  du  cavalier  :  béniiïànt  Tes  enfans  avant 

Cen.xLix,  fa  mort ,  il  dit  à  Dan  l'un  d'entre  eux  :  Qjie  Dan  devienne 

■^'  comme  un  ferpent  dans  le  chemin  ;   qu'il  foit  comme  le  cerajle 

dans  la  voie ,  qui  mord  le  pied  du  cheval ,  &  fait  tomber  h 

cavalier  à  la  retmrfe  ;  lins  «dt  hâ>\  did  »3p>  i|S2rt  ^  hanofchek 

îkbi  fous  ouaiphol  rohho  akor ,  mordens  calcancum  equi ,  &  defi- 

cicns ,  vel  cadcre  faciens  infidcntem  in  eo  rétro. 

Pharaon  dans  l'armée  avec  laquelle  il  pourfuivit  les  Ifraëlites, 
^yoit  de  la  cayaleiie  proprement  dite.  Moyfe  parle  de  cette 

armée, 


DE     LITTÉRATURE.  97 

année,  comme  compofce  de  trois  corps  diftingiiés  les  uns  des 
autres  :  marquant  la  po(itioii  qui  in/pira  tant  de  terreur  aux: 
Ifi'aUiites,  il  dit  que  «  toute  la  cavalerie  de  Pharaon    °''0    ?,    ^'oJ.iv.y. 
iol  fous ,  omtiis  ecjmtatus ,  lêion  la  Vulgate  ;  Se  toIow-  >î  Îtt-ttos,  « 
.  fuivant  les  Septante,  les  chariots  &  ceux  qui  en  conduiloient  « 

les  chevaux,  "'''???''  •'•>'"??  '^'^'],rekcb  Pliareo  ou Phanifc/idio ,currus  « 
Pluiraoms  &  pungetitcs  ,  les  chariots  de  Pharaon  &  ceux  qui  « 
piquoicnt  les  chevaux  &  qui  les  coiuluifoient ;  &  enfiiî  que  (on  « 

armée,  c'efl-à-dire,  Ton  infanterie,  ■"''.n?,  vekheilo  &  exercitus ,  « 
étoient  à  Phihuhiroth  vis-à-vis  de  Béelzephon.  »  Dans  ce 
texte  ,   la  cavalerie  e(l  clairement  diftinguce  dei^  chariots  & 
de  ceux  qui  conduifoient  les  chevaux  qui  y  cloient  aitelcs  : 
la  même  diftinciion  paroît  dans  le  rccit  que  Aloyfe  fait  de  la 
fubmerilon  de  cette  armée,   il  dit  que  «  les  Hébreux  étant 
entrés  dans  le  lit  de  la  mer  rouge ,  dont  les  eaux  s'étoient  « 
retirées,  les  Égyptiens  voulurent  les  fuivre,  S:  que  toute  la  « 
cavalerie  de  Pharaon,  les  chariots,  &  ceux  qui  les  condui- «  i'^'^-^is- 
foient,  entrèrent  dans  la  mer,  &  y  furent  tous  fubmergés;  « 
a;n  -pn  ^k  i'c'^a-i  "st  nyna  did  S5,  col  fous  Pharcoh ,  rikbo  « 
ou  Pharafthaio ,   el  tok  haiam ,  toute  la  cavalerie  de  Pharaon ,  « 
Jes  chariots ,  &  ceux  qui  conduifoient  les  chevaux  attelés  à  ces  « 
chariots.   »  Cette  mcme  diiliiicflion  paroît  encore  plus  clai- 
rement dans  le  Cantique  compofé  par  Moyfe  pour  remercier 
Dieu  de  la  délivrance  miraculeufe  du  peuple  qu'il  conduifoil; 
après  avoir  dit  dans  le  premier  verfct  de  ce  Cantique,  «  que 
Dieu   avoit   renverlc  dans  la  mer  les  chevaux  &  ceux  qui 

les  montoient,  "'^P'^"!  ^"^^ ,  fous  verikho ,  equian  &  infdentcni  in  « 
eo ,  ou  fclon  la  verfion  Grecque,  'iiiTm^  -^  otiujSxTry,  il  rend  « 
grâces  à  Dieu  d'avoir  fait  éprouver  le  même  lort  aux  cha-  « 

riols  de  Pharaon  &  à  toute  fon  infanterie,  "•'''n^  •"''i''?3  '^^p'??,  « 
vnrkboth  Pharao  vekheilo ,  currus  Pharaonis  &  exercitum  ejus.  » 
Enfin  les  Juifs  ont  toujours  cru  qu'il  y  avoit  eu  de  la  cava- 
lerie dans  cette  armée  de  Pharaon.  Philon  dit  que  «ce  Prince     Pli!'. <tf  i''>. 
pf)urfiivit  les  Kraclites  fortis  de  l'Egypte  avec  toute  fa  cava-  <<    '"'■'' 
jcric,  fc>  frondeurs,  fcs  aichcrs  à  cheval,  les  troupes  légères  « 
Tûtiic  XL.  N 


p8  MÉMOIRES 

èi  fix  cents  chariots  choifis.  »  Joscphe  tliflingiie  de  mcinc  fa 

cavalerie  île  celle  armée  des  chariots  qui  en  faifoienl  partie. 

«  Pharaon,  dil-ii,  fut  fuivi  dans  cette  expédition  par  lix  cenls 

JoffpLAnt.»  chariots,  cinquante  mille  hommes  de  cavalerie  &  deux  cents 

^''  ' ^'  \vi\\\ç  hommes  de  pied.  »  L'iifage  de  la  cavalerie  étant  fi  ancien 

Diod.Sk.     en  Egypte,  on  ne  doit  pas  être  (urpris  de  lire  dans  Diotlore, 

^»F-iS'         que  iléloflris  (  que  je   crois  fuccefreur  de  Pharaon  fubmergc 

dans  les  eaux   de  la  mer  )  avoit  dans  fon  armée  f  ix  cents 

mille  hommes  de  pied,  vi»gt- quatre  mille  de  cavalerie,  & 

"vingt-fept  mille  chariots. 

Les  armées  i\çs  Philiflins,  peuples  puidans  de  la  Palefline, 
ctoient  de  même  divifées  en  trois  corps  d'iidanlerie,  de  cava- 
lerie &  de  chariots;  &  il  n'y  a  de  différence  entre  la  manière 
dont  s'efl:  exprimé  le  texte  lâcré ,  en  parlant  de  l'armée  de 
Pharaon  ,  &  celle  dont  il  rend  compte  de  l'armée  des  Phililtins 
marchant  contre  Saiil,  fmon  qu'il  exprime  à  quoi  montoit  la 
cavalerie  de  ces  derniers,  ce  que  Moylê  n'avoit  pas  fait,  eu 
iRe^.xiii,;.  parlant  de  l'armée  de  Pharaon  :  cette  armée  des  Philiflins  éloit 
compofée  de  trente  mille  chariots ,  nombre  trop  confidérable 
relativement  au  pays,  pour  croire  qu'il  n'y  ait  pas  de  faute 
dans  le  texte,  de  fix  mille  chevaux  &:  d'une  infanterie  innom- 
brable, L'ufage  de  la  cavalerie  diftinguée  des  chariots  de  guerre 
ji'étoit  pas  alors  nouveau  dans  le  pays  de  Canaan.  Les  Rois 
de  ce  pays  ligués  contre  Jofué  lui  opposèrent  une  armée  im- 
menfe  pour  arrêter  le  cours  de  ks  viéîoires  :  elle  fut  compofée 
d'une  infanterie,  que  rÉcriture  dit  avoir  été  aufîî  nombreufè 
que  le  fible  qui  ert  fur  le  bord  de  la  mer,   de  cavalerie  & 
d'un   grand   nombre   de  chariots  de   guerre.  Le  texte  fàcré 
diftingue  trop  clairement  ces  trois  corps,  pour  que  l'on  puifle 
Joj.xi,^,     les  confondre.  «  Tous  ces  Rois,  dit  le  texte  facré,  fortirent 
3>  avec  leurs  trouj>es,  un  peuple  immenfê,  ^1  cd^,  am  mh ,  popuhis 
n  viultiis ,   de  la  cavalerie,  ^'^^'],  refaits,  equi  qiioque ,  Se  des  cha- 
»  riots  en  grand  nombre ,  ""<f  ^T  33ni  ^  ouarekeh  rah  meod ,  &, 
curais  immetifa  muhitudinis.  »   Chaque  corps  efl:  exaétement 
diftingué  daiis  ce  texte  :   OïD,  fous ,  dans  le  texte  Hébreu 


DE    LITTÉRATURE.  99 

défiane  non-feu'ement  le  cheval,  mais  aulTi  celui  qui  le  monte; 
&  le  même  terme  exprime  dans  cette  Langue  de  la  cava- 
lerie, comme  le  mot  Grec  T-n-Troî  fignifie  l'un  &  l'autre  :  de      Canut.  <>. 
même  le  terme  ^'^ ,  Rekeb ,  qui  défigne  des  chariots  dans  la 
Lanaue  hébraïque,  indique  aulTi  ceux  qui  font  dans  les  chariots 
&  qui  les  conduifent.  Josèphe  n'a  pas  confondu  les  ditierens  IlRfg.x.,8. 
corps  de  cette  armée  Cananéenne  :  «  elle  condlloit,  dit-il,      joj^ph.  A,:t. 
en  trois  cents  mille  hommes  d'infanterie,  dix  mille  de  cava-  .     ""''' 
lerie,  &  trente  mille  chariots.  » 

Les  Cananéens  avoient  non-feulement  de  la  cavalerie  dans 
leurs  armées;  ils  avoient  auifi,  comme  toutes  les  autres  Puif- 
fances  de  l'Orient,  un  grand  nombre  de  chariots  de  guerre: 
ces  chariots  dans  leur  origine  ctoient  fort  fimples  ,   &  difté- 
roienlpeu  de  nos  charrettes  ;  attelés  de  deux  chevaux,  enluite 
de  trois,  &:  en  dernier  lieu  de  quatre  de  front,  ils  portoient 
un  cocher,  dont  la  fondion  étoit  de  conduire  les  chevaux, 
&  un  combattant  :  on  les  arma  de  faulx  &  d'autres  inllrumens 
tranchans.  Si   l'on   en   croit  Ctéf.as.    Sémiiam.s  avoit  dans     fF-I^'^^' 
l'armée   qu'elle   conduif.t  contre    les  Badriens,   feize    cems 
chariots  armés  de  celte  manière  ;    mais  Xénophon   prétend    Xjn.pLC;^op. 
que  les  Modes,   les  Syriens  &  les  Arabes  n'avoient  que  des 
chariots  de  bataille  attelés  de  quatre  chevaux ,  &  que  ce  fut 
Cyrus  qui  arma   de  faulx   les   roues   de   ces   chariots  :   cet 
Hirtorien  s'eft  trompe;  cette  invention  meurtrière  ell  beau- 
coup plus  ancienne  que  Cyrus.  On  trouve  des  chariots  amli 
armés  chez  les  Cananéens  &  même  chez  les  Syriens,   long- 
temps  avant  le  fondateur  de  la  monarchie   des  Perfes  :    les 
premiers  en   avoient  déjà,    lorfque    les    KraUlites    entrèrent 
dans   leur   pays.    La   tribu    de  Juda  ne  put   fe  mettre    tnJof.>:vu.,S. 
poaèlfion  de  la  plaine  du  canton  qui   lui  avoit  de  alfignc 
pour  fon  partage,  parce  que  les  Cananéens,  qui  en  etoient 
les  maîtres,    avoient  un  grand  nombre  de   chariots   armes  ;     JuJ^-'.-P- 
celle  de  Dan  fut  obligée,  par  la  même  raifon,   de  fe  tenu- 
renfermée  dans  fes  montagnes .    fans  ofl^r  delcendre  dans  la 
plaine.  Jabin.  roi  cananccn  d'Azor,  avoit  dans  I  armée  dont      n:''-S^' 
il  donna   le  commandement  à  Si^ara ,    neuf  cents  de  ces 

N  ij 


loo  MÉMOIRES 

judic.  rr.jf.  cliaiiots.  L'hcritiire  compte  dans  celle  des  Philiflîns  anemhlée 
contre  Salil,  fix  mille  chevaux  Se  trente  mille  chariots:  ce 
jioinbre,  trop  confulcrable,  a  lait  foiipçonner  à  (iiiel'.jues 
interprètes  une  erreur  dans  le  texte.  Enlin  David  prit  mille 
chariots  à  Adarczer   roi    de    la  Syrie   de  Soba,    qu'il  avoit 

//^■■^. -v, /.?.  entièrement  défait.  Diodore   de   Sicile  renJaut  compte  des 

préparatifs  de  Darius   avant   la  bataille  d'Arbèle,   donne  la 

Dh.l.S'.c.     forme  de  ces   chariots;    il  dit  que  ce  Prince  fit  conllruire 

xvii.i'.jjo.  Jeux  cents  chariots  armés  de  faulx  tranchantes,  cajiables  de 
porter  par  leur  feul  afpecT:  la  terreur  dans  une  armée;  à  coté 
de  chacun  des  iXeux  chevaux  qui  tiroieiit  le  chariot,  chacun 
des  deux  timons  portoit  une  lame  de  trois  palmes,  dont 
la  pointe  fe  préfentoit  au  vifage  de  l'ennemi;  à  l'eifieu  des 
deux  roues,  il  y  en  avoit  deux  autres  aufll  tranchantes, 
&  aux  extrémités  de  ces  roues  étoient  encore  attachées  des 
faulx.  Pour  prévenir  l'effet  de  ces  chariots  ,  Alexandre 
ordonna  à  iès  foldats,  lorfju'ils  les  verroient  approcher,  de 
frapper  tous  &  de  toutes  leurs  forces  fur  leurs  boucliers 
avec  leurs  épées ,  afin  que  les  chevaux  efïiayés  par  le  bruit 
ie  tournadënt  pour  s'enfuir  du  côté  de  l'armée  d'où  ils 
venoient,  &:  que  s'ils  s'obHinoient  à  avancer,  ils  ouvritîènt 
ieurs  rangs  pour  leur  donner  palTàge,  ce  qui  les  mettroit 
hors  de  tout  péril.  Ce  ftratagème  réufîlt  à  Alexandre;  la 
plupart  des  chevaux,  effarouchés  par  le  brait,  portèrent  à 
bride  abattue  leurs  chariots  fur  les  Perles  nicme  ;  à  l'éyard 
de  ceux  qui  fuivirent  ie  droit  chemin  ,  les  Macédoniens 
s'ouvrant  à  propos,  non- feulement  en  évitoient  l'atteinte, 
mais  perçoient  même  les  chevaux  à  coup  de  traits.  Cependant 
quelques-uns  échappés,  firent  de  terribles  dégâts  dans  les 
endroits  oh  ils  tombèrent;  les  tranchans  des  faulx  &  des 
autres  ferreitiens  attachés  aux  roues,  étoient  affilés  au  point 
que  pouffes  de  la  force  dont  ils  l'étoient,  ils  portoient  une 
mort  certaine  fous  des  formes  différentes;  ils  enlevoient  aux 
uns  le  bras  avec  le  bouclier  qu'il  portoit  :  ils  coupoient  à 
d'autres  la  tête  fi  fubitement,  que  pofée  à  terre  elle  ouvroit 
encore  les  yeux,    &  laiffoit    coiinojtre  celui    à    qui    elle 


DE    LITTÉRATURE.  loi 

appartenoit;  d'autres  ctoient  tranchés  par  le  milieu  du  corps, 

&    étoient    morts    avant    que    d'avoir   fenti    le   coup.    Ces 

chariots  étoient  plus  fimples  que  ceux  dont  Quinte -Curce 

rous  a  donné  la  defcriplion  :   l'extrémité   du   timon    de   ces 

derniers  étoit  armée   de  piques  garnies  de  pointes  de  fer;      Q:rn:.Ci.rJ, 

Je  joug  avoit  des  deux   côtés  trois   elpèces  d'épées  qui  for-      '"*'' 

toieiit  en-dehors  ;  entre  les  raies  des  roues  étoient  plufieurs 

dards  qui   donnoient  de  même  dehors ,     &  les   jantes    dus 

mûmes  roues  étoient  auiH  armées ,    Si.   mettoient  en  pièces 

tout  ce  qu'elles  rencontroient  :  ces  dards  &  ces  faulx  étoient 

montés  lur  de  fortes  roues,   capables  de  rélifler  à  la  violence 

du    mouvement;    l'eflleu    étoit   plus   long   qu'à    l'ordiniure ,       jr^T»^. 

afin  que  le  chariot  fût  moins  fujct  à  verk-r.  r"^^'"v'^'  . 

Les  troupes  Fhcniciennes  avoient-elles  des  enicignes  pour 
les  guider  dans  leurs  marches  &  les  rallier  dans  le  combat? 
l'ufage  de  leurs  voifins  le  tait  préfumer.  Lor(que  Jofué  voulut 
faire  marcher   les  Ifraclites  contre  la  ville   de  Hai ,    il  éleva  Jof.vnt.tS. 
fon  bouclier  au  bout  d'une  pique.  Le  Plalniille  dit  qu'il  fè 
réjouira  dans  le  nom  du  Seigneur,  &  qu'il  luivra  l'étendard 
du  nom  de  fon  Dieu.  L'Auteur  du  Cantique  des  Cantiques     Pf<!lxix,S, 
compare  l'époufe  à  une  armée  avec   les    étendards,  llviïe   dit     ^<"'' 
<]ue  celui    qui    eft   le    lignai    des   peuples    lèvera    l'éieiulai  J 
parmi  les  Nations;  mais  nous  ignorons  quelle  étoit  la  lorme 
des  étendards,    dont  il  ell  (ait  mention  dans  ces  textes,    & 
jious    pouvons  encore    moins   ilire   quels   étoient   ccu\   des     Uc'.xj.ta. 
Phéniciens.  Quelipies-ims  ,    fclon  Diodore,  attribuoient  aux      D.cd.Sic.i, 
f.gypliens    l'invention    des    lignes    militaires:    les    anciens'''^''' 
Égyptiens,  difoienl-ils ,    combat  ant  fms  ordre  6c  a\ai)t  été 
fouvent   défaits  par  leurs   ennemis,    prirent  enfin  des  éten- 
dards pour  leivir  de  guides  à  leurs  troupes  dans  la  méi('e: 
ils  chargcicnt  ces  étendard*  de  ligures  d'animaux;  les  Chefs 
les  portèrent  au   bout  de   leurs  picjues,    &   par-là    ih.icun 
reconiuil  à  cpul  corps  ou  à  (picllc  compagnie  il  appartenoit  ; 
céluii  à  ces  éteiulartls  que  (]nelc|ues-uns  attribuoient  l'origine 
du  rulie  des  aniinaux  en   Fg\ple.    La  précaution   tie   pciter 
dci  cjilcignci  ic*iv  ayam  proti.ic  la  vidoiie  plulicuis  lois,  ils 


loz  MÉMOIRES 

s'en  crurent  redevables  aux  animaux  reprcfentt's  fur  leurs 
enreignes;  en  mcinoire  «Je  te  iecoiu-s  ils  dc(encJireiit  de  les 
tuer,  6c  ils  ordonnèrent  qu'on  leur  rendît  des  honneurs. 

La  guerre  commençoit  ordinairement    par   des   voies   de 
fiiit  5c  fans  déclaration  préalable,    &  fouVent  Hms  avoir  de 
plan  formé,   ni  de  projet  décidé.  Un  Conquérant  vouloit-il 
faire  la  guerre,   fi  fantaifie  ou  la  divination  le  déterminoit 
à  le  jeter  fur  un  pays  plutôt  que  fur  un  autre.  Le  roi   de 
Babyione   marche  avec  fes  troupes  jufqu'à  la  tête  de  deux 
chemir.s  ,  incertain  de  la  route  qu'il  prendra,  il  a  recours  à 
Eifd.xxi,  la  divination  ;  il  prend  pluheurs  Hèches,  les  mcle  enfemble, 
il,  fit         &  celle  qui  fort  la  première  décide  du  pays  fur  lequel  il  va 
fe  jeter.  Les  Ifraëlites  entrèrent  ainfi  armés  dans  le  pays  de 
Canaan  ;   ils   n'avoient  reçu  aucun    dommage  de  la  part  de 
ies  habitans;   mais  ils  étoient  autorifés  par  le  don  que  Dieu 
avoit  fait  de  ce  pays  à  leurs  pères.  Les  peuples  à  qui  l'on 
avoit  fait  quelque  tort   ou   quelque  injure,  fe  vengeoient 
par  une  incurfion  fubite.  Les  Ammonites  qui  fe  plaignoient 
que  les  Hébreux  leur  avoient  enlevé  leur  pays ,   vinrent  fous 
Judk.xi.tz.  la  judicature  de  Jephté,    ravager  leurs   polfeffions  au-delà 
du  Jourdain.  Les  Pliiliftijis  entrèrent  de  même  fur  les  terres 
des  Ifiaëlites,  pour  fe  venger  du  tort  que  Samfon  leur  avoit 
îhiâ.xv,t.     fait  en  brûlant  leurs   moilfons.  David   infuhé   dans   la  per- 
fonne  de  {qs  ambaflâdeurs  par  le  roi  des  Ammonites,  envoie 
lIReg,x,y.  fur  le  champ  Joab,  Général  de  {ts  armées,  ravager  fon  pays. 
Pour  être  avertis  de  ces  incurfions  fubites  de  l'ennemi ,    & 
fe  mettre  en  état  d'en  arrêter  les  progrès,   il  y  avoit  ordi- 
nairement des  fentinelles  dans  dts  tours  &  fur  les  hauteurs; 
*lfauv.2e;  lorfque  l'ennemi   paroilToit,  cts  fentinelles  fonnoient  de  la 
XI,  i2;xiii,  trompette,  ou  élevoient  fin-  les  montagnes  des  mâts,  auxquels 
xx^i^l'xxx,  ils  altachoient  quelque  fignal  que  l'on   pût  apercevoir   de 
i7:xxxiii.  joj,^^   o^,  \\^  allumoient  des  feux,  afin  que  le  peuple  courût 
ij^i  xLix.     ^^^  armes.  Les  Prophètes,  foit  qu'ils  parlent  du  pays  habité 
Jtrim,iv.2;  p^^.  jgj  Ifraëlites ,  foit  que  leurs  prédidions  aient  pour  objet 
'  EiuL  '     les  peuples  voifins  *,  font  fouvent  mention  du  fon  de  ces  trom- 
XXXI 11.  2.     pette5  ^  (Je  rétabliliement  de  ces  fignaux,  ou  bien  ils  y  font 

Ames, m,  Ça   i  w  * 


DE    LITTÉRATURE.  103 

alliifion.  Par  ces  fignaux,  les  femmes  &  ceux  qui  n'e'toient 
pas  en  état  Je  porter  les  armes ,  étoient  avertis  de  prendre 
la  fuite  &  de  fe  réfugier  dans  les  villes  fortifiées,  &  ies 
autres  de  courir  aux  armes  pour  la  défeniè  du  pays. 

Le  camp  dans  lequel  ie  retiroient  tous  ceux  qui  avoient 
pris  ies  armes,   étoit  un  lieu  dans  la  pleine   campagne  que 
l'on  environnoit  de  foliés,  qu'on  fermoit  de  palilfades,  & 
même   quelquefois   de    murailles,  pour  empêcher  l'ennemi 
d'y  entrer  ;    tel  étoit  celui  que  les  Grecs  formèrent  devant 
Troie  :   ce  camp  renlermoit  les    tentes    fous   lefqutlles   les 
Officiers  &.  les  Soldats  repofoient.  Les  tentes  étoient  ordi- 
rairement  de  peaux  ;   l'Époulè  des  Cantiques   difoit  qu'elle     Cam.i,^, 
{;toit  noire  comme  les  peaux,  c'eft- à-dire,  comme  les  tentes 
de  Salomon  :  les  tentes  dç:s  Madianites  étoient   de  même: 
les    tentes  de  Chus,   dit    Habacuc  ,  fout   rcnvcrfées  ,    &  les  HdM.iu.^i 
peaux  (le  Mddian  font  abattues  :  on  en  fiifoit  d'étoffe,  de 
drap,    de  poil  de  chameau  ou  de  chèvre,   &  quelquefois 
de   toile.  Ifaïe   dit  que   Dieu   étend   les  cieux   comme   une    Ijai.xL.n, 
toile   très -fine.  On  fe  fêrvoit,   comme   aujourd'hui,   pour 
drefler  les  tentes ,  de  cordes  &.  de  piquets  :  le  même  Prophète 
adrefîant  la  parole  aux  Ifraëlites,  leur  dit  de  dilater  l'efpace    Id.uv.i, 
de   leurs   tentes,    d'étendre    les   peaux    de    leurs  pavillons, 
d'alonger  leurs  cordages  &.  d'affermir  leurs  piquets. 

\^^s  Phéniciens  qui  portoient  les  images  de  leurs  Dieux  à 
la  proue   de  leurs   vaiflêaux ,   dévoient  aufli  les  porter ,   à 
l'exemple  de  leurs  voifins ,    dans  leurs   armées   de    terre  & 
les  conferver  dans  leurs  camps.    Les   Philillins   vaincus   par 
David    dans    la   plaine   de    Raphaïin    à  Baal   Phcrafim,    y 
lailscrent  leurs  Dieux  qu'ils  avoient  amenés  avec   eux,   & 
que  David  fit   brûler  après   fa  vidoire  ;    cet    ufiioe  étoit   fi    I Parai,  xiv^ 
général,  que  les   Ifraëlites  des  dix  Tribus   y    porlèient  aufl'i  '^' 
leurs  veaux  d'or.  Abia,  roi  de  Juda,  leur  en  fait  le  reproche  Jl Parai, x/it 
avant  que  de  livrer  bataille  à  Jéroboam  Iclm-  roi.  ^' 

Le  fuldat  t|ui  avoit  pris  les  armes,  ne  pouvoit,  tant  que 
la  guerre  duroit,  cpiitter  le  (crvicc  ni  retourner  che/.  lui,  lan? 
la  jjjciniiflion  du  Génaal.  Lu  délation  tloil  réputée  uii  trime. 


I04  MÉMOIRES 

(Se  elle  ctoît  punie  icvcrement,  8c  même  de  mort  à  Carthage. 

Le  Gcnual  Hanukar  en  fit  t'ciafer  plufieurs  lous   les  pieds 

rof/'i.  dt   des  chevaux  :  en  Égyple  ,  l'infamie  étoit  attachée  à  la  dcfertion , 

Aljiiii.ii,     comme  à  Ja  dcrobéi(Jance  aux  ordres  du  General:  cependant 

fi  la  faute  étoit  réparée  par  <\tis  avions  de  valeur,  la  tache 

étoit  auffi-tôt  effacée.  Le  Légillateur,  fuivant  Diodore  de 

Diod.Sic.i,  Sicile,  avoit  voulu  par  cette  loi  faire  entendre  que  la  honte 

F-  1-S'  çf^  piie  que  J,^  ^ort  ;  &  il  avoit  cru  en  même   temps  qu'il 

valoit  mieux  exciter  les  mauvais  foldats  par  l'envie  de  rétablir 

leur  honneur,  que  de  les  rendre  entièrement  inutiles  à  l'État 

par  la  perte  de  leur  vie. 

La  Taélique  des  anciens  Orientaux  nous  eft  peu  connue; 

il  eft  cependant  parlé  fouvent  dans  l'Ecriture  d'armées  rangées 

eii  bataille.    Le  roi  de  Sodome  Se  fês  alliés  rangèrent  leurs 

troupes  contre  Codorlahomor  &  les  Rois  qui  étoient  venus 

Cen.xiv.S,  avec  lui  dans  le  pays  de  Canaan  :  les  Ifraëlites  fe  rangèrent 

Judk.xx,2z.  en  bataille  contre  les  Benjamitcs  leurs  frères,  pour  tirer  yen-: 

geance   de  l'infulte  faite    par   quelques-uns    d'entr'eux   à  la 

femme  du  Lévite.  On  voit  les  Phiiiflins  rangés  en  bataille  à 

IReg.iv.i.  Aphec,   pour  combattre  les   Ifraëlites,   &  Saiil   roi   de  ces 

11/id.xvii,  derniers  difpofer  fes  bataillons  à  Magala  contre  les  Phiiiflins. 

^'''  L'époufè  des  Cantiques,  dont  les  agrémens  font  comparés  à 

ceux  de  Jérufalem,  eft  dite  aufli  terrible  qu'une  armée  bien 

Cant.vi,;.  rangée  :  l'expreflion  employée  par  l'Écriture  donne  à  entendref 

que  les  troupes  étoient  rangées  &  difpofées  en  différens  corps 

ou  bataillons  diftingués  &.  léparés  à  quelque  diflance  les  uns 

1  Parai, XII,  des  autres.  L'auteur  des  Paralipomènes  dit  qu'il  vint  à  David, 

"•   '  dans  le  temps  qu'il  fuyoit  la  colère  de  Saiil,  un  nombre  de 

braves  qui  rangeoient  les  troupes  comme  des  troupeaux.  Les 

Syriens  étant  venus  avec  une  armée  formidable,  les  Ifîaëlites 

///  Reg.  XX,       •  ^    r  ri  •       i'  I  .  • .     , 

■^  "  vinreiit  le  polter  auprès  deux,  comme  deux  petits  troupeaux 
Jerm.vi.s^  de  chèvres.  Jérémie  parlant  des  Affyriens  dit  de  même  que 
Àes  Pafleurs  viendront  contre  Sion  avec  leurs  troupeaux, 
qu'ils  drefltront  leurs  tentes  aux  environs  ,  &  que  chacun 
paîtra  ce  qu'il  trouvera  fous  fa  main  ;  mais  cet  ordre,  quel  qu'il 
(fût,   n'.empêchoit  pas  qu'il  n'y  eût  beaucoup  de  confuflon 

dans 


DE    LITTÉRATURE.  105 

<îans  les  combats.  C)  axare ,    roi  des  Mèdes ,   vers  l'an  635 

avant  l'ère  Chrétienne,  fut  le  premier  qui  mit  quelque  difci- 

pline  dans  les  combats;  il  fépara,  dit  Hérodote,  les  piquiers 

des  cavaliers  &  des  archers,  qui  auparavant  avoient  toujoux-s      Hfn-<d  i. 

marché  confufément  &  pêle-mêle.  P-'fs- 

Le  Générai  donnoit  le  fignal  du  combat  en  fonnant  du 
cors  ou  de  la  trompette.   Gédéon    fonna   de   la   trompette, 
pour  avertir   les  foldats  du   moment  auquel  il  fâlloit  corrr- 
mencer  l'attaque  des  Madianites.  Joab  fonna  du  cors  pour  Judk.vn.tF. 
arrêter  l'impétuofité  de  Çe.s  troupes,   qui  pourfiiivoient  avec  liRtg.xi.23. 
trop  de  chaleur  celles  qui  étoient  commandées  par  Abner  : 
il    finit    de    même   la  bataille    contre  Abfilon.   Le    combat      Ihxvii.i 
commençoit  ordinairement  par  de  grands  cris  poufTés   par 
ceux  qui  attaquoient,  afin  d'efFra)er  &  d'intimider  l'ennemi. 
Gédéon  recommanda  à  ^t%  foldats  de  crier  en  entrant  dans 
le  camp  des  Madianites  :  le  glaive  Au  Seigneur  &  de  Ge'deon.  Jud/c.vii.: S, 
Jofué  donna  ordre  aux  Ifraëlites  prêts  d'entrer  dans  Jéricho 
de  crier  :  c'étoit  la  coutume  de  toutes  les  Nations  décrier     Mvi,t6. 
ainfi.  ^\\Ç\\\  il  y  avoit  peu  d'art  dans  les  batailles,    &   leur 
fort  dépendoit  prefque   toujours   de  l'ardeur   &  de  l'impé- 
tuofité des  troupes  :  les  combats  ctoient  ordinaireinent  rudes 
&  opiniâtres;  ils  n'étoient  décidés  que  par  la  défaite  entière 
de  l'une  ou  de  l'autre  armée,  &  les  guerres  étoient  le  plus 
fouvent  terminées  par  une  feule  bataille. 

Le  fort  des  vaincus  étoit  A(t%  plus  déplorables.  Les  Ifiaclites 
entrant  dans  le  pays  de  Canaan,  firent  mourir  tous  les  Rois 
de  ce  pays  qu'ils  avoient  fait  prifonniers  ;  ils  pafsèrent  tous 
les  habitans  au  fil  de  i'épée,  /ans  aucune  diliinélion  d'âge 
ni  de  fexe  :  les  rois  Cananéens  ne  traitoient  pas  mieux 
ceux  qu'ils  avoient  pn\s  Adonibezec,  roi  Cananéen  de 
Bcztc,  lait  pril(Minier  par  les  Ilîaëlites  nouvellement  établis 
dans  le  pays,  reconnoît  qu'il  avoit  fait  couper  les  extrémités  JuJk.i.p. 
«les  pieds  &.  des  mains  à  foixante-dix  Rois  lés  prifonniers) 
&  qu'il  les  avoit  obli-^és  de  ramaffer  ^ows  fa  table  les  relies 
des  mets  qu'il  leur  failoil  jeter  :  les  Iliaclitcs  établis  dans  le 
pays  de  Can;uii  ne  furent  pas  plus  humains.  Gédéon  pour 
Tome  XL.  Q 


ic6  MÉMOIRES 

fe  venger  des  habitans  de  Soccoth  &  de  ceux    de  la  tour 

de  Phaïuiel,  qui  lui  avoient  refufc  des  vivres  lorrcju'il  marchoit 

contre  les  Madiauites,  fît  pafîer  les  derniers  au  fil  de  i'épce, 

Jttd;..vui,   ^  écrak  les  premiers  fous  des  épines.  David  fit  mourir  la 

ltKeg.v'in,2.  moitié  des  Moabiles  qu'il  avoit  pris  :  ce  même  Prince  fit 
écrafer  fous  des  traîneaux  ou  chariots   tous  les  habitans   de 

Uid.xn.^i.  Jâ,  capitale  des  Ammonites,  dont  il  s'étoit  rendu  maître. 
Amazias  ,  roi  de  Juda ,  fit  précipiter  du  haut  d'un  rocher 
}i Paraiip.  dix  mille  Iduméens  que  (es  troupes  avoient  fait  prifonniers, 
jixy,  12,  'Pq;,!^  (.g  q^ij  jivoit  échappé  au  carnage  étoit  réduit  à  un  dur 
efclavage,  &  vendu  à  l'encan  ou  tranfporté  dans  le  pays 
du  vainqueur,  pour  y  être  employé  aux  travaux  les  plus 
ilurs  &  les  plus  vils.  Sefofiris,  à  fon  retour  de  fon  expé- 
dition ,  fit  élever  en  piufieurs  endroits  de  l'Egypte  des 
terrafles  d'une  hauteur  &  d'une  étendue  confidérables  ;  il  fit 
faire  des  canaux  de  communication  du  Nil  depuis  Memphis 
jufqu'à  la  mer  d'Arabie,  fermer  tout  le  côté  oriental  de 
l'Egypte  par  un  mur  de  quinze  cents  ftades ,  qui  coupoit  le 
défert  depuis  Péluze  jufqu'à  Héliopolis ,  &:  bâtir  en  chaque 
ville  un  temple  en  l'honneur  du  Dieu  qu'on  y  révéroit  i 
aucun  de  fès  fujets  ne  fut  employé  à  ces  ouvrages  immenfès,. 
D'ici Sic.i,  tous  furent  faits  par  les  captifs  qu'il  avoit  amenés   avec  lui» 

'■ -^  '  Quant  aux  Princes  qu'il  avoit  vaincus,  Se  auxquels  il  avoit 

hdlfé  les  provinces  qu'il  avoit  conquifès,  il  les  obligeoit  de 
lui  apporter  des  préfens  une  fois  l'année,  dans  un  temps 
marqué  auquel  il  les  recevoit  avec  honneur;  mais  lorfqu'it 
alloit  dans  la  ville  ou  au  temple,  il  faifoit  dételer  les  quatre 
chevaux  de  front  de  fon  chariot,   &.  mettre  ces  Princes  en 

U.itid.f>  jy,.  leur  place. 

Les  armes  prifes  fur  l'ennemi,  étoient  conlacrées  dans  les 
temples  aux  Dieux  dont  on  croyoit  avoir  éprouvé  le  lècours»^ 
David  dépofx  dans  le  temple  du  Seignetu-  l'épée  de  Goliath 

IRtg.xxi.p..  qu'il  avoit  terraffé.  Les  Philiftins  après  la  vicTioire  remportée- 
fur  Saiil  à  Gelboé ,  le  dépouillèrent  lui  &'  fes  trois  fils  de 
leurs    armes ,    qu'ils   mirent  dans  le  temple   d'Aflaroth  ou 

Ih.xxxuio.  Allarté.. 


DE     LITTÉRATURE.  107 

Le  butin  fait  fur  les  vaincus  Ce  partageoit  entre  les  foiclats 
victorieux;  mais  il  y  avoit  toujours  une  portion  avantageufe 
pour  le  General ,  avant  laquelle  une  partie  étoit  toujour* 
offerte  à  la  Divinité  :  une  loi  pofitive  i'avoil  ordonné  chez 
les  Hébreux  :  c'étoit  auflî,  linon  inie  loi,  du  moins  un  ufagc 
religieufement  obfervé  par  les  Phéniciens,  de  conlîicrer  à 
leurs  Dieux  la  dixme  des  dépouilles  de  leurs  ennemis. 

Outre  la  portion  du  butin  qui  le  partageoit  entre  les 
foldats  qui  avoient  eu  part  à  l'aclion  ,  ceux  d'entr'eux  qui 
5'étoient  le  plus  diilingués,  recevoient  une  récompenle  par- 
ticulière qui  les  honoroit  parmi  leurs  compatriotes.  A 
Carthage  on  leur  donnoit  des  anneaux  qui  étoient  multipliés 
en  proportion  du  nombre  dts  aclions  auxquelles  ils  s'étoient 
trouvés.  Les  Généraux  dont  les  expéditions  avoient  été 
couronnées  d'un  heureux  fucccs,  recevoient  auffi  des  dilHnc- 
tions  particulières;  mais  pour  obtenir  cette  dillincflion ,  il 
ialloit  qu'ils  fe  fullent  conduits  félon  toutes  les  règles  :  ceux 
qui  s'en  étoient  écartés  étoient  punis  de  mort  &  mis  en 
croix.  La  même  peine  étoit  fouvent  infligée  aux  mauvais  iv.j/a*. 
fuccès;  le  Général  malheureux  étoit  réputé  cou|xxble,  &  "'-^" 
comme  tel  il  étoit  crucihé ,  ou  û  on  lui  conlervoit  la 
vie,  il  ne  lui  étoit  pas  permis  de  reiîtrer  à  Carthage:  ce  fut 
ainfi  que  fut  traité  le  général  Malée  qui  a  voit  perdu  une 
partie  de  fon  armée  en  Sardaigne  ;  il  fut  exilé  fans  aucun  hd.i.xw 
égard  aux  fervices  qu'il  avuit  précédemment  rendus  à  fa  ^^^^ 
patrie,  en  lui  fouinetlant  une  partie  de  la  Sicile,  ni  aux 
grands  avantages  (ju'il  avoit  remportés  fur  les  ennemis  de  la 
République. 


//■ 


Oîi 


le  1 6  Dec 

^77  \ 


108  MÉMOIRES 

VINGTIEME    MÉMOIRE 

SUR    LES    PHÉNICIENS. 

De  leurs  Villes,  de  leurs  Edifices,  &  de  leurs  Meiihles. 

Par  M.   l'Abbé   Mignot. 

Lû^,      T    ES  Cananéens  arrivant  dans  le  pays  auquel  ils   don-. 

J l  lièrent  leiu*  nom  ,  le  trouvèrent  entièrement  defert  ;  ny 

ayant  encore  aucune  ville,  aucun  village  ni  aucun  hameau, 
ils  furent  obligés  de  demeurer  fous  des  tentes,  comme  ils 
avoient  dû  faire  pendant  tout  le  temps  qu'ils  avoient  em- 
ployé à  venir  des  plaines  de  Sennaar.  Cette  manière  de  fe 
mettre  à  couvert  des  injures  de  l'air  ne  pou  voit  leur  être 
inconnue;  elle  avoit  été  inventée  avant  le  déluge  par  Jabei, 
i'un  des  defcendans  de  Caïn,    pour  la  commodité  de  ceux 

Cer^ir,2o.  mxi  gardoient  \es  troupeaux.  Abraham  venu  de  la  Méfopo- 
tamie  dans  le  pays  de  Canaan  ,  n'eut  pas  d'autre  demeure 
que  ks  tentes:  ks  enfans ,  Ifliac  &  Jacob,  continuèrent  de 
demeurer  fous  des  tentes,  &  la  plupart  des  peuples  qui  font 
defcendus  de  lui  confervent  encore  aujourd'hui  cet  ufage. 
Les  Ifraëlites  même,  qui  pendant  un  féjour  de  quarante  ans 
n'avoient  pas  connu  d'autre  demeure  que  leurs  tentes, 
continuèrent  d'y  demeurer  torfquils  furent  arrivés  dans  la 
terre  promife ,  &  ils  ne  les  abandonnèrent ,  pour  iè  retirer 
dans  les  villes,  qu'après  le  partage  de  leur  conquête,  qui  ne 
fe  fit  que  fept  ans  après  leur  entrée.  Quelques-uns  des 
Cananéens  purent  fe  retirer  dans  des  caverjies  ;  le  pays  dans 
lequel  ils  entroient  teur  en  oiFroit  un  grand  nombre,  il  y 
en  avoit  d'aflèz  vaftes  pour  contenir  plufieurs  milliers  de 
JVraJ.  jfici,perfonnes.   Plufieurs   peuples    n'eurent   pas   d'autre  demeure 

f'^^"'  que  ces  antres  formés  par  la  Nature:  on  en  connoît  fur  les 
bords  du  golfe  Pcrfique   &  de  la  mer  Rouge ,  dans  les 


DE    LITTÉRATURE.  lop 

montagnes  de  l'Armcnie  &  en  d'autres  endroits  ,  auxquels 
les  Grecs  ont  donné  le  nom  de  Tg^yAs^rn},  à  caiife  des 
iieux  qu'ils  habitoient.  Lorfque  les  Cananéens  le  furent  fîiit 
des  habitations  fixes  dans  leur  nouveau  pays  ,  ils  n'aban- 
donnèrent pas  entièrement  ces  cavernes,  ils  s'en  /èrvirent 
comme  de  forts  &  de  lieux  de  retraite  dans  le  danger  ou 
dans  la  néceffité.  Lot  &  là  famille,  forcés  de  quitter  Sodome 
cjui  alloit  ctre  embrafce  du  feu  du  ciel,  fe  retirèrent  dans  une 
caverne  qui  n'ctoit  pas  éloignée  de  cette  ville.  Cinq  rois  C(!:.x;x,;a, 
Cananéens  pourfuivis  par  Jofué,  fe  réfugièrent  dans  celle  de 
Macéda.  Samfon  Juge  d'Ifraël  s'enferma  dans  celle  d'Étham.  Ji-^'^y  g 
David  perfécuté  par  Saiil  habitoit  tantôt  une  caverne,  tantôt 
une  autre  :  il  eft  fait  mention  dans  fon  Hifloire  de  celles 
d'Odollam  &  d'Engaddi ,  où  il  fe  retiroit  avec  {es  aens.  De  JR'g.xxir^ 
cts  cavernes,  la  plupart  avoient  été  formées  par  la  Nature;  ''^^'^'-f' 
mais  d'autres  furent  creufées  de  main  d'homme.  L'Écriture 
nous  parle  de  celles  que  les  Ifraëlites  furent  obligés  de  creufer 
pour  fe  mettre  à  couvert  des  courlès  que  les  Aladianites  &  les  Jv^'cviiSi 
Philiftins  faifoient  dans  leur  pays.  J'ai  donné  d'après  Maundrel, 
dans  un  des  Mémoires  précédens,  la  defcription  d'une  de  ces 
cavernes  faite  de  main  d'homme,  &  qui  fe  voit  encore  dans 
la  Phénicie  à  trois  lieues  ou  environ  de  Sidon  ;  elle  contient 
deux  cents  chambres,  chacune  de  douze  pieds  en  quarré,  & 
plufieurs  cellules  ou  armoires  de  trois  ou  quatre  pieds,  ou 
même  plus,  auffi  en  quarré.  Pline  nous  parle  de  cavernes  aux 
environs  de  la  mûne  ville,  qui  avoient  été  faites  en  en  tirant 
le  bitume  qu'tiles  contenoieiit. 

Les  Cananéens  ne  tardèrent  pas  à  bâtir  âes  Villes  dans 
les  lieux  où  ils  s'étoient  établis  ;  &  l'Écriture  donne  à  entendre 
qu'ils  en  avoient  déjà,  avant  qu'il  y  en  eût  aucune  en  Egypte: 
Héhron,  dit- elle,  fut  bâtie  fcpt  ans  avant  Tant  s ,  la  premier  e      Nmn.xiti, 
&  la  plus  ancienne  des   villes   Ae  (Egypte.  Quand  Abraham  '^' 
vint  dans  le  pays  de  Canaan,   il  y  trouva  ini  grand  nombre 
de  vilks  :   fon  Hilloire  fait  mention   de   telles  de  Sichem ,  -Cn,  xn.s.tr 
de  Béihcl,  d'Haï*,  de  i>odome  ^  dç  Gomorrhe,  d'Adama,  \"-""''" 


iio  MÉMOIRES 

^Geiu  XIV,  de  Scboïm  ,  Je  Damas,  de  Salem  ^  de  Gcnire  ^  8c  d'Hcbron*^: 

i'iLxx  '.     ^^"^  ^^  Jacob  nous  parle  auffi  de  Bethlc'eni ''.  LoiAjue  JofLié 

'lh.xxiii,2.  voulut  introduire  les  Ifiaëlites  dans  le  pays  que  Dieu   avoit 

•^^^•'9'  piomis  à  leurs  pères,  il  y  avoit  un  très-grand  nombre  de  villes 

Dtut.vi.io.  bien  bâties  &  très -opulentes.  L'Ecriture  nomme  trente-uu 

joj,xii,i.      Rois  vaincus  &  tués  par  ce  Général,  &;  plus  de  trois  cents 

villes  qui  furent  partagées  entre  les  différentes  tribus  d'Ifraël. 

Toutes  ces  villes  avoient  été  bâties  par  les  Cananéens,  auteurs 

des  Phéniciens.  Dieu  en  promettant  leur  pays  à  Abraham  & 

'Dm.vi.io,  à  fa  poflérité,   s'étoit  engagé  de  leur  donner  des  villes  qu'ils 

n'avoient  point  bâties ,   des   maifons   qu'ils  n'avoient  point 

conftruites,  des  citernes  qu'ils  n'avoient  point  creufées,  des 

vignes  Se  des  oliviers  qu'ils  n'avoient  point  plantés  :  ainfi 

décrire  li  forme  des  villes  t^es  Ifraëliles,  c'efl  fiire  la  delcrip- 

lion  de  celles  qui  ont  été  bâties  par  les  Phéniciens,  d'autant 

plus  cjue  toutes  les  villes  de  l'Orient  avoient,  comme  elles 

l'ont  encore  aujourd'hui ,  la  même  forme. 

Les  Villes  étoient,  comme  elles  fojit  encore  à  préfent ,  un 

adêmblage  de  mailons  difporées  par  rues  ôc  renfermées  dans 

une  clôture  commune.  Les  rues  anciennement  étoient  étroites 

&:  remplies  de  Imuofités  ;  telle  étoit  celle  d'Agrigente  que 

Dédale  avoit  bâtie  en  Sicile,   &  dont  il  avoit  fait  les  rues  (i 

ferrées  &  li  tortueufès,  que  quatre  hommes  pou  voient  en  dé- 

DietLSk.iv.  fendre  le  patîàge  ;  &  Ariflote  nous  apprend  que  c'éloit  la 

F-  'PS'  manière  àes  Anciens  de  bâtir  leurs  villes  :  ils  vouloient  que 

les  entrées  fuflent  difficiles,  &  qu'il  y  eût  dans  l'intérieur  dts 

villes  dts  lieux  de  retraite  où  les  ennemis  ne  pullènt  pénétrer 

'Ar!pt.d:Rep,  que   difficilement.   La  force   àts  villes  du  pays  de  Canaan 

confi/toit  dans  leur  fituaîion  ;  la  plupart  étoient  fur  des  hauteurs, 

Num.xuf,  Se  défendues  par  des  murailles  très-élevées  :  quelques-unes 

^■^'  avoient  une  double  ou  même  une  triple  enceinte  de  murailles. 

Les  villes  de  Babylone  &  de  Carthage  avoient  trois  enceintes  : 

relie  de  Jérulalem,  lorfqu'elle  fut  prile  parles  Romains,  en 

Jef'ph. de B(l!o.  avoit  un  pareil  nombre.  Nous  ignorons  la  hauteur  &  la  largeur 

*^^^'   '         préciies  des  murailles  des  villes  du  pays  de  Canaan  ;  mais 


DE    LITTÉRATURE.  ïir 

Écriture  nous  dit  qu'elles  ctoient  élevées  jufcju'au  ciel  ;  ce 
qui  ,  dans  le  langage  oriental,  fignifie  une  très-grande  hau- 
teur, mais  indéterminée;  &  nous  favons  qu'elles  avoient  atrez, 
d'épaiiFeur  pour  contenir  plufieurs  combattans  qui  y  montoient 
pour  éloigner  l'ennemi  quand  il  s'en  approchoit.  Les  murailles 
de  Babylone  avoient  deux  cents  coudées  de  haut  &  cinquante 
d'épaiiïèur  :  ces  murailles  faifoient  le  tour  de  la  ville,  ou  orbi- 
culairement,  ou  avec  des  angles,  fuivant  la  nature  du  terrein; 
mais  lorfque  les  différentes  machines  pour  afliéger  les  villes 
eurent  été  inventées,  il  fallut  changer  ia  difpolition  de  ces 
murailles  :  on  eut  attention  de  les  conftruire  de  biais  &  de 
ménager  un  grand  nombre  de  retours  ou  de  finuolités  :  par 
cette  conflrucflion  ,  elles  ne  prêtoient  pas  le  côté  dans  une 
grande  étendue  ,  &  les  brèches  que  pouvoient  faire  les 
coups  de  béliers ,  n'étoient  pas  fi  confidérables  qu'on  ne  pût 
ies  réparer  promptement.  Les  murs  de  Jérufilem  ,  lorfqu'elle  tut 
pri/è  par  l'empereur  Tite ,  étoient  ainfi  conftruits;  ils  étoient 
obliques  avec  des  angles  rentrans  6c  faillans,  afin  de  n'être  —  .^  ^.-  , 
pas  fi  expofés  à  l'effet  des  béliers.  Les  Anciens,  dit  Végèce,  Vfsci,iy,i[ 
ne  voqloient  pas  que  les  murailles  des  villes  fuHênt  en  ligne 
droite,  afin  qu'elles  ne  prêtaient  pas  fi  facilement  aux  coups 
des  machines  de  guerre,  &:  Vitruve  donne  pour  règle,  de 
faire  les  murailles  de  manière  que  l'approche  en  foit  difficile, 
&  qu'elles  aillent  fe  rendre  dans  des  endroits  efcarpés  &  de 
difficile  accès;  ce{[  pourquoi  cet  habile  Architecte  ne  \eut 
point  que  l'on  fafîè  les  villes  carrées ,  ni  avec  des  angles 
trop  diftans  les  uns  des  autres,  de  peur  qu'elles  ne  fuient 
trop  ouvertes  aux  coups  des  béliers,  &  il  ordonne  d'y  faire 
divers  détours ,  afin  que  l'ennemi  qui  s'approchera  pour 
attaquer  foit  aperçu  de  plulieurs  endroits.  Les  murailles  llmw,/, 
étoient  accompagnées  de  plufieurs  tours  d'efpace  en  efpace , 
&  lorfque  les  béliers  eurent  été  inventés,  on  conflruifit  ces 
tours  hors  du  mur  ,  pour  mettre  les  affiégés  en  état  de 
chafTer  l'ennemi  à  droite  &  à  gauche;  au-devant  du  mur  IJ.IM 
principal  éloit   un  folié  large   &   profond,    au-delà  duquel 


lia  MÉMOIRES 

TlfË'^xxi'  *^^"'^  l'avant  -  mur  '  :  ce  dernier  iicloit  cIcTenJu  que  par  déS 
jis.  '  terraffes  &  des  redoutes.  Les  portes  étoient  baffes,  de  manière 

Pfi^.xcyiir.   q^,'()^  j,e  pou  volt  y  entrer  qu'en  fè  baifïïmt;    elles  font  du 
Jjat.  viii.^;  moins  telles  aujourd'hui  dans  prefque  toute  la  PalefUne  :  celles 
M^cm'ùl'.u.s.  ^e  l'i  V'"'-'  <-le  Gaza,  qui  furent  enlevées  par  Samfon,  ctoient  de 
Naium.iii.a.  l)ois  comme  leurs  montans  6c  leurs  linteaux  ^  Dans  l'Orient. 
'  o«r,/.  f^o,;,  lelon  l^liardjn  ,  les  portes,  les  jambages  auxquels  elles  tiennent, 
de  Pnjf,  t.  u,   je5  traverfes  fupéi  ieure  &  inférieure  font  ordinairement  de  bois  ; 
on  n'y  voit  ni  gonds,   ni   pentures  :    au  haut  &  au  bas  de 
Ja  porte ,  il  y  a  ini  bout  ou  avance  du  même  bois ,  &  dans 
ks  traverfes  fupérieure  &  inférieure,  des  trous  pratiqués  qui 
forment  les  pivots  dans  lefquels  &  fur  lefquels  la  porte  roule 
&   fe   meut.  On   voit   en   quelques  endroits  des  portes  de 
pierre  d'une  feule  pièce,   &:  qui  roulent  fur  leurs  pivots  qui 
font  auffi  de  pierre  :  ces  portes  fè  fermoient  en- dedans  par 
une  barre  de  bois,  d'airain  ou  de  fer,  8c  ces  barres  ctoient 
attachées  à  la  porte  par  des  liens  de  cuir  ou  par  des  chaînes. 
Les  foixante  villes   nommées  Havoth  Jair  dans   le  pays  de 
tiiRig.iv,!}.  Bazan,  avoient  de  bons  murs  &  des  barres  d'airain,  llàïe 
prédilànt  la  délivrance  de  la  captivité  de  Babylone,   dit  que 
L)ieu  brilèra  les  portes  d'airain ,  &  qu'il  rompra  les  barres  de 
IJai.xLv.i.  fer.  L'auteur  du  Pfeaume   CVI,    rendant  grâces  à  Dieu   ds 
IfaLcvi.fC,  cette  délivrance,   dit  de  même  que  le  Seigneur  a  brifé  les 
portes  d'airain  &  rompu  les  barres  de  fer,  c'efl-à-dire,  qu'il 
leur  a  accordé  la  liberté  de  fortir  des  villes  où  ils  étoient  dé- 
tenus en  captivité,  &  qu'il  les  a  fait  revenir  dans  leur  patrie: 
enfin  l'entrée  des  portes  n'étoit  point  iàcile;  le  chemin  ou  la 
rue  à  l'extrémité  de  laquelle  elle  fe  trouvoit,  n'étoit  pas  droit 
ni  découvert,  afin  d'arrêter  plus  aifément  l'eimemi  qui  s'en 
ieroit  rendu  maître.  On  n'aperçoit  pas  d'autre  eljièce  de  fortifi- 
cations dans  les  villes  prifès  par  les  Ifraclites  fur  les  Cananéens  ; 
"IlParal.viii  ^  lorfqu'il  efl:  queftion  de  celles  qui  ont  -été  bâties   depuis  . 
^,  /,  a :xi ,  par  les  rois  de  Juda,  il  n'eu  parlé  que  de  murailles,  de  tours, 
't'.'xvij^^^z-  *^^  portes,  de  barres  &  de  ferrures,  c'efl:- à-dire,  de  liens 
XXVI,  <r.       0;U  de  chaînes  pour  affermir  5f  contenir  les  {jarres  \ 

Ce? 


DE     LITTÉRATURE.  113 

Ces  fortifications  poiivoieiit  fiiffire  dans  les  anciens  temps 
où  les  machines  de  guerre  ,  les  béliers  ,  les  baliftes  &  Us 
catapultes  n'avoient  point  encore  été  inventées.  Pline  attribue 
l'iiiVeiuion  du  bélier  à  Epéus  au  fiége  de  Troie  ;  mais  Piliuvn.je 
Vilruve,  fuivi  par  Tertullien ,  en  fait  honneur  aux  Cartha- 
ginois. Le  premier  dit  que  les  Carthaginois  faifant  le  fiége  vuruv.  x.  ip 
de  Gadès,  s'emparèrent  d'abord  du  château,  qu'ils  voulurent  '^"'^^'^'^'^ 
démolir;  n'ayant  aucun  inftrument  de  fer  propre  à  ce  travail, 
ils  prirent  une  forte  poutre  &  la  portant  fur  leurs  bras,  ils 
la  lancèrent  contre  la  muraille  de  la  citadelle  ,  &  par  des 
coups  fouvent  redoublés  ils  vinrent  à  bout  de  la  renverler  ; 
mais  cette  opération  ayant  été  trop  longue  &  trop  pénible, 
lorfqu'ils  voulurent  prendre  la  ville,  un  Tyrien  nommé 
Pephafmenos ,  imaoina  de  fufpendre  avec  des  cordes  cette 
pièce  de  bois  à  une  autre  placée  en  travers,  ce  qui  donnoit 
plus  de  facilité  à  la  mouvoir,  &  redoubloit  le  nombre  & 
la  force  des  coups:  cette  machine,  fimple  dans  fon  origine, 
fut  perfectionnée  à  diverfes  reprifês  dans  la  fuite;  on  l'établit 
fur  des  roues,  ahn  de  l'approcher  plus  aifément  des  murailles 
que  l'on  vouloit  battre;  elle  fut  couverte  d'un  plancher  pour 
mettre  ceux  qui  la  faifoient  mouvoir  à  couvert  i\ts  traits 
des  atfiégés,  &  l'on  y  mit  un  toit  que  l'on  couvrit  de  cuirs 
de  bœufs  frais  &  humides,  qui  la  garantilfoient  du  feu  que 
ceux  qui  étoient  dans  la  place  pouvoient  y  jeter.  Les 
Carthaginois  conservèrent  apparemment  la  première  fim- 
plicité  de  cette  machine,  telle  qu'elle  avoit  été  faite  par  le 
Tyrien  Pephafmenos  ;  ««  car ,  dit  Tertullien  ,  iorfque  les 
Romains  firent  le  fiége  de  Carthage,  les  Carthaginois  furpris  « 
des  béliers  dont  ils  (e  lêrvirent,  les  regardèrent  comme  une  « 
invention  nouvelle  &:  étrangère.  »  Appien,  en  etièt,  en  décrit 
un  employé  à  la  fq^  des  murailles  de  cette  ville,  d'une 
longueur  &  d'une  grofieur  \\  prodigieufes ,  qu'il  fallut  fix 
mille  hoinmes  poiu'  le  mettre  en  mouvement  :  on  donna  à 
cette  machine  le  nom  de  bchcr ,  parce  que  fa  partie  anté- 
rieure que  l'on  poulloit  contre  les  murailles  étoit  armée 
4'une  tète  de  bélier  de  nittid,  dç  fer  ou  d'airain;  &  ki 
Tome  XL,  P 


114  MÉMOIRES 

lenteur  avec  laquelle  on  la  faifoit  agir,  la  fit  aulFi  appeler 
tortue:  îcjîudo  arietar'ui ,  dit  Vitruve. 

La  catapulte,  à  laquelle  refî'embloit  aflez  une  autre  nuchine 
nommce  ftorpion ,    ctoit,    félon    Pline,     tie   l'invention  (.\qs 

i'//K.K//,j-<<.  Syrophéniciens,  &  étoit  deltince ,  fuivanl  Vitruve,  à  lancer 

JK/Vwy,  A-, //.  Jes  traits  contre  les  aflicgés  :  cet  Auteur  marque  les  pro- 
portions qu'il  faut  mettre  entre  les  parties  de  cette  machine 
&  la   longueur  du  trait   que  l'on  veut  lui  laire  lancer.  La 

Fiiit.  VII,  s d^  balifte  que  Pline  dit  avoir  ctc  inventée  par  les  Cretois ,  fervoit , 
id,ibid.i6.  félon  Vitruve,  à  lancer  des  pierres:  il  y  en  avoit  de  diffé- 
rentes fortes;  mais  toutes  dévoient  être  proportionnées  à  la 
proflèur  &  au  poids  des  pierres  qu'on  lançoit.  Les  cordes 
dont  on  fe  fervoit  pour  bander  la  balifte  &  pour  faire  partir 
les  pierres,  étoient  faites  avec  <\e%  cheveux,  fur -tout  de 
femme,  ou  avec  des  nerfs  d'animaux.  On  peut  voir  dans  Am- 

'^Amm.  Marcel!,  mien  Marcellin  la  defcription  d-e  ces  différentes  machines  :  la 

xxiii.  longueur  des  fiéges  anciens  dont  l'Hiftoire  nous  a  confervé 

ie  fouvenir,  prouve  qu'elles  n'ctoient  point  encore  connues,, 
lorfque  ces  fiéges  furent  fliits.  Sardanapale  roi  d'Affyrie  foutint 
pendant  fept  ans  entiers  ie  fiége  de  Ninive,  parce  que,  félon 
Dwd.Sicih.  Diodore  de  Sicile,  les  machines  fèrvant  à  l'attaque  des  villes- 
n'étoient  pas  encore  inventées.  Plàmmélichus  roi  d'Égypte- 
employa  vingt  ans  à  la  prife  d'Azoth  :  les  Grecs  furent  dix 
ans  devant  Troie,  &  s'ils  prirent  cette  ville,  ce  ne  fut  que- 
par  ftratagème  :  Salmanazar  ne  put  prendre  Saraarie  qu'après- 

aiitg.zvii.s.  un  fiége  de  trois  ans. 

Lorfqu'on  vouloit  afTiéger  une  ville,  on  i'environnoit  de 
folfés ,  afin  que  rien  ne  pût  y  entrer ,  &  que  les  habitans 
réduits  à  la  famine  fuffent  forcés  de  fe  rendre,  &.  l'on  cou- 
poit  ou  détournoit  toutes  les  fources  qui  pouvoient  y  porter 
de  l'eau.  Joab,  Général  de  David  voulant  afTiéger  Abéla  qui 
avoit  donné  retraite  à  Seba  fils  de  Bocri ,  fit  des  lignes  de 

yptg.xx,:  !.  circonvallation  autour  de  celte  Place  :  l'armée  de  Salmanazar 

qui  avoit  formé  le  fiége  de  Tyr,  boucha  tous  les  aqueducs: 

Jojtfh  Anuq.  &  coupa  tous  les  conduits  qui  portoient  de  l'eau  dans  la  ville: 

^iôntu"""'  i^s  Tyriens  enfermés  creusèrent  <\Qi  puits-  c^ui  leur  fournireiit 


DE     LITTÉRATURE.  115 

toute   l'eau    nccefTiiirc  pendant  cinq  ans,   après   lefqnels    ils 
furent  délivres  de  ce  fiége  par  la   mort  du  roi  d'Affyrie.  On 
efiàyoit  de  mettre  le   feu   aux  portes  de  la  ville  pour  s'en 
procurer  l'entrée  :  Abimélec  fils  de  Gédéon  elTaya  de  mettre 
ainfi  le  feu  à  la  porte  de  la  tour  de  Thèbes  ;  mais  ccrafé  par 
un  quartier  de  meule  qui  tomba  fin-  lui,  il  ne  put  exécuter 
fon  deiîèin;  auparavant  il  avoit  entouré  de  bois  fraîchement  Ju£c,iy.j2, 
coupé  la  tour  de  Sichem  dans  laquelle  mille  hommes  avoient 
péri  tant  par  le  feu  que  par  la  fumée.  On  avoit  aulTi  recours      Ibid.^y. 
à  l'efcalade  ;  Jérufalem  fut  ainfi  prife  par  David  :  ce  Prince 
avoit  promis  de  donner  le  commandement  de  (es  armées  à 
celui  qui  monteroit  le  premier  fur  les  murailles  de  cette  ville;    lp^j;^;/^[ 
Joab  h\s  de  Servia  monta  le  premier,  rendit  David  maître 
tie  Jérufalem,  ik  obtint  le  grade  que  ce  Prince  avoit  promis. 
Achitophelconfeillant  à  Abialon  de  fondr.e  fur  fon  père,  fans 
Jui  donner  le  temps  de  fe  reconnoître,  lui  dit  que  fi  David  HRts.xrti.tj. 
fe  retire  dans  quelque  ville,  tout  Ifraël  en  environnera  les 
murailles  de  cordes,  Se  l'entraînera  dans  le  torrent,  lans  qu'il 
en  refle  feulement  une  petite  pierre.  On  connoît  dans  l'anti- 
quité ces  cordes  auxquelles  étoient  attachés  des  crochets  ou 
mains  de  fer  ;  en  les  jetant  fur  le  haut  des  murs,  on  arrachoit 
les  crénaux,  on  démoiiffoit  les  murailles,   &  l'on  entraînoit 
les  foldats  qui  les  défendoient  :  ces  machines  étoient  déjà  en 
ulàcre  lors  de  la  guerre  de  Troie  ;  on  voit  dans  Homère  les 

Troyens  attaquant  les  retranchemens  Aqs  Grecs,  arracher  les 

,  I  I  '     ■     L-r  ■     i  -Mil  Ïïu-J.xn, 

crcnaux  des  tours  ,    tlont  ctoit  tortihce  la  muraille  de  leur  ,,.  ^^^ 

camp.  Pline  cjui  nomme  cette  machine  Imrpcii^on,  en  attribue  Pài.yii.jf, 
l'invention  ù  Anachaifis  ;  mais  ce  Philofophe  poflérieur  à  la 
guerre  de  Troie  ,  &  même  au  règne  de  David  ,  ne  peut  en 
ctre  l'inventeur;  il  peut  (culement  l'avoir  perfectionnée,  ou 
peut-être  lui  avoir  fubllitué  quelqu'aulre  machine  plus  com- 
mode. Les  auteurs  Grecs  qui  ont  parle  de  cet  in(h-ument 
dont  on  fe  fervoit  dans  les  lièges ,  le  nomme  Ko^».^ ,  //// 
Corlicau ,  ou  2//Vpa.  v'P.  «/"^  '""'"  '^'■'  f''''  D-J-Sc- 

Les  licgcs  ne  pouvant  cire,  par  le  dclaut  des  macluncs  de 
guerre,  que  des  blocus,  il  falloit  avoir  recours  au  (hatagcnie 

Pij 


'ji6  MÉMOIRES 

pour  prendre  les  villes.  Le  principal  ctoit  d'attirer  rafTiégé 
hois  de  la  Place  &  de  le  faire  tomber  dans  quelque  embus- 
cade :  Jofué  voulant  prendre  Haï  ,    plaça  une  embulcade  à 

'Jef,vjn,i2,  l'occident  de  cette  ville,  &;  k  prcfenta  devant  avec  toute 
rarmt'e  d'Ifracl;  le  roi  de  Haï  l'ayant  vu,  fortit  avec  t(nites 
fes  troupes  :  Jofué  feignant  de  fuir,  fut  pourfuivi  par  les 
Cananéens  ;  ceux  (jui  étoient  refiés  dans  la  ville  fortirervt 
auffi ,  &  fe  joignirent  à  ceux  qui  pourfuivoient  llraël  :  tous 
ks  habitans  de  la  ville  étant  ainfi  dehors,  les  cinq  mille 
hommes  que  Jofué  avoit  mis  en  embufcade  entrèrent  dans 
la  ville  &  y  mirent  le  feu.  Tous  les  affiégcs  n'abandonnoien-t 
pas  oitlinairement  la  Place,  comme  firent  ceux  de  Haï;  il  y 
refloit  toujours  un  adèz  grand  nombre  pour  la  défendre  ea 
cas  de  furprife  ;  mais  de  temps  à  autre  on  en  faifoil  fortir 
pour  combaltre  l'ennemi  &  l'écarter  des  murailles.  Les  affié- 
geans  plaçoient  alors  des  embufcades  en  différens  endroits 
pour  tomber  fur  eux,  Se  les  empêcher  de  rentrer  dans  la 
Place  d'où  ils  étoient  fortis  :  ils  affuibUlfoient  ainfi  l'ennemi,, 
&  la  ville  deffituée  d'un  grand  nombre  de  fes  défenfeurs  étoit 
forcée  de  fe  rendre,  ou  étoit  prifè  plus  facilement  :  Abimélech 

Jiulîc,tx,^4^  réuffit  de  cette  manière  à  prendre  la  ville  de  Sichem,  &  après 
l'avoir  prife,  il  la  détruiiit,  &  fema  du  fe!  au  lieu  où  elle 
avoit  été.  Les  Ifraelites  recoururent  au  même  fhalagcme  pour 

îNJ.xx.sj).  fè  rendre  maîtres  de  Gabaa  appartenante  aux  Benjamites  leurs 
frères  :  Sfliil  voulant  prendre  la  ville  d'Amaiec,  plaça  une 
embulcade  auprès  de  cette  ville,  Se  y  ayant  attiré  Agag,  le 

iRtg.xv^j.  défit  &  devint  maître  de  fa  ville. 

Les  afTiégés  fe  défendoient  par  les  forties  fréquentes  quî^ 
ie  plus  fouvent  funefles,  fervoient  néanmoins  queicjuefois  à 
obliger  l'emiemi  de  lever  le  ffége  ;  s'ils  ne  fortoient  pas ,  ils 
combattoient  de  deiTus  leurs  murailles  d'où  ils  lançoient  des 
traits  avec  l'arc,  ou  âes  pierres  avec  la  fronde,  contre  les 
afîiégeans  ;  ils  jetoient  aufFi  des  pierres  fur  ceux  qui  s'appro- 
choient  trop  de  leurs  remparts  :  Abiméiec,  fils  t!e  Gédéon ,. 
combattant  au  pied  de  la  tour  de  Thèbes,  fut  écrafé  d'un 
morceau  de  meule  de  moulin,  qui  fat  jeté  fur  lui  par  unç 


^  D  E    LITTÉRATURE.  117 

femme  qui  étoit  au  haut  de  cette  tour.  On  ne  connut  point  Mic.ix,/jt 
pendant  long -temps  d'autre  manière  de  défendre  les  Places 
afTiéaces  ;  mais  Ozias  roi  de  Juda  inventa  diverfes  machines 
propres  à  la  dc'fenfe  des  villes  :  ce  Prince  qui  avoit  rempli 
{es  arfenaux  de  boucliers ,  de  piques ,  de  cafques ,  de  cuiraflès  , 
d'arcs  &  de  frondes,  fit  faire,  dit  l'auteur  des  Paralipomcnes,  IIP.:ralxxri, 
dans  Jcrufalem  toutes  (ortes  de  machines  qu'il  fit  mettre  dans  '^' 
les  tours  &  fur  tous  les  angles  des  murailles  pour  tirer  des 
flèches  ,  &  jeter  de  grofl'es  pierres.  Le  texte  Hébreu  ne  permet 
pas  de  douter  que  ces  machines  dont  on  n'avoit  pas  entendu 
parler  ,  &  dont  on  ne   trouve  aucun   veûige  avant  Ozias  , 
n'aient  été  inventées  par  ce  Prince,  3»in  wrn^  nisiw'n 'c_y_>i  , 
ouaicias   PJnj'chehonoth  makhafchebcth  kojcheb  ,    &  jeùt  exco- 
giîaîa   excogitatione   excoi^itantis  ,  c'eft-à-dire  ,    qu'il    fit  àts 
machines  ingénieufement  inventées  ;  ce  qui  e(t  confirmé  par 
ce  que  le  texte  ajoute,   que   le    nom   de   ce   Prince   devint 
célèbre  dans  les  pays  éloignés,  &  que  la  caufe  de  cette  célé- 
brité fut  qu'il  s'étoit  rendu  recommandable  par  ces  manières 
de  s'aider,  de  fe  défendre  <Sc  de  le  fortifier,  ^^ynS  N'^an  a  ^ 
ki  hipheloui  lehcatifr ,   (juia  mirifimvit  fe ,  mimhihm  f  prajî.tit 
C(l  ciuxilàndum  ou  rohomtiJum.  Les  machines  ingénieulement 
inventées   par   Ozias,   &.  exécutées  par   {as  ordres,    étoient 
des  catapultes  &  des  balifles  delUnées  à  lancer  des  flèches, 
&.  à  jeter  des  pierres.  Les  auties  peuples  ne  tardèrent  pas  à 
en  avoir  connoitîànce,  &  à  les   imiter  :  ils  y  ajoutèient  le 
bélier  pour  battre  les   murs.  Soixante  ou  foixante-dix   ans 
après  ,  Nabuchodonofor   s'en   fervit  au   fiége  de  Jérufaicm. 
Le  Prophète  Ezcchicl  devant  annoncer  le  fiége  &  la  ruine 
de  Jérufalem ,  reçoit  de  Dieu  l'ordre  de  prendre  de  l'argile,    Eiech.iv.t, 
&  de  rcprélenler  cette  ville  en  petit  •  «•  Vous  en  formerez  le 
fiéife,  lui  tll-il  dit;  vous  éle\erez  des  tours  contre  elle;  vous  « 
ferez  des  terradts  ;  vous  drellercz  lui  camp,  &  \ous  placerez  « 
des  bélieis  autour  tl'el'e.  »  Le  même  Prophète  prédilant  le 
fiége   de  Tyr  que  le  même   Prince  devoit  former  trois  ans  Il:xxxvi,S, 
après,  dit  que  Nabuchodonofor  drcffeia  contre  elle  fts  tours, 
qu'il  élèvera  des  len ailes  auiour ,  qu'il  lèvera  luii  bouclier, 


iiS  MÉMOIRES 

qu'il  placera  fes  machines  de  cordes  contre  Tes  murs,  &  qu'il 
détruira  les  toin-s  de  cette  vlWe  par  Ces  armées.  L'inftrument 
pour  enfoncer  les  portes  &:  renverfer  les  murailles  fut  dès-lors 
armé  d'une  tête  de  bélier;  car  le  Prophète  le  nomme  '^'IJ, 
hirim ,  arietes:  les  machines  de  cordes  font  les  catapultes  avec 
lefquelles  on  envoyoit  des  traits  ou  des  flèches  dans  la  Place 
&  fia-  ceux  qui  étoient  fur  les  murailles  pour  les  défendre, 
&  des  baliftes  qui  fervoient  à  lancer  des  pierres.  L'auteur 
4es  Paralipomènes  Se  le  Prophète  Ézéchiel  font  les  premiers 
qui  aient  parlé  de  ces  machines  dont  on  s'eft  toujours  i^xvï 
<iepuis  pour  l'attaque  ou  pour  la  détenfè  des  Places. 

Le  génie  induibieux  àe.s  Phéniciens  leur  fit  inventer 
différentes  manières  de  défendre  la  ville  de  Tyr  contre 
Alexandre  qui  i'affiégeoit  :  leurs  plongeurs  coupoieiit  les 
cables  des  ancres  des  vaifîèaux  des  ennemis  ;  ils  lançoient 
fur  eux  des  traits  enflammés ,  &  mettoient  le  feu  à  leurs 
ouvrages  &  à  leurs  tours;  leurs  murailles  étoient  garnies 
d'un  grand  nombre  de  catapultes  &  de  balifles,  qui  lançoient 
...      .     continuellement  des  traits   &  des   pierres  contre   les  Macé- 

Arrian.  de  r  •         •  i        i  •  i  rr  '  ' 

Exi'ed.Akx.    doniens.    Pour   rendre   mutiles  les  traits  que  les  ailtegeans 
l.ii,y,i^2.    ]^i-,ço](^„t;   contre   eux   avec  leurs  machines,    ils   firent  de 

erandeô  roues  traverfées   en -dedans  par  des  bâtons  en  tout 
Died,  S:c.     ^         \  ^     ^  '        ^  .  , 

^Yii.v.jit,  lens,  oc  mettant  ces  roues  en  mouvement  par  \\w  poids,  ou 

ils  brifoiejit  les  traits ,  ou  ils  en  détournoient  le  coup ,  ou 
ils  en  éjiervoient  toute  la  force  :  à  l'égard  des  pierres  lancées 
par  les  baliflies  de  l'ennemi,  ils  les  recevoient  fur  des  toiles 
épaiflès,  ou  doublées,  ou  malelaffées,  au  bas  defquelles  elles 
tomboient  fans  aucun  effet.  Ils  firent  bâtir  au- dedans  de 
leur  ville,  &  à  cinq  pieds  de  diftance  de  l'ancienne  muraille, 
u\\  nouveau  mur  de  dix  coudées  d'épaifièur ,  &  ils  rom- 
pirent le  palîàge  de  l'une  à  l'autre  par  des  foffés  ou  par  ^t% 
amas  de  pierres;  ils  firent  faire  des  tridens  de  fer  longs  & 
pointus,  dont  ils  blelfoient  ceux  qui  étoient  dans  les  tours 
de  bois  qu'Alexandre  avoit  approchées  :  cette  arme  étoit 
accompagnée  d'une  efpèce  de  retz,  par  le  moyen  duquel  ils 
atth-oient  à  eux  ceux  qu'ils  enveloppoient ,   Ôc  il  falloit  cps 


DE     LITTÉRATURE.  iip 

ceux  qui  étoient  ainfi  enveloppés  fê  dépouillalTent  Je  leurs 
annes  pour  fe  dclivrer  ,  &c  qu'ils  demeuraient  expofcs  nus 
à  tous  ies  traits;  ou  li  par  honneur  ils  vouloient  garder  leur 
armure,  ils  tomboient  de  leurs  tours,  &  fe  tuoient.  Ce  qui 
déconcerta  le  plus  la  valeur  des  Macédoniens  ,  &  qui  lit 
fubir  à  plufieurs  une  mort  cruelle ,  fut  l'invention  d'une 
efpèce  de  bouclier  de  fer  :  ces  boucliers  étoient  faits  en 
forme  de  chaperons ,  &  au  moyen  d'une  doublure  d'airain , 
contenoient  du  fable  rougi  à  grand  feu;  ils  laiffoient  tomber 
ces  boucliers  fur  la  tête  des  ennemie  qui  étoient  au-defî"ous 
d'eux:  dans  le  mouvement  que  ceux-ci  faifoient  pour  s'en 
débarrafTer ,  le  fable  brûlant  fe  glilfoit  à  travers  leur  armure 
jufqu'à  la  peau,  Se  les  faifoit  périr  dans  des  douleurs  aiguës; 
ils  ne  pouvoient  ctre  fecourus  à  temps ,  &  malgré  l'em- 
preffement  de  leurs  amis ,  il?  mouroient  furieux  par  le  plus 
violent  de  tous  les  fupplices  :  les  alîiégés  empéchoient  qu'on 
ne  leur  donnât  aucun  fecours  ,  en  continuant  fins  relâche 
de  faire  pleuvoir  fur  eux  des  pierres ,  des  armes  de  toute 
efjx'ce,  &  (ur-tout  des  matières  ardentes  ou  enflammées:  ils 
en  vinrent  jufqu'à  enlever  avec  des  crocs  &  des  mains  de 
fer,  des  hommes  tout  armés  Se  tout  vivans  ;  enfin  par  le 
grand  nombre  Si.  par  l'adreffe  de  leurs  Ingénieurs,  ils  trou- 
vèrent le  moyen  de  rendre  inutiles  les  machines  des  afliégeans, 
&  de  tuer  ceux  qui  les  fervoient  ;  &  ils  réuffirent  à  jeter 
un  tel  découragement  dans  l'armée  des  Macédoniens ,  que 
Alexandre  même  fongea  à  lever  le  fiége,  &  il  auroit  exécuté 
cette  réfolution ,  s'il  n'eût  été  arrêté  par  le  tort  que  cette 
démarche  feroit  à  fa  réputation.  Reprenant  donc  courage,  if 
fit  atta(]uer  la  ville  en  même  temps  par  mer  Se  par  terre  y 
&  s'en  rendit  maître  après  un  fiége  de  fêpt  mois  ;  cette 
brave  défenfè  ne  fervit  qu'à  irriter  le  roi  Macédonien» 
Devenu  maître  de  la  ville ,  il  fit  vendre  à  l'encan  près  de 
trente  mille  de  fes  habitans,  &  pendre  fur  le  bord  de  la 
mer  deux  mille  de  (es  jeunes  gens  :  ce  Prince  traita  avec  la 
ïnême  rigueur  les  habitans  de  Gaza  &.  Bœtis  leur  Gouverneur, 
Tel  iloit  communément  le  fort  des  villes  prifes  àç  force  > 


lio  MÉMOIRES 

on  fe  rappelle  le  traitement  rigoureux  que  Gcdéon  fît  aux 
habilans  de  Socpth  &:  de  la  tour  de  l'hanuel,  8c  la  manière 
dont  David  en  ufa  à  l'cgard  de  la  ville  de  Rabbath ,  capitale 
des  Ammonites. 

La  juflice  fe  rendoit  aux  portes  des  villes ,   &  c'étoit  en 

ce  lieu  que  fe  paiïbieat  tous  les  a6les  5c  les  contrats  entre 

JJkroH.  m     les  particuliers.  «  Afin ,   dit  S.'  Jérôme ,  que  les  gens  de  la 

Z«n,viii.  ^^  campagne  ne  fufîènt  pas  obligés  d'entrer  dans  les  villes  ,    & 

>t  qu'ils  n'y  perdifïènt  pas  leur  temps ,    les  Juges  fe  tenoient 

»  aux  portes,  &.  y  écoutoient  les  habitans  de  la  ville  &  ceux 

»  de  la  campagne  qui  avoient  quelque  affaire  enlêmble:  l'affaire 

»  terminée  ,    chacun    retournoit  chez    foi.   On   étoit   fur  de 

»  trouver  toujours  à  la  porte   de  la  ville   des   témoins ,    qui 

»  fervoient  à  conftater  les  jugemens  qui  avoient  été  rendus , 

»  ou  à  alfurer   les  conventions  que  les   particuliers   avoient 

faites   entr'eux.  »   Abraham   voulant   acheter    une   caverne, 

pour  y  enterrer  Sara ,  s'adreffa  à  Éphron  l'Héthéen,  habitant 

CtH.xxni,  ^t  la  ville  cananéenne  d'Hébron;    &  lorfqu'il  fut  convenu 

'fo.tS,         ^jij  pj.jj^  gygc  |^,j^  ij  conclut  fon  marché  en  préfence  de  tous 

ceux  qui  entroient  &  qui  fortoient  par  la  porte  de  la  ville» 

Les  enfans  de  Jacob  faifant  alliance  avec  les  Cananéens  de 

nid. XXIV,  Sichem,   leur  parlent  à  la  porte  de  la  ville.  Moyfe  réglant 

*"'  ies  formalités  qui  dévoient  s'obferver  iorfque  le  frère  d'un 

i)eut,xxv,y.  défunt  refuferoit  d'époufèr  (à  veuvç,   veut  que  tout  fe  fafîè 

à  la  porte  de  la  ville  en  préfence  des  Anciens,  Booz  réfolu 

d'époufèr  Ruth  ,   veuve   d'un  de   fes  parens ,    fê  rend  à  la 

'guih.  IV,  /.  porte  de  la  ville  ;    voyant  pafîêr  le  plus  proche  parent ,  il 

l'appelle,  le  fait  afîêoir  auprès  de  lui  avec  dix  des  Anciens, 

&  ,    en  leur  préfence  &  devant  tout  le  peuple ,   il  lui  fait 

faire    une  renonciation  à  l'héritage    du   défunt.  Il  n'y  avoit 

point  encore  d'autre  forme  pour  conflater  les  conventions, 

que  le  témoignage  de  ceux  qui  s'étoient  trouvés  à  la  porte 

^e  la  ville,    &  qui  avoient  été  préfens  lorfqu'elles  avoient 

été  faites. 

Entre  la  porte  extérieure  &  la  porte  intérieure  des  villes 
y  y  avoit  un  elpace  affez  confjdciablç  ,  que  l'on  appeloit 


DE    LITTÉRATURE.  121 

"''?'"'    *'!,  ladhafchaar,  la  main  de  la  porte,  ou  \^.^  -V^,  tfiok  iRrg.ix.,8. 
hâjcha'ar,  le  milieu  de  la  porte.  David  étoit  aflis  en  cet  endroit  llii'ë-'"'^7- 
de  la  ville  ,   où   il  s  etoit  retiré  pendant  le   combat   de   fes 
troupes  contre  Abfalon  Ton  fils  qui  s  etoit  révolté:  cet  e^ace  iiRfg.xviii, 
étoit  couvert  pour  mettre  ceux  qui  s'y  tenoient  à  l'abri  des  -^-f' 
injures  de  l'air.  Les  Juifs  qui  après  le  retour  de  la  captivité 
rebâtirent  Jérufalem  ,    couvrirent    fes    portes    comme  elles  uEJdr.iii,}. 
i'avoient  été  avant  fa  dertrudion  :  au-deffus  de  cet  efpace 
étoit  un  logement  ou  une  chambre,  dans  laquelle  David  fe 
retira  pour  pleurer  la  mort  de  fon  fils,  qu'il  venoit  d'apprendre.;  URtg.xvuu, 
Se  au-dtlfus   de   cette   chambre  il  y  avoit  une  terraffe   ou  //• 
guérite,    dans  laquelle  étoit   placée  une  fentinelle  qui  avoit 
ordre   d'obferver    tout   ce    qui   fe   palfoit  au -dehors.  Dans 
i'hifloire  de  la  révolte  d' Abfalon ,  il  eft  dit  que  la  fentinelle 
qui  étoit  fur  la  muraille  au  haut  de  la  porte ,   crioit   pour 
avertir  David  lorfqu'il  apercevoit  quelqu'un  courant  dans  la 

campagne. 

Auprès  de  la  porte  de  la  ville  étoit  la  place  publique. 
Quand  J'allais ,    dit  Job,   à  la  porte  de  la  ville,   on  me  pré-  u.xKix.y^ 
paroit  un  flèche  dans  la  place.  On  vit  les  deux  rois  d'ilracl  & 
de  Juda  affis  chacun  fur  un  trône   dans   la  place  qui  étoit 
auprès  de  la  porle  de  Samarie  :   ces   places    étoient   propor-     //  p^„/. 
tionnées   à   la   cn-andeur   des  villes  &  au  nombre   de   leurs  xviii,s>t 
habitans;   &  dans  les  villes  principales,  elles  étoient  vafles , 
fpacieufes  &  capables  de  contenir  une  armée.  Ézéchias  roi 
de  Juda,    voulant    marcher    contre   Seiinachérib  ,    alfemble 
{qs  troupes  dans  la  place  de  la  porle  de  la  ville.  Les  marchés,  lt.xxxiJ,ft 
où   fe   vendoient    toutes    les    denrées   5c  les  autres    chofes 
néceffaires  à  l'ufige  des  citoyens,  fe  tenoient  dans  ces  places. 
Le  prophète  Élilce   prédifant  à  Joram  roi  d'ilracl  le  retour 
<le  l'abondance  dans  i^amarie ,  qui  étoit  alors  alliégée  par  les 
Syriens,  lui  dit   que    la  nufure  de  pure  farine   ne  fe  vendra  /VKeg.vu,/. 
{ju'un   parère    ou    un  fcle  ,     à    la    porte    de    cette   ville  :    ces 
marchés  étoient,   connue  ceux  que  l'on  voit  encore  aujour- 
d'hui   dans    l'Orient  ,    environnés     de    galeries    couvertes  , 
ou    de   porti(jues  ,   pour   préfcfvcr   les   jiiarchands  &.  leurs 
Tome  XL.  Q 


122  MÉMOIRES 

inarchuiulifes  des  injures  du  temps.  Les  hôtelleries  étant  fort 
rares,  les  voyageurs  arrives  dans  une  ville  le  rcliruienl  fous 
ces  galeries  &  y  palfoient  la  nuit,  quand  perfonne  ne  leur 
offrait  le  couvert.  Les  Anges  envoyés  à  Sodome  pour  en 
faire  fortir  Loth  neveu  d'Abraham  ,  feignirent  de  vouloir 
paffer  dans  la  place,  &  ils  y  relièrent  julqu'à  ce  que  Loth 
Cttt,xix,2,  leur  eût  offert  fa  maifon.  Le  Lévite  dont  la  femme  fut  déf- 
honorée  à  Gabaa,   étoit    demeuré   fort  long -temps   fur   la 

y«d'/V.A'/jr,/,  place  de  cette  ville,  (ans  qu'aucun  des  habitans  lui  eût 
propofé  un  logement. 

Les  villes  Phéniciennes  étoient  décorées  de  grands  édifices,, 
de  temples  conlàcrés  aux  Dieux  qu'ils  adoroient ,  &  des 
palais  de  leurs  Rois;  les  richelTes  que  le  commerce  procuroit  à 
leurs  habitans,  donnoient  à  tous  ces  édifices  une  magnificence 
qui  ne  fe  voyoit  point  ailleurs.  Tyr  du  continent,  nommée 
depuis  Pal^tyr ,  ou  {'ancienne  Tyr,  dont  Ezéchiel  prédit  la 
ruine  par  Nabuchodonozor ,  renfermoit  dans  fon  enceinte 
Eiech.xxvi,  quantité  de  belles  maifons;  ks  places  étoient  ornées  de  flatues 

">'^:  bien  travaillées:  elle  avoit  de  plus  un  temple  célèbre  dédié 
à  Hercule ,  qui  fubfifta  encore  long-temps  après  la  deflruc- 
tion  de  cette  ville.  Tyr  maritime,  qui  lui  fuccéda,  ne  fut 
ni  moins  fomptueufe,  ni  moins  magnifique.  Nous  n'avons 
point  de  defcription  particulière  des  palais  ni  des  autres 
édifices  Phéniciens  ;  nous  pouvons  cependant  juger  de  leur 
architetflure  par  les  travaux  que  Salomon  fit  faire  à  Jéru- 
fîdem  :  les  pierres  furent  taillées  en  partie  par  les  ouvriers 
d'Hiram  roi  de  Tyr,  &  les  bois  préparés  par  les  Phéniciens 

}llRr£.v,iS.  de  Byblos.  Hiram  le  Tyrien  ,  ouvrier  intelligent  «Se  habile 
en  airain  ,   fit  toutes  les  colonnes  ,   les  vaies  d'airain   &  les 

Jl>iti.vii,i j.  uflenfiles  du  temple  de  Salomon  &  de  ks  palais.  L'Ecriture 
remarque  que  dans  tous  les  édifices  que  Salomon  fit  faire 
pendant   tout    (on  règne ,    ce   Prince    n'y    employa    aucun 

Jl>.tx,22;      Ifi-aclite  :   on   peut  donc  connoître  la  manière  de  conftruire 

vni.'oî'       ^'^^  Phéniciens,   par  les  ditférens  édifices  que  Salomon  leur 
fil  faire  à  Jérufalem  &  en  d'autres  endroits  de  les  Etats. 
Le  palais  de  ce  Prince,  appelé  le  bols  Ju  Liban,  à  caufe 


DE     LITTÉRATURE.  123 

'de  la  quaniitc  de  cèdres  qui  y  furent  employés ,  ctoit  un 
grand  corps-de-logis  de  cent  coudées  de  long,  de  cinquante 
de  iarae,  &  de  trente  de  haut;  il  étoit  foutenu  d'un  rang 
de  pilaires  &  de  trois  rangs  de  colonnes,  qui  formoient 
trois  galeries  couvertes  devant  les  appartemens  :  chaque  rang 
^toit  de  quinze  colonnes,  les  trois  faifant  enfemble  quarante- 
cinq  c'olonnes;  au-defïïis  de  ces  colonnes,  qui  étoient  de 
cèdre,  il  y  avoit  des  poutres  équarries,  du  même  bois  &  de 
k  même  grolfeur  :  ce  palais  avoit  trois  étages  les  uns  au- 
defl'us  des^ autres;  mais  les  galeries  qui  régnoient  au-devant 
de  ces  étages  étoient  de  la  hauteur  de  tout  l'édifice ,  de  forte 
que  ces  étages  ne  paroi iToient  que  par  les  trois  rangs  de 
croifées  parallèles ,  &  les  unes  au-delfus  des  autres  ;  on  mon- 
toit  à  ces  différens  étages  par  des  «fcaliers  intérieurs.  A  ce 
grand  corps-de-logis  étoient  jointes  deux  grandes  ades  qui 
avoient  la  môme  forme  &  les  mêmes  ornemens  que  le  corps- 
de-iocris  ;    toutes   les  portes  &  toutes   les   fenêtres  étoient 


carrées. 


Ibid,  t. 


Au-devant  du  grand  corps-de-Iogis  &  des  colonnes  qui 
formoiént  le  portique,  étoit  une  cour  de  cinquante  coudées 
de  long  &  de  trente  de  large;  Se  cette  cour  étoit  envuonnée 
de   galeries  formées  par  des  colonnes.   Le  portique  ou  la 
galerie  du  trône  étoit  devant  cette  cour;  on  l'appeloit  amfi 
parce  que  le  trône  où  le  Roi  devoit  s'alTeoir  pour  donner 
audience  au  peuple  &  rendre  la  junice,   fe   trouvoit   placé 
au  milieu  :    ce  portique  ou  galerie  du  trône  avoit  les  mêmes 
dimeniions,  &  étoit  de  la  même  architecture  que  celle  qui 
étoit    immédiatement  devant  le  grand   corps-de-logis.  L'E- 
criture  ne  dit   pas  que  ces  deux  cours  ou  galeries  fulfent 
environnées  d'aucuns  hâtimens  pouvant  fervir  de  logemens; 
ainfi  ce  palais   diifuoit   peu   de  ceux   que  l'on   voit  encore 
aujourd'hui  dans  l'Orient ,  qui  ne  confident  qu'en  un  grand 
corps-de-logis,  accompagné  de  deux  ou  trois  cours  environ- 
nées de  galeries  formées  par  des  colonnes.  Le  premier  édilice 
qui  fe  prélenloit  à  ceux  qui  alloient  au  palais  de  Salomon, 
ctoit  la  galerie  du  irône  ;    ils  palioient  de-là    dam    uiK 


124  MÉMOIRES 

féconde  cour  ,    qui  avoît   la  même  longueur   &   la  même 
largeur  que  la  première,  Si.  ils  entroient  enfuite  dans  la  cour 
formée  par  la  face  du  corps-de- logis  &  par  fes  ailes  :  les 
deux  cours  antérieures   n'ayant  pas  la  même  largeur  que  le 
corps-de  logis ,  il  eft  à  préfumer  que  le  vide  qu'elles  laidoient 
de   chaque  côté   du   bâtiment  principal  ,     étoit    rempli    par 
quelque   édifice  ou  par    quelque    mur ,     ce    que    ne'    nous 
apprend   pas  la  defcription  de  ce  palais.  Le  trône  placé  au 
milieu  de  la  première  cour  étoit  en  forme  de  niche  élevée, 
fermée  par- derrière  &  des  deux  côtés.  J'ai  donné,  d'après 
Maundrel ,  la  defcription  d'un  trône  de  pierre  que  l'on  voit 
encore    dans   la  Phenicie  ,    &  qui   a   dû   fervir  à   placer  h 
flatue   de   quelque   divinité  :   celui    de  Salomon   étoit   auffi 
de  pierre,  mais  revêtu  de  cèdre  &  enrichi  d'or  &  d'ivoire 
en  plufieurs  endroits  :  ce  trône ,   fuivant  la  defcription  qui 
nous  en  efl  donnée,  avoit  fix  degrés  pour  y  monter  ;  le  haut 
étoit  rond  par-derrière  ;  il  avoit  deux  mains,  l'une  d'un  côté, 
&  l'autre  de  l'autre,  qui  tenoient  le  fiége,  &  lui  fervoient 
de  bras,    &  deux  lions  auprès  des  deux  mains.  Sur  chaque 
degré  par  lefquels  on  y   montoit,  étoient  deux  lionceaux, 
fix  d'un  côté,   &   fix  de  l'autre.  Les  galeries  qui  régnoient 
autour  des   deux   cours ,   donnoient  un  abri  commode  aux 
Gardes  du  Prince  qui  y  étoient  toujours,  &  aux  perfonnes 
que  leurs  affaires  appeloient  au  Palais.  Outre  ce  premier  ufage , 
les  galeries  formées  par  les  pilaftres  &  les  colonnes  qui  étoient 
devant  le  corps-de-logis  &  les  ailes  du  Palais ,  empêchant  le 
foleil  de  donner  à-plomb  fur  le  bâtiment,  garantilîbient  l'in- 
térieur des  appartemens  de  l'excès  de  la  chaleur  :  l'ufige  de 
ces  galeries  étoit  très-ancien  dans  le  pays,  &  fort  antérieur 
au  temps  de  Salomon.  Le  palais  d'Églon  roi  des  Moabites, 
dans  la  ville  des  Palmiers,  ou  Engaddi ,  dans  la  plaine  de 
'JudiciiJ.jj.  Jéricho,  avoit  un  portique  ou  une  galerie. 

Les  colonnes  de  ce  palais,  celles  des  cours  étoient  fimples 
&:  fans  ornement  ;  du  moins  l'Écriture  ne  nous  en  indique 
aucun  ;  elle  garde  le  même  filence  fur  le  diamètre ,  les  baies 
.&  les  chapiteaux  de  ces  colonnes  ;  mais  dans  ia  defcription 


DE    LITTÉRATURE.  125 

des  deux  colonnes  d'airain  fabriquées  pour  le  Temple  par 
Hiram  le  Tyrien,  il  ert:  queftion  de  ba(ès,  de  chapiteaux  & 
de  cordons  :  le  fût  de  ces  colonnes,  non  compris  leurs  baies 
&  leurs  chapiteaux,  avoit  dix-huit  coudées,  ou  plutôt  dix-lept 
coudées  &  demie;  car  l'auteur  du  Livre  des  Paralipomènes     UParaliu, 
ne  donne  que  trente-cinq  coudées  aux  deux  priles  enlemble;  ' ^' 
leur  diamètre  nous  efl  marqué  par  le  filet  ou  le  cordon  qui 
environnoit  ces  colonnes,  &  qui  étoit  de  douze  coudées;  ce- 
qui  donne  environ  quatre  coudées  de  diamètre  aux  colonnes:      ilReg.vn, 
ces  colonnes  étoient  creufes  en -dedans  &  épailfes  de  quatre  '''' 
doigts   dans  leur  circonférence  ;   fui  vaut  la  dcfcription  que 
l'on  trouve  dans  Jérémie,  elles  étoient  entourées  de  différens  JtTfm.Ln,zi, 
cordons   à   diftance   égale  ;  leurs   bafês  étoient   malfives ,  iik: 
avoient  une  coudée  de  hauteur  :  les  chapiteaux  avoient  cinq 
coudées  de  haut,  &  ils  étoient  compolés   de   trois   parties; 
les  ornemens  qui  les  joignoient  au  fût  des  colonnes,  &  qui 
étoient  de  la  hauteur  d'une  coudée  ;  le  corps  du  chapiteau 
qui  en  avoit  trois;  &  le  couronnement,  ou  ce  qui  s'élevoit 
au-deffus ,  6c  qui  avoit  une  coudée  de  haut  :  ces  chapiteaux 
étoient  d'une  forme  ronde;  ils  étoient  formés  par  un  réfcau 
de  fept  rangs  de  mailles  ;  au-deflous  du  réfeau  étoii  un  ran<» 
de  grenades   arrangées  comme   les   perles   d'un   collier  ;   un 
pareil   nombre  de    grenades  rangées  de   la   même   manière 
régnoit  au-delïïis  du  même  réicau  :  du  corps  du  chapiteau 
au-delfus  du  réfeau  &  *\<is  grenades,  fortoit  un  dernier  orne- 
ment qui  avoit  la  forme  d'im  lys  ou  d'une  rôle  :  félon  ces 
dimenfions ,  chacune  des  deux  colonnes ,  y  compris  là  balê 
ii.  fon  chapiteau ,  avoit  vingt-trois  coudées  &.  demie. 

Ces  meiures  ou  proportions  n'ont  rien  de  commun  avec 
l'Architedure  grecque  :  on  y  aperçoit  plus  d'analogie  avec 
la  manière  dont  les  Égyptiens  décoroient  leurs  énitices. 
Ce  peuple  qui  recherchoit  plus  la  folidité  que  la  décoiatioii 
dans  fes  bâliniens,  donnoil  à  les  colonnes  un  diamètre  confi- 
dérable,  (ans  oblerver  aucune  i)roponi()n  avec  leur  hauteur. 
Les  voyageurs  qui  ont  parcouru  la  l'hcbaVde  ,  ont  trouve 
«quelques  colonnes  fi  excenivement  grolles,  que  li\  hommes 


ii6  MÉMOIRES 

auroient  eu  de  la  peine  à  les  embiafrcr,  quoiqu'elles  n*eu(TénC 

que  fix  à  fept  toiles  de  haut;  Se  il  s'en  trouve  de  cinq  brafîès 

de  circonférence  qui  fervent  à  foutenir  le  plafond  d'une  lâiie. 

Athénée  qui  étoit  Egyptien,  décrivant  les  colonnes  de  fm 

Aihn,v, $'  pays,  dit  que  "  les  colonnes  rondes  étoient  ornées  de  cordons 

n  ou  cercles  noirs  &  blancs,  placés  à  diftance  égale,   les  uns 

»  au-defllis  des  autres  ;   que  les   chapiteaux  de  ces  colonnes 

»  étoient   ronds  ,    &   que    dans   leur   circonférence  ils  redèm- 

«  bloient  allez  à  une  rôle  qui  commence  à  s'ouvrir  ;    que  le 

»  chapiteau  n'étoit  pas  orné,  comme  chez  les  Grecs,  de  volutes 

»  ou  de  feuilles  d'acanthe  ;  que  l'on  y  voyoit  des  boutons  du 

»  lotus  ou  fève  d'Egypte  qui  croît  dans  l'eau,  ou  des  boutons 

»  de  fruits  de  palmier,  ou  d'autres  fruits  de  difierens  arbres; 

»  en'iïw  que  la  naiflànce  du  chapiteau,  5c  ce  qui  le  joignoit  au 

M  fût  de  la  colonne,  étoit  compofé  de  feuilles  &  de  fleurs  d'E- 

crypte  entrelacées.  »  Telles   étoient  à  peu- près  les  colonnes 

que  Moyfe  élevé  en  Egypte  fit  faire  pour  le  Tabernacle,  & 

celles  qui  furent  faites  de  l'ordre  de  Salomon  par  Hiram  le 

Tyrien  pour  le  temple  de  Jérudilem. 

\j^s  appartemens  du  palais   étoient   ornés  de  plafonds  & 

de  lambris  mis  en  couleur.  Jérémie  reproche  à  Joachim  roi 

'jeyem,xxii.  de  Jiida  d'avoir  fait  de  vaftes  appartemens,   d'y  avoir  mis 

''^'  des  plafonds  de  cèdre,  &  de  les  avoir  peints  en  vermillon. 

llMach.  11,  Il  eft  parlé  dans  les  Machabées  de  la  peinture  à  l'encauftique  ; 

^"'  mais  cette  invention  n'efl;  ni  orientale  ni  phénicienne. 

Les  premiers  matériaux  employés  dans  les  bâtimens,  avant 

que  l'on  eût  tiré  la  pierre  &  le  marbre  du  fein  des  carrières, 

Cea.xr.j.    ont  été  des  briques  cuites  au  foleil  ou  au  feu.  L'ufage  des 

pierres  &  du  marbre  n'a  point  fait  celfer  celui  de  la  brique 

qui  a  toujours  continué  depuis.  Samarie  conftruite  par  Amri 

m Rfg. XVI.  xo'i   d'ifraël,    &  qui    devint  la  capitale  du  royaume  d'Ifraël, 

'^'  étoit  toute  de  briques  :  les  habitans  de  cette  ville  difoient, 

ijauix.io.  félon  le  Prophète  Kaïe,  que  leurs  édifice^  de  biique  étoient 

tombés,  &  qu'ils  les  rebâtiroient  de  pierres  de  taille.  Lorfque 

l'on  eut  commencé  à  employer  la  pierre  &  le  marbre,  on  fit 

confifier  la  magnificence  à  employer  de  grands  blocs  bien 


DE    LITTÉRATURE.  127 

taîllcs  &  extrêmement  polis.  Tous  les  bâtimens  faits  par  les 

Phéniciens  pour  Salomon,  étoient  de  pierres  parfaitement 

belles ,  dont  les  deux  paremens  ,  tant  l'intérieur  que  l'extérieur ,  IlIRts.vii.^i 

avoient   été  fciés  tous   d'une  même   forme  &   d'une   même 

mefure  :  on  y  voyoit  des  pierres  de  huit  &.  de  dix  coudées 

de  long  fur  une  épaiffeur  &  une  largeur  proportionnées. 

L'Ecriture  parlant   des   bois   qui   fervoient  aux  édifices  , 
nomme  des  bois  huileux  ou  réfmeux'*,  comme  le  pin  &:  le     ^  m  Reg. 
cyprès,  des  bois  d'oiivier'^  &  des  bois  de  fapin*".  Le  fycomore  ^'t  f/j-,, 
très-commun  dans  la  Paleftine  fervoit  à  tous    les   ouvrages  viii.14.' 
de  charpente  ;  mais  le  mont  Liban  fourniiioit  à  la  Phénicie  y^'J^'^' 
tout  le  bois  dont  elle    avoit   befoin   pour   fes   édifices  ,    & 
même  pour  la  conflruclion  de  les  vaiffeaux.  Sous  le  règne 
de  Salomon,  le  cèdre  qui  croilfoit  fur  le  Liban,  commença 
d'être  employé  dans  la  Judée  ;  on  le  planta  même  dans  ce 
pays,  &  il  y  devint  prefque  aufTi  commun  que  le  fycomore 
l'avoit  été  avant  ce  Prince.  Les  habitans  de  Samarie  diient 
dans  Ifiïe ,  que  leurs  mailons  de  fycomore  ont  été  détruites     Jfa'i.ix.tti 
par  les  ennemis,  mais  qu'ils  les  rebâtiront  en  cèdre. 

L'ufage  éioit  de  mêler  le  bois  avec  la  pierre,  fur-tout  dans 
la   conltruclion   des    murailles    des   principaux    édifices.    Le 
parvis  intérieur  du  temple  fut  bali  de  cette  manière  :  on  y     lUReg,  vt^ 
voyoit  trois  affiles  de  pierres  &  un  rang  ou  allife  de  bois  ^ 
de  cèdre,   &  ainfi  alternativement  jufqu'an  haut  :  le  grand 
parvis  du  palais  de  Salomon  étoit  confiruit  de  même;   trois  IIU.  vir,t2, 
afhfes  de  pierres  kiées  &  polies,   &   une.  alfilê  de  pièces  de 
bois  de  cèdre,  ce  qui  étoit  répété  akcrnati\ement.  Eupolème, 
elle  par  Eusèbe,  met  quelque  différence:  cet  Auteur  prétend      -^p- Eufti. 

t       n        n  II'-  /       •  Il  p  .       "mp-  Evang, 

que  la  Itmèrure  du  batunent  ttoit  telle  que  ion  y  voyoit /a-, /o. 
allernativcment  un  rang  de  pierres  &  un  rang  de  poutres  de 
buis  de  cèdre,  liées  enlcmble  par  des  morceaux  de  cuivre 
en  forme  de  coignées,  du  poids  d'un  talent.  Ce  mélange 
de  la  pierre  &  du  bois  s'oblervoit  même  dans  les  fonda- 
tions •  celles  (.lu  palais  (jiie  Salomon  fit  bàlir  pour  la  fille 
du  roi  d'F.gypte  (]u'il  avoit  époulée ,  étoient  de  belles  pierres 
dç  huit  ou  de  dix  coudées ,  &  de  pièces  de  buis  de  cèdre  ;    '^^^'g-  vit. 


Î28  MÉMOIRES 

cette  conftniéllon  ,  qui  étoit  aiifll  celle  des  Phéniciens  ,  fut 
long-temps    en   ufàge.   Cyrus    renvoyant   les  Juifs  avec   la 
perniifïïon  de  rebâtir  leur  temple,   ordonna  que  l'on  en  fît 
lEjJr.vT,^.  les  fondemens  capables   de  fupporter  un  mur   de  foixante 
coudées  de  haut  &  d'autant  de  large;    &  qu'on  y  mît  trois 
afTifes  de  pierres  brutes ,   &  un  rang  de  pièces  de  bois  neuf, 
ôc  ainft  alternativement  jufqu'au  haut  de  la  muraille.  Quand 
Thanaï  &  les  autres  ennemis  àes  Juifs  écrivirent  à  Darius 
pour  fiiire  cefîèr  les  travaux  du  Temple,  ils  marquèrent  à  ce 
llid.v.S.     Prince,  qu'ils  mettoient  du  bois  dans  leurs  murailles  :  cette 
plainte   annonce    qu'ils    jugeoient    que    >\ts    murailles   ainfi 
conflrilites  étoient  plus  folides  &  plus  fortes.  Enfin  le  Pro- 
phète Habacuc  inveélivant  contre  ceux  qui  bâtiffoient  leurs 
Halacii,! I.  ma\[ons  du  fruit  de   leurs  rapines,  dit   que  la  pierre  criera 
contre  eux   du  milieu   du  mur ,  &  que   le   bois  qui   efl  dans 
l'e'paijfeur  de  la   muraille   élèvera  fa   voix   contre   leur  injuflice. 
Dans  l'Occident,  où  l'ufage  de  mêler  la  pierre  avec  le  bois 
s'étoit  aulfi  introduit,  la  conlhaiélion  étoit  différente.  Céfir 
failànt    la   defcription    des    murs   de    la   ville   de    Bourges , 
auxquels  ceux  de  prelcjue  toutes  les  autres  villes  des  Gaules" 
rellemblûient ,  dit  que  «  l'on  étendoit  par  terie  tout  de  leur 
»  long  des  pièces  de  bois  qui  ne  prélèntoient  que  le  bout,  & 
»i  qui  étoient  rangées  à  deux  pieds  l'une  de  l'autre  ,    &  liées 
«  enfemble  par  des  traverfes  ;  que  leur  intervalle  étoit  rempli 
»  en -dedans  de  terre  &  de  fafcines,  &  en -dehors  de  gros 
»  quartiers  de  pierres ,  fur  lefquelles  on  meltoit  d'autres  poutres 
»  comme  les  premières,  &  que  l'on  continuoit  ainfi  l'ouvrage 
"  jufqu'au  haut,  les  pierres  pofant  toujours  fur  les  poutres,  & 
les  poutres  fur  les  pierres,  en  forme  d'échiquier.»  Par  cette 
forme  d'échiquier,  on  juge  qu'outre  les  pièces  de  bois  pofées 
tout  de  leur  long,  il  y  en  avoit  d'autres  placées  perpendicu- 
lairement, &  d'autres  tranfverfilement,  qui  avec  les  premières 
formoient  une   efpèce   de   bâtis  ou  de  chaffis.  Céfar  ajoute 
que  «ces  rangs  de  pierres  Se  de  bois  ainfi  difpofés,  rendoient 
«l'ouvrage  agréable  à  la  vue,   &   très-fort   pour   la  (léiçnkt 
n  parce  que  le  bois  rélîftoit  à  l'effort  du  bélier ,  &.  les  pierres 

à  l'adion 


DE     LITTÉRATURE.  129 

à  l'aclion  du  feu  ;  &  que  le  mur  qui  avoit  quarante  pieds  « 
d'épailîèur  ,    félon    la  longueur   ordinaire    des   poutres  ,    ne  « 
pouvoit   être  entamé   ni    démoli.  »  Vitruve  conlêilie   d'em- 
ployer dans  ces  conftruclions  du  bois  d'olivier  que  l'on  aura 
fait   brûler,    parce    que  cette   efpèce    de  bois   ainfi  préparé    Vitm;  l,^: 
fe   conferve   làns   aucune    altération    dans    la    terre  &  dans 
i'eau. 

Les  maifons  des  particuliers  dans  la  Phénicie  étoient  de  la 
même  forme  que  celles   de  leurs  voiims ,   Se  telles  qu'elles 
font  encore  aujourd'hui  dans  la  Syrie,  dans  la  Paleftine,  en 
Arabie,  &  même  dans  l'Egypte.  Leurs  toits  étoient  en  plate- 
forme, &  couverts  d'une  terratîè  de  terre  battue,  afin  que  la 
pluie  ne  pût  la  pénétrer  :  le  tour  de  la  terraffe  étoit  détendu 
par    une   baluftrade  ou    petit   mur   à   hauteur  d'appui ,   qui 
empêchoit  ceux  qui  vouloient  regarder  ce  qui  (è  palloit  au- 
dehors ,  de  tomber  dans  la  cour  ou  dans  la  rue.  Lorfque  fa 
chaleur  du  foleil  étoit  tombée,  on  montoit  fur  ces  toits  pour 
y  prendre  le  frais;  on  y  mangeoit,  &  l'on  y  couchoit  même 
quelquefois  :  Rahab  fit  coucher  fur  le  toit  de  fa  maifon  les 
efpions  que  Jofué  avoit  envoyés   à  Jéricho  :  Samuel  fit  la  hj.ii.g. 
même  chofê  à  l'égard  de  Saiil  qui  étoit  venu  chez  lui  pour 
apprendre  des  nouvelles  des  âiielfes  de  fon  père.    David  [çy  1  li's-ix.zs' 
promenoit  fur  la  plate-forme  de  fon  palais,  quand  il  aperçut 
Berfabée   femme   d'Urie,   prenant    le   bain  dans  une  maifon 
voiline.  Abfilon  révolté  contre  fon  père,  fit  dreffer  des  tentes    URtg.xi.i, 
fur  la  terrallê  du  palais,  &:  y  fit  entrer  à  la  vue  de  tout  le 
peuple   les  .femmes   de  David.  Achaz  livré  à  l'idolâtrie  des  ihiA.xvi,3i, 
peuples  voifins,  fit  élever  des  autels  à  leurs  Divinités  fur  le 
toit  de   fon  palais  :  ces  terratfes  étoient  fouvent  la  rcffource       iv f^'g- 
des  habitans  d'une  ville  affiégée  :  ceux  qui  avoient  échappé  au 
carnage  dans  une  ville  forcée  par  l'ennemi ,  fê  réiugioient  dans 
leurs  maifons ,   &   du   haut  de  leurs  terradès  ils  accabloient 
encore  les  alhégeans  de  traits  &  de  pierres.  Abimélech  fils 
de  Gédcon  s'étant  approché   de  la   citadelle   de   la   ville  de 
Thcbes ,  dans  le  dctlèin  d'en  former  le  (lége  ,  &;  de  s'en  rendre 
maître ,  comme  il  l'étoit  déjà  de  la  ville ,  les  lubitans ,  hommes 
Tome  XL.  R 


130  MÉMOIRES 

Si.  femmes,  fe  retirèrent  dans  celle  citadelle,  &  montèrent 
fur  la  plate-forme,  rclolus  de  i'y  défendre  jufqiia  la  dernière 
extrémité  :  Abimélech  s'étant  approché  du  pied  de  la  tour 
pour  y  mettre  le  feu,  fut  écrafé  par  un  quartier  de  ineule 
qu'une  femme  fit  toinber  fur  lui  du  haut  de  cette  plate- 
forme. 

Les  efcaliers  par  iefquels  on  montoit  à  ces  plate -formes, 
étoient  ordinairement  au -dehors  des  maifons.  Les  hommes 
qui  vouloient  préfenter  un  paralytique  à  Jéfus -Chrill ,  ne 
pouvant  entrer  par  la  porte  dans  la  maifon  où  il  étoit, 
parce  qu'elle  étoit  remplie  de  perfonnes  (jui  l'écoutoient , 
montèrent  fur  ie  toit,  &  l'ayant  percé  ils  defcendirent  le 
tac.v. /j>,  malade  dans  fon  lit  aux  pieds  de  Jéfus-Chrift  ;  il  falloit 
donc  que  l'efcalier  par  lequel  on  communiquoit  au  toit  fût 
extérieur  ,  autrement  ceux  qui  s'intérelîoient  à  la  guérifoii 
de  ce  malade  n'auroient  pu  y  monter. 

Les  Princes  avoient  des  palais  particuliers  pour  le  logement 

de  leurs   femmes.  Salomon  en  fît  bâtir  un  pour  la  fille  de 

JÎJReg.rn,S.  Pharaon   qu'il  avoit  époufée.  L'Epoufe     du    Cantique    àes 

Cant,    Cantiques  a  une  maifon  diflinguée  de   celle  de  fon  Epoux. 

Les  gens   du    commun   n'avoierit  pas    de    mailbns   féparées 

pour  y  loger  leurs  femmes  :  les  appartemens  les  plus  reculés 

de  la  maifon  qu'ils  habitoient  étoient  deftinés  à  cet  ufage, 

&  l'entrée  en  étoit  interdite  à  toutes  les  perfonnes  d'un  fexe 

diflerent  :  cet  ufage  de  féparer  les  hommes  des  femmes,  qui 

fubfifte  encore  aujourd'hui  dans  tout  l'Orient,   remonte  à  la 

plus    haute    antiquité.  Les  tentes   fous   lefquelles   habitoient 

Sara,    Rébecca   &   Lia,   femmes  des  patriarches  Abraham, 

Judlc.iv.iy.  Ifaac  &  Jacob,    étoient  diflinguées  de  celles  de  leurs  maris. 

Jahel,   femme  d'Héber  le  Cinéen,  avoit  fa  lente  à  part. 

La  plupart  des  maifons  avoient  plulleurs  apparlemens,  dont 

les  uns  fervoient  en  été,  &  les  autres  l'hiver.  Eglon  étoit  dans 

Ihid.111,2^.  fon  appartement  d'été,  quand  il  fut  tué  par  Aod.  Les  appar- 

Varr.deRe    tcmeiis   d'été  étoicnt  comme  ceux  dont   parle  Varron  ;  ils 

?ufl.i.  coniifloient  en  galeries  fpacieules  ouvertes  du  coté  d'où  \es^ 

veuts  louiiioieat  plus  comjnodément,  &.  exactement  fermées 


DE    LITTÉRATURE.  131 

'Je  celui  du  fole:l.  Antiochus  Épiphanes  prenoit  le  frais  dans 
une  (le  ces  galeries,  quand  Ptolémée  ï'aborda  pour  lui  parkr    Ij^^f^ch.  ir, 
en  faveur  de  MénélaUs.  Les   falles   égyptiennes  dont  parle 
Vitruve,  n'étant  ouvertes  que  fort  haut  au-defTus   du   rez-     y^^' 
de- chauffée  ,   confervoient    beaucoup    de   fraîcheur  :    celles 
qu'Ammien  Marcellin  vit  à  Canope  ,  étoient  continuellement 
rafraîchies  par  le  fouffle  des  vents,  &  au  milieu  des  chaleurs   Amm.Mar»î. 
les  plus  exceffives,  on  y  fentoit  toujours  un  air  doucement 
agité. 

Les  appartemens  d'hiver,  dont  il  e(l  fouvent  parlé  dan» 
l'Écriture,  étoient  à  l'abri  du  vent  du  nord;  ils  étoient  fans 
cheminée^  ou  s'ils  en  avoient ,  elles  ne  relfembloient  point 
aux  nôtres.  Lorfqu'on  vouloit  fe  chauffer,  on  apportoit  un 
brafier  dans  la  chambre  :  le  Roi  Joachim  étoit  dans  fa 
chambre  d'hiver,  quand  on  lui  préfenla  le  volume  des 
Prophéties  de  Jérémie  ;  il  le  lacéra  avec  un  canif,  &  le  jeta  ^J^l"l'^^^ 
dans  le  brafier  qui  étoit  devant  lui.  On  entretcnoit  ces 
brafiers  avec  des  noyaux  d'olive  ou  autre  chofe  femblable.  ^Banuh.vi. 
Dans  la  rigueur  de  l'hiver,  on  faifoit  du  feu  dans  les  cours 
pour  les  domeftiques  &  autres  perfonnes  du  commun.  La 
fumée  des  cuifmes  ne  fortoit  pas  par  A&s  conduits  ou  des 
tuyaux,  mais  par  des  ouvertures  pratiquées  dans  la  muraille, 
que  le  texte  Hébreu  appelle  n^^^^?,  arubotli .  des  fenêtres.  OJ<<,xui,}, 

Quoique  l'art  de  faire  le  Verre  foit  très-ancien  &  com- 
mun dans  la  Phénicie  ,  où  il  avoit  pris  naillânce,  on  ne 
l'employoit  point  à  garnir  ni  à  fermer  les  fenêtres;  on  ne  fe 
fervoit  que  de  jaioulies  &  de  rideaux.  L'époux  du  Cantique 
des  Canlicjues  regarde  dans  l'appartement  de  fon  époufc  au  Cant.ti.y. 
traveri  des  jaloufies. 

Les  portes  des  maifons  étoient  fermées  en-dedans  par  à&s 
barres  qui  étoient  liées  ou  attaché-es  avec  des  courroies.  Celui 
qui  fortoit  de  la  maifon  ,  fcraioit  la  porte  en  la  tirant  fur 
lui  par  un  anneau,  &  en  attachant  la  courroie  qui  tenoit  la 
barre.  Homère  qui  nous  a  confervé  les  anciens  ufages,  nous 
dit  i.]v\  Eurycice  nourrice  de  Tclcmaque ,  en  fartant .  fini  hi  porte  ^^^ff/' 

R  ij 


132  MÉMOIRES 

par  fon  anneau  d'argent,  &  qu'elle  attacha  la  barre  avec  Jon 
lien  ou  fa  courroie. 

Le  terme  KAvils  employé  par  Homère  en  cet  endroit,  ne 
fignifie  pas  ce  que  nous  entendons  aujourd'hui  par  une  clef, 
mais  la  barre  ,  qui  fervoit  à  fermer  la  porte  en -dedans  ,  fur 
laquelle  cette  femme  arrangea  la  courroie  qui  lervoit  à  la 
iever  ou  à  la  baifTer.  Eullathe,  dans  l'explication  qu'il  a 
donnée  de  ces  vers ,  veut  qu'autrefois  la  barre  qui  étoit 
derrière  la  porte  &  qui  fervoit  à  la  fermer,  eût  deux  liens, 
l'un  à  droite  ,  l'autre  à  gauche  ,  qui  pendoient  aux  deux 
côtés  par  certains  trous  percés  dans  la  porte,  &  que  ces  liens 
ferviflent  à  fermer  ou  ouvrir  la  porte;  mais  cette  explication 
n'eft  point  appuyée.  Le  Cantique  des  Cantiques  peut  nous 
donner  quelque  idée  de  la  manière  dont  ces  portes  s'ou- 
vroient  &  le  fermoient:  l'époule  pour  laquelle  cet  épithalame 
fut  fait  étoit  Tyrienne,  comme  je  l'ai  déjà  obfervé  &  comme 
je  le  prouverai  ailleurs  ,  &  les  ulâges  qu'elle  rapporte ,  ou 
auxquels  elle  fait  ailufion  ,  fe  pratiquoient  en  Phénicie  : 
Cant.  V,  i-,  cette  Princeflè  dit  que  fon  bien-aimé  ayant  palTé  la  main  par 
le  trou  de  la  porte ,  elle  fe  leva  pour  lui  ouvrir ,  &  qu'ayant 
pris  les  mains  de  la  chaufTure  de  la  porte  ''"'î'^on  mas  ^ 
kaphoth  hamaneoul ,  c'ell-à-dire  ,  les  bouts  ou  les  extré- 
mités des  liens  de  la  barre,  elle  les  trouva  chargés  de  myrrhe 
que  fon  bien-aimé  y  avoit  répandue,  &  qu'elle  lui  ouvrit. 
11  y  avoit  donc  à  la  porte  une  ouverture  par  laquelle  on 
pouvoit  pafl'er  le  bras  ou  la  main  pour  délier  les  courroies 
qui  affujettiffoient  la  barre.  Apulée  fait  mention  de  cette 
Apul afin, aur.  ouverture  qui  étoit  à  la  porte  :  «  Lamalhus,  dit-il,  paiïânt  la 
^^'  »  main  par  l'ouverture  deftinée  à  introduire  la  clef,    vouloit 

»  ôter   la  barre  :    Lamathus  fpeâatœ  virtutis  juce  fiduciâ ,    qiiâ 
»  clavi  immittcndœ  foramcn  patcbat,  Jenfim  imwijja  manu,  claujlruni 
evellere  geflicbat.  » 

Si  l'on  pouvoit  fermer  une  porte  ou  l'ouvrir  en -dedans 


DE    LITTÉRATURE.  133 

fans  clef,   celui  qui   étoit    dehors   ne   pou  voit   s'en    pafîèr 

pour  entrer  dans  fa  maifon-  Aod,  qui  avoit  tué  Eglon  dans 

(on  palais ,    ferma  exaflement  la  porte  de  la  chambre  de  ce 

Prince   Se  fortit  par -derrière  :    les  Officiers   d'Egion   ayant 

attendu  long-temps,  prirent  enhn  la  clef  pour  entrer  dans  la 

chambre,  où  ils  le  trouvèrent  mort  &  étendu  fur  le  plancher.  JuSciiui;. 

La  clef  eft  nommée  dans  ce  texte  Tf'''°,  mûpthcach ,   dont  la 

racine  efl  '^{'?,  patach ,  qui  lignihe  ouvrir  &  délier,  ou  ouvrir 

en  déliant  :    on  ne  portoit  pas  la  clef  fur  foi  comme  on  le 

fait  aujourd'hui.  «  C'étoit,   dit  le  ScholiaÛe  grec  d'Aratus, 

l'ufàge  d'avoir  la  clef  en-dedans  :  autrefois,  ajoute-l-il,  chez  « 

les  Egyptiens  5c  les  Lacédémoniens,   les  clefs   n'étoient  pas  « 

au-dehors  comme  elles  font  aujourd'hui.  »  Ces  clefs  fervoient 

à  détacher  les  liens  qui  fixoient  la  barre ,    &:  à  tirer  la  barre 

ou  verrou  qui  fermoit  la  porte.  «  Pénélope  voulant  entrer 

dans  la  chambre  où  étoit  l'arc  &  le  carquois  d'UlyiTè,  prit  « 

en  main,  dit  Homère,  la  clef  tortue  ou  courbée,  qui  étoit  «     Ody^. 

d'airain  bien  travaillé  &  dont  la  poignée  étoit  d'i\oire;  elle  «  ^^''^'   • 

délia  promptement  le  lien  ou  la  courroie  qui  étoit  attachée  « 

à  l'anneau,   I/mv^  Go^î  a.7â\uai  y^^vt}  ;  elle  inféra  enfuite  la  «  lUdtv.^^. 

clef,    5c  tira  à  elle  les  liens  de  la  porte  en  pouffant  contre;  « 

la  porte  ayant  été  frappée  de  la  clef  s'ouvrit  avec  un  auifi  « 

grand   bruit   que  celui    d'un    taureau   qui   mugit    dans    une  « 

prairie."  Celte  clef  étoit  forte,  crochue  ou  recourbée  ;  pour 

ouvrir,  on  commençuit  à  détacher  la  courroie  dont  le  bout 

étoit  attachée  à  l'anneau  de  la  porte  :   la  clef  que  l'on  inféroit 

enluite  par-dedans ,   fervoit  à  développer  le  lien  intérieur  5c 

à  déranger  la  barre,   foit  en  la  levant,  foit  en  rabailfant.  H 

y  avoit  d'autres   efpcces  de  clefs  ,     dont  Saumaife   a   parlé 

dans  ^i;s  notes  fur  Solin  ;    mais  ces   clefs  n'ayant  été  ulitées 

que  dans  la  Crvce,   elles  ne  font  pas  de  mon  objet. 

Les  nieubli.6  des  appartemens  étoient  proportionnés  aux 
facultés  de  ceux  (jui  les  habitoient  :  ceux  du  connnun  du 
peuple  étoient  fort  fimples.  La  femme  de  Sunam  ,  qui  deliroit 
de  retirer  cht/.  elle  le  prophète  Élizée ,  propofè  à  fon  mari  n'Rrs.ir, 
de  préparer  au  Prophète  une  petite  chambre ,  d'y  mettre  un 


11, 


Î34.  MÉMOIRES 

iit,   une  table,  un  fiége  &  un  chandelier;    mais  les  ameu- 
blemens    des    riches   étoient   (bmptueux.   Ezcchiel  expofant 
ietat  floriiïant  de  la  ville  de  Tyr  du  continent,  avant  fa  deC- 
Exfch.         trLi<!lion  par  Nabuchodonozor,  dit  «  que  Tes  marchés  étoient 
XXV  11,1 2.  ^^  remplis  d'or,   d'argent,    d'étain,   de  fer  &  de  plomb;  qu'on 
„  Uii  apportoit  des  vafes   d'airain,    de  l'ivoire  8c  de  réi)ène; 
»  qu'on  y  expofoit  en  vente  des  perles,    de  la  pourpre,    des 
„  toiles  brodées,    des  étoffes   de  pourpre  &  de  byfTus  ;     des 
laines  de  couleurs  vives  &  éclatantes.  »  Des  richeiîes  fi  abon- 
dantes en  Phénicie ,    y   avoient  occafionné  la  recherche   & 
le  luxe  dans  les  ameublemens.  Quoique   l'ufage   des  chalfes 
ne  fût  point  inconnu ,   il  étoit  plus  ordinaire  dans  ce  pays 
de   s'afieoir    fur  des   tapis   étendus  fur    le   plancher.   Amos 
'Amos.u,  S.   reproche  aux  riches  de  s'affeoir  fur  les  habits  des  pauvres  qu'ils 
retenoient  en  gage.  Ézéchiel  reprenant  les  Faux  -  prophètes 
Eitch.xui,  de  leur  complaifance  criminelle,  les  accufè  de  préparer  àç.i 
'^'  couffins  fous  tous  les  bras.  Les  lits  étoient  auffi  en  ufage  ; 

CMuni.y.  i'Époufe  des  Cantiques  parle  du  lit  de  Salomon  qu'elle  dit 
être  de  bois  de  cèdre ,  dont  les  colonnes  font  d'argent ,  le 
fond  d'or  &  la  couverture  de  pourpre.  Amos  inveélive 
'Amos.ir,^.  contre  ceux  qui  dormoient  fur  des  lits  d'ivoire;  &  la  femme 
débauchée  dit  à  fon  amant,  dans  les  Proverbes,  qu'elle  a 
fufpendu  fon  lit  fur  àts  cordes ,  qu'elle  l'a  couvert  de  riches 
tapis  &  parfumé  de  myrrhe,    d'aloès  &  de  cinname. 

Au  moins  on  doit  être  afluré  que  chaque  citoyen  étoit 

en  fureté  dans  fa  maifon  :  les  portes  de  la  ville ,  pour  éviter 

les  furprifes,    étoient  fermées  pendant  la  nuit.  Samfon  pour 

judic,  fortir  de  Gaza  fut  obligé  d'en  enlever  les  portes.  Outre  cette 

Cant.   précaution  ,  il  y  avoit  àts  fentinelles  fur  les  murailles ,  &  de 

plus  des  gardes  qui  faifoient  la  patrouille. 


DE    LITTÉRATURE.  135 


VINGT'UNIÈME  MÉMOIRE 

SUR    LES   PHÉN  ICIENS. 

Des  Mariages  d"  des  Veiemens. 
Par  M.  l'Abbé  MiGNOT. 

LA  première  Loi  fur  les  Mariages,  qui  nous  foit  connue,     ,^  ^J^.^^ 
ell   celle  que   Dieu    donna  au    peuple   Hébreu   par  le       1775.' 
miniftère  de  Moyfe.  Outre  l'alliance  entre  le  père  &  fa  fille, 
la  mère  &  fon  fils,  qui  avoit  toujours  été  prohibée,  &  dont 
il  renouvela  la  défenle,  il  ne  voulut  pas  que  perfonne  épousât    ^^'^f-^ 
la  femme  de  fon  père,  quand  même  le  père  feroit  mort  :  il 
défendit  par  la  même  loi  aux  oncles  &  tantes  paternels  ou 
maternels  de  fe  marier  avec  leurs  neveux  ou  nièces  ;   aux 
frères  &  foeurs  germains,  utérins  ou  confanguins  ,  de  s'époufer 
l'un  l'autre  :  il  déclara  inceftueux  le  mariage  entre  un  homme 
&  la  fille  de  fon  fils  ou  la  fille  de  fa  fille.  Se  celui  qui  feroit 
contraéîé  avec  la  mère  dont  on  auroit  époufé  la  fille,   ou 
avec  la  fille  de  la  mère  que  l'on  auroit  eu  pour  femme  :  enfin 
il  ne  voulut  pas  que  l'on  épous-it  la  femme  d'un  oncle  après 
la  mort   de  cet  oncle,   ni  qu'un   frère  prît  pour  femme  \a. 
femme  de  fon  frère ,  excepté  dans  le  cas  où  ce  frère  feroit 
décédé  fans  enfans. 

Quoique  CCS  loix  publiées  par  Moyfe  foient  les  premières 
qui  loicnt  venues  à  notre  connoilfance ,  Saint  Épiphane,  &  S.  Efiph, 
quelques  autres  avec  lui,  ont  cru  qu'avant  le  Légiliateur  des  ^^•"•/J^' 
Hébreux,  &  même  avant  le  déluge,  il  y  avoit  eu  des  loix 
qui  avoient  profcrit  les  alliances  dans  les  «Icgrés  prohibés  par 
le  Lévitique;  mais  cette  alîertion  e(t  trop  générale  &  haliirdce. 
Anlérituremcnt  à  la  loi  de  Mo)  fe  ,  des  perfonnes  pieufes 
ne  fe  font  p;is  fait  de  fcrupule  de  contrarier  mariage  dans 
quelqu'un  des  degrés  défendu?  par  ce  Légiliateur.  Abraham 


1^6  MÉMOIRES 

avoit  époufe  fa  Tœur  :  répondant  à  Abimélech  roî  de  Gérare, 
qui  fè  plaignolt  de  ce  cju'il  i'avoit  induit  en  erreur ,  en  lui 
Geii.xx.  12,  difant  que  Sara  ctoit  fa  fœur  ;  il  dit  à  ce  Prince  quel/e  étoit 
V entablement  fa  fœur ,  fille  de  fou  père  &  non  de  fa  mère ,  & 
qu'd  I'avoit  c'poufée.  La  manière  dont  Moyfe  s'exprime  avant 
(juc  de  publier  ces  loix ,  pourroit  conduire  à  penfer  qu'il  y 
avoit   déjà  quelques-unes  de   ces    alliances  qui  avoient  été 
Lm't.xviir.    prohibées.  «Vous  n'agirez  pas,  dit- il  aux  Ifruciites,  félon  la 
»  coutume  de  l'Egypte  où  vous  avez  demeuré  ,   &  vous   ne 
»  fuivrez  pas  les  mœurs  du  pays  de  Canaan  où  je  vous  intro- 
»  duirai  ;  vous  ne  vous  conformerez  ni  à  leurs  loix,  ni  à  leurs 
ufages.  »  Mais  ces  paroles  (e  rapportent  plus  directement  aux 
crimes  que  Dieu  reproche  immédiatement  après  aux  Cananéens. 
Après  la  publication  à^s  Loix  fur  les  Mariages ,   Dieu   leur 
défend  l'adultère,  la  confecration  de  leurs  enfans  à  Moloch, 
la  fodomie ,  &  une  autre  forte  d'abomination  ;  &:  il  ajoute: 
«  Vous  ne  vous  fouillerez  pas  par  toutes  ces  infamies  dont 
»  le  font  fouillés  tous  les   peuples   que  j'ai  chalfés  de  devant 
»  vous,  &  qui  ont  fouillé  cette  terre;  &;  je  punirai  les  crimes 
abominables  de  ce  pays  qui  rejettera  fes  habilans.  "  Le  ma- 
riage d'un  frère   avec   une    fœur   de    différent  père  ou   de 
différente  mère ,  autorifé  par  l'exemple   d'Abraham ,  n'étoit 
pas  une  abomination   qui  méritât  un  châtiment  aufî'i  févère 
que  celui  qu'éprouvèrent  les  Cananéens  ;  mais  cette  peine 
étoit  juflement  due  aux  autres  crimes  qui  leur  font  imputés 
par  Moyfe,  &  dont  ils  étoient  réellement  coupables. 

On  ne  peut  leur  reprocher  l'adultère  :  loin  de  le  tolérer 
chez  eux,  ils  le  regardoient  comme  im  crime,  &  le  punif- 
foient  de  mort.  Les  autres  abominations  dont  on  ne  peut  les 
juflifier,  méritoient  le  jugement  que  Dieu  a  exercé  contre 
eux  :  ils  ofFroient  leurs  enfans  à  leurs  Dieux  ;  ils  les  immo- 
loient  à  Cronos  ou  Saturne  ;  &  on  les  accufê  à  jufle  titre 
d'avoir  établi  ces  fàcrifices  barbares  dans  plufieurs  contrées. 
La  ruine  des  villes  de  la  Pentapole  par  le  feu  du  ciel ,  fut 
la  jufle  punition  des  excès  auxquels  les  habitans  de  Sodome 
voulurent  fe  porter  contre  les  Anges  envoyés  à  Loth.  Moyfe 

eft  le 


DE     LITTÉRATURE.  137 

efl;  le  feiil  témoin  de  l'autre  efpèce  d'abomination  dont  il  ics 
inculpe. 

Il  paroît  que  le  mariage  fe  contraéloit  par  les  filles,  depuis 
quinze  à   leize   ans   jufqu'à   vingt  au   plus   tard,  &:  par  les 
hommes,   depuis   trente   jufqu'a  trente- cinq.  11  femble  quft 
c  etoit  à  cet  âge  que  les  ancêtres  d'Abralum  s'étoient  marier. 
Salé  fut  père   d'Heber   à   trente   ans  ;    Héber  le  devint  de 
Phaleg  à  trente- quatre  ;   Phaleg  n'avoit^qire  trente  ans  à  la 
nailfance  de  Reii  fon  fils  î  de  Reii  âge  de  trente-deux  ans 
naquit  Sarug  qui  fut  pcre  de  Nachor  à  vingt -neul^^ns  :  cet 
iifage  n'ctoit  pas  particulier  à  la  Chaldce  ;  il  fe  pratiquoit  dans 
les  autres  pays,  &c  c'eft   d'après   cela  que  les  Anciens    ont 
lixé  le  cours  des  générations  à  trente-trois  ans,  l'une  comprife 
dans  l'autre.   Hérodote,  Diodore  de  Sicile,  Saint  Clément   ^^j'J'f"- 
d'Alexandrie,  5c  d'autres  Cbronologues ,   ont  compté  Xxoh  ^'ô^^'sic.n , 
générations  pour  un  fiècle  ou  cent  ans.  Ce  calcul  s'accorde  f' ^^l^„  ^^^^^ 
aflèz  avec  la  Chronologie  ordinaire  par  années,  li  l'on  oblerve    s-.rom.  i, 
de   ne  compter  les  générations   des   femmes,   lorfqu'elles  itP-^SS' 
rencontrent  ,  que  pour  la  moitié  de  celles  des  hommes.  Si 
les  Anciens  permettoient  quelquefois  le  mariage  avant  l'âge 
que  nous  avons  défigné,  ils  avertilfoient  ceux  qui  l'avoient 
contracté  de  n'en  ufer  que  fjrt  rarement,  jufqu'à  ce  qu'ils 
euffent  atteint  l'âge  ordinaire.  Ces  leçons,  dif)ient-iis ,  leur    Jambl.  de  vit, 
avoient    été    données    par    Apollon,    par    Piton,    &    par  '!>■■''•  ^■^">- 
Efculape. 

Le  jeune  homme  parvenu  à  l'âge  de  fe  maiier,   ne  faifoit 
pas  lui-même  la  demande  de  la  hlle  qu'il  deliroit  époufer; 
il  communiquoit  fon  dclîcin  à  fon  père,  &  le  père  s'adrelîuit 
aux  parens  de  celle  pour  laquelle  il  avoit  conçu  de  l'amour. 
Hémor ,  piince  cananéen   de  Sichem  ,    fait  pour  fon  tils  la 
demande   de  Dina  à  Jacob  fon  père  &  aux  hères  de  cette 
fille:  la  même  chofe  fe  pratiquoit  chez  les  l'iiilillins,  voidns   Cnuxxxir, 
des  Cananéens.  Samfon  ayant  vu  à  Tamnatha  une  lîlle  qui  '  ^' 
lui  avoit  p!u,    &  qu'il  defiroit  d'époufer ,    pria  fon  père  & 
fa  mère  d'aller  en   faire  la   demande.    Abraham    avoit  fait  .iu,!k.xiv.a. 
demander   par  Éliéici"  Rébecca  pour  If.iac   fon   fils  :    cette  Ctn.xxiv.i, 
Tome  XL.  S 


i:2. 


Ï38  MÉMOIRES 

demande  ctoit  accompagnée  de  prcfens  pour  la  flllc  &  pour 
fès  parcns  ;  Eliczer  donna  à  Rcbecca  dfs  pendant  d'oreilles 
Cen.xxjv,  &  des  braffelets  d'or,  &.  quand  elle  fut  accordée ,  il  lui  fit 
de  nouveaux  préfens,  Se  il  donna  à  fa  mère  &  à  fes  frères 
Jbid.j}.      des  vafês  d'or  &  d'argent  &  àç^s  étoffes  pour  des  habits. 

La  dot  n'étoit  pas  fournie  par  les  parens  de  la  fille,  c'étoit 
le  mari  qui  la  donnoit,  Hémor,  priiice  cananéen  deSichem, 
demandant  en  mariage  Dina  pour  fon  fils,    dit  à  Jacob  &  à 
U:d.xxxiy,  fes  enfans  qu'ils  peuvent  faire  monter  à  ce  qu'ils  jugeront  à 
'''  propos  la  dot  de  cette  li!!e,    Se  lui   demander  tels  préfens 

qu'il  leur  plaira.  Saul  exigea  de  David  cent  prépuces  éçs 
jEfg.xviii,  Phiiiftins  (ts  ennemis,  avant  de  lui  donner  Michol  fa  fille. 
-'-''■  Le  prophète  Ofée  achelte  fa  femme  quinze  ficles  d'argent  & 

ojcc.  111,2.  wnQ  mefure  Se  demie   d'orge  :     ceux   qui   n'étoient  pas   en 
état  de  fournir  cette  dot,    achctoient  leurs  femmes  par  ài^s 
fèrvices  rendus  à  leurs  beaux-pères:  Jacob  réfugié  en  Méfo- 
potamie  Se  n'ayant  rien  ,   s'engagea  de  fervir  Laban  (èpt  ans 
Gin.xxix,  pour  épouler  Rachel  fa  fille.  Cette  coutume  de  donner  la  dot 
'^'  aux  filles  que  l'on  vouloit  époufer,    ou  de  les  acheter,  étoit 

générale   dans   tout  l'Orient  ;    on  la  trouve  non  -  feulement 
chez  les  Chaldéens,  chez  les  Hébreux  Se  chez  les  Phéniciens, 
StraJhXv,    mais  aufli  dans  les  Indes,    Se  elle  avoit  été  adoptée  par  les 
f,  ^yy.  anciens  Grecs:  dans  Théocrite,  Daphin's  répond  à  la  bergère 

Thtca:  Uyh  qui  lui  demande  ce  dont  il  la  dotera  fi  elle  confent  à  l'époufer, 
;r.vr///,        ^j^i'jj  ji^ij  Jalonnera  fon   troupeau   avec   tous  les  bois  Se  tous 
les  pâturages  qu'elle  voit. 

Les  Auteurs  alfurent  que  dans  la  Phénicie,  aucune  fille 

n'étoit  mariée ,    qu'elle  ne  fe  fût  préalablement  profiituée  à 

un  étranger  pour  de  IV.rgent  en  l'honneur  de  Vénus,  Se  ce 

qu'elle  avoit  gagné  à  ce  commerce  infâme,  étoit  employé  au 

S.Athan.Orat.  cultc  de  ccttc  Déelfe  :  cette  coutume  honteufe  avoit  aufli  lieu 

^""^•^"'""     à  Babylone  ,  Se  les  Phéniciens  l'avoient  portée  dans  l'île  de 

Heroil-r,     Chy.pre  Se  à  Carîhage  :   ce  facrifice   une  fois  fait  à  Vénus 

^' i^r'ab.  XVI ,  i^€  f<^  réitéroit  point  ,  quelque  chofe  qu'on  fît,   ou  quelque 

f'/'j-  argent  que  l'on   offrît  à  une  fille;  contente  d'avoir  payé  ce 

tribut  à  k  Déelfe,  elle  ne  fe  laJiîbit  plus  féduire,  Se  une  fois 


DE    LITTÉRATURE.  ijp 

mariée  elle  avoir  coutume  de  garder  iuviolabîement  la  foi  con- 
jugale. A  Babylone,  iorrqu'il  s'agifFoit  de  marier  les  filles,  on  Heroj.  r, 
les  aîlêmbloit  toutes  dans  un  même  lieu,  où  le  rendoient auffi  ^'^'' 
les  hommes  qui  netoient  pas  mariés;  un  crieur  mettoit  les 
filles  à  prix  l'une  après  l'autre  en  commençant  par  les  plus 
belles  :  celles-ci  étoient  toujours  achetées  fort  cher,  parce 
qu'on  faifoit  monter  l'enchère  le  plus  haut  qu'il  ctoit  pof- 
fible;  l'argent  qui  provenoit  de  la  vente  de  ces  filles  n'étoit 
pas  pour  elles,  on  l'employoit  à  marier  celles  qui  n'avoient 
pas  trouvé  d'enchérinèur  :  le  crieur  les  propofoit  au  rabais. 
Tout  homme  non  marié  de  la  ville  &  du  voifinacre  étoit  admis 
à  ces  enchères  ;  mais  pour  prévenir  la  fraude ,  aucun  ne 
pouvoit  emmener  chez  lui  celle  qu'il  s'étoit  fait  adjuger,  qu'il 
n'eût  donné  caution  de  l'époufer;  fi  auparavant  il  chanceoit 
d'avis,  il  ctoit  tenu  de  rendre  l'argent  qu'il  avoit  reçu,  ou 
on  lui  rendoit  celui  qu'il  avoit  payé:  cette  coutume,  tant 
<]u'elle  eut  lieu  à  Babylone,  priva  les  pères  du  droit  de 
difjwfer  de  leurs  filles  :  il  n'en  étoit  pas  ainfi  chez  les  Phé- 
niciens ,  les  parens  eurent  toujours  uni:  pleine  &  entière 
liberté  de  marier  leurs  filles  à  qui  ils  vouloient. 

Quoique  les  hommes  achetaliènt  leurs  femmes,  les  parens 
de  la  femme   lui   faifoient  ordinairement    quelques   prélêns; 
ceux   de   Rébecca  ,    accordée   à   Ifiac,    lui   donnèrent   non- 
feulement  fa  nourrice    qu'ils    firent   partir   avec  elle  ,    mais 
encore  d'autres  filles  pour  l'accompagner  &  demeurer  auprès 
d'elle.  Laban  donna  une  fervante  à  chacune  de  ics  filles  ;  &  ^"•■'^'■''.  ^'' 
ces  iilles  mécontentes  de  n avoir  rien  reçu  de  plus,  fe  plai- 
gnirent: «Nous  n'avons  plus  rien,  dirent-elles,  à  prétendre 
dans  les  biens  &  dans  la  fucceffion  de  notre  père  ;  ne  nous  « 
a-l-il  pas  traitées  en  étrangères  î  ne  nous  a-t-il  pas  vendues,  « 
&  n'a-t-il  pas  mangé  ce  qui   lui  efl  revtiui  de  notre  ma-  « 
riage  !  »   Les   frères    de   l'époufe   Ani  Cantiques    délibèrent 
entre  eux  fur  ce  qu'ils  lui  donneront,  quand  on  la  mariera: 
Notre  fœiir,   difênt-ils,   c(l  jeune  ;  que  ferons -nous  pour  clic ,   Cmt.vni.S. 
lorf qu'on  viendra  la  Aemandcr  en  war'ut^c  ! 

Juk^u'à  ce   qu'une   fiUc   fut  demandée  en   mariage ,   elle 

S  ij^ 


140  MÉMOIRES 

de  m  euro  it  cachée  &  reffeirée  dans  la  mai  Ton  de  Ton  père; 

dans  un  appartement  éloigné,  dont  on  ne  permcUoit  l'entrée 

à  aucun   homme,    fût-ii  de  fa  famille;    ce  ciiii   avoii   fait 

donner  aux  filles  le  nom  d''"'?;^,  a/iiui/i  ocaiha ,  ûbfcondita, 

qui  cjl  cachée,   qui  efé  retirée  clans  un  lieu  fccret  :   il  y  avoit 

cependant   des   occadons  oii   on   leur   perineltoit    de   fortir. 

Moyle   rencontre   les  filles   de   Jélhro  ,    prince   Madianite, 

qui   puifoient  de  l'eau  pour  abreuver  les  troupeaux  de  leur 

^aW, //,/<<.  père  :   ce  fut  aufli  auprès  de  la  fontaine  qu'Éiiézer    trouva 

Cm.  XXIV,  Rébecca,  avec  les  autres  filles  de  la  ville  voifme.  La  fille  du 

'^Ôdyfx,      roi  des  Leftrigons,   dans  Homère,  va  à  ia  fontaine  y  puiiêr 

T-icj'  de  l'eau  :  on  leur  permettoit  auffi  de  fortir  dans  les  fêtes  & 

pour  les  pralicjues  du  culte  religieux;    on   voit  les  filles   de 

Silo  chanter  les  louanges  du  Seigneur  en  danfant  auprès  de 

Judic.       fon  tabernacle.  On  n'étoit  pas  fi  exact  dans  là  Phénicie ,  où 

l'on  permettoit  aux  lilles  d'aller  à  la  chaliè  ;   mais  dans  ces 

différentes  occaiions  ,    elles    ne   fortoient  que  bien   acconi!- 

pagnées   des    perfonnes    de   leur   fexe.    Lorfqu'elles    étoienS 

recherchées  en  mai-iage ,   elles  ne  voyoient  pas  celui  qui  les 

demandoit;    tout  fe  pafioit  entre   les  parens   de   la  fille   iSc 

eeluj  c|ui  defiroit  l'époufer  ;   &   ce  n'étoit  qu'après  que  tout 

étoit  convenu  ,   que  les  futurs  avoien.t  la  liberté  de  fe  voir 

&  de  fe  parler,. 

Quoique  les  pères  enflent  le  droit  de  difpolèr  de  leurs 
filles  connue  ils  vouloient ,  ils  demandoient  ordinairement 
leur  confentement  pour  le  mariage.  Eiiézer  étant  prêt  à  partir 
pour  retourner  en  Paleftine  auprès  d'Abraham,  on  demanda 
à  Rébecca  qui  avoit  été  accordée  pour  Ifaac  ,  fi  elle  vouloit 
partir  avec  cet  envoyé  d'Abraham,  &  aller  joindre  celui  à 
CtH.xxiv,  qui  elle  avoit  été  promife.  Les  fiançailles  confAoient  en 
promelîès  réciproques  de  la  part  du  père  de  la  fille  ou  de 
(ts  parens,  de  donner  la  fille  demandée,  &  de  celle  du 
prétendant  de  la  prendre  pour  fon  époufe.  Agoradocle  qui 
recherchoit  en  mariage  la  fille  de  Hannon  le  Carthaginois, 
interpelle  ainfi Hannon,  qui  étoit  auffi  Ion  oncle:  <•  Entendez- 
»  vous ,   mon  oncle  ;   ne  niez  pas  ce  qiie  vous  m'avez  dit,. 


DE    LITTÉRATURE.  141 

^iie  vous  me  promettiez  votre  fille  aînée.  Soyez  certain  de  ';:     Piaui.m 
ma  parole,  lui  répond  Hannon.  Vous  me  la  promeîlez  donc,  «   ""'    ''    ' 
reprend  Agoraftocle.  Oui,  je  vous  la  promets,   lui  replicjue  u. 
Hannon.»  La  convention  ainfi  faite  &  confirmée,  les  fiitiirs 
avoient  la  permiflîon  de  fe  voir  &  de  fe  parler:  Agoraflocle 
après  avoir  remercié  ion  oncle ,    lui   dit  qu'il  aura  donc  la 
liberté   de  conveiler  avec  in  fille.  Dès  ce  moment  le  père 
de  la  fille  regardoit  celui   à  qui   il   l'avoit  promife   comme 
fon  gendre  ,    Se  lui  en  donnoit  le  nom  :   c'ctoit  la  coutume 
des  Cananéens  ou  Phéniciens.  Loth  prêt  à  fortir  de  Sodome, 
va  trouver  ceux  à  qui  il  avoit  promis  fes  filles  &  qui  dévoient 
les  époufer ,  pour  les  engager  à  fortir  avec  lui  d'une  ville  que 
Dieu  alloit  abùner;  &  l'Ecriture  les  appelle  Tes  gendres.  Celui      Ctn.xix, 
qui  s'étoit  mêlé  du  maiiage ,  ou   le  futur  époux  lui-même,  ''^' 
donnoit  à  la  fi^iture  époule  qui  venoit  d'être  promife,   un 
anneau  pour  gage  &  pour  fureté  de  là  parole  ;    c'eft  pour- 
quoi Achmet  dans  fon  Onéirocritique ,   ou  Explication  des 
fonges ,    dit  «  qu'un  anneau  que  l'on  a  vu  ou  auquel  on  a     Aikm.Oneir. 
penlé  en  dormant,  déligne,  fuivant  la  doélrine  des  Indiens,  «   c.2<o 
A^%  Perfes  &   <Xç%  Egyptiens,    <\ç.%  femmes  ou  un  maria'fe  «   à-^ôt^ 
futur.  " 

On  mettoit  wn  intervalle  plus  ou  moins  lonff  entre  les 
fiançailles  &  le  mariage.  ÎJamfon  fiancé  à  une  fille  Philifline 
de  Tamnatha  ,  ne  l'emmène  point  avec  lui ,  &;  il  revient 
quelque  ten^ps  après  avec  fon  père  &.  fi  mère  pour  célébrer 
le  mariage;  mais  il  y  eut  entre  le  premier  &  le  fécond -^''•'''■'^•>^/^'/ ^•• 
voyage  un  intervalle  afîèz  confidérable ,  pour  que  le  lion 
qu'il  avoit  tué  en  allant  à  Tamnatha  la  première  fois  eût  pu 
le  corrompre,  6c  que  les  abeilles  eufîènt  eu  le  temps  de  le 
Joger  dans  fi  gueule  &;  d'y  faire  leur  rayon.  Si  dans  l'efpace 
de  temps  qui  s'écouloit  depuis  les  fiançailles  jufqu'au  mariage, 
la  fiancée  faifoit  quelque  faute  contre  fon  honneur,  elle  étoit 
punie  auffi  févèrcment  (|n'une  femme  adultère  :  il  y  avoit 
<\ft^  occadons  où  le  mariage  fuivoit  immédiatement  les  fian- 
çailles. Eliézer  envoyé  en  Méfopotamie  par  Abraham,  pour 
chercher  dans  la  famille  une  femme  à  llaac  fon  fils  »  voulut 


142  MÉMOIRES 

pailir  auffitôt  que  Rchecca  lui  eut  ctc  accordée,  fans  attendre 

les  huit  ou  dix  jours  que  les  parens  de  celte  fille  lui  demaii- 

Gfn.xxiv,  doic'iit.  Le   jeune  Tobie   époufe  la  fille   de  Raguel  auffitôt 

/f  '  après  les  fiançailles  ,    ou  le  confentement  donné  par  le  père 

Tob,      &  la  mère  de  Sara;    c'étoit  le  nom  de  cette  fille. 

On  contraéloit  le  mariage  de  la  même  manière  que  toutes 

les  autres  alliances,  en  fè  donnant  réciproquement  la  main: 

le  père  faifoit  la  cérémonie.  Raguel  mariant  le  jeune  Tobie 

avec  Sara  fa  fille,    prit  la  main  de  Sara  &  la  mit  dans  celle 

Jh.vii.ij.  (Je  ion  époux;   il   prononça  fiir  eux  une  béjiédicftion ,    par 

laquelle  il  leur  fouhaita  que  le  Dieu  de  leurs  pères  fût  avec 

eux ,  qu'il  les  unît  &  qu'il  les  comblât  de  ks  faveurs  :  c'étoit 

la  manière  dont  les  mariages  le  faifoient  dans    la   Médie, 

Brif  de  Reg,  dans  la  Perfè  &  par-tout  ailleurs  :  la  différence  ne  confiftoit 

^Ahx.'abAlex.  ^"^  ^^'''"^  ^^  formule  de  la  prière  ou  du  fouhait;   les  adora- 

^cri.dier.v.j.iQvus  du  Vrai  Dieu  i'invoquoieiit  dans   cette  occafion  ,    au 

lieu  que  les  autres  réclamoient  les  Dieux  auxquels  ils  étoient 

accoutumés   de   rendre    leurs    hommages.    Dans    les   temps 

anciens,  la  célébration  du  mariage  ne  pouvoit  être  conflatée 

que  par  le  témoignage  des  parens  &  des  amis  qui  y  avoient 

afTifté;    le   contrat  n'en   étoit  pas    rédigé   par  écrit,    il  ny 

avoit  aucune  convention  pour  la  fureté  de  laquelle  on  prît 

cette  précaution.  Booz  époufint  Ruth ,  prend  à  témoins  tous 

Ruth.iv,ii.  ceux  qui  étoient  à  la  porte  de  la  ville,  qui  lui  répondirent: 

Nous  en  fouîmes  témoins  ;  &.  ils  ajoutèrent  des  voeux  pour  l'a 

profpérité  de  ce  mariage;   mais  au   temps   de  Tobie  l'uTage 

étoit   déjà  établi    dans   la  Médie,    où  fon  fils  s'étoit  marié, 

que  la  célébration  d'un    mariage  fût  conflalée   par  un  écrit 

W.i'//,/»?.  particulier  que  l'on  drelfoit  auîîitôt  après. 

Le  mariage  étoit  fuivi  d'un  feftiii,  auquel  les  parens  & 
les  amis  des  dtwx.  conjoints  étoient  invités  :  le  marié  y 
paroi  (fuit  avec  une  couronne  fur  la  tête.  Dans  le  Cantique 
Ccmuiu.ti.  Aç%  Cantiques,  les  filles  de  Sion  font  invitées  à  venir  voir 
Salomon  orné  de  la  couroime  que  fa  mère  lui  avoit  mile  le 
jour  de  fon  mariage:  ce  Cantique  nous  repréfènte  les  ufàges 
&  les  pratiques  de  la  Phénicie;  il  eft  l'épithalame  compofé  à 


DE    LITTÉRATURE.  145 

l'occafion  du  mariage  de  Salomon  avec  une  Princeflè  Je  ce 

pays.  Tatien   &:   S.'  Cicment   d'Alexandrie   dilent  ,     dir  le    Tailax.Ora'. 

I         •  i       XK  I  i  \       T\  •  t      •         r         cont.  Cru:, 

témoignage  de  Menandre  de  rergame,   qui  pour  écrire  Ion  „,  ,7, 

hidoire  avait  confuité  les  archives  de  Tyr,    &  fur  celui   de     t-"/"».  ^/m. 

Lxlus ,   «  qu'Hiiam    roi    de  Tyr   avoit   donne  ix   fîile   en  ^\^V.' 

mariage  à  Salomon.  »  Ce  fait,  qui  ne  fe  trouve  point  ailleurs, 

efl  néanmoins  très-vraifemblable.  Salomon  qui  avoit  époufé 

une  fille  du  roi  d'Egypte  ,    ne  sen  tint  pas   à  ce  premier 

mariage  ;  l'Écriture  nous  apprend  qu'il  prit  d'autres  femmes 

chez  les  MoaLiites,  les  Ammonites,  les  Idumcens,  les  Hcthcens 

&  mtme  chez  les  Sidoniens,  fujets  d'Hiram;  il  feroit  encore 

moins  furprenant  qu'il  eût  époufé  une  fille  d'Hiram  fôn  allié. 

Le  Cantique   des  Cantiques  ,    que   l'on    convient    être   un 

épithaiame ,  paroit  avoir  été  fait  en  cette  occafion ,   comme 

je    l'ai    déjà    dit  ;    il    ne    peut    avoir    pour    objet    qu'une 

Princeffê  Phénicienne   ou    Syrienne.  Le  lieu   d'où   l'époux 

invite   l'époufe    de   venir  ,    ne   peut   convenir  à   une  fille 

demeurant  en  Egypte  ;  il  indique  au  contraire  qu'il  s'agi'doit 

d'une   princelle   de   Syrie   ou   de  Phénicie  :  «  Venez ,   lui 

dit-il  ,    mon    époiiie  ,   veiiez   du    Liban,   vous    ferez    cou-  "  ^'^f-'v.  ^, 

ronnée;  regardez  du  haut  de  l'Amana,  du  fommet  de  Sanir  « 

&   de   celui   d'Hermon  :  »   ces   montagnes,   connues   de  la 

Princeiïe,  n'étoient  pas  du  coté  de  i'Rgvpte  ;   elles  étoient 

oppofées  <à  ce  pays,   &  même  compriies  dans  les  États   du 

roi   de  Tyr.  Dans  le  Pfeaume  xliv,   qui   ti\  pareillement 

im  épithaiame  ,  lAuleur  ne  promet  pas  à  l'époufe  des  prckns 

de  la  part  des  filles  d'Egypte  ,    il  ne  hii   parle  que  de  celles 

de  Tyr,  parce  que  c'étoient  celles  qui  lui  étoient  connues ,  ly.xuv.  ij. 

èc   avec    lefquelles    elle    avoit    vécu    jufqu'au    jour   de    foii 

mariage. 

Les  Prophètes  parlent  t!c  la  couronne  portée  par  le  mari 
le  jour  lie  les  noces:  «<  Je  me  réjouirai  dans  le  Seigneur, 
dit  l'un  d'eux,  parce  qu'il  m'a  donné  des  vêtemens  de  film,  "  li.>'-i-xi. 
Se  qu'il  m'a  revêtu  de  la  robe  de  jullicc ,  comme  un  époux 
paré  de  fi  couronne.  »  L'é|ioufe  allifloit  à  ce  fellin  avec 
les  habits  les  plus  précieux,  ik  parée  de  fes  pierreries ,  û  elle 


J  e. 


144-  MÉMOIRES 

IJa'.Lxi,  to.  ctoit  d'im  clat  à  en  porter  :  on   donnoit  à  l'cpoux  un  para-' 

Joan.iii,2p,  nymphe,    que   S.    Jean- Baplide  appelle   Xnmi   de  l'époux: 

la  foncflion  de  ce  paranymphe  étoit  d'accompagner  l'époux, 

de  faire  pour  lui  les  honneurs  de  la  noce,  &  d'exécuter  ïti 

ordres;    il  ne  quittoit  pas  l'époux,    il  palfoit  mcme  la  nuit 

juhPoll.      à  la  porte  de  la  chambre  où  étoit  le  lit  nuptial  :    outre   le 

paranymphe  il  y  avoit  d'autres  jeunes    gens  qui   accompa- 

gnoient   l'époux  par  honneur.  Les  Philiflins  de  Tamnatha 

donnèrent  à  Samfon  trente  jeunes  gens  pour  lui  faire  com- 

juik.  XIV,   pagnie  pendant  la  fcte  de  la  noce  :   l'époufe   du   Cantique 

■"•  invite  ces  amis,    compagnons   de  l'époux,   à  manger  &   à 

Cant.v.i.   boire;    Se  dans  vin  autre  endroit,    l'époux  avertit   l'époulè 

Il>.  vjii,  /j.  que  (es   amis    l'écoutent.    L'Epoufe    avoit    auffi   lui   certain 

jiombre  de  jeunes  filles  qui  étoient  nommées  (es  amies,   & 

qui  lui  tenoient  compagnie  pendant  tout  le  temps  des  noces; 

elles  l'accompagnoient  par  honneur,    elles  la  gardoient,  la 

paroient  Se  la  divertiffbient. 

La  fête  des  noces  duroit  lêpt  jours  :  Laban  dit  à  Jacob, 
à  qui  il  avoit  donné  Lia  au  lieu  de  Rachel ,   d'achever  les 
Cea.xxix,  ^gpj.  JQ^irs  Jg  [^  nocc  de  Lia,    après  quoi   il  lui  donneroit 
judk.xiv,   Rachel:  la  fête  du  mariage  de  Samfon  dura  ce  temps.  Raguel 
i2,i},,y.    j)eau-père   du   jeune  Tobie  ,    le  conjure  de  demeurer  au 
Tob.vni.ij.  moins  quinze  jours  avec  lui ,  c'eft-à-dire,  de  doubler  le  temps 
ordinaire  des  noces,   parce  que  fon  grand  âge  ne  lui  permet- 
toit  pas  d'efpérer  de  jamais  revoir  la  fïile  ni  fon  gendre  :   ces 
fept  jours  paroidènt  a(lez  marqués  dans  le  Cantique  àes,  Can- 
tiques; ils  fe  paifoient  en  divertiffemens  de  différente  forte. 
Dans  ce  Cantique  on  voit  àits  promenades  dans  les  jardins 
^Cant.vii,  &  dans  les  vignes  ^  des  parties  de  chafTe'',   des  fellins^  & 
'^il>ij.ii,i\.  tliverfes  aventures  réelles  ou    feintes,    dont  le   récit  fiiifoit 
'  lbid.Y,  I,    une  partie  des  divertilîèmens  de  la  noce  :  les  filles  fe  diver- 
tilfoient  avec  la  mariée,  comme  les  jeunes  gens  le  faifoient 
avec   l'époux.  Aux  divertiiremens    ordinaires  fe   joignoient 
des  jeux  d'cfprit  ;    les  convives  fe  propofoient  des  énigmes, 
&  promettoient   des   récompenfes  à  ceux  qui  les  explique- 
roient  :  Samfon  en  propofe  à  îti  trente  compagnons ,    & 

leur 


a. 


DE     LITTÉRATURE,  145 

leur  promet,  s'ils  l'expliquent,  trente  lindons  &  autant  de 
tuniques;  ces  jeunes  gens  en  ayant  appris  l'explication  de 
fon  époufe ,  la  donnèrent  à  Samfon  qui  fut  obligé  de  leur 
payer  ce  dont  ils  ctoient  convenus.  Ces  amufèmens  d'elprit  Judic,xrv,x, 
ji'étoient  pas  particuliers  aux  Philiflins  :  on  les  voit  dans  tout 
l'Orient  (Se  chez  les  Phéniciens  ;  ces  derniers  y  étoient 
même  fort  exercés.  Hiram  ne  pouvant  expliquer  quelques 
problèmes  qui  lui  avoient  été  proposes  par  Salomon,  trouva 
dans  fa  ville  un  homme  qui  non -feulement  lui  eji  donna 
i'explicalion ,  mais  qui  lui  en  fournit  d'autres  que  Salomon 
ne  put  réfoudie.  Il  (emble  que  pendant  ces  lêpt  jours  Ats 
noces,  l'époux  ne  vo\oit  fon  époufe  que  furtivement  &:  à 
la  dérobée.  La  Sagedc,  qui  fe  compare  à  une  époufe  paf- 
lîonnée  ,  dit  :  Qu'elle  n'aime  &  qu'elle  ne  fait  part  de  fes  Fror.vuT., 
faveurs  qu'à  ceux  qui  veillent  à  fa  porte,  &  ^"'7  viennent  de  ''^^'^p^,  , 
grand  matin.  Dans  le  Canti(jue  des  Cantiques,  l'époux  ne  Lcdi-iv,!}; 
vient  que  bien  avant  dans  la  nuit  chez  fon  époufe;  il  le  ■*'''""f'-'/* 
fuive  tiès-|)romptement  dès  que  le  jour  commence  à  paroître; 
il  fe  dérobe  à  les  compagnons  durant  quelque  partie  de  la 
nuit,  &  il  retourne  les  joindre  de  fort  grand  matin  :  l'époufê 
de  fon  côté  favorife  les  foins  emprclfés  de  fon  mari,  &.  luî 
procure  atlroilement  les  moyens  de  la  voir,  fans  être  aperçu 
de  perfonne.  Ces  ufiges  qui  fe  pratiquoient  chez  les  Hébreux 
&  chez  les  Phéniciens ,  avoient  été  admis  par  Lycurgue  dans 
(à  république.  A  Lacétiémone,  le  nouveau  marié  ne  voyoit 
fa  femme,  pour  ainli  dire,  qu'en  courant;  il  n'entroit  chez 
elle  que  la  nuit  ;  il  y  refloit  peu  de  temps,  &  il  retournoit 
promptc-ment  coucher  avec  les  autres  jeunes  gens  avec  lel- 
(juels  il  étoit  obligé  de  loger,  obfervant  fur -tout  de  n'être 
vu  ni  rencontré  par  perfumic  de  la  famille  de  fon  époufe.  Pmi.  in  Lycjr. 
Cette  praticiiie  fut  tellement  goûtée  par  les  Lacédémoniens, 
«[ue  pludfcurs  retendirent  au-delà  du  temps  de  leurs  noces, 
&  qu'il  y  en  eut  qui  devinrent  ))cres ,  avant  d';uoir  vu 
leurs  femmes  une  feule  fois  pendant  le  jour. 

Les  lillts  de  la  noce  chantoient  en  danhint  à  la  porte  de 
la  maifon  de  l'époufc  ,   des  épilluLunes  ou  chaulons   fur  le 
Tome  XL.  T 


14^  7vî  É  M  O  I  R  E  S 

mariage.  D<ins    Thcocrite,    douze   filles   âcs  Principaux  Je 
Sparte  viennent  le  foir  danfer  devant  le  logis  d'Hélène,  Se 
Theocldyll,   chanter  fon  cpilhaiame  :  après  quelques  plaif<uiteries  fur  Mé- 
xvui.-  iiclaiis,   elles   le   félicitent   d'avoir   été    choifi  entre   tant   de 

Princes  qui  recherchoienl  Hélène  dont  elles  font  l'éloge,  & 
de    leur   avoir   été   préféré   pour   être   fon   époux  ;    &  elles 
iiniliènt  par  des  voeux  pour  l'un  <Sc   pour  l'autre  :  ces  épi- 
thalumes  fe  chantoient  non-(euiement  le  foir,  mais  auffi  le 
r'nui.  Pjiih,    matin  :  les  filles  de  Sparte  qui  avoient  chanté  le  foir  l'épr- 
thalame   de  Ménélalis  ,  promettent  de  revenir  le  lendemain 
malin  à  leur  réveil.  Les  Hébreux  &  les  Phéniciens  chantoient 
ces  fortes   d'épilhalames   pendant   les   fêtes   du   mariage.   Le 
Pfeaume  XLiv  e!l,  à  ce  qu'il  paroît,  un  Cantique  compofc 
pour  le  mariage  de  Salomon,  comme  celui  qui  porte  le  titre 
de  Cantique  des.  Cantiques ,   &   il    n'y   a  de  diHerence  entre 
l'un  &  l'autre,  finoii  que  le  dernier  fut  chanté  en  Phéjiicie 
à  la  porte  de  la  maifon  de  l'époule  pendant  les  fepî  jours  de 
la  noce ,  au  lieu  que  le  premier  fut  chanté  à  JéruHdem ,  après 
que  la  Princçffe  eut  été  amenée  dans  la  maifon  de  fon  époux:. 
elle   étoit  féparée   alors-  de   fes  parens  ;    on    l'exhorte  à  ies' 
oublier  &  à  n'y  plus  penfer,  &  on  l'alfure  qu'elle  fera  dédom- 
magée de  leur  abfence  par  \ts  enfuis  qui  lui  naîtront  de  fon 
Tnariage:  Cette  Princefîè  étoit  fille  de  Roi  ,  le  Pfeaume  lui 
donne    cette   qualité  ;  le  Roi  fon  père  devoit  être  celui  cle 
Tyr,   puiique  les  filles  de  cette  ville,  c'efl-à-dire ,  les  villes 
dépendantes  de  cette  Métropole,  iv)nt  invitées  à  venir  rendre 
leurs  homjnages  &:  offrir  leurs  préfens  à  cette  Prijieefîè  nou- 
vellement mariée  :  cette  invitation  annonce  qu'elle  n'étoit  pas 
Jiée  en  Egypte ,  mais  en  Phénicie.  Quel  intérêt  auroient  pu 
prendre  au  mariage  d'une  Egyptienne,  à^s  villes  An  royatune 
de  Tyr  \  J^a  Pi'incefîè  avoit  donc  des  relations  ])rochaincS' 
à    ces   villes    (]ui    dévoient   prendre  une .  part   plus  marquée 
qu'aucune    autre   à    l'alli'ance   qu'elle,  venoit   de    contraéîer , 
parce  qu'elle   confirmoit  l'union    qui   régnoit   entre   la  Phé- 
jiicie  5(  lesHébreux  fes  voihns  :  cette  conjeélm'c  efl;  encore 
cx>nfirmée  par.  le  Cantique  des  Cantiques;  i'époufe  y  elt 


DE     LITTÉRATURE.  147 

reprcfentée  comme  allant  à  la.  cha(îê,  exercice  aflêz  commua 
parmi  les  filles  Phéniciennes  :  on  l'y  invite  à  tlefcendre  du 
Liban  &  des  autres  montagnes,  où  elle  fe  plaifoit  à  chalîèr, 
parce  que  l'on  craint  qu'elle  ne  foit  e.xpo/ee  à  être  la  proie  *. 

des  lions  &  des  léopards  qui  y  avoient  leurs  repaires.  Enfin 
le  nom  de  S^i/iir  donné  à  l'une  de  ces  montagnes  étoit  celui 
dont  les  Phéniciens  fe  fervoient  pour  défigner  celle  que  les 
Hébreux  nommoient  Hermon ,  8c  qui  étoit  au  midi  de  Da-  Eufd'.ir 
mas  &:  dans  le  voifinaire  du  mont  Liban.  Le  Pfeaume  que  ■^■■'"''- "»•''*■♦ 
j  ai  cite  ,  prouve  encore  que  la  coutume  ctoit  de  taire  d.es 
prélêns  à  la  nouvelle  époulè. 

Les  fept  jours  de  la  folennité  des  noces  dans  la  maifoa 
des  parens  de  la  fille  étant  expirés,  elle  étoit  conduite  à  celle 
<le  Ton  mari  :  les  parens,  à  ion  départ,  lui  louhaitoient  toute 
forte  de  biens  «!k  une  nombreule  pollérité.  Rébecca  partant 
avec  Eliézer  pour  le  rendre  auprès   d'Ilaac   fon   mari ,   ies 
ircres  lui  dirent  :  «Vous  ctes  notre  fœur  ;  croilîèz  &  muiti-     Cn.xxiv, 
pliez  par  milliers ,  &  que  vos  enfans  deviennent  les  maîtres  «  ^°' 
des    villes   &  dts   mailons   de   vos   ennemis.  «  Rulh  ayant 
époufé  Booz,    tous  ceux  qui  le  trouvèrent  à  la  porte  de  la 
ville  où  le  mariage   venoit  d'être   contracté  ,    dirent  à  fou 
mari  :  «  Que  le  Seigneur  rende  cette  femme  qui  entre  au-    AV/5, /r,  f/, 
jourd'hui   tians  votre  maifon  ,    comme  Rachel  &:  Lia,    qui  « 
ont  bâti  celle  d'Kraël,  c'efl-à-dire,  qui  lui  ont  donné  une  « 
nombreule  pollérité  ;   cpi'clle  l()it  un  exemple  de  vertu,  de  « 
conduite  &  d'économie  dans  Kpbrala  ;  cjue  fon  nom  de\ienne  « 
célèbre  dans  Bethléem;  qu'elle  renc'e  votre  maifon  fèmblable  « 
à  celle  de  Pharez  fils  de  Thamar  &  de  Juda,  par  les  enfans  « 
que  Dieu  vous  donnera  d'elle.  »   Raguel  faifmt  lès  adieux 
au  jeune  Tobie  &  à  Sara  fa  lilie  queTobie  venoit  d'époulèr, 
leur  dit  ;  «  Que  l'Ange  du  Seigneur  vous  accompagne  dans      Teh.x.n. 
votre   voyage  ;   qu'il   vous   coikUm'Ic   fuis  aucun  accident  !  « 
Puili'iez- vous  trouver  vos  païens  en  bonne  lanté  ;  tSc  puif-  « 
fai-je   voir   vos  enfans   avant  ma   mort  I   >»   Le  père  (Se  la 
mère  de  Sara,   en   l'embralîànt ,   lui  recommandèrent  d  ho- 
Jioitr  fon   beau-père  ik  la  belle-mcrc,   d'aimer   Ion  mari, 

Ti; 


a6. 


148  MÉMOIRES 

de  bien  élever  Tes  enfans ,    de  veiller  fur  fa  maifon  ,   &;  de 

fe  conduire  en  tout  d'une  manière  irrépréhcnfible. 

La  conduite  de  l'cpoufe  à  la  maifon  de  Ton  mari  fe  faifoit 
avec  pompe,  &;  ordinairement  la  nuit,  lorfque  l'un  &.  l'autre 
étoient  du  même  lieu  :  les  amis  de  Tépoux  &  les  compagnes 
de  répoufe  ,  les  accompagnoient  encore   par  honneur,    en 
jouant  des  inflrumens  &  chantant  des  cantiques  convenables 
à  la  cérémonie.    Laban   fâché  de  ce  que  Jacob   étoit  parti  , 
&  de  ce   qu'il  avoit  emmené  k%  femmes   à  fon  infu  ,    & 
l'ayant  joint  après  lêpt  jours  de  marche  fur  la  montagne  de 
C'-ï.  A'A-Av,  Galaad ,    lui   reproche  iXqw  avoir   ufé   de   la  forte;    d'avoir 
emmené  fês  filles  à  fon  infu  comme  àts  captives  prifès  à  la 
guerre:    Si  J'ci/JJe  été  prévenu  de  votre  départ,  ajouta-t-il,  je 
vous  mirais  conduit  avec  des  chants  de  joie ,  au  bruit  des  tambours 
&  au  fon  des  harpes  :    cette   cérémonie   fe  faifoit  avec  la 
même  folennité  chez  les  Phéniciens.   «  Les  fils  de  Jambri  , 
iMach.  »  eft-il  dit  dans  le  livre  de^  Machabées,  ayant  fait  des  noces 
^^^^'17-   »  magnifiques  à  Médaba,   ville  au-delà   du  Jourdain  ,   où  l'un 
„  d'eux   avoit   époufé  la   fille   d'un    prince  Cananéen    de   ce 
>,  canton ,    comme  l'on  amenoit  en  grande  pompe  l'époufe  au 
»  logis  de  l'époux,  &  que  ceux  du  côté  de  l'époux  venoient, 
„  au-devant  de  la  compagnie  avec  >^qs  initruraens  de  mufique 
«  &  des  armes  ,  les  Machabées  tombèrent  (ur  eux  &  les  dif- 
fipèrent.  »   D'autres  filles  que  celles   qui   avoient  été  de  la 
noce  venoient  aulîl  au-devant  de  l'époufe,  entroient  avec  elle 
dans  la  maifon  de  l'époux,  &  afTiltoient  au  feib'n  qu'il  don- 
noit  à  fi  nouvelle  époufe  &  à  tous  ceux  qui  l'avoient  accom- 
paçmé  :  on    le  voit  par  la  parabole   des  Vierges  qui  allèrent 
au  -  devant  des   nouveaux  mariés  ;.  elles  s'endormirent  ,    & 
Maif.xxr,!.  s'étunt  éveillées  au  bruit  de  la  venue  de  l'époux,  une  partie 
d'entre  elles  fe  trouva  manquer  d'huile  pour  leurs  lampes; 
pendant  qu'elles  alloient  chez  le  marchand  pour  en  acheter, 
l'époux  palfa  avec  là  compagnie ,  &  elles  demeurèrent  à  la 
porte,  &  furent  exclues  du  fedin.  Tous  ceux  qui  aiïifloient 
à  ce   feftin  ,   dévoient  être  revêtus   de  leurs  babils  les   plus 
précieux  .-.celui  qiij,  dans  la  parabole  de  l'Évangile,,  ttoU 


DE    LITTÉRATURE.  14^ 

entre  dans  la  falle  fans  la  robe  nuptiale ,  en  fut  ignomlnieu- 
fement  chaflc. 

L  epoufe  rendue  dans  îa  mailon  de  fon  mari ,  y  occupoit 
un  appartement  fcparé,  d'où  elle  ne  fortoit  que  rarement;  & 
lorfqu'elle  éloit  obligée  d'en  fortir,.  elle  ne  paroitroit  dans  le 
public  qu'avec  un  voile  qui  lui  cachoit  le  vifage,  &i  qui 
couvroit  une  partie  de  (es  habits  :  cet  ufàge  ,  autrefois 
commun  dans  tout  l'Orient,  fubrifle  encore  aujourd'hui  dans 
la  Syrie  &  dans  l'Arabie  :  les  femmes  ne  paroilFoient  pas 
même  dans  les  repas  que  leurs  maris  doimoient  à  des  étrangers 
ou  même  h  leurs  amis  ;    on  leur  lervoit  à  manger  à  part. 

Quoiqu'elles    fuflènt    prefque    toujours    enfermées  ,     elles 
n'en  ctoient  pas  moins  curieufes  de  leur  parure  :  les  Anciens 
confentoient  qu'elles  le  paralfent;  mais  ils  exigeoient  qu'elles       rr,^,r^. 
ne  le  filTent  que  dans  la  maifon   &  pour  leurs   maris.  Les  '^-^"'''•J'rm, 

r  T^i    '     •     •  r  •  •  1         /•  -loi  LXXJl. 

iemmes   Phéniciennes   le  peignoienl  les  lourcils  oc  les  pau- 
pières avec  une  efpèce  de  fard  nommé  lia ,  phoiik  dans  leur 
langue,    &    que   l'on   croit    être   l'antimoine.    Jéfabel ,    fille 
d'Éthbaal    roi    de    Tyr,     &:    femme    d'Achab    roi    d'Iliaël , 
apprenant  l'arrivée  de  Jéhu  dans  Samarie,    peignit  ks  yeux 
&    para   fa  tête  :    encore    aujourd'hui    toutes    les    femmes     iVRu.ix, 
Syriennes  fe  noirchîènt  le  tour  de  l'œil  Se  même  le  detlans  i»' 
des  yeux ,    Se  cet    ufage   efl  commun    dans    tout  l'Orient , 
même   parmi  les   hommes.  ^\\  noircillânt  ainfi  leurs  yeux, 
ils  préieiulent   les   conlerver   contre  l'ardeur  du  foleil  &  les 
faire   paroîlre  plus   grands  ;    cette   tiernicre  propriété  a  fait 
donner  ;'i  l'autinioine  répilhcte  de  ^;^^T^;^:f3aAi(x^',  tjiù  cteiul 
&  éhirirtt  h  s  yeux.   On   ne  trouve   point  en  Orient  de  Ïa\\\  Plin.  xxxin, 
particulier  pour  le  vilage;  mais  ailleurs  les  femmes  coloroient  '^' 
ieurs   joues   avec   la    racine   d'anchufe,    que    nous  aj)pelons      Hrfrch. 
oicancttc :  le  vermillon  n'étoit  pas  cependant  inconnu,  mais  ■*''"'"" 
on  ne  saw  fervoit  cjue  pour  les  llalues  des  Dieux.  Pin.x^xTt.t. 

Les  femmes  niif(;ient  condller  une  partie  de  leur  |>arure 
dans  rarraiigement  de  leurs  cheveux.  Le  prophète  Kâ'i'e 
annonce  aux  lilles  de  bion,  qui  n'aimoient  pas  moins  à  fe 
parer  que  Icsl'héuicitnncs,  &  qui  avoicnt  les  niènjcs  ornemciis 


150  MÉMOIRES 

-qu'elles,  c^uil  les  reiiJni  chauves ,  qu'il  fera  tomhev  leurs  cJi-cvcnx  : 
elles  nouoient  leurs  clieveux  avec  \Xt^  riibiins  ou  des  fils 
d'or.  Didon  partant  pour  la  chalTë  avoit  fes  cheveux  noues 

Virg!/.  yErt.  X.  avec  uH  fil  d'ur.  Judith  voulant  paroître  devant  Holophcrne, 
ju^iiA.  ie  peigna,  partagea  Tes  cheveux,  &  les  mit  en  irefîès.  L'ar- 
rangement des  cheveux  diftinguoit  en  Afiique  les  femmes 
des  filles  ;  celles-ci  portoient  leurs  cheveux  élevés  fur  le 
fommet  de  la  tcte  où  ils  formoient  ime  e/}:)èce  de  tour,  au 
lieu  que  les  femmes  les  partageoient  au  milieu  du  front, 
pour  accompagner  leur  vilage  des  deux  côtés,  (oit  dans  leur 
Tntuli.de    état  naturel,  foit  fi-ifés,  foit  en  tre(îè  ;  mais  nous  ne  trouvons 

Virg-  y^l-         point  cette' chflinclion  dans  l'Orient  :  les  femmes  donnoient  à 

leurs  cheveux  la  couleur  qu'elles  vouloieiit,  ce  qui  étoit  aiilfr 

quelquefois   pratiqué   par   les   hommes.  Les  jeunes  Cavaliers 

de  la  (Liite  de  Salomon  mettoient  fiir  leurs  cheveux  une  huile 

Jofph.  Antiq,  odoriférante  fur  laquelle  ils  répandoient  de  la  poudre  d'or. 

rni.  2,  j^gj  femmes  portoient  fur  leur  tête  une  efpèce  de  bonnet 

pointu,  nommé  dans  la  vulgate  mitra ,  une  mitre,  à  laquelle 
étoit  attaché  le  voile  qui  leur  couvroit  la  tête  &  le  vifage: 
cet  ornement  ell  encore  en  ufage  dans  la  Syrie  &:  dans  l'A- 
rabie où  les  femmes  portent  une  mitre  d'argent  ou  d'autre 
métal  en  forme  de  cône,  &  entourée  d'un  voile  de  foie  noire, 
que  les  riches  bordent  de  perles  ou  de  pierreries.  Cet  orne- 
Ifei.iii.  ment  eft,  à  ce  que  je  crois,  celui  qui  efl  marqué  dans  Ifaïe 
par  le  terme  ^"'■l'"^,  reahîh ,  dont  la  racine  efl  Syn,  raal ,  tre^ 
muit ,  tremulù  motu  agitatus  efl  ;  &  ce  nom  lui  aura  été  donné  à 
caufe  de  l'agitation  continuelle  du  voile  occalionnée  par  tous 
les  mouvemens  de  la  femme  qui  le  portoit. 

Il  ne  paroit  pas  que  dans  la  Phénicie  les  hommes  fe  cou- 
vrifTent  ordinairement  la  tête.  A  la  guerre,  ils  portoient  un 
calque  ;  mais  hors  de  ce  temps  ils  alloient  tête  nue.  L'époux 
Puat.v.z.  du  Cantique  dit  que  fa  tête  &  fes  cheveux  font  chargés  de 
rofée ,  parce  qu'il  a  pajjc  la  nuit  dans  la  campagne.  S'ils  étoient 
incommodés  de  la  chaleur,  ou  du  froid,  ou  de  la  pluie,  ils 
fe  couvroient  la  tête  d'une  partie  de  leur  manteau.  Dans  les 
;ten)ps  de  deuil  &.   d'afiiidion,  les   Hébreux,  voifias    des 


DE    LITTÉRATURE.  151 

Phéniciens ,  fe  couvroient  :  David  chaffë  de  Jcriifàlem  par 
Abfalon ,  s'enfuit  la  tête  enveloppée  daivs  fon  manteau.  Jéré-  liReg.xv.}». 
mie  reprélènte  les  Laboureurs  accablés  d'affliélion,  &  la  ièiç.  Jercm.xiv.^, 
couverte  dans  i.\Qs   temps   de    famine   &   de   flériiité.  Us   fe 
couvroient  aufli  la  tête  par  reipecl  dans  leurs  prières.  Aloyfe 
approchant  du  buiîTon  ardent,  le  la  couvre  :  c'étoit  peut-être   Eiod.in,  6, 
aufll  la  coutume  des  Phéniciens  ;  du  moins  il  eft  certain  que 
leurs  Prêtres   le   faifoient  dans  les  fonctions  de  leur  minil- 
tcre  :  ceux  du  temple  de  Gadcs,  où  l'on  avoit  confervé  tous 
k-s  rils  phéniciens,   portoient  des  bonnets  de  lin,  lorft-u'ib 
facrihoient.  su,  /m/. 

Les   pendans   d'oreilles   étoient  d'un  iifiige  très -commun 
dans   tout   l'Orient   pour  les   femmes ,    &    même    pour    les 
hommes.   Plaute   dans   le   Panuhis ,   fait  tiire  par  un   tie  {fn    Plam.  Pan, 
a<5leurs,  qu'il  fd/Ioit  <jue  les  Ccirtluigi/iois  n'eiiffetit  pas  de  doii^ts 
à  la  nuii/i ,  pui [qu'ils  portoient  des  anneaux  aux  oreilles  :  les 
Ifraëlites  avoient  apporté  la  même  coutmne  de  lEgypte.  Aaron 
voulant  fabriquer  le  veau  d'or,  leur  ordonne  de  lui  apporter  Exod.xxn,3. 
les  anneaux  ou  boucles  d'oreilles  d'or  de  leurs  femmes,   de 
leurs  filles  &  de  leurs  garçons  :  les  mêmes  Ifraëlites,  hommes 
&  femmes,  donnèrent  à  Aloyle,   entre  autres  bijoux,  leurs 
pendans  d'oreilles  pour  le  tabernacle  i\w  Seifjneur.  Gédéon  ^    lUtt-xxxv. 
■vaiiKjueur  (\(:s  Madianites,  demanile  tous  les  pendans  d'oreilles  ^~' 
que  les  enfims  d'Iliacl  ont  tus  du  butin  (:iil  (iir  ce  peuple.  JuJic.viii, 

Il  efl  une  autre  e/pèce  d'ornement  que  l'on  confond  quel-  ^'^' 
qucfois  avec  ces  boucles  d'oreilles  que  portoient  les  hommes 
&:  les  femmes;  cet  ornement  particulier  aux  femnies  &.  aux 
filles,  eU  foiivent  nommé  ^^J^,  ne-em  dans  l'Écriture:  ce 
terme  fignilic  ////  ornement  du  nei,  &  a  été  traduit  par  Sym- 
maque  ETnpp^i'/oi' ,  qui  fe  met  ou  qui  pen<l  fur  le  nei.  L'auteur 
de  iaVuigatc,  parlant  des  i^réfens  faits  par  Êliézer  àRél)ecca,, 
ie  rend  par  ui(mres  ;  mais  la  •  manière  dont  il  s'exprime 
fLmble  défigner  \\\\  ornement  fufpendu  fur  le  nez  :  Sufpcndl 
itirjuc  in.iurcs  ad  oniandtim  jacieni  ejus.  Les  fenmics  tie  la  c„;.xxiv^ 
Palelline  portoient  encore  au  temps  de  S.'  Jérôme,   certains  ''•^' 


ij.i  MÉMOIRES 

ornemens  qui  leur   peiuloieiit  du   front  fur  le  nez  ,   Se  ce 

Himn.  in     Père  crolt  que  c'cft  le  tieiem  dont  il  e(t  parle  dans  l'Ecriture. 

Eiuh.xvt.      _4iijourd'hui,    fuivant  les  relations  des  Voyageurs,  dans  ce 

mcine  pays  &:  dans  toute  la  Syrie  ,   les  hlles  portent  fur  le 

front  un  ruban  ou  bandeau  de  foie,   duquel  pendent  fur  le 

nez   des    perles    ou    quelques   pièces    de   monnoies   d'or  on 

d'argent  :    outre  cet  ornement  ,   elles   en    avoient  un   autre 

véritablement   attaché  à  leur   nez.   Salomon   y   fait    allufioii 

JVor,  A-/,  ^^.  quand  il   compare  une  femme  belle,    mais   infenfée,    à  un 

anneau  d'or  dans  le  groiiin  d'une  truie.  Ezéchiel  dit  auiïi  que 

Eiah,  XVI.  Dku  (ivo'it  mis  (les  cercles  aux  narines  des  femmes  d'Ifraël:  les 

^''  Orientaux,  qui   ont  confervé  la  plupart  i\es  ufàges  anciens, 

ont  encore  celui-ci.  Dans  la  Syrie,  en  Arabie  &  en  Perfe , 

les  femmes  fe   percent   une  narine    ou   le    tendon   du  nez, 

pour  y  faire  pafl'er  un  anneau  d'or  ou  d'argent  ou  de  quelque 

autre   métal. 

Les  femmes  Phéniciennes,  comme  toutes  celles  de  l'Orient, 
ajoutoient  à  cet  ornement  un  tour  de  perles  qui  accompa- 
gnoit  leurs  joues,  &  qui  s'attachant  au-deffous  des  oreilles 
palloit  fous  le  menton  :  ce  tour  eft  défigné  dans  le  Cantique 
Catit.r,^.  des  Cantiques,  lorfqu'il  eft  dit  à  l'époufe  :  Que  vos  joues  font 
belles  ,    avec  leurs  ornemens  ! 

Elles  portoient  aulfi  des  colliers.  Le  terme  ^■'3>u:n^  fiatme- 

tiDoth  employé  par  l'Écriture,    pour  exprimer  celte  forte  de 

parure,  fignilie  proprement  des  gouttes,    &  vient  du  verbe 

»it33,  iidtliaph ,  jlillavit,  dégoutter:  on  les  nommoit  ainfi  parce 

qiie  les  perles  dont  ils  étoient  compofés  reiTembloient  aflez 

à  des  gouttes  d'eau.  La  variété  àts  couleurs  a  fait   nommer 

par  les  Latins  ces  colliers  muremûœ;  l'or,  l'argent  &  les  perles 

ou  pierreries  y  étoient  tellement  entre-mêlts,   qu'ils  repré- 

fenloient  la  peau   d'une   murène,    efpèce   de   poilîon.   Tels 

Ckm.Akx,   étoient  audl   ces   colliers  que   Saint   Clément    d'Alexandrie 

î'ad.ii,,^.    j,,,j,çj|e  jçs  Serpens ,  &  qui  imitoient  par  la  variété  de  leurs 

couleurs ,  les  taches  de  la  peau  de  ces  reptiles  :  à  ces  colliers 

Jjdliu.      éloient  attaches  des  lunes  ou  croilluns  d'or  qui  delceiidoient 

fur  la 


DE     LITTÉRATURE.  153 

fur  k  poitrine.  Les  Madianites  paroient  leurs  chameaux  d'un 
ornementa  peu -près  femblable  ;  ils  leur  mettoient  des  colliers 
ou  carcans,  auxquels  tenoient  des  lunes  ou  croillans  qiù 
couvroient  leur  poitrail. 

L'Écriture  met   encore  au    nombre    des    ornemens    des     Ju^i^-vut, 
femmes  ,    les  bracelets  qu'elles  avoient  aux  bras  &  aux  poi- 
gnets. Les  femmes  Ifraëlite^s  demeurant  en  Egypte  en  portoient; 
elles   en   donnèrent   à    Aaron  lorfqu'il  voulut  faire  le  veau 
d'or,  &  à  Moyfe   qua:ul  il  fit  travailler  au  tabernacle.  Cet 
ornement  n'ctoit   pas   particulier  aux  femmes  ,   les  hommes 
le  portoient  aufîi.  Tliamar  demande  à  Juda  fon  bracelet  pour  Ct».xxxviit, 
gage  de  la  promeffe  qu'il  lui  avoit  faite  :  ces  bracelets  ctoient 
des  cercles  d'or  ou  d'argent,   ou  même  de  quelque  matière 
moins  prccieufe,  félon  les  facultés  des  perfonnes.  On  mettoit 
auHi  de  ces  cercles  aux  jambes  vers  la  cheville  du  pied  :    le 
terme  hébreu  finv^'l ,  hatiadoth,  venant  du  verbe  "^'^Ji,  tiaad, 
marcher  en  (aifant  du  bruit,   femble  indiquer  qu'à  ces  cercles 
des  jambes  il  y  avoit  plulieurs  anneaux,    qui,   lorfque  Ion 
marchoit,    faifoient  un  bruit  femblable  à  celui   de   plufieurs 
grelots.  Les  hommes  &.  les  femmes  portoient  aufli  des  an- 
neaux aux    doigts  :    Thamar   demande   à  Juda  fon  anneau 
pour  gage.  L'anneau  étoit  chez  les  Carthaginois  une  marque 
de   dillinélion  permife  à  ceux   qui  avoient  bien    fervi  à  la 
guerre,  &  ils  pouvoient  en  porter  autant  qu'il  y  avoit  d'ac- 
tions   ou    de   guerres   auxquelles   ils  s'étoient   trouvés.    Les 
femmes,  pour  fe  parer  ainfi,  étoient  obligées  de  confulter 
leurs  miroirs  :  elles  s'en  fervoient  en  Fi,fypte  avant  la  fortie 
du  peuple  de  Dieu  de  ce  pays.  Le  grand  balfui  d'airain  & 
fa    bafe  ,   pour   le   fervice  du  tabernacle  ,  furent  faits   par       ^^^^^ 
Moyfe,  de   ceux  que  les  femmes  K.aélites  avoient  apportés  xxxni/.S. 
de  l'Egypte  dans  le  déferl.  Le  prophète  F/échiel  parle  auffi     £i'^^-  •"'^' 
de  ces  miroirs ,   dont  les  femmes  de  f  jn  temps  fe  lervoient 
à  leurs  toilettes;  mais  ils  ne  pouvoient  être  que  d'un  métal 
poli  :    ceux   de  verre   ou   de   gi.ite    font   d'une  invention 
moderne. 

Quant  à  l'habillement  du  corps,   ks  femmes  foutcnoient 
Tome  XL.  U 


154-  MÉMOIRES 

leur   feiii  avec  un  ruban  ou  bandeletle ,  qui   dans  l'Hcbreu 

Jn'cm.  11,^2,  eft  nomme  ^^'l'f^P'!! ,  fhihjdiiirim ,  que  ia  Vulgute  a  iracluit 
■^^Aï fdfcia peâoniîis ,  une  bandelette,  une  ceinture  <!c  la  poitrine: 
ce  nom  en  hébreu  fignifie  <\ts  rubans  ou  bandes,  qui  fervent 
à  lier  &  à  foutenir  quelque  chofe ,  &  vient  de  la  racine 
i'?P,   kafchar ,  ligavit ,   coÏÏigavit ,    allii^avit.    Ce   que   Moyfe, 

ji.  dans  l'Exode  &  les  Nombres,  a  nommé  '?"'3,  cornai,  &  qu'il 

Nitm.xxr,  ^  j^jg  ^^^  nombre  <.\ts  ornemens  des  femmes ,  paroît  être  la 
même  chofe;  ce  mot  a  fa  racine  dans  l'arabe  lOD,  comi, 
duquel  a  été  formé  le  verbe  '?3  ,  camai,  qui  fignifie  yê/vrr 
&  comprimer  une  choie  pour  lui  faire  prendre  ime  forme 
ronde;  c'étoit  en  effet  à  quoi  fervoient  ces  bandes  ou  cein- 
tures dont  les  femmes  faifoient  ufàge.  Les  Phéniciens 
d'Efpagne  employoient  apparemment  le  même  terme  pour 
exprimer  la  même  chofe;  on  ne  peut  du  moins  donner  un 
autre  fens  au  terme  qu'on  lit  dans  Polybe,  lorl(ju'il  dit  (a) 
c]ue  Scipion  ,  après  la  prife  de  la  nouvelle  Carthage,  fit 
donner  KocVs  aux  jeunes  Carthaginoilès.  Ce  mot,  qui  dans 
le  grec  ne  préfente  aucun  fens  ,  doit  être  le  nom  dont  on 
appeloit  dans  le  pays  ce  que  ce  Général  fit  donner  à  ces 
jeunes  filles  :  il  paroît  en  effet  venir  de  Wi3,  cornai,  en 
changeant  feulement,  ce  qui  eft  aflez  ordinaire,  le  o,  ment 
ou  m,  en  3,  min  ou  //,  Cette  oblervation  n'eft  pas  de  moi, 
Boch.  Cetgr.  je  la  dois  au  favant  Bochart.  Ces  fortes  de  bandes  ou   ban- 

'Sac,  11,  j.       belettes  étolent  devenues  en  iifage  par-tout  :    Anacréon  les 

Anacr,        appelle  T<x\m  ixa.qu''->    d'autres  STJiGo'^o-.tMS ,   ou  STiiSoJ^cr/xi? , 

Jul.Poil.vii,  des  liens  de  la  poitrine  ;   il  en  eft  auffi  tait  mention  dans  les 

'^'  Poëtes  latins  fous  le  nom  àt  fafcia ,    avec  àts  épithètes  qui 

Oi'U.  de     défignent  la  partie  du  corps  à  laquelle  on  les  appliquoit.  Les 

tU'y^^irôi'i;  Hébreux    fe  fervent   d'un  autre   terme,   que   l'auteur  de  la 

4kRan.am,i,  Vulgate  a  reudu  de  la  même  manière  -ç^ly  fafcia  peâoralis. 

''AlJùEpigr.  Ce  terme  eft  ^'^''?2,  petigd  ^,  dont  la  fignification   n'eft  pas 

XIV,  f^^.      tj-op  connue;  mais  l'oppofition  que  le  Prophète  met  entre  ce 

*Jjai,  111,2^4  ''  rr  1  • 

(a)    Polyb.  X ,  p.   ^J2.   Ton   t&ïà.   ylivi  k,  kp^S'kaiiuoui  imçciç  iAfêJTc  19 


Jtrtmt 


DE    LITTÉRATURE.  155 

qu'il  appelle  ainfi  &  un  cilice,  prouve  clairement  que  cetoit 
une  chofe  dont  on  ne  fe  fervoit  que  dans  la  joie  &  dans 
la  profpcritc,  comme  on  ne  fe  revétoit  du  cilice  que  dans 
ia  douleur  &  i'affliclion.  Ce  mot  me  paroît  défigner  une 
ceinture  ou  baiulekîte  de  prix,  dont  les  femmes  faifoient  ufage 
pour  foutenir  leur  fein,  comme  je  l'ai  dit:  il  fignilie  en  effet 
un  fil  tort  ou  ruban  qui  entoure  &  environne  quelque  chofe: 
fon  étymologie  eft  ^'^? ,  patil ,  filum  contortum ,  funicuhis ,  de 
ht\^,  patcil ,  torfit.  contorfit,  intorfit,  &  de  So,  ghil ,  ou  Su, 
ghoul,  obivit,  circumt.  La  manière  de  placer  ces  bandelettes 
étoit  peut-être  anciennement  la  même  que  celle  qui  paroît 
dans  la  Table  Ifiaque ,  où  Ifis  e(t  reprcfentée  avec  une  efpèce 
de  collier,  d'où  pendent  des  deux  épaules  deux  rubans  qui  (ê 
croilànt  au-de(fous  du  fein,  paffent  par-derrière  &  fervent  de 
ceinture  à  la  jupe.  Il  paroît  par  Jcrcmie,  que  les  femmes  feules 
fe  fervoienl  de  ces  ceintures  :  Une  fille ,  dit-il,  oubliera- 1- elle 
fa  parure,  &  l'époufc  la  bande  de  fa  poitrine  !  Les  femmes 
Phéniciennes  furent  les  premières  qui  fe  fervirent  de  ces 
bandes,  auxquelles  le  Poêle  Aufone  donne  le  nom  de  Phé- 
tiiciennes  ou  Puniques:  Au/on.  Eplgr, 

Punica  turgentes  rediniibat  ipua  papillas. 

L'habit  de  defTous  étoit  nommé  ('7?,  fadin,  dans  la  Langue     • 
Phénicienne  ;  il  étoit  auffi  en  ulâge  dans  l'Egypte  où  il  portoit 
vraifemblablemenl  le  même  nom  ;  car  Hérodote  fiit  mention     Hnod.. 
du   llndon  égyptien.  Le  fadin  étoit  \\m  efpèce  de   tunique 
plus  longue  pour  les  femmes  que  pour  les  hommes  :   celles 
des  femmes  defcendoient  jufqu'aux  talons,  comme  l'on  dit  que 
les  Syriennes  &:  les  Arabes  les  portent  encore  aujourd'hiu". 
Une  des  occupations  de  la  femme   forte   de  Salomon  étoit     Prov.xxxit 
de  faire   de  ces   fortes  de   tunitpies  ou  chemifes ,  pour  les  ^^' 
vendre  aux  Cananéens.  Il  y  en  avoit   de  fimples  ou   com- 
munes,   Se   d'autres   d'un   travail    plus   recherché;  celles-ci 
étoicnt  de  différentes  couleurs  &  louvent  ornées  de  broderie: 
on  quitloit  cette  tunique  pour  fe  mettre  au  lit  ;  l'époufc  ^\ts 
CaïUiqucs  répond  à  fon  bien -aimé  qui  la  prie  de  lui  ouvrir     Cm:,v,j. 

Uij 


1^6  MÉMOIRES 

la  porte,  qiiW/e  s'ejl  dépouillée  de  fa  tunique,  &  qu'elle  ne  peut 
la  remettre. 

L'h;il)it  fe  mettoit  par-JefTiis  cette  tunique,  &  cet  habit 

chez  les  Phciiiciens  étoit  long,  defcendant  jurqu'en  bas.  Qui 

Tlaut.inKtn.  cjl  cet  lioiwne ,   dit  Plante  parlant  d'un  Carthaginois,   qui  a 

de  longues  tuniques  !  Les  manches  <.Ie  cette   robe  formoient 

comme  des  ailes  ;    ce  qui  fait  dire  à  un  des  A(5leurs  de  la 

Pièce    du    même    Poète,   voyant  arriver   un  Carthaginois  : 

Qiieïie   cfl  cette   efpèce   d'oifeau   qui  vient  avec  des  tuniques  ! 

IIRfg.xv,  L'Écriture   donne  aufTi   le    nom   d'ailes,   l?^ ,  canaph ,   aux 

^ix'iV!'^' ^  coins  du  manteau.  La  robe  àtz  femmes  ttoit  bordée  d'une 

Virg.A.n.iv.  frange  ;  telle  ctoit  celle  que  portoit  Didon  :  elle  ctoit  de 

pourpre,   <Sc  n'ctoit  pas  maintenue  par   une  ceinture,   mais 

par  une  fimple  agrafe  d'or.  Les   hommes  ne   portoient   pas 

plus  de  ceintures  que  les  femmes  :    Vous  qui  n'avei  pas  de 

Pkui.inPan.  ceinture,  dit  Plante  à  un  Carthaginois,  qu'êtes-vous  venu  faire 

dans  cette  ville  !  Les  Prêtres  Phéniciens  du  temple  de  Gadès 

SU. M.      faifoient  leurs  foncT:ions  en  robes  longues  fans  ceinture. 

Lorfque  les  femmes  étoient  obligées  de  fortir  &  de  paroître 
en  public ,  elles  portoient  un  grand  voile  :    Rebecca  ayant 
Cm.  XXIV.  aperçu  Ilâac  qui  fe  trouvoit  fur   fon  chemin  ,    prit  auffitôt 
'^^-  fon  voile  &  (e  couvrit.  Abimélech  roi  de   Gérare   rendant 

à  Abraham   fa  femme  qu'il  lui   avoit  enlevée,  donna  mille 
Jbid.xx.  i6,  pièces  d'argent  à  Sara,  en  lui  diiànt  :  Qiie  cet  argent  vous 
ferve  pour  avoir  un  voile  &  le  mcttte  devant  vos  yeux.  Thamar 
Ib.xxxvin,  étoit  couverte  d'un  voile,  quand  Juda  s'approcha  d'elle  ,  ce  qui 
^'S'  l'empêcha  de  la  reconnoître  :  ce  voile  devoit  être  fort  grand, 

Eutlt,  puifque  Ruth  y  mit  une  affez  grande  quantité  de  grain  que 
Boozlui  donna,  &  qu'elle  porta  chez  fa  mère.  Lçs  voyageurs 
remarquent  qu'encore  aujourd'hui  dans  l'Orient,  lesfemjnes, 
iorfqu'elles  paroi ffent  hors  de  leurs  maifons ,  font  couvertes  d'un 
grand  voile.  Celles  des  Arabes  ont  le  vifage  entièrement  cou- 
vert, Se  ne  voient  que  par  deux  ouvertures  à  l'endroit  des 
yeux.  Se  ces  ouvertures  font  tiffues  de  crin  de  cheval,  qui 
leur  laide  la  liberté  de  voir  fans  être  vues  :  ces  voiles  étoient 
fouvent  précieux  &  magnifiques  ;  car  l'Écriture  invediyant 


DE     Lî-TTÉ  RATURE.  157 

contre  les  parures  des  fernows  &  contre  la  richefiê  de  leurs    iR'g.1,24, 
habits,  n'oublie  pas  leurs  voiles.  Jenm.iv,}o. 

Les  hommes  allunt  par  la  vilîe  ou  dans  les  champs,  (ê  ,0}'!},^^'' 
couvroient  d'un  manteau  qui  étoit  une  pièce  dciotfe  cju'ils 
tournoient  de  toutes  manières,  dont  ils  s'enveloppoient  par- 
defîùs  Se  par-dellbus  les  épaules,  dont  ils  couvroient  leurs 
tètes  pour  fe  garantir  de  la  pluie  ou  de  l'ardeur  du  Soleil , 
qu'ils  quittoient  &  qu'ils  reprenoient  quand  il  leur  piailoit. 
Plaute  juge  que  celui  quil  avoit  comparé  à  uji  oifeau ,  qu'il  Pkut.inPan. 
voyoit  venir  avec  une  longue  tunique,  &  qui  étoit  enveloppe 
clans  Ton  manteau,  comme  s'il  revenoit  du  bain,  devoit  être 
un  Carthaginois. 

La  matière  dont  fê  faifoient  les  habits  des  hommes  &  des 
femmes,  étoit  la  laine,  le  lin  &  le  coton.  L'Écriture  parle  fouveni 
de  cts  matières  :  elle  difiingue  deux  fortes  de  laines;  la  première 
qu'elle  nomme  "'■^^,  Ti^^mcr ,  efl  celle  des  aiiimaux  que  l'on 
teignoit  &  que  l'on  iîtoit  pour  en  faire  <\t^  habits  :  elle  em-     Ln't.xiii, 
ploie  quelquefois  le  même  terme  pour  exprimer  une  branche  ^-^o^ut.xxir 
d'arbre  ";  ce  qui  fait  préfumer  que  dans  la  Palefline ,  outre  ''• 
la  laine  l\qs  animaux,  on  en  connoilfoit   une  autre  efpèce   ''"^l'.^'l'JZ' 
quj  croidoit  lur  des  arbres  :  on  donnoit  en  eliet  le  nom  de   •  }• 
ïciiiic  à  ce  que  l'on  recueilloit  fur  certains  aibres  de  i'hide.  ^f^'xxxi'v. 
Les  forêts  de  ce  pays,  dit  Pomponius  Mel.i  '',  pwduifcnt  de  3:xuv.  ij. 
la  Idtne  ;  Si.  Théophrafte  appelle  ces  arbres  E'e^ccpog^  ^vMt.^  ^Eifch.xvu. 
des  (irl'res  qui  portent  la  laine  *^/  mais  on  a  donné  plus  com-  ^^.'/j,  j^.  ' 
munément  le  nom  de  //'//  à  cette  efpèce  de  laine.  Pline  traitant    ^ '^"«n- Mtta. 
des  mêmes  arbres  de  l'Intle,  dit  que  les  Indiens  en  faifoient  des  '"^'  ^' 

habits  de  lin  :  Arrien  dit  de  même  que  les  Indiens  faifoient  x7'',^"'^' 
leurs  habits  avec  un  lin  qu'ils  pre noient  fur  des  arbres.  Cette     Anian.  hi, 
efpèce  de  lin  ou  de  laine  a  été  quelqueiois  appelée  yÂ/V;  c'eft 
le  nom  que  lui  domie  Strabon.  On  connoilluit  encore  dans      Sirak. 
la  Paltfline,   dans  la  Phénicie  fie  dans  la  Syrie,  \.\\\t  autre 
efpèce  que  l'Écriture  appelle  '*p,   meflti:  l'auteur  de  la  \'ul-      Ei,d.xvt, 
gâte  l'a  traduit  par  lyQus  ;  le  traduclcur  Grec  par  Te^;^o;',  '*''^' 
qui  lignilie  proprement  ce  qui  efl  fait  avec  des  elievtux  :  ëc 
Iç  Rabbin  David  Kimchi  \>^ï  paniius  fericus,  ou  vcjlis  feriea ; 


158  MÉMOIRES 

mais  le  terme  employé  par  l'Écriture  pourroit  bien  ne  figiiifier 
qu'une  étotfe  faite  de  fils  quelconques,  tins  &  dclics  comme 
des  cheveux. 

Le  lin  qui  eft  nommé  dans  l'Écriture  "^^  ^   IûJ,  8c  qui  efl 

de  la  mcme  efpèce  que  la  plante  à  laquelle  nous  donnons  ce 

nom ,  étoit  la  matière  dont  on  faifoit  les  habits  pour  les  per- 

fonnes  ordinaires  &  du  commun  :  Jolêph  tiré  de  fa  prifoii 

pour  être  prcfenté  à  Pharaon,  fut  d'abord  revêtu  de  lin  ordi- 

Cfft.        naire,  comme  tous  les  autres  Egyptiens  qui  n'ctoient  décorés 

Haod.ii.    d'aucune  dignité,  &  comme  le  furent  dans  la  fuite  les  Prêtres 

chez  les  Hébreux.  Pline  dilfingue  quatre   fortes   de  lin  qui 

croilfoient  en  Egypte,  à  chacune  dekjuelles  il  donne  le  nom 

du  nome  où  on  le  cultivoit,  celui  de  Tanis,  celui  de  Peluze, 

iY/Vf, AT/A', /,  celui   de  Butes,   (Se  celui  de  Tentyris  r    ces  quatre  efpèces 

ne  difFéroient  entre  elles,   que  par  leur  finefTe  &  par  leur 

blancheur. 

Le  même  Naturalifle  avertit  que  dans  la  partie  fupérîeure 

de  l'Egypte,   voifnie  de  l'Arabie,   il  croifToit   un  arbrilTeau 

que  piulleurs  appeloient  gojfipion  &  d'autres  syhn ,   d'où  efl 

venu  le  nom  de  ïimmi  xyîimim.  Les  Grecs  ont  donné  à  cette 

elpèce   le  nom   de  SuAov  &   de  %rj\iyQ^ ,     parce   qu'on    le 

recueilloit  fur  un  arbrilîèau  ou  fur  un  arbre.  Le  cas  que  l'on 

en  faifoit  en  Egypte  elt  fufhfamment  marqué  par  la  cuirafîè 

Heroéf.  II.    qu'Amafis  roi  d'Egypte  envoya  au  roi  de  Lacédémone ,    & 

p.: Si.  pjjj.  çgjig   qjj'ji    confiera  à   Minerve    dans  le  temple  qu'elle 

Piin.ix.i,   avoit  à  Lindus,  dans  l'île  de  Rhodes  :  ces  cuiralfes  étoient 

de  xyli/iiiin;  chaque  fil  de  la  trame  étoit  compofé  de  trois  cents 

foixante-cinq  fils  que  l'on    diflinguoit  les   uns  des   autres. 

La  defcription  que  Pline  fait  du  goJJIpiiiiii  ou  xylimim ,  prouve 

Id.  XIX,  i.  (\ut  c'efl  le  coton:   «  l'arbriffeau   qui  le  porte,    dit -il,   efl 

»  petit  Se  porte  une  efpèce  de  gouffe ,    dans  laquelle  fè  trouve 

»  une  efpèce  de  laine  que  l'on  file,  &  il  n'y  a  point  de  laine 

»  qui  lui  foit  préférable  pour  la  douceur  5c  pour  la  blancheurj 

«  il  ajoute  que  les  prêtres  d'Egypte  ellimoient  cette    matière 

plus  que  toute  autre,  &  qu'ils  en  faifoieni  leurs  habits.  »  Les 

noms  de  ro<rcn7noy  que  les  Grecs  &  celui  de  CoJJqùum  que 


DE    LITTÉRATURE.  159 

les  Latins  ont  donne  au  cotonnier  &.  au  coton,  défigneies 
noix  dont  parle  Pline. 

Cette  dernière  efpèce,  toujours  diftinguce  dans  l'Ecriture, 
du  lin  qui  fe  féme  chaque  année,  y  eft  nommée  ^'^.,  fclufch , 
que  l'auteur  de  la  Vulgate  a  traduit  par  byffus ,    &  celui  de 
la  \'errioii  grecque  par   Buo-otdj.   Le  traducteur  Arabe  qui  a 
vécu  dans  le  pays  où  cette  matière  étoit  plus  commune,    a 
conflamment  rendu  ce  mot   hébreu  ^'^,  ,  Jihcfch ,    par   ju^, 
kotlwii  ou  f.otliGon  ;  8c  Maimonide  prétend  que  le   nom  de 
coton  vient  de  l'Arabie  :    ce  mot  le  retrouve  encore   dans 
la  langue  de  ce  pays,   où  il  n'efl  pas  à  préfumer  qu'on  l'ait 
emprunté  de   l'Étranger   pour  dcfigner  une   produclion   qui 
lui    efl   naturelle.   Le  Texte  facré  diftingue  toujours  le  ^^'^ , 
JJiefch,    Lyjfns  ou  coton,    du   lin:   il  n'y  avoit  que  les  per- 
fonnes  d'une  condition  diftinguée,   ou  revêtues  de  dignités 
«minentes,  dont  les  habits  fulFent  de  cette  matière.  Jofeph  " 
préfenté  à  Pharaon  à  la  fortie  de  fa  prifon ,    n'eft  revttu  que 
de  lin  ordinaire  ;    mais  lorfqu'it  ell  déligné  Gouverneur  de 
toute  l'Egypte,    Pharaon   le  fait  revêtir  d'un  habit  de  tfu?, 
fcliefcli ,    8c   félon  le  tradudeur  Arabe   de   (  ÎUD  )  ou  coton.  C<n.xu,^ii 
Moyfe,    qui   ne  donne  aux  Prêtres  que  des  habits  de   lin, 
^3  ,  [jcul ,  veut  que  le  Grand-prêtre  foit  revêtu  de  ^^^,  fi/icfc/t. 
La  femme  forte,  dans  Salomon  ,  e(l  aulîi  vêtue  d'un  habit  de     Prw, 
cette  étoffe.  Les  fils  des  étoffes  qui  fe  faifoient  avec  le  "^ , 
fihcfch  ou  coton,  étoient  retors:  l'Écriture  leur  donne  fouvent 
l'épithète  de  "".^^  ,    ntafliei/ir,  retors  (  l> ) ,  qu'elle  ne  donne 
jamais  au  lin.    Les  Anciens   connoilfoient  quatre    fortes    de 
coton,  celui  de  l'Egypte,  celui  de  l'Achaie,  celui  de  l'Inde 
&  celui  de  la  Judée;  mais  ces  quatre  efpèces  11 'étoient  dif- 
férentes entre  elles  que  par  la  couleur  &.  par  la  qualité  :  elles 
croilloient  toutes  fur  îles  arbres  ou  des  arbrilicaux.  J'ai  cité 
ci-devant  ce  que  dit  Pline  de  celui  qui  venoit  dans  la  partie 

fupérieurc  de  l'Ëi'ypte,   voifine  de  l'Arabie.  Pollux  dit  que     PoliOnom^ 

y  II,  1/, 

*- —  ■-■         '  ■  ^ 

(b)  ExcJ.xxvi,  I  ;  xx\  II,  g,  1 8  ;  xxviii ,  6,  S,  /j;  xxxi ,  j6: 
XXXVl,  8,  /;,  27  i  XXXYlll,  p,  17,  I  Si  XXXIX  ,  2,S,lf,  2.^,2.8,  2p. 


1^0  MÉMOIRES 

le  byjfus  oa  coton  de  l'Iiule ,  ejl  une  efpèce  de  Un  (]in  fe  trouve 

Aiuis  l'Inde.  L'arbre  qui  le  produit,  fuivant  Philollrate,  qui 

s'appuie   de  l'autorité  d'Arrien  ,   refîèmble  par  fou  tronc  au 

peuplier  ,    &  fês   feuilles  font  fêmblables  à  celles    du    finie. 

Pline  ajoute  que  les  Indiens  ,   les  Éthiopiens  &  les  Arabes  , 

trouvoient  cette  efpèce  de  lin  ou  de  coton  dans  des  pommes 

ou    dans    des   courges    qui    croiflbient   fur    des   arbres.     Le 

byifus  ou  colon  ne  fe  trouvoit  dans  aucune  autre  province 

de  la  Grèce  que  dans  le  Pèloponèfè,  encore  ne  croi(foit-ii 

que   dans  le  territoire   d'Elis  ;    il    n'étoit    pas    inférieur   eu 

PaufaH.m      fineflè  à  celui  de  la  Judée  :   on  lui  donna  le  nom   de  Byjfus 

""^'  ou  coton  d'Achaie ,  parce  qu'il  étoil  filé  par  les   femmes  de 

M.iiiAchdk,  Patras ,   ville  de  cette  province:  celui  que  l'on  cultivoit  ea 

^"^^  '  Judée  y  avoit  été  apporté  de  l'Arabie  dont  elle  étoit  voifme. 

Le  byïîus ,  que  je  crois  être  la  même  chofê  que  \e  fchefch , 

dont  il  efl:  fi  fouvent  parlé  dans  l'Écriture  ,   étoit  donc  dif- 

tingué  du  lin  qui  fe  sème  tous  les  ans  ;  il  croiflbit  fur  des  arbres , 

&  ne  pouvoit  être  que  ce  que  nous  appelons  le  coton. 

Outre   les^  différentes   efpèces    qui   étoient   connues    des 
Anciens ,   l'Écriture  fait  mention   d'une  particulière   qu'elle 

I  Parai.  IV,  womme  p3 ,   iouti  ou    luti;    c'efl  de   ce    nom   qu'ont   été 
■*'/';  n^' fi^'   vrailemblablement    formés  le  mot    orec  Bîaans   &    le  latin 

II  ParaU  V,  ,  p 

'12,  //,.  Byjfus  ;  mais  cette  elpèce  ne  paroit  pas  avoir  été  connue 
r^'tJ^rf-,  avant  les  règnes  de  David  &.  de  Salomon ,  du  moins  oa 
i6.  n'en  trouve  pas  le  nom  avant  leur  temps  :   elle  étoit  appa- 

remment  plus   précieufe   que   le  fchefch  ou   coton  dont   on 
s'étoit   fervi   jufqu'à   eux.   David    fiifant   la    cérémonie    du 
tranfport  de  l'arche,    étoit  revêtu  d'une  robe  de  Ijuti;    &L 
Salomon ,    dans  tout  ce   qu'il  fit  faire  pour  le  fervice   du 
temple,   fubfiitua  cette  matière  zu  fchefcli  que  Moyfe  y  avoit 
employé.  M.  Tournefort  a   cru  que  celle  efpèce  de  byjfus , 
employé  par  David  &  par  Salomon,   étoit  la  foie  naturelle- 
^jcrm.Lam,  ment  attachée  en  manière  de  houpe,    au   poiffon  renfermé 
'^  Proverh.     dans  Une  nacre  rouge  qu'il  appelle /"/////^  magna,  &  il  penfê 
^'"'  '"  n    ^"-''^"^  ^^  ^"^  même  que  Jérémie^  appelle  î^'?':?  ,  Pcninim  :  ce 
XXXI,  l'o,  '  dernier  terme  fe  lit  aufll  en  difFcrens  endroits  des  Proverbes''; 

maii 


DE     LITTÉRATURE.  i6i 

maïs  on  le  traduit  ordinairement  par  niarg^riîa ,  ^es  perles , 
ou  autres  chofês  précieufes  ,  &  rien  ne  s'oppofe  à  cette 
tradu<5lion  :  peut-être  étoit-ce  la  perle  qui  fe  trouvoit  dans 
cette  même  nacre. 

Les  Orientaux  aimoient  fort  les  parfums ,  &:  ils  confër- 
voient  leurs  habits  dans    des   coffres  ou  armoires   remplies 
d'odeurs.  Lepoufe  du  Cantique  des  Cantiques  dit  à  l'époux, 
qu'elle  lui  a  garde  des    diulai ,    c'e(l-à-dire,    des  citrons  :  CoMt.vn.tj. 
on  fe  fervoit  de  ce  fruit  pour  le  mettre  avec   des   herbes 
odoriférantes  dans  les  cofîies  où  l'on  gardoit  les  habits.  Le 
Plèaume  XLiv   parle  de  ces  coffres  d'ivoire  dont  les  filles 
des  Rois  avoient  fait  préfênt  à  l'époufe  de  Salomon ,  pour  y 
mettre  les  habits  de  ce  Prince.  Théophrafte  prétend  que  le     Pf.xuv,^, 
citron  conlérve  les  habits  &c  les  prélerve  des  vers.  L'ufage     Af.  Aihea, 
de  parfumer  les  habits  exifloit  auffi  à  Rome  :  Pline  dit  qu'ow  '"-f- 
fe  fervoit  ordinairement  de  lavande  &  de  violette.  Pi:n.xxi,j 

Quant  à  la  chaulfure,    peut-être  alloit-on  nu -pied  dans  ^'9- 
ïa  maifon.  L'époufe  des  Cantiques  s'excufe  de  fe  lever  parce     Cant.v,}, 
qu'elle  avoit  lavé  ks  pieds ,  &  qu'elle  craignoit  de  les  falir  ; 
mais  lorfqu'on  vouloit  fortir  on  fe  chauffoit.  Les  Cananéens 
de  Gabaon   qui   furprirent  Jofué,   avoient  pris  des   fouliers 
iifés    pour  faire   croire    qu'ils    venoient    de   loin.  Les    filles     Jof.  ix.  j, 
Phéniciennes  qui  alloient  à  la  chafiè,  portoient  un  brodequin      JV/g-. /£bi 
qui  couvroit  non -feulement  le  pied,    mais  auffi  le  gras  de 
la  jambe:    la  malicre  de  la  chaulTure  éloit  le  lin,   le  jonc, 
le  cuir,  le  bois  ou  autre  chofc.  En  Lg\pte,  les  fouliers  éloient 
de  papyrus.  Suivant  Hérodien,   ceux  ejui  fe  mcloient  de  pro-  HtroJ,v,  i }, 
plictijcr,  en  Syrie  &  dans  l.i  Phcniàe ,  portoient  des  fouliers  de 
lin  :  ceux  des  prêtres  Phéniciens  de  Gadès  éloient  de  la  même     SU.  hal 
matière.  On  voit  par  S.'  Clément  d'Alexandrie,  que  de  fon     Ckm.Akx. 
temps  il  y  avoit  des  femmes  qui  ornoient  leur  chaullure  d'or  "     ^''  "' 
&  de  pierreries.  La  chauniue  étoit  attachée  au  pied  avec  des 
courroies  qui  laifloient  apercevoir  le  pied ,   dont  la  blancheur 
étoit  relevée  par  la  couleur  des  rubans  ou  courroies  ;  telles 
étoient  les  findales  de  ré(H)ulî;   des  Cantiques,  qui   lui  font 
dire  par  fon  bien -aimé,    i.n\Q  fis  pieds  font  beaux  dans  fa   Cani,vii,i, 
Tome  XL.  X 


xG^  MÉMOIRES 

cluwfure ;  telles  éloient  aiirt'i  celles  de  Judith  iorfqu'elle  parut 
JiiM.  devant  Holopherne  :  i'Eci  itiire  dit  que  fes  fcuulales  ravirent 
ce  Gétiénil  La  chauffure  des  hommes  avoit  la  même  forme, 
&;  ne  leiioit  à  leurs  pieds  qu'avec  i\çs  attaches  ou  courroies 
qui  (e  lioient  par-delliis.  S.'  Jean-Baptilte ,  parlant  de  Jclus- 
Chrifl,  reconnoît  qu'il  efl  indigne  de  délier  la  courroie  de 
fa  chaufliire;  &  c'étoit  parce  que  les  pieds  &  les  jambes 
n'étoient  pas  entièrement  couvertes,  que  le  premier  fervîce 
que  l'on  rendoit  à  un  hôte  que  l'on  recevoit  chez  foi ,  étoit 
celui  6e  lui  laver  les  pieds.  La  chaufTure  des  militaires  étoit 
quelquefois  d'airain  :  Goliath  ,    de   la  nation  des  Philiftins , 

jReg.xvii.6.  avoit  des  brodequins  de  ce  métal  qui  lui  couvroient  le  pied 
&  le  devant  de  la  jambe.  Moyfe  prédit  à  ceux  de  la  tribu 

Dtm.xxxiii,  d'Afer ,  que  le  fer  &  l'airain  feront  leur  chaujjure. 


DE    LITTÉRATURE.  i^' 


OBSERVATIONS 

Sur  quelques  points    concernant   la   Religion   &   l^ 
Philojophie  des  Egyptiens  à"  des  Chinois. 

Par  M.  DE  Guignes. 

OCCUPÉ  depuis  long-temps  à  découvrir  les  rapports  que  ^  ^  ^Janv 
j'ai  cru  apercevoir  entre  l'Egypte  &  la  Chine,  &  à  ,7^^. 
les  rafTembler  pour  en  former  un  Ouvrage  dans  lequel  je  me 
propofe  d'établir  que  les  Chinois  ont  été  policés  6c  inflruits 
par  les  Égyptiens,  je  n'ai  d'abord  travaillé  que  fur  les  anciens 
caraélères  Chinois,  pour  prouver  que  ces  caraclères  ont  un 
rapport  exaél  avec  ceux  àt%  Égyptiens  ;  d'où  j'ai  conclu  que 
les  Chinois  tenoient  toute  leur  écriture  de  l'Egypte,  &  avec 
cette  écriture  toutes  leurs  Sciences.  Après  avoir  étendu  mes 
recherches  fur  difFérens  objets,  j'ai  cru  devoir  les  mettre  en 
ordre,  &  réiuiir  dans  un  feul  corps  tout  ce  qui  a  rapport  à 
la  Religion  :  j'ai  fait  de  même  pour  ce  qui  concerne  plulieurs 
autres  parties,  les  Mœurs,  les  Arts,  les  Sciences,  (Sec. 

L'article  de  la  Religion  étoit  le  plus  diificile,  le  plus 
important,  &  celui  qui  paroiffoit  devoir  moins  fournir  de 
preuves  pour  le  but  que  je  me  propofois  :  c'eft  par  celui-là 
que  j'ai  commencé  à  rédiger  mes  obfervations  ;  j'y  examine 
ce  que  les  Egyptiens  &  les  Chinois  ont  penfé  du  premier 
Principe  de  l'Univers,  de  deux  premiers  Principes  fccon- 
daires ,  <\^%  Élémens,  des  Planètes  &  des  Étoiles.  Des 
Divinités  attachées  à  chacim  de  ces  êtres  ont  été  l'objet  du 
culte  de  ces  deux  peuples  :  de-là  je  palle  au  culte  <\ç^%  An- 
cêtres, Se  Qw'îm  à  celui  des  Animaux.  Ne  me  (uis-je  point 
égaré  dans  ces  recherches  ?  Ne  me  fuis -je  point  trop  livré 
aux  conje(?lures  î  C'efl  pour  me  raffurer  moi-même  à  cet 
égard,  (]uc  j'ai  pris  le  parti  de  confuller  la  Compagnie,  en 
lui  préfcnianl  un  Précis  de  mon  lrav;iil  lur  la  Ucligion,  & 

Xij 


i54  MÉMOIRES 

quelques-unes  des  preuves  que  j'emploie  pour  établir  que  les 
Chinois  n'ont  d'autres  connoifTances  en  gênerai,  que  celles 
qu'ils  tiennent  des  Égyptiens ,  &  qu'ils  n'ctoient  que  des 
barbares  avant  cette  communication. 

Les  Miflïounaires  de  la  Chine  ont  fronde  (&  je  devois 
m'y  attendre  )  le  fentiment  que  j'ai  propofé.  Les  uns  ont  cru 
le  détruire  par  quelques  plaifanteries  ;  d'autres  m'ont  écrit  que, 
(juûiul  je  le  leur  démontrerais,  ils  m  admireroient  &  n'en  croiraient 
rien  :  aucun  n'a  ofé  attaquer  le  Mémoire  fur  les  Carnâères , 
Mm.del'Ac.  qui  eft  imprimé,  &  qu'ils  ont  entre  les  mains,  parce  qu'on 
t.xxxiv.  j^g  pe^,t  contefter  ,  à  l'égard  de  ceux  que  j'ai  cités,  leur 
refTemblance  avec  ceux  dç.s  Égyptiens.  Perfuadé  que,  fi  les 
MifFionnaires  ont  des  connoifTances  de  la  Littérature  Chi- 
noife ,  il  leur  manque  celles  de  notre  Littérature  qu'il  faut 
y  joindre,  j'ai  toujours  continué  mon  travail  ;  &  quoiqu'ils 
m'aient  reproché  de  monter  fur  les  pyramides  d'Egypte  pour 
découvrir  les  monumens  Chinois,  j'ai  oie  de-là  envifager  la 
Chine ,  Se  voici  ce  que  j'ai  aperçu. 

I. 

La  religion  Chînoife,  en  général,  diffère  peu  d^s  autrê3 
religions  Payennes:  une  fouie  de  Divinités  préfident  au  ciel, 
à  la  terre  ,  aux  élémens ,  aux  tonnerres ,  aux  vents ,  aux 
pluies,  aux  montagnes,  aux  rivières  &  à  toutes  les  parties 
de  la  Nature.  Toutes  ces  Divinités,  que  les  MilHonnaires 
adoucilfent  en  ne  les  nommant  que  des  Efprits ,  font  fubor- 
données  à  une  première  qui  récompeniè  les  bons  &  punit 
les  méchans,  &  qui  voit  tout  ce  qui  fe  paffe  dans  l'Univers: 
voilà  la  religion  Chinoife  en  général  ;  elle  peut  être  appelée 
la  Doélrine  extérieure  ou  la  Religion  du  peuple.  Ainfi,  trouver 
chez  les  Chinois  un  Dieu  qui  préfide  au  feu ,  un  autre  à 
l'air,  &c.  comme  chez  les  Égyptiens,  ce  rapport,  néceffâire 
dans  un  Ouvrage  étendu,  devient  inutile  dans  ce  Précis, 
parce  qu'il  n'efl  pas  une  preuve  fuffilânte  :  il  faut  des  traits 
plus  marqués,  qui  ne  puilfent  appartenir  qu'à  la  Chine  &  à 
i'Égypte.  Je  ne  m'arrête  donc  pas  non  plus  ici  à  une  cçitainç 


DE     LITTÉRATURE.  165 

renêmbîance  que  i'on  peut  remarquer  chez  les  deux  Nations 
qui  admettent  l'une  &  l'autre  deux  doctrines,  l'une  extérieure 
que  nous  venons  devoir,  l'autre  intérieure.  Les  Phiiofophes, 
en  voulant  dcveloi^per  la  formation  de  l'Univers,  ont  re^iurdé 
les  Dieux  que  le  peuple  adoroit  comme  les  principes  des  Élé- 
mens,  &:  ils  ont  ramené  ces  ditférens  principes  à  un  premier, 
fur  la  nature  duquel  ils  font  peu  d'accord.  Leur  doctrine  à 
cet  égard  a  été  fort  fufpecle,  &  ils  ont  afteclé  de  la  tenir 
cachée:  tels  font  les  Initiés  de  l'Egypte.  Quoiqu'il  n'y  ait  pas 
à  la  Chine  une  clalîê  d'Initiés,  on  y  retrouve  cependant 
la  même  idée,  c'efl-à-dire,  que  les  Phiiofophes  ne  veulent 
pas  que  le  peuple  foit  inflruit  de  ce  qui  concerne  le  premier 
Auteur  de  l'Univers:  Confucius  lui-même  étoit  de  ce  fën- 
timent.  Je  n'indfle  donc  ptis  fur  ce  léger  rapport  des  deux 
doiflrines  chez  les  Chinois  comme  chez  les  Egyptiens;  c'eft 
dans  le  développement  du  fyftcme  du  montle,  qui  en  Egypte 
comme  à  la  Chine  tient  à  la  Religion,  qu'il  faut  chercher 
les  preuves  de  communication  entre  les  deux  Nations  ; 
encore  faut -il  en  écarter  dans  ce  Précis  tout  ce  qui  eft 
fufceptihie  d'être  imaginé  généralement  par  des  Philolôphes 
qui  ne  fe  communiqueroient  point  :  tel  efl  mon  plan  dans 
ce  Mémoire. 

I  I. 
J'ai  dit  que  les  Chinois  avoient  des  Dieux  qui  préfldoient 
aux  Élémens ,  &  il  en  eft  de  même  chez  les  Égyptiens,  5c 
peut-être  chez  toutes  les  nations  Payenncs.  Le  nombre  des 
Elémens  a  été  réduit  à  quatre  allez  généralement.  Plufieurs 
phiiofophes  Grecs  &  les  Égyptiens,  en  ont  com])té  cinq: 
les  Chinois,  comme  ces  derniers,  en  admettent  cinq  ;  mais 
félon  une  autre  diftrihution  de  ces  mêmes  f  témens ,  ce  qui 
paroit  ablolumeiit  particulier  aux  deux  Nations,  ù  l'Égyp- 
tienne &.  à  laChinoile,  c'efl  que  l'une  8c  l'autre  en  admettent 
huit  ;  &  par  une  (ingularité  (jue  je  ne  trouve  que  chez  ces 
deux  peuples,  c'cd  (ju'ils  font  ces  Élémens  mâles  «Se  femelles; 
&  ce  qui  cil  encore  pluï  fingulier,  c'ell  que  ce  qui  elt  mile 
chez  l'un,  eft  également  màlc  chez  l'auiie. 


i66  MÉMOIRES 

Chez  les  Chinois,  ï'nir;  le  tonnerre ,  \cau,  Se  les  montagnes 
font  les  quatre  clcmens  mâles  nés  du  premier  Principe  K^/;^; 
les  quatre  femelles  nées  du  premier  Principe  Yn ,  font  la 
teire ,  le  vent ,  le  feu  pur  Se  Xeau  pure. 

Sénèque  nous  apprend  que  la  même  docflrine  exifloit  chez 
Qu^n.  Nnt.  l'es  Égyptiens.  A^gyptii  quatuor  ekmenta  fccere  :  de'mde  ex 
1 111. c,  XIV.  fiiiauJis  bina,  marem  &  faminam.  Aereai  warem  jiulicant 
qiiâ  ventits  ejl ;  fœminam  quâ  nelntlofus  &  incrs.  Aquaai  virihm 
voccint  mare  ;  midïebrem  omnem  aliam.  Ignem  vocant  mafciilum 
quâ  ardet  jiamnui  ;  &  fœmïnam  quâ  lucet  innoxius  taâus. 
Terram  fortiorem  marem  vocant  faxa  cautefque  ;  fœmin^c 
tiomen  aljîgnant  liuic  tradabili  ad  culturam. 

Jambïic  dit  de  même  que  les  Égyptiens  avoient  huit 
élémens;  mais  il  ajoute  de  plus,  ce  qui  e(l  entièrement  con- 
forme à  la  doiflrine  Chinoile,  que  les  quatre  mâles  font 
attribués  au  Soleil,  &  les  quatre  femelles  à  la  Lune,  c'efl- 
à-dire,  à  Ofiris  &  à  Ifis  :  ces  deux  divinités  Égyptiennes 
répondent  d'une  manière  inconteftable  à  ce  que  les  Chinois 
nomment  Yang  &  Yn,  deux  premiers  Principes  auteurs  des 
élémens.  Voilà  donc  exa(5lement  le  même  fyftème  fingulier 
chez  l'un  &  l'autre  peuple. 

Ce  que  les  Chinois  nomment  k'icn  ou  Xa'ir  mâle,  doit 
répondre  à  ce  que  Sénèque  appelle  le  vent  ;  &  Ka'ir  femelle 
fin,  au  fécond  air. 

\leau  mâle  de  Sénèque,  devientceque  les  Chinois  nomment 
kan,  qui  e(t  leur  eau  mâle,  &  Keau  femelle  efl:  ce  cjue  ceux-ci 
nomment  toui ,   l'eau  pure  qui  eft  femelle. 

Le  feu  mâle  de  Sénèque,  en  tant  qu'il  brûle,  eft  ce  que 
ies  Chinois  défignent  par  le  nom  de  tc/i/n  ,  le  tonnerre, 
élément  mâle  ;  &  le  feu  femelle  en  tant  qu'il  brille  ,  dit 
Sénèque,  fera  ce  que  les  Chinois  appellent  //,  le  feu  pur  qui 
eft  femelle. 

Enfin  la  terre  mâle  ou  les  rochers,  dont  parle  Sénèque, 
fera  ce  que  les  Chinois  nomment  kcn :  les  montagnes,  élément 
mâle,  (Se  la  terre  femelle  ou  productrice ,  efl  ce  qu'ils  appellent 
kucn  ,\z  terre  mère  de  toutes  chofes.  Je  crois  qu'il  efl  difficile 


DE     LITTÉRATURE.  167 

de  trouver  un  rapport  plus  marqué ,  &  il  efl:  aulTi  difficile  de 
fouienir  que  les  Chinois  ont  emporté  avec  eux  des  plaines 
de  Sennaar  de  pareilles  connoilîànces  :  c'efl;  le  fentiment  des 
Miffionnaires.  Ne  lortons  point  des  éiémens ,  &  parlons  un 
autre  lancraiie. 

III. 

Quel  que  fait  l'Auteur  de  la  Nature  dans  les  diffcrens 
fyfltmes  des  anciens  Philofôphes  :  Qii'il  Toit  l'Aj^ie  de  l'Univers 
répandue  dans  toute  la  matière,  à  la  dillribution  de  laquelle 
il  procède  par  émanations  ou  mutations  de  lui-même  ;  & 
c'efl  le  fentiment  d'un  grand  nombre  de  Philofôphes  chinois; 
Sentiment  qui  a  régné  en  Egypte  &  parmi  les  Pythagoriciens  : 
Qu'il  foit  le  nJs  de  Timée  de  Locres  ,  ou  le  Tdo ,  terme 
qui  figniiie  la  même  chofe,  &  qui  dans  1  Ecole  Chinoile  des 
Philolophes  Tao-fe  défigne  K Intelligence  fouvemine  :  Quel  que 
foit  tnhn  ce  Créateur  de  l'Univers  ;  les  Chinois  ,  d'après 
\'Y-King,  qu'ils  regardent  comme  le  plus  ancien  de  leurs 
livres  facrés ,  prétendent  qu'en  mettant  la  matière  en  ordre, 
il  la  diltribua  fuivant  des  proportions  géométriques  exprimées 
par  des  nombres  ou  par  des  lignes.  On  entrevoit  déjà  le 
îydème  que  Pythagore  emprunta  dts  Égyptiens;  fyflème  qui 
ne  devoit  pas  encore  exiilcr,  lorfque  l'on  conflruilit  la  tour 
de  Babel ,  Se  que  par  conféquent  les  Chinois  ne  purent  em- 
porter avec  eux. 

Il  y  a  deux  fyflèmes  à  la  Chine  fur  l'ordre  que  doivent 
tenir  entre  eux  les  huit  Eiémens  dont  j'ai  parlé  ;  &.  il  ell 
edèniiel  d'avoir  cet  ordre  fous  les  yeux,  parce  que  tout  le 
fydème  en  dépend. 

Le  premier  5c  le  plus  ancien  efl  celui  qu'on  attribue  à 
Fo-lii ,  (jui  réguoit ,  dit-on,  à  la  Chine  environ  trois  mille 
quatre  cents  loixaiite-dcux  ans  a\ant  J.  C. 

Le  fécond  cfl  celui  de  P7n-v<ing,  père  de  l'empereur 
Vou-vang,  c]ui  nionta  fur  le  trône  l'an  1  i  22  avant  J.  C. 

Une  11  haute  antiquité  pour  île  pareils  fyflèmes  ne  peut 
ctre  que  très- (ulptole.  Voici  l'ordre  des  Eiémens  formés  par 
les  deux  premiers  Principes  fçcondairçs  fuivant  l'o-h'u 


6B  MEMOIRES 


I. 

Kien,  le  Ciel  ou  l'Air, 

z. 
3- 

Toui,   l'Eau  pure. 
Li ,  le   Feu  j)ur. 

4- 

Tchin ,  le  Tonnerre. 

5- 

Sun,  le  Vent. 

6. 

Kan ,  l'Eau. 

7- 
8. 

Ken,  les  Montagnes. 
Kuen ,  la  Terre. 

Dans  ce  fyflème  on  procède  du  haut  en  bas  :  dans  celui  de 
Vcn-vdiig  au  contraire,  du  bas  en  haut,  en  commençant  par 
i'eau ,  comme  on  va  le  voir.  Ce  dernier  fyftème  fe  rapporte 
à  ce  que  Pkitarque  nous  dit  àes  Egyptiens  qui  prétendent 
que  le  premier  Etre  employa  pour  la  génération  de  toutes 
chofès,  \'eûu  ou  {'humidité,  comme  première  vertu  prodiKflrice, 
ce  qui  eft  le  fyftème  de  Ven-vang.  Probablement  ceux  des 
Philofophes  qui  ont  admis  le  feu  ,  ont  pris  cette  échelle  des 
«lémens  par  le  haut,  où  l'on  a  placé  le  feu. 


9- 

Li,  le  Feu  pur. 

8. 

Ken,  les  Montagnes, 

7- 

Toui,  l'Eau  pure. 

6. 

Kien,  le  Ciel. 

4. 

5- 

Sun ,  le  Vent. 

3- 

Tchin,  le  Tonnerre. 

^  ^ 

Kuen,  la  Terre. 

I . 

Kan,  l'Eau. 

Dans  et  dernier  fyftème,  le  nombre  5 ,  qui  repréfente  le 
premier  Principe,  fe  trouve  placé  dans  le  milieu  des  fphères 
élémentaires;  c'eft-à-dire  ,  qu'il  en  a  quatre  au-deftbus  de 
lui  &  quatre  au-defïïis.  Je  parle  ici  des  élémens,  parce  que 
dans  la  religion  Égyptienne  &  Chinoife ,  ces  élémens  font 
ties  Divinités. 

Pans  ces  deux  fyflèmes,  les  nombres  qui  les  accompagnent 

font 


DE     LITTÉRATURE.  1^9 

font  impoitans  :  on  me  permettra,  malgré  la  fécherefle  de 
ces  détails,  de  m'y  airèler  un  mom.ent.  Confuciiis  a  dit  que 
les  nombres  i ,  3 ,  5 ,  7  «Se  p ,  étoient  des  nombres  célejles, 
c'eft-à-dire,  que  les  élémens  aiiachés  à  cç:s  nombres  impairs, 
étoient  les  productions  du  premier  Principe  fecondaire  mâle. 
Les  Chinois  les  appellent  encore  des  nombres  pleins  ,  des 
nombres  mâles  :  les  nombres  2  ,  4 ,  6  &  8  ou  les  pairs , 
font  i^its  nombres  tenejhes  &  v'ules ,  des  nombres  femelles. 
Voilà  des  idées  qui  paroîtront  bien  fingulières  :  tel  elt  ce- 
pendant le  langage  de  la  PhyTiciue  Cliinoiie ,  tiré  de  leurs 
plus  anciens  monumens,  de  \'Y-king,  &  des  Commentateurs 
de  cet  Ouvrage.  Il  faut  avouer  que,  fi  par  halîird  deux 
Philofophes  vouloient  applicjuer  les  nombres  à  la  Phyfique , 
il  feroit  diilicile  qu'en  partaju  de  ces  mêmes  principes,  ils  le 
rencontraflènt  exactement  dans  les  développemens.  Pourquoi 
les  nombres  impairs  font- ils  célejles ,  pleins  Si.  mâles  '  Rien 
ne  détermine  àidonner  de  telles  qualités  à  l'impair  plutôt 
qu'au  pair. 

Je  crois  que  pour  s'accorder  à  réunir  fur  les  mêmes 
noml^res  de  (emblables  qualités  qui  leur  lont  fi  étrangères, 
on  a  dû  fe  communiquer  {i:i  idées  ,  ou  plutôt  l'un  doit 
avoir  emprunté  de  l'autre.  Plus  ce  fyftcme  Chinois  ell  (m- 
giilier,  plus  il  augmente  la  force  de  la  preuve  que  je  veux 
établir:  or  ce  même  fyftèmc  exifloii  tout  entier  en  Egypte. 
Plutarque,  en  nous  donnant  quel(|iies  lambeaux  détachés  du 
fyflcme  de  Pythagore,  nous  apprend  que  le  monde  étoit 
compofc  <\^s  quatre  premiers  nombres  pairs,  &  *\{ts>  quatre 
premiers  nombres  impairs.  Voilà  donc  huit  élémens  cc^mme 
chez  les  C*Iiinois ,  &  ces  élémens  font  également  dédgnés 
par  les  nombres  i,  2  ,  3  ,  4,  5,  6 ,  7,  8  ,  parmi  lelquels 
il  y  en  a  nécelliiirement  quatre  |iairs  &  quatre  impairs.  Le 
même  Plutarque  donne,  comme  les  Chinois,  auv  nombres 
impairs  le  nom  de  célejles,  &:  aux  pairs  celui  de  tenejhes: 
cnhn,  pour  compléter  le  parallèle,  les  impairs  font,  connne 
chei  les  Chinois,  les  mâles  ;  &  les  pairs  lont  les  femelles; 
Si.  d'après  l'explication  qu'il  en  donne  ,  en  difuit  qu'il  y 
Tome  XL.  Y 


I/o  MÉMOIRES 

a  un  vide  dans  la  ciccompofition  des  pairs  ,  &  en  fai/ânt 
voir  que  les  impairs  font  pleins ,  il  rcliille  de-lii  que  les 
noms  de  vuk  &  de  plein,  i\onnés  à  ces  nombres  par  les 
Chinois,  font  encore  empruntés  de  l'Egyptianilme  ,  fource 
du  Pythagorifme. 

Après  ces  obfervations  générales ,  je  crois  qu'il  efl:  prouvé 
que  l'une  des  deux  Nations  a  emprunté  (on  fyflème  de 
l'autre  :  il  efl  nécelTiiire  de  remarquer  que  ce  fyflème  des 
nombres  efl  généralement  adopté  à  la  Chine;  mais  allons 
plus  loin. 

Plutarque  dit  encore  que  le  quartenaire  chez  les  Pythago- 
riciens étoit  ■^ô ,  compofé  des  quatre  premiers  nombres  pairs 
&  àes  quatre  premiers  nombres  impairs;  que  ce  nombre  3^ 
étoit  le  monde ,  &  que  jurer  par  ce  quartenaire  étoit  le  plus 
grand  (èrment  que  l'on  pût  faire  :  ailleurs  il  dit  que  ce 
nombre  3  6  reiïèmble  au  premier  Principe  qui  gouverne 
l'Univers.  Que  veut  dire  tout  ce  langage  ijgyflérieux ,  fous 
lequel  les  Pythagoriciens  cachoient  leur  do(5trine  ?  Pourquoi 
ce  nombre  36  î  Et  pourquoi  le  monde  efl; -il  compofé 
des  quatre  premiers  nombres  pairs  &  des  quatre  premiers 
nombres  impairs?  Pythagore  tenoit  cette  doélrine  des  Egyp- 
tiens ;  mais  il  le  faut  avouer ,  aucun  autre  peuple  n'a  imaginé 
un  tel  langage,  ni  un  tel  fyftème;  &  dans  le  cas  où  le  hafàrd 
produiroit  cette  première  reffemblance  ,  il  efl  peut  -  être 
impoffible  que  l'on  fe  rencontre  dans  les  réfultats  :  or,  les 
Chinois  (ont  parfaitement  d'accord  ici  avec  le  récit  de  Plu- 
tarque; ils  difènt  de  même  que  36  eft  le  nombre  du  Ciel 
&  de  toute  la  Nature,  &  ils  appellent  ce  nombre  tse ,  Y  artifice 
du  Ciel. 

Nous  avons  vu  que  dans  la  Table  attribuée  à  Fo-hi ,  fes 
huit  élémens  étoient  accompagnés  de  nombres  qui  indiquoient 
leur  ordre:  ces  nombres  font  en  même-temps  les  fymboles 
de  CCS  élémens.  Nous  avons  vu  encore  que  les  nombres  i , 
3,  5  &  7,  qui  font  impairs,  célefles  &.  mâles,  appartenoieni 
aux  quatre  élémens  nés  du  premier  Principe  mâle  : 
nombres  additionnés ,  produifent  1 6  : 


DE    LITTÉRATURE.  171 


I 

3 
5 

7 


6. 


De  même  les  nombres  pairs  2  ,  4,,  6 ,  8  ,  qui  font  ter- 
reftres  &  femelles  ,  repréfentant  les  quatre  éicmens  nés  du 
premier  Principe  femelle,  produisent  20: 


4 
6 


10. 


Or  20  &  16  font  36,  nombre  que  les  Chinois  Si.  fes 
Pythagoriciens  difent  reprcfenter  le  Ciel  &  toute  la  N:^ture; 
il  contient  en  efîct  la  fomme  totale  que  doivent  produire  les 
nombres ,  (ymboies  des  huit  cicmens.  On  voit  à  prcfent 
pourquoi  chez  les  Pythagoriciens ,  jurer  par  ce  nombre  étoit 
un  fi  grand  ferment  ;  c  ctoit  jurer  par  tous  les  Eicmens  & 
par  toute  la  Nature.  Il  efl  inutile  d'infifter  de  nouveau  fur 
un  rapport  ff  marque  entre  les  deux  doctrines  ;  cela  doit 
être  retardé  comme  une  véritable  démourtration  :  mais 
comme  je  ne  dois  rien  négliger ,  je  m  arrête  encore  un 
moment  fur  ce  nombre  36.  Dans  \'Y-kirig,  les  huit  élémens 
font  repréfcntés ,  non  par  des  nombres ,  mais  par  des  lignes 
horizontales  ,  &  c'eft  proprement  l.'i  le  texte  du  livre  :  la 
ligne  entière ——— dcligne  ce  qui  elt  mâle  ou  le  nombre  l , 

la  ligne  coupée défigne  ce   qui    efl.   femelle   ou   le 

nombre  2  :  voilà  le  Ytins^  <3c  le  Yii  ;  ces  lignes  combinées 
par  trois,  forment  les  huit  élémens.  Or,  il  e(l  bien  fmgulier 
que  dans  cette  combinaifon  il  n'y  ait  cjue  36  lignes;  ainfr, 
les  nombres  des  Kgyptiens  &.  de  Pythagore ,  &  ceux  des 
Chinois  qui  repréfeiuent  la  même  choie,  font  les  mêmes  5c 

Yij 


172  MÉMOIRES 

procÎLiiTeiit  les  mêmes  rcriillats  que  les  lignes  de  Fo-hi  ou  de 
ÏY-fù/ig,    qui  donnent  également  ^6  ou  le  quarlenaire. 

On  trouve  dans  le  Traité  tic  l'Ame ,  fait  par  l'kaarque, 
une  explication  plus  compliquée  de  ce  quartenaire.  Plutarque 
y  indique  les  proportions  numériques  &  harmoniques  ;  on 
peut  le  confulter  :  je  me  fuis  renfermé  ici  dans  l'explication 
la  plus  fimple;  mais  je  fuis  perfuadé  tju'un  Chinois  qui  liroit 
ce  Traité,  ainli  que  celui  à^ Ifis  &  d'OJîris ,  &  celui  de  ia 
Particule  e; ,  feroit  dans  le  plus  grand  élonnemeiit  d'y 
revoir  tout  le  langage  des  Commentateurs  de  \'Y-kiiig: 
nos  Minionnaires  auroient  dû  s'en  apercevoir  ;  mais  ils 
aiment  mieux  remonter  aux  temps  voifins  du  Déluge, 
trouver  dans  ces  nombres  des  myflères  relatifs  à  la  Religion 
Chrétienne,  &  fuppofer  que  les  Chefs  de  la  colonie  Chi- 
noife  les  ont  reçus  des  premiers  Patriarches. 

■  Outre  le  quartenaire  de  Pythagore,  qui  eit  de  3  6 ,  ils  y 
trouveroient  encore  celui  de  Platon  qui  efl  de  40,  &  que 
Plutarque  dit  être  plus  complet.  Nous  avons  vu  plus  haut 
qu'il  y  avoit  deux  fyftèmes  à  la  Chine,  celui  de  Fo-hi  qui 
eft  le  plus  ancien ,  &  qui  eft  conforme  à  celui  de  Pythagore , 
&  celui  de  Ven-vang ,  dont  on  va  voir  le  rapport  avec  celui 
de  Platon ,  qui  avoit  aufli  voyagé  en  Egypte. 

Dans  ce  fyflème  de  Vciivaiig,  les  nombres  mâles  font: 


I 

3 

7 
9 


2.0. 


Les  femelles  font 


4 
6 


20. 


Le  nombre   5  ,    comme  premier  Principe  de  l'Univers; 


DE     LITTÉRATURE.  173 

doit  être  fupprimc  :  ainfi  les  deux  fommes  qui  réfultent  des 
nombres  de  Veii-vang  prodiiifent  40 ,  qui  efl:  le  qiiartenaire 
de  Platon.  Ce  rapport,  trop  finguiier ,  doit  faire  iiaitre  de 
violens  foupçons  fur  la  prétendue  antiquité  des  Chinois  ; 
je  pourrois  mctendre  davantage  fur  les  conlequences  qui 
en  rcTiiltent  ;  nvais  je  craindrois  d'ctre  trop  loncr ,  &  de 
vouloir  prévenir  les  réHexions  qui  /le  prtTentenl  naturel- 
lement à  refprit.  Eft-ce-là  la  Phiiofophie  des  premiers 
Patriarches  ! 

En  fuivant  le  même  fyftème  des  nombres,  je  demande 
encore:  pourquoi  voyons -nous  les  Chinois  &  les  Pytha- 
goriciens fe  réunir  pour  dire  que  le  nombre  5  déflgne  la 
Nature  (Se  le  premier  Principe  de  l'Univers!  Non-feulement 
ils  s'accordent  fur  cet  attribut  du  nombre  5,  mais  encore  les 
uns  &  les  autres  lui  donnent  les  mêmes  noms  métaphoriques: 
tels  font  ceux  de  Pivot  ûi/gujîe ,  de  Chef  Je  toutes  les  j'phcres 
celefes,  &c. 

Si  je  voulois  m'ctendre  fur  ce  parallèle ,  je  demanderors- 
encore:  pourquoi  le  nombre  9  eft  attribué  à  Vuka'w ,  & 
pourquoi,  dans  le  /yftème  de  Ven-vaiig,  chez  les  Chinois, 
ce  même  nombre  ell-il  celui  du  Feu  !  Pourquoi  Rlu'a ,  la 
Terre,  Se  Ccrès  qui  ert  aufîi  la  Terre,  font-elles  délîgnées  & 
par  le  nombre  8  tk  par  le  nombre  2  ;  «S:  pourquoi  chez  les 
Chinois,  dans  le  fyftcme  de  Fo-lii ,  8  e(t-il  le  nombre  de 
la  Terre ,  &  dans  le  I)  (lème  de  Ven-vcing ,  2  ell-il  attribué 
au  même  élément!  Pourquoi  dans  le  fyftème  de  Ven-vang  4. 
défigne-i-il  le  Vent,  &  chez  les  Pythagoriciens  ce  même 
nombre  cil -il  attribué  à  Eole  le  Dieu  des  Vents  î  Enfin, 
pourcpioi  le  nombre  i  o  chez  les  uns  &  chez  les  autres , 
défigne-t-il  le  Monde  !  Ce  n'efl;  pas  comme  Athénagore  le 
fait  liire  à  P)  diagore,  parce  que  tous  les  peuples  ont  compté 
juf(|irà  dix,  puis  reviennent  à  l'unité,  railon  ridicule  &:  qui 
cft  hors  du  (yflcmc  ;  mais  comme  nous  l'apprennent  les 
Chinois,  parce  que  ce  nombre  renferme  tous  les  Élémens  : 
ainfi ,  dans  la  table  du  fyllcme  de  Vcii-vung  ,  \\\iu  qui  cft 
à  l'extrémité  inférieure  a  pour  nombre  i ,  \q  feu  qui  eft  à 


174  MÉMOIRES 

l'ex-lrcmité  fupérieure  a  pour  nombre  c;  ;  ces  deux  extrcmités 
I  Se  9,  qui  renferment  tout  l'Univers,  font  lo  :  tous  les 
autres  élcmens  ainfi  rapproches  &  du  bas  &  du  haut,  donnent 
également  10;  en  bas  la  Terre  2,  &  en  haut  ies  Montagnes  8, 
donnent  aufîi  10,  &  ainfi  du  refte: 


9 

8 

7 
6 

5 

4 

3 

2 


Le  5  ,  premier  Principe,  efl:  au  centre. 

Un  grand  nombre  de  Miflionnaires,  auxquels  ies  travaux 
«poftoliques  ne  laiflènt  pas  le  temps  de  s'imiruire  de  cette 
ancieime  doélrine  des  Égyptiens  6c  des  Pythagoriciens,  ont 
trouvé  fur  le  nombre  3  &  fur  le  triangle  des  traits  finguiiers; 
par  exemple ,  que  trois  font  unis  en  un  ;  que  ce  fymbole 
fignifie  union  intime ,  harmonie ,  le  premier  bien  de  t homme , 
du  ciel  &  de  la  terre  ;  l'union  des  trois.  L'auteur  de  la  lettre 
de  Péking  fur  la  langue  Chinoife,  imprimée  en  1773  ,  cite 
ces  textes  &  quelques  autres,  comme  celui  de  Lao-tfe',  plus 
ancien  que  Confucius,  où  il  e(t  dit  que  /  a  produit  2 ,  que  2. 
ont  produit  j ,  &  que  j  ont  produit  toutes  chofes  ;  il  penfê 
qu'il  eft  naturel  de  conclure  de -là  que  les  anciens  Chinois 
en  partant  des  plaines  de  Sennaar ,  ont  emporté  avec  eux 
ces  traditions  de  la  révélation ,  &  plufieurs  autres  dont  il 
trouve  par -tout  de.s  traces  chez  les  Chinois  :  après  ce  que 
je  viens  de  dire  des  nombres ,  ces  pieufes  conjeélures  s'éva- 
nouifTent.  Pythagore  &  les  Égyptiens  avoient  la  plus  haute 
idée  du  nombre  3 ,  qu'ils  regardoient  comme  le  fymbole  de 
la  juflice,  de  la  prudence,  de  la  lagelTe ,  de  la  paix  &  de  la 
concorde.  Dans  leur  fyftème ,    ce  nombre  contenoit  l'unité 


DE     LITTÉRATURE.  175 

&  la  dualité,  ainfi  il  étoit  le  même  que  i  ,  comme  i  étoit 
k  même  qire  3  ;   c'eft-à-dire,  que  l'unité  par  émanation  a 
tait   lortir   délie -même    les    deux    autres    nombre^-    nous 
voyons  dans  Plutarque     que  les  Égyptiens,    en  particulier 
sexpnmoicnt  ainfi  fur  le  nombre  3.  Après  tout  ce  que  j'ai 
dit     il  eu  manifefle  que  c'eft-là  la  fource  où  les  Chinois 
qui  lont  beaucoup  moins  anciens  qu'on  ne  le  prétend    ont 
puifé  cette  dodrine:  ceux  des  Mi/rionnaires  qui   nom  pas 
voulu  adopter  ces  prétendus  rapports  avec  la  religion  Chré 
tienne,    fe  moquent  de  ces  nombres.  Nous   fommes  biei, 
éloignes    d  adopter   leur  fentiment  ,     puifque    ces    nombres 
deviennent  pour  nous  un  fil  qui  nous  guide  dans  nos  re- 
cherches ;   mais  en  voilà  affez  fur  ce  fu;et  :  ce  parallèle  que 
;e  pourrois  étendre  deviendroit  trop  long. 

I  V. 

Vn  autre  voile  fous  lequel  les  Égyptiens,  &  ceux  qui  ont 
puife  chez  eux,  ont  couvert  leur  dodrine,  eu  la  Mulique  & 
les  proportions  harmoniques  :  c'ert  un  autre  kn.Je  qui 
iieft  pas  moins  obfcur  que  celui  des  nombres,  &  qui  par 
fa  fingulantc  devient  une  nouvelle  lource  de  preuves  piur 
le  lentiment  que  je  veux  établir.  ^ 

Deux  peuples  frappés  du  bel  ordre  &  de  iharmonie  qui 
régnent  dans  toutes  les  parties  de  l'Univers,  ont  pu  je 
lavoue,  comparer  cette  harmonie  univerfelle  à  celle  de  leur 
Mufiquc;  mais  il  en  eft  ici  comme  des  nombres,  cefl-à-dire 
que  I  un  &  I  autre  peunle  s'accordent  dans  tous  les  détails' 
&  d.UKs  les  rdultats;  qu  ,1s  donnent  aux  Élémens  les  mêmes 
tons  &  es  mêmes  proportions  harmoniques  ,  c'efl  ce  que 
le  halard   ne  peut  produire.  ^ 

Jai  déjà  dit  que  le  nombre  36  repréfentoit  le  ciel  &  le 
monde  entier.  Timce  de  Locres .  philofcphe  Pvtha.oricien 
"|>|H>re  lame  de  l'Univers  compilée  de^renté-f.x^erme  * 
don  lu  première  gradation  ou  le*  premier  nombre  peut  être' 
r  prcen^.  par  le  nombre  3  84  :  Ce  pranUr  nonérTfuppofl 
ciil-il,  //  .y?  atjc   H  en  calculer  le  double,  puis  le  triple ,    &/. 


xyG  MÉMOIRES 

Tous  ces  nombres ,  avec  ceux  qui  en  remplijjent  les  intervalles, 
&  qui  forment  les  tons  jujqu'au  trente  -Jixième  terme ,  doivent 
donner  en  fomtne  i  i^()()j ,  cjui  reprciente  toutes  les  grada- 
tions de  i'ame. 

Ceux  qui  ont  examiné  cette  échelle  harmonique  ,  & 
qui  n'avoient  pas  certainement  en  vue  le  rapport  que  je 
veux  établir ,  ont  dit  que  le  premier  terme  ou  le  nombre 
384,  répondoit  au  ////.•  par  quel  hafîud  dans  le  /yflème 
Chinois,  celui  de  Ven-vang  que  j'ai  rapporté  plus  haut,  le 
ton  mi  répond-il  au  premier  terme  des  produélions  du  pre- 
mier Principe?  De  plus,  par  quel  hafard  ie  même  ton  mi 
a-t-îi  encore  chez  les  Chinois  pour  nombre  48  \  de  mêjTie 
le  r/ a-t-ii  54,  le  fi  64,  \e  la  yz  &  \e  fol  b  1  ,  nombres 
qui  font  ceux  des  progreflions  Pythagoriciennes  altrilniées 
aux  mêmes  tons!  S'ilell  étonnant  que  les  Chinois  &  les  Pytha- 
goriciens fe  réuniffênt  à  cet  égard,  il  i'efl;  encore  davantage 
de  les  voir  partir  des  mêmes  principes ,  lorfqu'ils  paroilTent 
admettre  des  nombres  difFérens.  Le  ton  mi ,  chez  les  Chinois 
comme  chez  les  Pythagoriciens,  a  pour  nombre  48;  mais 
Timée  de  Locres  lui  donne  384  ;  d'où  vient  cette  difle- 
rence  ?  en  eft-ce  une!  non;  puifque  ces  deux  nombres 
partent  du  même  principe  qui  eft  3.  Suivant  la  progreflion 
double  de  ce  nombre,  progrefTion  féminine  qui  n'engendre 
que  des  oélaves,  3  produit  6,  celui-ci  12,  celui-ci  24, 
enfuite  48,  qui  eft  la  quatrième  ocflave,  ou  le  nombre 
adopté  par  les  Chinois  &  par  les  Pythagoriciens  :  48  produit 
^6,  celui-ci  i  92  ,  &  enfin  ce  dernier  384,  qui  eft  la  feptième 
odave  ou  le  nombre  de  Timée  de  Locres  :  ainfi  48  & 
384  ont  une  même  racine.  Les  deux  premiers  Principes  de 
l'Univers  i  &  2  réunis,  ont  produit  le  nombre  3  ou  le  ?;//; 
pour  exprimer  ce  ton,  les  uns  ont  pris  une  oélave,  les  autres 
une  autre;  ce  qui  eft  indifférent. 

Le  ton  fol  cjui  a  pour  nombre  8  i  chez  les  Chinois , 
ainfi  que  chez  les  Pythagowciens ,  eft  regardé  comme  le  ton 
qui  appartient  au  premier  Principe  de  l'Univers,  déhgné, 
comme  nous  l'avons  vu ,  par  le  nombre  5  chez  les  Chinois 

&  chez 


DE    L  I  T  T  É  R  AT  U  R  E.  177 

&  chez  les  Egyptiens  :  or  le  nombre  8  i  ftlon  la  progrelfioa 
triple  ou  la  progrellion  mafculine  qui  engendre  les  tons,  e{t 
au  cinquième  terme  i,  3,9,  2.7,  81.  Plutarque,  clans  fon 
Traité  de  l'Ame ,  dit  que  les  Pythagoriciens  appeloient  le  5, 
•7Ç<)<poK,  qu'il  reiul  par  ç^oyÇa,  fof! ,  parce  qu'il  efl  le  premier 
parlant  &  ionnant  les  intervalles  du  ton.  Cet  avantage  Se  le 
rang  qu'il  occupe  dans  cette  fuite  de  termes,  l'a  fait  regarder 
comme  le  (ymbole  mufical  du  premier  Principe  de  l'Univers, 
dont  le  fymbole  numérique  ctoit  5  :  par-là  le  fyftcme  des 
nombres ,  regardés  comme  fymboles ,  le  réunit  à  celui  des 
tons  qui  font  des  fymboles  d'une  autre  efpèce  ;  &  nous 
voyons  chez  les  Chinois,  comme  chez  les  Égyptiens,  ces 
deux  /j-flcmes  fmguliers  marcher  enlemble.  Ce  rapport  trop 
marqué  ne  peut  être  conleflé  ;  il  feroit  trop  long  d'appliquer 
les  mêmes  réflexions  aux  autres  nombres  qui  nous  font 
confèrvés  par  les  Chinois. 

Dans  l'un  &  l'autre  fyftcme  ,  ces  tons  répondent  aux 
Planètes  &  aux  Elémens,  ce  que  l'on  trouve  pareillement 
en  Egypte,  où  chaque  faifon  avoit  fon  ton  particulier,  &: 
chaque  Planète  ou  chaque  Élément  gouvernoit  chaque  lâifon. 
Les  détails  nous  manquent  fouvent  du  côté  de  l'Egypte;  mais 
un  pafîîige  quelquefois  obfcur  &  inintelligible,  réuni  à  ce  que 
les  Chinois  nous  ont  confervé,  devient  lumineux  :  quelquefois 
auffi  le  Chinois  fe  trouve  éclairci  par  ce  qui  nous  refle  (.\es 
Egyptiens.  On  voit  par- là  combien  la  Littérature  Chinoife , 
réu/n'e  à  celle  de  l'Egypte,  peut  Cire  utile. 

Les  Planètes  &.  les  Élémens,  dans  le  fyflème  de  P\  tha- 
gore  &  dans  celui  des  Chinois,  étoient  repréfentés  comme 
des  voix  uu  àts  Ions  accompagnés  tl'inllrumens  qui  s'accor- 
«loient  entr'eux.  Platon  mettoit  avec  les  Planètes  desSyrènes, 
&  d'autres  les  Mufes.  Dans  cette  harmonie  univerfclle,  chaque 
lailon ,  comme  je  l'ai  dit,  «Se  même  chaque  jour,  avoit  Ion 
toii  particulier.  Diodore  rappoilecjue,  fuivant  les  Égyptiens, 
<•  i'nigu  répondoit  à  l'été,  le  ^'/v;ir  à  l'hiver  ,  &.  le  moyen  au 
printemps.  ..  Les  Chinois  qui  entrent  tlans  v\\  bien  plus 
grand  détail  à  ce  fujet,  font  répondre  le  ////  à  l'hiver,  k  Ji 
Tome  XL,  Z 


178  MÉMOIRES 

au  printemps,  le  la  à  l'automiTe  ,   &  le  te  à  l'été;   le  fol  eft 

au  centre  des  tons. 

Un  autre  rapport  très-fuigiilier  entre  le  fyflème  dts 
Chinois  &  celui  des  Egyptiens,  efl;  que  l'un  &  l'autre 
peuple  admettent  douze  termes  en  progrefî'ion  triple  qui  font 
exaiflement  les  mêmes  ,  &  ont  les  mêmes  nombres.  Les 
Élémens  font  comme  les  chanteurs  ou  les  voix  qui,  fuivant 
la  fîufon  ,  chantent  fur  un  des  tons  de  ces  douze  termes. 
Les  voici,  félon  les  Chinois,  fous  le  Principe  dont  ils  dé- 
pendent, &  la  faifon  à  laquelle  ils  appartiennent. 

Ya  N  G    ou    Os  I  R  I  S. 

\.  Si I.  XI.'     Lune.   Solftice  d'Hiver. 

2.  Adi 3.   XII.'  Lune.  Fin  de  l'Hiver. 

3.  La 9.   1."'      Lune.   Coinmeiicenient  du  Printemps, 

4.  Re 27.   ///       Lune.   Equinoxe  du  Printemps. 

5.  Sol. , 81.    ///.'   Lune.   Fin  du  Printemps. 

6.  Ut -43-   -^^''      Lune.   Commencement  de  l'Eté. 

Yn  ou  Is  I  s. 

7.  Fa '•7^9-   ^•'       Lune.   Solftice  de  l'Été. 

8.  J'i  r 21  87.   VJ.'     Lune.   Fin  de  l'Été. 

p.  Afi  V" .  .  .6561.  Vil*  Lune,   Coinmencement  de  l'Automne. 

10.  La  h" .  .  19683.  VIII.'  Lune.   Equinoxe  d'Automne. 

\i.  Re  b'"  .  .  59049.  IX.'     Lune.    Fin  de  l'Automne. 

1  2.  Sol  b"" .  177 147.  X.'       L^une.  Commencement  de  l'Hiver. 

Il  eft  nccefïïiire  de  remarquer  dans  cette  Table,  que  les 
foldices  &  les  équinoxes  ne  font  pas  ,  comme  chez  nous, 
le  commencement  des  faifons ,  mais  le  centre  ;  ulage  qui 
fjbllitoit  en  Egypte,  comme  on  peut  le  voir  dans  le  Canon 
de  Plolémce,  autre  rapport  fur  lequel  je  ne  m'arrête  pas; 
mais  je  demande  fi  ion  peut  raifonuablement  fuppofer  que 
les  premiers  hommes,  avant  la  difperfion  ,  avoient  imaginé 
toute  cette  Philofophie  myllérieufe  ,  toutes  ces  proportions 
harmoniques  de  la  Mufique,  <Sc  leur  rapport  avec  les  nombres, 


DE     LITTÉRATURE.  179 

avec  les  faifons  8c  les  diftl'rentes  parties  de  l'année.  Ce  fyftème 
ctoit  fondé  fur  la  grande  idée  que  les  Philofophes  avoicnt 
conçue  du  bel  ordre  qui  avoir  été  établi  dans  toutes  les 
parties  de  la  Nature  par  le  premier  Principe. 

A  ce  fyftème  Harmonique,  jui^nons  quelques  oblervations 
fur  le  cours  des  deux  premiers  Principes  de  l'Univers  ,  dont 
ie  développement  nous  préfentera  encore  des  rapports  d'une 
autre  efpèce,  qui  ne  feront  pas  moins  Imguliers  que  les 
précédens. 

Toute  l'Antiquité  attefte  quOfris  étoit  le  premier  Prin- 
cipe mâle,  b  Ciel,  le  Soleil,  le  Père,  &c.  qu'/fis  étoit  le 
premier  Principe  femelle,  la  Terre,  la  Lune,  la  Mère,  &c. 
Tous  ces  noms  &  plufieurs  autres   font  exactement  donnes 
par   les  Chinois  à  leur   V^mg  &  à  leur  Y/i .  en  forte  qu'on 
reconnoît,  dans  ce  qu'ils  difent  de  ces  deux  Principes ,  1  6>/m 
&  Yljis  de  l'Egypte  :  mais  je  ne  me  borne  pas  à  ce  premier 
rapport,   quoique  complet,  parce   que  ce  f)ftème   de  deux 
Principes  a  pu  ctre  imaginé  en  mCme   temps   par   diftcrens 
Philofophes.  de  il  l'a  été.  Pour  qu'un  tel  rapport  puillc  être 
compté,  il  faut  qu'il  foit  foutenu  par  des  circonftances  plus 
iTiarquées.  On  voit  que  je  ne  tire  mes  preuves  que  de  ce 
qui  peut  ètie  fingulier  &  unique      _     _       j    ta     •      •»'     >i. 
Snivant  le  .ccii  de  pludeurs  Ecrivains  de  1  Antiquité,  & 
fur-tout  de  Macrobe,   les  Égvptiens   prétendoient  quOdris 
renailToit  tous  les  ans.  &  paicouroit  dans  le  cours  de  1  année 
les  différens  à<'es  de  la  vie  humaine.  Au  (ulllice  d  hiver,  cctoit 
un  enfant  ;  fi'e  <uitcm  crMim  tlivcrftcites  ad  Solem  rejeruntur , 
ut  parvulus  vUcntuf  hycumli  foljlitio .  qiuikm  yEgyptU  profcrunt 
ex  adyto  die  ccrui  :  an  printemps,  c'étoit  un   jeune  homme; 
amituodio   vcnwli  ,  fuinlitcr  ot.juc  adokfciûs  cidipijatur  vires, 
fgurdriue  juvcis   ornaiur  :  enluite  comme  un   homme  fut; 
mneacjus  r^tns  flatuitur  plewfnu  effigie  k,rha ,  foiflmo  affiro, 
quo  tempore  fummiim  confcquitur  fui  <wgmcntum  :   eiidn    après 
cette   époque.  Of.ris  devient  vieux  &  meurt  pour  renaître 
de  nouveau  ;  cxiiule  pcr  dimhmtioiies  vcluti  fencfecns  ,    quarta 

Z  ij 


i8o  MÉMOIRES 

forma  Deus  figuwtur.  On  fait  qu'il  périt  dans  les  guerres  de 
Typhon  qui  ie  coupa  en  morceaux. 

Les  Chinois  vont  nous  prcfenter  le  même  fyflème  fuF 
leur  y^iig ,  5c  par -là  fe  rapprocher  davantage  de  l'Egypte. 
En  effet  ils  rapportent  des  circonftances  qui  n'appartiennent 
qu'à  ce  pays,  à  fon  climat,  &:  qui  n'ont  pu  être  imaginées 
qu'en  Egypte.  Us  font  naître  leur  premier  Principe  fecon- 
daire  mâle,  nommé  Ytwg ,  comme  les  Égyptiens,  au  folllice 
d'hiver  ;  ils  lui  font  prendre  fuccefiîvement  divers  accroiflè- 
mens  jufqu'au  folftice  d'été  ,  qu'il  eft  dans  ^i  plus  grande  force. 
Après  ce  terme,  ils  difent  qu'il  diminue  infenfihlement ,  & 
qu'il  devient  vieux  ,  feinjccns  ;  &.  enfui  ils  le  font  mourir 
vers  la  fin  de  Novembre. 

Cette  allégorie  du  cours  du  Soleil  ou  du  Principe  mâle; 
figurée  chez  les  deux  Nations  par  la  vie  d'un  .homme,  mérite 
d'autant  plus  d'attention,  qu'elle  fournit  plufleurs  preuves  du 
fèntiment  que  je  veux  établir. 

En  conféquence  de  la  vieillefîe  du  Soleil  ou  d'Ofiris,  les 
Égyptiens  avoient  imaginé  d'inftituer,  à  l'équinoxe  d'automne, 
une  fête  appelée  la  Fctc  du  Bâton  dOfiris  ;  c'efl  Plutarque 
qui  nous  en  initiait,  &.  qui  ajoute  que  le  Soleil ,  fuivant  les 
Egyptiens ,  avoit  alors  hcfoin  d'un  bâton  pour  appui.  Par  quel 
balard  fuiguiicr,  cKey  \e%  Chinois,  à  l'équinoxe  d'automne, 
temps  auquel  ils  prétendent  que  leur  Yang  devîpnt  vieux, 
fcnefcens;  faifoit-on  autrefois  (  j'ignore  fi  on  la  fait  encore) 
la  cérémonie  de  diftribuer  aux  vieillards  des  bâtons  pour  les 
foutenir  !  C'étoit  une  allufion  à  la  vieillelfe  du  Soleil.  Il  falloit 
dans  cette  fête  du  Bâton  dOfiris,  que  l'on  portât  àes  bâtons; 
&  cette  cérémonie  convenoit  aux  vieillards  qui  repréfèn- 
toient  l'âge  d'Qfiris,  On  fent  toute  la  force  de  ce  rapport 
fmgulier. 

Les  Chinois  ont  partagé  ce  cours  des  deux  Principes  en 
douze  termes,  dont  chacun  répond  à  une  lunaifon  &:  à  un 
des  douze  tons  de  Mufique,  que  j'ai  indiqués  plus  haut. 
Les  fix  premiers  de  ces  tons  ou  tons  majeurs ,  &  de  ces 
Uinaifons,  appartiennent  au  premier  Principe  Yang,  &  les  fix 


DE    LITTÉRATURE.  i8i 

antres  ou  tons  mineurs,  au  premier  Principe  Yn ,  parce  que 
ies  Chinois  fuppofent  que,  pendant  la  diminution  du  Y^ing , 
le  }//  qui  repond  à  Ifs  qu'ils  font  naître  au  folftice  d'été  ou  à 
i'Écrevifîe,  prend  également  Tes  accroilîèmens  pour  être  dans 
fa  plus  grande  force  au  foKUce  d'hiver,  ce  qui  rentre  dans 
le  fyitcme  Égyptien.  En  effet,  pendant  qu'Oliris  fuit  devant 
Typhon,  c'cltlfis  qui  règne;  &  ce  qui  achève  de  prouver  que, 
dans  ce  temps  qui  répond  à  l'été,  les  Egyptiens  attribuoient 
quelque  puillimce  à  His ,  c'eft  qu'ils  avoient  fixé  le  commen- 
cement de  leur  année,  au  lever  de  la  canicule  ou  de  l'étoile 
d'Kis  :  mais  chez,  lun  &.  l'autre  Peuple,  ce  font  toujours  les 
adions  du  premier  Principe,  &  non  celles  du  fécond,  qui 
fervent  à  marcjuer  le  cours  de  l'année;  ainfi  chez  les  Chinois, 
pentlant  le  règne  du  Yn  ou  ôilfis ,  on  indique  feulement  ce 
qui  arrive  au  i'iuig  oii'dO/îris ;  ce  qui  eft  contorme  au  pafîâge 
de  Macrobe,  dans  lequel  il  Ji'efl  parlé  que  d'O/iis. 

Je  me  borne  ici  à  quelques-uns  de  ces  termes  fur  lefquels  je 
vais  propofer  mes  réflexions.  Ces  douze  termes  font  autant  de 
mutations  &  de  changemens  que  le  premier  Principe  éprouve 
fuc(?elilvement,  fyflème  qui  exifloit  en  Egypte,  comme  nous 
le  voyons  dans  Plutarque;  mais  il  feroit  trop  long  d'expofer 
ici  tout  ce  que  cet  Écrivain  dit  de  ces  mutations.  Nous  en 
retrouvons  de  femblables  chez  les  Chinois,  qui  fîjnt  fubor- 
donnécs  aux  douze  grandes  dont  il  s'agit  ici ,  &  que  l'on  ■ 
pourroit  j)rendre  pour  autant  de  filiations  de  celles-ci.  Les 
Chinois  parlent  d'une  de  ces  mutations  fecondaires  qu'ils 
apjx-ilent  Wihoiulaucc .  d'une  autre  qu'ils  nomment  Jifctte , 
engendrées  chacune  d'une  des  douze  grandes  mutations.  Tout 
ce  langage  énigmatique  fe  retrouve  dans  Plutarque,  où  l'on 
voit  une  mutation  ci'Oliris  qui  ell  nommée  Kôeps,  YAùo/i- 
dûiice  ;  une  autre  qui  tll  appelée  X^vio-^oryi/jî,  la  Dijlttc ,  qui 
revenoienl  tous  les  ans,  &  pemlanl  le  temps  dclquellcs  il  y 
avoit  des  chants  qui  leur  étoient  particuliers:  ainli,  chez  les 
lieux  Nations,  ce  font  les  mtmes  idées,  les  mêmes  principes, 
la  même  doctrine ,  le  même  langage  énigmaticpie  &.  myflc- 
ricux;  n'y  tût-il  même  de  conlormité  que  dans  cette  manière 


i82  MÉMOIRES 

extraordinaire  de  raifoniier,  nous  en  conclurions  que  ces 
deux  peuples  ont  eu  communication  i'un  avec  l'autre  :  mais 
quand  un  pareil  langage  fert  à  exprimer  les  mêmes  idées  & 
une  même  do(î;l;rine ,  &:  fur- tout  encore  une  doélrine  de 
cette  efpèce  ,   que  refk-t-il  à  coiiclure  ? 

Revenons  à  nos  douze  grands  termes  ou  mutations.  Les 
Chinois  expriment  le  feptième  par  le  mot  kcou ,  qui  fignifie 
la  conjonŒon  du  mâle  &  de  la  femelle  qui  devient  enceinte  : 
cette  mutation  répond  à  une  partie  de  juin  Se  de  juillet  ; 
or  c'eft  dans  le  cours  de  ce  dernier  mois  que  la  canicule  fè 
lève  ,  &  c'efl  ce  que  les  Egyptiens  appeloient  fo'.tùs ,  mot 
qui  fuivant  Plutarque  fignifioit  la  grojjcffe  d'Ifis ,  fon  union 
avec  OJiiis ,  union  après  laquelle  elle  devient  enceinte  :  on  voit 
que  c'eil  le  débordement  du  Nil  qui  couvre  toute  l'Egypte. 
Voilà  une  idée  purement  égyptienne,  à  laquelle,  ailleurs, 
aucune  circondance  des  /îiifons  n'amène,  &  qui  par  confè- 
quent  n'a  pas  été  imaginée  par  d'autres  peuples  ;  <Sc  cette 
idée ,   les  Chinois  l'ont  également. 

A  ce  rapport  fingulier ,  ajoutons -en  un  autre  que  nous 
ofFre  le  même  fyftème.  Ofiris  mourut  coupé  en  morceaux 
par  Typhon  le  17  du  mois  Athyr ,  temps,  dit  Plutarque, 
dans  lequel  le  Soleil  pafîè  par  le  ligne  du  Scorpion  :  or ,  chez 
les  Chinois,  la  onzième  mutation  du  Yang  elt  exprimée  par 
un  caraélère  qui  fignihe  couper  en  morceaux ,  déchirer ,  féparer , 
&  elle  tombe  vers  la  fin  d'oélobre  &  le  commencement  de 
novembre ,  qui  eft  le  temps  dans  lequel  le  Soleil  efl  au 
Scorpion  &;  où  le  Nil  fe  retire:  ainfi  voilà  un  rapport  bien 
marqué,  &  pour  la  défignation  du  fait,  &  pour  l'époque  à 
laquelle  on  le  place. 

Entre  ces  deux  termes,  c'eft- à -dire  au  huitième,  qui 
répond  d.\.me  partie  de  juillet  &  d'août,  les  Chinois  célèbrent 
luie  fête  qu'ils  appellent  la  Fête  des  hateaux ,  autrement  Long' 
tchuen ,  bateaux  du  Dragon  :  on  y  voit  une  foule  de  bateaux 
de  toute  grandeur  ,  peints  &  faits  en  forme  de  dragons  : 
ils  font  remplis  d'inftrumens  de  mufique;  les  bateliers  dif- 
putent  entre  eux  à  qui  ramera  le  plus  vite ,   &  il  y  a  des 


DE     LITTÉRATURE.  183 

récompenfes  qui  font  pendues  au  bout  d'un  bâton  dans  le 
milieu  de  la  rivière  :  les  muliciens  font  tous  habilles  de 
même ,  &  portent  des  couronnes  de  fleurs  fur  la  tête.  On 
célèbre  cette  fête  dans  toute  la  Chine,  «Se  nous  la  retrouvons 
en  Egypte  avec  de  femblables  circonflances.  Thcvenot  rap- 
porte que  le  14  août,  ce  qui  tombe  dans  le  même  temps 
que  la  fête  Chinoife,  il  a  vu  célébrer  en  Egypte  une  fête 
qui  confifle  pareillement  à  courir  furie  Nil,  avec  des  bateaux 
ornés  de  figures  de  dragons  :  ces  bateaux  font  remplis  de  mufi- 
ciens  de  toute  efpèce;  on  y  difhibue  des  Prix  à  ceux  des  rameurs 
qui  fe  diflinguent.  On  célèbre  cette  fête  en  Egypte  tous  les  ans 
à  l'ouverture  du  canal,  &  lorfque  le  Nil  elt  parvenu  à  la 
hauteur  nécelîàire  pour  procurer  l'abondance  :  elle  n'étoit 
point  nouvelle  dans  ce  pays,  puifque  Hérodote  en  parle,  & 
que  la  delcription  qu'il  en  fait  ne  diffère  point  de  celle  de 
Thévfnot.  Il  nous  apprend  qu'on  la  célébroit  dans  toute 
l'Egypte,  mais  particulièrement  à  Bubafles,  en  l'honneur  de 
Diane  :  cette  Divinité,  chez  les  Égyptiens  comme  chez  les 
Grecs,  étoit  la  Di\in?é  des  femmes  enceintes  &  des  enfins. 
Les  Chinois  femblent  avoir  confervé  cette  idée  ,  puifque 
dans  la  fête  dont  il  s'agit,  ils  ont  foin  de  faire  baigner  les 
enfans  &  de  les  purger;  c'efi  après  avoir  pris  ces  précautions, 
qu'ils  les  conduifcnt  hors  de  la  ville  pour  voir  la  fête. 

Je  pourrois  citer  encore  ici  la  Fétc  des  Lanternes  que  l'on 
célèbre  lous  les  ans  à  la  Chine,  &.  qui  eft  entièrement  con- 
forme a  celle  de  l'Egypte.  M.  de  Alairan  avoit  infiflé  fur 
celte  conformité;  le  P.  Parennin  lui  a  répontln  :  il  (eroit 
trop  long  d'examiner  ici  cette  réponfe  qui  en  impole,  mais 
qui  ne  prouve  rien.  Si  je  ne  m'arrête  pas  fur  cette  fête  Chi- 
noife, que  je  crois  empruntée  de  l'Egypte,  c'efl  (jue  je  n'ai 
pu  trouver  encore  f  n  (|uel  temps  les  Égyptiens  la  cdébroient, 
&  que  je  ne  veux  employer  vians  ce  Précis  cjue  ce  cjui  eft 
déterminé. 

Si  Ici  premières  obfv.-rvations  que  j'ai  faites  furies  Élémcns, 
fur  les  Nombres  &;  fur  la  Mufique,  prouvent  que  les  Chinois 
&  les  Egyptiens  avoient  une  mêiiie  dodrine,  ces  dernières 


184  MÉMOIRES 

tendent  à  faire  voir  que  ce  font  les  Chinois  qui  l'ont  em- 
pruntée des  Egyptiens,  puilcju'tlles  nous  offrent  des  fêles 
accompagnées  de  circonflances  qui  n'appartiennent  qu'à  i'É- 
gypte,  à  Ion  climat,  au  débordement  du  Nil,  &  à  i'hiftoire 
d'ins  &  d'Ofiris. 

V  I. 

Mais  ,  me  dira-t-on ,  l'Egypte  adoroit  un  grand  nombre 
d.'animaux;  elle  en  avoit  fait  les  fymboles  de  fes  Dieux  & 
des  hommes  conftitués  en  dignité  :  c'eft-là  un  de  les  carac- 
tères dillinélifs  le  plus  marqué,  &  nous  ne  trouvons  dans 
aucune  relation  de  la  Chine,  rien  qui  puifîe  entrer  dans  ce 
parallèle.  Je  réponds  que  fi  nos  Millionnaires  ne  nous  parlent 
point  du  culte  des  animaux,  c'cfl;  que  trop  admirateurs  des 
Chinois,  ces  Mifîlonnaires  ont  voulu  fans  doute  leur  fauver 
ce  ridicule;  mais  ouvrons  les  livres  nationaux  les  plus  authen- 
tiques, &  nous  y  verrons  une  foule  de  Divinités  fubalternes, 
repréfentées  par  des  figures  de  fèrpens  ou  d'autres  animaux, 
auxquelles  on  rend  un  culte  ;  fi  cer  ne  font  pas  les  Phi- 
iofophes  ,  c'elt  le  peuple.  Mais  les  Philofophes  même  ont 
regardé  certains  animaux  comme  des  fymboles  des  Dieux  : 
arrêtons  -  nous  u\'i  moment  fur  ce  fujet ,  par  lequel  nous 
terminons  ce  Précis. 

Diodore  de  Sicile,  après  avoir  parié  des  cinq  Élémens 
admis  par  les  Egyptiens,  &:  après  avoir  ajouté  que  ces  cinq 
Elémens  divinilés,  font  Jupiter,  Vulcain,  Cérès,  l'Océan  ou 
le  Nil,  &  Minerve,  dit,  d'après  les  Egyptiens,  que  ces 
Dieux  parcourent  le  monde,  tantôt  fous  une  figure  humaine 
&  tantôt  fous  celle  de  quelqu'animal  ;  de  même  dans  un  livre 
Chinois  appelé  Lo  -  kiiig-tou ,  où  l'on  préfènte  la  fubftance 
des  King  ,  on  voit  que  les  Élémens  prennent  également  àçs 
figures  d'animaux,  l'un  celle  du  chien,  l'autre  celle  du  bœuf, 
un  autre  celle  du  bélier  ,  &  ainfî  du  refte  ;  voilà  donc  le 
même  fyflcme.  Dans  le  Chili  -y  -tien ,  on  aperçoit  plufieurs 
fortes  de  fèrpens,  des  hommes  avec  des  cornes  de  bélier  ou 
des  têtes  d'autres  animaux,  qui  font  regardés  comme  autant 

de 


DE     LITTÉRATURE.  185 

de  DivîniU'S  fubalternes.  Quand  l'Empereur  va  faire  des 
(âcrifices  ,  fa  marche  eft  une  efpèce  de  procelfion  :  comme 
Fils  du  Ciel,  &  repréfentant  le  Ciel,  toute  la  Nature  l'accom- 
pacriie.  On  porte  un  grand  nombre  d'cteiidards  qui  repréfentent 
beaucoup  de  Divinités,  &i  divers  objets  du  culte  public: 
ttls  font  les  fymboles  du  dieu  du  Tonnerre,  de  celui  de  la 
Pluie,  des  Élcinens  ,  des  Montagnes,  des  Rivières;  leBoilTeau 
cclelte  ou  les  fept  Étoiles  du  Nord  ;  les  Planètes ,  les  fignes 
du  Zodiaque  :  tous  les  animaux  que  l'on  porte  dans-  cette 
marche,  tiennent  à  la  Religion  &  font  regardés  comme  des 
Génies.  On  y  voit  parmi  les  volatils ,  le  phénix  &  des 
faucons;  parmi  les  quadrupèdes,  des  lions  :  on  fait  que  cet 
animal  étoit  honoré  chez  les  Égyptiens.  Ces  peuples  mettoient 
à  toutes  leurs  fontaines  des  têtes  de  lion  ,  par  lefquelles  couloit 
l'eau  ;  c'eft  un  ufage  qui  exifle  encore  à  la  Chine.  On  porte 
auiïî  dans  celte  marche  des  figures  de  différente  efpèce  de 
ferpens. 

Dans  XY-king,  Tcheou-kong  qui  vivoit  plus  de  onze  cents 
ans  avant  J.  C.  &  dont  le  commentaire  eft  devenu  comme 
un  texte  facré,  fait  du  dragon  le  fymbole  du  Ciel;  de  même 
chez  les  Ét/viitiens,  cet  animal  étoit  le  fymbole  de  K/n-f  ovi. 
du  premier  Principe  :  Se  comme  les  Cliinois  ont  établi  lur 
la  terre  le  même  ordre  que  dans  le  ciel;  que  l'Empereur, 
nommé  Fils  <'/«  Ciel,  eft  fon  repré/êntant  fur  la  terre,  le 
fvmbole  diftinélif  de  ce  Prince,  eft  le  dragon  ou  le  ferpcnt. 
Ce  même  animal  étoit  aufh  le  caractère  diftinélif  des  rois 
d'Ét'ypte  ,  &  c'eft  pour  cela  qu'Éiéchiel  appelle  ce  Prince 
le  gniiid  Dragon. 

Nous  voyons  fur  les  monumens  Égyptiens ,  une  foule  Je 
perfonnafes ,  tous  dillingués  par  des  figures  d'animaux  qu'ils 
ncMtent  lur  leurs  tcies  :  comme  le  Roi  l'étoit  p.w  celle  du 
dragon  ,  fcs  Miniftres  &  les  Prêtres  dévoient  avoir  également 
leurs  fymbcjles.  Diodore  nous  apprend  que  les  Ecri\ains 
(iicrcs  portoienl  fur  leur  tête  une  bande  de  pourpre  ,  &  la 
figure* d'un  faucon.  Les  Miniftres  de  l'emiiereur  de  la  Chine 
font  divifés  en  neuf  dalles,  &.  chaque  clafic  efl  diftinguée 
Tome  XL,  A  a 


i8(î  MÉMOIRES 

par  une  figure  d'animal,  que  tous  ceux  qi;l  font  Je  celte 
clafTe  portent  en  broderie  fur  la  poitrine  Se  fur  le  clos  :  ces 
animaux  fymboliques  font  reconnoître  fur  le  champ  la  dignité 
des  perfonnes  ,  &  impriment  le  refpecfl  qui  leur  eiï  dû  par 
les  inférieurs.  Ceux  de  la  première  clallè  ,  qui  font  les 
Grands  de  l'Empire,  ont  pour  marque  di(lin<ftive  une  efpèce 
de  faucon,  que  nous  venons  de  voir  être  le  fymbole  des 
Écrivains  facrc's  de  l'Egypte:  ceux  de  la  quatrième  clalfe  ont 
pour  fymbole  une  grue.  Cet  animal,  chez  les  Égyptiens, 
étoit  le  fymbole  de  ceux  qui  s'appliquoient  à  la  connoi(îânce 
des  aflres  Se  des  météores.  En  général,  à  la  Chine,  les  fym- 
boles  des  Miniftres  &  Officiers  de  lettres  font  empruntés  des 
oifeaux;  ceux  des  Officiers  de  guerre  le  font  des  quadru- 
pèdes :  enfin ,  quelques  Officiers  des  temples  portent  des 
plantes ,  Se  particulièrement  la  mauve ,  (i  vantée  par  les  Anciens. 
Il  faut  avouer  que  tous  ces  ufages  reflemblent  fingulièrement 
à  l'Egypte. 

A  tous  ces  rapports  entre  l'Egypte  Se  la  Chine,  joignons 
encore  ceux  qui  fe  trouvent  entre  les  anciens  caradères 
Chinois  Se  les  hiérogliphes  de  l'Egypte,  comme  je  l'ai  prouvé 
dans  deux  Mémoires  particuliers  ;  rapports  qui  ont  forcé  le 
p.  Amiot,  dans  ces  derniers  temps,  d'avouer  que  l'on  trou- 
voit  dans  les  cara<5lères  Chinois  un  dixième  de  caraélères 
Égyptiens  ;  rapports  qu'aucun  Miffionnaire  n'a  o(e  contefler 
r\\  attaquer  :  il  réfuUera  de-là  que  les  Chinois,  qu'on  nous  a 
préfentés  jufqu'à  préfent  comme  des  peuples  ilblés,  qui  ne 
tenoient  rien  des  autres  Nations,  Se  chez  lefquels  on  a  voulu 
même  placer  le  berceau  des  Sciences  Sc  dçs  Arts ,  ont  tout 
çrnprunté  de  l'Egypte. 


DE    LITTÉRATURE.  187 

RECHERCHES    HISTORIQUES 

SUR    LA    RELIGION  INDIENNE, 

Et  fur  les   L'mes  fondamentaux  de  cette  Relie  ion  l 
qui  ont  été  traduits  de  l'Indien  en  Chinois, 

PREMIERMÉ  MOIRE. 

EiMiJfcuient  de  la  Religion  Indienne  dans  l'Inde,  la  Tartane , 
le  Thibet  èr  les  IJles. 

Par   M.    DE   Guignes. 

LA  Religion  Ijidienne,  celle  des  Samancens,  &  celle  des         Lu 
Brahmes ,    fur  laquelle   nous    n'avons   encore   que   des    ''  ~^j).''" 
connoilHinces    très-confufes ,   faute    de   polTéder,   ou  plutôt         '^ 
d'entendre  les  livres  dans  iefquels  (e.s  dogmes  font  renfermes, 
eft  établie  dans  la  Tartarie ,   le  Thibet  &  la  Chine   depuis 
environ  dix-fept  cents  ans.   On  a  compofe  à  la  Chine  un 
grand  nombre  de  livres  pour  en  développer  les  principes; 
&.  ces  livres  ont  été  faits,  ou  par  des  Chinois  qui  ont  em- 
brafîc  cette  Religion,  ou  par  des  Indiens  qui  y  (ont  venus, 
&  qui  ont  traduit  en  Chinois,  d'après  la  langue  Samfcretane, 
les  principaux  livres  de  leur  Religion  :  ceux-ci  font  ou  les 
livres  originaux  attribués  au  fondateur  de  cette  Religion, 
ou  des  explications  faites  dans  l'Inde  par  les  Savans  de  cette 
contrée. 

J'ai  dit  que  ces  livres  avoient  été  traduits  de  la  langue 
Samfcretane:  on  fiit  que  cette  langue  eft  celle  àts  \i\\es; 
qu'elle  eft  l.i  langue  favante  du  pays,  &  que  peu  d'Indiens 
aujourd'hui,  de  l'aveu  de  tous  ceux  qui  ont  voyagé  tlans 
l'Inde,  font  en  état  de  l'entendre.  Les  Chinois,  en  parlant 
de  ces  Ouvrages,  difent  feulement  qu'ils  ont  été  traduits  de 
llndicn;  mais  comme  ils  ont  conlcivé  l'alphabet  de  la  langue 

A  a  ij 


i88  MÉMOIRES 

clans  laquelle  ces  Ouvrages  éloieiit  écrits ,  &  que  cet  alpliabet 
e(l  le  Samfcietan ,  il  s'enfuit  uccefiairemeiit  que  ces  livres 
ont  été  traduits  d'après  des  originaux  qui  étoient  écrits  dans 
cette  niêine  langue.  Les  Chinois  ont  nume  porté  plus  loin 
leur  attention  à  cet  égard  :  plufieurs  Doéleurs  de  cette  Religion 
flla-tuoi!-lin,  fe  font  réunis  pour  compofer  un  Ouvrage  dans  lequel  ils 
liv.crxxyii,  tj..,j(ç,^t;  fje  l'origine  des  caraélères  Indiens,  en  fept  livres; 
Se  l'empereur  Gin-tjong ,  qui  niojita  lur  le  trône  l'an  102^ 
de  l'ère  Chrétienne ,  fous  les  yeux  duquel  on  a  fait  cet 
Ouvrage,  eft  regardé  comme  l'auteur  de  la  préface.  Je  n'ai 
pas  vu  ce  Traité,  qui  a  maintenant  plus  de  fept  cents  ans 
d'ancienneté;  mais  l'empereur  lùcn-long ,  qui  eft  aéluellement 
fur  le  trône,  en  a  fait  publier  un  à  peu-près  iêmblable,  la  qua- 
torzième année  de  fon  règne,  de  J.  C.  X74.P.  Aux  caraélères 
Samfcretans  on  a  joint  ceux  du  Thibet  &  des  Tartares  :  on 
y  donne  différens  fyllabaires,  &  des  règles  pour  la  leélure 
&  la  prononciation  de  ces  langues  ;  on  y  rapporte  avec  foin 
\q$  caraélères  Chinois,  dont  les  différens  traduéleurs  Indiens 
k  font  fervis  pour  exprimer  les  lettres  Indiennes  ;  mais  ce 
qui  eft  plus  important,  c'ell  qu'on  y  a  joint  l'abrégé  de  la 
vie  de  ces  Traducteurs ,  dont  plufieurs  font  nés  dans  le 
centre  de  l'Inde  :  cet  Ouvrage  que  j'ai  entre  les  mains,  m'a 
été  d'une  grande  utilité. 

On  voit  par -là  que  les  Chinois  font  beaucoup  plus  à 
portée  qu'aucun  autre  peuple  de  nous  donner  de  nouvelles 
lumières  fur  l'hifloire  de  la  religion  Indienne ,  &  de  nous 
faire  connoître  its  livres ,  dont  les  Indiens  font  un  grand 
myflère  aux  Étrangers.  Sous  le  règne  de  Vou-ti ,  empereur 
de  la  Chine,  qui  vivoit  au  commencement  du  vi.^  fiècie  de 
l'ère  Chrétienne,  on  comptoit  à  la  Chine  jufqu'à  cinq  mille 
quatre  cents  kiuen  ou  livres  concernant  cette  Religion.  \Jn 
kiiieii  eft  une  étendue  de  difcours,  qui  répond  à  ce  que  nous 
appelons  vm  livre  dans  un  Ouvrage  hiftorique. 

Je  ne  parlerai  point,  dans  ce  Mémoire,  de  tous  ces 
Ouvrages  ,  dont  un  grand  nombre  me  font  inconnus ,  je 
me  bornçrai  à  indiquer  les  Livres  fondamentaux  &  leurs 


DE     LITTÉRATURE.  i8p 

principaux  commentaires  :  je  ferai  connoître  leurs  Auteurs 
ou  leurs  Traducteurs,  &  en  quel  temps  ils  ont  ve'cu.  Ces 
détails  littéraires  fe  trouveront  liés  à  l'hifloire  deletabliffement 
de  cette  Religion  dans  la  Chine  :  j'y  ajoute  ce  qui  efl  dit, 
d'après  ces  livres,  fur  fon  antiquité  6c  fon  étalilillement  dans 
i'Inde;  fon  palîàcre  dans  leTliibet,  dans  la  Tartarie  &  dans 
les  îles  de  l'Inde. 

Mon  principal  but  dans  ces  recherclies,  eft  de  faire  voir 
que  les  Chinois  n'ont  pas  été  policés  par  les  Indiens,  auxquels 
on  prétend  attribuer  une  grande  antiquité;  que  ce  fentiment 
n'elt  fondé  que  fur  de  pures  conjeélures ,  moyen  dont  on 
abufe  depuis  quelque  temps  avec  trop  de  hardieffe ,  pour 
établir  une  foule  de  paradoxes,  parce  qu'on  ne  confulte  pas 
les  véritables  fources,  &  parce  qu'on  fe  livre  trop  à  fa  propre 
imagination. 

Ces  recherches  feront  divifées  en  trois  Mémoires.  Dans 
ïe  premier,  après  avoir  parlé  de  l'origine  8c  de  l'établillement 
de  cette  Religion  dans  l'Inde,  &  domié  une  idée  générale  de 
fes  dogmes,  je  palîërai  à  i'hilloire  de  Ion  établillement  dans 
la  Tartarie,  le  Thibet  &  dans  les  îles  de  l'Inde. 

Le  fécond  &.  le  troifième  feront  deflinés  à  l'hifloire  de 
cette  Religion  dans  la  Chine,  &  je  ferai  connoître  les  difîe- 
rens  ouvrages  Indiens  qui  ont  été  traduits  en  Chinois;  quels 
en  font  les  Auteurs  ou  les  Tradudeurs  ;  &  je  donnerai  un 
précis  de  leur  hiltoire. 

L 

Origine  ir  htahlijftmem  de  la  Religion  Lufienm. 

Indépendamment  des  livres  de  Religion ,  qui  ont  été 
traduits  en  Chinois,  on  en  a  fait  à  la  Chine  un  grand 
nombre  d'autres  cjui  renferment  des  détails  iiiftoriques  & 
géographiques  fur  l'Inde,  le  Thibet,  la  Tartarie  5c  tous  les 
pays  vuillns,  comme  on  en  a  fait  parmi  nous  fur  les  m«}mes 
pays;  mais  avec  cette  oifférence,  que  la  Religion  Indienne 
tluiit  établie  à  la  Chiite,  il  y  arrivoit  contiiiuelicintat  une 


ipo  MÉMOIRES 

foule  J'IiKliens  très-fâvans  ;  6c  ces  Ouvrages  étoîent  commu- 
nément comporés,  ou  par  des  Chinois  qui  avoient  voyagé 
dans  les  Indes,  ou  par  des  Indiens  même,  &  traduits  en- 
fuite  en  Chinois  :  ainfi  le  témoignage  des  Chinois  doit  être 
d'un  très-grand  poids,  puifqu'il  nous  prélente  ce  que  les 
Indiens  difent  eux-mêmes  de  leur  propre  pays.  C'ert  d'après 
ces  autorités,  que  je  m'arrête  un  moment  fur  l'élat  de  l'Inde 
avant  l'établi Ifement  de  la  Religion  actuelle. 
Ma-iuon-im,  11  fubliltoit  anciennement  dans  l'Inde,  fuivant  les  Hiflo- 
Iw.ccxxvj,  j.jgi-,5  Chinois,  dilférens  cultes;  &  les  habitans  qui  n'ctoient 
pas  éclairés,  fe  livroient  à  toutes  fortes  de  fuperftitions.  Ils 
rendoient  un  culte  à  l'Eau,  au  Feu,  &  aux  Serpcns  venimeux. 
Ces  barbares,  ajoute-t-on,  n'avoient  aucun  principe  de  poli- 
teffe,  de  juftice,  de  fmcérité,  ni  de  fidélité,  ce  qui  rendoiS 
leur  pays  dans^ereux ,  à  caufe  des  -voleurs  &  des  brigands. 

Tel  étoit  l'état  de  ces  vaftes  contrées  avant  l'établillement 

de  ia  Religion  des  Samanéens  ;  c'efl  donc  à  cette  époque  que 

les  Indiens  ont  été  civilifés.  Ce  récit  des  Chinois  eft  confirmé 

par  celui  des  Indiens  ,  qui  eft  rapporté  dans  nos  Relations 

'Chrljl.  des  modemes.   Suivant   M.   de   la   Croze,   les   Indiens  atteflent 

Indes,  t.  II,  q^'ijj  tiennent  toutes  leurs  fciences  des  Samanéens.  «  C'eft 

»  d'eux,  difent- ils,  qu'ils  ont  appris  la  Poëfie,  la  Danfe,  la 

■»  Dialeétique  ,  l'Aftronomie ,  l'Art  de  deviner  par  le  vol  des 

j»  Oifeaux,  la  Chiromancie,  la  Mnfique,  l'Alchimie,  la  Géo- 

»  graphie,  la  Peinture,  l'Archite(?ture,  les  Mathématiques,  & 

»  toutes   fortes   d'autres  Arts ,    jufqu'au   nombre   de   foixante- 

Wdip.^tS,  quatre.  »  Plus  bas,  il  répète  que  les  Brahmes  reconnoilîênt 

que  leur  culte  a  fuccédé  dans  le  Malabar  à  celui  de  certain 

peuple  qu'ils  traitent  de  Pdieii,  &  qu'ils  appellent  la  Nutiori 

des  Sdwanéens.  Il  ajoute  qu'il  refte  encore  dans  les  Indes  des 

livres  compofés  par  ces  3anianéens  ;  que  ces  livres  font  lus 

&  eftimés  des  Indiens  modernes  qui  les  gardent  &  les  citent 

avec   autant   de   foin   que  nous  gardons   ceux   des    anciens 

Auteurs  Grecs  &  Romains.  Voilà  donc  les  Infiituteurs  des 

Indiens,  fuivant   le   témoignage  des  Brahmes,  rapporté  par 

nos  Écrivains,  &:  confirmé  par  Içs  Chinois  qui  font  égalemçuC 


DE     LITTÉRATURE.  ipr 

les  Samanéens  ,  Inftituteurs  de  la  Religion  &  des  Sciences 
dans  i'Inde.  Il  efl  vrai  que  les  Indiens  parlent  à  préfent  avec 
mépris  des  Sama'-'.cens;  mais  on  verra  dans  la  fuite  que  cela 
ell  fondé  fur  quelques  fentimens  particuliers  qui  ont  produit 
différentes  Sentes  Religieufes.  Peut-être  faut-il  eiicore  attri- 
buer ce  mépris  à  la  vanité  &  à  l'ambition  des  Brahmes  qui 
dédaignent  tous  ceux  qui  ne  font  pas  de  leur  calle  ou  famille. 
En  etiet  ils  paroilîênt  de  tout  temps  avoir  haï  les  Samanéens 
qui  n'étoient  que  des  efpèces  de  Religieux  ,    de  toute  cafre 
fans  difUnélion ,  pendant  que  les  Brahmes  étoient  une  famille 
ou  tribu  ,  dont  peut-être  le  plus  grand  nombre  le  livroit  aux 
Sciences.  M.  de  la  Croze  avoue  qu'il  n'y  a  pas  une  orande     Chrîff.  dn 
difféience  entre  la  doélrine  des  Brahmes  &.  celle  ties  Sama-  ,""'!     - 
iicens.  «  II  ne  paroît  pas,  dit-il,  que  leur  Religion  ait  différé 
de  celle  des  Brahmes,  fmon  dans  l'article  important  de  la  « 
connoifîànce  de  l'Etre  inhniment  parfait  ;  mais  il  y  a  appa-  « 
rence  que,  dans  les  temps  anciens,  il  y  avoit  des  Brahmes  « 
qui  avoient  des  docftrines  différentes  :  dans  la  fuite  le  nom  « 
de  Bnilime  eft  devenu  le  nom  le  plus  général  des  Prêtres  &  « 
Dodeurs   de   la  Religion    Indienne.  >•  J'aurai   dans  la  fuite 
occafion  de  revenir  îur  ce  fujet  ;   &  je  conclus  lêulement, 
d'après  les   Chinois    &    les   Indiens    eux-mêmes,    que  les 
Samanéens  font  les  inventeurs  des  Sciences  dans  l'Inde  ;  «Se 
comme  l'établilJèment  des  Samanéens  ne  remonte  pas  fort 
haut  dans  l'antiquité,   il   doit  rélulter  que  les  Indiens  n'ont 
pu  civilifer  ni  iiiflruire  les  Chinois,  les  Égyptiens,  les  Chal- 
déens,  &c.  qu'ainh  il  ne  faut  pas  placer  chez  eux  le  berceau 
éiCS  Sciences. 

Les  Anciens  ont  reproché  aux  Poètes  d'avoir  altéré  & 
corrompu  l'Hiltoire  :  nous  pourrions  faire  les  mêmes  re- 
proches à  plufieurs  Écrivains  qui,  dans  ces  derniers  temps, 
fe  font  érigés  en  Hiftoriens  Philolophes.  Livrés  à  leur  ima- 
gination,  ils  ofent  inventer  &  lup[)o(êr  des  fiits,  parce  que 
les  fuurccs  leur  font  inconnues.  Communément  peu  verfés 
dans  l'élude  de  rAnli(juité,  encore  moins  exercés  dans  l'art 
Je  k  Critique,  ils  ne  pèfciit  point  Içs  autoiilés,  ^  adoptent 


192  MÉMOIRES 

iîiiis   examen    tout  ce  qui   paroît  convenir  à   leur  lyAcmêi 
Après  avoir  forme  la  Terre  à  leur  gré  ,  ils  y   placent   les 
différentes   peuplades,    Se  fixent   le    berceau    des  Sciences, 
comme  ils  le   jugent  à  propos.  Suivant  les   uns,  elles  font 
nées   dans   l'Inde  ;   luivant  d'autres,    en   Sibérie  vers  Selin-' 
ginskoi   &  le   lac   Paikal ,  pays   où   la   Nature  femble   être 
engourdie,  8c  dont  anciennement  les  habitans  étoient  plongés 
dans  la  ]>li;s  grande  barbarie.  Tels  font  les  égaremens  que  pro- 
duit l'efprit  de  fyftème  î  Parce  qu'on  trouve  acluellement  d^ps 
ce  pays  des  veftiges  de  la  Religion  de  l'Inde,  on  en  conclut 
qu'elle  y  a  pris  nailfance  ;  que  de-l.~i,  avec  les  Sciences,  elle 
a  pafîe  dans  l'Inde.  Mais  toutes  ces  allèrtions  halardées  s'éva- 
nouKîènt  lorfqu'on  examine  l'Hiftoire.   Quand  les   Indiens 
difent  que  leur  Religion  &  toutes  leurs  Sciences  viennent 
du  Nord,  ils  entendent  de  la  partie  de  l'Inde  qui  efl  fituée 
au  Nord,  &  non  pas  de  la  Sibérie.  Les  Chinois,  d'après  ces 
mêmes  Indiens,  attellent  unjverfêllement  que  llndituteur  de 
cette   Religion    efl:   né   dans  un  vafte  pays   qu'ils  appellent 
Tiefi-tfo  ,   qui   renfermoit  piufieurs  royaumes  différens  :  ils 
nomment  celui  où  il  a  pris  nailîànce  Kia-goeî-goei. 
'Md-tunn-Ttn        ^^  ne  peut  nier  que  le  Tieii-tfo  des  Chinois  ne  foit  ce  que 
■i,.cccxxxvii-.    nous  appelons  proprement  l'Indouflan.  La  defcription  qu'ils 
en  fojit  ne  peut  convenir  qu'à  ce  pays  :  elle  n'efl;  point  faite 
d'après  des  rapports  vagues;  elle  efl:  tirée  de  plufieurs  Ouvrages 
hiftoriques    &   géographiques   concernant    l'Inde.    Sous   les 
Han  ,    l'an   125    avant   J.  C.  ce  grand  pays  étoit  nommé 
Chin-tou ,  ce  qui  répond  au  mot  Siiid ,  nom  donné  à  l'Inde: 
on  l'appeloit  auiTi  în-tou ,   terme   plus   conforme  encore  au 
mot  Indou,  On  rapporte  que  la  capitale  étoit  fituée  fur  le  bord 
d'un  grand  fleuve  nommé  Heng-ho ,  qui  efl:  le  Gange,  comme 
on  le  verra  dans  la  fuite  :  on  appelle  encore  ce  fleuve,  fuivant 
les  Chinois,   Kïa-pï-îi-ho  ou  le  fleuve  de  Kia-pi-lï.  Ce  nom 
paroît  être  le  même  que  celui  de  Kiipèle ,  doinié  à  un  détroit 
de  montagnes  par  où   le  Gange  commence  à  entrer  dans 
i'Inde.  La  capitale   de  ce  pays  efl  voifine   d'une  montagne 
Jont  les  pointes  des  rocliçrs  noirâtres  reffemblent  à  l'oileau 

nommé 


i'"^ 


DE    LITTÉRATURE.  rp5 

ïidmmé  TficoH,  avec  les  plumes  duquel  on  garnit  les  flèches. 
Les  Chinois  ont  appelé  cette  montagne  la  montagne  du  mer- 
veilleux o'tfeau  Tfteou  :  les  Indiens  la  nommtwi  Ki-tou~kio  ou 
Ki-che-kio ,  ce  qui  fignifie  la  même  c\\of^Q(a). 

Les  Chinois  divilent  l'Inde  en  cinq  parties  : 

La  première  ou  le  Tien-tjo  du  milieu,  qui  eft  environne 
àes  quatre  autres. 

La  féconde  eft  l'Inde  orientale:  celle-ci  confine  partie  à 
la  mer,  partie  aux  pays  de  Fou-nan  &  de  L'ui-ye  ,  c'eft-à- 
dire,  de  Siam ,  de  Pégou  &:  autres  pays  voifins,  qui,  fuivant 
les  Chinois,  ne  font  pas  de  l'Indouftan  :  cette  féconde  Inde 
doit  contenir  les  pays  voifins  du  Gange. 

La  troificme  eft  l'Inde  méridionale,  qui  efl  bornce  par  fa 
grande  mer  :  on  voit  qu'il  s'agit  ici  de  la  partie  où  eft  le 
cap  Comorin.  / 

La  quatrième  eft  l'Inde  occidentale,  qui  confine  en  partie 
à  la  Perfe  &:  au  pays  de  Ki-pin ,  où  eft  Samarcande,  c'eft-à- 
dire,  à  la  Bacliiane. 

La  cinquième  enfin  eft  l'Inde  feptentrlonale,  bornée  au 
nord  par  les  montagnes  Siue-c/uui  ou  de  Neige.  On  les 
nomme  encore  Tfong-ling  ou  montagnes  des  Oignons:  c'eft: 
Ja  f'rande  chaîne  de  montagnes  qui  fcpare  la  Tartarie  &:  le 
Thibet  de  l'Inde. 

C'eft  dans  <:i:i  vaftes  contrées  que  le  Légiftateur  Indien 
a  pris  nailfance  ^  qu'il  a  cnfeignc   fa   doélrine  :    on    n'cft 
cependant  pas   d'accord  fur   le  lieu  de  l'Inde  où   il   eft   ne; 
quelques-uns  le  placent  dans  le  Kalchmir  ;  d'autres  à  Bcnarès   Mcm.dirAc 
ou    Kafchi  ,    célèbre   Univerfité   des   Brahmes ,    fituée  fin-  le  ^'""^_^      ' 
Ganore  ;  d'autres  dans  la  partie  de  l'Inde  qui  eft  du  côté  de  Atih„h.Thihit, 
\z  Baclriane  &  de  la  Perfe;  c'eft  ce  que  les  Chinois  -ippellenl'^-^y/,^.^-.,,^ 
\buk  occidentale  :  en  général,  il  paroit  cire  ne  dans  les  pays  wm.  ;//, 
de  l'Inde  qui   font  au    Nord  5c   au   Nord-oucft  ;    mais    il 
prêcha  fa  doclrine  en  dilférens  endroits. 
»     — . — — . — ■ —  - 

(a)  Kitou-hio  ou  Ki-da-kio  ell  le  nom  InJien  de  cet  Oifeau  :  il  ed 
corrompu  par   les  Chinois. 

Tome  XL.  B  b 


ifj4  MÉMOIRES 

Du  temps  d'Hérodote,  on    connoifroit  peu   les    Indes  ; 

cependant,    ce   qu'il  en   rapporte  femble  confirmer    que   ia 

Religion    des   Samancens   y   ctoit  ctabiie.  H   ne  fait  aucune 

mention  du  nom  de  ces  Philoroi:i!ics  ni  de  celui  (.\ç:s  Brahmes; 

mais  il  parle  d'Indiens  qui  ne  tuent  aLicun  animal,    qui   ne 

Lh'.iii,  sèment  point,   qui  n'ont  point  de  maifons,  &  qui  ne  vivent 

f.2o2.       „^,g  ^[g  j-ç  q^,e  Ja  terre  produit  :   cette  manière  de  vivre  eft 

conforme  à  celle   ài^s  Samancens.  Mais  il  paroît   que  cette 

Relii-^ion   n'éloit  pas   encore   univerleliement  répandue  dans 

l'Inde,   puifqu'il  fait  mention  d'autres   peuples  qu'il  appelle 

Padéens  ,    ïl^.^ioi  :    ceux  -  ci ,   dit -il,  tuciit  leurs  p  a/en  s  à", 

leurs  amis,  &  les  mandent,  pour  leur  épargner  les  peines  de  la 

vieilleffe  ou  de  la  maladie;    coutume  barbare,    entièrement 

oppofée  à  la  doélrine   des  Samanéens.  Ce  n'efi:   que  depuis 

l'expédition  d'Alexandre  qu'on  a  connu  les  Brahmes,  &  l'on 

apprend   dans    i'hifloire   de   ce   Conquérant,    qu'ils    étoient 

•puidlins  du  côté  de  l'Indus,  ce  qui  paroît   appuyer  le  récit 

des  Chinois,  qui  placent  le  berceau  de  cette  Religion  vers  ia 

Ba(flriane. 

£>:ped.,rAl(x.       Arrien  dit  qu'Alexandre  étant   dans  le  pays   àçs  Mallï , 

l,vi.f,  ny-  fit^iji  pi-ès  de  l'Indus,  alla  affiéger  wwt  ville  dont  les  Brahmes 

étoient  les  maîtres:  elle  étoit  dans  le  voifinage  de  l'Hydraotes^ 

qui  fe  jette  dans  l'Indus.  Il  y  avoit  auflî  alors  des  Brahmes 

dans  tous  les  pays  qui  font  le  long  de  ce  même  fleuve,  &  ce 

^Jd.y,  /;^,  Conquérant  en  fit  tuer  quelques-uns  dans  le  pays  des  Muficani^ 

vers  fon  embouchure,  parce  qu'ils  avoient  porté  les  peuples  à 

la  révolte.  Ainli  les  Brahmes  qui  avoient  la  même  Religion 

que  les  Samanéens,  paroilfent  avoir  été  plus  particulièrement 

établis  dans  l'Inde  occidentale,    ce  qui  peut  faire  croire  que 

leur  Lcgitîateur  a  paru   dans  ces  contrées   plutôt   que    dans 

celles  qui  font  plus   au  Sud -eft;    &  c'eft  le  (èntiment  des 

Chinois,  qui  le  font  naître  dans  l'Inde  occidentale,  voifme 

de  la  Baélriane.  Suivant  ces  mêmes  Chinois  ,   il  y  avoit  là 

des  contrées  dont  les  Brahmes  étoient  les  maîtres.  Ces  Brahmes» 

ainfi  (jue  les  Samanéens,  conmie  on  le  verra  dans  la  fuite, 

ïui  voient  la  dodrinç  dç  Fo;  mais  il  y  avoit  parmi  eux  plufieur* 


DE    LITTÉRATURE.  195 

TtS.çs,  Si  tous  ceux  qu'on  appelle  Brahmes ,  n'avoient  pas  la 
même  doarine.  Le  P.  Pons  place  auin  l'origine  des  Brahmes  J;'^-/^f 
dans  le  Nord,  entre  le  mont  Hlma  &  la  rivière  Jamouné,  qui  y, 220, 
eft  celle  de  Delili ,  d'où  il  fe  font  répandus  dans  toute  l'Inde. 
Suivant  les  hiltoriens  Chinois,   d'après  les  iivres  Indiens, 
ce  Lcgidateur  qu'ils  nomment  Che-kia-méou-ni ,  &  qui  fut  j^^/^l"^-'^^^^"' 
enfuite  appelé  Fo  ou  Fo-téou,    naquit  dans  une  année   qui  ^['^^     ^  * 
correfpond  à  la  neuvième  du  règne  de  Tclwnng-vang,  empe- 
reur de  la  Chine,  de  la  dynaftie  des  Tcheoii,  ou  à  l'an  6tj8 
avant  J.  C  mais  fuivant  un  autre  Auteur,  cité  par  le  même,      Itid.r'Z* 
ce  Philofophe  feroit  beaucoup  plus  ancien ,  puilque  l'époque  de- 
fa  naillànce  répondroit  à  la  vingt-quatrième  année  du  règne  de 
Tiluto-vang,  empereur  de  la  même  dynaflie  :  on  la  fixe  au  hui 


i 

époques.  Un  autre  Auteur,  dans  un  Ouvrage  tait  exprès,  qui 
renferme  l'hilloire  de  cette  Religion  dans  les  premiers  temps         //,;W. 
de  ion  établillèmeut  chez  les  Indiens,  donne  la  même  époque,  '"';^'; '" 
c'efl-à  dire,  la  vingt-quatrième  année  du  règne  de  Tchno-viing ; 
&  il  ajoute  ([ue  depuis  la  nailTance  de  ce  Légillateur  jufqu'à  la 
première  îles  années  appelées  Loiig-hing ,   de  la  dynaflie  des 
Song,  qui  répond  à  l'an  i  163  de  J.  C.  il  s'eft  écoulé  (\ti\\  mille-- 
tieu'x  cents  quatre-vingt-cinq  ans,  ce  qui  fait  remonter  l'époque 
<le  cette  nailîànce  à  l'an   1122   avant  J.  C  cette  diffcrence 
d'environ  cent  ans,  ne  vient  cjue  de  la  variation  de  la  chro- 
nologie Chinoife,   puifi|ue   les  deux  Hilloriens  s'accordent 
fui-  l'année  du   règne,    &:  fur  le  Prince  fous   lequel  ils  font 
naître  le  philofophe  Indien.  L'Ouvrage  que  je  cite  e(t  inti- 
tule TJùng-jci-ilii-pflu ,    c'efl-à-dire,    Hijhirc  (les  Jiklcs  de  la 
première  Loi:  l'Auteur   dit  dans  fa  préface,    qu'elle  a  com- 
mencé au  philofophe  Che-kia-niéou-tii  ;  il  fait  connbîtré  tous 
les  Philofophes  qui  font  venus  après  lui,  &;  indique- ce  qu'ils 
ont  lait.  Je  ne  connois  cet  Ouvrage  que  par  ce  que  A'l<i- 
tiioii-lin  en  rapporte  :   il  doit  renfermer  beaucoup  de  déiaili»' 
cmicux  fur  la  religion  liulienuç^ 

Bbij 


CCXXVtt^ 


jp(5  MÉMOIRES 

L'époque  que  je  viens  de  rapporter ,  même  celle  qui 
remonte  le  plus  haut;  ce  (jue  j'ai  dit  de  l'état  des  Indiens, 
qui  étoient  encore  barbares  avant  ia  naifîance  de  ce  Philcr- 
lophe;  ce  que  j'ai  cité  de  l'Ouvrage  dont  je  viens  de  parler, 
qui  place  la  première  loi  dans  l'Inde  fous  C/ie-k'ui-riiéoutii, 
font  des  faits  qui  détruifent  les  prétentions  de  nos  voyageurs 
Européens,  fur  l'antiquité  de  la  religion  Indienne. 
'Ma-iuon-Iin,       Ce  Clie-kia  OU  Siluikn  étoit  fils  aîné  de  lana^-fan,    roi 

lif.ccxxvi,   ^^   pays,    appelé    Kin  -  goei  -  goci  ;    fa   mère   étoit    nommée 

Yeou-hïc  :   on    rapporte  beaucoup  de  fables  fur  là  nai (lance. 

Le  nom  C\e  Chc-kia  eft,  fuivant  les  Chinois,  un  mot  indieu 

qui  fignilie  très-hon  ou  tiès-viiféricorclieux  ( Metig-gin ) ;  c'ed 

D'iffert.furh  le  môme  perfonnage  qui  ell  appelé  par  M.  Dow  Beaff-mouni 

*/yr?  "'^""' ou  Bcas  l'infpiié,  que  les  Indiens,  dit-il,  regardent  comme 
un  prophète  &  un  philofophe,  qui  compofâ  ou  plutôt  re- 
cueillit les  p^edes;  car  ces  peuples  prétendent  que  c'elt  Bmhma 
lui-même,  c'eft-à-dire  Dieu,  qui  en  créant  le  monde  donna 
.  ,  aux  hommes  ces  livres,  réputés,  fâcrés ,  pour  les  diriger.  Ce 
Becijf-  wouiii  vivoit,  fuivant  M.  Dow,  fous  le  règne  de 
JitJis/iicr,  diins  la  ville  dHillanapour ,  vers  le  commencement 
du  Cûl-joîtgam  ou  renouvellement  du  monde:  l'année  1768 
de  l'ère  Chrétienne,  répondoit  à  l'an  4886  de  cette  époque. 
Suivant  Abraham  Roger,  l'année  1635)  répondoit  à  l'an 
473  c)  de  cette  même  époque  ;  ce  qui  concourt  avec  l'an 
3100  avant  l'ère  Chrétienne  ;  &  fuivant  M.  Dow,  à  l'an 
3  I  I  8.  Voilà,  s'il  faut  en  croire  ces  traditions  Indiennes, 
les  plus  anciens  livres  du  monde,  puifque  la  Divinité  les  a 
fait  paroître  à  la  Création  de  l'Univers.  Mais  pouvons-nous 
adopter ,  fans  examen  ,  de  pareilles  idées  qui  doivent  leur 
origine  à  la  vanité  de  ces  peuples  !  Ce  qu'ils  difènt  des  dif^ 
férens  âges  du  monde,  efl  ft  chargé  de  fables  &;  h  confus, 
qu'on  ne  peut  y  ajouter  foi.  Revenons  à  des  faits  moins 
fabuleux.  Nous  avons  vu  plus  haut  que  le  témoignage  de 
ces  mêmes  Indiens ,  rapporté  par  d'anciens  Auteurs  Chinois, 
eft  contraire  à  toutes  ces  prétentions  dont  le  peuple  peut 
être  jaloux,  mais  quç  les  gens  éclairés  rejettent.  Les  Indien? 


DE    L  I  T  T  É  R  A  T  U  RË.  197 

etoîent  des  barbares  vers  l'an  i  100  avant  J.  C.  comme  je 
i'ai  rapporte  :  ainfi  l'antiquité  de  leurs  livres  ne  doit  pas 
précéder  cette  époque  ;  &  ceci  eiï  encore  confirmé  par  le 
Biïgavûdam ,  livre  Indien  dont  j'ai  parlé  dans  un  Mémoire 
particulier.  L'auteur  de  ce  livre  s'annonce  pour  cire  du 
temps  des  Vèdes  :  cependant  il  fait  mention  dans  fou 
Ouvrage  ,  de  letablifîèment  des  Mahométans  &  des  Turcs 
dans  l'Inde  ;  mais  pour  couvrir  limpofhire,  il  prend  le  ton 
de  Prophète.  Devons-nous  len  croire!  Des  faits  [\  importans 
ne  peuvent  pas  être  appuyés  fur  des  fables,  ni  fur  des  efpèces 
de  miracles ,  ni  fur  des  conjeélures  hafardées  ;  il  faut  des 
époques.  Les  Chinois,  d'aprcs  les  Indiens,  nous  en  préfentent 
de' plus  circonftanciées  qui  le  concilient  avec  l'Hiftoire  géné- 
rale ;  il  faut  nous  y  arrêter  en  attendant  qu'on  nous  en  offiç 
encore  de  plus  fûres,  s'il  elT:  pofTible. 

Ce  Che-kia,  à  l'âge  de  dix-neuf  ans,  quitta  fa  famille,  & 
les  prérogatives  que  lui  donnoil  fi  naiiTance,  c'ert-à-tlire,  le 
'litre  de  Prince  héritier,  pour  fe  livrer  à  l'étude  du  Tao ,  ou 
de  \ litîelli<^eiice  qui  régit  le  monde.  Il  finit  à  tienle  ans  {es  mé- 
ditations ;  enfuite  il  publia  là  dod;rine  penJant  quarante-neuf 
ans,  6c  vécut  en  tout  foixante  dix-neuf  ans.  Il  étoit  parvenu 
à  réprimer  tellement  (es  pallions.  Se  à  acquérir  une  fi  grande 
pureté,  qu'on  lui  donna  le  nom  de  Fo  ou  Foto  ou  Fo-tou, 
termes  Indiens  (]ui,  luivant  les  Chinois,  fignifient  très-pur; 
les  Japonois  prononcent  BmJfa  :  un  petit  Didionnaire  im- 
primé nouvellement  à  la  Chine,  qui  ne  renferme  que  des 
mots  concernant  cette  Religion  en  Thibétan ,  en  Tanifout. 
en  Tartare-Mogol  &  Mantcheou  ,  avec  le  mot  Chinois 
correfpondant  ,  rend  ce  nom  par  celui  de  Poud  :  c'vW  le 
Bouilhit  des  Indiens.  Ainfi  ce  Légillatcur  tit  devenu  la  Di- 
vinité même,  en  s'idenliliant  avec  elle,  ce  qui  ell  conforme 
au  l)(ltme  Indien. 

Clie-l'hi  fut  expofé,  pendant  {çs  préilications,  aux  infultes 
&  aux  railltiies  de  (es  contemporains  :  j  l.i  fin,  fa  doi^rine 
triompha,  &.  il  eut  un  grand  nombre  de  difcipits  qui  lurent 
nommés  Sciiii^-ntucn  ou   C/ui-mucii ,  mot  ludiea  corrompu 


'ipS  MÉMOIRES 

par  les  Chinois,  qui  fignifie  caur  biciifaifant  :  ce  font  ceux, 
que  l'on  nomme  dans  l'Inde  Samanéens.  Les  Grecs  cjui  les 
•VcAlJlin,    ont  connus,  les  appellent  de  même:  Porphyre  en  parle,  &• 
les  diftingue  des  Brahmes  ;  mais  il  leur  donne  à  peu-près 
'Chrijt.des     la  même  Religion.  S.'  Clément  d'Alexandrie  dit  «  qu'il  y  a. 
ff'/i's!^'  "  '^'^"^  l'Inde  deux  efpèces  de  Gymnofophifles  ;   les  uns  appelés 
»  Sdrnianes ,  &  les  autres  Brapjimanes  ;   que  les  premiers  font 
M  à^s   Solitaires    qui    vivent    dans    une   grande  auftérité   :   ils 
>»  fuivent,  ajoute-t-ii,  la  do(5lrine  de  Boudha ,   qu'ils  honorent 
comme  un  Dieu.  »  Strabon  en  parle  aufîi  fous  le   nom   de 
Strom.Uv,r,  Germanes.  S.'  Clément  femble  diltinguer  les  Samanéens  qu'il 
place  dans  la  Bacflriane  ,   des  Sarmanes  qu'il  met  dans  l'Inde; 
mais  il  elt  confiant  que  ce  font  les  mêmes  Philofophes  :  on 
Mém.del'Ac,  peut  confulterà  ce  fujet  \q  Mémoire  de  M.  l'ahhé  Mïguot.  On 
tomeXXÀl.    Yoit  par-là  pourquoi  les  Grecs  ont  diflingué  les  Samanéens 
des  Brahmes  :    les  premiers  étoient  des  Philofophes  anacho- 
rètes,   &  les  féconds  vivoient  dans  le  monde.  Aujourd'hui 
encore  ceux  des  Brahmes  qui  font  appelés  Sanjûjfis  &   Ctui' 
vigucul ,  vivent  comme  ces  anciens  Samanéens. 

Le  nom  de  Boudha  efl:  celui  que  prit  Vifc/inou  dans  une 
de  fès  incarnations;  ainfi  il  paroît  être  le  même  que  ce  Dieu 
des  Indiens. 

Les  Chinois  nomment  encore  les  Samanéens  Scm  8c  Pi' 
1(0 u ;  ceux-ci  étoient  les  plus  auflères  :  il  y  avoit  aulfx  des 
fociétés  de  femmes,  &  celles-ci  étoient  appelées  Pe-kieou-tii. 
Quant  aux  gens  du  monde  qui  fuivoient  cette  dov5lrine,  on 
les  nommoit  Yeoii-po-fe ,  &  les  femmes  Ycoii-po-y ,  termes 
Indiens ,  mais  corrompus  par  les  Chinois. 

Nous  retrouvons  encore  dans  les  Indes  ces  Pï-kou  dont 
i.'ti/,i!i,c.2.  parlent  les  Chinois.  Dans  K Eipur-vedam ,  il  eft  fait  mention  de 
quatre  états;  celui  du  mariage,  celui  du  célibat,  celui  des 
Sanjafîis,  &  celui  des  OiidoiiUis  ou  Bikouk:  on  reconnoît 
dans  ce  mot  ce  que  les  Chinois  nomment  Pi-kou.  Celui 
qui  embraffe  l'état  de  Sanjaffi  doit  quitter  pour  toujours, 
père,  mère,  femmes  &  enfans ,  renoncer  à  tout,  détiuire 
toutes  iti  paflions ,  &.  ne  conferver  dçs  biens  de  cç  mondçi. 


DE    IITTÉRATURE.  i^t? 

'flii'un  bâton,  un  vafe  pour  boire  &  un  morceau  de  toile  pour 
fe  couvrir:  il  ne  doit  plus  porter  le  cordon,  qui  eft  la  marque 
extérieure  des  Brahmes;   il  doit  vivre  d'aumône  fans  la  de- 
inander;  ne  point  s'aireoir  pour  manger  ce  qu'on  lui  donne, 
comme  s'il  ne  devoit  s'arrêter  nulle  part  :  entin  l'état  le  plus 
parfait  ,    eft    celui    de    ces    SanjalTis    qui    le    font    Bikouk. 
ï<  Ceux-ci,  dit  ÏÉiour-vedam ,  doivent  regarder  tous  les 
hommes  du    mcme   œil,    recevoir  indifféremment  de   tous  « 
ceux  qui  veulent  leur  donner,   ne  craindre  rien  de  tout  ce  « 
qui  peut  arriver;  n'avoir  aucune  pafTion ,  pour  ne  s'occuper  « 
que  de  la  connoiffance  de  Dieu  &:  de  la  vérité:  ils  doivent  « 
fe  préfenter  à  la  porte  des  gens  du  monde,  recevoir  fi  on  « 
leur  donne,  pafler  outre  fans  murmurer  fi  on  les  refufe.  Ils  « 
ne  font  aftreints  à  rien  à  l'égard  du   manger  :   ils  reçoivent  « 
de  tout  le  monde  &  mangent  ce  qu'on  leur  donne;  mais  ils  « 
doivent  s'abllenir  de  liqueurs  enivrantes.  » 

Cet  état  le  plus  parfait,  enfeigné  par  les  Vèdes,  fuivant 
XÉloiir-vetIdm,  ell  le  même  que  celui  qui  eft  prefcrit  dans 
les  livres  des  Samanéens,  ce  (jui  me  porte  à  croire  que  ces 
livres  font  les  mêmes  que  les  Vèdes:  il  elt  confiant,  comme 
on  le  verra  dans  la  fuite,    que  la  do(5lrine  eft  la  même. 

Ces  Bikouk  ou  Pikou  ,  font  ceux  que  les  voyageurs  Arabes, 
traduits  par  M.  l'abbé  Renaudot,  nomment  Bkar.  La  reftem-     Andm.  Ktli 
blance    des    deux  lettres  Arabes  irwiK  &    ni,  a  occafionné '' '"  * 
cette  meprife  de  la  part  des  copilles  tlu  manufcrit;  du  refte, 
ce  que  ces  Arabes  dilent  de  ces  Indiens,  cil  la  même  cholè 
que   ce  que   je   viens   de   rapporter.  Abraham    Roger   parle    ;»••»// 
aulfi  des  Oudoutas,  qu'il  nomme  Avadoiihis ,  les  mêmes  que 
les  Bikouk  ;  «Se  il  eft  d'accord  avec  ce  que  je  \iens  de  dire. 
Ces  Sa.nanéens   ont   joui   pendant   long- temps    d'un    grand 
crédit,  &.  il  y  a  apparence  que  les  Brahmes  qui  ne  vivoient 
pas  comme  eux,  en  aiu-ont  élé  jaloux. 

Roudha,  après  avoir  prêche  la  do^lrine  pendant  quarante- 
neuf  ans,  &  avoir  fait  un  grand  nombre  de  dikiples,  fe  retira 
dans  la  ville  de  Kicim-ihi-  n<i ,  monta  lur  uw  arbre  appelé 
Fo-lo-docii ,  où  il  relia  penuanl  d(.ux  mois  &:  quinze  jour>j 


!ioo  MÉMOIRES 

&  entra  enfiihe  dans  le  Nipon  ou  Niroupon ,  ce  quî  fignîfid 
en  Indien  la  mort,  ou  une  joie  pure  Se  éternelle:  on  dit 
qu'il  fut  change  en  grand  dragon  céleAe  ( b ). 

Boudlia  n'avoit  rien  écrit;  mais  après  fa  mort,  cinq  cents 
de  fes  difciples,  dont  les  principaux  font  Tn-kïa-ye  ou  Id 

yifi-toOT-//»,  giand  Kia-ye  &  0-iian,    ralfemblèrent  tout  ce  qu'il  avoit 

?/V,  ccxxyi,         r  •       '     I  r    •    •       »      p  n       .  --i     j-    • 

„  _j,  enleigne,  le  tranlcrivnent ,  ôc  en  tirent  un  corps  quils  divi- 

sèrent en  douze  Pou  ou  CLiffes.  Les  Japonois  appellent  ces 
perfonnages  Kasjû'fonsjû  &  Annan-foiisja  :  ce  dernier  mot 
paroît  répondre  à  l'Indien  S/:njûffi,  Plufieurs  fiècles  après,- 
parut  un  Pouffa  nommé  Lo-luiii  qui  composa  àts  Difcours 
dans  lefquels  il  expliqua  cette  doélrine. 

On  fut  partagé,  dès  les  premiers  temps  de  l'établi (Tement 
'de  cette  Religion,  fur  les  fentimens  de  Boudha,  &  il  en  ré- 
fuha  deux  grandes  Sedes  ;  l'une  appelée  Ta-tchiiig ,  8c  l'autrq 
Siûo-tchiiig  :  en  Chinois  le  mot  Tching'dgmÇie  un  char i 
conduire,  gouverner,  monter,  degré  ;  &  il  répond  à  lui  mot 
Indien  que  les  Chinois  prononcent  Yen.  Dans  la  fuite,  il  s'en 
forma  trois;  le  Maha-ycn ,  le  même  que  le  Ta-îching ,  ou  le 
grand  Tch'ing  :  les  deux  autres  ne  font  pas  défignés  par  leurs 
noms  Indiens  ;  mais  les  Chinois  les  appellent  Tchong-tching 
ou  Tchiiig  du  milieu,  c'eft-à-dire ,  le  fécond  ;  &  Siao-tching, 
c'e(l-à-dire,  le  petit  ou  le  dernier.  Enfin  long-temps  après,  il 
s'en  établit  jufqu'à  cinq.  Ce  fut  le  Samanéen  Ki-kao'yuen  qui 
Tchmg-tje.iong,  f^^itipt  q^g  (.gla  étoit  dans  le  San-tfans  ou  les  trois  Trcl'ors , 
-collection  de  Livres  lacres  amli  nommée. 

Le  premier  de  ces  Tching  eft  nommé  Iç  Tching  de  l'homme: 

Le  fécond,  celui  du  Ciel. 

Le  troifième  ,  celui  des  Ching-ven  :  ce  font  des  hommes 
parvenus  à  une  grande  célébrité. 

Le  quatrième,  celui  des  Yucn-ki»  :  c'eil  un  degré  de  per- 
fedion  plus  éminent. 


(l^J  Tien  -  long  -  gin  -  kuei, 

"       -  Le  cinquième 


DE     LITTÉRATURE.  201 

Le  cinquième  efi;  celui  des  Pouffa,    perlonnagcs  encore 
plus  accomplis. 

On  voit  qu'il  doit  être  qiieftion  ici  de  diftcrentes  doctrines 
plus  ou  moins  parfaites  ,  adoptées  par  ces  difFérens  États  ; 
mais,  comme  je  l'ai  dit,  il  n'y  en  eut  dans  l'origine  que 
deux  qui  ont  toujours  lubiiflé  depuis  ;  en  forte  que  les  mis 
fui  vent  la  do(5lrine  du  grand  Tt/ting,  &  les  autres  celle  du 
petit  Tc/iing. 

Voilà,  fuivant  les  Chinois,  d'après  les  Indiens  eux-mêmes, 
l'origine  des  deux  grandes  Secfles  &.  des  livres  de  la  Relii-ioii 
Indienne.  Ces  livres  n  ont  pas  été  compolcs  par  le  Fondateur 
de  cette  Religion ,  &  ne  font  que  l'ouvrage  de  fes  Difciples. 
Un  Auteur  Chinois  dit  que  «  Boiidha ,  après  avoir  examiné 
le  caraélère  des  Indiens,  en  s'y  conformant  &  en  le  reélitiant,  « 
parvint  à  inftruire  &;  à  policer  ces  peuples,  »  qui,  comme 
nous  l'avons  vu,  n'étoient  auparavant,  c'efl-à-dire,  vers  l'an 
1  100  avant  J.  C.  que  des  barbares  &  des  brigands.  Du  refte 
les  Chinois  parlent  avec  beaucoup  de  mépris  de  toute  cette 
doclrine  Indienne,  qu'ils  regardent  comme  très -inférieure 
à  la  leur  ;  &  on  ne  voit  aucune  preuve  folide  de  ce  que 
M.  l'abbé  Mignot  a  avancé  que  Confucius  avoit  été  inftruit 
dans  l'École  des  Brahmes  :  il  ne  le  dit  que  d'après  un  Auteur  Akm.ArVAc. 
cité  par  M.  d'Herbdot.  tomrWXl. 

On  didingue  cette  Religion  de  Fo  en  trois  époques  dilTé-   Ma-mcn-lin. 
rentes.  Dans  la  première,  elle  étoit  appelée  Tciniig-ja,  comme 
qui  diroit  la  pnmicre  Loi  :  luivant  un  livre  dans  lequel  on    Tchlng-fa-chl- 
domie  riiidoire  île  les  premiers  temps,  cette  époque  a  corn- ^"'"* 
mencé  à  la  mort  de  Fo  ou  Boiulha,  &  a  duré  cincj  cents  ans. 
La  (êconde  efl  nommée  Siang-fa,  la  Loi  des  Figues  ou  dis 
Images  :  elle  a  duré  mille  ans.  La  troidème  nommée  Alo-fa, 
ou  la  Loi  dcrnicre ,  doit  durer  trois  mille  ans.  Or  Boudha  c(t 
né  en   1027  ou  en   i  122  ,  &  il  a  vécu  foixante-dix-neuf 
ans  ;  ainli  il  cil  mort  en  969  ou  en   10.^3  avant  J.  C.  Voilà 
où  a  commencé  la  première  Loi  qui  ayant  duré  cinq  cents  ans, 
a  ilû  finir  vers  l'an  469  ou  543  avant  J.  C.  On  verra  dans 
la  /iiite  (jue  les  iJi.unois   datent   de   l'an    544,   époque    qui 
lume  AL.  C  c 


202  MÉMOIRES 

femble  être  la  mcme  que  ceile-ci.  La  Loi  des  Images  ou  îa 
féconde  Loi  a  donc  commence  en  544,  avant  Jcfus-Chrifl; 
8c  comme  elle  a  duré  mille  ans  ,  elle  a  fini  vers  l'an  531 
ou  457  de  J.  C.  terme  où  a  dii  commencer  la  dernière  Loi 
qui  lubrifie  encore.  Mais  toutes  cgs  époques  doivent  être 
placées  beaucoup  plus  bas  :  fi  Boudha  n'elt  né  qu'en  6SS 
a"vant  J.  C.  comme  le  ciit  un  Auteur  Chinois,  la  première 
Loi  n'auroit  commencé  qu'en  609,  année  de  la  mort  de  Fo; 
la  féconde  vers  l'an  i  op  avant  J.  C.  &  la  troifîème  vers  l'an 
8c)i  de  J.  C.  Ce  feroit  à  l'hifloire  de  l'Inde  à  nous  inftruire 
comment  font  arrivés  ces  difîérens  changemens  ;  mais  elle  nous 
efl  entièrement  inconnue  :  on  voit  feulement  par-là  que  la 
Religion  Indienne  n'a  pas  toujours  été  la  même  depuis  foii 
origine  ,  &  qu'elle  n'eft  pas  au  (il  ancienne  cju'on  le  prétend, 

I   I. 

IJée  générale  de  la  Religion  Indietme ,  èr  Réjlexions  fiir  les 
Livres  dans  le f quels  fes  Dogmes  font  renfermés. 

Ma-tiwn-lm.  Dans  cett8  Religion,  les.  gens  du  monde  qui  i'avoient 
adoptée  ,  étoient  obligés  de  s'abftenir  du  menfonge  ,  du 
meurtre,  du  vol,  de  l'impudicité  &  des  liqueurs  enivrantes. 
Ces  cinq  préceptes  font  encore  ceux  que  les  Indiens  font 
tenus  d'obferver.  Quant  à  ceux  qui  étoient  plus  particulière- 
inent  attachés  à  cette  doéirine,  &  qui  embralfoient  l'état  de 
Samanéen  ou  de  Religieux ,  ils  fe  rafoient  les  cheveux  &  la 
barbe  ,  écartoient  tout  ce  qui  pouvoit  les  empêcher  de  par- 
venir à  la  pureté,  abandonnoient  leurs  familles  pour  fe  retirer 
dans  des  dfhces  de  Monaftères  où  ils  vivoient  paifiblement 
enfemble,  s'occupant  de  la  prière  Se  de  la  purification  de  leur 
cœur.  Tels  font  encore  à  peu -près  un  grand  nombre  de 
Pénitens  des  Indes.  Les  Samanéens  avoienl  deux  cents  cin- 
quante préceptes  qu'ils  dévoient  obferver  ;  mais  les  femmes 
qui  embrafîoienl  le  mciîie  état,  Se  qui  étoient  des  efpèces  de 
Relif^ieufes ,  en  avoient  cinq  cents. 

Boudha    enfeigna    que  ,    quoique   le    eorps  fût  fnjet  à   la 


DE     LITTÉRATURE.  203 

tt^lipittce  &  à  kl  mort,   il  y  a   une  ame  immortelle  ^ui  ti'efl 
jamais  détruite.  &  qui  exijle   avant  le  corps  ;  qu'en  pafint 
par  une  infinité  de  corps,   elle  fi  purifie,  redevient  parfaite , 
à-  fi  réunit  à  la  Divinité.  Voilà  bien  clairement  le  dogme 
de  l'Immortalité  de  lame,    &  celui  de   la  Mctempfycofe, 
admis  par  les  Indiens.  Il  enfdgna  encore  que  «  tout  dans  ce 
monde  avoit  ia  nailHince,   fa  perfe(5lion  &  fa  dertruclion;  « 
que  la  durée  de  ces  trois  termes  éioit  appelée  un  ficck ,  en  « 
Chinois  Kie  ;  qu'avant  ce  ciel  &  cette  terre  il  avoit  exifté  « 
une  infinité  de  ces  fièclesl,  dans  chacun  defquels  il  y  avoit  « 
eu  des  Fo  qui  avoient  publié  des  Religions;  que,  dans  chacun  « 
de  ces  fiècles,  le  nombre  de  ces  Fo  n'étoit  pas  toujours  le  « 
même;  que,  dans  le  fiècle  préfent.  il  y  en  aura  mille;  que,  « 
depuis  fon  commencement  jufqu  a  Chc-kia .  il  y  en  a  deja  « 
eu  fept,  dont  un  elt  nommé  le  Fo-Mi-le ,  auquel  on  attribue  « 

des  livres,  » 

Toutes  ces  idées  font  admifes  par  les  Samanéens  ;  mais 
ont-elles  été  propofées  par  Chc-kia  lui-même,  ou  {^s  Dif- 
ciples  &  iti  fuccelfeurs  n'y  ont- ils  pas  ajouté  ?  c'eft  ce  que 
j'ignore.   Je  préfume  cependant  que   cette  Religion  ,    plus 
fimple  dans  fon  origine,  a  dÛ  dans  la  fuite  être  altérée.  On 
y  a  fans  doute  fait  ou  des  additions  ou  des  changemens; 
c'eft  ce  que  femble  confirmer  la  divifion  que  l'on  en  tait  en 
trois  époques  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  en  première  Loi ,  ea 
Loi  des  Images,  6c  en  dernière  Loi.  Quoique  l'on  n'explique 
point  en   quoi   dans  ces  trois  époques  elle   dilféroit,   il  efl: 
Yraifeniblable  que  dans  la  féconde,  qui  a  dû  commencer  vers 
i'an  4*R)  ou  544  avant  Jéfus-Chria,  on  s'ed  livré  davantage 
au  culte  des  Images  :  alors  on  aura  compofé  des  livres  pour 
expliciuer  les  plus"^ anciens,  conformément  au  nouveau  culte; 
êc  il  n'c'fl  pas  rare,  dans  ces  circonftances ,  que  les  partifans 
de  la  nouvelle  Religion  en  compofent  en  fecret ,  &  qu'ils 
ies  attribuent  au  premier  Légiflatcur,  comme  dans  la  fuite  on 
aura  pu  lui  attribuer  encore  des  livres  dont  les  Auteurs  étoient 
inconnus.  D'ailleurs  les  Indiens  font  a(I«  dans  fufage  d'attri- 
buer à  la  Divinité  leurs  livres  relit^ieux, 

G  c  ij 


io4  MÉMOIRES 

Suivant  la  clodiine  de  ces  Samanéens ,  après  cette  dernière 
loi,  tous  les  hommes  feront  plonges  dans  l'ignorance;  la 
religion  de  Fo  ne  fubddera  plus;  on  ne  commettra  plus  que 
des  ciimes,  &  le  cours  de  la  vie  humaine  fera  très-abrcgt- : 
cet  clat  durera  environ  ci)iq  mille  ans;  al(;rs  les  hommes 
naîtront  le  matin  pour  mourir  le  foir.  11  arrivera  enfuite  un 
grand  feu,  des  vents  impétueux  &  un  déluge,  qui  détruiront 
ce  monde:  bientôt  après  paroîtra  une  nouvelle  génération; 
les  bonnes  mœurs  &:  la  fmcérité  renaîtront,  c'eit  ce  qu'on 
appellera  le  Petit  Jiccle  :  il  y  en  aura  plufieurs  qui  fe  fuccé- 
deront,  &  dans  chacun  d'eux  il  naîtra  un  Fo. 

On  admet  dans  cette  Religion  quatre  degrés  de  perfedion,. 
&  c'eft  Fo  lui-même  qui  les  a  enfeignés  : 

Le  premier  eft  le  Siu-tn-tan. 
Le  iecond  eft  le  Su-ta-che. 
Le  troifième  eft  le  0-na-che. 
Le  quatrième  eft  \0-h-han  (c ). 

Ceux  qui  font  parvenus  à  ce  quatrième  degré,  dît  l'auteur 
Chinois  que  je  copie,  ne  font  plus  embarrafles,  ni  par  la 
fortie,  ni  par  l'entrée;  ni  par  la  naiirance,  ni  par  la  mort; 
ni  par  l'aller,  ni  par  le  venir;  ni  par  le  caché,  ni  par  le  ma- 
liifefte;  mais  ceux  qui  peuvent  parvenir  au-de(îus  de  \0- 
lo-han ,  font  nommés  Pou-fa  :  ils  voient  alors  très-clairement 
la  nature  de  Fo  ou  de  la  Divinité,  Ôc  font  parfaits  dans  la 
loi.  Nous  apprenons,  par  les  Relations,  que  les  Pou- fa  font 
regardés  comme  autant  de  divinités  auxquelles  on  rend  un 
culte. 

Je  ne  fîniroîs  pas  û  je  voulois  expofêr  ici  tous  les  principes 
de  cette  Religion  ,  faire  connoître  toutes  les  différentes  feétes 
qui  fe  font  établies ,  en  quoi  elles  différent  les  unes  des 
autres;  ce  tiavail  fèroit  immenfe,  &  il  nous  manque  encore 
beaucoup  de  fêcours  :  ce  que  j'ai   dit  fufiît  pour  nous  faire 


{cj  Tous  CCS  noms  font  indknî,  mais  corrompus  par  les  Cliinoij. 


DE     LITTÉRATURE.  205 

voir  qu'elle  eft  née  tians  l'Inde.  De  plus,  en  rendant  compte 
de  diffcrens  ouvrages  Indiens  traduits  en  Chinois,  j'aurai 
occafion  de  parier  de  diffcrens  points  de  cette  Religion. 

Nous  n'avons  aucune  idée  exacle  &;  prccile  des  livres  qui 
dans  l'Inde  font  regardés  comme  les  livres  (Iicrés  de  la  Reli- 
gion ,    je  veux   dire   des  Vèdes.    Abraham   Roger   fait   des    P^s' SS' 
quatre  Vèdes  un  feu!  corps  de  doifirine:  "  le  premier,  dit-il, 
ou  le  Rogou-vedam ,  traite  de  la  première  caufe,  de  la  première  « 
matière,  des  Anges,  de  l'ame,   de  la  récompenfe  des  bons  « 
&  de  la  punition  des  méchans  ;  delà  génération  des  Etres  &.  « 
de  leur  corruption;  du  péché,  &  comment  il  peut  ctre  par- « 
donné.  Le  fécond,  ou  K Eipur-vcdam ,  traite  des  fupérieurs  « 
ou   gouverneurs,    auxquels  ils  attribuent  la  domination  fur" 
toutes  chofes.  Le  troifième,  ou  le  Sama-vcdam ,   elt  toiit-à- « 
fait  moral.  Le  quatrième,  ou  XAdharvana-vedam,  traite  àt%  « 
cérémonies,   des  fêtes,  &c.  »  ce  dernier  efl;  dit -on  perdu. 
M.  Dow  dit  à  peu-près  la  mtme  chofe  fur  ces  quatre  Vèdes. 

Selon  le  P.  Pons,  les  Brahmes  ont  leur  Religion  à  part,  Ltitr.Êdif, 
qui  efl  inconnue  au  peuple,  quoiqu'ils  foient  les  Miniflres '""'' '*'^*^^' 
de  la  Religion  populaire:  chez  ces  Brahmes,  les  quatre  ycda  m 
ou  Bcd,  font  d'une  autorité  divine.  Ces  Brahmes  font  par- 
tagés en  quatre  feJIes ,  dont  chacune  a  fa  loi  propre  :  le 
fioukoit-vcdcim ,  ou,  félon  la  prononciation  Indienne,  Rcc-bcd, 
Si  le  Y.ijour-vedtim  (  c'cfl  K Eipur-vedam  d'Abraham  Roger  ), 
iont  plus  fuivis  dans  la  péninfule  entre  les  deux  mers  ;  le 
Saiiui-vcdcim  èc  Adharvoua-vedam  ou  Brahma-vcdam ,  dans 
le  Nord.  D'après  cela,  il  efl  vilible  que,  félon  ces  MilHoii- 
jiaires ,  les  quatre  Vètles  femblent  ne  devoir  pas  former  un 
feul  &  même  corps  de  do<5lrine,  puifqu'ils  ne  font  pas  géné- 
ralement atloptés:  de  même,  ils  ne  peuvent  j^as  contenir  les 
cérémonies  tie  la  Religion  du  peu]>le,  puifqu'il  eft  défendu 
lie  les  lui  communiquer,  &.  que  d  ailleurs  ils  appartiennent 
à  la  doélrine  fecrète  <[ui  n'admet  point  toutes  ces  cérémonies; 
car,  dans  l'Inde,  il  y  a  deux  docTrines,  l'une  extérieure, 
qui  crt  l.i  Religion  du  peuple;  l'auiie  inlériciue,  qui  efl  celle 
^t'i  Pliilufophvs.  Ou  coiuiçiil  aulîi,  aflu  géucralcmçnt ,  quç 


'■es  ^,  2}J, 


5o<î  MÉMOIRES 

Y AMaivûna-vcJam ,  auquel  le  P.  Pona  Joniie  encore  le  nom 
de  Bmhma-vechim ,  efl  perdu  :  il  ctoit  fiiivi  dans  le  noixl  de 
riiule,   d'où  cette  Religion  a  palfc  à  la  Chine.  Or,  parmi  le 
grand  nombre  de  livres  Indiens  qui  ont  été  traduits  en  Chi- 
nois ,  il  en  exilte  w\\  qui  efl  regardé  comme  la  bafe  de  cette 
religion  Indienne,  5c  qui  porte  le  titre  de  livre  de  Brahma: 
il  e(l  à  la  Chine  le  livre  le  plus  important  de  cette  Religion; 
on  en  a  fait  pkiheurs  tradudions ,   &  wwq  infinité  de  com- 
mentaires. Ce  livre  me  paroît  devoir  être  le  Brahma-vedcun , 
qui  elt  perdu  dans  l'Inde;  mais  Je  fuis  tenté  de  croire,  pour 
i^QS  raifons  que  je  développerai  dans  la  fuite,  qu'il  doit  être 
différent  de  KAclharvana-vcdam:  d'après  cela,  on  peut  foup- 
çonner  que  tous  les  Vèdes  doivent  fè  retrouver  à  la  Chine. 
Dans  la  féconde  partie  de  ce  Mémoire,    je  ferai  connoître 
ce  livre  de  Brahma ,    &  plufieurs  autres  qu'on  a  eu  beaucoup 
de  peine  à  communiquer  aux  Chinois,  à  caule  àç,s  lèrmens 
qu'on  avoit  faits  de   les  tenir   fecrets.  Ce   que  le  P.  Pons 
ajoute,  eft  conforme  à  ce  qu'on  lit  dans  ces  livres  :  «  Autant 
»  que  j'en  puis  juger,   dit-il,  par  le  peu  que  ')q\\  ai  vu,   ces 
»  Vèdes  ne  font  qu'un  recueil  de  différentes  pratiques  fuperfli^ 
»  tieufes,  &  fouvent  diaboliques,  des  anciens  Ric/ii  ou  PciiiL us , 
n  &  Mouni  ou  Anachorètes  :   tout  efl  affujetti,  &  les  Dieux 
s>  même,   à  la  force  intrinsèque  des  (âcrifices  &L  des  mantnmt ; 
ce  font  des  formules  facrées  dont  ils  fe  fervent.  «  C'eft  efîèc-» 
tivement  ce  que  je  trouve  dans  les  livres  Indiens  traduits  eia 
Chinois,   &  fur-tout  dans  celui  de  Brahma. 
'Lair.  Éa:f.        La  langue  Samfcretane,  dans  laquelle  font  écrits  ces  Vèdes, 
!m.xxvi,     1^  £q  j.  ancienne.  «  Probablement,  dit  le  P.  Pons,  c'ctoit  la 
»  langue  vivante  dans  le  pays  habité  par  les  premiers  Brahmes; 
»  mais  ,   après  bien  des  fiècles  ,    elle  s'efl  infenfiblement  cor- 
»  rompue  ,  au  point  que  le  langage  de  ces  livres  efl  fouvent 
»  inintelligible  aux  plus  habiles  Indiens,   qui  ne  favent  que  le 
'IhîJ.t.XXI,  Samfcretun  fixé  par  les  grammaires.»  Tous  les  Miffionnaires 
H'  :^f^'  conviennent  de  ce  fait  :   j'ajoute  que  c'efl  dans  cette  langue 

que  les  livres  Indiens,  traduits  en  Chinois  dans  les  iii.^  iv.% 
y.^  &  Yi.^fièclçs,  étoient  écrits;  les  Chinois  en  ont  confervé 


DE    LITTÉRATURE.  207 

îe  caradcre,  ainfi  que  les  formules  Indiennes  ou  ces  Mantrdm 
dont  parle  le  P.  Pons. 

D'après  les  Vède?,   on  a  compofc  le  Dharma-  chap^ram ,     Leur.  É.nf, 
qui    contient  la  pratique  dts   différentes  fecles ,    les  rits   de '""^  :^^' ■'< 
toute  efpèce,  les  cérémonies  Se  les  loix  pour  iadminillraîion 
de  la  Juftice  :  voilà  la  Religion  vulgaire,  dans  laquelle  on  a 
perfonnilié  tous  les  attributs  de  la  divinité;   &   l'on   admet 
îes  fables  les  plus  abfurdes  que  le  peuple  croit ,    &  que   les 
Phiiolophes   lui   enfcignent  ,    quoiqu'ils  n'en    croient   rien , 
n'admettant  qunin  feul  Dieu,  l'ame  de  l'Univers  répandue 
par-tout.  Mais  ces  Brahmes  eux -mêmes  font  divifés  en  fix 
principales  Seéles  ou  Écoles  philofophiques,  diflingiiées  cha-    lild.p.^^p, 
cune  par  quekjue  (entiment  particulier  fur  la  félicité  &.  fur  les 
moyens  d'y  parvenir  :  ce  font-l;i  les  motifs  des  divifions  qu'il 
y  a  eu  à  la  Chine  parmi  les  anciens  Samanéens. 

Outre  ces  fix  fêcles,  il  efl  encore  fait  mention  de  deux 
autres,  \'A^ûma-cli(iflmm  &  le  BaiiAdamatluim ,  qui  font 
autant  d'héréfies  oppofées  au  -Dlunnui  -  c/iûflnirn.  Ceux  de 
YAgwuûin  n'admettent  point  de  différence  de  conditioji  parmi 
les  hommes ,  ni  de  cérémonies  légales  :  on  les  accufe  de 
magie.  Les  Boutihiftes,  ou  feclateurs  de  Boudha,  font  accufés 
d'Athéïlme,  (Se  n'admettent  de  principes  de  nos  connoif- 
/ânces  que  nos  fèns.  Le  P.  Pons  dit  que  les  Agamiftes  fort 
de  la  fccle  des  peuples  du  Moha  -fin  ou  grand  S'in ,  qui 
comprend  tous  les  royaumes  au-delà  de  la  Perfê  ,  vers 
l'Orient:  les  Bonzes  de  la  Chine,  les  Lamas  du  Thibet, 
font  Boiidhifles  ;  mais  toutes  ces  opinions  ne  font  nées  que 
fucceffivement.  Dans  l'origine  ,  il  n'y  avoit  que  iSatuy.  feeles 
fondées  fur  les  mêmes  livres  ;  &  toutes  ces  leéles  devinrent 
ennemies.  L'école  de  Nsaydin,  c'efl-à-dire,  nvfon .  jugement, 
qui  (è  livra  beaucoup  à  la  logique,  fut  celle  qui  perlécuta  le  ll'id.i'.s^j, 
plus  les  Boudhides  :  les  feélateurs  firent  faire  de  ceux-ci  \\\\ 
mafficre  horrible  dans  plufleurs  royaumes.  Un  de  ces  Philo- 
fophcs  de  l'école  de  Nyayam,  qui  s'étoit  le  plus  dillingué 
tians  celle  perféculion  ,  pour  fe  purifier  ilc  lant  de  fang 
qu'il  avoit  fiit  répandre,  le  brûia  en  cérémonie  à  Jagannatb, 
fur  la  tôle  d'Oritha, 


2o9  MÉMOIRES 

Cimjî.des         JVI.  cle  la  Croze  dit  qu'il  paroît,  par  les  livres  des  Samà- 

Imks,  t.  Il,  ,  ,  .      *  '         ,  n         i.n         .1 

p,  i2y,  ncens,  cjli  on  trouvoit  encore  de  ces  Baiidilles  il  y  a  cinq 
cents  foixante  ans  fur  la  côte  de  Coromandel.  Il  efl  confiant 
par  les  Chinois ,  comme  on  le  verra  dans  la  fuite ,  qu'eu 
p66  de  J.  C.  l'Inde  étoit  encore  remplie  de  Samanéens; 
qu'il  y  avoit  mcme  dans  ce  pays  beaucoup  de  temples  pour 
les  Chinois  en  particulier,  &:  que  la  religion  Indienne  ctoit 
la  même  dans  l'Inde  qu'à  la  Chine.  En  général,  il  paroît 
que  c'efl:  plutôt  le  nom  des  Samanéens  que  leur  doélrine, 
qui  aura  été  détruit  dans  l'Inde,  puifque  paK-tout,  pour  le 
fond,  c'efl:  la  même  Religion  qui  s'efl:  partagée  fuccefTivement 
en  différentes  fecfles  :  peut-être  que  dans  llnde,  le  nom  de 
Samanéens  fera  refté  plus  particulièrement  à  une  de  ces  fe^ftes 
qui  aura  été  détruite. 

Il  faudroit  avoir  ^qs  Mémoires  plus  étendus,  foit  Je 
rinde,  foit  de  la  Chine,  pour  connoître  &  diftinguer  ces 
<Iifférentes  feéles.  Les  Chinois,  en  pariant  en  général  de  cette 
Religion,  le  contentent  d'appeler  du  même  nom  de  Seng  &  de 
Samanéen ,  tous  ceux  qui  fuivoient  la  religion  Indienne,  parce 
que  toutes  ces  feéles  partoient  d'une  même  fource.  Ce  qui  a 
pu  augmenter  chez  les  Indiens  la  haine  pour  les  Boudhiftes, 
ç'efl:  que  cette  Religion  s'étant  répandue  par-tout,  les  peuples 
du  Thibet,  de  la  Tartarie  &  de  la  Chine,  ont  ceffé  de  recon- 
noître  les  chefs  ou  pontifes  Indiens,  pour  s'attacher  au  grand 
Lama:  mais  il  efl:  conft;ant,  je  le  répète,  que  les  Sanjaffis,  les 
Avadoutas ,  &  les  autres  Pénitens  des  Indes ,  ont  encore  à 
pré/ênt  la  même  doéîrine  que  les  Samanéens. 

J'ai  dit  plus  haut  que  les  Indiens ,  d'après  le  témoignage 
cité  par  les  Chinois,  n'ont  été  policés  que  vers  l'an  1027' 
ou  I  122  avant  J.  C.  je  dois  ajouter  ici  que  cette  époque 
efl  à  peu-près  la  même  que  celle  qui  réfulte  de  l'examen  que 
j'ai   fait  d'un    livre  hidien   intitulé   Baga-vadam ,    dont    fa 

Ménuârl'Ac.  tradudion  avoit  été  envoyée  à  M.  Bertin,  Miniitre  &  Secré- 

p-j'ii.       '  ^^^"^^  d'État.  L'auteur  de  cet  Ouvrage  y  efl:  fuppofé  vivre 

vers  le   commencement  du   monde,    &:   être   contemporain 

de  l'auteur  des  Vèdes  ;  mais  en  examinant  différens  évènemens 

(^ui 


DE     LITTÉRATURE.  20c, 

qui  y  font  rapportés ,  &  qui  ne  peuvent  être  que  biea 
poftcrieurs  à  cette  époque  ,  il  réfulte  que  la  fondation  du 
royaume  des  Indes  ne  va  pas  au-deià  de  mille  à  oiue  cents 
ans  avant  Jéfus-Chrifl:  fous  Pancchitou  ;  ainfi  le  Légiflateur 
Che-kia  ou  BouAlia  feroit  à  peu-près  du  même  temps  :  or 
avant  cette  époque  ,  l'Egypte  ,  la  Chaldée  ,  la  Phcnicie  , 
étoient  policées  ,  &:  l'on  y  cultivoit  depuis  long-temps 
les  Sciences. 

D'un  autre  côté,  l'Inde  a  été  connue  de  très-bonne  heure: 
de  tout  temps  elle  a  excité  la  cupidité  des  Nations  étrangères 
qui  fe  font  livrées  au  Commerce.  Aulfi-tôt  que  les  Romains 
furent  maîtres  de  l'Egypte,  ils  allèrent  aux  Indes.  Avant  eux 
les  Grecs  ,  fous  les  Ptolomées  ,  firent  le  même  commerce. 
Séleucus  Nicator  maître  de  la  Babylonie,  enleva  à  Sandro- 
cottus  roi  des  Indes,  plufieurs  Provinces,  &:  les  fuccefleurs 
dAlexandre  dans  la  Baclriane  pou(sèrent  leurs  conquêtes  le 
long  de  rindiis.  Darius  avoit  tait  auparavant  la  même  choie, 
&  avoit  envoyé  une  Hotte  fur  ce  fleuve.  Nécao  loi  d'Egypte 
en  avoit  envoyé  une  par  la  Mer  rouge,  qui  fit  le  tour  de 
l'Afrique.  Suivant  Arrien,  au  commencement  de  ks  huîiques, 
les  pays  voifins  de  l'Indus  avoient  été  fournis  aux  Alîyriens. 
Nous  connoKlons  les  grandes  navigations  àts  Phéniciens, 
celle  des  flottes  de  Salomon,  &  la  dilperfion  Ath  Juifs  dans 
toute  lAfie.  Il  eft  néceiîiure  de  fe  rappeler  que  ceux  des 
Indiens  qui  ont  été  les  premiers  policés  ,  demeuroient  dans 
le  Nord  Ôt  dans  le  voidnage  de  l'Indus  ,  pays  où  toutes  les 
Nations  dont  je  viens  de  parler  ,  fe  rendoient  plus  faci- 
lement ;  ainfi  ces  Indiens  ont  dû  profiter  du  commerce 
qu'ils  pouvoicnt  avoir  avec  elles. 

On  ne  peut  pas  dire  que  la  Religion  Indienne  ,  telle 
qu'elle  efl  à  prclènt ,  n'ait  pas  foufiert  des  changemens  & 
des  altérations  confidérables.  Les  trois  époques  que  j'ai  citées, 
j)rouvent  que  pendant  cinq  cents  ans  elle  a  été  plus  fimple  : 
<|u'après  ce  temps,  Se  vers  l'an  544  avant  Jéfus-Chrill  elle 
a  (oullert  (|uel(jiic  révoliiiion  ijui  a  formé  une  autre  ép<>(]ue  ; 
c'eft  à  peu-près  le  temps  des  grandes  conquêtes  de  Cyrus. 
Tome  XL,  D  J 


210  MÉMOIRES 

Le  commerce  avec  toutes  ces  Nations  a  pu  produire  ces 
changem.eiis.  En  effet  on  trouve  des  vefHges  de  la  Religion 
Perfanne  dans  celle  des  Indes.  Les  Miflionnaires  ont  égale- 
ment aperçn  dans  la  Mythologie  Indienne,  des  tiaits  qui 
paroilîent  empruntes  des  Juifs  &  même  des  Chrétiens.  Sans 
les  adopter  tous ,  il  faut  avouer  qu'il  y  en  a  (jui  paroilîent 
mériter  attention  ;  tels  font  ceux  que  le  P.  Bouchet  expofe 
Lettr.ÉMf.  dans  une  de  fes  Lettres  à  M.  Huet.  Les  Indiens  ont  cgale- 
lomelX.p.i.  j-peiit;  p^i  emprunter  des  Grecs,   puifqu'on  a  trouvé  dans  la 

Langue  Samicrétane  des  mots  grecs  &  lalins. 
Il,!d.  t.  XXVI.       Le  P.  Pons  rapporte  d'après  les  Indiens,  qu'un  Grec  qui 
V-^iS*  voyagea  autrefois  dans  l'Inde,  où  il  apprit  les  Sciences  des 

Brahmes,  leur  enfeigna,  à  fon  tour,  une  méthode  d'Altro- 
nomie  ;   &  afin  que  (es  dilciples  en  fîlîènt  un  myllère  aux 
autres   (  c'eft  le  cara<5lère  des  Indiens  de  tenir  leurs  Sciences 
cachées  ) ,  il  leur  lailîa  dans  fon  Ouvrage  les  noms  grecs  ô^ti 
planètes  ,    (\ts   fignes    du    Zodiaque  ,    &    plufieurs    termes  ,. 
comme  celui  A^hiora,  vingt-quatrième  partie  d'un  jour,  celui 
de  Ketulrah ,  pom"  défigner  un  d/itre.  Le  même  Miffionnaire 
ajoute  que  le  Raja-Raefuig  qui  vivoiî  de  Cmi  temps,  avoit 
fait  traduire  fous  fon  propre  nom  les  Tables  de  M.  de  la  Hire; 
ce  qui  dans  la  fuite  fera  regarder  ce  Raja,  dit-il,  comme  un 
grand  Aftronome.  C'eften  efièt  l'idée  qi;e  quelques  voyageurs 
peu  infh-uits  de  ces  anciennes  communications,  fe  font  formée 
des  Aih'onomes  Indiens.  Les  Grecs  éîoient  répandus  de  tous 
côtés  le  long  de  l'Indus  fie  dans  la  Baéniane.  J'ai  dit  ailleurs, 
&  il  eft  nécelfaire  de  le  répéter  ici ,  que  les  Arabes  avoient 
porté  dans  les  Indes  les  Ouvrages  d'Ariftote,  &  les  avoient 
enfeignés  aux  Indiens  :  ce  fut  Al-Biroitni  qui  demeura  long- 
temps chez  eux  ;  il  vivoit  vers  l'an   io2p  de  J.  C. 

Il  réfuite  de-là  que  Qts  peuples  ont  beaucoup  profité  àt% 
eonnoilïïmces  qui  leur  ont  été  communiquées  par  les  Étran- 
gers ,  &  qu'ils  le  les  font  tellement  appropriées  ,  qu'elles 
Semblent  avoir  pris  naiffânce  chez  eux  :  ainli  on  ne  doit  pas 
être  furpris  de  trouver  dans  l'Inde  des  veiliges  du  Judaïlme , 
du  Chridianilîne,  du  Magifme,  Sccv 


de  l'Acéitù 


DE     LITTÉRATURE.  211 

Quant  au  Fondateur  Che-kia  ou  BouSa    a-t-il  imaginé 
fa  doari,.e  de  lui-même,   ou  i'a-t-il  pi-ife  ailleurs  !   Ceft 
ce  au'il  nVft  pas  aifc  de  décider,  faute  de  monumens.   On 
poufroit  encore  demander  s\\  ett  l'auteur  des  Livres  qu  on 
lui   attribue  .  ou  plutôt  fi  les  Livres  que^  fes   difciples  on 
compofés  d'après  ^^'  Difcours.  puifqu  il  na  r.en  «^ci't,   ont 
lautl^enlicité  qu'on  leur  donne.  Quelbon  audi  einbarraflante 
que  la  premiie  ;  on  Hiit  que  la  plupart  ^^^s  Nations  font 
illoufes   de   remonter   à   une    haute   antiquité  :   les    Indiens 
fur-tout    ont  porté  celle   de    leurs  VèJes   aux  temps  qu  ils 
amènent  à  la  nailTance  du  Monde  .    &   ils   les   attribuent  a 
Brahma.  Mais  écartons  ces  faibles  ,  pour  nous  en  tenir  aux 
époc,ues  que  fai  indiquées,  c'eft-à-dire ,  à  celles  qui  tomben 
vers  l'an  .  .  00  avant  J.  C.  quoiqu'il  lefte  encore  des  doutes 
à  ce  fuiet.  &  que  pour  les  établir  il  faudroit  d  autres  monu- 
,nens.  Je  ne  veux  pas  me  livrer  à  de  liniplcs  conjeca.res. 

M.  le  Gentil .  dans  Ton  Mémoire  fur  I  InJc ,  dit  que  -  les      ^  ^.^^^^ 
Timouls  qui  habitent  fur  la  côte  de  Coromandel ,  iont  on-  «  ,/„.,.,>„,. 
Kinaires  du  Tanjaour  &  du  Maduré  ;  qu'ils  fe  Iont  répandus  «  -^;_,^ 
le  loncr  de  la  côte  du  Caniaie  &  dans  1  intérieur  des  terres,  «  //..,.„„>. 
&   remlus   maîtres   du  pays.    Les   habitans  de  ces    contres  -  r-  '7" 
vivoient  dans  les  bois,  &  à  la  manière  des  brutes.  Les  la-  « 
mouls  les  forcèrent  a  quitter  cette  manière  de  vivre .   5c  les  « 
civilisèrent:  ces  Tamouls  alfurent  qu'ils  tiennent  des  Brahmes  « 
i'Aftronomie  &  leur  Religion  aduelle .  &  qi^e  ks  Brahmes  - 
font  venus  de  la  partie  du   Nord    dans   le  Tanjaour  &    e  •< 
Maduré  :  »   ce   qui  s'accorde  avec  ce  que  nous  venons  de 
rapporter  que  les  Brahmes  étoient  établis  dans  le  Nord  oe 
l'Inde.  &  que  la  partie  méridionale  de  cette  contrce  na  clc 
policée  que  plus  tard. .«  Ces  Tamouls,  continue  M.  le  Gentil, 
ne  peuvent  dire  ni  dans  quel  temps,  ni  de  queHe  partie  du  .< 
Nord  précifément.  ces  Brahmes  font  venus.  Ccft,  a^u  ent-  « 
il.s.  par  leur  élocpience  &  par  Ict.r  aullcriié,  que  les  Brahmes  « 
font  parvenus  à  renvcrfer  le  culte  c,u'on  rendoilau  dieu  Boauih ,  « 
&  à  chader  fes  Minières.  »  Ce  dieu  Buouth  eft  le  BouJu,  des 
Samanécns.  Ou  voit  qu'il  ne  s'agit  ici  que  de    expuK.on  de 

Dd  If 


212  MÉMOIRES 

ces  Samanéens ,  ce  qui  ne  doit  pas  lemoiuer  bien  haut  ;  & 
probablement  il  faut  diftinguer  iarrivée  des  Brahmes,  de  celte 
e.xp'.ilfion  qui  dc;it  clie  plus  moderne. 

L'anivée  des  Brahmes  dans  le  Maduré  &  le  Tanjaour, 
félon  les  Tamouls  ,  n'cfl:  pas  bien  ancienne  ;  mais  ils  n'en 
domient  pas  icpoque.  Ils  conviennent  feulement  qu'il  y  eut 
inie  réforme  dans  l'Altronomie,  fous  le  règne  d'un  Roi  qu'ils 
nomment  Salivagcna  ou  Salïvaganam ,  qui,  d'après  les  calcula 
donnés,  efl:  mort  l'an  78  de  J.  C.  On  ne  dit  pas  fi  ce  Prince 
étoit  Tamoul  ou  Brahme  :  cette  époque  efl  auffi  fameufe 
dans  l'Inde. parmi  les  Tamouls,  que  celle  de  Naboiiajjar  l'efl 
chez  les  Chaldéens.  C'efl  peut-être  dans  ce  temps-là  que 
ces  peuples  du  midi  de  l'Inde  ont  commencé  à  être  civilifés, 
en  recevant  de  ceux  du  Nord  les  Sciences  &  la  Religion. 
Mais  on  ne  peut  rien  atfurer  pour  les  temps  antérieurs,  ni 
rien  conclure  fur  l'antiquité  de  l'Aflronomie  parmi  eux.  Ou 
voit  feulement  par-là  que  toutes  les  Sciences  des  Indiens  leur 
■viennent  du  Nord. 

C'efl  ainfi  que  la  Religion  Indienne  née  dans  le  Nord,  fè 
répandit  fuccefiivement  dans  toute  l'Inde  ;  mais  elle  n'y  refla 
pas  concentrée  :  elle  pafîà  dans  les  pays  voifins ,  dans  les  îles 
de  l'Océan  Indien,  dans  la  Tartarie,  dans  leThibet,  dans  la 
Chine  Se  dans  le  Japon,  où  elle  s'établit  fi  folidemcnt  qu'elle 
y  fublifle  encore.  L'Hifloire  de  cet  élablifîèment,  autant  que 
nous  pouvons  la  former  d'après  des  monumens  fûrs  &  e.xaéls, 
efl  digne  de  notre  attention  :  elle  contient  des  faits  fmguliers 
qui  nous  font  inconnus.  Je  vais  donc  \ts  rafîèmbler ,  en 
me  renfermant  cependant  dans  les  temps  qui  précèdent  nos 
voyageurs  modernes.  II  efc  extraordinaire  que  les  Chinois 
nous  fervent  de  guides  dans  ces  recherches,  &  nous  four- 
niffent  tant  de  détails  ;  c'efl  ce  qui  doit  no\is  rendre  précieufè 
cette  Littérature. 

I   I  f. 

ÏLtahl'ijfement  de  la  Re/}g'io?i  Ind'ienne  en  Tartarie. 
La  Tautauie  par  laquelle  je  commence,  a  toujours  éti 


DE     LITTÉRATURE.  i  i  3 

habitée  par  des  peuples  Nomades ,  ou  par  d'autres  encore  plus 
barbares  qui  pouvoient  à  peine  fe  mettre  à  l'abri  de  la  rigueur 
de  leur  climat.  Ceux  qui  veulent  que  le  berceau  de  toutes 
nos  connoiirances  ait  cté  vers  Selinginskoi  Si  le  lac  Paikal, 
ne  peuvent  produire  aucun  monument  pour  ctayer  une  con- 
jeClure  fi  peu  vraifemblable.  Anciennement  les  peuples   de 
ces  contrées,   au   lieu  d'écriture,   fê  Tervoient  de  quelques /^/?.^/«f/t,w, 
}:>etits  morceaux  de  bois  qui  dcfignoient  différentes  choies, '■•'^'^' ■'^■'' 
îiiivant  l'ordre  6c  l'arrangement  qu'on  leur  donnoit  :  ils  n'é- 
toient  vêtus  que  de  peaux  de  cochon  :    d'autres   n'avoient 
aucune   connoiflhnce    de  l'écriture  ;    &:   en  effet    il   n'exige    lliJ.i>.  1^. 
aucun  monument  hiltorique  de  ces  anciens  peuples  ;   Si.   fi 
quelques  Tarlares   ont  écrit  dans  ces  derniers   temps  ,    c'tfl 
qu'ils   demeuroient  ou  en   Perfe  ou  à  la  Chine.  Comment 
pouvoir  fuppoler  que  des  peuples  fi  barbares  vers  l'cre  Chré- 
tienne ,  Si.  qui  le  font  prefqu'encore ,  aient  tellement  cultivé  les 
Sciences  plus  anciennement ,  que  ce  foit  de  chez  eux  qu'elles 
ih  font  répandues  dans  le  refle  de  l'Univers?  Je  lais  qu'on  peut 
m'objecfler  l'état  actuel  de  l'Egypte  ;  mais  ce  pays  même  nous 
préfente  par-tout  des  vefliges  de  fôn  ancienne  (plendeur,  aitel- 
tée  d'ailleurs  par  l'Hiffoire  ,  ce  qu'on  ne  peut  pas  dire  de  la 
Tartarie.  On  croit  que  des  ruines  de  villes  qu'on  y  trouve,  (ont 
d'anciens  monumens  de  ces  peuples  ;  mais  ce  ne  font  que 
les  refies  de  quelques  fortereifes  que  les  Chinois  y  ont  fait 
confhuire  anciennement.   En  général,  les  Tartares,  par  les 
conquêtes  frécjuentes  qu'ils  ont  laites  dans  la  Chine,  ont  été 
à  portée  de  fe  livrer  aux  Sciences  :  ils  l'ont  fait  pendant  qu'ils 
ont  été  les  maîtres  de  ce  pays  :  ils  fe  font  policés  ;    mais  ils 
n'en  ont  pas  été  plutôt  chafîés ,  (]u'ils  font  rentrés  pour  ainfi 
dire   dans    leur  ancienne   barbarie  ;  tant   leur    climat   paroit 
peu  propre  aux  Sciences.  Les  Schammans  qui  vivent  chez    Hid.  gMal, 
les  Tongoufes  de   la  Sibérie ,  &   que  ces  peuples  confultent  ''!,"'^ 
plutôt  comme  (\*i$  Sorciers  que  comme  des  Prêtres,  ne  (ont 
<|ue  des  dedciKlans  tle  (juclques  Samanéens  (jui  y  font  venus 
de  la  Chine  ou  de   l'InJe  ,   tx.  (jui  conkrvcnl  à  peine  des 
■vcUiges  de  la  Religion  Indienne. 


214  MÉMOIRES 

En  gcnéral ,  nous  ignorons  dans  quel  temps  cette  Religion 
a  pafFé  dans  la  Tarlarie,  mais  ce  doit  être  avant  Jcfus-Chrin:, 
au  moins  pour  certains  endroits  de  cette  grande  contrée.  H 
ei\  confiant  par  les  Hiftoriens  Chinois,  qu'elle  ctoit  établie 
de  très-bonne  heure  dans  la  partie  méridionale  de  laTartarie, 
du  côté  de  la  Badrianc  &  au  nord  de  l'Indus.  Nous  n'avons 
pas,  fur  la  Tartarie ,  de  monumens  qui  nous  inftruilent  en 
détail  de  ictabli(îêment  &  du  progrès  de  cette  Religion  : 
je  ne  puis  que  raiTembler  ici  quelques  faits  épars  dans  les 
Hiftoriens  Chinois  ;  ils  font  fuffifans  pour  nous  apprendre 
qu'elle  y  a  pénétré  autrefois. 
Ma-won-Hn.  Il  fubrifloit  du  tcmps  des  Han,  deux  cents  ans  avant  J.  G. 
f.T^yùh'."'  une  Nation  Tartare  qui  habitoit  vers  So-tcheou  Si.  Cha-tcheou, 
fur  les  frontières  occidentales  du  Chen-fi  ;  on  la  nommoit 
en  Chinois  Yue-chï,  c'eft-à-dire,  Race  de  la  Lune.  Vers  l'an 
162  avant  J.  C.  wn  Roi  des  Hiong-nou ,  autres  Tartares 
plus  (êptentrionaux,  battit  cette  Nation  qui  fut  obligée  de 
k  /au ver  vers  l'Oueft.  Ces  Yue-chi  parvinrent  înfenllbiement 
jufque  dans  la  Baélriane  &  fur  les  frontières  de  la  Perfê, 
s'emparèrent  de  tous  ces  pays,  &  devinrent  très-puifFans  ; 
ils  étendirent  même  leurs  conquêtes  jufque  dans  les  Indes, 
le  long  de  l'Indus.  Ce  font-là  les  Indofcythes  dont  il  e(t 
.parlé  dans  les  Auteurs  Grecs  :  ils  fe  divisèrent  en  plufieurs 
peuples  qui  formèrent  differens  royaumes.  Us  étoient  établis 
dans  tous  ces  pays  ,  lorfqu'un  Général  Chinois  nominé  Tchaiig- 
kien  paf]à  l'an  i  i  5  avant  Jéfus-Chrifl  dans  la  Baélriane.  On 
n'a  aucun  détail  fur  ces  grandes  révolutions  de  l'Ahe  ;  & 
fans  les  Chinois,  nous  n'aurions  pas  même  ces  indices.  Ces 
conquêtes  des  Yue-chi  dans  l'Inde  ont  dû  les  mettre  à  portée 
de  connoître  la  Religion  Indienne ,  &  de  la  faire  connoître 
aux  autres  Tartares. 

Vers  le  quatrième  fiècle  de  l'ère  Chrétienne,  (  je  ne  puis 
indiquer  que  vaguement  cette  époque  )  des  bandes  àçi  Yue- 
chi  étoient  alors  gouvernées  par  un  Roi  que  les  Chinois 
nomment  A7 70-/0  ,  prince  brave  qui  eut  des  guerres  fréquentes 
à  foutenir  contre  les  Khans  des   Tartares  Joui-joui ,  alors 


DE     LITTÉRATURE.  215 

maîtres  des  pays  voifins  de  rirtifch.  Ki-to-lo  toarna  enfuite 
lès  armes  du  côlé  de  l'Inde,  &  loumit  cinq  royaumes  de  la 
partie  du  nord  de  cette  contrée.  Il  avoit  lailFé  Ton  fils  dans 
fon  ancien  pays  que  ;e  prcfume  être  aux  environs  de  Kafchgr.r, 
de  Khoten,  &  plus  au  Non!.  On  appela  les  habitans  de  ce 
pays,  les  petits  Yue-chi,  pour  les  difUnguer  des  grands,  qui 
avoient  paflc  dans  l'Inde.  Les  Chinois  rapportent  que,  dans  le 
pays  occupé  par  les  petits  Yue-chi ,  on  fuivoit  la  Religion  de  Fo 
ou  de  Boudiui ,  &  qu'il  y  avoit  wnt  pyramiile  ou  pagode  de 
Fo,  qui  avoit  trois  cents  cinquante  pas  de  circonférence,  ^i. 
quatre-vingts  Tclum^  de  hauteur*.  On  comptoit  depuis  que 
cette  pagode  avoit  été  bâtie,  jufcju'à  l'an  550  de  J.  C.  huit 
cents  quarante-deux  ans  :  aind  l'épocpie  de  ia  conitruélion  doit 
remonter  vers  l'an  288  avant  J.  C.  De-là  nous  devons  conclure 
que  dès-iors  la  Religion  Indienne  ,  même  avant  le  palîàge  des 
Yuc-clii ,  étoit  établie  dans  cette  partie  de  la  Tartarie. 

A  l'occident  de  Khoten,  &  le  lony  de  l'Oxus,  il  y  avoit     Mu-reo».^-,!, 

-,       .  ,  ,  r  •  ^^  ^      "^  .•       lit.  cccxijyni, 

Une  autre  Nation  nommée  Je-ta  ;  ce  font  les  Gctes  :  elle/'.//, 
ctoit  compofée  de  différentes  hordes  ou  tribus  des  grands 
Yue-chi ,  éc  de  cjuelcjues-unes  des  /gours  :  elle  s'étendoit  le 
long  de  la  montagne  Km-chan  ou  Iiuciiis.  On  obferve  qu'il 
y  avoit  dans  ce  pays  beaucoup  de  temples  &:  de  pyramides 
ou  tours  de  la  Religion  Indienne,  c'eft- à-dire,  de  Boudiut. 
Ces  peuples  étoient  trcs-puilians,  &  /ublilloient  encore  dans 
ies  111.'^  &:  IV.''  litcles  de  l'ère  Chrétienne.  Au  commencement 
tlu  VI.'  fiècle,  un  Samanéen  ou  Religieu>^  i\ç'  BotuJ/ui ,  que 
Huio-ming-ti  Empereur  de  la  Chine,  de  la  dynallie  des  Coei, 
avoit  envoyé  pour  chercher  des  livres  de  la  Religion  Indienne, 
])arcourut  ce  pays  des  Gètes  ,  où  il  trouva  beaucoup  de 
iJanianéeiis. 

Celte  Religion  avoit  également  pénétré  plus  au  Nord,  &:      nid.f.^¥ 
dans  un  pays  c]ne  les  Chinois  nomment  k'(in<f-kiu  ;  c'ell;  le-^*^'" 
CtiptJuic.  Dès  le  vi.*^  (iccle  de  l'ère  Chrétienne,  les  habitans 
fuivoienl  la  Religion  de  Fo ,  &i  avoient,  difent  les  Chinnii, 

'  Le  rdtiUt^  ill  uni;  mcfure  de   i o  i>kd5  Chinois. 


xi6  MÉMOIRES 

des  livres  écrits  en  caratTlcres  haihares  ;   mais  on  ignore  eii 
quel  temps  elle  avoit  commencé  à  s'y  établir. 
Ma  mon-hi,       Les  Chinois  parlent  encore   d'un   autre  pays,  mais  plus 

v'Tjr^""'  méridional  ;  ils  le  nomment  Ou-lcfuing  :  quoiqu'il  foit  dilTj- 
cile  d'indi(juer  exaélement  fa  fituation ,  on  voit  par  ce  qu'ils 
en  diient ,  qu'il  avoit  pour  bornes  au  Midi  l'Inde  ,  &  au 
Nord  les  monts  Tjong-iuig  ou  Ima'ûs.  Ce  pays  qui  n'étoit 
pas  cenfé  de  l'Inde,  étoit  rempli  de  familles  de  Brahmes  qui 
s'appliquoient  à  l'Adronomie  &  à  i'Aftrologie  ;  &  il  y  avoit 
un  grand  nombre  de  temples  de  Fo  :  il  ne  devoit  pas  être 
éloigné  de  ceux  qu'avoient  occupés  plus  anciejmement  les 
Grecs  de  la  Baélriane ,  fucceiFeurs  d'Alexandre;  peut-être 
même  en  faifoit-il  partie  '  On  ne  doit  pas  être  étonné  alors 
Sirom.!.!,    d'y  voir  l'Adronomie  cultivée  ;  &  cela  fêrt  à  nous  expliquer 

i''^"^'  pourquoi  Saint  Clément  d'Alexandrie  place  des  Samanéens 

dans  la  Baélriane,  &  Arrien  des  Brahmes  du  côté  de  l'Indus. 
C'efl;  (-Ans  doute  par  ces  pays  qui  avoient  été  foumis  aux 
Airyriens,  aux  Perfes  &  aux  Grecs,  que  l'Inde  a  dû  com- 
mencer à  fe  policer. 

Dans  un  autre  pays  fitué  à  l'occident  de  ce  dernier  ,  & 

qui  étoit  foumis  aux  Gètes,  il  y  avoit  beaucoup  de  temples 

de  Fo.  On  y  remarquoit  autrefois  une  pyramide  fort  confi- 

dérable.  Les  Chinois  nomment  ce  pays  liuen-to  ou  Ni-po. 

Ma-tuo»-l!n,      \\s  parlent  encore  d'un  pays  qu'ils  appellent  Yue-ti-yen  :  il 

icccxxx,x.  ^^  ^j^^i^,  ^^^   j^^j.j   jg   rindus  ,  &  il  a  au  Midi  le  pays  (^&s 

Brahmes;  {ts  habitans,  dans  le  vii/fiècle,  fuivoient  la  Reli- 
oion  de  Fo ,  &  leur  Roi  étoit  un  Brahme  :  ainfi  ces  Brahmes 
étoicnt  alors  très  puilfans  dans  cette  contrée,  comme  il  paroît 
par  Arrien,  qu'ils  i'étoient  également  du  temps  d'Alexandre. 
llid.  liv.  Dans  le  pays   de  Khoten ,  où  cette  Religion  paroît  avoir 

cccxxxvn,  pj^ji(;.t;-^  (îe  très-bonne  heure,  il  y  avoit  beaucoup  de  temples 
^t  Fo ,  &L  un  grand  nombre  de  Bonzes  &  de  Religieufes, 
Se  cela  du  temps  des  Han ,  vers  le  i."  fiècle  de  l'ère  Chré- 
tienne. Ces  détails  ,  je  le  répète  ,  confirment  ce  que  les 
Indiens  rapportent  eux-mêmes  ,  que  leur  Religion  a  pris 
iiaidàiice  dans  la  partie  de  l'Inde  qui  eO;  au  Nord.  En  e(fet, 

nous 


DE     L  I  T  T.É  R  AT  U  R  E.  217 

nous  la  voyons  très -répandue  anciennement  clans  les  pays 
voiiins  de  cette  contrte.  Mais  ce  qui  mérite  une  attention 
particulière,  c'ert:  qu'à  cinq  cents  //  de  la  ville  de  Khoten, 
il  y  avoit  une  grande  pagode  Jiommée  Pc-nio-clii ,  &  la 
tradition  portoit  que  Lao-tfc,  Philofophe  Chinois  qui  vivoit 
avant  Confucius  ,  5c  qui  fonda  à  la  Chine  la  Religion  des 
Tno-fe ,  étoit  venu  en  cet  endroit  ;  qu'il  y  étoit  monté  au 
Ciel  ;  &  qu'enfuite  ,  dans  wnç.  nouvelle  renaifîânce ,  il  étoit 
vemi  au  monde  dans  l'Inde  ;  qu'il  y  étoit  né  hls  aîné  du  Roi 
du  pays ,  &  avoit  pris  le  nom  de  Fo.  C'efl;  pour  cette  raifon 
qu'on  avoit  fait  conftruire  ce  temple.  Il  exifle  à  la  Chine  un 
livre  intitulé  Lao-tfe  /loa-hou-king ,  c'eft-à-dire,  Livre  <ie  M,x.tvm-Jl«. 
Liio-tfe  c/uiiiQ-é  en  barbare  :  il  paroît  avoir  été  fait  vers  le  '"•^^^^'^' 
v/  ou  VI.  li^le  de  l'ère  Chrétienne  ;  il  y  efl:  queftion  de  ce 
voyage  de  Lao-tfe  dans  cette  contrée,  ainfr  que  dans  la  Bac- 
triane.  Quoique  cette  tradition  foit  accompagnée  de  fahles ,  il 
«'en  efl  pas  moins  coiillant  que  la  doélrine  de  Lao-tfe  n'étoit 
pas  inconnue  dans  ce  pays  ;  on  verra  dans  la  fuite  que ,  dans 
les  viii.^  6c  ix.*^  fiècles,  elle  étoit  connue  Aç.%  Indiens.  C'ell 
un  fait  dont  nous  n'avons  pas  eu  jufqu'à  pré/ent  la  plus 
légère  connoiiîànce ,  5c  qu'on  n'auroit  pas  même  foupçonné. 

Nous  verrons  encore  que  le  pays  de  Khoten  nommé  par 
les  Chinois  Yii-ticn  ,  éloit  rempli  de  Samanéens  très-favans 
qui  avoient  les  livres  tle  la  Religion  Indienne. 

Les  Chinois  parlent  beaucoup  d'im  pays  qu'ils  appellent      Ihij.  lir. 
Lcou-lm  ou  Clu'ii-clien ,  qui  fe  rapproche  du  lac  de  Lop,  &.  ^^^^^^^''' 
qui  éloit  fituc  au  midi   de  Hami.  C'eft  un  pays  aîfcz  (lérile 
6c  rempli  de  fables.  L'an  400  de  J.  C.  pluîlcurs  Samanéens      rokcue-iu 
Chinfjis  ,  entre  autres  un  nommé  Fa-hïcn ,  cntrcjirirent  le 
voyage  de  l'Inde  ,   pour  y  aller  chercher  iXts  livres.  A  leur 
retour,  ils  composèrent  une  Relation  de  tous  les  pays  qu'ils 
avoient  prcourus,  6c  principalement  de  llnde  :  ils  l'intitulèrent 
Fiy-koie-ki ,  c'c(l-à-dire,  Ht jh'ire  <lu  Royaume  de  Fo,  Ils  traver- 
sèrent le  grand  Délert  ,  palsèrent  par  le  pays  de  Clien-chcn 
6c  par  tous  ceux  qui  font  lur  la  même  ligne  ,  fc  rendirent  à 
Khoten,  6c  enfuiie  dans  l'Inde.  Cette  Hifloire  efl  à  la  Bihlior 
Tome  XL%  E  e 


ii8  MÉMOIRES 

thèqiie  du  Roi.  Ces  voyageurs  rapportent  que  «  les  habitans 
»  du  pays  de  Chcn-chen  font  vêtus  de  gros  habits  qui  refrembient 
»  à  ceux  des  Chinois,  finon  qu'ils  font  de  laine;  qu'ils  iuivent 
,>  la  Relif'ion  de  Fo  ;  qu'il  y  a  quatre  mille  Bonzes  allachcs  à 
jj  la  doé\rine  du  petit  Tchiiig  ;  mais  que  cette  Religion  y  eft 
M  plus  grofTière  que  dans  l'Inde-.  Ils  remarquent   que  tous  tes 
«  pays  qui  font  à  l'Occident,  fuivent  la  même  Religion  ;  que, 
»  quoiqu'ils   aient   des  langues   différentes  ,  ceux   qui   fe   font 
Bonzes,  s'appliquent  tous  à  la  langue  &  aux  livres  des  Indiens.  >» 
Ils  ti-ouvèrent  par- tout  un  très-grand  nombre  de  Bonzes. 
Mn-mon-îm.       A  Kcifclig<ir  (  cu   Chinois  So-le  )  la   Religion   Indienne 
i^^c.xxxvu,  ^,^^jj.  (<galenient  établie,   &  elle  a  dû  y  être  de  très- bonne 
heure  :  cependant  la  première  mention  que  j'en  trouve  chez, 
les  Chinois,  n'efl  que  du- milieu  du  v..^  fiède.  Ee  Roi  de  ce 
pays  envoya  à  Ven-tching-ti ,   Empereur  Aqs  Goei ,  maîtres 
d'une  partie  de  la  Chine,  &  qui  mourut  l'an  465  de  J.  C. 
un  manteau  que  l'on  difoit  avoir  appartenu  à  Fo.  L'Empereur 
voulut  confîater  ce  fait  par  l'épreuve  du  îau,  ufage  reçu  alors 
dans  toute  l'Inde  &  dans  les  pays  où  la  Religion  Indienne 
étoit  en  vogue.  11  fit  mettre  ce  manteau  dans  un  grand  feu 
où  il  le  lailîà  pendant  une   journée  entière,  {^\\s  qu'il  fût, 
dit-on,  endommagé.  On  fait  qu'autrefois  il  y  avoit  beaucoup 
de  Chrétiens  dans  la  ville  de  Kcifcluir  ;  que  Manès  y  fit  un 
vovaL';e.  C'efl-là  fans  doute   qu'il  a  puilé  une  partie  de  fa 
doiîirine  appelée  par  S-'  Ephrem,  Erreur  liuhciwe. 

Si  nous  jetcMis  les  yeux  fur  les  pays  qui  font  plus  au  Nord- 

&  plus  à  fOrient ,    nous   verrons   que   fous   le  règne  d'un 

Ma~nion-Vn.    Kliaii ,  nommé  To-po-khan ,  qui  régnoit  dans  ie  Turkeflan, 

H:(l.<iesHuKs,  vers  l'an   572  tle  J.  C.  il  parut  dans  ks  États  un  Samanéeii 

t.n,f.j(,2.    ^^^  jgj  Xurks   fes  fujets  lui  amenèrent.    Ce   Samanéen    dit 

au  Khan  ,    que   la  dynaftie  des  Tcy  qui   régnoit   alors  à  la 

C^hine,  n' étoit  devenue  fi  puifîànte  que  parce  que  Q:s  Princes 

avoient  embralfé  la  Religion  de  Fo.  En  conféquence  le  Khan 

j'embraflii,  &  fit  confîruire  plufieurs  temples  dans  fès  Etats 

qui   s'étenduient  alors  depuis   la    mer  Cafj)ienne   jufqu'à  la 

Corée. 


DE     LITTÉRATURE.  219 

Dans  les  Ml.^  <Sc  vlil.'  fiècles  ,  cette  Religion  florilfoit  Ma-wp-iùi. 
aiilFi  dans  le  pays  à' Igour  ;  mais  on  oblerve  en  même  temps  ..^jf*"^""' 
qu'il  y  avoit  des  temples  d'un  Bonze  de  Perfe  ,  nommé 
JWoni ,  dont  la  dodrine,  dans  les  Livres  concernant  la  Re- 
ligion de  Fo ,  ctoit  appelée  DoSlrine  étrurij^ère.  On  voit  qu'il 
s'agit  ici  de  Manès  ,  Perian  d'origine,  &  du  Manichéiime 
qui.  Cous  le  nom  de  Tanout ,  s'étoit  établi  dans  ces  contrées 
ainfi  que  dans  toutes  les  Indes. 

Je  pourrois  m'étendre  davantage  fur  l'établiflement  de  la 
Religion  Indienne  dans  la  Tartarie  ;  mais  conime  il  ne  s'agit 
plus  que  des  temps  modernes  pour  lefquels  on  peut  confuiter 
nos  Relations  ,  je  me  borne  à  dire  qu'à  prélent  les  Mogols, 
les  Kalkas ,  les  Calmouks  ,  &  prefque  tous  les  Tartares  ont 
embralfé  cette  Religion,  &  qu'ils  relèvent  du  grand  Lhama 
du  Thibet.  Voyons  maintenant  comment  elle  a  pénétré  dans 
ce  pays  qui  e(l  devenu  le  chef- lieu  pour  tous  les  peuples  du 
Nord. 

I   V. 

Etaùlijjcwem  de  la  Religion  Indienne  dans  le  Thibet. 

Quelques   Ecrivains   modernes,   du  nombre  de  ceux 
qui  ,    contre  toutes   les   règles   de   la   critique  &   contre  la 
vérité,  cherchent  à  découvrir  des  monumens  antiques  chez 
les  Nalions  qui   font   le   moins   fufceplibles  d'en  avoir,  en 
veulent  trouver  chez  les  Thibétans,   &  bàtilîênt  en   confé- 
quencc  àç.h  f)  flèmes  (jui  ne  doivent  avoir  aucun  fondement, 
puisqu'ils  font  renverlés  quand  on  vicjit  à  examiner  l'Hilloire 
de  ce,s  Nations.  Il  e(l  vrai  que  le  P.  Gaubil,  dans  fon  Ajfro-     Tonrii, 
noiiiic  Cliiiioifc ,   peut  avoir  donné  lieu  à  de  pareilles  iiÀvts  ,^'  '^"^  ''^' 
lorfqu'il   dit   que  •<  les    Lhamas   ou    Prêtres   du  Thibet   ont 
d'anciens    livres    d'Allronomie  ,    dont   ils   lavent  encore   fê  « 
fervir  ;  que  ces  mêmes  Lhamas  ont  beaucoup  d'autres  livres  « 
anciens,  même  de  Religion  ;   Se    (|ue   plufieurs    d'entre  eux  « 
font  au  lait  de  ce  qui   (e  pafla  autrefois  à  la  Tour  de  Baby-  k 
loue.  >»   On    fent  aifément   combien   de  réflexions  doivent 
iairc  iiaîtrc  de  pareilles  allèrtions  iur  l'antiquité  de  la  Nation 


i2o  MÉMOIRES 

Thibt'tane,  Se  fur  les  Sciences  cultivées  clans  le  Thîbet.  Ou 
eft  tenté  de  ies  faire  remonter  jufcju'à  l'origine  du  monde; 
inais  tous  ces  fyftèmes  vont  s'évanouir  :  écoutons  les  Thi- 
bétans  eux-mêmes. 

Un  Religieux  nommé  Augiifl'nii  Georgi  a  publié  à  Rome, 
en  1762,  un  Alphûbet  Thibctan ,  en  \\\\  gros  volume  in-^."  : 
il  y  a  rapporté  un  grand  nombre  de  textes  originaux  con- 
cernant la  Religion  de  ce  pays  ;  mais  ce  qui  eit  important 
pour  le  fujet  que  je  traite ,  efl  \\w  Canon  Chronologique 
des  rois  du  Thibet  ,  tiré  A^s  Annales  môme  de  la  Nation  : 
on  y  trouve  plufieurs  détails  inlérelîàns  fur  la  Religion  du 
pays,  dont  je  fais  ulage  ici. 
Alph.Thihét,-  Vers  l'an  65  de  J.  C.  &  dans  les  années  fui  vantes,  ÇoiM 
V'2<f^,  Je   règne    d'un  Prince   appelé   Tiong-tieng- khainbo  ,   naquit 

dans  le  Thibet  un  perionnage  nommé  Scimtan-poutm ,  qui  fê 
,diflingua  par  fon  génie,  &  qui  alla  voyager  d-àns  les  Indes, 
d'où  II  apporta  dans  ion  pays  la  Religion  de  Che-kui  &  tie 
Cenrcfi  :  il  donna  aux  Thibétaiis ,  Se  des  Loix  &  l'Ecriture^ 
Ce  lut  dans  ce  même  temps  que  le  roi  du  Thibet  époulà 
la  iili'e  du  roi  de  Necbal ,  pays  de  Tlnde  ;  &  cette  PrincelTe 
apporta  avec  eHe  une  flatue  d'or  de  Che-kki,  le  même  que 
Fo.  Dans  la  fuite  il  épouiâ  une  féconde  iemme  qui  étoit  ujte 
princelîe  Chinoifè  nommée  Lhaci  cotic'ioa  :  celle-ci  apporta 
dans  le  Thibet  des  livres  de  cette  Religion  avec  une  itatue 
d'or  qui  repréiêntoit  Chc-Pja  à  l'âge  de  douze  anst  Ce  récit 
,  exige  quelques  éclairciflemens. 

L'Ecrituie,  des  Loix  &;  une  Religion,  apportées  dans  îe 
Thibet  vers  l'an  65  de  J.  C.  iont  des  faits  qui  détruifent 
toute  l'antiquité  qu'on  veut  attribuer  à  cette  Nation,  puif- 
qu'elle  avoue  elle-même  qu'elle  les  tient  des  Indiens.  Je  puis 
citer  encore  le  témoignage  Aç.s  Chinois  qui  atteilent  que  les 
Thibétans  tiennent  leurs  Livres,  leur  Ecriture  &  leur  Re- 
ligion ,  des  Indiei's.  L'ouvrage  Chinois  qui  renferme  les 
Alpluilnts  StiinfcretcU! ,  Tangout ,  Tliihctan  &  Tûrtare ,  le  dît 
ti"ès-clairement  ;  mais  comme  je  ne  faurois  trop  multiplier 
.les  preuves,  &  que  d'ailleurs  mon  but  dujis  ce  Mémoi!--e  dt 


DE    LITTÉRATURE.  221 

lie  préfenter  i'Hiftoire  de  celte  Religion,   je  joindrai  ici  ce 
<^jiie  l'on  fait  de  ce  Légiflateur  du  Thibet. 

Avant  ce  peifonnage ,  les  Thibétans  n'étoient  que  des  Ahh.Th-tii. 
fâuvages  qui  vivoient  fans  Loix  &:  iâns  Ecriture.  Le  Roi  du  f'^''^  /'■'"'• 
pays  étonne  du  génie  de  Samtan-poutrn ,  l'envoya  dans 
i'indouftan  :  celui-ci  y  relia  pendant  quatre  ans  Tous  la 
difcipline  d'un  Brahine  nomme  Le-cïn  :  il  apprit  de  lui 
i'Alphabet  Indien  &  toute  la  doctrine  concernant  C^unjt  : 
il  apporta  dans  le  Thibet  ces  connoillances  avec  deux  livres 
de  la  Religion  Indienne;  mais  comme  on  trouva  i'Alphabet 
trop  comjîliqLic  ,  Samtcin-poutni  en  lit  un  autre  plus  facile 
&  accommodé  au  génie  de  la  Langue  Thibétane  :  il  compodi 
deux  fortes  de  Loix,  les  unes  morales  &  les  autres  civiles;. 
il  inftruifit  le  Roi  dans  la  Religion  Indienne,  &:  lui  apprit 
la  formule  de  prière  Honi-:iuirn-peme-hom.  Le  Roi  lui-nicme 
enfeigna  ces  chofes  à  fès  peuples.  Les  àç.\.\K  livres  que  J"<://,v/,r//;- 
poutra  avoit  apportés  de  l'inde,  étoient  écrits  dans  la  Langue 
des  Brahmes  ;  c'efl  fans  doute  de-là  qu'il  tira  ks  Loix  qui  ne 
confifloient  qu'en  trente-fix  articles  très-courts  :  dix  concer-  Jlij.p.  r;p, 
noient  les  vertus;  dix,  les  vices;  5c  feize,  les  devoirs  des 
hommes,  les  uns  envers  les  autres. 

Le   Necbal    ou    Nehpal    dont    le    roi    du  Thibet   époula    AU-tum-tin. 
la  fille  ,    eft  \.m  pays  de  l'Inde  ,   fitué  fur  les   frontières  du 
7hibet.  11  |)aroît  que  l'on  y  cultivoit  beaucoup  les  Sciences, 
&  principaleinent  l'Aflronomie  :  ce  font  les  Chinois  qui  nous 
apprennent  celte  circonflance. 

Le  P.  Auguflini   Georgi   rapporte   que   ««ces    peuples    fe     'A>ph,THtét, 
nourrllfoient  de  la  chair  de  bufle,  ce  luii  les  failoit  regarder  ^'.f''^^' 
■par  les  autres  indiens  comme  des  Schilmatiijucs.  "Cependant 
il  tfl  coudant,  comme  on  le  verra  dans  L  fuite,  que  plufieurs 
autres  Indiens,  attachés  à  la  nitMne  Religion,  mangcuicnt  de 
la  chair  des  animaux. 

Les  Philofophes  du  pays  de  Necbul  prétendent  qu'avant     lUJy.io:', 
que  le  monde  exillàt  ,    il  y  avoit  un  cliaos  immcnfe  d'eau, 
&  un  »^lrc  nommé  Nluinit ,  qui,  fous  la  ligure  il'unc  IcLiilIc 
de  Lotos ,  tloit  porté  fur  les  eaux.  Dans  le  centre  de  celte 


i22  MÉMOIRES 

feuille  ctoit  la  femence  de  l'Univers,  comme  une  goutte  de 
rofce  qui,  s'augmentant  continuellement  en  rond,  parvint  à 
former  un  œuf  d'une  grofîêur  immenfè.  Nharen  l'avant  fendu 
en  deux  parties  égales ,  Brahma  fortit  du  centre.  Une  des 
deux  parties  s'éleva  en  haut,  l'autre  refta  en  bas  ;  &  Brahma 
fit  de  chacune  de  ces  parties  (êpt  continens  ,  &  autant  de 
mers  ;  &  des  fept  pellicules  qui  enveloppoient  l'œuf,  il  en 
fit  les  lept  cieux.  Je  ne  rapporte  ici  ces  idées  que  pour  faire 
voir  lidentilé  de  cette  doctrine  communiquée  aux  Thibétans, 
avec  celle  des  autres  Indiens  ;  mais  en  l'adoptant,  les  Thi- 
bétans ont  traduit  dans  leur  Langue  tous  les  noms  Indiens 
des  différentes  Divinités,  en  forte  qu'on  ne  peut  les  recon- 
noître  que  par  le  développement  des  idées  qu'ils  s'en  font 
formées  :  c'eit  ce  qui  eft  arrivé  en  partie  aux  Chinois. 

Ce  que  l'on  appelle  ici  Cenrefi  ou  Gcwcfi ,  efl:  une  Divi- 
nité à  laquelle  les  Thibétans  donnent  huit  bras  &.  onze  têtes 
pofées  en  pyramide  :  ils  la  nomment  encore  Pacïo  ;  elle  tient 
à  fa  main  la  fleur  appelée  Pema  ou  le  Lotos  :  elle  efl;  affilé 
également  dans  la  même  fleur  d'où  elle  eft  fortie.  Voilà  à 
'Alph.Th-lér.  peu-près  ce  que  nous  venons  de  dire  de  Brahma.  Ceiirefi  eft 
p,i6(,z28,  l'anie  univerfelle  &  le  principe  de  tout  ce  qui  exilte;  c'eit  le 
Deftin  ;  il  fe  transforme  en  mille  manières  ;  il  s'ell  changé  en 
fino-e,  &  fous  le  nom  de  Pmfrinpo ,  il  eut  de  Khndronm  trois 
fils  &  trois  filles  qui  font  les  ancêtres  du  genre  humain. 
Enfuite  afin  que  les  hommes  ne  reflaffent  pas  fans  Loi,  il 
naquit  de  la  femme  de  Mangkidba  roi  de  llndouftan,  & 
publia  fa  do<5lrine  fous  le  nom  de  Clie-km  ou  Fo  ;  il  naquit 
aufîl  difciple  de  Che-lùa. 
Il!d.p.iy;.  J  ai  dit  que  Cenrefi  avoit  onze  têtes  pofées  en  pyramide: 
la  première  qui  eft  au  fommet,  eft  appelée  Hopamé  (  fplen- 
dores  itifinhi  )  :  c'eft  une  Divinité  qui  habite  feule  dans  un 
paradis  exiftant  de  toute  éternité ,  &  ce  paradis  eft  dans  un 
monde  inviiible,  également  éternel,  qui  eft  fitué  du  côté 
de  l'Occident.  Il  y  enfeigne  la  Loi  à  ks  difciples  nommés 
Cicviciuh ,  qui  font  une  partie  de  lui-même.  On  rapporte 
ainfi  fon  origine.   Cenrefi   en  fê   réveillant  de   fa  profonde 


DE     LITTÉRATURE.  223 

mcditation  ,  dans  laquelle  les  hommes  lui  avoient  apparu 
livrés  à  toutes  fortes  de  crimes ,  il  en  fut  fi  affligé  qu'il  fe 
rompit  la  tête  en  onze  parties.  Hopamé  accourut  promptement 
du  ciel ,  &  raccommoda  tellement  ces  parties ,  qu'il  en  fit 
onze  têtes.  On  prétend  que  la  première  qui  régit  les  autres, 
eft  Hopamé  lui-même  qui  s'elt  ainû  doublé. 

Cctmfi  a  huit   bras  &  huit   mains   dont   fix    lui    ont  été     Alph.ThM, 
donnés  par  Hopamé  :  les  trois  de  la  gauche  portent  ;  l'un,  l'''7^' 
la  Heur  Pcma  ou   Lotos  ;  l'autre,  un  arc  &:  une  flèche  ;  & 
ie  troificme,    un   vafe  d'airain  plein  d'eau  :  les  trois  de   là 
droite  tiennent  ;  l'un,  une  couronne;  l'autre,  une  roue  qui 
marque  que  Cciircfi  fe  meut  en  rond  &.  fe  transforme,  par 
Une  mutation  de  lui-même,  en  toutes  fortes  de  corps  ;   le 
troificme  a  le  doigt  annulaire  un  peu  penché,  d'où  fort  une    /Z'^. ;-.  <<>/, 
iiqueur  qui  eft  comme  un  rayon  de  la  nature  divine  :  cette  '^°"' 
Jiqueur  fert  à  tempérer  le  mal   que   la   mauvaife  nature  de 
l'homme   peut    inlpirtr.    Les    deux    autres    bras    font    pôles 
coinme  ceux  d'un  homme  qui  prie. 

Toutes  les  têtes  de  Ceimft  ont  des  couleurs  différentes.  UtJ.j>,tprg. 
Le  rouge  indique  fa  tranfmutalion  en  Rois  6c  en  Princes  : 
le  blanc  en  perfonnages  doux  Se  humains  :  le  vert  ,  en 
Propagateur  de  la  Loi.  La  féconde  de  ces  têtes  efl  noire  & 
a  trois  yeux  ;  elle  dé'igne  la  cruauté.  La  tête  noire  de  Ccnrrfi 
porte  une  couronne  laite  de  crânes  humains  qui  font  fur- 
montés  de  petites  boules  d'un  or  obfcur  ;  ce  qui  dcfigne 
le  fecret  de  la  Science  profonde  &  de  la  Magie.  Ce  même 
Cetirefi ,  fous  un  autre  nom  ,  commande  dans  les  enfers,  &  Uij.p.  i;r;; 
punit  les  coupables  :  ainfi  il  efl  comme  le  Brahma  de  l'Inde 
qui  efl  ré[iandu  dans  toute  la  Nature. 

On  donne  à  Ccnrefi  huit  ornemens  à  l'ufîige  àts  femmes, 
&  deux  mamelles  ,  parce  qu'il  contient  les  deux  fexes  :  ce 
CeHrefi  tW  l'Hopamé  vKible,  tandis  que  l'invifible  efl  renfermé 
dans  un  ciel  (|iii  eff  à  l'Occidc-nt  :  il  tfl  la  Loi  ;  car  Dieu  Ibid.p.i^f. 
^  la  Loi  chez  les  Thibétans,  comme  chez  les  Indiens  &  les 
Samariéens  de  la  Chine,  font  la  même  choie.  Il  y  a  appa- 
rence que  les  Thibétans,  ainfr  que  les  Chinois,  en  admettant 


224.  MÉMOIRES 

cette  Religion  Iiulienne,  ont  eu  honte  de  la  reprcfentalion 
indcctiite  du  L'inmm ;  mais  que  pour  en  confèrver  l'idée,  ils 
ont  imaginé  une  iigure  d'homme  ,  qui  feml)loil  tenir  en 
quelque  chofe  de  la  femme ,  &  Uii  ont  donné  quelques 
oinemens  à  l'ufage  des  femmes. 

La  ttte  d'Hopamé  &  les  dix  autres  qui  forment  la  figure 
tie  Cenrcfi ,  repréfentent  celui  qui  a  fait  le  Monde,  &  les  dix 
Gouverneurs  qui  préhdent  aux  dix  parties  des  différens  cieux. 
Mais  il  s'agit  ici  d'un  monde  invifible,  &  non  pas  de  celui-ci 
t]ui  n'a  d'autre  principe  ou  origine  que  le  vide  dans  lequel 
foufîia  un  vent  impétueux  qui  raffembla  des  nuages  fie  des 
atomes.  Voilà  ce  qui  a  formé  le  monde  vifible. 

Dieu,  dans  le  defiêin  de  faire  connoître  la  Religion  aux 
tiommcs,  fit  dès  le  commencement  du  monde  un  vale  pré- 
cieux qu'ils  comparent  à  la  lettre  A,  &  une.  mer  d'une  eau 
très-fainte  &  très-pme  qu'ils  comparent  à  la  lettre  Hum  :  ces 
paroles  énigmatiques  que  l'on  trouve  à  peu -près  fèmblables 
chez  les  Indiens,  défignent  le  commencement  «Se  la  fin.  Les 
'Aîyli.Thiléi.  Thlbéîans  difent  que  A  ell  l'ornement  du  commencement, 
^Ailn.'df l' Ac.  ^  /:/w  ou   Chum ,  celui  de  la  fin.  Les  Indiens  parlent  aufli 
tomeXXXVlU,  énigmatiquement  de  l'origine  de  la  Loi  ;  car  c'ell  de  la  Loi 
l'-Sif.  ^^^>jj  g'^gj^   jj.j^  Dans  le  cœur  Au  Dieu  Souricn ,   di(ènt-ils, 

furent  produits  les  fons  O,  A,  0\}  &  MA.  Voilà  les  quatre 
VèJes.  Le  P.  Augultini  Georgi  eft  embarrafié  pour  faire 
voir  que  ces  deux  lettres  A  8c  Hum  répondent  au  commen- 
cement &  à  la  fin.  L'alphabet  Thibétan  ii'efl:  pas  d'accord 
avec  cet  expofé ,  puifque  la  lettre  A  e.H  la  dernière  de  cet 
.alphabet,  &  la  lettre  Hum  l'avant-dernière  :  en  conféquence 
il  penfe  que  cela  a  rapport  à  une  formule  magique  à  laquelle 
on  attribue  une  grande  vertu  :  c'efl;  Om-mani-peme-lium ,  dont 
h.  première  lettre  eft  un  A  qui  fe  prononce  O ,  Sch  dernière 
JIuiu.  Il  y  a  beaucoup  de  ces  formules  dans  cette  Religion. 
Le  p.  Auguflini  n'a  pas  fait  attention  que  cette  doélrine 
venant  de  l'hule  ,  il  devoit  chercher,  non  dans  l'alphabet 
Thibétan,  l'explication  de  ces  à^ux  lettres,  mais  dans  celui 
des  IndieJis.  Or  dans  l'alphabet  Samlcretan  qui  eft  imprimé 

dans  Is 


DE    LITTÉRATURE.  215 

Hans  le  livre  Chinois ,  où  l'on  rend  compte  de  pîiifieiirs 
traductions  de  livres  Indiens  concernant  cette  Religion,  la 
lettre  A,  dont  le  fou  tire  fur  ÏO ,  eft  la  première  de  cet 
Alphabet,  Se  la  lettre  Hwn  eft  la  dernière.  Ainli  ces  deux 
lettres  dcTignent  parfaitement  le  commencement  &  la  fin. 
Ceci  prouve  manifeftemeiit  que  cette  Religion  vient  de 
l'Inde,   d'où  elle  a  palfc  dans  le  Thibet. 

Elle  n'y  fut  pas   plutôt   introduite  ,   que  la  Princeflê  de 
Necbal  ,   femme   du    roi   du  Thibet  ,   éleva  un  temple   en  . 
l'honneur  de  Che-kia  dans  un  endroit  appelé  L/iajfa  PruJihmng,    Alph.  ThmA. 
&    par   abréviation    Piu/ihuui^.    La    Princelîe   Chinoife    e.w^'^^''' 
éleva  un  autre  dans   la  coiitrée  de  Ramocé.   On   conftruifit 
enluite  autour   du  premier   beaucoup   de   bâtimens  ;    &  ce 
fut-là  l'orit/ine  de  la  ville  de  L/icijJa. 

On  ne  nous  apprend  rien  de  l'état  de  cette  Religion 
Indienne  dans  le  Thibet  jufque  vers  l'an  225  de  J.  C.  que 
Tii-frong-tcu-t7jicii  monta  fur  le  trône.  Ce  Prince  s'appliqua 
beaucoup  à  lire  les  livres  que  Sunitan  Poutra  avoit  apportés 
de  rindouftan  ,  &  qui  avoient  été  traduits  en  Thibétan 
par  la  Princelfe  de  la  Chine,  probablement  d'après  la  tra- 
duélion  qui  en  avoit  été  faite  en  Chinois  ;  mais  les  Grands 
du  Royaume  n'approuvant  pas  fa  condmte  ,  renversèrent  la 
flatue  de  Chc-k'ni ,  Se  firent  un  Marché  du  Temple  de  LfuijJ'd. 
Il  paroi t  par- là  que  celte  Religion  n'avoit  pas  encore  fait  de 
grands  progrès  dans  le  Thibet,  &  qu'elle  n'étoit  pas  du  goût 
des  chefs  de  la  Nation.  On  attribue  à  cet  événement  un& 
foule  de  malheurs  qui  arrivèrent  alors  dans  le  Thibet.  En 
conlcquence  le  Roi  ,  par  le  confcil  de  l'Empereur  de  la 
Chine,  fit  venir  de  l'Indouflan  un  perfonnage  nommé  Pouti- 
JfJto.  Lorfque  ctlui-ci  fut  arrive  dans  le  Thibet,  il  engagea 
le  Roi  A  appeler  auprès  de  lui  un  autre  perfonnage  nomme 
Un/lien  ,  (|u'il  qualifie  de  gra/iJ  Uuviui ,  &.  qui  éloit  dans 
l'Inde.  Les  l'hibélans  appellent  LImma  les  Prêtres  de  leur 
Religion  ;  &  t'ell  im|>ropremcnt  cju'ils  donnent  ce  titre  à  un 
jnilien  ,  le  nom  de  Uuima  étant  inconnu  dans  l'Inde.  En 
général,  tout  ce  (ju'ils  nomnieat  Lhanui ,  réiiond  à  ce  quç 
Tome  XL.  \i 


226  MÉMOIRES 

les  Chinois  appellent  Samanéen ,  qui   efl:   le   terme   Indien. 
Pag. 20,     Abraham  Roger  nous  apprend  que  les  différentes  fecles  des 
Brahmes  avoient  chacune  leur  Chef.  Ainfi  celui  de  la  fede 
àei  Tiulwacii  Wà^nouva  demeuroit  dans  le  pays  de  Paliacate, 
dans  un  endroit  nommé  Comheconite  :   celui  de  la  ftole  des 
Ramanouva  Wciflnouva ,  à  Cansjevaram   dans  le  royaume  de 
Carnate.  Urchien  étoit  fans  doute   un  perfoiinage   de  cette 
efpèce,  un  Chef  de  fede  :  il  fe  rendit  dans  le  Ihibet  entre 
l'an  2  50  &  260  de  J.  C.  On  prétend  que,  par  le  moyen 
de  la  Magie  ,   il  appaila  la  colère  du  Ciel  ,  Se  détourna  les 
Alvh.Thihtr,  malheurs  dont  les  Thibétans  étoient  accablés  :  il  efl  l'Infti- 
f,  2^2,         tuteur  de  la  fcience  de  la  Magie  dans  le  Thibet.  Les  Docteurs 
dans  cette  Science  font  appelés  Nga  Ramha  /   &   il   y   a   à 
Lhaffa  deux  monaflères  où  on  en  donne  à^s  leçons.  Il  y 
en  a   parmi   eux  que   l'on   appelle  Ciokhiong ,   inllitués   par 
Urchien  :   les    uns  vivent   dans   des   monaltères  ;  les  autres 
dans   leur  particulier  ,   &.  font  mariés.  Dans  chaque  ville  il 
y  a  un  de  ces  Ciok/iiong  qui  efl  confulté  dans  tout  ce   que 
l'on  fait. 
JUif' }>< } 0 } ,       Après  l'arrivée  d'Urchien,  on  rétablit  les  temples  dans  le 
Thibet;  &  Pouti-fato  qui  étoit  retourné  dans  l'Inde,  revint 
une   féconde  fois  ,  &:  fit  conflruire  à  Samié  un  monaflère 
dans  lequel  il  établit  douze  Religieux  &  fept  autres  perfonnes 
en    qualité    de    difciples.    Ce   tut-là   le   premier    monaflère 
de   cette  efpèce  dans  cette  contrée  :  on   y   lut  les   livres 
de  la  Religion  de  Che-Kto,  &  on  les  traduifit  en  Thibétan. 
On    envoya   plufieurs   de    ces    Religieux   dans    l'Indouftan , 
pour  fe    perfectionner   dans   la   Langue    des   Brahmes  :    ils 
rapportèrent  à  leur    retour   un    livre   nommé  en   Thibétan 
■    Khaghiour ,    c'eft- à-dire  ,    les  Préceptes  &  les  Alyflères   Ae   la. 
Loi ,  qui  étoit  en  cent  huit  volumes;  ils  le  déposèrent  dans 
leur  monaflère  de  Samie ,  après  l'avoir  préfenté  au  Roi ,  & 
tous  s'étant  réunis,  ils  en  firent  une  traduélion.  Les  Thibé- 
tans, comme  je  l'ai  remarque,  en  traduilîmt  jufqu'aux  titres 
même  de  ces  livres  Indiens,  nous  ont  mis  dans  le  cas  de  ne 
pas  les  reconnoître. 


DE  LITTÉRATURE.  227 
Ce  Khaghiour  eft  un  livre  important  dans  cette  Religion,  ^/<^^;^^"^^''- 
puifqu'on  le  voit  encore  à  préfent  dépofé  dans  le  temple  de 
Lluilja,  écrit  fur  des  rouleaux  fufpendus  de  manière  qu  ils  le 
déroulent  ailcment  quand  on  veut  le  lire.  C'eft  une  dévotion 
que  de  le  toucher  &  d'en  réciter  quelques  prières  en  entrant 
'dans  le  temple  :  il  renferme  toute  la  Religion  ;  on  y  trouve 
même  le  fyftème  du   monde   &  des    détails   géographiques    U'd.p.470. 

remplis  de  fables.  ^ 

Dans  le  même  temps  que  l'on  s'occupoît  de  ces  traduaions, 
un  favant  nommé  Perot-Jinna,  &  furnommé  Lotihavaccnho ,  l'^-^-P-Soj,. 
à  caufe  de  fon  habileté  dans  la  Langue  Indienne,  traduifit  en 
Thibétan  plufieurs  livres  de  Magie  qui  avoient  été  apportés 
de  l'Inde;  &  un  Afciaiig  ou  Hochang ,  (  c'eft  un  Bonze 
Chinois),  qui  étoit  venu  dans  le  Thibet,  y  établit  l'Ordre 
des  Contemplatifs. 

Alors  les  Thibétans  connurent  toute  la  Religion  Indienne 
&  les  deux  do(5lrines,  l'une  intérieure  &  l'autre  extérieure; 
c'eft  ce  que  les  Chinois  nomment  le  grand  Tcliing  &  le  petit 

Tching. 

Le  premier,  ou  la  doarine  intérieure  &  fecrette,  eft  ap-  ^^^'^-^ 
pelé  par  les  Thibétans  Kiutc.  On  diftingue  en  deux  clafles  les 
feélateurs  de  cette  doélrine  ;  les  uns  nommés  Kiupa ,  &  les 
autres  Ritroha.  Les  premiers  vivent  dans  des  monaftères  ;  ils 
font  de  l'inftitutior.  du  Bonze  Chinois  venu  dans  le  Thibet. 
Les  autres  vivent  dans  les  montagnes  &.  les  déferts,  &  ont 
été  inditués  par  Urchien  :  dans  cette  dcidrine  ,  on  n'admet 
aucune  cérémonie  religieufe;  on  fe  croit  libre  &  indépendant 
<le  tout;  il  n'exide  rien  de  vrai  dans  la  Nature,  &.  tout  n'eft 
qu'une  illiifion  de  nos  fens. 

Le  P.  Pons  parle  d'une  École  ou  Se^e  Indienne  quil  J;';^[lyf 
api>elle  l^edantam ,  c'ell-à-dire  ,  ///  de  la  Loi.  File  a  été  ^'_,^;.. 
fondée  autrefois  Y>^r  Sankra-Charya  ;  pref(]ue  tous  les  J'^z/yV///?'^ 
font  de  cel'c  École  :  ils  admettent  l'imité  fimple  d'un  cire 
cxidant  qui  n'elt  autre  que  le  Moy  ou  \'Amc  ;  rien  n'exifle  que 
ce  Moy  :  ce  Moy  efl  l'ame  du  monde  ou  l'Etre  fuprème  ré- 
jiandu  dans  toute  la  Nature.  Ils  admettent  encore  un  autre 

F  f  ij 


228  MÉMOIRES 

Principe,  mais  purement  négatif,  qui  par  confcquent  n'a  au- 
eu  ne  réalité;  c'eft  le  Maya  du  A4oy ,  c'eft-à-ciire,  erreur:  par 
exemple,  je  crois  acfluellement  vous  écrire  ,  je  me  trompe, 
vous  n'exiftez  point,  je  ne  vous  écris. point  :  c'eft  une  erreur 
qui  n'eft  point  un  être.  La  lîigeiîè  confifte  donc  à  fe  délivrer 
du  A'Iaya  par  une  application  coudante  à  foi -même,  en  fê 
perfuadant  qu'on  eft  l'être  unique,  éternel  &  infini.  Voilà  la 
Philofophie  Indienne  &.  cette  dodrine  intérieure  qu'on  ne 
communique  point. 

La  dodrine  extérieure,  ou  le  petit  Tclïtng ,  efl  appelée  par 
les  Thibétans  Dote'  :  c'eft  la  Religion  vulgaire  ou  le  culte  âes 
Idoles  établi  dans  toutes  ces  contrées  différentes,  où  il  eft 
à  peu -près  le  même.  Mais  revenons  à  i'Hiftoire  de  cette 
Religion  dans  le  Thibet. 
A/f'LTkil/t.  Entre  les  années  301  &  45  e,  Tanna  qui  régnoit  dans  le 
f.joC  Thibet,  excita  une  violente  periécution  contre  les  Lhamas ; 
mais  craignant  enfuite  les  Grands  du  royaume  qui  leur  étoient 
attachés,  il  la  fit  cefTer,  fe  contentant  de  rendre  leur  Religion 
méprifable  autant  qu'il  le  pouvoit.  Il  avoit  fait  brûler  beaucoup 
de  livres  ,  renverfer  les  ftatues  &:  rafer  les  temples.  Les  peuples , 
à  l'inftigation  des  Lhamas ,  le  détrônèrent  &  mirent  à  fa  place 
fon  frère  Revaken.  Celui-ci  rétablit  la  Religion,  répara  les 
temples ,  en  fit  conftruire  de  nouveaux ,  &.  exhorta  les  Grands 
à  fuivre  fon  exemple  ;  mais  fa  trop  grande  févérité  le  fit  chalTer 
du  trône ,  &  il  fut  tué.  On  remit  à  fa  place  fon  frère  Tanna. 
Comme  les  perfécutions  recommencèrent,  les  Lhamas  fouler 
vèrent  les  peuples  ,  &  Tanna  mourut  percé  d'une  flèche. 
Plufîeurs  Rois  lui  fuccédèrent  ;  mais  il  n'eft  pas  fait  mention 
.des  affiires  de  Religion. 

De-tihun-gong  étant  parvenu  au  trône,  fît  venir  de  l'Inde 
plufîeurs  Dodeurs  &  Pendets  pour  rétablir  la  Religion  ,  & 
corriger  les  abus  qui  s'y  étoient  introduits.  11  donna  fon  fils 
Coure  l  inftruire  aux  Lhamas.  Celui-ci  devenu  Roi  appela 
encore  de  l'Inde  des  Do(5leurs  de  la  Religion.  Les  anciens 
Do<5leurs  avoient  abufé  de  leur  crédit  ,  &  n'étoient  plus 
occupés  que  du  foin  dç  ramaflçj;  des  richeffes,  &  de  fe  livrçr 


DE    LITTÉRATURE.  229 

à  la  débauche  :  les  nouveaux  les  imitèrent  bienlôt ,  &  Coriré 
en  mourut  de  chagrin. 

Lhcité  fon  fils  &  Ion  fiiccefièiir  fut  animé  du  même  zèle 
que  fou  père  pour  la  Religion.  Il  y  avoit  alors  dan.-  l'Iiuie 
un  perfonnage  très-célèbre  nommé  Atifci a  :  il  K.i  écrivit  (n<ur 
i'engager  à  venir  dans  le  Thibet  au  fecours  de  lu  Religion 
qui  ctoit  dans  un  grand  danger.  Atifcia  s'y  rendit ,  &.  par 
ks  exemples,  ainfi  que  par  Tes  prédications,  il  rétablit  i;n- 
cienne  Religion  de  l'Inde  dans  ce  pays  :  il  mourut  l'an  456 
de  J.  C. 

Alors  le  Thibet  fut  rempli  de  guerres  civiles,  &  on  ignore 
ce  qui  concerne  la  Religion.  Il  y  eut  des  Princes  puiilans  qui 
foumirent   une   partie   des    Indes  ;    d'autres    étendirent   leur 
domination  jufquVi  Kafchgar  &  Khoten ,  fe  rendirent  for.ni- 
dables  aux  Chinois  ,   &  pénétrèrent  ju/qu'à  Sig::nfoii  en  7^3 
de  J.  C.  Enfin  vers  l'an    838  ,   tout  le  Thibet  fut  dans   le 
trouble:  les  Thibélans  fê  divisèrent;  les  Chinois  tes  délirent 
en   plufieurs   rencontres,  &  les  foumirent  entre   l'an   lono 
&    I  100.  On  donna  le  titre   de  grand  Lhanui  à  Knng-ka- 
vgiiin-bo  :  celui-ci  de\int  très-pui(îânt ,  parce  que  Ion  crut 
que  la  divinité  réfidoit  dans  (a  perfonne.  Lui  &  lès  fuccelîèurs 
réunirent  les  deux  puilîànces,  l'cccléfiailique  £c  !a  civile.  11 
t'toit  établi  dans  un  monaftère  conftruit  depuis  quelque  temps     yilpli.  ThliAt 
dans  un  endr(iit  appelé  Stcliia  :  il  fut  confirmé  par  l'empereur  f' ^'^' 
de  la  Chine  qui  lui  envoya  un  fceau  d'or  &  un  diplôme;  cela, 
arriva   vers  l'an    i  100.  Enfuite  il   conllruifit  un   monaflère 
dans  le  lieu  appelé  Bruouii ,  tloigné   de   L/uiffa  veis  i'Eft, 
d'environ  quatre  jours  de  marche,  6c  il  y  mil  fon  fils  pour 
en  être  le  Chef  ;   ce  qui  dans   la  fuite   forma  deux  s,r(iiids 
Lhamas  qui  fe  difputèrent  l'autorité.  L'empereur  de  la  Chine 
pacifia  tout  en  doimant  la  fuprcme  puilliuice  à  celui  i.\Q  Séchut; 
puis  divifmt  le  Thibet  en  trois  parties,  il  en  ait-ihua  une  au 
Lhuma  de  Bricoun,  (!s:  les  deux  autres  à  des  l.unilies  T  hilK- 
tanes  :  il  paroît  que  cela  arriva  dans  le  temps  ijue  les  Mogols, 
maîtres  de  la  Chine,  divisèrent  ce  pays  en  plulieurs  provinces 
fous  le  icgnç  de  Kuùlai-klutn ,  doiis  le  xiii.''  Uècle.  Il  ell 


2^6  MÉMOIRES 

difficile  Je  former  une  fuite  Je  ces  grti/u/s  L/iamas  ;  mais  oit 
voit  qu'ils  fuient  toujours  /ous  la  JcpenJance  des  empereurs 
de  in  Cliine. 
Alph.ThM.       En  1232,  naquit  un  Lhama  ccicbre  nomme  Tihon-knpa, 
f'^'^'  qui   fe  livra  aux  Sciences  j   il   compofi  un  Ouvrage  fur  la 

jVIiinicre  rlc  parvenir  à  la  Perfcâion  ;  cet  Ouvrage  tient  le 
fécond  rang  après  le  KhagJûour.  Il  en  compofi  encore  d'autres 
&  fit  beaucoup  de  difciples  :  il  infHtua  en  l'honneur  de 
Cliekia-îiipa  une  fcte  qui  dura  quinze  jours  ;  &  la  première 
fois  ,  douze  mille  Lhamas  s'adèmhicrent  à  Lhaiïà  pour  la 
cclébrer.  Ce  CheUa-tupa  eft  un  perlonnage  qui  vivoit  dans 
lhiJ.p.22i.  un  autre  âge  du  monde  :  ce  même  TTjion-kapa  bâtit  piufieurs 
IhicLy.  ^ip.  monaftères ,  Se  mourut  âgé  de  quatre-vingts  ans  ,  en  1312, 
fuivant  le  P.  Augufiini  Georgi.  Il  doit  être  le  même  que 
celui  qui  ell  appelé  par  les  Chinois  Tfong-kcpa ,  qui  réfidoit 
à  Lhaïîa,  &  étoit  le  chef  des  Lhamas.  Suivant  ces  mêmes 
Chinois,  il  fit  fleurir  la  d()(5I;rine  des  Lhamas  à  cluipeau jaune, 
qui  font  difFérens  des  Lhamas  à  chapeau  rouge  ;  ceux-ci  font 
Urchienides ,  c'eft-à-dire,  des  anciens  Indiens.  On  le  place 
vers  l'an  14.26.  En  général,  on  ne  peut  rien  flatuer  fur  ces 
grands  Lhamas  qui  étoient  &  font  encore  dans  la  dépendance 
de  la  Chine.  Mais  il  réfulie  de-là  qu'il  y  avoit  même  àçs 
fèétes  différentes  parmi  ces  Lhamas,  quoiqu'elles  eulîènt  pour 
bafè  les  mêmes  livres  fondamentaux,  les  livres  Indiens  que 
chacun  avoit  interprétés  fLÙvant  fon  lêntiment. 
llid p.^tff.  Tous  les  peuples  de  la  Tartarie,  de  la  Chine,  du  Tonquin, 
^^^'  du   pays  des  Uzbeks ,   de   Kafthgar ,  relèvent  de   ce   grand 

Pontife  :  il  ne  s'agit  que  de  ceux  qui,  parmi  ces  Nations, 
fuivent  la  religion  Indienne.  Dans  le  nord  même  de  l'Inde, 
c'eft-à-dire,  dans  le  royaume  de  Necbal,  il  y  a  beaucoup  de 
ces  Budhiftes,  les  mêmes  que  les  Samancens  ou  Lhamas  :  ils 
vivent  avec  les  Brahmes  dans  les  villes  de  Batgao,  de  Pataii 
&  de  Katmandou.  La  divinité  tutélaire  de  la  ville  de  Pataa 
eft  appelée  Bugr-diw,  &  fon  temple  eft  deflervi  par  les 
Budhiftes.  A  Katmandou,  c'eft  unç.  jeune  fille,  née  de  parens 
Budhifles,  cjui  eft  la  Prêtrelîè  du  temple  1^ Indra.  On  fait  que 


DE    LITTÉRATURE.  231 

Indra  ou  huhen  eft  ime  divinité  de  l'Inde  :  les  Thibétans  la     A^h.TlU, 
nomment  Ghiel-cen-fyl  Dans  ce  pays,  les  Budhiftes  ont  pour  ^■ 
chef  le  orand  Lhama,  &  les  Biahmes  leur  chef  Indien,  en 
forte  que  cela  forme  deux  fcdes  d'une  même  Religion.  Nous 
avons  vu  que  celle  du  Thibet  venoit  des  Indes  ;  que  dans 
les    difFérens   temps   où   elle   s'efl  altérée,   on   a  appelé   des 
Docteurs  de  l'Inde  pour  la   ramener  à  fa  première  origine, 
ce  qui  n'a  pas  empêché  qu'elle  ne  fe  foit  toujours  plus  altérée 
que  dans   l'Inde;   par   exemple,  il  eft  défendu  aux  Indiens 
de  tuer  &  de  manger  des  animaux  :  la  même  dcfenfe  exifte    Ibulp.^^ji 
dans  le  Thibet;  mais  par  abus  on  s'eft  permis  d'en  manger, 
&  ceux  qui   les  vendent ,  croient'  avoir  fitisHiit  à  la  Reii- 
crion     en  avertilfant  les  acheteurs  de  ne  point  les  tuer  :  on  a 
nicmè  en  horreur  les  Bouchers,  mais  on  mange  la  viande 

fans  fcrupule.  r       >     t 

Celte  Religion,  née  dans  l'Inde,  étant  traniportee  dans 
'd'autres  pays  où  les  moeurs  étoient  différentes,  a  dû  y  louftrir 
des  chanaemens  ;  mais  ce  qui  a  dû  infpirer  une  efpèce  de 
haine  entre  les  différens  peuples ,  c'eft  la  foumiflion  au  grand 
Lhama  du  Thibet  :  par- là  les  Indiens  ont  beaucoup  perdu 
du  crédit  qu'ils  avoient  dans  les  Cours  du  Thibet  ik  de  U 
Chine  où  ils  dominoient  anciennement. 

V. 

ÉiaUifment  de  la  Religion  Indienne  au-delà  du  Gange 

dr  dans  les  IJles. 

Comme  ce  que  les  Chinois  appellent  Inde  ou  Tien-tfo , 
ne  renferme  pas  la  même  étendue  de  pays  que  ce  que  nous 
appelons  du  même  nom  >X Inde ,  c'eft-à-dire,  que  les  pays 
de  l\-"ou,  de  Siam.  &  les  autres,  ainfi  que  les  llles,  ny 
font  p^  compris,  il  ne  fera  pas  inutile  d'examiner  ici.  autant 
<iu'il  eli  poir.ble.  comment  &  en  quel  temps  cette  religion 
Indienne,  qui  cil  étrangère  à  ces  contrées,  y  a  pendre.  Ces 
recherches,  qui  peuvent  nous  donner  de  nouvelles  lumières 
fur  l'Hilloirc  dç  ces  régions  éloignéçs,  nous  feront  voir  que 


23Î  MÉMOIRES 

Jeiirs  habîtans  n'ont  elé  polices  qu'affez  tard.  Nous  n'avon 
fur  ce  fiijet  aucuns  monumens  hiftoriques,  autres  que  ceux 
des  Chinois  ;  ce  fera  donc  d'après  eux  que  je  vais  prcfenter 
ce  tableau  :  Je  ne  m'arrêterai  cependant  que  fur  quelques-uns 
de  ces  peuples,  parce  qu'outre  qu'il  feroit  trop  long  de  les 
indiquer  tous,  &  que  d'ailleurs  il  eîi  à  préfumer  qu'ils  ont 
fuivi  l'exemple  de  leurs  voifins,  les  Chinois  ne  nous  font  pas 
toujours  connoître  la  Religion  de  ces  pays  :  ainfi  leur  filence 
doit  autoriler  le  mien  à  cet  égard  ;  mais  je  ne  doute  point 
que,  fi  l'on  pofTédoit  un  plus  grand  nombre  de  livres,  on 
n'en  tirât  <Je  nouvelles  lumières. 
Matuon-lln ,  Je  commence  par  le  royaume  de  iJn-ye  que  l'on  appeloit 
v.'T4.^  ^  '  anciennement  à  la  Chine  le  pays  des  Élephans  ou  Sinng-kiun : 
il  efl:  fituc  au  midi  de  celui  qu'on  nomuie  Kiao-tcln ,  &  ce 
dernier  comprend  le  Tonquin  &  une  partie  de  la  Cochin- 
chine  :  ainfi  le  royaume  de  Lin-ye  qui  eft  tort  étendu,  doit 
renfermer  le  pays  de  Siam  &  une  partie  de  ceux  qui  font 
dans  le  voifmage.  Sous  les  Haii ,  fes  habitans  étoient  encore 
barbares  ;  &  ce  ne  fut  que  vers  lan  336  de  J.  C.  qu'ifs 
commencèrent  à  fè  civilifer  par  le  commerce  qu'ils  eurent 
avec  les  Chinois.  Alors  ils  fe  mirent  à  bâtir  des  maifons  & 
des  villes.  On  rapporte  que  dans  ce  pays  il  y  a  beaucoup 
d'éléphans  dont  les  habitans  fe  fervent  pour  monter  ;  que 
la  religion  de  Fo  ou  de  Che~kia  y  eft  établie  ;  mais  on  ne 
dit  pas  en  quel  temps  elle  y  fut  introduite  :  il  y  a  lieu  de 
croire  cependant  que  l'époque  de  cet  établifîèment  ne  doit 
pas  remonter  avant  l'an  336,  puifqu'alors  ces  peuples  étoient 
encore  barbares,  &  qu'ils  tiennent  leur  Écriture  àts  Indiens: 
dans  la  fuite  ils  font  devenus  très-puiffans. 

Ainfi  les  Siamois  ont  été  civilifés  en  partie  par  fes  Chinois 
&  en  partie  par  les  Indiens.  En  effet,  ils  ont  reçu  de  ces 
derniers  la  Religion  :  ils  adorent  Sommona-Codom ,  c'eft-à-dire, 
fuivant  M.  de  la  Loubère,  le  Samanéen  Codom.  Ce  voyageur 
éclairé  aiïure  que,  dans  la  Langue  Buli ,  qui  eft  la  Langue 
lavante  des  Siamois,  Sommona  fignifie  un  Talapoiii  ou  Boniç 
des  forêts  :  on  le  nomme  encore  Pouti-Jat.  Les  Thibétans  font 

mention 


DE     LITTÉRATURE.  233 

mention  d'un  Indien  qui  paiïâ  dans  leur  pays  pour  y  rétablir 
Ja  religion  Indienne  :  il  vivoit  vers  l'an  260  de  J.  C.  cet 
Indien  étoit  appelé  Pouti-fato.  Comme  les  époques  ne  font 
"indiquées  que  d'une  manière  vague,  il  ne  /èroit  pas  impofllbie 
que  cet  Indien,  après  avoir  demeuré  dans  le  Thibel,  n'eût 
fait  \\\\  voyage  à  Siam,  &  n'y  eût  établi  la  religion  Indienne, 
puifque,  fuivant  les  Chinois,  c'efl:  vers  l'an  336  de  J.  C. 
époque  peu  éloignée  de  celle  de  260,  également  vague,  que 
les  Siamois  commencèrent  à  fè  policer.  On  verra  dans  la  fuite 
de  ces  Recherches,  que  la  diflance  des  lieux  ne  peut  affoiblir 
cette  conjecture,  puifque  les  Samanéens  entreprenoient  <Ss.% 
voyages  encore  plus  longs,  pour  étendre  leur  Religion. 

Les  Siamois  ont  une  époque  ou  ère  qui  part  de  l'an  544. 
avant  J.  C.  &  l'on  fuppofe  qu'elle  commence  à  la  mort  de 
Sommona-Codom.  Dans  le  fyftème  de  la  Mélempfycole, 
Codom  étant  auffi  appelé  Pouti  ou  BoiuJ/ia:  ct\a.  fignifie  qu'on 
le  regardoit  coinme  yn\e  renaifTImce  de  ce  Lcgiflateur  Indien; 
&  par-là  il  peut  avoir  rapport  à  ditlérentcs  époques,  c'efl- 
à-dire,  à  toutes  celles  où  l'on  fuppofoit  que  Boiuîha  avoit 
reparu  dans  le  monde,  parce  que  tout  Réformateur  ou  grand 
perfonnage  dans  cette  Religion  efl.  regardé  comme  \\w  Poiii't: 
ainfi  comme  il  cfl  né  pluiieurs  fois,  on  a  diflérentes  époques 
de  (à  naillimce,  &  l'on  a  adopté  celles  qui  donnoicnt  à  une 
Nation  une  plus  grande  antiquité. 

Il  efl  alfcz  fingulier  que  celte  époque  de  544,  s'accorde 
avec  celle  que  j'ai  indiquée  plus  haut,  c'efl-ù-dire,  avec  la 
féconde  époque  de  la  reli^ion  Indienne.  J'ai  fait  voir  que 
Ja  première  (jui  commençoit  à  la  mort  de  Boiullui ,  &:  qui 
avoit  duré  cinq  cents  ans,  avoit  dû  finir  vers  l'an  543  avant 
J.  C.  cju'à  ce  ternie  commençoit  la  féconde  Loi  appelée 
Suav^-ja  ou  la  Loi  des  Idoles  ;  ce  rapport  méritoit  tl'ctre 
remarqué  :  il  fera  arrivé  alors  \\\\  changement  dans  la  religion 
Inilienne;  &.  les  Siamois  auront  daté  de  cette  époque  qu'ils 
ont  fixée  à  l'an  544.  Du  rcfle  tout  ce  que  l'on  rapporte  de 
cette  religion  des  Siamois  eft  la  même  chofc  que  ce  que 
ion  fiit  de  celle  des  Samanéens  en  général. 

Tome  XL.  G  g 


i.4  MÉMOIRES 


■  j 


Au  fuJ-ouefl:  de  Lin-ye  ou  de  Siam ,  eflrune  grande  I(îe 
Ma-mn-lin,  OU   Prefqu'île   que   les  Chinois  nomment  Fou- mm  ;  te  ns 

Uv.cccKxxi,  ij  ^.jj.g  q^g  |,j  prefqu'ile  de  Malaya,  l'/4«/-^^;  Cherfoinfus  des 
Anciens,  &  fans  doute  une  partie  des  contrées  q  li  lont  au 
Nord.  Les  Chinois  di(ênt  que  l'on  trouve  beaucoup  d'or 
dans  ce  pays  :  il  ctoit  anciennement  habite  par  des  barbares 
qui  le  peignoient  le  corps  ;  Se  c'étoit  une  femme  qui  les 
gouvernoit  :  cette  Reine  fut  attaquée  par  des  peuples  plus 
méridionaux,  &  le  Chef  de  ceux-ci  l'éj.oufa  ;  les  enfans  lui 
fuccédèrent.  Dans  la  fuite,  le  trô.ie  palia  à  un  Commandant 
de  troupes  qui  (oumit  différens  pays,  &  prit  le  titre  de  grand 
Roi  du  Fou-  nan. 
ihhllh'.  Ce  Prince  qui  rcgnoit  vers  l'an  220  de  J.  C.  envoya  un 

v.'^/V^^^  '  '  <^^  ^^^  parens  dans  l'Inde.  Je  crois  qu'on  ne  fera  pas  fâché 
de  trouver  ici  un  petit  détail  de  ce  Voyage  que  les  Chinois 
nous  ont  confervé.  L'Envoyé  partit  du  Fou-uan ,  5c  tourna 
dans  la  grande  mer  vers  le  Nord-ouefl  ;  il  y  a  apparence 
qu'il  partit  des  côtes  occidentales  de  la  Prefqu'île  ;  il  fuivit 
ces  côtes ,  palîa  le  long  de  différens  pays ,  6c  au  bout  d'un 
an  arriva  à  l'embouchure  du  Tien-tfo-kiang  ou  du  grand 
fleuve  de  l'Inde  :  il  remonta  ce  fieuve  l'efpace  de  fept  mille 
//.  Le  Roi  du  pays  fut  étonné  de  ce  qu'étant  fi  éloigné  du 
bord  de  la  mer,  il  voyoit  de  tels  gens  arriver  dans  fa  capitale. 
Il  fit  voir  à  ces  Étrangers  l'intérieur  de  fes  États,  Se  les  ren- 
voya avec  des  préfens  qui  confifloient  en  chevaux  Yue-chi 
ou  InJofcythes.  L'Envoyé  employa  quatre  ans  à  ce  voyage. 
Suivant  fon  rapport,  la  religion  de  Fo  eft  établie  dans  tout 
ce  pays  qui  eff  très -fertile  &  très-arrofé.  Le  Roi  porte  le 
titre  de  Meou-lun:  fa  capitale,  environnée  de  murailles,  eft 
voifine  d'un  fïeuve  divifé  en  plufieurs  ruifTeaux,  qui,  après 
avoir  formé  un  grand  canal,  en  fortent  &  deviennent  un 
Kiang  ou  grand  fieuve.  Tous  les  palais  de  ce  pays  font  ornés 
de  peintures  Se  de  fculptures  :  il  y  a  des  Marchés  ;  le  com- 
merce y  eft  très- libre  &  très-facile  :  on  y  trouve  tout  ce 
qu'on  peut  defirer  &  des  chofès  très-précieufês.  Ces  peuples 
ont  des  petites  cloches,  des  tambours  &  une  Mufique;  leurs 


DE     LITTÉRATURE.  235 

Iiabillemens  font  ornés  de  fleurs.  La  domination  du  Prince 
efl  fort  étendue  :  feize  grands  royaumes  lui  rendent  hom- 
mage, le  regardant  comme  étant  au  centre  du  ciel  &  de  la 
terre. 

Ce  voyage  finguiier  mérite  quelques  réflexions. 

i.°  Si  la  route  par  terre  à  l'eft  du  Gange  avoit  été  prati- 
cable &  facile,  il  eft  probable  que  l'Envoyé  l'eût  prife,  au 
lieu  de  s'embarquer.  Se  de  mettre  un  an  à  faire  le  voyaae 
du  Fou-nan  à  la  Cour  du  roi  Indien. 

2.°  Il  paroît  que  ce  n'eft  pas  dans  le  Gajige  ,  que  cts 
voyageurs  pénétrèrent;  ils  n'auroient  pas  employé  un  an  à  faire 
cette  route.  Le  fleuve  qu'ils  nomment  Tien-tfo-kiang  femble 
devoir  être  \ liuius  :  ce  qui  confirme  celte  conjeélure,  c'efl; 
qu'ils  paroiflènt  arriver  dans  un  pays  occupé  par  les  Yue-chi 
ou  Indofcythes ,  puifqu'on  leur  fait  préfent  de  chevaux  de 
cette  Nation  qui  étoit  alors  très-puilîante  du  côté  de  ïlmlus. 
D'après  des  Cartes  Chinoifes  que  j'ai  fous  les  yeux,  on  voit 
que  les  Chinois  confondent  le  Gange  &  l'Indus,  c'eft-à-dire, 
qu'ils  donnent  à  ces  deux  fleuves  une  fource  commune  après 
laquelle  ils  fuppofent  qu'ils  fe  divifent  en  deux  branches, 
l'une  au  Couchant  qui  forme  l'Indus,  &  l'autre  au  Levant 
qui  efl  le  Gange. 

3."  On  doit  encore  conclure  de  ce  voyage,  que  les  habitans 
du  Fou-tum  ne  connoidoient  guère  les  Indes  ni  la  religion 
Indienne.  En  effet,  dans  le  fiècle  fuivant,  c'efl-à-dire,  dans 
le  iv.^  il  vint  de  llnde  un  Brahine  qui  fut  fait  Roi  du 
Fou-nan,  &  qui,  après  en  avoir  ralfemblé  les  familles  par 
dixaines,  changea  le  Gouvernement,  &  établit  les  Loix  de 
i'Inde.  C'efl  (ans  doute  à  cette  époque,  qu'il  faut  fixer  l'éUi- 
blilîêment  de  la  religion  Indienne  dans  ce  pays. 

On  dit  que  dans  le  Fou-nan  il  y  avoit  depuis  ce  temps-là 
des  flatues  de  cuivre  qui  repréfentoient  des  Divinités.  Les 
imcs  avoient  deux  vifages  &  quatre  bras  ;  d'autres  quatre 
vKages  &  huit  bras  :  toutes  tenoient  à  chacune  de  leurs 
mains  un  petit  enfant,  un  oifeau,  une  bcte,  le  Soleil  «Se  la 
Lune. 


2^6  MÉMOIRES 

P</^.  r;r(f         H  pai'oît  par  Ptolcmée ,  que  dans  le  Continent  même ,  à 
ir/ui».  l'orient  du  Gange,  il  y  avoit  encore  de  Ton  temps  des  Anthro- 

pophages :  tels  font  les  Byfingi  &  les  Samira  qui  doivent  être 
lîtucs  dans  les  contrées  dont  ii  s'agit  ici.  M.  d'Anvilie  fixe 
la  demeure  des  premiers  vers  le  Pcgou. 

AJa-mn-lin,       Au  nord-oucfl  du  pays  de  Fou-nan,  depuis  les  frontières 

iT^f^^^^'  ^^  l'Inde  proprement  dite,  vers  l'endroit  oij  coule  le  Gange, 

lbid,Uv.     au   fud-e(t  du    Thibet,   jufqu'à  la  province   de   la  Chine, 

cccxxx,  3ppg[(^g  Yuti-nan ,  étoit  une  Nation  barbare  que  les  Chinois 
nomment  Nan-tchao  :  elle  doit  occuper  les  pays  fitués  à 
l'occident  &  au  nord  de  Siam.  On  diftingue  encore  un  pays 
de  la  même  Nation,  nommé  Puio ,  qui  étoit  au  fud-oue(l: 
celui-ci  étoit  limitrophe  d'un  royaume  de  l'Inde  arrofé  par  le 
Gange.  Toutes  ces  Nations  étoient  originairement  barbares, 
mais  braves.  Dans  la  fuite,  la  religion  Indienne  s'y  établit, 
&  l'on  y  lifoit  les  livres  de  Fo  :  o\\  dit  même  que  dans  le 
dernier  de  ces  pays,  nommé  Piao ,  prefque  tous  les  enfans 
s'y  faifoient  Samanéens  ,  &  qu'ils  reftoient  dans  cet  état 
jufqu'à  vingt-cinq  ans  :  ce  dernier  pays  étoit  anciennement 
peu  connu  des  Chinois  ;  il  le  fut  davantage  fous  les  Coei 
&  fous  les  Tàn  dans  le  iii.^  fiècle  ;  &  c'ed  à  cette  époque 
que  doivent  être  rapportés  les  faits  que  je  cite. 

Après  avoir  parlé   A&s   pays   qui  font   renfermés  dans   le 
Continent ,  il  convient  d'indiquer  les   Illes   dans   lefquelies 

llid.  liv.  cette  Religion  a  pénétré.  Je  commence  par  celle  de  Ceilan 
^f,'^!/,^^'"'  ou  la  Taprobane  des  Anciens  :  les  Chinois  la  nomment 
Su-tfu-koiie  ou  le  Royaume  des  Lions,  Ils  rapportent  que  ce 
pays  qui  efl;  à  côté  de  l'Inde  &  dans  la  mer  Indienne,  pro- 
duit beaucoup  de  choies  rares  &  précieufes,  qu'il  n'y  a  aucune 
diftincTiion  d'été  ni  d'hiver  :  ils  ajoutent  que  cette  llle  qu'ils, 
appellent  encore  Sin-chen  &  Polomuen-koue  ou  le  Royaume 
des  Brahmes ,  étoit  inhabitée  anciennement  ;  qu'il  y  avoit 
à.^s  génies  &  des  fèrpens  qu'on  ne  voyoit  point  ;  que  les 
Marchands  d'une  infinité  de  pays  s'y  rendoient  pour  y  ramafîèr 
ce  qu'il  y  avoit  de  précieux  ;  qu'enfin  frappés  de  fa  fertilité,, 
plufiçurs  s'y  étoient  établis ,  &  avoient  formé  un  grand  royaume 


DE     LITTÉRATURE.  237 

que  Ton  appela  le  Pays  des  Lions ,  à  caufe  de  la  quantité 
qu'il  y  avoit  de  ces  animaux  ;  que  les  mœurs  des  habitans 
font  les  mêmes  que  celles  des  Biahmes,  &  que  l'on  y  adore 
Fo  ou  Boiuiha.  Vers  l'an  405  de  J.  C.  le  Roi  de  ce  pays 
envoya  à  Gnn-t'i  empereur  de  la  Chine,  une  très-belle  ftatue 
de  Fo ,  qui  étoit  de  pierres  prccieufes  :  depuis  ce  temps, 
on  a  vu  à  la  Chine  en  différentes  fois  des  Ambalfadeurs  de 
cette  Ifle. 

Il  réfulte  de  ce  récit,  que  l'île  de  Ceilan  a  été  long-temps 
l'objet  du  commerce  des  Nations  étrangères ,  mais  qu'elle 
étoit  inhabitée  ;  que  ce  (ont  principalement  les  Brahmes  qui 
l'ont  peuplée  &  qui  y  ont  porté  leur  Religion.  Le  P.  Martini 
prétend  que  des  colonies  Chinoifès  s'y  font  établies  ;  fentiment 
qui  ne  paroît  pas  fondé,  puifque  les  Chinois  n'en  dilênt  rien. 
Au  refle  cet  établi (îèmen t ,  s'il  eft  vrai,  doit  être  poftérieur 
au  xil.*^  fiècle. 

Les  habitans  de  Ceilan  ont  encore  la  même  Religion  ;  maïs   Lacrojt.t.  74 
elle  eft  plus  conforme  à  celle  des  peuples  du  Malabar,  qu'à  celle  ^'  ^"^ 
des  Siamois.  Ils  nomment  leur  principale  Divinité  Boiulou  ; 
c'eft  le  Boudhci  Aç.s  Samanéens  :  ils  datent  d'une  époque  qui 
part  du  temps  oij  ils  prétendent  qu'il  a  vécu  parmi  eux ,  & 
cette  époque  tombe  vers  l'an  40  de  l'ère  Chrétienne  ;  elle  a 
fans  doute  rapport  à  l'établillement  de  la  Religion  chez  eux 
par  quelque  Samanéen  ou  Brahme ,  qui ,  prenant  le  nom  de 
Boudiui ,  a  voulu  faire  croire  que  c'étoit  l'ancien  Fondateur 
de  la  Religion  Indienne  qui  reparoiffoit  en  ^  perfonne  ;  im- 
pofture  qui  a  fouvent  eu  lieu  dans  cqs  pays.  Suivant  CoHnas 
Indopleuftes,  vers  l'an  520  tle  J.  C.  il  y  avoit  une  églife  de 
Chrétiens  Perlîuis  à  Ceilan.  Un  voyageur  Arabe  qui  y  étoit 
en  877,  rapporte  qu'il    y   avoit   beaucoup   de   Juifs    &:   de     Anàtn.Rii, 
Tauouïs  ou  de  Manichéens,  &  que  différentes  autres  Religions  ''"  '°^^ 
y  étoient  établies  :   il  ajoute  que  les  habitans  de  Ceilan  ont 
parmi  eux  beaucoup  de  Savans  qui  tiennent  des  alfemblées 
&  des  conférences  iur  leur  Religion. 

Ce  <|ue  j'ai  dit  d'après  les  Chinois,  que  l'ile  de  Ceilan 
n'ctoit  ps  d'abord  habitée,  quoique  Içs  Négocians  y  ailollçnt, 


ijS  MÉMOIRES 

paroît  être  confirmé  par  le  récit  de  Pline  ,   qui  dit  d'après 

Lib.  VI.    Erathoftènes  qu'il  n'y  avoit  point  alors  de  villes,  mais  feule- 

cap,  XXII.     j^gj^j-  ^£5  villages  au  nombre  de  fèpt  cents  ;  ce  qui  efl  peu 

confidéiable ,   s'ils  éloient  répandus  dans  toute  l'île  :  d'où  il 

'Aniiq.de     faut  couclure ,   comme  le  remarque  M.  d'Anville,  que  ces 

rinde,j>,  i;o,  infidaiies  n'avoient  point  encore  de  villes  fous  le  règne  du 
troifième  des  Ptolémées  fous  lequel  vivoit  Érathoftcnes,  c'eft- 
à-dire,  deux  cents  cinquante-cinq  ans  avant  J.  C.  mais  ils 
en  avoient  du  temps  de  l'empereur  Claude,  vers  l'an  50  de 
J.  C.  comme  on  peut  le  voir  par  la  Relation  d'un  voyat^e 
que  fit  alors  dans  cette  île  l'afFranchi  d'un  Romain  chargé 
de  recevoir  les  tributs  de  la  Mer  rouge  :  ce  voyage  eft 
rapporté  par  Pline.  Comme  les  Romains  ramènent  toutes  les 
Divinités  aux  leurs  ,  l'affranchi  dit  qu'on  adoroit  Hercules 
dans  ce  pays.  Arrien  parle  auffi  d'Hercules  adoré  dans 
Rer.  Mie.    l'Inde  ;  &  d'après  Mégafthènes ,  il  dit  qu'on  lui   rendoit  le 

LH-e- lyf'  même  culte  qu'à  celui  de  Thèbes,  11  ajoute  que,  fuivant 
les  Indiens  ,  Hercules  étoit  né  dans  l'Inde  ,  5c  qu'il  eut  line 
fille  nommée  Patulée  ,  à  laquelle  il  donna  une  contrée  de 
l'Inde  qui  porta  dans  la  fuite  ce  nom  :  c'efl  ians  doute  la 
contrée  appelée  PanJionis  Reg'io ,  qu'on  place  fur  la  côte  de 
Malabar.  Les  Indiens  dans  leurs  livres  parlent  d'un  Roi 
Bagnvadam,  qu'ils  nomment  Pandou  ou  Pandou  raja.  Mais  comme  il  efl 

^!"xxxvm'  impoffible  d'éclaircir  toutes  ces  traditions,  faute  de  monu- 

V'Jif-  mens,  je  reviens  à  mon  fujet. 

H  n'eft   pas   toujours   aifé   de   déterminer  la  pofition   des 
Ma-tmn-lm,  différentes  Ifles  dont  parlent  les  Chinois.  Il  ell  fait  mention 

y.cccxxxi.  ^'  j^ç  voifine  du  Fou-nan  &  de  Un  ye  :  ils  la  nomment 
Kan-îodi ,  &  difent  que  les  habitans  ont  les  mêmes  mœurs 
que  ceux  àQ%  pays  dont  je  viens  de  parler.  L'an  502  de 
J.  C.  le  roi  de  Kan-îo-li  nommé  Kiu-tan-fieou-poiitia  vit  en 
fonge  un  Bonze  qui  lui  dit  qu'il  régnoit  dans  la  Chine  un 
Prince  fage  qui  avoit  établi  dans  ks  États  la  Religion  de  Fo; 
il  confeilla  à  ce  Prince  de  lui  envoyer  ilcs  AmbaHàdeurs,  s'il 
vouloit  que  fon  pays  devînt  florilîant.  D'abord  K'm-tan-fieou- 
f  outra  n'écouta  pas  cet  avis  ;  mais  il  s'y  rendit  enfuite.  On 


DE     LITTÉRATURE.  239 

remarque  que  ce  Prince  étoit  un  difcii^e  de  Fo  ;  ainfi  la 
religion  Indienne  étoit  établie  dans  les  Etats.  _ 

Dans  les  environs  de  cette  Hle.  on  en  place  une  autre  qui  ^.^_^W-K 
«a  fort  grande,  &  qui  c(t  (c^^arce  du  pa)s  de  Lin-ye  par  un  ^.^^. 
bras  de   mer  :  elle  elt  éloignée  de  Kuio-tcheou ,  capitale   du 
Tonquin,  de  quarante  jours  de  navigation  ;  elle  a  été  connue 
du  temps  des  So,v^,  vers  l'an  424.  de  1  ère  Chrétienne  ;  on  a 
nomme  Pnon-puon,  Se  Ton  remarque  qu  il  y  a  beaucoup  de 
Brahmes  qui  y  viennent  des  Indes  pour  fan-e  le  commerce 
&  que  le  Koi  aime  beaucoup   ces  Indiens.  On  ajoute  qu  il 
Y  a  dix  temples  de  Fo .  dans  lefquels  on  lit  les  livres  de  ce 
Léailliteur;  que  ceux  qui  fuivent  Ion  culte  y  mangent  de  la 
viande,  mais  qu'ils  ne  boivent  point  de  vin.  Nous  avons  vu 
ph.s  haut  que  les  Thibétans  s'étoient  relâches  fur  1  ufage  de 
h  viande;  mais  ce  qui  mérite  une  attention  particulière,  cSc 
oui  nous  lailîè  entrevoir  des  vdliges  de  communications  qui 
nous  font  inconnues,  c'ell  qu'il  y  a  dans  cette  lile  ^"^^temple 
&  des  (edateurs  de  Uo-tfe .  Philofophe  Chinois,  Chet  de 
la  Religion  des  Tao-Je  :  nous  en  avons  vu   également  des 
veaigcfdans  le  pays  de  Khoten  fitué  dans  la  l'artane  méri- 
dionale.  Dans  fllk  dont  il  s'agit  ici .  ces  Tao-fc  lifent  le  livre 
intitulé  O-CiCOu-lo-von^-kwg.   ou  le  Livre  Au  Roi  O-juou-lo ; 
c'ea  leur  livre  canonique  ou  facré.  Ces  Tao-je  ^^t  fcmt  pas 
fort  ellimés  :  dans  le  pays  on  les  nomme  1  an ,  Se  les  Bonzes 
de  Fo  font  appelés  Pikou.  Les  Rois  de  cette  Hle  ont  envoyé 
pluf.curs  fois  des  AmbalTadeurs  à  la  Chine.  On  voit  par  ce 
récit  que  le  culte  religieux  dans  plufieurs  îles  de  Ihule  peut 
aauellementétre  un  mélange  Se  de  la  religion  huhenne  Se  de 
celle  des  Tao-(e ,  Religion  née  à  la  Chine  avant  Contucius. 

11  ell  encore  fait  mention  de  plufieurs  pays  ou  îles  au  lud 
ou  fud-ouell  de  Siam.  mais  dont  il  ell  difficile  d  indiquer  la 
véritable  htuation.  parce  que  les  Chinois  dans  leurs  d.tfcreiis 
vovaues  r>nt  pu  donner  des  noms  différens  au  même  pays.  CSC 
regarder  comme  une  contrée  différente  ciuelcjue  portion  d  une 
grande  llle  où  ils  abordoient.  Le  P.  Gaubil  obferve  au  f.)et  de  m^M^ 
ces  îles  de  l'Inde  ,  que  la  plupart  des  Géographies  Clunoiles  ^,^,^. 


240  MÉMOIRES 

donnent  très -mal  les  diflances  &  les  rhumbs  de  vents  entre 
la  Cochinchine  ,  Manille  ,  Sumatra  ,  &c.  de  nicme  que  la 
pofition  des  divers  pays  qui  font  fur  ia  côte  orientale  du 
golfe  de  Bengale  Si.  fur  celles  de  Coromandel  Se  de  Mala- 
bar. Il  faudroit  avoir  fous  les  yeux  tout  ce  qu'ils  difeiit  de 
ces  pays  pour  les  reconnoître  ;  mais  ce  feroit  un  travail  trop 
long,  &  qui  mecarteroit  de  mon  fujet.  Mon  principal  objet 
ici  eft  de  faire  voir  que  la  Religion  Indienne  s'efl  répandue 
dans  les  îles  de  l'Inde  ;  &  celles  dont  il  s'agit  ici ,  doivent 
être  dans  les  environs  de  Java,  de  Sumatra,  &c. 

Ma-tuoit-liri ,  Le  pays  que  les  Chinois  nomment  Tchc-tou,  eft  également 
liv.cccxxxi.  ^^.^Q  île  où  l'on  fe  rend  après  cent  jours  de  navigation  :  il  eft 
habité  par  différentes  peuplades  forties  du /b«-/iiW;  on  appelle 
ce  pays  Tche-tou,  c'eft-à-dire,  de  couleur  de  chair,  parce 
que  la  terre  paroît  de  cette  couleur  aux  yeux  de  ceux 
qui  le  découvrent.  Il  y  a  des  Brahmes  qui  s'y  font  établis 
pour  le  commerce  ,  &  l'on  y  fuit  la  religion  de  Fo.  Dans 
le  vil.^  fiècle  de  l'ère  Chrétienne,  ces  peuples  envoyèrent 
àti  Ambalfadeurs  à  Ya/ig-ti  empereur  de  ia  Chine.  Sur  une 
grande  Carte  Chinoife ,  ce  pays  efl:  encore  appelé  Lo-lo, 
&.  paroît  être  dans  les  environs  de  Sumatra,  s'il  n'en  fait  pas 
partie. 
JMJ.riv.        Au  fud-oueft  de  Lin-ye,  efl  le  pays  Tchln-la ,  dépendant 

cccxxxu,  A^y^T^  Pou-nan  ;  ainfi  il  doit  être  dans  les  mêmes  parages  :  on 
y  facrifioit  des  viélimes  humaines  à  des  Divinités  particu- 
lières ;  mais  on  obferve  que  plufieurs  àt%  habitans  fuivoient 
la  religion  de  Fo ,  5c  d'autres  celle  de  Lao-tfe.  Il  paroît 
que  ces  Religions  n'y  étoient  que  tolérées  ,  puifqu'elles  n'y 
avoient  pas  de  temples,  &  que  chacun  avoit  (ts  images  dans 
fa  maifon  :  ce  qui  prouve  que  ce  pays  a  été  long-temps 
barbare.  Vers  l'an  605  de  l'ère  Chrétienne,  ces  peuples 
envoyèrent  des  Ambatfàdeurs  à  la  Chine.  Dans  la  fuite  ils 
ont  été  fournis  aux  Tcheii-tc/iiiig ,  peuples  de  la  partie  méri 
dionale  du  Tonquin. 

liucp.  y.         Au  midi  de  ce  pays  eft  une  autre  Ifle  qui  a  été  connue  Açs 
Chinois  au  commencement  du  vu.^  fiècle  de  l'ère  Chrétienne  ; 

elle 


DE     LITTÉRATURE.  241 

die  efl  éloignée  tie  Canton  vers  le  Siid-oueft:,  cîe  cent  jours 
de  navigation  ;  on  la  nomme  en  Chinois  Teou-ho  :  la  Religion 
Aç,  Fo ,  &  celle  de  Lao-tje,  y  font  établies. 

Je  finis  ce  que  j'ai  à  dire  des  iles  de  l'Inde,  par  celle  de    /.fa-taen-lm; 
Tou-po  qui  efl  fort  grande  :  les  habitans  font  policés  ;  ils  ont  '  ^F'"'*^'*' 
une  Religion  particulière;  mais  plufieurs  fuivent  celle  de  Fo. 
Vers  l'an  4.36  de  l'ère  Chrétienne,  ils  envoyèrent  des  Am-    Hiji-<its 
bafîkdeurs  à  la  Chine.  Le  P.  Gaubil,   après  avoir  rapporté  ^^"f""/' 
les  differens  fentimens  des  Chinois  fur  la  pofition  de  cette     Che-far.g- 
île,  penlè  que  c'efl  Bornco.  Dans  un   Truite  (Je  Géogmphie"'""^'''^^ 
C/iinoife,  fait  fous  la  dynaflie  précédente,  celle  des  Ming,  on 
donne  encore  à  ce  pays  de  Tou-po,  le  nom  de  Koua-oua. 

Sortons  àts  îles  de  l'Inde  pour  nous  tranfporter  du  coté  du 
Japon  :  ce  pays  forme,  comme  on  le  fait,  un  empire  confi- 
dérable,  fort  ancien,  &.  policé  depuis  très-long-temps  félon  le 
rapport  des  Voyageurs  ;  en  conféquence,  Kœmpfer  fait  venir 
ies  Japonois  Ati  plaines  de  Sennaar  ;  mais  examinons  avec 
impartialité  cette  prétendue  antiquité.  La  fondation  de  la  Mo- 
narchie n'ed  que  de  l'an  6(5o  avant  J.  C.  Pour  tout  ce  qui 
précède  cette  époque ,  les  Japonois  admettent  les  Empereurs 
de  la  Chine,  en  commençant  à  Fo-hi  ;  ainfi  toute  cette  tète 
de  leur  Hiftoire  ne  leur  appartient  point,  &  il  ne  faut  partir 
que  de  l'an  660  avant  J.  C.  mais  il  paroît  qu  ils  n'ont  été 
policés  que  long-temps  après.  Les  Japonois   tiennent  leur 
Ecriture  Si.  toutes  leurs  Sciences  dçs  Chinois  :  ils  ont  les 
mêmes   livres.   Dès   l'an    54   de  J.   C.    ils   envoyèrent    des    Afa-wan-^a, 
Ambadiuleurs  à  la  Chine,  mais  ce  ne  fut  que  vers  l'an  28  6 ''^•"'_'^'^'^''*'* 
qu'ils  reçurent  par  des  peuples  des  environs  de  la  Corée  les 
cara(flères  &  les  livres  des  Chinois  ;  ainfi  l'on  ne  peut  hxcr 
qu'à  cette  épocjue  le  commencement  de  leur  application  aux 
Sciences  ,   &.   lans   doute   de  leurs  Loix  &:   de  leur  Police 
perfedioniiées  :  nous  ignorons  ce  qu'ils  étoient  auparavant. 
C'efl  donc   à    tort   que   Kœmpfer   dit  que    la    doclrine    de 
Confucius  étoit  trcs-ilorifîànte  dans  cet  em[Mre  vers  l'an  65 
de  J,  C.  C'efl  aulji  à  celte  époque  qu'il  (ait  entrer  la  Religion 
Indienne  dans  le  Japon.  Si  elle  y  pénétra  dès-lors,  &:  ii  celui 
Tome  AL.  H  h 


24^z  MÉMOIRES 

qui  l'apporta  à  la  Chine ,  paiïà  eiifuite  dans  le  Japon  ,  elle 

n'y  fît  pas  de  grands  progrès,  puilque,  fuivant  d'anciennes 

defcriptions  du  Japon ,  cilt'es  par  Ala-ttwn-lin ,  ce  ne  fut  que 

l'an  552,  que  les  Japonois  reçurent  la  Religion  Indienne  par 

le  moyen  des  Pe-tfi,  peuples  des  environs  de  la  Corée,  les 

mêmes  qui  auparavant  leui'  firent  connoître  les  livres  &  les 

caraéières  Chinois.  Mais  depuis  celte  époque  de  l'an  5  5  2  de 

J.  C.  cette  Religion  y  devint  trcs-Horillànte  ;  Se  c'cfl  vers 

ce   même    tempi   que   Kœmpfer    hxe   l'établidèment    folide 

MaiNon-lin,  &  permanent  du  culte  Indien  au   Japon.   Kininei  ou  Kiinme 

t'.'^y!^^^"'  éloh  alors  fur  le  trône  :  ce  Prince  favorifa  beaucoup  cette 

Kœmpffr.      Religion  qui   fe  rcpantlit  dans  tout  ce  pays  ;   il  fit   élever 

''"''  "'     plufieurs  temples,  &.  fiire  à  la  Chine  des  (tatues  de  Fo,  que 

l'on  tranfjiorta  enfui  te  au  Japon. 

Les  Hiftoriens  Japonois  en  racontent  ainfi  l'origine  fuivant 
Po^.id}.  Kœmpfer  :«il  y  a  environ  mille  ans,  di(ent-ils,  qu'il  y  avoit 
»  à  Tfiu-tcn-fi-kii ,  (  c'ed  ainfi  que  les  Japonois  prononcent  le 
>j  nom  de  Tcliong-tieii-tfo,  qui  en  Chinois  lignifie  Xlmïedu  milieu) 
»  un  illuflre  Fotoke ,  nom.mé  Mokuren ,  dikiple  de  Che-kia.  Vers 
»  ce  temps-là ,  la  docT;rine  de  JambaAdn  goiuio  iiiorai ,  c'efl-à- 
»  dire  ,  d'Auiida,  le  grand  Dieu  &  k  Proteâeur  des  aines  fe'parécs 
»  du  corps,  s'introduifit  à  Fakkufai  ou  à  la  Chine,  d'où  elle  fê 
»  répandit  dans  les  Etats  voifins  :  elle  pénétra  dans  le  TJino- 
»  kuni  ou  le  Japon,  dans  un  endroit  nommé  Naniwa,  où  l'idole 
■>->  d'/4/H/^/(? apparut  à  la  bonde  d'un  étang,  environnée  de  rayons 
»  dorés,  fins  que  perfonne  fut  qui  l'y  avoit  apportée.  Cette 
»  ftatue  merveiileufe  fut  conduite  dans  le  pays  de  Sinano  par 
»  Tonda  jofijmits ,  Prince  d'ime  valeur  héroïque  &.  d'une  grande 
«  piété,  &  placée  dans  le  temple  de  Sinquofi ,  où,  fous  le  nom 
»  de  Sinquofi  Norai ,  c'eit- à-dire,  Norai  ou  A/nida  de  Sinquofi, 
n  elle  fit  beaucoup  de  miracles  qui  rendirent  ce  temple  célèbre 
dans  tout  l'Empire.  » 

11  paroîtroit  par-là  que  la  Religion  Indienne  auroit  pénétré 

au  Japon  en  même  temps  qu'à  la  Chine  ;  mais  il  efl  confiant 

qu'elle  n'y  fit  pas  de  grands  progrès,    La  confbuélion   du 

iiid.t.ll,     temple  de  Sinquof  efl  du  temps  de  l'empereur  Kimme ,  & 


DE    LITTÉRATURE.  ^43 

i'appîirltion  d'AmiJa  eft  un  peu  antérieure,  c'ea-à-dire,  un 
peu  avant  Tan  550  de  J.  C.  Les  Jnponois  en  adoptant 
cette  Religion  clranoère  ,  ont  traduit  dans  leur  Langue  tous 
les  noms  propres  des  Divinités,  ce  qui  les  rend  prefque  me- 

connoiflàbles.  r     ,       ^       1     1  .     /('^m.fi.r 

L'an  586  de  J.  C.  Joo-mci  monta  fur  îe  trône  du  Japon:  ,  /^f^^^; 
ce   Prince  eut  un  fils  nommé  Sotoktais ,  qui   eR  le   grand     AU-wo^-rm. 
Apôtre  du  Japon  :  Kœmpfer  le  fait  naître  fous  le  règne  de  ^-/^f  ^^'^' 
Blat7    prédécelTeur  de  Joowci.  Je  fuis  ici  un  hiitonen  Chmois 
nui  vi'voit  dans  le  x/  f.ccle,  &  qui  avoit  fait  une  HiRon-e 
du  Japon,  dont  Ma-tuon-lin  donne  l'extrait.  Ce  Prophète 
cft  nommé  en  Chinois,  Oiins-te-îoi-tfou .  que  les  J^pono!^ 
prononcent  Soîoktah .  &,  fuivant  les  Chinois,  ,    eft  hls  de 
Joo-mel  Penda.U  que  fa  mère  ctoit  endormie,  il  fe  prefenta  ^^^-/.-. 
•\  elle  un  perfonnage  qui  lui  dit  :   Moï ,  le  f^int  Gufobajati, 
rctwitrai  encore  pour  inflruirc  le  momie ,  &  pour  cela  je  Acfcemlrm 
Acws  tonfein.  En  effet,  elle  accoucha  enfuile  d'un  fils  qui  fut 
nommé  alors  Fatffino .  &  après  fa  mort  Tais  Sl  Sotokùns 
c'elt-à-dire,  le  Prince  he'ritier  :  en  Chinois,  Tai-tfou ,  ou  le 
très-vertueux  Prince  héritier,  Ching-te-tai-tfou.  Le  même  Hil- 
torien  Chinois  rapporte   qu'à   trois   ans   il  entendo.t  parler 
dix-huit   hommes  à   la  fois,    c^   qu'à  fept  ans   il  s  appliqua 
aux   livres   de   Fo   dans  le  temple  de  Pouti  :    il  commenta 
quelques    livres.  Vers  l'an    55,0,  on   envoya   chercher  à  la 
Chine  le  l\i-hon-Kwg  :  alors  le  culte  de  Po  s  accrut  a  un 
point  extraordinaire  dans  le  Japon  ;  on  y  apportoit  des  pays 
^-tranc^ers  beaucoup  de  ftatues  ;  &  il  y  arriva  des  Statuaires 
&  des  Prêtres   de  cette  Religion  ;   mais  un  no!-nmc  Aiorui 
s'éleva  contre  la  dodrine  de  Sotoktciis ,  Si  brÛia  les  ftatues 
de  fo  ■  il  fut  battu  Se  tué;  &  l'on  éleva,   en  mémoire  de 
cet  événement ,  le  temple  de  Sci-kn-ta-timi  dans  la  province 

de  Tfimntfukuri.  , 

On  voit  par- là  que  les  Japonois  ont  augmente  le  nombre 
des  Dicaix  I.Klien.<.  Sotoktais  étoil  regardé  au  Japon^  comme  un 
homme  divin ,  8c  fa  réputation  avoit  pénétré  jufqu  a  a  Clnne. 
Sous  te  règne  de  Suiko,  fille  de  Kiiimci  &  veuve  de  I-itcits, 

H  h  ij 


344  MÉMOIRES 

l'un  &  l'autre  empereurs  du  Japon ,  on  apporta  Je  fa  Chine 
un  livre  de  ia  Religion  Indienne  :  les  Japonois  le  nomment 
Rekkdtofo ;  cela  arriva  vers  l'an  603.  Deux  ans  après,  l'Impé- 
ratrice prit  \.m^  fîatue  de  Fo  qui  ctoit  de  bronze,  en  fit  faire 
de  la  monnoie ,  &  fubditua  à  (à  place  une  flatue  de  plâtre. 
L'or  étoit  encoF€  inconnu  au  Japon  ;  5c  ce  ne  fut  que  dans 
cette  même  année  qu'on  y  en  apporta  pour  la  première  fois; 
il  venoit  de  la  Corée.  Ce  fut  fous  le  règne  de  cette  Princefîè, 
que  mourut  Sotoktû'is ,  âgé  de  quarante-neuf  an5. 

Suiko  eut  pour  fucce(îèur  Sfijoiiiei,  l'an  6zc)  de  Jéfus-Chrifl. 
La  troifième  année  de  fon  règne ,  naquit  au  Japon  un  per- 
fonnage  célèbre  dans  cette  Religion  ;  on  le  nomme  Gienno 
Gioja  :  il  y  fut  le  Fondateur  des  Pénhens  ou  Jammahos  qui 
vivent  dans  les  montagnes,  dans  les  bois  &  dans  les  déferts; 
ce  font  les  Pénitens  des  Indes.  On  apporta  de  la  Chine  des 
livres  de  la  Religion  Indienne ,  &  particulièrement  ceux  de 
ia  do(fl;rine  du  Ta-tclnng  ou  dodrinc  fecrette  ries  Indiens. 

Dans  ce  tenrps  beaucoup  de  Japonois  alloient  à  ia  Chine, 
&  beaucoup  de  Bonzes  fe  rendoient  au  Japon. 

Sous  le  règne  de  Tenhu  qui  monta  fur  le  trône  l'an  dyi^ 
on  bâtit  le  temple  de  ATukra ,  &  on  apporta  de  la  Cliine 
un  livre  làcré  de  cette  Religion  que  les  Japonois  nomment 
Jjfdikio ,  qui  renferme  des  prières. 

Sous  celui  de  l'Impératrice  Kenme'i  qui  commença  en  708, 
on  éleva  le  fameux  temple  Koo-ho-kufi ,  où  il  y  a  une  flatue 
de  Clie-kiû ,  faite  de  bronze  5c  d'or.  La  Religion  Indienne 
le  maintint  ainfi  en  grande  faveur  au  Japon  :  on  ne  cefîbit 
d'y  conflruire  de  nouveaux  temples  ;  elle  étoit  devenue  en 
quelque  façon  la  Religion  de  l'Empire  ;  ce  ne  fut  que  vers 
i'an  867  de  J.  C.  qu'on  porta  à  la  Cour  du  Japon  les  livres 
de  Confucius  ,  6c  on  les  y  lut  avec  plaifir.  La  Religion 
Indienne  s'y  foutenoit  toujours  avec  éclat.  L'an  f)86  de  J.  Cv 
Kud-(jhn  qui  étoit  fur  le  trône  du  Japon,  en  defcendit  pour 
embiader  ia  vie  monaftique,  &  fe  retira  dans  le  monaflère 
de  QjKinfi  :  dans  la  fuite  ,  d'autres  Empereurs  imitèrent  cet 
exemple.  Oii  peut  voir  dans  Kœmpfer  les  cvènemçns  qui 


DE    LITTÉRATURE.  245 

concernent  ce  culte  ;  ils  font  trop  ifoiés  &  trop  peu  détaillés 
pour  les  rafîèmbler  ici.  Ce  que  j'en  ai  dit  fuffit  pour  faire 
voir  que  la  Religion  Indienne  a  pa(îé  de  la  Chine  au  Japon , 
où  elle  fubfifte  encore  à  préicnt  ;  &  on  peut  juger  par-là  du 
zèle  de  ces  Indiens  à  étendre  leur  Reiitfion. 

Les  voyageurs  Arabes  dont  les  Relations  ont  été  traduites  Ar.cRtï, 
par  M.  l'Abbé  Renaudot ,  rapportent  qu'il  y  a  parmi  les''*'"'" 
Indiens  des  hommes  pieux  dont  la  dévotion  confiHe  à  aller 
chercher  des  îles  inconnues  ou  nouvellement  découvertes  : 
ils  y  plantent  des  cocotiers,  &  y  creufent  Aç.s  puits,  pour 
procurer  des  vivres  &  de  l'eau  aux  vailfèaux  qui  pafîènt. 
Cette  fingulière  &  rare  dévotion  a  dû  contribuer  à  étendre 
fort  au  loin  la  Religion  Indienne,  &L  à  la  faire  palier  dans 
beaucoup  d'iles  de  l'Océan.  Voici  un  fait  qui  peut  fervir  à 
le  prouver. 

L'an   4cjp    de  l'ère  Chrétienne,   il  vint  à  la  Chine  un     Ma-tum-ftHi 
Samanéen  nommé  Hoeï-ihin,  qui  rapporta  qu'à  l'Orient  de  ^-^^^^^^"t 
la  Chine,  à  vingt  mille  li  au-delà  du  pays  de  Tahan ,  il  y    '    ' 
a  une  contrée  appelée  Fou-fang ,  dans  laquelle,  l'an  4,58   de 
J.  C.  cinq  Samanéens   originaires  de  Samarcande  s'étoient 
rendus  :  ils  y  avoient  porté  la  Religion  de  Fo ,  &.  des  images 
de  cette  Divinité  :  ils  avoient  cnfeigné  aux  habitans  la  doclrine 
Indienne  ;  alors  pluficurs  quittèrent  leur  famille  pour  (e  faire 
Religieux  ;  ce  qui  avoit  changé  les  mœurs  de  ces  peuples. 
J'ai  donné  dans  \n\  Mémoire  particulier  la  Defcription  que  AUm.JerAc, 
ces  Bonzes  font  de  ce  pays;  &.  j'ai  conclu,  d'après  les  mefures  "^" ■^'■^^'J^h 
indiquées,  qu'il  devoit  être  filué  vers  l'Amérique,  s'iï  n  en ''''^''^* 
fait  pas  partie.  Tout  ce  que  ces  Bonzes  difênt  de  ce  pays, 
n'a  rien  qui   annonce  le   merveilleux,   &:  les  foupçons  que 

Î[ueU|ues  Géographes  ont  pu  avoir  fur  ce  fu/ct ,  ne  font 
ondes  que  (ur  les  mefures  des  diftances  qui  paroillcnt  de 
beaucoup  trop  longues ,  &^  (ur  le  peu  d'habileté  des  Chinois 
dans  la  Navigation.  11  cfl  certain  que  ces  mefures  font 
exagérées  ,  Se  que  leur  terme  conduiroit  bien  au-delà  de 
l'Amérique  vers  l'Efl  :  mais  cette  erreur  ne  détruit  pas  le 
fcntiment  que  j'ai  propolé,  puifque  l'Amérique  paroit  devoir 


■24<^  MÉMOIRES 

être  renfermée  dans  i'intervalle  donne.  Quand  on  examine 
toutes  les  didunces  rapportées  par  les  Chiiiois,  lorfcju'il  s'agit 
des  îles ,  on  les  trouve  également  exagérées  ;  &  le  P. 
Gaubil  convient  lui-même  ,  comme  je  l'ai  dit  ,  qu'il  ell 
difficile  de  recoiinohre  les  îles  dont  les  Chinois  parlent, 
parce  qu'ils  indiquent  mal  &  les  diilances  &  les  rhumhs  de 
vent.  Dans  la  quedion  pré(ente,  û  la  mefure  n'étoit  que  jufte, 
au  lieu  d'être  exagérée,  on  pourroit  conclure  qu'ils  n'ont  pas 
pénétré  fi  loin  que  je  l'ai  prétendu.  Au  relie,  j'ai  propofé  mes 
conjectures  fur  ce  pays  ù  éloigné  de  la  Chine  &  du  Japon; 
c'eft  tout  ce  que  l'on  peut  dire  fur  un  fjjet  de  cette  efpèce 
qui  n'ell:  pas  fulceptible  de  démonflration.  Le  peu  d'habileté 
des  Chinois  dans  la  Navigation  n'eft  ici  d'aucune  autorité; 
il  ne  s'agit  que  d'ouvrir  leurs  livres  pour  voir  qu'ils  ont 
entrepris  des  voyages  de  très-iong  cours.  Il  réfLiUe  toujours 
de-là  que  la  Religion  Indienne  a  été  portée  dans  des  pays  qui 
font  fitués  bien  au-delà  du  Japon  vers  l'Eft.  Cet  événement 
fingulier,  conforme  à  la  dévotion  particulière  de  ceux  qui 
ont  embraiïé  cette  Religion,  méritoit  de  n'être  point  oublié 
ici.  Dans  ce  qui  précède ,  nous  avons  vu  leur  zèle  pour  la 
faire  connoître  dans  toutes  les  îles  &  dans  tous  les  pays  les 
plus  éloignés  ;  ainfi  leur  voyage  au  Fou-fûng  n'eft  point 
impoflible. 

Jufqu'à  préfent  je  n'ai  pas  parlé  de  la  Chine ,  parce  que 
j'ai  cru  devoir  indiquer  d'abord  toutes  les  contrées  où  cette 
Religion  a  pénétré,  &  fur  lefquelles  j'avois  moins  de  détails. 
Je  réièrve  pour  le  fécond  Se  le  troifème  Mémoire  tout  ce 
qui  concerne  ce  vafle  Empire.  Les  livres  que  j'ai  fous  les 
yeux,  me  mettront  en  état  d'entrer  dans  un  plus  grand  détail; 
&:  ce  détai{  efl  d'autant  j)lus  intéreilànt,  qu'il  fervira  à  nous 
développer  une  partie  de  la  Littérature  Indienne,  celle  fur-tout 
qui  a  rapport  à  la  Religion  :  il  nous  fera  connoître  une  foule 
de  livres  Indiens  dont  nous  n'avons  pas  la  plus  légère  idée, 
un  grand  nombre  de  Brahmes  qui  font  pafîés  à  la  Chine  où 
ils  ont  traduit  ces  livres  en  Chinois,  &  enfin  les  principes 
de  cette  Religion  qui  font  i-cnfermés  dans  ces  monumens. 


DE     LITTÉRATURE.  247 

Si  l'on  voiiloit  mettre  à  contribution  tous  les  livres  Chinois 
que  nous  avons  ici  ;  ù  l'on  en  avoit  un  très-grand  nombre 
tl'autres  qui  nous  manquent,  &  dans  iefquels  on  trouveroit 
des  détails  infinis,  on  parvien.iroit  à  faire  fur  cette  Relicfioa 
un  travail  qui  nous  donneroit  beaucoup  de  nouvelles  connoif- 
lances  fur  l'Inde.  Tels  font  les  iêcours  que  l'on  peut  tirer  de 
la  Littérature  Chinoise  pour  des  objets  qui  paroiflent  étrangers 
à  la  Chine. 


RECHERCHES    HISTORIQUES 

SUR    LA    RELIGION    INDIENNE. 

SECOND     M  É  M  O   I  R  E. 

Établïjjhnent  de  la  Religion  Indienne  dans  la  Chine, 
if  fon  Hijlolre  Jufquen  j  j  /  de  Jéfus-Clirijl. 

Par  AL  de  Guignes. 

L 

Hijloire  de  cette  Rel/^iofi  depuis  l'un   ô'j  'jnfm'cn  220 
de  Icfus-Chnfl. 

J'a  I  dit  dans  le  premier  Mémoire,  qu'il  y  avoit,  fclon  les         Lu 
Indiens,   trois  époques  dans  leur  Rcli^noii.  La  première  '^'°-'"''fe* 
qui   a  duré  cin(]  cents  ans,    a  fini    vers   l'an   543    ou  469      ^ 
avant  J.  C.  La  féconde  qui  a  duré    mille   ans,  a  du  iinir 
vers  l'an   531  ou  457  de  J.  C.  Comme  les  livres  Chinois 
fournidcnt   beaucoup    de    détails  depuis    l'an    6  5    de  J.   C. 
juniu'à  la  'îm.  de  cette  féconde  époque,  j'ai  cru  devoir  fuivre 
celte  diviliou,  &:  renfermer  dans  le  fecoml  Mémoire  tout  ce 
qui  s'ell  pallé,  concernant  cette  Religion,  dans  celle  féconde 
cpotjue;  rcfervant  pour  le  troidème  l'Hilloire  d{^%  temps  qui 
fc  lout  écoulés  depuis  r.iii   531  de  J.  C. 


:248  MÉMOIRES 

Dans  ces  deux  Mémoires,  il  ne  fera  prefqiie  qiieflion  que 
de  la  Chine,  parce  que  nous  n'avons  pas  d'ancienne  Hilloire 
de  l'Inde. 
Lett.  Edif.  "  De  toutes  les  parties  de  la  Littérature,  dit  le  P.  Pons, 

Tl^T'^'  »  l'Hirtoire  efl  celle  que  les  Indiens  ont  le  n^.oins  cultivée  :  ils 
«  ont  un  goût  ininii  pour  le  merveilleux  ;  &:  les.Brahmes  s'y* 
font  conlormés  pour  leur  intérêt  particulier.»  Ce  Miffionn»ire 
croit  cependant  que,  dans  les  palais  des  Princes,  il  y  a  des 
monumens  fiiivis  de  l'Hilloire   de   leurs  Ancêtres,  Tiu^-tout 
dans  i'indoudan  ,  où  les  Princes  font  plus  puilFans  &  Chefs  de 
Cafles.  «  I!  y  a  même,  dit-il,  dans  le  Nord  plufieurs  livres 
«  qu'on  appelle  Natak  ,  qui ,  à  ce  que  des  Brahmes  lui  ont  affuré , 
»  contiennent  beaucoup  d'Hiftoires  anciennes  fans  aucun  mé- 
lange de  fables.  »  Mais  ce  favant  Miirionnaire  n'en  a  point 
vu  pour  en  juger.  11  alTure  que,  dans  les  Poëmes  Indiens,  on 
trouve  mille  reffes  précieux  de  l'Antiquité,  une  notion  bien 
marquée  du  Paradis  terrefîre,  de  l'arbre  de  Vie,  de  la  fource 
Aqz  quatre  grands  Fleuves  dont  le  Gange  eiî:  un,  du  Déluge, 
de  l'Empire  ô^tts  Affyriens,  &  des  vi(5loires  d'Alexandre  fous 
le  nom  de  Jdvana  Raja ,  roi  des  javans  ou  Grecs.  Mais  tous 
ces  vefliges  qui   ne  prouvent  point  l'antiquité  des  Indiens , 
fervent  plutôt  à  nous   faire  voir  qu'ils  ont  copié  les  livres 
ù^ti  Juifs,  à^s  Perles,  des  Chrétiens  &  àts  Grecs. 

Privé  du  fecours  des  Hifloriens  Indiens,  je  fuis  forcé  de 
me  borr.er  à  ce  que  rapportent  les  Chinois  :  ainli  je  vais 
donner  i'Hidoire  de  la  Religion  Indienne  à  la  Cliine  depuis 
l'an  65  de  J.  C.  jufqu'à  l'an  531,  temps  où  il  paroît  être 
arrivé  une  révolution  dans  cette  Religion. 

Ceux  qui  prétendent  que  la  Chine  a  été  policée  par  les 
Indiens,  peuvent  ouvrir  {i:s  Annales,  &  ils  y  verront  que 
leur  fentiment  n'eft  qu'une  conjeéiure  deflituée  de  toute 
vraifemblance,  &  que  cette  conjeélure  ne  peut  pas  être  ap- 
puyée fur  le  témoignage  des  Indiens,  puifque  les  Annales  de 
ceux-ci  font  inconnues.  Ces  Ecrivains  (uppofent  qu'il  y  avoit 
par  le  Midi  une  communication  facile  entre  l'Inde  &  la  Chine, 
pils  veulent  parier  de  la  route  par  Mer,  nous  avons  vu  plus 

haut 


DE    LITTÉRATURE.  249 

haut  que  les  Ides  n'ont  été  découvertes  Se  policées  qu'affez 
tard  ,    &   dans    un   temps   où  l'empire   Chinois   avoit   déjà 
toutes  Tes  Loix  ;  ajoutons  que  ia  Chine  méridionale   elle- 
même  a  été  plus  long- temps  barbare  &  la  dernière  policée. 
11  éloit  cependant  naturel  que  l'on  eût  commencé  par  cette 
contrée,   puifque  la  Navigation   y   conduilbit   direclement. 
Si  l'on  îprend  la  route  par  terre  pour  aller  de  l'Inde  dans 
ces  mêmes  contiées  méridionales  de  la  Chine,  ces  contrées 
auroient  dû  encore  cu-e  les  premières  policées  ;  &  elles  ne 
l'ont  pas  été ,  parce  qu'il  auroit  fallu  traverier  des  pays  im- 
menfes  habités  par  des  peuples  barbares.  Le  Pégou  &  Siam 
par  leiquels  il  ialloit  paffer,  auroient  dû  également  être  fortis 
de  la  bai-barie  ,   avant   qu'on  eût   porté   des  Loix   dans   la 
Chine.  J'ai   fait  voir  que  la  civiiilation  de  ces  peuples  eft 
moderne  ;   &  ce  que  j'ai   dit  à  ce  fujet ,  eft  conlirmé  par 
Ptolémée  qui  place  dans  le  Pégou  un  peuple  nommé  Bcfyngi  ;  Jj^'^'^^ 
c'étoit  alors  une  nation  d'Anthropophages.  Un  peu  plus  au      Ar.t.Géog. 
Midi ,  &  vers  Siam ,  il  fait  mention  d'un  autre  peuple  qu'il  %'''/; J^^ 
appelle  Leflci  ou  Voleurs.  Dans  le  mènie  Chapitre ,  il  parle  de  ;,.  /  6^  irjuw. 
quelques  autres  Anthropophages  :  ainfi  ces  peuples  n'avoient 
pas  encore  reçu  les  Loix  des  Indiens  entièrement  oppofées 
à  cette  barbarie.  Je  vais  plus  loin  :   ia  route  de  l'Inde  à  la 
Chine  par  ce  coté  eft  encore  prefque  impraticable,  &:  elle 
devoit  l'être  davantage  autrefois  ,    puifqu'elle  étoit  remplie 
d'Anthropophages  &  de  brigands. 

L'Auteur  des  Remarques  fur  l'H'tpoire  génécihgujue  Jcs  F^s' ^f* 
Tatiirs .  obferve  cjue  «  pour  aller  de  la  grande  Tartarie  par 
le  royaume  deTangout  dans  les  pays  de  Pégou,  deTonquin,  « 
&  les  antres  qui  (ont  dans  le  voifmage,  il  eft  nécelfaire  de  « 
côtoyer  ou  les  frontières  de  la  Chine,  ou  les  Etats  du  grand  « 
Mogol  ;  car  il  eft  impolhble,  dit- il,  de  palier  par  le  milieu  « 
du  pays  à  caufe  des  vaftes  iléferts  (iiblonneux  qui  occupent  u 
Je  dedans  de  ce  royaume,  ôc  qui  s'étendent  depuis  les  fron-  « 
tières  du  pays  d'Ava,  jufque  bien  avant  vers  le  Nord  au-delà  « 
des  frontières  du  royaume  de  Tangout  :  de -là  vient  (jne  les  « 
fujcts  lies  États  du  grand  Mogol  n'ont,  poui-  ainfi  dire,  eu  « 
Tome  XL.  ï* 


250  MÉMOIRES 

»  jufqu'ici  aucun  commerce  avec  les  Chinois.  Les  uns  Se  les 

»  autres,  ajoute-t-il,  feroient  obliges  de  faire  un  grand  détour 

»  au  Sud ,  &  de  pa(îer  avec  des  fatigues  incroyables  par  les 

montagnes  du  royaume  d'Ava  pour  commercer  enfcmble.  » 

On   voit   qu'ils   lèroicnt  contraints  de  prendre  la  route  où 

PtoL'mce  place  des  Anthropophages.  Mais  pour  donner  une 

idée  de  la  diHiculté  dé  pénétrer  par-là  à  la  Chine,  le-même 

Auteur  des  Remarques  rapporte  «  qu'un  des  premiers  Officiers 

5>  de  la  Cour  du  Grand  Mogol  ayant  voulu  ie  lauver  dans  ce 

»  pays  à  travers  ces  délerts  avec  une  fuite  de  trente  perfonnes, 

»  il  n'en  arriva  que  trois  avec  lui  fur  les  frontières  de  la  Chine; 

»  tout  le  refte  périt  en  chemin  de  ioif  &  de  misère.  Si  les 

»  Chinois,  continue-t-il ,  peuvent  fe  maintenir  dans  la  pofîèf^ 

»  fion  de  Chamil  &  de  Turphan,  ils  feront  à  portée  d'avoir 

»  dorénavant  plus  de  correlpondance  avec  les  Etats  du  Grand 

Mogol.  « 

Ce  que  cet  Auteur  oblerve  pour  ces  derniers  temps,  efl 
ce  qui  arriva  autrefois  lous  les  Han.  Les  Chinois  devenus 
maîtres  alors  de  Chamil  &  de  Turphan ,  prolîtèrent  de  ces 
conquêtes  pour  connoître  tous  les  peuples  qui  s'étendent  de-là 
julqu'à  la  mer  Calpienne  ;  &  c'efl:  dans  les  ditîcrentes  courlès 
qu'ils  firent  alors,  qu'ils  connurent  enfuite  les  Indes.  D'après 
ces  oblêrvations ,  il  réfulte  que  les  Chinois  n'ont  pu,  dans 
ces  temps  anciéiis ,  ctre  en  relation  avec  les  peuples  Occi- 
dentaux, que  par  le  nord-ouefl  de  leur  Empire,  &  par  la 
province  de  Chenfi  :  effectivement  c'efl  le  nord  de  la  Chine 
qui  efl:  le  plus  anciennement  policé ,  ce  qui  ne  s'accorde  pas 
avec  la  route  de  l'Inde,  comrhe  on  le  luppole. 
Ma-tuon-lk.  £)e  l'àveu  des  Chinois  eux-mêmes,  l'Inde  leur  a  été  long- 
pagej^:  '  temps  încounue  ;  &  les  Indiens,  dit  un  Auteur  Chinois, 
cité  par  Mii-tuon-lin ,  n'étoient  pas  inftruits  de  ce  qui  con- 
cerne la  Chine.  Sous  la  dynaflie  des  Hun,  qui  efl  montée 
fiir  le  trône  i'an  207  avant  Jéfus-Chrid,  les  Chinois  firent 
de  grandes  conquêtes  à  l'occident  du  Chenfi,  c'efl:- à- dire, 
dans  les  pays  de  Chamil  ou  Hami ,  d'igour ,  &  même  au- 
delà,  jufqu'à  la  Badrjaiie.  L'an  126  avant  J.  C.  l'empereuï 


kv.  cccxxxv m, 
page  1^: 
l.  ccxxvi, 

Vf?' 


DE    LITTÉRATURE.  251 

Vou-ti  envoya  un  de  Tes  Qcncraux  dans  le  71;-//<7/  ou  Khorofuti  : 
ce  Général  nommé  Tchang-kien  vit  dans  ce  pays  différentes 
marchandifes  de  l'Inde  qiui  ne  connoliroit  pas  ;  il  demanda 
d'où  on  les  tiroit  ;  &  les  gens  du  Khorofan  lui  répondirent 
que  leurs  Marchands  les  alloient  chercher  dans  l'Inde  :  il 
entendit  paiIer  en  même  temps  de  la  Religion  de  Fo.  A  Ton 
retour,  il  rendit  compte  à  l'Empereur  de  ce  qu'il  avoit  vu  ; 
&  ce  Prince,  dans  le  delTcin  de  conno4tre  davantage  ce  pays, 
envoya  piufieurs  perfonnes  par  le  fud-oueft;  mais  les  peuples 
de  ces  contrées  ne  les  laifsèrent  point  palFer  :  ce  font  appa- 
remment ces  brigands  &  ces  Anthropophages ,  dont  parle 
Ptolémée. 

"Voilà  les  premières  notions  que  les  Chinois  eurent  de 
rinde  ;  ainfi  ce  ne  font  pas  les  Indiens  qui  les  ont  policés  : 
d'ailleurs  les  Chinois  font  peu  de  cas  de  la  dodrine  Indieime. 
Tchu-tfe,  célèbre  Phiiofophe  Chinois,  dit  formellement  que 
les  Ouvrages  de  Fo  ne  renferment  rien  que  de  très-commun. 
11  femble  même  vouloir  fiire  croire  que  les  Indiens,  par  le 
commerce  qu'ils  ont  eu  avec  les  Chinois ,  Ibnt  devenus  plus 
habiles,  parce  que,  félon  lui,  c'efl  avec  le  fecours  des  Lettrés 
de  la  Chine,  que  ces  Indiens  ont  entrepris  de  très-grands 
Ouvrages.  Ce  ièntiment  de  Tchu-tfe  ell  entièrement  oppofé 
aux  idées  que  l'on  foutient  en  Europe,  fur  les  Sciences  àzs 
Indiens.  i>i,  (.lepuis  ce  commerce,  les  Chinois  ont  emprunté 
de  ces  peuples  diHcrentes  connoilTances,  comme  il  c(l  facile 
de  le  démontrer,  on  pourroit  faire  voir  en  même  temps  que 
les  Indiens  en  ont  également  acquis  des  Chinois. 

La  tentative  de  l'empereur  de  la  Chine,  pour  pénétrer 
aux  Indes,  fut  donc  fms  fuccès.  Quelques  Hiftoriens  Chinois 
rapportent  ([ue  l'empereur  Gnaï-tï ,  vers  la  preinière  année 
de  l'tre  Chrciienne,  envoya  une  perlbnne  dansj'Indc,  pour 
avoir  les  livres  de  Fo  :  alors  on  entendit  parler  davantage 
de  cette  Relirrion;  mais  comme  on  n'apporta  point  ces  livres, 
on  ne  l'embralfa  point,  &:  ce  ne  fut  que  l'an  65  de  J.  C. 
que  l'on  tut  plu>  de  connoilfance  <Sv  du  pays  «Se  de  la  Religion 
Indienne.  L'empereur /W///^-//  qui  régnoil  alors,  vit,  dit-on, 

li  ij 


252  MEMOIRES 

en  longe  une  figure  d'homme  qui  étoit  très -brillante  ;  Il 
confulta ,  à  fon  rcvcil  ,  quelle  pouvoit  être  cette  iigure  î 
On  lui  rc'pondit  qu'il  y  avoit  dans  l'Occident  une  Divinité 
nommée  Fo ,  qui  refiëmbloit  à  la  figure  qu'il  dcpeignoit. 
C'ell  d'après  ce  rêve ,  rapporté  dans  les  Aimales ,  que  l'Em- 
pereur envoya  dans  l'Inde  deux  perfonnes  pour  s'informer 
de  Fo  &  de  fa  Religion.  A  leur  retour,  ils  apportèrent  uwq 
ftatue  de  ce  Dieu,  &  un  livre  qui  fut  appelé  en  Chinois, 
Su-clie-ulli-chû!ig-kii!g ,  c'eft-à-dire,  le  Livre  des  quarante- 
deux  paragraphes.  Les  Envoyés  étoient  accompagnés  de  deux 
Samanéens  ;  l'un  nommé  Alo-teng,  &  l'autre  Tfo-fa-lan ; 
Si.  comme  le  livre  étoit  porté  fur  un  cheval  blanc,  on  bâtit 
dans  la  ville  de  Lo-yaiig  un  temple  que  l'on  appela  le  Temple 
du  Cheval  blanc  :  on  dépofa  ce  livre  dans  une  Tour  que 
l'on  fit  conftruire,  &  l'on  fit  plufieurs  fiatues  de  Fo.  Par  la 
même  raifon,  on  appela  encore  le  livre,  le  King  apporte'  dans 
le  Temple  du  Cheval  hlanc.  Voilà  le  premier  livre  Indien 
concernant  cette  Religion,  qui  fut  apporté  à  la  Chine,  & 
traduit  en  Chinois  par  les  Samanéens  dont  j'ai  parlé  :  ii 
contient  les  Difcours  que  Fo  tînt  à  ks:  difciples.  J'ai  dit 
précédemment  que  ce  Légifiateur  n'avoit  rien  écrit  ;  que 
fies  difciples,  dont  Kia-ye  &  Onan  étoient  les  principaux, 
raiïèmblèrent  toutes  les  inftrudions  ,  &  qu'après  les  avoir 
mis  en  ordre,  ils  les  tranfcrivirent.  L'Ouvrage  dont  il  s'agit 
ici ,  en  eft  le  commencement  ;  la  traduction  qui  en  fut  faite 
alors,  en  Chinois,  efl  déjà  fort  ancienne,  puiiqu'elle  a  dix- 
fept  cents  ans.  On  jugera  fans  doute  qu'il  feroit  important 
de  la  connoître  ;  elle  eft  à  la  Bibliothèque  du  Roi  ;  &  c'efl 
d'après  cette  tradudion  Chinoife ,  que  j'en  ai  fait  autrefois  une 
en  François,  qui,  à  l'exception  de  quelques  paragraphes,  efl 
Tomel,  imprimée  dans  [Hifloire  des  Huns  :  je  pourrois  y  renvoyer^ 
u.' parut,    ^  j^g  m'étejidre  fur  ce  livre  ;    mais  comme   je  n'avois 

pas  alors  de  cette  Religion  toutes  les  connoilfances  que  j  ai 
acquifes  depuis,  il  ne  fera  pas  inutile  de  m'y  arrêter  un 
moment ,  &  de  faire  quelques  obfèrvations  qui  manquent 
dans  mon  Ouvrage. 


y- -2 -27- 


DE    LITTERATURE.  253 

Fo  parie  à  fes  difciples  &  leur  donne  Tes  inftruclions  :  il 
leur  recommande  fur-tout  de  fe  détacher  entièrement  de  tout 
ce  qui  exifle  dans  Je  monde ,  pour  n'être  occupés  que  du 
foin  de  puriher  leur  cœur.  «  Ainli  il  faut  abandonner,  dit-il, 
fon  père,  la   mère,   fes   parens,  Ion  bien,  (ts  richeffes   &  « 
toutes  les  commodités  de  la  vie,  étouffer  toutes  les  pafTions,  « 
jufqu'au  moindre  defir,  afin  de  parvenir  à  un  état  d'ancan-  « 
tifîëment  total  de  foi-mème,  pour  enluite  méditer  avec  plus  « 
de  liberté  lur  la  Divinité.  Il  faut  être  dans  cet  état  aulîi  im-  « 
mobile  que  la  montagne  Siumi ,  »   qui  efl:  le  mont  Merou , 
fur  lequel  les  Indiens  débitent  tant  de  fables  :  les  Thibétans 
ie  nonunent  Righiil.    Les  Rois  &  les  Princes ,   dit  Fo ,   ne 
font  à  mes  yeux  qu'une  vile  poiijfière ,  fcniLUiùle  à  celle  qui 
pénètre  par  la  plus  petite  ouverture  :  l'or  &  les  perles  ne  font 
que  comme  des  morceaux  de  vafes  de  terre  hrife's  :  l'Univers 
entier  n'efl  qu'un  atome  :  la  création  de  cet  Univers ,  qui  a  été 
tiré  du  néant,  ne  fi  que  comme  le  fimple  changement  d'une  cliofe 
en  une  autre.  Cet  abandon  de  Ion  père ,   de  fa  mère  &:  de 
toute  la  famille,  pour  fe  faire  Samanéen  ou  Religieux,  cfl; 
ce  qui  a  rendu  ,  &:  ce  qui  rendra  toujours  cette  Religion 
odieufe  5c  méprifable  aux  Chinois,  chez  lefquels  la  principale 
&.  la  première  de  toutes  les  obligations  de  l'homme  tll   de 
refpecîer,  d'aimer  &.  de  fervir  toute  là  vie  {ç%  p;u-ens.  «  Les 
bienfaits  dont  un  père  &  une  mère,   dilent-iîs,    comblent* 
leurs  enfuis,  fjnt  comme  ceux  dont  le  Ciel  lui-même  nous  « 
comble  chaque  jour.  Conviendroit-il  de  les  oublier,  «Se  de  « 
n'en  pas  avoir  la  plus  parfaite  reconnoilfance  î  » 

Comme  ils  font  perluadés  que  tout  homme  doit  par  Ion 
travail  contribuer  au  bien  général  de  l'Etat,  c'elt-là  encore 
chez  eux  un  des  motifs  de  la  haine  &.  du  mépris  qu'ils  ont 
pour  cette  Religion,  tloiU  la  morale  les  choque  plus  que  les 
dogmes  fur  la  Divinité. 

"  Comme  Ihomme,  continue  Fo ,  ne  parvient  pas  aifémcnt 
à  cet  étal  d'apathie  ou  d'extafe  &:  d'anéantilfcment  total,  &  « 
que  les  padions  le  dominent  fuis  celle,  il  eil  obligé  de  re-  « 
najtre  plulieurs  lois ,  afin  d'expier  dans  chaque  renaillànce  « 


^54  MÉMOIRES 

»  les  fautes  commiles  prcccJenirncnt.  Celui  qui  n'emhraffe  pas 

«  ma   Loi ,   dit- il,  &  qui  meurt  dans  cet  état,    cjî  oblige'  de 

»  revenir  parmi  les  hommes,  jujqu'à  ce  qu'il  la  connoifje ,  qu'il 

l'ohferve ,   &   qu'il  devienne  un  parfait  Samanéen.  »  Voiià  le 

dogme  de  la  Mctempfycofe.   L'anie   qui  eft  immorleile ,  & 

qui  fait  partie  de  la  Divinité,  étant  fouillée  par  des  crimes, 

ell  obligée   de   pafler  fucceliivement  dans  pluiieurs   corps, 

jufqu'à  ce  qu'elle  fe  foit  purihée  au  point  de  renaître  dans  le 

corps  d'un  Samanéen.  On  pafîè  par  plufieurs  degrés,  avant 

que  de  parvenir  au  plus  grand  degré  de  pe;rfe(flion  ;  <Sc  alors 

on  n'eft  plus  fujet  à  la  Métempfycofe. 

Le  premier  de  ces  degrés ,  dont  j'ai  dé/à  parlé  dans  la 
première  partie  de  ce  Mémoire,  eft  le  Siu-ta-tan  :  celui 
qui  y  eit  parvenu,  eft  encore  obligé  de  mourir  &  de  renaître 
fept  fois. 

Le  fécond  degré  eft  le  Su-ta-che  :  celui  qui  le  pofsède, 
entre  dans  le  Ciel  après  fa  mort  ;  mais  il  faut  qu'il  revienne 
encore  fur  la  terre. 

Dans  le  troifième  degré  nommé  0-na-che ,  on  eft  obligé 
après  la  mort  de  parcourir  les  neuf  Cieux ,  appai*emment 
par  des  renaifîknces  invifibles,  &  qui  n'ont  lieu  que  d'un 
-Ciel  à  l'autre. 

Enfin  celui  qui  eft  parvenu  au  quatrième  degré  nommé 
0-lo-lian ,  a  la  faculté  de  parcourir  les  airs ,  d'opérer  des 
miracles,  de  prolonger  ou  de  raccourcir  la  vie  des  hommes, 
&  même  de  mouvoir  le  ciel  &  la  ;lerre. 

Pour  donner  une  idée  de  ces  différens  degrés  deperfeétion 

qui  conduifeut  infenfiblement  l'homme  jufqu'à  être  comme 

un  Dieu ,  Fo  dit  ailleurs  :  «  Cent  médians  ne  peuvent  être 

«  comparés  à  un  homme  de  bien,   comme  mille  hommes  de 

»  bien  ne  font  point  comparables  à  celui  qui  obferve  les  cinq 

«  préceptes  de  la  Loi  :  de  même  dix  mille  de  ceux  qui  gardent 

«  ces  préceptes  ,  font  infiniment  au-delfous  de  celui   qui  eft 

parvenu  au  degré  de  Siu-ta-tan.  »  Il  fuit  ainfi  fa  comparaifon 

jufqu'au  dernier  degré  àiO-lo-han  :  un  homme  de  cet  état 

€lt  au-defTus  de  cent  millions  d'hommes  du  degré  antérieur; 


DE    LITTÉRATURE.  255 

maïs  \0-lo-han  n'eft"  pa5  le  dernier  degré  de  perfe^ion, 
&  il  y  a  encore  bien  loin  de- in  à  la  Divinité,  dont  cette 
ame  cependant  eft  une  portion ,  &  à  laquelle ,  à  force  d'é- 
preuves, elle  doit  enfin  fe  réunir.  Un  milliard  lïO-lo-han  ^ 
Ibnt  bien  iiifél'ieiirs  à  celui  qui  efl  parvenu  au  degré  de  Pie- 
hhi-fo ,  comme  dix  milliards  de  ceux-ci  ne  valent  pas  celui 
qui  a  atteint  le  degré  de  San-îcki-tc/iu-fo  :  enfin  cent  milliards 
de  ce$  derniers  font  encore  bien  au-deflbus  de  celui  qui  ne 
penfe  point,  qui  n'agit  point,  &  qui  ell  dans  une  infeniibilité 
parfaite  ou  un  anéantifîèmeiU  total  de  Tes  fens.  Voilà  la  doc- 
trine des  Samanéens  de  la  Chine,  comme  elle  efl;  encore  celle 
des  Philofophes  de  i'Indouflan.  «L'homme,  difent  ceux-ci,  La.  ÉJif. 
élt  un  compofé  d'un  corps  &  de  deux  âmes;  l'une  fuprcme  "  .tlV-ji^Iw. 
nommée  Paramatma ,  qui  efl  la  Divinité  mcme  ;  l'auu-e  ani-  .<  .à i'. /W, 
maie  appelée  Sivatma ,  qui  efl  le  principe  fenfltif  du  plailir,  « 
de  la  douleur  &  de  toutes  les  paffions.  »  Ils  font  partagé?  fur 
ïa  nature  de  cette  féconde  ame  :  les  uns  veulent  qu'elle  foit 
efprit  ;  les  autres  prétendent  qu'elle  efl  matière,  &  un  oirjcme 
fens  dans  l'homme.  C'efl;  cette  féconde  ame  qu'il  faut  anéantir 
pour  ne  lailler  fubfifter  que  la  première  ;  &  on  n'y  painient 
que  par  la  méditation  &  la  contemplation  de  i'Ett-e  llq^rcme 
avec  lequel  on  fe  trouve  identifié.  11  n'y  a  plus  alors  de 
fentiment  ni  de  volonté  ;  on  devient  cet  Etre  fuprêtne  :  ainfi 
les  Indiens  ont  encore  la  même  doéirine  que  ks  Samanéens 
de  la  Chine,  celle  qui  leur  fut  enfeignée  par  leur  Légillateur 
BouJIia. 

Le  leflè  du  livre  de  Fo  efl  purement  moral  ;  ce  Légiflateur 
s'élève  contre  les  vices  ik  les  paffions,  contre  la  cupidité  &.  les 
ri'chellès  :  il  dit  que  tout  ce  qui  enveloppe  notre  ame,  doit  périr 
avec  le  Ciel ,  la  Terre  &  l'Univers  entier  ;  mais  que  cette  ame 
iiUelligenie  efl  Pvuti  ou  la  Divinité  même  (  c'efl  le  Para- 
ikiilma  des  Indiens  )  ;  que  le  corps  n'cfl  qu'im  compofé  des 
cjualre  Klémens  qui  n'étant  pas  le  moi,  iloivent  ttrc  aban- 
donnés 6c  rejelés  comme  étrangers  à  ce  moi,  &  qui  l'empêchent 
de  le  purifier.  L'ame  feule  efl  ce  moi  ;  le  relie  n'elt  rien. 
Il  iiaroîl  par -là  que  Fo  regardoit  la  féconde  ame,  comme 


2  5^  MÉMOIRES 

purement  matcrielie.  Nous  avons  vu  que  les  Indiens  font 
diviics  à  cet  égard,  les  uns  la  regardant  comme  efprit,  & 
ies  autres  comme  matière  ;  ce  qui  aura  donné  naiiïance  à 
différentes  leéles. 

Fo,  dans  fon  livre,  parle  d'un  Philofophe  qui  enfeignoit 
la  même  doélrine  que  lui,  fur  cette  apathie  ou  abandon  de 
toutes  chofes  ;  il  le  nomme  Kia-ye ,  &  cite  un  livre  intitulé 
Goei-kiao-kiiig ,  compolé  par  ce  Philofophe  qui  étoit  un  de 
ks  difciples,  &  celui  qui  fut  un  des  principaux  rédaéleurs 
de  ks  Ouvrages.  Je  parlerai  ailleurs  de  celui-ci  :  je  remarque 
feulement  que  ce  Kia-ye  eft  aufîl  appelé  Fo  par  Fo  lui- 
même  ;  ce  qui  fe  rapporte  avec  ce  que  j'ai  dit  dans  l'article 
iles  Thibétans,  où  Ccnreft ,  c'efl-à-dire,  la  Divinité  parok 
dans  rindouflan  fous  le  nom  de  Che-kia ,  publiant  fes  loix, 
&  en  même  temps  comme  difciple  de  Che-kia. 

Telle  efl  la  Religion  qui  pénétra  dans  la  Chine,  l'an  6^ 
de  Jéfus-Chrift.  iLa  tradudion  qui  fut  faite  du  premier  livre 
Indien  en  Chinois ,  a  fans  doute  fervi  de  texte  à  la  princefîe 
Chinoife  qui  époufa  le  roi  du  Thibet ,  &  qui  traduifit  en 
Thibétan  le  même  livre  ;  car  il  ne  peut  être  queftion  que 
de  cet  Ouvrage. 

J'avois  cru  d'abord,  fondé  fur  quelques  traits  de  reffem- 
blance,  que  ce  livre  avoit  pu  être  fait  après  la  publication 
de  l'Evangile  dans  les  Indes  ;  mais  quand  on  fait  réflexion 
qu'il  exifloit  à€]7i.  en  Indien  dès  l'an  65  de  Jéfus-Chrift,  ii 
efl  difficile  d'admettre  cette  fuppofition,  &  il  paroît  devoh* 
être  plus  ancien.  Cependant  les  Chinois  qui  ne  font  aucun 
cas  de  toute  cette  doélrine  Indienne,  ne  font  pas  perfuadés 
qu'il  foit  auffi  ancien  que  les  Indiens  le  prétendent,  &  ils 
demandent  quels  font  ces  perfonnages  Kia-ye  &  Lo-han ,  qui 
en  font  regardés  comme  les  rédaéleurs. 

Voilà  ce  qui  fe  paffa  fous  l'empereur  Ming-ti.  Sous  fôn 
fuccefTèur  nommé  Tchang-ti  qui  monta  fur  le  trône,  l'an  7^ 
de  Jéfus-Chrift,  cette  Religion  ne  fît  pas  de  grands  progrès: 
cependant  un  petit  Roi  tributaire,  nommé  Yng,  dans  le  pays 
4e  Tfou,  l'avoit  embrafîée,  &  à  fon  exemple  un  affez  grand 

nombre 


DE    LITTÉRATURE.  257 

nombre  de  Chinois.  II  arriva  en  mcme  temps  des  Indes  pîu- 
fieurs  Samanéens  qui  apportèrent  beaucoup  de  livres  Indiens. 

Ouon-ti  qui  commença  à  régner  l'an  14.7  de  J.  C.  &  qti 
ctoit  fort  adonne  aux  Divinités  éu-angères ,  ht  piufieurs  fois 
des  offrandes  à  Fo  ;  m.ais  if  en  faifoit  également  à  Lao-tfe , 
&  peu-à-peu  les  peuples  embrafsèrent  la  Religion  Indienne. 
Il  n'eft  pas  rare  de  voir  ainîl  les  Empereurs  de  fa  Chine  (e 
livrer  tout-à-la-lois  à  différentes  Religions  dans  l'intérieur 
de  leur  palais  ;  mais  un  événement  qui  mérite  quelque 
attention,  c'eft  que  de  fon  temps  il  vint  de  l'Inde  un  Sa- 
manéen  nomme  Gan-tc'mg ,  qui  étoit  originaire  du  pays  de 
Gan-Jie  ,  filué  vers  le  Gilioti  ou  \Oxus.  Ce  Samanéen 
apporta  à  Lo-yatig  piufieurs  livres  Indiens ,  examina  les 
traduélions  qui  en  avoient  été  faites,  &:  y  ajouta  des  Com- 
mentaires. Il  paroîtroit  fmgulier  de  trouver  dans  la  Baclriane 
des  Samanéens  ,  fi  je  n'avois  fait  voir  plus  haut,  que  la 
doctrine  Indienne  s'éioit  établie  de  boiine  heure  dans  cetie 
contrée,  &  qu'elle  étoit  plus  florillantc  dans  la  partie  de 
i'Inde  qui  en  étoit  voilme,  que  par-tout  ailleurs. 

Du  temps  de  Ling-li  qui  monta  (ur  le  trône  l'an  i  6%  de 
J.  C.  un  Samanéen  originaire  du  pays  des  Yue-clii ,  peuples 
qui  habitoient  le  long  de  l'Indus  julqu'à  la  BacT;riane,  vint 
à  la  Chine  avec  piufieurs  autres  Do<5leurs  de  la  même  Reli- 
gion ;  on  le  nommoit  Tclii-tfin.  Ces  Sainanéens  examinèrent 
enlemble  les  anciennes  tradué^ions,  &.  Tc/ii-tfm  traduifit  en 
particulier  l'Ouvrage  Indien  nommé  Ni-yucn-king ,  qui  elt 
en  deux  livres.  Alors  on  commença  à  entendre  ces  livres 
qui  étoient  fort  obfcurs  ,  (Si.  piufieurs  embrafsèrent  celte 
do<5Irine. 

Le  Ni-yiien-king  dont  il  s'agit  ici,   cft  encore  appelé  Ni- 
pon-hiiig,  mot  corrompu  par  les  Chinois,  fie  que  le  Diélion- 
naire  Thibétan  rend  par  Niroupun ,  qui  eft  le  même  que  le 
Hmipnn  des  Siamois  :  ce  mot  fignifie  la  Alort  ou   le  terme 
auquel  eommciice  la  hcdùtudc  éternelle.  «  Les  Siamois,  dit  le         v.y.tj'.dK 
P.  Tachard,  croient  qu'il  y  a  uw  grand  nombre  de  Pénitens  ..  ''•  ^'"ff''' 
^ui  ,   par  lies  mentes  extraordinaires  quils  ont  acquis  dans..  /•;•■». 
Tome  XL.  K  k 


ajS  MÉMOIRES 

»  des  milliers  de  tranfmigrations ,  font  devenus  des  cfpèces  de 
»  Dieux  ;  après  quoi  ils  ont  encore  acquis  de  nouvea^^x  mérites, 
»  mais  fi  grands,  que  ces  Pénitens  ont  été  anéantis.  C'elt  le 
terme  &  la  récompenle  de  tout  ce  cju'ils  ont  lait.  »  Par  le 
mot  Nintpan  ou  K anéanti ffcment ,  les  Siamois  entendent  ww 
état  permanent  on  ils  feront  comme  endormis ,  fans  rien  foi/ffrir; 
8i.  c'eit  en  quoi  ils  font  conliller  leur  bonheur  éternel.  C'ed 
cet  anéantifîëment  dont  parle  Fo  dans  le  premier  Ouvrage 
que  j'ai  cité,  &  on  a  vu  que  cette  doélrine  exifte  encore 
à-prélent  dans  l'Inde.  Ainfi  les  Siamois,  les  Samanéens  de  la 
Chine,  comme  les  peuples  de  l'Indoultan ,  fuivent  encore  la 
même  Religion  ;  mais  ils  font  à-prélent  divifés  pai-  quelques 
fentimens  particuliers  qui  ont  produit  des  lecles  différentes. 
Voilà  quel  ell  le  fujet  du  livre  Indien,  traduit  en  Chinois  par 
le  Samanéen  Tchi-tfn ,  venu  àçs  environs  de  la  Badriane. 

1   I. 

Siiiie  de  l'Hflohe  de   la  Religion  Indienne  à  la  Chine , 
depuis  l'an  220  de  J.  C.  jnfquen  F  an  ^00. 

'  La  dynaflie  des  Han  qui  avoit  commencé  l'an  207  avant 
J.  C.  avoit  fournis  à  fa  puiiïànce  toute  la  Tartarie ,  depuis 
le  Chenfi  jufqu'aux  environs  de  Kafchgar,  &  s'étoit  rendue 
redoutable  jufqu'à  la  mer  Calpienne  :  elle  avoit  remporté  des 
yidoires  dans  toutes  ces  contrées,  &  en  dépofoit  les  Souve- 
rains à  fon  gré.  Un  de  les  Généraux,  nommé  Pan-tchao ,  l'an 
07  de  J.  C.  avoit  formé  le  delîèin  d'attaquer  les  Romains; 
les  Parthes  envoyoient  des  prélens  à  la  Chine;  Maix-Aurèle- 
Antonin  y  avoit  envoyé  des  Amballàdeurs ,  ou,  au  moins, 
on  vit  dans  la  capitale  de  la  Chine  des  gens  qui  fe  dirent 
fes  Envoyés,  &  qui  apportèrent  des  choies  rares  :  ce  font 
ies  Annales  qui  atteftent  ce  fait  fur  lequel  on  a  voulu  jeter 
des  doutes.  Depuis  que  la  Religion  Indienne  avoit  pénétré 
dans  la  Chine,  plulieurs  Rois  Indiens  y  avoient  envoyé 
également  des  Ambafîâdeurs  chargés  de  prélens  pour  l'Em- 
pereur. Toute  cette  puiffance  lut  anéantie  l'an  220  de  J.  C» 


DE    LITTERATURE.  25  c? 

&.  la  Chine  fe  trouva  divifée  en  tj-ois  Empires  :  un  reite 
des  Han  fe  maintint  pendant  quarante -trois  ans  dans  la 
province  de  Se-tchuen  ;  une  autre  faiTiiile  appelée  Goei , 
^'établit  à  Lo-yang  dans  le  Honan ,  polîeda  toute  la  partie 
du  nord  ôc  du  nord-efl  de  la  Cliine,  &:  eut  quelques 
liaifons  avec  les  peuples  Tartares  de  fon  voifînage  ;  la  troi- 
fième  famille  nommée  Ou ,  occupoit  les  pays  qui  font  au 
midi  du  Kiang ,  îk  mit  fa  Cour  d'abord  à  Vou-tchang-fou 
dans  le  Hou-kouang,  &  enfuite  à  Naii-king. 

Il  paroît  que  la  Religion  Indienne  n'avoit  été  connue 
jufqu'aiors  que  dans  le  nord  de  la  Chine  :  c'étoit  vers  ce 
temps  que  le  roi  de  Fou-nan  avoit  envoyé  des  Ambaffadeurs 
dans  les  Indes,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut.  Ta-tï ,  empereur 
de  la  dynaftie  des  Ou,  qui  régnoit  dans  le  midi  de  la  Chine, 
Jui  avoit  envoyé  de  fon  côté  des  Amballadeurs  qui  arrivèrent 
dans  le  Fou-nan,  dans  le  temps  que  les  Envoyés  du  roi  de 
Fou-nan  revenoient  dts  Indes.  Ces  Chinois  qui  paroilîènt  Vid-fu/u 
avoir  été  peu  inllruits  de  ce  qui  concerne  l'IndouflaJi ,  iirent  !'''^^' 
plufieurs  queltions  aux  Envoyés,  &  c'efl;  par  leur  moyen 
qu'on  a  connu  la  Relation  dont  j'ai  parlé. 

Ce  même  Prince,  c'eft-à-dire,  Ta-ti ,  favorifa  beaucoup  Mn-mn-lk. 
la  Religion  Indieiuie  ;  Se  pendant  fon  règne  qui  lijiit  en 
252,  il  vint  de  l'Occident  dans  fes  Etats  un  Samanéen  qui 
apporta  ilts  livres  de  cette  Religion,  &  qui  les  traduifit;  on 
le  nommoit  Kang-feng-lioeï.  D'un  autre  côté,  dans  les  États 
<ie  la  dynallie  des  60a,  dont  la  capit;ile  étoit  Lo-yang, 
cette  Religion  faifoit  de  grands  progrès.  Les  Ciiinois  de 
cette  contrée  commejicèrent  à  le  rafer  les  cheveux  &  la 
barbe,  &  à  fe  faire  Samanéens,  c'eft-a-dire,  à  entrer  dans 
des  Monalléres  où  ils  vivoient  dans  la  retraite. 

Julcju'alors  tous  \^i.  Samanéens  ({ui  éloient  venus  d'Occi-  '/'''' 
dent,  avoient  traduit  en  Chinois  quelques  livres  de  leur 
Religion  :  je  n'ai  indiqué  que  celui  qui  eft  en  quarante- 
xieux  paragraphes  ,  &.  celui  qui  traite  de  \ Aiicaut'iffcmcnt 
Je  foi-mcnie  ;  on  en  cite  encore  un  autre  qui  tll  inliluK- 
en  Chijiois,  Che-tJiu-king,  qui  m'clt  inconnu  ;  il  avoit  été 

Kk  i; 


liv.  CCXXYl , 
p.  }. 


z6o  MÉMOIRES 

traduit  par  Tfo-fa-lan  ,  celui  qui  porta  le  premier  fa 
Religion  Indienne  à  la  Chine.  Les  autres  livres  ne  font  pas 
nommc's  ;  mais  on  oblerve  que  ces  livres  qui  n'étoient 
que  du  fécond  ordre  ,  étoient  tous  en  contradiiflion  les  uns 
avec  les  autres ,  parce  qu'on  n'en  avoit  p;i5  bien  rendu  le 
fens  :  ce  ne  font  donc  pas  encore  là  les  livres  fecrets  de 
cette  Religion,  ces  livres  qu'il  eft  défendu  de  communiquer. 
En  conféquence,  vers  la  fin  du  iii."^  liècle,  il  y  eut  un 
Dodcur  de  ceux  qu'on  appelle  Rouges ,  qui  alla  dans  l'Occi-- 
dent  &  dans  le  pays  de  Khoten,  où  il  trouva  un  livre  facré 
qu'il  apporta  à  la  Chine.  Il  fe  rendit  à  Po ,  qui  étoit  la  ca- 
pitale des  Tcin  ou  Tjin.  Les  trois  dynaflies  dont  j'ai  parlé, 
n'exiftoient  plus ,  &  celle  des  Tciu  leur  avoit  fucccdé.  Ce 
Samanéen  traduifit  ce  livre  dont  le  titre  eft,  Fang-kiiang- 
piion-jo-king.  Ce  récit  de  Ma-tuon-lin  mérite  d'être  développé  ; 
je  vais  donc  copier  ce  qui  en  efl  rapporté  dans  le  livre  qui 
renferme  les  Alphabets  Indiens,  Thibétans,  &c.  dont  j'ai 
pai'Ié  plus  haut. 
Ou-yn-yun-toiig,  Ce  Samanéen  ou  Doéleur  rouge  étoit  appelé  Vou-lo-tcha', 
iw.v.p.io.  Qi^j ^  félon  d'autres,  Vou-tcha-lou  :  on  le  nomme  le  Doâeur 
ronge,  fans  doute  parce  que  cette  couleur  eft  celle  des  Pénitens 
Page 2 S.  des  Indes.  En  effet,  Abraham  Roger  dit  que  les  Sanjafîis  font 
T.JV.p,  s</,  vêtus  d'un  habit  teint  dans  de  la  terre  rouge.  Suivant  le  P.  da 
Halde,  le  grand  Lhama  du  Thibet  a  toujours  porté  le  chapeau 
rouge,  quoique  dans  ces  derniers  temps  plufieurs  Lhamas,  par 
flatterie  pour  l'empereur  de  la  Chine,  aient  pris  le  chapeau 
jaune  ;  ce  qui  forme  à  préfent  deux  claffes  de  Lhamas  ;  les 
uns  à  chapeau  rouge  ,  &  les  autres  à  chapeau  jaune  :  ainli 
quand  on  parle  ici  d'un  Doâeur  rouge ,  on  veut  défigner  un 
homme  de  l'Ordre  (\es  Pénilens  des  Indes.  Les  livres  que 
celui-ci  traduifit,  concernent  donc  la  doélrine  de  ces  Pénitens, 
ou  la  dodrine  la  plus  fecrète.  Ce  Samanéen  que  les  Chinois 
font  originaire  de  Khoten,  vint  à  la  Chine  l'an  2p  i  de 
J.  C.  Il  s'établit  dans  le  temple  de  Fo  qui  efl  dans  la  ville 
de  Tcliin-lieou ,  &  y  interpréta  le  Fang-kuang-puon-jo-king 
dont  on  écrivit  la  traduélion  fous  fa  diéléc.  Depuis  long-temps 


DE    LITTÉRATURE.  z6i 

\çs  Doéîeurs  ronges  defiroient  d'avoir  ce  livre  qui  efl  la  bafe 
de  la  doélriiie  du  Ta-tching  ;  mais  ils  étoient  retenus  par 
les  fermens  qu'ils  avoient  faits,  apparemment  de  ne  le  pas 
communiquer  ,  &  on  ne  l'avoit  pas  traduit.  L'an  260  de 
J.  C.  ils  s'ctoient  mis  en  marche  pour  aller  en  Occident, 
&  après  avoir  palfé  le  dciert  de  fable  6c  plufieurs  pays  ,  ils 
s'étoient  rendus  à  Khoten,  oii  ils  avoient  eu  ies  Fa/i-ven  du 
premier  ordi'e  en  quatre-vir.gt-dix  paragraphes  :  ce  font  des 
prières  myllèrieules  qui  contenoient  i\x  cents  mille  mots.  Ces 
Samancens  reftèrent  à  Khoien  julqu'en  l'an  282.  Comme  ils 
fe  difpoloient  à  partir,  les  habitans  de  Khoten  qui  fuivoient 
la  doctrine  du  petit  Tching ,  s'opposèrent  à  leur  départ,  &. 
dirent  au  Roi  :  Les  Samanéens  de  la  Chine  veulent  avoir  les 
livres  des  Brahmes.  Cette  exprelHon  eil  remarquable  :  ils  prc- 
tendoient  que  ce  leroit  altérer  la  vraie  doclrine,  que  de  leur 
communiquer  le  Fang-kuang-piion-jo-king.  Vous  êtes  le  Roi  de 
ce  pays ,  diloient-ils,  fi  vous  n'empechei  pas  qu'ils  n'emportent 
ces  livres ,  la  grande  Loi  fera  détruite,  parce  que  les  Chinois 
font  des  peuples  fourds  &  aveugles ,  &  ce  fera  votre  faute. 

Les  Indiens  ibnl  encore  à  prclent  dans  les  mêmes  prin-  Mrafi.  Rtge^^ 
cipes  pour  leurs  yèdes  qu'ils  np  veulent  cqmmuniquer  à^'^*^' 
perlonne  ;  tous  même  ne  peuvent  les  lire  ;  ce  privilège  c(l 
rclervc  aux  Brahmes  ;  encore  laut-il  que  ceux-ci  ne  le  mêlent 
point  de  commerce  :  ils  ne  peuvent  pas  non  plus  renfeigrner 
à  tout  le  monde  indillinclement.  Le  peuple  ne  peut  ni  en 
parler,  ni  en  entendre  parler.  Ainli  ces  livres  de  la  Religion 
indienne  doivent  êti-e  tenus  lecrtts  paimi  quelques  élus. 
Celui  dont  il  s'agit  ici ,  &.  dont  la  communication  fouflre 
tant  de  diliiculté.s,  eit-il  un  dt's  Vèdes  !  11  laudroit  avoir 
ceux-ci  fous  les  yeux  pour  décider  celte  quelHon  ;  miiis  il 
eft  annoncé  comme  étant  la  baie  &,  le  fondement  de  toute 
la  dodrine  Indieime  la  plus  (ecrète.  II  paroit  vrailemblable 
que  ceux  qui  luivoient  dans  la  Chine  la  Religion  Indienne, 
durent  enlui  connoitre  les  livres  les  plui  cachés  de  cette 
Religion ,  &  les  pollcdcr  à  lu  Chine  où  il  y  uvoit  un  grand, 
«ombre  d'Indiens. 


^6%  MÉMOIRES 

Le  roi  de  Khoten ,   fur  les   reprcleiUations  de  Tes  fujets , 
ayant  défendu  que  l'on  emportât  le  livre,  les  Dodeurs  qui 
furent  fâchés  de  cet  ordre,  demandèrent  qu'on  fit  l'épreuve 
par  le  feu,   c'efl-à-dire,   qu'on  mît   ce  livre  dans  le  feu, 
pratique  ordinaire  dans  l'Inde,  quand  il  s'agit  de  découvrir 
la  vérité.  Le  Roi  y   ayant  conlenti ,  on  ralfemb-la  dans  le 
palais  les  herbes  néceflaires  ;  alors  un  des  Douleurs  dit  :  S'il 
convient  que  la  grande  Loi  fuit  porte'e  à  la  Chine,    ces  livres 
ne  doivent  point  être  endommagés  par  le  feu  ;  mais  le  contraire 
doit  arriver,  fi  elle  ne  doit  pas  y  être  portée.  Enluite  on  jeta 
les  livres  dans  le  feu  :  on  prétend   qu'il  n'y  eut  pas  un  feul 
caractère  d'altéré ,  &.  qu'ils  n'en  devinrent  que  plus  brillans. 
\^fis  fpeélateurs   étonnés  regardèrent  cet  événement  comme 
un  ordre  de  la  Divinité,  &  les  Docteurs  prirent  ces  livres 
qu'ils  portèrent  à  la  Chine.  D'abord  ils  fe  rendirent  à  Lo- 
yang ,  enfuite  à  Tchin-lieou ,  &  ce  fut-là  que  Vou-lo-tcha  & 
Tjo-cho-lan  publièrent  la  traduiflion  du  Fang-kuang-puon- 
jo-king  dont  j'ai  parlé  :  ce  titre  fîgnifie  le  Puon-jo  qui  fait 
fortir  la  lumière. 
■  Ou-yn-yun-mg,       Dans  le  même  temps ,    il  parut  un  autre  Samanéen  très- 
h.v.p.S.      célèbre,  nommé  Tfo-tan-mo-lo-tja ,  que  les  Chinois  appellent 
Fa- hou,  autrement  Tfo-fa-hou.  11  étoit  originaire  du  pays 
des  Yue-chi  ou  de  ces  Indofcythes  établis  vers  la  Baélriane 
&  rindus  :  les  parens  étoient  venus  demeurer  enluite  vers 
les  frontières  de  la  Chine ,  dans  un  pays  nommé  Tun-hoang, 
&  ce  fut  de -là  que  ce  Samanéen  partit  pour  aller  voyager 
dans  les  pays  occidentaux.  Il  parcourut  trente-fix  royaumes 
difFérens  dont  il  apprit  les  Langues  &  l'Ecriture  ;  il  ramaffa 
un  grand  nombre  de  livres   qu'il  rapporta  à  la  Chine  ,   & 
s'établit  à  Lo-yang ,   l'an  266  de  J.  C.  Aidé  par  plufieurs 
perfonnes ,  il  s'occupa  jufqu'à  l'an  313,  à  en  faire  des  tra- 
dudions  :  il  publia  celle  d'un  livre  Indien  intitulé  Kuang- 
tfan-puon-jo-king ,  &  plufieurs  autres,  ce  qui  formoit  cent 
foixante-quinze/70«  ou  clajfes.  Ce  Puon-jo  me  paroît  être  le 
même  que  le  précédent  ;  fon  titre  n'en  ditf ère  que  par  l'épi- 
thète  de  Kuang-tfan ,    mots  Chinois  qui  fignifient  lumière 


DE    LITTÉRATURE.  26^ 

admirable.  Ce  Samanéen,  à  caufe  de  fa  célébrité,  fut  appelé 
le  Poiifa  de  Tun-hoang ,  qui  efl:  le  pays  où  il  dcmeuroit 
avant  l'es  voyages  :  on  le  nomma  encore  le  Poufa  des  Yue- 
chi ,  dont  ii  éloii  originaire,  Se  entin  le  Poufa  des  Indes  : 
ces  titres  doivent  faire  juger  de  l'eftime  &:  de  la  vénération 
qu'on  avoit  pour  ce  perionnage.  Il  le  retira  dans  des  mon- 
tagnes au  bord  d'un  étang  où  il  fe  lavoit  fans  ceflè  ;  il  y 
vécut  en  Anachorète,  comme  ks  autres  Pénilens  àts  Indes, 
&  on  lui  attribue  des  miracles. 

Depuis  l'airivée  de  ces  Samanéens ,  &  après  les  iraduélions 
qu'ils  avoient  faites,  la  Religion  Indienne  le  répandit  beaucoup 
dans  la  Chine.  11  piu^oit  que  ces  Philofophes  avoient  la  même 
doctrine  qu'Apollonius  deTyanes.  On  lait  que  cet  impolleur, 
mort  vers  l'an  ^6  de  J.  C.  avoit  voyagé  dans  l'Inde,  où  il  Tdiemsnt, 
avoit  eu  des  conférences  avec  Hiarchas,  chef  des  Brahmes,  l^fj''^"f^[l 
après  quoi  il  avoit  repafié  dans  la  Grèce  :  ce  prétendu  Philo- 
sophe qui  avoit  renoncé  au  m;iriage,  s'abllenoit  du  vin  &  de 
toutes  fortes  d'animaux  ;  il  ne  portoit  point  de  fouliers  ,  lailîoit 
croître  les  cheveux  ,  ne  s'habiiloit  que  de  toile ,  afin  de  ne 
rien  porter  qui  vînt  des  animaux.  Cette  manière  de  vivre  efl 
celle  des  Samanéens,  &.  lur-tout  de  ceux  qui  le  retirent  dans  les 
déferts.  Apollonius  deTyanes  s'ctoit  entretenu  avec  Hiarchas 
fur  la  Magie.  Les  Brahmes  lui  avoient  dit  qu'il  feroit,  vivant 
comme  mort,  regardé  comme  une  Divinité.  11  prétendoit 
faire  des  miracles ,  &  ola  entreprendre  la  rélurrection  d'une 
fille  :  il  avoit  puilé  en  partie  celte  doclrine  chez  les  Indiens  ; 
peut-être  leur  communiqua-t-il  aulîi  quelques-unes  de  fes 
idées  ,  qui  le  feront  introduites  dans  la  Religion  Indienne. 
En  un  mot  il  paroît  être  un  véritable  Samanéen.  ^y 

Le  rôle  qu'il  joua  dans  la  Grèce  &  dans  la  Syrie,   après 
fes  voyages  de  l'Inde,    lut  renouvelé  à  la  Chine  l'an  334      T/m-chu. 
de  Jélus-Chrid.  11  arriva  de  l'Inde  à  Lo-yang  uji  Samanéen  mi  des  Hum. 
nommé  Fo- toit- tching ,   qui   s'aïuionça  comme  un  homme  '-'''P-'S^' 
fmgulier,   qui   avoit  déjà  vécu  pludeurs  centaines -d'années, 
ui   avoit  commerce  avec  les  t.'priis  ,  6c  qui  pouvoit  faire 
es  niiraclcs.  Les  Empereurs  de  la  dynallie  des  Tchi  n'éioicni 


3 


1^4  MÉMOIRES 

pas  alors  maîtres  de  toute  la  Chine  :  plufieurs  petits  Souverains 
s'ctoient  établis  en  différentes  provinces  où  ils  ctoient  indc- 
pendans ,  &  y  avoient  iormc  autant  de  petits  royaumes.  Ce 
Samancen  Te  rendit  dans  celui  de  Tchao  où  rcgnoit  un  Prince 
nomme  Che-le :  il  lit  pluiieurs  de  les  preftiges  devant  lui,  & 
par-là  me'rita  l;i  confiance.  Les  Tau-fe  toujours  ennemis  des 
Bonzes  de  Fo ,  s'opposèrent  inutilement  aux  progrès  qu'il 
faifoit  dans  l'elprit  de  ce  Prince  &  du  peuple.  Fo-toii-tching 
prc^tendoit  pouvoir  difpoler  des  pluies,  des  vents,  des  grêles 
6c  des  orages  ;  il  alla  mcme  julqu'à  dire  qu'il  reiîûfciteroit  les 
morts.  Che-le  venoit  de  perdre  un  fils  qu'il  aimoit  beaucoup, 
oc  on  alloit  mettre  le  corps  dans  le  cercueil ,  lorlque  ce  Sa- 
manéen  jeta  de  l'eau  fur  lui,  &  prononça  quelques  paroles; 
enfuite  le  prenant  par  la  main  ,  il  lui  dit  :  Leve-^-vous. 
Auffi-tôt,  dit-on,  le  mort  reflùfcita. 

C'eft  par  l'étude  de  la  Magie,  que  ces  Samanéens  préten- 
Atnlert-kmd,  doieut  faire  de  tels  miracles.  Pour  y  pai'venir,  il  falloit  tracer 
lomTx'xvi'    ^^^  figures  fur  une  table  blanche  que  l'on  regardoit  avec  une 
p-7j>^\  attention  extrême,  fans  détourner  les  yeux.   Ils  admettoient 

fept  efpèces  de  ces  figures.  L'une,  quand  on  prononçoit  le 
mot  Hom,  qui  eft  une  de  ces  paroles  myftérieufes  dont  j'ai 
pai-lé ,  procuroit  le  fecret  de  le  faire  aimer,  &  différentes 
qualités.  Par  l'autre  ,  en  prononçant  le  mot  Om ,  on  n'a- 
voit  plus  rien  à  craindre  de  ïts  ennemis.  Une  iroifième, 
lorfqu'on  prononçoit  le  mot  Rahïn ,  donnoit  la  faculté  de 
rendre  la  fanté  aux  malades.  Par  les  autres,  on  devenoit 
comme  une  Divinité;  on  pou  voit  fe  transformer  en  animal, 
entrer  dans  un  corps  mort.  Ces  prétentions  des  Samanéens 
en  impofoient  à  tous  les  peuples  :  Che-hou  qui  fuccéda  à 
Che-le  l'an  335  de  J.  C.  fut  pénétré  de  refpeél  pour  leur 
Religion.  Tous  les  peuples  fe  rendoient  en  foule  dans  \çs 
Monaftères ,  fe  rafoient  &  quittoient  leur  famille  pour  fe 
faire  Samanéens  :  ils  ne  connoiiîoient  plus  alors  ni  père, 
ni  mère,  ni  parens,  ni  l'État  même,  ne  vivoient  que  d'au- 
jnônes,  s'éloignant  du  monde,  afin  de  parvenir  plutôt  à  la 
pureté.  Les  lettrés  Chinois,  viux  yeux  defqucls  aucun  motif 

ne  peut 


DE    LITTÉRATURE.  2^5 

ne  peut  faire  excufer  une  pareille  conduite ,  les  regardoient 
comme  des  gens  oilils  &  dangereux  à  l'Etat  ;  ils  les  traitoient 
de  fcclérats  qui  le  révoltent  contre  les  premières  Loix  de  la 
Nature  ;  mais  bientôt  après  ils  les  virent  le  révolter  contre 
ies  loix  de  l'Empire,  6c  aipirer  au  trône.  Un  de  ces  Bonzes 
nommé  Heou-tfe-kouang-jo ,  prit  en  -^^j  de  J.  C.  le  titre 
fingulier  de  Fo-tai-tfou,  c'eft-à-dire,  de  Prince  héritier  de  Fo , 
prétendit  s'emparer  de  l'Empire  qu'il  appeloit  Siao-tfm  ou  la 
petite  Tfin,  &  le  fit  appeler  Li-tfc-yang.  11  le  trou\a  en  peu  de 
temps  à  la  tcte  d'un  grand  nombre  de  perfonnes ,  &  le  retira  dans 
ies  montagnes  oià  il  prit  le  tiue  de  Tn-hoang-ti ,  c'efl-à-dire, 
de  grand  Empereur.  Il  nomma  des  Minilhes,  des  Officiers 
&.  des  Généraux  d'iirmée;  mais  il  fut  tué  peu  de  temps  après, 
&  on  lui  coupa  la  tète.  Le  peuple  trompé  par  les  impollures, 
publia  que  pendant  dix  jours  il  n'en  tomba  aucune  goutte 
de  iang ,  &  que  Ion  vifage  ne  changea  point  ;  preuve  que 
les  piulilans  le  reg;u-doient  comme  \\\\  homme  extraordi- 
naire. Cette  eutreprile  qui  pouvoit  avoir  des  luites,  fut  ainfi 
étouffée. 

Cet  événement  extraordinaire  a  cela  de  particulier  que 
le  Bonze  qui  en  ell  l'auteur,  étoit  originaire  du  Ta-tjln 
ou  de  l'Empire  Romain.  Étoit-ce  un  idolâtre,  né  dans  cet 
Empire,  qui  ayant  pafîc  à  la  Chine,  s'y  étoit  fait  Samanéen! 
Etoit- il  un  de  ces  Chrétiens  piu-lilans  des  premiers  Héré- 
fiarques  dont  la  doèlrine  paroit  avoir  quelque  conformité 
avec  celle  des  Indiens ,  tels  que  pouvoient  être  les  p;u-tilaus 
d'Apollonius  de  Tyanes ,  ou  de  quelques  autres  ,  qui  le 
iivroient  à  la  Magie  &  à  toutes  fortes  de  fuperltitions  con- 
traires à  l'elprit  du  Chriflianilmeî  En  général,  il  paroît  que 
les  Indiens  ont  connu  ces  Héréliarqiies.  Scythien  qui  a  pré-  IM.iiuManit, 
cédé  Manès  ,  &.  qui  peut  être  rcg;u"dé  comme  l'Auteur  du'  ''**'■'' 
Al.uiichéilme,  avoit  voyagé  dans  l'Inde ,  6c  s'étoit  fait  inllruire 
dans  la  doclrine  Indienne.  Les  partilans  de  ces  Héréfi;u-ques 
pouvoient  retourner  dans  \\:i  Indes  avec  Iciquelles  on  avoit 
alors  un  grand  commerce.  En  eflet,  Manès  y  voyagea  ;  6c 
c'eft  fans  doute  piur  ces  communications,  que  les  Indiens 
Tome  XL.  Ll 


^(,6  MÉMOIRES 

auront  adopté  beaucoup  de  chofes  tirées  du  Chriftianifine, 
&  qui  chez  eux  font  altérées  &  corrompues  au  point  de 
n'être  prefque  pas  reconnoitîables. 

11  y  avoit  depuis  long -temps  des  relations  entre  l'Inde  & 
l'Empire  Romain.  M.  de  Tillemont  place  à  l'an  336,  l'arrivée 
d'Ambalîadeurs  Indiens  vers  Conftantin,  qui  alFurèi'ent  ce 
Prince  que  leurs  Rois  le  reconnoilîoient  pour  leur  Souverain, 
&  l'honoroient  dans  les  portraits  &  les  ilatues  qu'ils  en  fai- 
foient  laire.  Vers  l'an  105,  ils  en  avoient  envoyé  à  Trajan, 
&  plus  anciennement  à  Augufle.  Par-ià  les  Sciences  des 
Grecs  &  des  Romains,  le  Chriftianifme ,  les  Héréliarques 
Chrétiens  &  leur  doélrine  pouvoient  pénétrer  dans  l'Inde. 
l/la-tuon-h,  P^u  après  l'an  337  de  J.  C.  il  y  avoit  à  la  Chine  un 
autre  Samanéen  nommé  Tao-gan,  Chinois  de  nailîànce, 
qui  le  diltingua  par  fon  favoir  &l  par  fon  zèle  pour  fa  Reli- 
gion ;  il  en  lut  tous  les  livres  dont  il  récitoit  par  jour  jufqu'à 
dix  mille  mots  :  il  examina  les  traduélions  qui  avoient  été 
faites ,  les  reélifia ,  &  éclaircit  toute  la  doétrine  Indienne  : 
on  le  difoit  hilpiré  par  la  Divinité.  Comme  il  y  avoit  alors 
des  troubles  dans  le  pays  qu'il  habitoit,  il  fe  retira  dans  un 
«iéfert  fitué  vers  le  Midi  avec  fes  difciples  ;  ceux-ci  répan- 
dirent dans  les  environs  leur  Religion  :  enfuite  il  vint  à 
Si-gan-fou  qui  étoit  alors  foumife  à  une  petite  dynaflie  de 
Princes  nommés  les  premiers  Tfin.  Fou-kien ,  l'un  d'eux,  qui 
étoit  monté  fur  le  trône  l'an  357,  reçut  ce  Samanéen  avec 
honneur  :  ce  fut  dans  cet  endroit  que  Tao-gan  entendit 
parler  d'un  Samanéen  Indien  nommé  Kieou-mo-lo-che ,  qui 
avoit  la  réputation  d'être  très-verfé  dans  la  doélrine  Indienne. 
Fou-kien  roi  de  Tfin  dehroit  de  l'avoir  dans  {^s  Etats,  où 
jinn,t.XXiv.  cette  Religion  étoit  très-protégée  :  elle  ne  l'étoit  pas  moins 
f.xxj,p.'f2,  jj^,-jg  jç5  pjjy^  jg  j^  domination  impériide.  Hiao-vouti ,  alors 
fur  le  trône,  c'efl-à-dire,  en  381  ,  étoit  fort  attaché  à  la 
Religion  de  l'Inde,  &  malgré  les  remonti"ances  de  fes  Mi- 
niilres,  il  fit  conitruire  dans  l'intérieur  de  fon  palais  un 
temple  &  un  vafte  bâtiment  où  il  logea  un  graitd  nombre 
de  Samanéens. 


DE    LITTERATURE.  ^Gy 

D'un  autre  côté,  Fou-kien  avoit  envoyé  un  de  ks  Généraux  yinx.  i.xxiv. 
nommé  Liu-kuang ,  pour  porter  la  guerre  dans  l'Occident:  •^^'■P-'f?' 
ce  Générai  traverla  le  défert  de  fable,  fournit  le  pays  où  eft 
aujourd'hui  Bifchbaligh  Se  plulleurs  autres  contrées  voifmes  ; 
il  ne  fui  refloit  plus  à  réduire  que  Kiu-tfu  ou  Akfou  dans 
les  environs  de  Kafchgar  :  il  partit  en  383,  pour  en  faire 
le  fjége.  Le  roi  ^ Akfou  raffembla  toutes  fes  forces  &  celles 
de  {^s  voifms ,  fè  mit  à  fa  tcte  d'une  ai'mée  innombrable , 
mais  il  fut  battu  ,  &  obligé  de  prendre  la  fuite  ;  6c 
Liu-kuang  entra  dans  Akfou  qui  étoit  une  ville  très -belle. 
On  dit  qu'elle  reOembloit  à  Si-gan-fou  ;  qu'il  y  avoit  des 
marchés  &:  des  palais  magnifiques.  Par  cette  conquête,  tous 
les  pays  occidentaux  furent  fournis  à  Liu-kuang  qui ,  frappé 
de  la  beauté  de  cette  contrée,  vouloit  y  établir  fa  demeure; 
il  y  trouva  ce  célèbre  Samanéen  nommé  Kieou-mo-lo-che, 
dont  je  viens  de  parler  :  celui-ci  qui  n'étoit  pas  curieux  de 
voir  les  Chinois  fe  fixer  dans  Akfou ,  détourna  de  ce  defîeia 
Liu-kuang ,  en  lui  repréfentant  que  la  Chine  étoit  un  pays 
plus  agréable.  Liu-kuang  fe  lailfà  perfuader,  &:  reprit  la  route 
de  la  Chine  avec  vingt  mille  chameaux,  chai'gés  de  ti'élors 
immenfes  ;  mais  il  emmena  avec  lui  Kieou-mo-lo-che. 

Ce    Samanéen    que  les  Chinois   nomment  Tong- cheou ,  On-yn^untong^ 
étoit  d'une  famille  Indienne.  Son  père  portoit  le  nom  de  ^^' /"•'■»•. 
Kieou-mo-yen  ;  fa  mère  étoit  fœur  du  roi  à' Akfou,  Se  il  étoit 
né  dans  cette  ville:  dès  l'âge  de  fept  ans  il  le  lit  Samanéen, 
&  on  dit  de  lui  qu'il  récitoit  tous  les  jours  mille  //'  ou  pa- 
roles myflérieufes.  A  neuf  ans    il  fuivit  fa  mère  dans  un 
voyage  qu'elle  fit;  il  traverfa  \Lndus ,  &  fe  rendit  cnfuite  à 
Ki-pin   ou  Samarcande.  Il  devint  très -habile  dans  les  livres 
de  la  Loi  :  après  avoir  beaucoup  voyagé,  il  revint  à  Akfou, 
&  ce  fut-là  (ju'il  fut  pris  p;ir  Liu-kuang,  qui  le  conduiiit  à 
Si-gan-fou  où  on  le  reçut  avec  de  grandes  marques  de  dif- 
tindion.  Il  fut  fort  affligé,  en  y  arrivant,  d'apprendre  que 
le  Siunanéen  Tao-gnn    dont  j'ai    parlé,    étoit   mort    depuis     AUiium-n», 
vingt   ans.    On    ordonna   à   huit    cents   SiUiianécns  ,    parmi  ''  '■'^■'^■'^^''. 
ielquels   on  en  diflingue  huit  principaux,  de  recevoir  les 

Ll  ij 


2^8  MEMOIRES 

inftriKflions ,  &  d'écrire  fous  fes  ordres  :  lis  s'affembloîent 
dans  le  temple  qui  ctoit  à  Si-gan-fou ,  &:  il  y  expliquoit  les 
livres  Indiens  :  il  y  lut  &  traduifit  les  livres  fuivans  : 

I ."   Le  Siao-pin  ou  le  livre  du  petit  Ordre. 

2."   Le  Kin~kang-puon-jo  :  je  parlerai  plus  bas  de  ce  livre 
important. 

3.°   Le  Che-îchu  ou  les  dix  Stations. 

4.°   Le  Fo-hoa  ou  la  fleur  de  la  Loi. 

5.°    Le  Su-ye  ou  l'utilité  de  la  Méditation. 

6.°    Le  Cheou  -kng-yen. 

7.°    Le  Tchi-chï. 

8.°    Le  Fo-tfang  ou  le  tréfor  de  Fo. 

5.°   Le  Poufa-tjang  ou  le  tréfor  de   Pcufa. 

I  o."   Le  Goei-hiao-king. 

\\°   Le  Pûuti-vou-hing  ou  le  Poutl  qui  n'agit  pas. 

1 2.°   Le  0-yo-tfu-tfai-vang-yn-yuen  ou  le  Yn-yuen  du  Roi  O-y» 

qui  règne  par  lui-inêine. 

13.°   Le  Kuon-fiao-vou-Uang-cheout 

1  4.°   Le  Sin-hien-kie. 

15.°  Le  Tchen-klng  ou  le  livre  des  Contemplations. 

1 6.°  Le  Tchm-fa  ou  la  règle  des  Contemplations. 

17.°  Le  Yao-lchen  ou  la  nécefllté  des  Conteinplations.- 

ï8.°  Le  Yao-Kiai  ou  les  Explications  néceiïaires. 

19.°  Le  Mi-le-tching-fo  ou  Mi-k  devenu  Fo, 

2.0°  Le  Ali-le- hia-feng  ou  les   Defcendans  de  Mi-le. 

2.\°  Le  Che-fong-Uu  ou  règle  des  dix  Prières. 

2  2."  Le  Poufa-kaï-pum  ou  fondement  des  préceptes  de  Poufa, 
23.°  Le  Goei-mo-kk, 

On  traduifit  encore  plufieurs   autres   Ouvrages    qui   tous 
enfemble  formoient  trois   cents  livres  ( a ).  Un  Samanéea 


(à)   Un  livre  répond  à  ce  que  nous  appelons  un  livre  d'Hérodote  o» 
de  Tite-Live. 


DE    LITTÉRATURE.  ^6ç, 

nommé  Hoei-joui,  écrivoit  fous  la  didée  de  Kieou-mo-lo-che. 
Toutes  ces  traductions  Te  trouvèrent  conformes  avec  ce  que  ^^^f^^^^'^-Jf' 
Tao-gm  avoit  revu,  &  on  fut  d'accord  fur  le  vrai  fens  à^s  ^'^, 
iivres  dodrinaux. 

11  y  avoit  dans  ces  livres  des  Ki  ou  Prières  myftcrieufes 
que  l'on    chantoit   au   fon   des   inllrumens ,   iorlqu'on  ttoit 
devant  l'image  de  Fo.  On  failoit  de  même ,  lorfqu'on  ctoit  Ou-yn-ptti-tmg, 
en  prcfence  des  Rois.  Kicou-mo-lo-che  qui  ctoit  tort  reli-  '"'    '''*  ^ 
gieux,  les  rcpétoit  fans  celfe  ;  iur-lout  à  Ion  réveil   il   les 
rccitoit  trois    fois   :    il   recommandoit  cette  pratique   à    its 
dilciples ,  prétendant  qu'elles  lervoient  à  donner  de  nouvelles 
forces  au  corps.  Le  retour  du  réveil,  leur  diloit-il,  eil  dan- 
gereux ;  les  forces  font  alfoupies,  &:  ces  prières  les  raniment. 
11  s'entretenoit  toujours  avec   i(ti   difciples  lur  la  Religion  ; 
mais  il  ne  vouloit  pas  que  l'on  publiât,  de  fon  vivant,  {qs 
traductions  que  tout  le  monde  eltimoit  à  caule  de  fa  droi- 
ture &  de  fon  éloignement  pour  le  menfonge.  On  relpec^oit 
fes  fermens,  apparemment  ceux  qui  concernoient  les  livres 
qu'il  étoit  défendu  de  communiquer  :  il  exigea  qu'après  fa 
mort  on  fit  à   fon  égard  l'épreuve  du   feu,    afin  de  lavoir 
s'il   n'y  avoit  pas  d'erreur  dans  fes  traductions.  Il  dit  que, 
quand  on  brûleroit  fon  corps,  ..Kiivant  i'ufage  des  Indiens, 
fa  langue  ne  devoit  point  être  cônlumée ,   fi  ^qs  Ouvrages 
ctoient  exempts  de  fautes.  11  vivoit  à  Si-gan-fou  qui  avoit 
cliangé  de  m;utre.  La  petite  dynallie  des  Tjin ,   après  avoir 
fubfilié  pendant  quiU-ante-cinq  ans,  avoit  été  détruite;  <Sc  il 
s'en  étoit  établie  une  autre  du   même  nom,   fous   laquelle 
'Kieou-mo-lo-che  fut  également  relpec^é.  /////^  roi  de  cette  Ann.ixxui, 
dynartie   le   legardoit   comme  une  Divinité,    &;  l'avoit  fait^'-'^' 
fon  premier  Minillre.  Ce  Samancen   mourut  l'an   405    de 
Jéfus-Chrift. 

1   I    I. 

Jdce  générale  de  quelques  -  uns  des  livres  Imfiens,  traduits 
par  le  Samancen  Kicou-mo-lo-clic. 
Je  viens  d'indiquer  lUie  longue  fuite  de  iivres  Indien* 


2J0  MÉMOIRES 

qui  ont  été  traduits  en  Chinois  par  le  Samanéen  Kieoa-mO' 
lo-che  ;  je  ferai  mention  dans  la  fuite  de  piufieurs  autres.  II 
doit  néceiîairement  réfuiter  de- là  que  les  connoidances  qui 
nous  font  fournies  par  les  Chinois  lur  la  Religion  Indienne, 
ne  font  pas  feulement  des  connoiflances  acquifes  par  des 
.Voyageurs,  telles  que  peuvent  être  celles  que  nous  tirons 
de  nos  relations  de  l'Inde,  mais  qu'elles  font  prifes  dans  les 
Ouvrages  Indiens  même ,  puifqu'il  en  exifte  un  fi  grand 
nombre  à  la  Chine.  Ainfi  le  témoignage  des  livres  Chinois 
fur  cette  Religion,  mérite  d'autant  plus  notre  confiance,  que 
nous  devons  le  regarder  comme  un  témoignage  national, 
celui  des  Indiens  eux-mêmes.  On  me  permettra  de  m'arrêter 
un  moment  lur  les  plus  importans  de  ces  livres,  afin  d'en 
donner  une  idée  générale. 

Le  n."  z  qui  elt  intitulé  Kin-kang-puou-jo-king ,  efl  encore 
appelé  Malia-puot!'jo ,  c'efl-à-dire ,  le  grand  Puon-jo,  Maha 
elt  un  mot  Indien  qui  veut  dire  grand.  Ce  livre  eft 
celui  pour  lequel  les  habitans  de  Khoten  s'étoient  révoltés, 
parce  qu'ils  ne  vouloient  pas  qu'on  le  communiquât  aux 
Chinois ,  ce  qui  obligea  d'en  venir  à  l'épreuve  du  feu , 
comme  je  l'ai  rapporté.  I^es  lermens  de  Kieou-mo-lo-che 
concernoient  lans  doute  ce  même  livre  ;  mais  quoiqu'il  fût  dé- 
fendu de  le  communiquer,  la  traduction  de  Kieou-mo-îo-che 
étoit  la  ti'oifième,  &  on  en  a  encore  fait  trois  autres  dans  la 
fuite.  Sous  la  dynaftie  des  Tarig,  dans  le  vii."^fiècle,  le  Bonze 
Ma-tuon-lin,  J-Joei-iietis  donna  une  édition  de  ce  livre ,  fous  le  titre  de  Lo- 
f,to,  '  tfu-kiai-kin-kang-kiiig ,  en  un  livre,  c'eft-à-dire ,  le  Kin-kang 
avec  des  Commentaires  fur  les  fix  Anciens  (  Traducteurs  )  : 
il  y  examine  les  caraélères  ou  expreffions  des  fix  traduétions 
qui  avoient  été  faites,  &  cherche  à  en  fixer  le  fens.  Vers 
l'an  830  de  J.  C.  on  fit  imprimer  toutes  enfemble  ces  fix 
traductions,  fous  le  titre  de  Lo-che-kïn-kang-king.  Dans  la 
fuite,  on  a  donné  une  édition  de  cet  Ouvrage,  fous  le  titre 
de  Che-pueu-kln-kang-king ,  en  un  livre  ;  mais  on  n'y  a  pas 
distingué  les  chapitres  ou  paragraphes.  Dans  le  xiv.'^  fiècle, 
fur  la  fin  des  Soug,  &  au  commencement  du  règne  à&% 


DE    LITTÉRATURE.  27? 

Mogols  à  la  Chine,  on  publia  encore  cet  Ouvrage,  fous  le 
titre  de  Tchen-tfong-kin-kang-king-kiai ,  c'e(t-à-dire,  Commen- 
taire du  Kin-kang  par  les  vénérables  Contemplatifs. 

On  n'exigera  pas  de  moi ,  que  j'indique  toutes  les  diffé- 
rentes éditions  qui  ont  pu  être  faites  de  ce  livre,  ni  tous 
Jes  Commentaires  qui  ont  été  publiés  foit  par  des  Chinois, 
foit  par  des  Indiens  ;  ce  qui  prouve  combien  il  devoit  être 
important,  &  qu'il  étoit  un  des  principaux  livres  de  cette 
Religion.  En  etiet  on  le  regai'de  comme  la  baie  &  le  fon- 
dement, non  de  la  Religion  populaire,  mais  de  la  doctrine 
fecrète  :  ce  livre  avec  deux  auU*es ,  l'un  nommé  Su-U-ven- 
king ,  Se  l'autre  Tcliu-ven-king ,  forme  ce  que  l'on  appelle  le 
San-tfang  ou  les  trois  Tréjors  qui  renlerment  toute  la  doclrine 
fecrèie  des  Indiens. 

L'empereur  Kang-hi ,  la  trente- deuxième  année  de  fon 
règne,  qui  répond  à  l'an  1^5)3  de  J.  C.  en  a  fait  faire  une 
édition  magnihque  dans  fon  palais  :  elle  ell  fur  une  très- 
iongue  feuille  d'un  gros  papier  noir  d'un  côté  &  blanc  de 
l'autre,  qui  fe  replie  comme  nos  éventails.  L'impreffxon  eft 
en  cara(flères  blancs  fur  un  fond  noir,  &  ces  caradères  font 
tle  la  plus  grande  beauté.  On  a  fait  imprimer  de  même  le 
Tao-îe-kiug  qui  eft  l'Ouvrage  de  Lao-tfe.  11  fcmble  par-là 
que  celte  manière  d'imprimer  foit  affeèfée  aux  principaux 
livres  des  Religions  différentes  de  celle  de  Confucius. 

Le  Kin-kang  dont  il  s'agit  ici,  eft  intitulé  Yu-cliii  kin-kang- 
puon-jo  Polomi-king,  c'e(t-à-dire.  Livre  Je  Brahma  appelé 
kin-kang-puon-jo,  de  l'Imprimerie  du  Palais,  Le  texte  eft 
la  tradudion  même  de  Kieoii-mo-lo-che ,  ce  célèbre  Sama- 
iiéen  qui  nous  occupe  acfluellement.  Dans  cette  belle  édition, 
on  lui  donne  le  tilrc  de  San-tjang-fa-fii^  c'eft-à-dire,  Z)ot7fwr 
de  la  Loi  des  trois  Tréjors.  J  ai  celle  édition  même  (ous  les 
yeux  ;  elle  eft  fans  commentaires  &  fans  préface  :  i'Ouvraae 
eft  divifé  en  trente-deux  chapitres  ou  paragraphes,  comme 
il  l'éloit  anciennement. 

Le   P.    Pons   parle    d'un  Vède   qu'il  nomme   Adharvana      Lfin.  É^. 
Vedam  ou  Brahma  Vcdum,  dont  la   dodrijie  étoit  fuivie  ^''"':J.;^'^'' 


272  MÉMOIRES 

dans  ie  nord  de  l'Inde.  Puiftjiie  le  livre  Chîno's  dont  îf 
s'agit  ici,  ell  appelé  le  livre  de  Bmhma ,  qu'il  efi  un  des 
principaux  livres  de  cette  Religion,  ^  qu  il  ctoit  adopté 
dans  le  Nord,  il  pourrojt  être  ce  Bmhma  y^edcim  ou  Vcdain 
de  Brahma  dont  parle  le  Milfionnaire. 

A4a-tuon-hii ,  à  l'occafion  des  différentes  éditions  de  cet 

Ouvrage  qu'il  indique,  fournit  des  lumières  &  des  connoif- 

fances   particulières   que   je   crois    devoir    rallembler   ici.   II 

'Aîd-mon-!m ,  nous  apprend  que  ce  livre  Indien  elt  appelé  Kin-kang,  qui 

'"^''^'iritih'''    ^""^  deux  mots  Chinois,  lans  doute  traduits  de  l'Indien  :  ils 

lignifient  me'tal  très-dur  &  très-ferme  ;  c'elf  une  métaphore 

qui  veut  dire  que  ce  livre  elt  indilioluble  &  h  ferme,  qu'on 

ne  peut  en  délunir  les  parties.  Le  but  de  l'Ouvrage  eît  de 

faire  voir  que  le  vide  eil  le  principe   de  toutes   chofes,  & 

que  toutes  chofes  ne  font  que  vide  <Sc  néant ,  qu'ils  appellent 

pour  cette  raifon  le  Vénérable  :  on  appelle  encore  ce  livre» 

la  Loi ,  ce  qu'il  y  a  de  plus  précieux  dans  le  monde ,  le  très-- 

dur  qui  peut  détruire  tout.  Voici  le   développement  de  cette 

métaphore.  «  Quoique  le  métal  foit  très -dur,    la  corne  du 

«  Ling-yang  peut  le  brifer  :  le  métal  relîèmble  à  la  nature  de 

'■>  Fo ,   &  la  corne  du  Ling-yang  relîèmble  aux   pafîions  qui 

»  détruifent  tout.  Ainfi  quoique  la  nature  de  Fo  foit  très-dure 

»  &  très -ferme,  cependant  les  paffions  peuvent  la  troubler; 

»  mais  quoique  ces  pafTions  elles-mêmes  puiffènt  la  troubler, 

»  le  livre  Puon-jo  peut  les  détruire  :  il  réfifle  à  la  corne  du 

Ling-yang.  » 

C'efl   ainfi   que   s'expriment   ces   Philofophes  pour  dire, 

félon  le  texte  que  je  traduits ,  que  l'homme  efl;  naturellement 

foible,  mais  qu'avec  l'attention  &  la  prière  il  peut  ramener 

fon  cœur  à  la  vertu.  Ils  luivent  encore  cette  métaphore  en 

ces  termes  :  ce  Pour  découvrir  le  métal  qui  efl  renfermé  dans 

»  une  montagne,  l'homme  emploie  le  Mineur  qiii  perce  cette    • 

»  montagne,  &  en  tire  le  métal  brut:  on  met  ce  métal  au  feu 

»  &  on   le  purifie  ;    après  quoi    on  l'emploie   à   ce  que  l'oa 

»  veut,  &  on  en  fait  des  ornemens  précieux  qui  font  la  douleur' 

}i  du  pauvre.  11  en  eft  de  même  de  la  nature  de  Fo,  Le  corps 

rellèmblQ 


DE    LITTÉRATURE.  ^j-^ 

refTemble  au  monde  entier,  &  i'homme  en  pai'tîculier,  ia  « 
perlonne  ou  le  moi ,  reliemble  à  la  montagne  ;  les  paflions  « 
au  métal  brut  ;  ia  nature  de  Fo  qui  eft  dans  l'homme,  au  « 
métal  purilié  ;  l'Intelligence  à  l'Ouvrier.  Plus  on  puritie  ce  « 
métal,  plus  il  devient  dur  &  ferme.  An  milieu  du  corps  ou  « 
du  monde,  il  y  a  moi  qui  iuis  la  montagne;  au  milieu  de  « 
ce  moi  ou  de  cette  montagne,  réluient  les  paillons  ou  le  « 
métal  brut  ;  c'eft  au  milieu  de  celui-ci  que  le  trouve  ren-  « 
fermé  ce  qu'il  y  a  de  plus  précieux ,  la  nature  de  Fo  ;  &  au  « 
milieu  de  celle-ci  l'Intelligence  ouvrière.  Lorlque  l'on  lait  « 
l'employer,  on  parvient  à  percer  la  montagne,  on  découvre  « 
le  métal  brut  ou  les  pallions  ;  &  avec  l'attention  nécedaire  « 
on  le  puriiie  par  le  feu,  &:  on  en  tire  un  métal  très-pur  « 
qui  efl  la  partie  la  plus  pure  de  la  nature  de  Fo  ou  de  la  « 
Divinité.  C'ell:  pour  cette  raifon  que  l'on  a  donné  au  livre  « 
dont  il  s'agit  le  titre  de  Kin-kang.  » 

Ce  pailage  cité  par  Ala-tuon-lln ,  efl:  tiré  d'un  livre  Indien 
dont  j'ai  parlé  plus  haut,  &  qui  ell  intitulé  Ni-pon-king, 
ou  le  livre  qui  traite  de  l' Anéanti ffe  m  eut  :  on  y  reconnoît  en- 
core toute  la  doélrine  Indienne.  Clicz  les  Indiens,  l'homme 
efl  regardé  comme  le  petit  monde  que  l'on  ne  celle  de 
çompaicr  au  grand  monde  :  Ton  ame  efl  une  émanation  de 
la  Divinité,  ou  la  Divinité  elle-même,  enveloppée  par  le 
corps  ôc  par  les  paiïions  :  c'efl  en  les  écartant  qu'on  le  réunit 
à  celte  Divinité.  Le  P.  Pons  cite  i\fii  principes  admis  encore  Ltttr.fjif, 
a  prtlcnt  p;u"  les  Indiens,  qui  font  entièrement  conloimes  a  „,  ^^j., 
ce  que  je  viens  de  rapporter  de  la  doctrine  des  Samanéens. 
11  faut  éteindre,  dit-il,  fuivant  les  Brahmes,  ce  principe 
fendtif  qui  efl  en  nous,  &  celle  extinction  ne  peut  fe  faire 
que  par  l'union  au  Para-matma ,  l'amc  immortelle,  ou  l'Etre 
liiprcme  :  cette  union  appelée  Yogam  ou  Jog,  d'où  vient  le 
nom  dje  Jogui  ,  à  buiuelle  afpiient  tous  les  Philoiophes 
Indiens,  de  quelcjue  ftcle  qu'ils  foicnt ,  commence  par  la 
méditation  6c  la  contemplation  de  l'Etre  lupréme ,  ÎK  le 
termine  à  une  efpcce  d'idenlilé  où  il  n'y  a  plus  de  fentiment 
ri  de  volonté.  Julquc-là  les  travaux  des  métcmplycoles 
Tome  X  L.  M  m 


2.J4-  MÉMOIRES 

durent  toujours,  c'efl-à-dire ,  que  tant  qu'on  n'efl:  pas  par- 
venu à  ce  degré  de  perfedlon ,  on  e(t  obligé  de  renaître  en 
difîérens  corps.  Le  mcme  MilHonnaire  remarque  que,  par 
le  mot  aille,  ils  n'entendent  que  ie  foi-inàne ,  le  moi. 

Ce  livre  Kin-kang  efl:  le  fondement  de  toute  la  do<flrine 
fecrette  des  Indiens,  ou  celle  du  Ta-tching.  Cette  dotfirine, 
Ma-iuon-lin,  dit  un  auteur  Chinois,  ne  confille  pas  toute  entière  dans 
p.' 12,  '  l'Écriture  :  il  ne  faut  pas  cependant  l'en  fépai^er  ;  mais  il  ne 
faut  pas  lire  beaucoup  de  livres.  Le  Kin-kang  en  un  livre 
fuffit  :  c'eft  à  ce  Traité  que  les  Sages,  qui  ne  s'occupent 
point  du  monde,  apportent  toute  leur  attention. 

Quant  à  fon  antiquité  &  à  Ion  origine,  voici  ce   qu'on 
en  rapporte  :  ce  livre  attribué  à  Fo ,  étoit  très -étendu,  ou 
plutôt  on  comprenoit,  fous  ce  titre  de  Kin-kang,  huit  fortes 
d'Ouvrages  qui  forment  ce  que  l'on  appelle  le  grand  Tréfor 
ou  Ta-tfang.  Neuf  cents  ans  après  la  mort  de  Fo ,  un  Indien 
appelé  Tien-tfm  Poiifa ,   voulut   expliquer  le   Kin-kang  ;  il 
interrogea  fon  maître  nommé  Vou-tcho  :  celui-ci,  dit- on, 
monta  dans  le  Ciel  où  étoit  le  Philofophe  Tfu-chi  ;  il  reçut 
de   ce   dernier  quatre-vingts  mots  myllérieux  avec  lefquels 
il  compola  le  Kin-kang  en  un  livre   qui  ell   celui  dont  je 
rends  compte.  Ainfi  cet  Ouvrage ,   dont  l'origine  eft  enve- 
loppée de  fables,   ne  remonte  guère   au-delà  de   cent   ou 
deux  cents  ans  avant  J.  C.  lelon  l'époque  que  l'on  admettra 
du  temps  où  Fo  efl  né.  11  contient  la  Loi  du  Vou-goei  ou 
du  Néant  ;  mais  il   eft  arrivé  au   fujet  de  cette  expreffion 
une  choie  allez  fingulière  qui  a  donné  nailfance  à  des  feéles 
différentes.  Les  uns  ont  lu  Vou-goei ,  non-être  ;  les  autres  ont 
féparé  ces  deux  mots  Vou ,  goei ,  c'efl-à-dire,  néant  &  être. 
Cependant  on  ajoute  qu'elles  s'accordent  pour  le  fond.  Ces 
feéles  nées  fans  doute  à  la  Chine,  au  fujet  de  cette  expref- 
fion ,  ont  pu  repaffer  dans  l'Inde  ;  car  j'ignore  fi  ,   dans  la 
Langue   Samicrétane ,    les   termes   qui   expriment   la  même 
idée ,  font  fufceptibles  d'une  femblable  diftinélion  :  dans  ce 
cas,  cette  diverfité  de  fentimens  auroit  pu  être  née  dans 
J'Inde. 


D  E    L  I  T  T  É  R  AT  U  R  E.  275 

Un  autre  livre  qui  fait  partie  du  San-tfang  ou  àes  trois 
Tréfors ,  efl  le  n.'"'  23,  dont  le  titre  entier  efl:  Goei-mo-kic-  Afa.tmn-Ha, 
fo-choue  ou  Difcours  de  Goci-mo-kie.  Cctoit  un  Dodeur  '"'•^■^^^'"' 
indien  dont  le  nom  eft  traduit  en  Chinois  par  ces  mots 
Tcing-ming ,  c'eft-à-dire ,  nom  pur.  Fo  ayant  appris  qu'il  étoit 
malade,  envoya  dix  de  les  difciples  &  quatre  Poufa ,  pour 
l'interroger  ;  mais  ils  ne  tirèrent  rien  de  lui.  Fo  alors  lui 
envoya  le  Philofophe  Ven-tchu  qui  converfa  avec  Coei-mo~ 
kie  fur  le  Tao  ou  ï Etre  fuprcme.  Ven-tchu  fit  enfuite  ce  livre 
qui  efl:  fans  doute  le  même  que  celui  qui  efl  intitulé  Ven^ 
tchu-ven ,  c'ell-à-dire,  Quejiïons  de  Ven-tchu,  &  qui  ell  un  (\c% 
trois  du  San-tfang  :  cet  Ouvrage  a  ctc  traduit  encore  dans 
la  fuite  par  Pou-kong ,  célèbre  Samanéen  qui  vivoit  dans  le 
vill.  fiècle.  U  s'agit  dans  cet  Ouvrage  de  ramener  tout  à  un 
feul  principe  :  on  y  examine  ce  qui  eft  le  principal  objet  de 
la  Loi  ;  lavoir,  s'il  faut  reder  dans  le  monde,  ou  le  quitter: 
on  y  diicingue  ce  qu'il  y  a  de  pur  &.  d'impur.  Ven-tchu  étoit 
très-lavant  dans  ce  qui  concerne  la  Loi  ;  mais  Goei-mo-kie 
y  étoit  très-exercé  par  un  long  ufage.  Leur  conférence  roula 
fur  ces  deux  objets ,  la  Connoijjance  &:  la  Pratique  ;  Se  la 
conclufion  fut  qu'il  n'y  avoit  qu'une  feule  &:  véritable  ma- 
nière de  vivre.  Goei-mo-kie  n'avoit  pas  voulu  converfer  avec 
\gs  dix  difciples  &  les  quatre  Poufa,  quoique  très-verfés 
clans  la  connoilîance  de  la  Loi ,  puxe  cju'il  ne  les  croyoit 
pas  auin  exercés  dans  la  pratique.  Dans  la  fuite,  on  a  fait 
plufieurs  Commentaires  fur  ce  livre. 

Le  n."  4  efl  un  livre  intitulé  Fa-hoa ,  c'efl-à-dire ,  Fleur     1^em,r,p, 
de  la  Loi  ;  mais  fon  vrai  titre,    dont   celui-ci   n'tll   qu'un    ^'^^^^''' 
abrégé,  efl  Aluio-fa-licu-hoa-king,   Kuon-chi-yn  Pou-mucn-fni , 
c'efl-à-dire,  le  Livre  de  la  jicur  de  Lotos ,  de  la  très-fultile 
Loi ,  avec  tous  les  Pin  ou  ordres  de  Kuon-chi-yn, 

11  efl  fuigulier  de  trouver  un  livre  Indien   qui  porte  le 
nom  ai:  Fleur  de  Lotos,  plante  qui  étoit  fi  célèbre  en  Egypte. 
Celte  métaphore   ell   prile  des   fables   Indieimes.  Abraham     F^^ci^i» 
Roger  rapporte,  d'après  le  Vcdam ,  que  Dieu  ayant  dellèin 
tic  faire  le  monde,  avoil  luillc  lioller  fur  l'eau   (  c;u-  il  ny 

M  m  \] 


xjS  MÉMOIRES 

avoit  alors  que  Dieu  &  l'eau  )  la  feuille  d'un  arbre  fous  la 
forme  d'un  petit  enfant  qui  jouoil  avec  le  gros  orteil  dans 
fa  bouche,  &  qu'il  tira  de  Ion  nombril  une  certaine  fleur 
qu'ils  nomment  Tamara  ,  d'où  Brahma  t'toit  forti.  Cette 
Heur  qui  efl  le  Lotos ,  croît  dans  les  étangs  ;  ils  l'eftiment 
beaucoup  ,  &  Laetfemi  femme  de  Vifclinoii ,  un  de  leurs 
fouverains  Dieux,  e(l  toujours  repréfentce  avec  cette  fleur 
nffrt.furk  à  la  main.  M.  Dow   dit  à  peu-près  la  même  chofe.  Dans 

Rel.AcsBrahm.  q.,elnues-uns  de  CCS  renouveilemeus  du  monde,  on  repré- 
fente  Brimha  ou  la  Sagejfe  de  Dieu,  fous  la  figure  d'un 
enfant,  tenant  fon  orteil  dans  la  bouche,  flottant  lur  l'abyme 
des  eaux,  porté  fur  un  Comala ,  fleur  aquatique,  ou  quel- 
quefois fur  la  feuille  de  cette  plante.  Les  Brahmes,  par  cette 
allégorie,  dit-il,  n'entendent  autre  chofe,  fmon  que  dans 
ce  temps  la  fageffe  Se  les  defleins  de  Dieu  paroîtront  comme 
dans  un  état  d'enfance.  Brïmha  flottant  fur  une  feuille, 
montre  l'infliabilité  des  chofes  à  cette  époque  :  l'orteil  qu'ii 
fuce  dans  fa  bouche,  fignifie  que  la  Sagelfe  infinie  fublifle 
par  elle-même  ;  &.  la  polture  de  Brimha  efl  un  emblème 
du  cercle  fans  fm  de  l'éternité.  Dans  le  premier  livre  du 
PageSs.  Dirm  Schafler,  dont  M.  Dow  rapporte  la  traduélion,  il  efl 
dit  que  l'Etre  fuprcme  n'a  point  de  figure  ;  que,  fi  nous 
voulons  nous  en  former  une ,  nous  devons  nous  repréfenter 
fes  yeux  fembiables  au  Lotos,  pour  fiiire  entendre  qu'ils 
font  toujours  ouverts  ,  parce  que  cette  fleur  n'eft  jamais 
furmontée  par  l'eau.  Dans  ce  que  j'ai  dit  des  Thibétans,  on 
a  vu  la  même  fable  :  ils  donnent  au  Lotos  le  nom  de  Pema. 
Le  P.  Kircher  la  raconte  aufli  à  peu -près  de  même,  &  ii 
Chm.{]hjlr,    ajoute  que  les  Chinois  repréfentent  la  Déelfe  qu'ils  appellent 

V-'4'>  Poufa,  affife  fur  une  fleur  de  Lotos  :  ils  lui  donnent  feize 

bras,  huit  de  chaque  côté  :  chacun  d'eux  porte  un  attribut 
différent,  un  labre,  une  lance,  un  livre,  un  fruit,  unç 
plante,  &.c.  Ils  regai'dent  cette  Poufa  comme  la  Nature,  & 
ia  fleur  de  Lotos  fur  laquelle  elle  efl,  indique  que  l'humide 
e(l  le  principe  de  tout  :  c'efl  pour  cette  raifon  que  Kircher. 
la  nomme  la  Cyùelk  des  Chinois, 


DE    LITTÉRATURE.  277 

Cette  Poufa  eft  la  mcme  que  celle  qui ,  dans  le  titre  de 
i'Ouvrage  Indien  dont  il  s'agit,  eft  appelée  Kuon-chï-yn.  Dans 
le  Diclionnaire  Thibétan,  Tangout,  &;c.  où  l'on  rapporte  ies  Di^.ThM, 
difflrens  noms  de  celte  Poufa ,  le  premier  elt  Kuoti-c/ii-yn  ; 
elle  y  e(t  aiiHi  appelée  œil  de  Lotos  ,  «Se  dans  les  diffcrens 
titres  qu'elle  porie ,  on  remarque  celui  de  née  de  la  Jleitr  de 
Lotos.  Kuon-clii-yn  efl  donc  la  Laetfemi  des  Indiens,  puis- 
qu'elle porie  les  mêmes  attributs  :  elle  eO  la  femme  de 
Vifthnou ,  comme  elle  i'ell  de  Fo  ou  Boudha.  Ainii  dans  le 
lyilcme  des  Samanéens,  Fo  déligne  l'Etre  fuprême. 

Toute  cette  docbine  des  Philofophes  de  llnde  ell:  enve- 
loppée des  fables  les  plus  ridicules  qui  font  autant  d'hiftoires 
allégoriques  de  leurs  Dieux ,  que  le  peuple  prend  à  la  lettre. 
Dieu  qui  avoit  pris  trois  formes  malculines  fous  les  Vioxn^  Dow.f.  1  ji, 
de  Brahma ,  de  Vifchnou ,  &  de  Scliih  ou  Schiven ,  prit  éga- 
lement trois  formes  féminines  :  la  première  Druga/i ,  ou  la 
vertu,  luppofée  mariée  à  Schiven  qui  eft  le  deltructeur,  pour 
marquer  que  le  bien  &  le  niai  font  intimement  liés  :  la  fé- 
conde eft  Sarafvadi  ou  l'époufe  de  Brahma  :  la  troifième  efl 
Laetfemi  ou  Litchmi  époule  de  Vifhnou.  Ces  trois  femmes 
fe  réduifent  à  une  qui  eft  la  Divinité  lous  la  forme  fémim'ne. 
Abraham  Roger,  cjui  rapporte  ies  fables  ablurdes  des  Indiens  r.j2, 1  ;o> 
fur  cette  Laetfemi,  dit  qu'elle  naquit  de  l'écume  qu'excita  le 
tournoiement  de  la  montagne  Merou  dans  la  mer.  Elle 
tloit  11  belle  que  tous  les  Dieux  la  vouloient  avoir;  mais  on 
la  donna  à  Vijchnou  :  c'ell  pour  cela  qu'elle  elt  toujours 
placée  à  côté  de  ce  Dieu,  comme  ies  Chinois  qui  fuivent  la 
même  Religion  font  leur  Kuon-chi-yn  compagne  de  Fo ,  le 
même  (|ue  l'ijchnou  ou  la  Divinité. 

Voilà  l'explication  des  objets  que  renferme  le  titre  de  cet 
Ouvrage  Indien  :  on  voit  par  cela  feul  que  cette  Religion 
établie  dans  la  Chine  efl  encore  abfolument  ia  même  que 
celle  de  l'Inde.  Ce  livre  efl  le  même  que  celui  dont  parle 
Kœinpler,  fous  le  titre  de  Fo-kc-kio  :  c'eit  ainfi  (jue  les  lûmyf.  HiU. 
Japonols  prononcent  les  mots  Fa-hoa-king ,  qui  eft  le  litre  '^''-V'"«''^A 
jde  i'Ouvrage  en  Cltinois.  11   dit   que  ces   mots   fignilient''  ^' 


ijS  MÉMOIRES 

livre  des  belles  fleurs  ;  qu'on  le  compare  à  la  fleur  faînte 
de  Tarate  ;  qu'on  lui  donne  auffi  par  excellence  le  llmple 
nom  de  livre.  11  ajoute  que  c'eil  l'Ouvrage  le  plus  parlait  en 
fon  genre,  &.  la  Bible  de  toutes  les  Nations  orientales  au- 
delà  du  Gange;  qu'il  a  été  rédigé  d'après  les  paroles  de  Fo 
ou  de  Che-kia  par  deux  de  fes  plus  illultres  diiciples,  Kasja 
&  Annan.  Ce  îont  eux  que  les  Chinois  nomment  Kia-ye 
3c  0-nan  :  ces  deux  perfonnages,  fui  vaut  Kœmpfer,  ont  été 
mis  au  rang  des  Saints,  &:  on  leur  rend  un  culte. 

Je  n'ai  point  fous  les  yeux  la  traduction  Chinoife  de  ce 
livre  ;    mais  comme  Ma-tuon-lin  cite   à   Ion  occafion  une 
queltion  à  laquelle  un  Samanéen  répond,  je  prélume  qu'elle 
a  rapport  à  la  dodrine  contenue  dans  ce  livre  :  je  vais  donc 
la  rapporter  ;  mais  je  dois  prévenir  qu'un  Chinois  qui   dit 
s'être  occupé  depuis  fon  enfance  à  lire  ce  livre,   avoue  n'a- 
voir jamais  pu  parvenir   à  l'expliquer  clairement,  quoique 
cependant  il  en  ait  aperçu  le  but  général.  Voici  la  queltion. 
«  Un  perfonnage  (a)  nommé  Li-ven-kong  demanda  à  un 
Doéleur  contemplatif  de  la  montagne  Yo-chan ,  pour  quelle 
raifon  le  mauvais  vent  fouffloit  toujours  contre  le  vailfëau, 
&  le  conduifoit  vers  le  royaume  àss,  morts  \  Pourquoi  me 
faites- vous  cette  demande ,  répondit  le  Doélcur  !  Li-ven-kong, 
parut  mécontent  de  cette  réponfe.  Alors  le  Contemplatif  lui 
dit  :  Appaifez  votre  colère.  Il  efl  nécellàire  que  le  vent  noir 
pouffe  le  vailfeau  vers  le  royaume  des  morts.  La  montagne 
Yo-clian  doit  être  regardée  comme  une  montagne  qui  fait 
parfaitement  faire  fortir  les  hommes.  Le  vent  les  poulfe  & 
les  écarte  :  alors  ils  connoiifent  les  palfions  qui  font  comme 
'  un   abyme  de  feu.  Ils  défirent  d'être  plongés   dans   l'urine 
'  qui  ell  la  mer  d'amertume.  Une  penfée  pure  ell:  une  flamme 
'  qui  forme  un  étang  :  cette  penfée  nous  ranime,  &  le  vailfeau 
■  arrive  à  bord.  Les  infortunes  &  les  douleurs  l'y  retiennent, 

•  &  il  y  refte  tranquille.  Ainfi  je  ne  crains  rien,  je  fuis  comme 

•  un  homme  qui  efl  enchaîné,  &  je  fuis  à  l'abri  des  méchans. 


(aj    il  vivoit  fous  les  Taii§. 


DE    LITTÉRATURE.  sjp 

En  attendant  un   vent  contraire,   je  ne  me  mets  pas  en  «< 
colère,  &  je  ne  cherche  pas,  comme  les  bêtes,  àm'enfuir. » 

Ceux  qui  lifent  ce  livre,  ajoute-t-on,  &  qui  obfervent 
fes  préceptes,  connoifTent  le  grand  moyen  de  réparer  ce  qui 
eft  inégal,  &:  deviennent  véritablement  gens  de  bien  ;  ce  qui 
eft  très- important. 

Ce  texte  pai-oît  avoir  quelque  rapport  à  celui  de  XAmbert- 
ken<d,'\\\re  Indien  traduit  en  Arabe,  que  j'ai  traduit  autrefois    Môr.dd'Ac. 
en  françois,  &  dont  j'ai  donné  une  notice.  11  y  eft  dit  que  ^'"^//f^^' 
l'ame  fort  par  des  montagnes   elcarpées  ;   qu'elle  rencontre 
enfuite  les  fens  &  les  palfions  qui  viennent  l'obléder  ;  qu'elle 
doit  leur  réfifler.  C'eft  ce  que  veut  dire  le  texte  obfcur  que 
je  viens  de  citer.  L'homme  doit  lupporter  avec  patience  tous 
ies  revers  qui  lui  arrivent  dans  le  monde  :  il  e(t  comme  un 
vailTeau  pouffé  par  un  vent  contraire;  s'il  réfifte,  il  deviendra 
heureux.  Mais  outre  ce  point  de  Morale,  on  y  aperçoit  en- 
core l'origine  d'une  pratique  Indienne  dont  les  Voyageurs  ne 
nous  ont  pas  expliqué  le  motif  ;  je  veux  dire  ces  alperfions 
&  ces  ablutions  faites  avec  de  l'urine  ou  de  la  bouze  de 
vache  :  celte  urine  a  toujours  été  regardée  comme  une  elpcce 
d'eau  lultr.de  qui  fervoit  à  purifier  ;  &  l'on  a  penfé  que  c'é- 
toit  par  une  luite   du  refpeél  que  les   Intliens  ont  pour  la 
vache  ,    qu'ils   s'en  fervoient.   11  paroît  au  contraire  par  ce 
texte,  que  ce  doit  être  par  mortilication  &.  par  humiliation, 
au  moins  dans  l'inllitution ,  puilque  rien  ne  doit  tant  répu- 
gner qu'une  pareille  ablution. 

Le  n."  lo  elt  un  livre  intitulé  Goei-kiao-k'tng ,  c'efl-à-dire,  Ma-tun-lm, 
le  livre  de  la  Doârine  triinfmife  :  il  contient  les  paroles  de  «'.'A'^^^lil' 
Fo ,  pendant  qu'il  éloit  dans  le  Ni-pon  ou  la  be'atitiule  e'ter- 
nclle  :  fa  traduction  a  été  long -temps  inconnue,  ix.  elle 
n'a  reparu  que  lous  les  Tchin ,  dans  le  vi.'  hècle  de  l'ère 
Chrétienne  :  c'cd  principalement  le  livre  d'une  feéle  de  cette 
Religion  appelée  Loui-ttii-kia  :  on  y  trouve  les  Dilcours  de 
Ktu-ttin  &.  de  pludeurs  de  les  dilciples.  Quel(jues-uns ,  mais 
en  petit  nombre,  lilent  fréqucnunent  ce  livre,  (juoiijut-  ceux 
«qui  s'adonnent  à  la  contemplation,   penlcnt   qu'il  n'cll  pas 


28o  MÉMOIRES 

nécefîâire  Je  lire  beaucoup  pour  devenir  Fo,  Le  but  Je  cet 
Ouvrage  eil  la  m'édilation  iur  la  manière  de  reélilier  fon  c(xur, 
(Se  de  parvenir  au  plus  haut  degré  de  la  contemplation  :  il 
ell:  le  guide  du  cœur,  comme  le  Palleur  l'ell  du  bœuf,  & 
l'Ecuyer  du  cheval  :  ce  font  les  termes  dont  on  le  fert. 

Le  Philofophe  Kiu-tan  dont  on  parle  ici ,  qui  paroît  jouir 

d'une  grande  célébrité  ,   <Sc  être  le  Chef  de  la  fecle  appelée 

Loui-chi-kia ,  c'ell-à-dire ,  du  Tonnerre,  ou  \?i  Foudroyante ,  ne 

Levr.  Ê,iif.    feroit-il  pas  le  mcme  que  ce  Gottam  ou  Goutam  dont  pai  le  le 

p!"l4i,  '  ^'  J^ons  l  Son  nom  diffère  peu  du  Kiu-tan  des  Chinois.  Ce 
Gottam  e(t  le  fondateur  d'une  École  ou  d'une  Seèle  philofo- 
phique  établie  depuis  long-temps  à  Tirât  dans  l'indoultan  au 
nord  du  Gange,  vis-à-vis  le  pays  de  Patna.  Elle  a  fleuri,  dit-il, 
pendant  bien  cies  fiècles,  6c  l'a  emporté  fur  toutes  les  autres 
Ecoles  par  fa  niéihode  de  raifonner  :  on  la  nomme  \  Ecole 
de  Niayam ,  c'eff-à-dire,  raïjon ,  jugement.  La  doèlrine  de 
ce  Philofophe  confifle  à  éteindre  en  nous  le  principe  fenfitif 
du  plaifir,  de  la  douleur,  du  delir  &  de  la  haine;  c'efl  ce 
que  l'on  appelle  Sivatma ,  qui  eft  l'ame  animale,  différente 
de  celle  qui  eft  appelée  Para-matma ,  portion  de  l'Etre  fu- 
prême.  C'eft-là  en  effet  ce  que  pre'crit  le  livre  Chinois  dont 
il  s'agit  ici  ;  il  faut  reélilier  ion  cœur  par  la  méciitation  ,  le 
dégager  de  toutes  les  paffions,  afin  de  devenir  Fo ,  c'ell-à- 
dire,  la  Divinité  qui  répond  au  Para-matma.  Fo  eft  donc 
l'ame  de  l'Univers  ou  la  Divinité  en  général,  &.  convient, 
à  ce  qu'il  paroît,  à  toutes  les  feétes  de  l'Inde,  ilans  la  ma- 
nière de  s'exprimer  des  Chinois  qui  n'ont  pas  adopté  dans 
ieur  Langue  les  noms  de  Bralima,  de  Vifcluiou,  alfouren, 
de  Schiven ,  &c.  Ainfi  il  n'ell  pas  la  Divinité  des  leuls 
Boudhifles. 
Df.fm-ks        M.  Dow  parle  auffi  de  ce  Goutam ,  &  dit,  fur  la  foi  des  In- 

Bralun.i'.j^i,  jie„>;  ^  (^^,'ij  yjvoit  il  y  a  quatre  mille  ans;  ce  qui  exigeroit 
d'autres  preuves,  il  eft  l'Auteur  du  Neadirfcu ,  c'eft-à-dire. 
Explication  de  la  Vérité.  Tous  les  Indiens  du  Bengale,  dit-il, 
&  ceux  de  toutes  les  provinces  feptentrionales  de  I  InJouftan, 
regardent  ce  livre  cotnme  lacré  ;  riiais  ceux  du  Décan,  de 

Coromandel 


DE     LITTERATURE.  281 

Coromandei  &  de  Malabar,  le  rejettent  abfolument  :  il  ap- 
pelle Pirum-attima ,  ce  que  le  P.  Pons  nomme  Para-matma: 
c'eil,  dit-il,  la  grande  ame  de  l'Univers,  immatérielle,  une, 
invidhle,  éternelle  &;  indivilible,  poifédant  la  pleine  fcience, 
ie  repos,  la  volonté  &  le  pouvoir.  L'autre  ame  Jive-matma, 
que  le  P.  Pons  nomme  Sivatnia,  ell  i'ame  vitale,  matérielle, 
fulceptible  de  différentes  qualités.  On  peut  voir  dans  l'Ouvrage 
de  M.  Dow,  toute  cette  doclrine  qui  y  e/l  développée  ;  & 
en  voilà  alfez  pour  nous  perfuader  que  la  doclrine  renfermée 
dans  le  Goeï-kiao-k'wg ,  qui  ell:  celle  de  Kiu-tan ,  efl;  la  même 
que  celle  du  Philolophe  Indien  Gottam  ,  &  que  celui-ci 
femble  être  le  mcme  que  le  Kiu-tan  ou  Ku-tari  dont  parlent 
les  Chinois. 

Les  n.  "  15,  i(j  &  17,  font  différens  Traités  particuliers  qui 
ont  rapport  à  la  Contemplation;  doélrine,  comme  on  l'a  vu, 
qui  ell  tort  en  vogue  chez  les  Indiens.  Ces  Contemplatifs  font 
dej  Pcnitens  qui  vivent  dans  la  plus  grande  aullériié,  qui  ob- 
fervent  les  pratiques  les  plus  extraordinaires,  &  fe  tiennent 
dans  les  pofitions  les  plus  ridicules.  Quoique  je  n'aie  pas 
CCS  Traités,  &.  que  même  je  n'en  trouve  pas  de  notice  à.wus 
[es  livres  Chinois  que  je  puis  conlulter,  je  crois  devoir 
m'arrcter  un  moment  fur  ce  lujet,  &:  e.xpoler  ici  ce  que  me 
fournillent  d'autres  Ouvrages. 

Les  Indiens  admettent  pîufieurs  efpcces  difTérentes  de 
contemplations  ;  &  de  plus,  ils  prétendent  que  ceux  qui 
font  parvenus  à  un  grand  degré  de  perledion,  quand  ils 
ont  (juiité  ce  monde,  &  qu'ils  n'y  doivent  plus  revenir, 
font  autant  de  Contemplateurs  de  la  Divinité,  à  laquelle  ils 
afpirent  d'îire  identiliés,  ck.  ces  cifTércntes  conteniplaiions 
(ont  autant  de  degrés  qui  y  conJuilcnt. 

Pour  (aire  connoître  ces  différens  Ordres  ,  je  pourrois 
citer  ce  que  le  P.  Auguflini  Georgi  en  rapporte;  majs  il  Alyh.Thilik 
a  tout  exprimé  en  caraéUres  Thibélans,  .Se  II  ne  donne  pas  ^"^'**^' 
ia  figiiilication  de  ce  que  ces  moti  veulent  dire  :  d'ailleurs 
il  n'ell  pas  toujours  d'accord  pour  l'ordre,  avec  le  Diu- 
iionnaire  Thihélan  ,  Tangout ,  Chinois,  &.c,  imprimé  à  I4 
Tome  XL,  IS  n 


222  MÉMOIRES 

Chine  par  ordre  de  l'Empereur.  Quoique  ce  que  rapporte  fe 
P.  AugulUni  Georgi  loil  tiré  des  livres  Thitictans,  ccpen- 
diint  comme  ce  ne  font  que  des  Extraits  ou  des  Mémoires 
qui  lui  ont  été  envoyés  par  les  MifTionnaires,  il  a  pu  arriver 
quelque  dérangement  que  ce  Religieux  n'aura  pu  rétablir  ; 
èi.  je  crois  devoir  préférer  à  ces  Extraits  un  livre  imprimé 
aulhentiquement,  &:  fait  par  des  gens  de  cette  Religion.  Les 
mots  Chinois  qui  donnent  l'explication  des  mots  Thibétans, 
lervent  à  en  faciliter  l'intelligence  :  ainfi  cet  Ouvrage  fera 
mo)i  guide  ;  &  lorfque  les  noms  Thibétans  du  P.  Augufiiini 
Georgi  feront  d'accord  avec  ceux  de  ce  Diélionnaire,  je  les 
conlerverai  ;  autrement  je  les  retranche,  parce  que  dans  la 
tranfcription  qui  en  aura  été  faite,  on  aura  pu  le  tromper 
ou  en  tranlpoïer  quelques-uns. 
'D!â.T/i:M.  Le  premier  degré  appartient  à  des  Contemplatifs  qui  ont 
t.ll,p,j.S  ir  jg5  corps,  quoiqu'ils  ne  foient  pas  fur  la  terre  :  ils  habitent 
dans  trois  fortes  de  cieux.  Ainli  toutes  ces  contemplations 
ne  regardent  qu'un  autre  monde. 

Le  i.*^'  eft  nommé  Fan-tfong-îien  ou  le  Ciel  de  ceux  <jiiî 
prient. 

Le  2.^  Fan-foiHîen  ou  le  Ciel  de  ceux  tjut  aident  par  leurs 
prières. 

Le  3  .^  Ta-f an-tien  ou  le  Ciel  des  grandes  prières. 

On   peut   juger   par -là   de   l'occupation  de  ces  Contem-î 

platifs  :   ils  vivent ,  fuivant  le  P.  Auguilini  Georgi  qui  en 

nomme  également  trois,  des  milliers  d'années  :  ainfi  ils  font 

^  encore  fujets  à  des  renaiflances,  mais  tout  cela  le  pafTe  dans 

un  autre  monde  invifible. 

Le  lecond  degré  appartient  encore  à  des  Contemplatifs 
corporels  qui  habitent"  dans  trois  elpèces  de  cieux  ;  ce  qui 
s'accorde  avec  le  P.  Auguftini  Georgi. 

Le  i.*^"^  elt  appelé  Chao-kuang-tien  ou  le  Ciel  de  la  petits 
lumière. 

Le  2 .'  Vou~leang-huang-tien  ou  le  Ciel  de  la  lumière  fans, 
bornes  :  en  Thibétan,  Tie-me~/io. 

Le  3  .^  Kuang-in-tien  ou  le  Ciel  du  concert  de  lumière  :  en 
TWbttan,  Hojel, 


DE    LITTÉRATURE.  285 

Le  troîficme  degré  concerne  des  Contemplatifs  corporels 
qui  rcliJent  encore  dans  ti'ois  elpèces  de  cieux. 

Le  I ."  Chao-îcing-tien  ou  le  Ciel  de  la  petite  pureté'  :  en 
Tiiibélan ,  Khe-cititig. 

Le   z."   Voii-leang-tcing-tien ,    le  Ciel  de  la  pureté  fans 
bornes  :  en  Thibétan ,  Tie-me-che. 

Le  j  ^  Pien-tcing-tien  ou  le  Ciel  de  toute  pureté'. 

Le  4,.^  degré  appartient  encore  à  des  Contemplatifs  cor- 
porels qui  demeurent  dans  neuf  cieux. 

Le    i.'^',  le    Vou-yun-tien  ou  le  Ciel  fans  nuages. 

Le   z.",   le   Fou-feng-tien  ou  le  Ciel  de  la  vie  lieureufe. 

Le    j.*",  le   Kuang-ko-tien  ou  le  Ciel  très-é tendu. 

Le  4.',   le   Vou-fang-tten ,  le  Ciel  où  l'on  ne  penfe  point. 

Le    5.',   le    Vou- fan -tien,  le  Ciel  où  l'on  n'a  aucune  in^ 
quiétude. 

Le   6.^,  le   Chen-kien-tien ,  le  Ciel  où  l'on  voit  bien  :  eu 
.Thibétan ,  Kja-nong-nang-va. 

Le   j.'',   le   Chen-yen-tien ,  le  Ciel  des  belles  apparitions  : 
en  Tiiibétan ,  Scin-tu-to-va. 

Le   8.',  le  Se-kieou-king-tien ,  le  C;V/  o«  l'on  connaît  à 
fond  le  corps  :  en  Thibétan,  Hoa-min. 

Le   c?.^   le   Tai-tfu-tfai-tien ,  le  Ciel  du  Cr and  qui  ex'ifîe 
par  lui-même. 

Après  ces  quatre  degrés,  vient  celui  ô^es  Contemplatifs 
ïjui  n'ont  point  de  corps  :  ils  réfident  dans  quatre  Cieux. 

Le  i.*^'  eil  le  Kung-vou-pien-tchu-ticn  ou  le  Ciel  du  vide 
fans  bornes:  en  Thibétan,  Nam-khata-jc-kje-cc. 

Le  2.'  e(l  le  Che-vou-picn-tchu-ticn  ou  le  Ciel  des  connoif- 
fanées  fans  bornes  :  en  Thibétan,  Nam-fce-ta-je-kje-ce. 

Le  3.""  ell  le  Vou-fo-yeou-tcliu-tien  ou  le  Ciel  dans  lequel 
il  n'y  a  rien  :  en  Tliibétan ,  Ci-jang-me-bc-kje-ce, 

Le  4..''  eft  le  Ft-fang-fi-fi-fiang-tchu-tien ,  le  C/V/  J^/z/^f 
lequel  on  ne  penfe  ahjolument  point  :  en  Thibétan,  Du-fe- 
me  -  min  -  kj  -  kje  -  ce. 

A  l'exemple  de  ces  Contemplatifs  célcflcs,  les  Philofophes 
iiiJicm  ont  également  établi  lur  la  terre  diticrcns  degrés  de 

Nn  V) 


224.  MÉMOIRES 

contemplation  :  ils  ont  inftitiié  des  règles  pour  y  parvenir. 
Chrifl.des   Nous   lavons   feulement   qu'ils    font   peu    de   cas    de   cette 

■'"'^"'"""^^^' multitude   de   Dieux   que   le   peuple  adore,    ainfi    que    de 
Dif  fur  les  toutes  ies  cérémonies  religieules.  Ln  eriet  ils  ne  lont  occupes 

rahm,f.^i.  ^^^  j^  j^  méditation  &  de  la  retraite  ;  ils  vivent  dans  une 
auflcrité  &  dans  une  mortification  qui  palîènt  tout  ce  qu'on 
peut  imaginer.  Une  de  leur  pratique  ordinaire  confiile  à  re- 
tenir long -temps  leur  haleine  ,  &  à  refier  en  cet  état  dans 
une  méditation  profonde.  M.  Dow  rapporte  que  quelques- 
uns  tiennent  un  bras  levé  ,  dans  une  pofition  fixe  ,  jufqu'à 
ce  qu'il  foit  devenu  roide  ;  &  ils  demeurent  ainfi  le  l'efte 
de  leur  vie  :  d'autres  tiennent  leurs  poings  fermés  avec 
line  telle  force,  que  leurs  ongles  entrent  dans  la  chair,  & 
percent  à  travers  leurs  mains.  Quelques-uns  le  tournent  le 
vifage  par-deflus  une  épaule,  derrière  le  dos,  de  manière 
qu'ils  ne  peuvent  plus  reprendre  leur  première  fituation. 
Piulleurs  fixent  leurs  regards  à  leur  nez,  &  parviennent  à  ne 
plus   voir  que   dans  cette  feule  direc5lion  :  ces  derniers  pré- 

]\Um.cîeVAc.  tendent  quelquefois  voir  le  feu  lâcré.  U Ambert-kend ,  ancien 

tome^A:xvi.    jj^j.g  ijidjç]-,^  pai-{e  Je  cette  vifion  :  celui,  dit-il,  qui  regarde 

attentivement  de  fes  deux  yeux  l'extrémité  de  fon  nez ,  en 

prononçant  ces  mots,  Dieu  efl  pitijj'ûiit ,  parvient  à  voir  la 

Divinité,  &  à  faire  des  miracles. 

Au  relie ,   tout  cet  Ordre  de  Contemplatifs ,   malgré  ces 
pratiques  aullères  &  en  même  temps  ridicules ,  ne  forme^, 

'Vofir,p.^o.  au  rapport  de  M.  Dow,  qu'un  alîèmblage  de  fcéiérats  qui, 
quelquefois  au  nombre  de  dix  ou  douze  mille,  vont  en 
troupes,  lous  prétexte  de  faire  des  pèlerinages  :  ils  font  nus, 
&.  ne  vivent  que  d'aumônes  qu'on  elf  forcé  de  leur  donner; 
ils  abufent  de  la  crédulité  des  femmes  ,  &  tout  leur  eft 
permis ,  en  forte  qu'on  fuit  devant  eux.  Voilà  ce  qui  les 
'rendoit  méprifables  aux  yeux  des  Chinois.  J'aurai  occafion 
de  parler  encore  de  ces  Contemplations  ;  ainli  je  reviens  à 
la  fuite  hillorique  des  évènemens. 

Ma-fuon-l'm,       Daiis  le  temps  que  Kïcou-mo-lo-chc  étoit  occupé  à  traduire 

hv.ccxxvi ,  .j^y^j  ^çg  \iyxQ%  Indiens  ^  un  Samaiicen  Chinois  nommé  Fa-hïeiti^ 


DE    LITTÉRATURE.  285 

forma  le  delTein  daller  en  pèlerinage  dans  l'Inde  ,    pour  y 

vifiter  tous  les  lieux  célèbres,  &  pour  en  rapporter  en  mcme 

temps  d'autres  livres  Indiens  :  il  s'alFocia  plufieurs  autres  Sa- 

manéens  avec  lefquels,  l'an  400  de  Jélus-Chrifl,    il  partit 

de  Si-gr.n-fou  qui  appai'tenoit  alors  à  une  petite  dynaftie  de 

Tfiii  :   il  parcourut  toute  la  Tai"tai"ie  nicridionale ,  voyagea 

dans  toute  l'Inde,  d'abord  le  long  de  l'Indus,  puis  tournant 

vers  l'Orient ,   il   alla   à   Benarès  ,  &  termina  les  courfes  à 

Ceylan  ,    d'où  il  revint  à  Canton  :  il  Icjourna  en  quelques 

endroits  plufieurs  années,  &;  en  rapporta  beaucoup  de  livres; 

enfuite   il   compofa   une   Relation   de  ce  voyage   fmgulier, 

qu'il  intitula  Fo-koue-ki ,  c'e(t-à-dire ,  Hijloire  du  royaume  de 

Fo  :  nous  la  pofTcdons  à   la  Bibliothèque   du  Roi.  J'avois 

delîèin  d'abord  de  la  traduire  en  entier;  mais  la  longueur, 

&  les  recherches   qu'elle  exige  pour  reconnoître  les  lieux, 

m'ccarteroient  trop  de  mon  fujet.  Plufieurs  de  ces  noms  de 

Jieu  font  très -corrompus  par  la  difficulté  de  les  exprimer  en 

Chinois  ;  d'autres    font   traduits  de  manière  que,  pour  les 

reconnoître,   il  faudroit  avoir  l'interprétation  des  noms  que 

les  Indiens  donnent  aux  mêmes  lieux  ;  &  c'eft  ce  qui  nous 

rnanque  :   je  me  borne  donc  ici  à  en  citer  quelques   traits. 

Notre  Voyageur  (}ui  traverfa  le  grand  défert  de  lable,  rap-      Fo-huc-Vn 

porte  une  circonrtance  qui  conhrnie  la  bonne  foi  de  M.  Paul. 

Cet  ancien  Voyageur  dit  que  dans  le  déiert  de  Lop,  qui  eil 

Je  déiert  de  fable,  on  entend  fouvent  pendant  la  nuit  iXqs 

voix  de  malins  elprits  qui  cherchent  à  égarer  du  chemin  les 

palians,   pour  les  attirer  dans  des  précipices,    &  les  y  faire 

périr.  Celte  fable  que  l'on  racontoit  à  Marc- Paul,  dans  le 

Xiil.*^  fiècle,   exiftoit  également  l'an  400   de  Jéfu^- Chriil, 

puilque  Fu-lùcn  la  raconte  de  même  :    il  dit  que  dans  ce 

tlélcrt  il  y  a  beaucoup  de  mau\ais  elprits  qui  font  périr  ceux 

qu'ils  rencontrent. 

Avant  que  d'arri\er  à  Khoten,  Fa-hien  traveriîi  plufieurs 
pays  dans  Itlcjut-ls  il  trouva  beaucf.up  de  Samanéeiis  ou  de 
Jionzcs  qui  luivoiciU  la  ilodrine  du  petit  Ti/iinii;.  A  Kholen, 
iJ  y  en  a  une  quantité  prodigiculc  qui  luiNeut  celle  du  ^niiiU 


28^  MÉMOIRES 

Tching.  Dans  un  Kia-lan  ou  temple  de  cette  vilîe ,  Il  y  en 
avoit  trois  mille  qui  vivoieat  enlomble  :  il  les  vit  prendre 
leur  repas ,  &  dit  qu'ils  étoient  afTis  avec  un  air  fort  grave  & 
fort  majeflueux  ;  qu'il  régnoit  parmi  eux  un  grand  lilence; 
qu'on  n'entendoit  aucun  bruit  ;  que  perfonne  ne  parloit  ;  cha- 
cun avoit  fon  plat,  &  lorlque  l'un  d'eux  deiiroit  quelque  cliofe, 
il  taifoit  figne  du  doigt.  11  y  avoit  dans  cette  ville  quatorze 
de  ces  grands  temples,  &  un  nombre  prodigieux  de  petits.  Fa-- 
lûen  airdta  à  une  cérémonie  qui  commence  le  i.'^'  jour  de  la 
quatrième  lune,  &  iniit  au  i^.*^'"'.  On  a  loin,  dit-il,  de  bien 
nettoyer  toutes  les  rues  de  la  ville  &  les  chemins  du  dehors  : 
on  tend  hors  de  la  ville  de  magnihques  pavillons  où  le  Roi 
&  (es  femmes  (e  tiennent  :  on  conflruit  un  grand  char  qui 
a  l'air  d'un  palais  ambulant  ;  au  milieu  efl  la  flatue  de  la 
Divinité  ( Fo )  accompagnée  de  celles  de  deux  Pouffa.  Le 
Chef  des  Samanéens  efl:  à  la  tête  de  la  ProcefTion  :  lorfqu'i( 
efl  près  d'entrer  dans  la  ville ,  le  Roi  vient  brûler  des  par- 
fums, &  fe  proilerner  devant  la  Divinité  :  on  fe  rend  de 
fort  loin  à  cette  cérémonie. 

Après  avoir  quitté  Khoten,  Fa-hicn  marcha  pendant  vingt-, 
cinq  jours,  (Scie  rendit  dans  un  pays  nommé  Tje-ho,  où  il  y  a 
beaucoup  de  Bonzes  qui  luivent  la  doctrine  du  grand  Tching  : 
de-là  en  quatre  jours,  vers  le  Sud,  il  entra  dans  les  mon- 
tagnes Tçong-ling  ou  des  Oignons ,  &  arriva  dans  un  en-!- 
droit  d'où ,  après  vingt  -  cinq  jours  de  marche ,  il  fe  rendit 
dans  le  royaume  de  Kie-cha,  On  y  célébroit  alors  une  fête 
qui  fe  fait  tous  les  cinq  ans  :  on  y  invite  tous  les  Samanéens 
des  environs,  qui  s'y  rendent  en  grand  nombre.  Le  Roi  & 
ies  Grands  leur  fourniffent  toutes  les  choies  néceflaires  à  la 
vie,  pendant  le  temps  de  leur  léjour  :  ce  pays  efl:  plein  de 
montagnes;  il  y  fait  très- froid,  &  il  elt  peu  fertile.  Il  y  a 
un  temple  célèbre  dans  lequel  efl  une  Relique  de  Fo  :  il  y 
a  mille  Bonzes  dans  ce  temple,  qui  fuivent  tous  la  dodrine 
4u  p£tit  Tching. 

De-là  en  allant  vers  l'Ouefl,  Fa-hien  arriva  après  un  mois 
de  chemin  dans  l'Inde  feptentrionide  ;  il  faut  paflèr  les  monts 


DE    LITTÉRATURE.  287 

Tçong-Iirig  (  ÏLnaiis  )  qui  font  couverts  de  neige ,  en  été  comme 
en  hiver  :  il  y  a  beaucoup  de  ferpens  venimeux ,  ce  qui  avec 
Jes  neiges  qui  voient  en  i'uir  rend  ce  chemin  fort  diliicile  & 
fort  dangereux  :  c'efl  ce  qui  a  fait  donner  encore  à  ces  mon- 
tagnes le  nom  de  Siue-ling ,  c'eli-à-dire  en  Chinois,  montagnes 
de  neiges. 

C'efl  après  avoir  pafTé  cçs  montagnes,  qu'on  enti"e  dans  le 
pays  appelé  To-lie ,  qui  fait  partie  de  i'inde  feptentrionaie  : 
ce  lieu  eft  très- célèbre  à  caufe  d'un  Lo-han ,  c'efl-à-dire ,  un 
perfonnage  regardé  comme  un  faint ,  qui  autrefois  monta  au 
ciel,  y  vit  le  Pou-fa  Aîi-le.  A  fon  retour,  il  en  fit  une  figure 
qui  efl  environnée  de  lumière.  Tous  les  Rois  voifuis  ont 
beaucoup  de  refpeél  &  de  dévotion  pour  ce  lieu ,  &  y  font 
ile  grands  prélens.  / 

Le  long  des  montagnes  vers  le  fud-ouefl,  pendant  quinze 
jours  de  marche,  on  trouve  un  chemin  très-difficile  &  très- 
efcarpé,  à  travers  des  pierres  qui  font  fi  tranchantes  qu'on  ne 
peut  y  tenir  pied  :  On  y  a  taillé  des  degrés  ;  il  y  en  a  lept 
cents.  C'efl  après  cela  qu'on  traverfe  l'indus  :  au-delà  de  ce 
fleuve  efl  le  pays  de  Ou-tc/uing ,  qui  fait  partie  de  l'Inde.  La 
Religion  de  Fo  y  efl  très-Horiflante  ;  il  y  a  beaucoup  de 
Kia-lan  ou  de  temples  dans  lefquels  vivent  cinq  cents  Bonzes 
<]ui  fui  vent  la  doélrine  du  peut  Tch'ing.  Lorlque  des  Pikou 
■cUMiigers  (  ce  font  tles  Samanéens  très -dévots  )  y  arrivent, 
on  les  y  nourrit  pendant  trois  jours.  On  prétend  que,  dans 
ce  pays,  il  y  a  une  trace  du  pied  de  Fo. 

Nous  ne  hiivrons  pas  notre  Voyageur  dans  tous  les  diffé- 
rens  pays  (ju'il  a  vus.  H  a  p;u"couru  aiiili  toute  l'Inde  ;  mais 
il  elt  très- difficile  de  recoimoitre  ces  lieux  p;u-  les  noms 
qu'il  leur  donne  :  il  indique  exaélement  tous  ceux  qui  font 
l'objet  lie  la  dévotion  des  Indiens,  c'efl-à-dire,  ceux  où  Fo 
a  f;dt  de  prétendus  miracles,  où  il  y  a  quelques-unes  de  fes 
reli(ji;es,  de  les  os  ou  de  (es  vclemens,  où  il  a  enfeigiié  fa 
dodrine,  &  où  à  celte  occahon  l'on  a  conflruit  des  temples: 
pai'  exemple,  au  lud  de  la  ville  Aq  Na-kia ,  il  y  a  une  mon- 
Ugne  où   l'on  voit,   dit-il,  l'ombre   Ue  Fo  qui   lelicmblc 


288  MÉMOIRES 

exaiHiemenl  à  fa  figure  qu'il  avoit.  Les  Rois  des  environs  y 
envoyeiU  des  Peintres,  pour  en  prendre  le  deffin.  Les  ha- 
bilans  du  pays  difenl  que  mille  l'o  y  ont  iailîi^  ainii  leur 
ombre.  Près  de -là  eft  un  temple  très -célèbre  buti  par  Fo 
&  pai*   (es   difciples. 

Fa-liicn  parle  encore  d'un  fleuve  qu'il  nomme  Pou-na, 
dans  le  pays  de  A4o-teou-lo  :  à  droite  <Sc  à  gauche  de  ce 
fleuve,  il  y  a  vingt  Kia-lan  ou  temples  dans  lelquels  vivent 
trois  mille  Bonzes.  Après  ce  fleuve  efl  ce  que  l'on  appelle 
X Inde  occidentale.  Les  Rois  de  tous  ces  pays  fuivent  la  Re- 
ligion de  Fo ,  &  entretiennent  tous  les  Bonzes.  Au  liid,  eft 
le  pays  nomme  \ Inde  du  milieu  :  le  froid  &:  le  chaud  y  (ont 
modérés  ;  il  n'y  a  ni  gelée,  ni  neige  :  le  peuple  y  vit  dans 
l'abondance  ;  il  n'y  a  point  de  regîlres  de  famille  (  pour  les 
taxes  )  :  on  laboure  la  terre  du  Roi  ;  on  lui  en  donne  les 
produélions  ;  enluite  on  relie,  ou  l'on  s'en  va,  fi  l'on  veut: 
on  n'y  tue  point  ce  qui  a  vie,  on  ne  boit  point  de  vin,  on 
n'y  mange  point  d'oignon  ni  d'ail  ;  mais  il  y  a  une  clalle 
d'hommes  que  notre  Voyageur  nomme  Tchcn-tcha-lo ,  qui 
vont  à  la  chalîé,  &  vendent  de  la  chair;  ils  font  méprilés. 

Tous  ces  peuples  fuivent  la  Religion  de  Fo ,  &  fournirent 
à  l'entretien  d'un  temple  :  il  y  a  chez  eux  beaucoup  tie  Bonzes 
ou  Samanéens  qui  de  temps  en  temps  s'affemblcnt  tous,  & 
traitent  des  affaires  de  Religion.  Vers  le  lud-eft,  aprèi  dix-huit 
jours  de  marche,  on  arrive  dans  le  pays  de  Seng-kia-chi  qui  efl 
très-célèbre  :  c'c(l-là  où  Fo  monta  au  ciel,  &  parcourut  enluite 
tous  les  cieux.  Un  Roi  nommé  Ho-yo  fit  confh'uire  vers  l'endroit 
où  commencent  kir  la  terre  les  degrés  par  lelquels  il  monta, 
un  temple,  &  à  côté,  une  colonne  haute  de  trente  coudées; 
il  y  plaça  la  figure  de  Fo  :  ce  fut-là  que  les  Docteurs  d'autres 
Religions  ou  Seéies  s'alfemblèrcnt  pour  difputer  avec  les  Sa- 
manéens. 11  y  a  mille  Bonzes  des  deux  iexes  qui  vivent  chacun 
dans  leur  monaflère  :  les  uns  fuivent  la  doèirine  du  grand 
Tchiug  ;  les  autres ,  celle  du  petit  Tching. 

On  y  voit  auffi  un  temple  bâti  en  l'honneur  d'un  Dragon 
célèbre  dans  cette  Religion, 

Fa-hien 


DE    LITTÉRATURE.  28p 

Fa-hien  palEi  par  plufieurj  autres  endroits  où  Fo  avoit 
enfeignc  la  doctrine  «S:  fait  plulieuri  miracles.  En  s'avan^ant 
toujours  vers  le  Sud ,  il  arriva  à  la  ville  de  Che-goei  où  l'on 
trouve  beaucoup  de  monumens  de  la  Religion  Indienne  : 
cette  ville  dcpend  du  royaume  de  Kin-fa-lo  ;  on  y  voit 
un  teiTiple  que  des  Brahmes  d'une  doctrine  ditlè-rente 
vouioient  détruire  ;  mais  le  Ciel  envoya  des  tonnerres  qui 
les  en  empcchèrent.  Il  faut  remai-quer  ici  que,  par  Brahme, 
on  entend  une  Cuflc ,  &:  non  des  Prêtres  de  la  Religion.  Près 
de  la  ville  il  y  a  un  auti-e  temple  devant  la  porte  duquel  on 
a  élevé  deux  colonnes  :  fur  celle  de  la  gauche ,  on  a  placé 
une  roue  ;  &  fur  celle  de  ia  droite,  la  ligure  d'un  bau/*. 
Fa-hien  demeui-a  très -long -temps  dans  ce"  pays,  &  y  vit 
beaucoup  de  temples,  tous  cclèbres  par  quelques  miracles.  Il 
p;u-le  d'un  endroit  où  Fo  ralièmbla  les  Docteurs  de  quaU'e- 
vingt-feize  Sedes  ou  Religions  diftcrejites  qui  dilputèrertt 
avec  lui  :  au  milieu  de  la  diipute,  dit-il,  une  femme  nommée 
Tclien -uhe -mou -na ,  pleijie  de  jaloufie  6c  de  fureur  contre 
Fo,  déchira  Tes  habits,  Te  découvrit  dev;uit  tout  le  monde, 
&  l'accabla  d'injures  :  aulîitôt  le  maîu-e  du  Ciel  fe  change» 
en  Touris  blanche  qui  rongea  la  ceinture  de  cette  femme  ;  les 
habits  tombèrent  dans  l'initant  ;  la  terre  s'entr'ouvrit,  &  elle 
fut  précipitée  dans  l'enfer.  Fa-hicn  viliu  tout  ce  pays,  ali» 
dans  plulleurs  villes  qui  avoient  été  la  demeure  de  diirércus 
Fo  :  c'efl  dans  ce  pays  qu'on  dit  aufii  que  Fo  eft;  né. 

Dans  le  royaume  de  Lan-mo,  fitué  à  l'eil  du  précédent, 
eft  lui  temple  au  milieu  d'un  étang  gardé  par  un  icrpent  ;  ce 
pays  eft  fort  défert  &  fec  ;  il  y  a  beaucoup  d'éléphans  qui  ai> 
portent  différentes  fleurs  qu'ils  viennent  offrir  dans  ce  temple, 
&  ils  arrolcnt  la  terre  avec  de  l'eau  qu'ils  prennent  avec  leur 
trompe.  Les  peuples  des  pays  voilins  qui  veulent  venir 
vifiter  ce  temple,  rencontrent  quelquefois  ces  éiéphans  :  alors 
les  Pèlerins  fe  cachent  derrière  les  aibres ,  &  regardent  les 
cléphans  faire  leur  offrande,  ce  dont,  dit  Fa-hien,  ces  Pc- 
ItTins  lont  fort  touchés. 

Les  Arabes  qui  ont  voyage  dans  fin  Je,  parlent  d'éléphans 
Tome  XL.  (jt, 


2po  MÉMOIRES 

Mufulmans  qui  adorent  la  Divinité   :  c'efl  la  même  fable; 

on  peut  voir  d'Herbelot  au  mot  Fil. 

Z^; -///>// parcourut  dilicrcns  autres  pays,  &  vint  dans  celui 
de  Mo-k'tc-ti ,  qui  a  pour  capitale  la  ville  qui  efl  nommée 
Pa-lien-fo ,  où  rélidoit  anciennement  le  roi  Ho-yo  :  il  s'étend 
beaucoup  fur  ce  pays.  Dans  la  fuite  de  fa  route,  il  palîa  le 
Heng-choni  qui  doit  ctre  le  Gange  ,  vint  dans  le  pays  de 
K'm-chi ,  où  elt  la  ville  de  Po-lo-iiai  ;  (c'efl  Benarès ,  aufïi 
appelée  Vamnès  Se  Kafclii  )  il  rafiembla  dans  ce  pays  beau- 
coup de  livres,  &  après  dillérentes  courfes  dans  l'Inde,  il  iè 
rendit  à  Ceilan,  &  de-là  à  la  Chine. 

On  voit  par-là  combien  il  feroit  important  d'avoir  ainfi  les 
différentes  Relations  de  l'Inde  &  les  Defcriptions  ou  Hiftoires 
que  les  Chinois  en  ont  faites  dans  leur  Langue  :  elles  nous  don- 
neroient  fur  ce  pays  des  connoilîances  qui  nous  manquent,  li 
ne  feroit  pas  moins  utile  d'avoir  tous  les  livres  que  les  Indiens  ^ 
ont  pu  compofer  fur  le  même  fujet  à  la  Chine.  Ce  feroit 
aux  Miffionnaires  qui  y  demeurent,  à  faire  la  recherche  de 
cette  efpèce  de  livres  peu  eltimés  des  Chinois,  &  à  les 
envoyer  en  Europe.  Mais  ia  plupart ,  rebutés  par  les  diffi- 
cultés de  la  Langue  Chinoife  ,  négligent  d'étudier  cette 
Langue  ,  pour  s'appliquer  à  celle  des  Tartai-es  qui  efl  plus 
aifée.  Par-là  ils  ne  font  plus  à  portée  de  connoître  une 
foule  de  livres  dont  les  Chinois  font  peu  de  cas,  &  qui 
pour  cette  raifon  ne  font  pas  traduits  en  Tartare.  C'ell  un 
mauvais  parti  que  ces  Millionnaires  ont  pris  ,  &  qu'ils 
tâchent  d'infpirer  même  en  Europe. 

I  V. 

Hijlo'ire  de  la  Religioti  Ind'mine  h  la  Chine ,  depuis  ran 
^i^  jufquai  /^j». 

Le  voyage  de  Fa-li'ien  dans  l'Inde,  ne  fut  pas  le  feul.  L'an 

^l«-mr,.rm,  419,  un  autre  Samanéen  Chinois  nommé  Tchi-nwng,  fît  le 

Tir.  ccxKvt,   jj^^i-ne  voyage ,  dans  le  delfein  de  rallèmbler  des  livres  indiens. 


DE    LITTÉRATURE.  z^i 

H  s'étoit  rendu  à  la  ville  de  Hoa-chi-tcftir.g ,  où  il  avoit 
trouvé  le  Ni-heng-king ,  qui  traite  de  Y Aneantiffemctiî ,  &  le 
livre  Seiig-tchi-liu  (a)  :  de-là  il  étoit  revenu  dans  le  pays 
àî Igour,  où  il  avoit  traduit  le  premier  de  ces  deux  Ouvrages 
en  vingt  livres. 

Enfuite  un  autre  Samanéen  nommé  Tan-mo-lo-tftn ,  vint 
à  la  Chine  avec  beaucoup  de  livres  étrangers.  Dans  ce 
temps-là,  Mûtig-fun  (b)  roi  de  la  petite  dynaflie  appelée 
Pe-leang ,  qui  régnoit  lur  les  frontières  occidentales  du 
Chenfi ,  avoit  fait  demander  dans  le  pays  ^Igour  les  livTes 
de  Tchi-mong  ;  mais  ce  Prince  ayant  été  tué  l'an  43  3  , 
Tchi-mong  ditféra  Ton  voyage,  &  ne  fe  rendit  que  quelque 
temps  après  à  Si-gûii-fou ,  où  il  s'occupa  encore  à  faire  des 
tradu(n:ions.  Tan-mo-lo-tftn ,  de  fon  côté,  avoit  traduit  le 
Kin-kuang-m'wg-king  &  plufieurs  autres  livres.  Si-gau-fou 
étoit  remplie  de  Samanéens  Indiens.  Un  autre  Samanéen 
auiîi  Indien,  nommé  Tan-vou-tchan ,  avoit  traduit  le  même 
livre  ;  6c  le  Samanéen  Tan-mo-tclian ,  qui  étoit  Indien, 
iraduifit  encore  le  Isi-lieiig- king.  Tous  ces  livres  conte- 
noient  la  doctrine  du  grand  Tcliing. 

On  lit  encore  plulieurs  autres  traductions.  Le  Samanéen 
Indien  Fo-to-ye-clie  traduifit  le  Tihang-ho-che  Se  le  Su-fucn^ 
liu-teou-fa-le.  Le  Samanéen  Tan-mo-nan-ti  traduifit  le  Tj'cng- 
ye-lio-che.  Le  Samanéen  Tau-mo-ye-che  traduilit  \ O-pi-tan-lun 
ou  les  Dijcouis  dO-pi-tan.  Tous  ces  livres  renfermoient  la 
doélrine  du  petit  Tching.  Par  ce  moyen  ,  cette  Religion 
5'éteiidit  beaucoup  datis  la  Chine  où  fe  rendoient  conti- 
nuellement de  l'Inde  des  Samanéens  qui  apportoient  leurs 
livres,  traduiloient  ceux  (jui  n'avoient  pas  clé  U'aduits,  ou 
donnoicnt  de  nouvelles  traduélions  de  quel{]ues-uns. 

Un  des  plus  importans  qui  ait  été  traduit  alors,  eft  le  Hoa- 
yen-king;  il  cil  en  trente-fix  mille  /-/  ou  paroles  myllérieufcs  : 


(a  J  Ou  Sfng-ki-liii, 

(b)   Il  monta  fur  le  irûnc  l'an  <f02 ,  &  mourut  !*an  43  j. 

Oo   ï] 


2p2  MÉMOIRES 

le  Tradu(5leur  efl;  Fo-to-po-to-lo  ;  Po-to-lo  répond  au  mot  In- 
Vu-yn-funmg,  Jien  Poutrcii  ou  Foutra:  ce  Samancen  étoit  d'une  famille  royale 
'P''S-  jg  rinde;  fon  aieul  &  fon  père  faifoient  le  commerce  dans 
l'Inde  leptentrionale  :  Fo-to-poutra  que  les  Chinois  nomment 
encore  Kio-hien,  perdit  fon  père  en  bas  âge;  il  s'appliqua 
de  bonne  heure  à  l'étude,  &:  voyagea  enfuite  afin  de  connoître 
les  mœurs  des  diffcrens  peuples  :  il  paffa  à  la  Chine  ,  & 
vint  dans  les  Etats  lîYao-h'mg  roi  de  Tftn ,  qui  monta  fur  le 
trône  l'an  3(^4  ,  &  mourut  l'an  415  :  ce  prince  régnoit  à 
Si-gan-fou  où  il  entretenoit  plus  de  trois  mille  Bonzes  ;  mais 
ils  y  étoient  tous  plus  occupés  d'intrigues  &  de  débauches 
que  de  Religion.  Fo-to-poutra  fe  prélèrva  de  la  contagion 
qui  régnoit  parmi  ces  bojizes  ,  &  ne  fe  mêla  point  avec 
eux  ;  il  fe  livra  à  l'étude,  alla  voir  un  Samanéen  qui  vivoit 
dans  la  retraite,  &  s'appliqua  aux  livres  qui  traitoient  de  la 
contemplation.  Le  mérite  de  ce  Samanéen  le  fit  rechercher 
par  les  Grands.  Autrefois  un  Samanéen  nommé  Tchi-fa-ling, 
avoit  apporté  de  Khoten  le  Hoa-yen-khig  ;  mais  il  n'en  avoit 
pas  publié  la  traduélion  :  vers  l'an  418  de  J.  C.  on  chargea 
Fo-to-poutra  de  cet  ouvrage ,  &  on  lui  aflbcia  une  centaine 
de  Samanéens  pour  l'aider  :  il  y  travailla  dans  le  temple 
appelé  Tao-tang,  &  le  publia,  ainfi  que  plufieurs  autres 
tiaduélions  qui  formèrent  un  Recueil  de  quinze  pou  ou 
claies  en  cent  dix-fept  livres  :  il  mourut  i'an  42  (^ ,  âgé  de 
fbixante-onze  ans. 

Arrêtons -nous  un  moment  fur  ce  iivre  dont  il  s'efl  fait 

Ma-mon-liit,  jufqu'à  cinq  traduélions ,  comme  on  le  verra  dans  la  fuite. 

^.ccxxvii,  Q^  jjj.  q^'jj  ^^qJj.  renferm^^  ^lans  le  palais  du  Dragon,  où  i{ 

étoit  en  trois  parties.  Six  cents  ans  après  la  mort  de  Fo, 
c'efl-à-dire ,  quatre  à  cinq  cents  ans  avant  J.  C.  un  Poufa 
nommé  Long-chu,  entra  dans  ce  palais,  &  y  lut  la  troilième 
partie  de  ce  livre  qu'il  rît  connoître,  &  qu  il  publia  dans  Tlnde  x 
c'eft  cette  pai'tie  que  Tchi-fa-ling  apporta  à  la  Chine ,  &  que 
Fo-to-poutra  traduiflt.  Il  e(t  inutile  de  faire  remarquer  ici 
que  l'antiquité  &  l'authenticité  de  ce  livre  'ont  fort  fulpeéles: 
à  la  Chiiie ,  on  a  beaucoup  travaillé  iùr  ce  iivre  ;  on  y  a 


DE    LITTÉRATURE.  293 

joint  des  Difcours  &  des  Commentaires  de  toute  efpèce  ; 
on  en  a  fait  des  Précis  ou  Abrèges  qu'il  eft  inutile  de  citer 
ici. 

11  s'agit  dans  ce  livre  des  principes  de  toutes  chofes,  qui 
font  au  nombre  de  fix  ;  c'eft  ce  que  l'on  appelle  les  Jix  ken. 
Goutam ,    Philolophe   Indien  dont  parle   M.   Dow,   réduit    Dow.f.^}, 
également  toutes  chofes  ious  fix  chefs  principaux  :  on  {■>eut 
voir  ce  qu'il  en  dit.  Dans  le  Didlionnaire  Thibétan-Chiiiois   Tomd.p.S^ 
il  eft  fait  mention  de  ces  ken  ou  principes  ;  mais  on  n'en  in-  '^^^' 
dique  que  cinq  qui  font  les  yeux  ou  la  vue,  les  oreilles  ou 
l'ouïe,  le  nez  ou  l'odorat,   la  langue  ou  le  goût,  le  corps 
ou  le  toucher.  On  y  donne  encore   ce  nom  à  cinq  vertus 
morales  :  Sin ,   la   fidélité  ;    Tcin  ,    la   prééminence  fui*  les 
autres  ;  Nien ,  la  penlée  ;   Ting ,  la  Habilité  ;   &.  Hoei  ,  la 
perfpicacité. 

Dans  le  Hoa-yen-king ,  il  eft  encore  fait  mention  de  fîx     lUd-f-sS^ 
Tcliin ,  c'eft-à-dire,   ii^s  fix  poujjicrcs ,  qui  lo.u  le  corps,  la 
voix,   l'odorat,   le  goût,  le  toucher  &:   la  volonté.   On   y 
parle  aufTi  de  fix  Che ,  ce  mot  veut  dire  connoijjance  ;  de 
quatre  Ta  ou  Grands ,  ce  font  la  terre ,  l'eau ,  le  ku  &:  l'air  ; 
6c  enfin  de  douze  la-yucn ,  c'ell-à-dire,  grunds  principes. 
On  ne  fera  peut-ctre  pas  fâché  de  connoitre  quels  font  ces 
douze  principes.  Le  P.  Auguliini  Georgi  a  fait  graver  une 
Table  qui  repréfenie  l'Univers.  On  y  voit  le  ioleil,  la  lune     AlyhThibi^ 
&  des  nuages  avec  la  liguie  de  la  Divinitc  cjui  cmbralîc  tout,  f"^^^' 
Autour  elt  un  grand  cercle  lur  lequel  iont  reprclcnlés  douze 
iymboles  qui  femblent  être  les  douze  lignes  du  Zodiaque  : 
ceUe  Table  efl  tirée  du  Khaglmur ,   le  principal  livre  de  la 
Religion  Thibétane,  &  elle  elt  précédée  d'une  defcriplion  de 
la  terre  qui  e(l  à  peu -prés  la  mcine  que  celle  qu'on  trouve     I.'"  Partir, 
dans  \' É^our-vedam.   Ces  douze  (ymboles  Iont  défignés  par      '''  ■>"' 
des  nom-  qui  Iont  les  mêmes  que  ceux  de  ces  douze  prin- 
cipes Chinois,  tels  qu'ils  Iont  exprimés  dans  le  Dictionnaire  Tomtl,f.;^j, 
Thiiiéiin.  Scroient-ce-l.i  les  douze  lignes  du  Zodiac^ue  des 
anciens  Indiens  \  c'elt  ce  que  j'ignore.  Je  crois  devoir  par 
celle  rai(on"les  indiquer  ici  ;   mais  comme  il  y  a  quelque 


?.5)4  MEMOIRES 

légère  diffcrence  entre  le  P.  Aiiguftini  Georgi  8c  fe  Dîolion- 
naire  Thibétan- Chinois  ,  pour  éviter  toute  coniulion  dans 
i'explication ,  je  les  rapporterai  ici  Itparémejit  ;  je  commence 
par  le  P.  Auguflini  Georgi. 

Les  doiiie  Symboles  fiàvant  les  Tlùbêtans. 

1.  Marikpa ,  c'eft-à-dire ,  intelleâii  carens ,  reprclentc  par 
un  Crocheteur  qui  porte  un  fardeau  kir  Ion  épaule. 

2.  Du-fce ,  ou  propetifio  ad  malum ,  Spiritus  ïmprohus ,  re- 
prélènté  par  un  Voyageur  qui  marche  le  bâton  à  la  main. 

3.  Du-cje ,  ou  malè  agere ,  Figulits  ;  c'eft  un  homme  qui 
fait  des  valës  de  terre,  &  qui  en  a  trois  à  côté  de  lui.  Dans  le 
Di<ftionnaire  Chinois -Thibétan,  le  mot  de  Du-cje  appaitient 
au  précédent  :  C'eft  donc  une  faute  dans  le  P.  Auguftini 
Georgi. 

4.  Natn-bare-fce-ba ,  ow  fymholum  anima,  Simia  comedens ; 
c'eft  un  Singe  qui  mange  un  h-uit. 

5.  Ming-tatig-iu ,  ou  tiomen  &  corpus ,  Navis  &  Guber- 
nator ;  c'eft  un  homme  dans  un  vaiffeau  qu'il  conduit. 

6.  Kje-ce-îrung ,  ou  cor  &  fex  corporis  faifus ,  deferta  &j, 
imperfecîa  domus  ;  c'eft  une  maifon  à  moitié  ruinée. 

7.  Rekpa  ,  ou  Taâus  ;  c'eft  un  homme  &  une  femme 
couchés  enlemble. 

8 .  Tiprva ,  ou  Vis  fcntiendi  ;  c'eft  une  flèche  dans  i'œil 
d'un  homme. 

p.  Srcpa ,  ou  Cupiditas  ;  c'eft  une  femme  qui  préiènte  un 
valë  à  un  Lhama. 

I  0.   Lenba,  ou  Ablatio ;  c'eft  une  femme  qui  cueille  un  fî'uJt. 

I  I .  Kjeva ,  ou  Nativitas  vel  Tranfmigratio  ;  c'eft  un  maii 
&  une  femme  couchés  enfembie. 

12.   Ke-fci ,  ou  Senex  nwriens. 

Ce  cercle  a  rapport  aux  Tranfmigrations  ,  apparemment 
parce  que  les  hommes  paftènt  après  leur  mort  dans  les  fignes  ; 
ce  qui  revient  à  ce  que  quelques  Anciens  ont  dit,  que  les 
âmes,  avant  que  de  revenir  fur  la  terre,  demeuroient  dans 
les  aflres. 


DE     L  I  T  T  É  R  AT  U  RE.  2^5 

Dans  le  Dictionnaire  Thibctan-Chinois ,  &c.  ces  douze 
principes  font  appelés  les  douie  In-kuen  ;  l'article  eft  intitulé 
ainfi.  Cependant  il  y  a  un  plus  grand  nombre  de  caractères , 
ce  qui  vient  de  ce  que  pluiieurs  doivent  être  réunis  pour  ne 
former  qu'un  In-kuen;  c'eft  ce  que  l'on  n'a  pas  diltingué  : 
j'y  joints  les  noms  Thibétans. 

Les  douTe  In-kuen  félon  le  Dlâ'ionna'iré  Thihctan. 

I.   Vou-ming ,  fans  intelligence  ;  enThibétan,  Marikpa. 
7..   Hing ,   le   Voyageur;  en  Thibélan ,  Du-cje,   &.  non 
Du  -fce. 

3 .  Tchi  ou  Cke ,  Sapiens ,  Scientia  ;  en  Thibétan ,  Nam- 
hare-fcepa  :  c'eH:  le  Symbolum  anima. 

4.  Aiing-fe  ,  nomen  &  corpus  ;  en  Thibétan  ,  Ming- 
tang-iu. 

5 .  Lo-je  ,  les  ftx  Entrans ,  c'eft-à-dire  ,  les  /a  Sens  ;  en 
Thibétan ,  Kje-ce-trong. 

6.  Tilio,  le  Toucher;  en  Thibétan,  Rekpa. 

7.  Clieou ,  ïadion  de  recevoir  ;  en  Thibétan ,  Tiorva  : 
c'efl  ce  que  le  P.  Auguflini  Gcorgi  rend  par  Vis  fentiendi. 

8.  Ngai ,  Amor,  Cupidtas ;  en  Thibétan,  Srepa. 
5>.  Icin,  prendre ,  recueillir  ;  en  Thibétan,  Lenba. 
,10.   ïeou,  ÏEtre, 

lli.  Seng,  la  vie  ;  en  Thibétan,  Kje-va. 

Il  2.    Lao-fu,  un  Vieillard  mourant;  en  Thibétan,  Ke-fci 

Kou ,  la  douleur,  \a  foihUjfe. 

I^an,  \'a§liâion. 

Luon-fm ,  ce  tjui  trouble  le  cœur. 

Teou-tfeng,  les  Combats. 

Ces  derniers  paroilient  devoir  ctre  réunis  ;  mais  nous  ne 
ibtnmes  pas  allez  inllruits  de  cette  Philolophie,  pour  éclaircir 
ces  ditficultés.  Par  le  moyen  de  ces  livres,  la  Religion  In- 
dieiuie  s'étoil  répandue  de  tous  côtés  ;  clic  éloit  protégée  & 
par  Ici  Empereurs  ik  par  Jci  petits  iJouverains. 

La  Chine  cliuya  alor;.  une  grande  révolution  :  il  s'éloit  établi 
dans  les  provinces  iepienuionales  une  Puillance  formidable, 


ap(î  MÉMOIRES 

&  l'Empire  fut  divifé  en  deux  parties  qui  eurent  chacune 
leur  Empereur.  L'empire  du  Midi  ctoit  occupé  par  une 
flmiille  Cliinoilè  nommée  Song  :  celui  du  Nord  par  des 
Tartares  Topa,  apjwlés  en  Cliinois  Goei ,  originaires  de  la 
Taftarie  orientale  :  ces  Tartares  commencèrent  par  détruire 
les  petites  Principautés  qu'ils  trouvèrent  établies  dans  la 
paitie  qu'ils  occupèrent  ;  enluile  devenus  en  quelque  façon 
Chinois ,  ils  fe  rendirent  redoutables  dans  toute  la  Taitarie 
occidentale  ,  &  les  Souverains  de  cette  contrée  ,  julqu'à 
Kâlclighar,  recherchèrent  avec  €mprefîèment<''imitié  de  Tai- 
vou-ti ,  troifième  Empereur  de  cette  famille  Tartare  :  il  étoit 
iYionté  lùr  le  trône  en  4.24,.  D'un  autre  côté ,  les  Sûtig  qui 
régnoient  dans  le  Midi ,  bornés  au  Nord  par  des  Princes  fi 
puifiàns,  étendoient  leurs  conquêtes  du  côté  du  Midi,  vers 
Siam  ,  &  avoient  obligé  les  peuples  de  ces  contrées  de  le 
foumettre  à  eux.  Ainli  par  le  moyen  de  ces  deux  Empires, 
ie  nom  &  la  puiiïànce  àQ$  Chinois  étoient  portés  fort  au 
loin,  l'en-ti  empereur  des  Soiig  reçut  des  Ambaffadeurs  de 
divers  pays  de  l'Inde. 

Toutes  ces  liaifons  entre  la  Chine  &  l'Inde  durent  contribuet 
Gaul'L  t.  Il,  aux  progrès  de  l'Altroiiomie  chez  les  Chinois.  Julqu'alors , 

F'47''"'  c'efl-à-dii'e ,  jufque  Véïs  l'an  44.0  4e  J.  G.  les  Chinois  Ji'a- 
voient  pas  encore  de  méthode  exade  pour  oblèrver  &  calculer 
les  folftices ,  &  toutes  les  làifons  dévoient  être  mal  indiquées 
dans  le  Calendiier.  Il  vint  en  ce  temps -là  un  Bonze  Indien 
nommé  Hoei-yen ,  verfé  dans  l'Aftronomie  :  il  étoit  d'un  lieu 
de  l'Inde,  fitué  vers  le  vingt -cinquième  degi'é  de  latitude 
boréale.  Il  y  avoit  alors  a  la  Chine  un  Aftronome  nommé 
Ho-ching-ûen ,  qui  a  donné  plufieurs  Ouvrages  :  ce  Chinois 

^  iapprit  beaucoup  de  choies  du  Bonze  Hoei-yen,  concernant 

l'Afh-onomie  &  la  Géographie  à.G$  Indes.  Ces  deux  perfbn- 
nages  eurent  enfemble  beaucoup  de  conférences.  Il  eft  fur- 
prenant,  dit  le  P.  Gaubil,  que  les  Chinois  n'aient  commencé 
qu'au  temps  de  Ho-chïng-îicn  à  employer  la  véritable  irtéthode 
de  ti'ouver  les  folftices.  On  foupçonne  beaucoup  l'Indien  de 
iui  avoir  procuré  cette  connoillance. 

En  général, 


DE    LITTÉRATURE.  r^y 

En  vénérai ,  les  Chinois  ctoient  peu  verd's  dans  l'Aflro- 
nomie.  «  Que  peuvent  faire,  dit  le  P.  Gaubil,  des  gens  qui,     Ce-An,  uu, 
fans  des  connoillances  fort  étendues  de  la  théorie  des  Aftres,  <.J"^' 
fans   livres   doctrinaux,  lans   inftrumens,   ians  obiervations  « 
anciennes  ,  enU"eprennent  de  faire  un  Calendrier  !  »  Tel  étoit 
l'état  de  i'Aftrononiie  chez  les  Chinois  vers  l'an  206  avant 
J.  C.  On  dit  qu'ils  avoient  perdu  leurs  anciens  livres  ;  mais 
il  faudroit  conltaler  jufqu'à  quel  point  s'étendoit  cette  perte. 
Ce  ieroit  fort  inutilement,  dit  encore  le  P.  Gaubil,   qu'on     iHJ.p.r^i 
chercheroit  quel  étoit  le  lyflcme  d'Allronomie  des  Auteurs 
des  Han   qui  régnoient  auparavant  :   ils   n'avoient  aucune 
connoilîànce  de  la  Trigonométrie  fphérique  ;    ils   n'avoient 
aucune  méthode  pour  le  calcul  des  cinq  Planètes  &  des  li\es« 
Les  Han  s'attachèrent  à  rétablir  les  Sciences  à  la  Chine  :  ou 
cultiva  l'Aflronomie,  &:  on  y  fit  quelques  progrès;  mais  les 
Chinois  en  font-ils  redevables  à  leurs  feules  réflexions  î  c'efl  ce 
qui  efl  fort  douteux.  L'an  i  64  de  J.  C.  ils  eurent  connoiflance    ^-ô'  "  ^*- 
d'un  Traité  d'Aflronomie,  qui  leur  fut  apporté  du  Ta-tfui  ou  de 
l'empire  Romain.  Les  Chinois  parcouroicnt  alors  tous  les  pays 
qui  s'étendent  jufqu'à  la  mer  Cafpienne  ;  ils  examinèrent  ce 
Traité  d'Aflronomie  qu'ils  comparèrent  aved#feurs  connoil- 
fances  :  il  y  a  lieu  de  croire  qu'ils  en  ont  beaucoup  profité, 
tomme  ils  ont  fait  dans  la  fuite  pour  les  autres  Traités  d'Aflro- 
nomie qu'ils  ont  pu  connoître.  11  faut  ainfi  rapprocher  les  faits, 
&  il  en  réfulte  des  conféquencesfmg;ulières  relativement  aux 
Chinois.  Nous  venons  de  voir  qu'ils  ont  également  prolité  du 
Bonze  Indien  Hoei-ycn,  qui  étoit  verlé  dans  l'Aflronomie: 
dans  la  fuite  ils  ont  encore  eu  pludeurs  occafions  lemblablcs 
qu'iU  n'ont  pas]  négligées.  Je  reviens  à  la  fuite  de  l'Hifloire. 

Tiii-vou-ti  qui  régnoit  dans  le  Nord,  étoit  attaché  à  la 
Religion  des  Tao-fe ,  emicmis  de  celle  de  Fo ,  Se  n'aimoit 
pas  les  Samanécns  qu'il  morlihoit  dans  toutes  les  occafions. 
L'an  446,  il  le  rendit  à  Si-gtin-fou ,  accompagné  de  plu-  AnMichtiUi 
Ijcurs  Oliicicrs  qui  ne  ceflôient  de  lui  rcprclcntcr  le  m;il  que 
celte  Religion  étrangère  caufoit  dans  fes  États  :  ce  Prince 
>oulut  entrer  dans  lo  lem^>lcs  6i.  dans  les  jnonaflères  des. 
Tome  XL.  Pp 


acjS  MEMOIRES 

Samanéens  ;  car  ils  vivoient  en  communauté,  comme  cîes 
Religieux.  Quelle  fut  fa  furprife  d'y  trouver  une  quantité 
prodigieufe  d'armes  &  de  munitions  de  guerre  !  11  en  fut 
irrité.  Sont -ce-  là ,  dit  ^  il,  les  iiijirumctis  dont  les  Samanéens 
'Ma-tuon-lln ,  doivcnt  je  fervir  !  Vous  ave^  Ae  mauvais  dejfeins.  De  plus 
Iv.ccxxvj,  jj  j(^^  trouva  encore  divisés  entr'eux  fur  différens  points  de 
ieur  doc^lrine  :  ils  n'étoient  occupes  que  de  di (putes  &  de 
haine  les  uns  à  l'égard  des  autres  ;  ce  qui  caufoit  parmi  eux 
&  parmi  leurs  difciples  de  grands  troul:)les.  Telle  fut  la  fuite 
du  trop  grand  crédit  qu'on  leur  avoit  iaifle  prendi'e,  &  des 
richelîes  immenfès  qu'on  leur  avoit  données.  Pour  mettre  fin 
à  ces  troubles,  l'Empereur  fit  raferj  les  [temples  Se  les  mo- 
nafières ,  enlever  tous  les  tréfors  qui  y  étoient  renfermés, 
brûler  tous  les  livres,  &  enterrer  vifs  les  Samanéens  :  inno- 
cens  &  coupables  ,  tous  furent  enveloppés  dans  la  même 
dilgrâce.  En  un  inftant  cette  Religion  iut  anéantie,  &  il 
n'échappa  du  mallacve  qu'une  douzaine  de  Samanéens  qui 
allèrent  le  cacher.  Cet  exemple  terrible  devoit  rendre  [qs 
autres  plus  fages  ;  mais  la  cupidité ,  l'ambition  &  l'envie  de 
dominer  fous  le  voile  de  la  Religion,  les  occupoient  entière- 
ment. Hiao-vou-ti  qui  avoit  fuccédé  dans  le  Midi  à  Ven-ti, 
Se  qui  n'étoit  pas  moins  puiflant  que  lui ,  avoit  reçu  des 
Anibafladeurs  &  des  préfens  de  pluheurs  Princes  Indiens  : 
avec  ces  Ambafladeurs  il  arrivoit  toujours  quelques  Sama- 
néens. Sous  le  règne  de  ce  Prince,  c'eft-à-dire,  en  458, 
ils  tentèrent  d'exciter  des  troubles,  pour  difpofer  enfuite  du 
trône  impérial.  Un  d'entr'eux  nommé  Tau-piao,  avec  une 
troupe  de  canaille,  voulut  faire  déclarer  Empereur  un  homme 
de  la  lie  du  peuple  ;  mais  le  complot  ayant  été  éventé ,  on 
fe  contenta  de  faire  mourir  les  coupables,  &  de  diminuer  le 
nombre  des  Samanéens.  Cependant  bientôt  après  ils  recou- 
vrèrent leur  ancien  crédit  dans  le  Nord  &  dans  le  Midi ,  & 
Siucn-vou-îi  qui  régnoit  dans  le  Nord,  l'an  509,  fe  rendit 
Tiv.  XXVI .  <^^"^  lnuïs  temples  où  il  lut  &:  expliqua  publiquement  leurs 
K-S'-^o;  livres,  aélion  qui  fut  très-blamée'';  &  cette  Religion  k  ré- 
f^.'i^.    '    piuidit  plus  que  jamais  dans  ia  Chhie.  Plus  de  tiois  mille 


DE    LITTÉRATURE.  2pp 

Samancens  venus  d'Occident  ie  trouvoient  alors  à  Lo-yang, 

&  l'empereur  du  Nord  leur  avoit  fait  bâtir  des  temples  & 

des  monaflcres  pour  {es  loger.  On  comptoit  alors  dans  ks 

États  treize  mille  de  ces  bâtimens.  Ce  Prince  avoit  eu  de 

grandes  liailons  avec  l'Inde,  &  avoit  reçu  des  Ambaiïadeurs    Mu-mn-lki 

de  la  part  du  roi  de  l'Inde  méridionale  qui  lui  avoit  envoyé 

beaucoup  de  préfens  :  ces  Indiens  dirent  aux  Chinois  que, 

du  côté  de  l'Occident ,    ils  failoient  le  commerce  avec  les 

Romains  Se  les  Perles;  &,  du  coté  de  l'Orient,  avec  ceux 

de  Siam  &  de  la  Cochinchine.  On  rapporte  que  ces  Indiens 

ctôient  trcs-habiles  dans  l'Arithmétique  Se  l'Aftfonomie. 

Ces  grandes  liailons  amenèrent  à  la  Chine  de  nouveaux 
Samanéens,  un  entr 'autres  nommé  Pouti-licou-tcln ,  qui  fit 
beaucoup  de  traduiflions.  On  les  compara  avec  celles  de 
Kieou-mo-Io-c/ie ,  &  elles  eurent  le  mtme  degré  d'autorité: 
elles  concernent  toutes  la  dodrine  du  Ta-tc/iin^  ;  ce  Sama- 
nten  éloit  aiTivé  à  la  Chine  vers  l'an  500;. 

Un  peu  avant  ce  temps ,  &  pendaJit  que  la  dynaflie  des 
Song  étoit  iur  le  trône  dans  le  Midi ,  c'eft-à-dire ,  avant  lan 
47c;),  qu'elle  fut  dépouillée  de  l'empire,  un  Indien  nommé     ibid.rt». 
Kïeou-na   po-to-lo    ou    Kicou-na    poutni ,     traduifit    un  ^,^^^^''' 
Ouvrage   intitulé  Letig-kia-king ,   qui  eil  en  quatre  livres. 
On  dit  que  Lcng-kia  eft  le  nom   d'une  montagne  où  Fo 
médita  fur  la  Loi.   Leng-kia  efl   prononcé  Lang-ka  dans 
le  Diclionnaire  Thibéiaii ,  &  c'cfl  le  nom  cjue  les  Indiens   Al r,:h.  Roger. 
donnent  à  l'jle  de  Ccylan ,  célèbre  dans  la  Mythologie  In- /'• '<^'^«''"* 
dienne  :  les  Chinois  donnent  allez  fouvent  aux  )Ïqs  le  nom 
de  montngnc. 

Ta-mo  ou  Dnrma ,  autre  Indien  dont  je  parlerai  dans  la 
fuite,  donna  auffi  cet  Ouvrage  au  13on^c  Hoci-ko\  il  pré- 
îendoit  qu'il  fulliloil  pour  former  le  cœur,  &  en  guérir  les 
inaladies  :  il  en  ell ,  difoit-il,  le  médecin,  &  il  contient 
les  paroles  de  Fo.  On  ne  traduidt  d'abord  que  quatre  livres; 
fiifuilc,  fous  les  J'aug,  on  en  traduifit  fept  auties  :  on  le 
nomme  encore  Lcng-kia  O -po-to-lo  pao-king ,  c'elt -à-dire, 
ic  |)récicux  livre  amielc  O-vo-to-lo  de  Lcng-kia.  Ce  uojij 


'300  MÉMOIRES 

A'0-po~to-lo  reffemble  beaucoup  à  celui  àîOhatar,  qui  eïl 
le  nom  d'un  Vède. 
■Aiinai.ixxx,       Les  Princes  Goei  protégèrent  de  plus  en  plus  cette  Reli- 
^' '  gion  ttrangcre.  L'an   515,  un  Samancen  nommé  Fa-kïng, 

non  moins  ambitieux  que  ies  autres,  époufa  une  Bonzefiè, 
&  fe  mit  à  la  tête  d'une  troupe  de  gens  de  fon  efpèce.  Alors 
il  prit  le  titre  de  Ta-tchitig ,  c'efl-à-dire,  ejui  cjî  parvenu  au 
plus  haut  degré  de  pureté' ,  &  tjui  ejî  comme  un  Dieu,  il  or- 
donna que  tout  le  monde  le  luivît  :  Tes  partifans  n'étoient 
occupés  qu'à  égorger  ceux  qui  s'oppofoient  à  eux.  Le  père, 
les  enfans  &  les  trères,  ne  fe  connoilîôient  plus.  L'empereur 
àes  Coei  envoya  contre  eux  des  ti'oupes  qui  les  uilfipèrent.- 
llhhl.xxx.  Malgré  ces  déiordres ,  l'Impératrice  femme  de  Hiao-ming-tï ,■ 
C'  ^^'  entièrement  livrée  à  cette  Religion ,  envoya  un  de  fes  Offi- 

ciers, nommé  Sorig-yun,  avec  un  Samanéen  appelé  Hoei-feng, 
qui  prcnoit  le  titre  de  Pi-kieou ,  c'eft-à-dire ,  de  Bikouk  (ce 
font  les  plus  dévots  &  les  plus  parfaits  dans  cette  Religion) 
pour  aller  chercher  de  nouveaux  livres  dans  l'Inde.  Ils  en 
apportèrent  cent  foixante-dix.  En  même  temps,  à  la  folli- 
citation  de  celte  Princellè ,  l'an  516,  on  fit  conftruire  de 
nouveaux  temples  qui  étoient  fi  magnifiques  qu'on  n'en  avoit 
pas  encore  vu  de  pareils. 

Dans  le  Midi ,  les  Song  avoient  été  détruits,  &  ïa  dynaftie 

des  Tfi  leur  avoit  fuccédé  l'an  479.  Cette  nouvelle  famille 

avoit  beaucoup  protégé  la  Religion  Indienne;  mais  elle  n'a- 

voit  régné  que  vingt-trois  ans  ;  &  une  autre  appelée  Leang, 

avoit  pris   îa  place  en    502.  Vou-ti  qui  en  fut  le  premier 

Empereur,  devint  un  des  plus  zélés  prote<5leui"s  de  ce'ite  Re- 

JhiJ.lxxxr,  iigion  :  il  alloit  aux  temples  des  Samanéens  ,   prenoit  leur 

^' Ma-iu0Blin,    ïiabit,  y  expliquoit  leurs  livres,    &  diftribuoit  de  gi'andes 

aumônes.    Il   avoit  fait  raffembier  un  fi  grand  nombre  de 

livres  de  cette  Religion ,  qu'on  le  fixiiôit  monter  à  cinq  mille 

quatre  cents  khien  ou  livres  :  un  Samanéen  en  avoit  drefle 

ie  Catalogue.  Les  Chinois  qui  blâment  cette  conduite,  on$ 

Du  Haleter  regardé  ce  Prince  comme  incapable  de  gouverner  ;   &   ils 

fj/v;,/' ./■?.    ^ttjj]i)uci)t  ie  mdheur  qui  liii  aràva  de  mourir  de  faim  4anjï 


DE    LITTÉRATURE.  jot 

Tai-tc/iiiig ,  à  Ion  attachement  pour  cette  Religion.  Elle  en-  DuHaHU-, 
feigne,  difent-ils,  que  le  corps  n'efl  que  notre  domicile; '■'^^''''''^'* 
que  l'ame  eil  l'hôtefTë  immortelle  qui  y  loge;  que,  fêmblable 
à  un  Voyageur  ,  elle  païïe  d'un  logement  à  l'autre  ;  que 
J'enfant  le  nourrit  du  lait  de  fa  mère ,  de  nicme  que  les 
habitans  d'un  pays  boivent  l'eau  du  fleuve  qui  i'airofè. 
De-là  le  corps  de  nos  pai-ens  n'eft  qu'un  logement ,  «Se  il  eft 
naturel  de  le  regarder  avec  le  même  mépris  qu'on  a  pour 
«n  amas  de  bois  &:  de  terre  dont  une  maifon  eft  conllruite. 
N'e(t-ce  pas  là,  difent  les  Chinois,  vouloir  arracher  du  cœur 
de  tous  les  hommes  la  piété  filiale  ,  l'amour  relpec^ueux 
pour  les  parens,  tk  étoufTer  dans  nos  coeurs  les  fentimens 
qui  nous  unifient  fi  étroitement  avec  eux  ?  Ce  même  prin- 
cipe, ajoutent- ils,  porte  à  négliger  le  foin  du  corps,  &  à 
iui  refuler  l'affedion  &;  la  conipalîion  fi  néceliaires  pour  /à 
conlêrvation,  c'efl  ce  qui  engage  ces  difciples  de  Fo,  qui  fè 
dégoûtent  de  la  vie  préfente,  à  chercher  les  moyens  de  ^tn 
procurer  au  plus  tôt  une  meilleure.  On  en  voit  qui  vont  en 
pèlerinage  aux  pagodes  placées  fiir  ia  cime  àç%  rochers ,  & 
qui,  après  avoir  fini  leurs  prières,  comme  fi  elles  avoient  été 
exaucées,  fe  précipitent,  la  tête  la  première,  dans  d'afireux 
abymes.  D'autres  prodiguent  leur  vie  en  fe  livrant  aux  ç\ck% 
les  plus  honteux.  Quelques  autres  qui  trouvent  des  obfiacles  » 
leurs  indignes pafiîons,  vont  de  concert  le  pendre  ou  le  noxcr, 
afin  de  renaître  maiis  &:  femmes.  \'oilà  les  fuites  du  dogme 
Mi/enlé  de  la  Métemplycole  luivant  les  Chinois. 

En  s'accoutumant ,  difent-ils  encore,  à  ne  regarder  fon 
corps,  que  comme  ini  lieu  de  palfage,  il  efl  ailé  d'oublier 
i'eflime,  le  refpec^  &  les  égards  qui  lui  font  dûs.  C'efl  ainfr 
que  des  femmes  &.  des  filles  ,  grandes  dévoles  z  Fo  ,  Ce 
]aiflènt  léduire  par  les  Bonzes  qui  leur  débitent  que  ce 
corps,  où  l'on  n'eft  qu'en  pallant,  eft  une  vile  maiure  dont 
on  ne  doit  point  fe  mettre  en  peine.  D'après  cela  ,  ils  leur 
înfinuent  qu'elles  ont  commerce  avec  Fo ,  qu'elles  rcnajtront 
hommes  ;  ik  les  lemnits  ainli  corrompues  renoncent  à  toute 
pudeur,  &  déshonorent  Icuii  familles.  Ces  lîojues  leur  ioat 


<yoi  MÉMOIRES 

accroire  encore  que  dans  une  naifîànce  antérieure  elles  leuf 

étoient  proiiiiles  en  mariage.    Ils  en  iifent   de   mcine  pour 

5  approprier  le  bien  d'autrui ,  en  ruppofaiit  qu'on  leur  ctoit 
redevable  d'une  telle  iomme  dans  d'autres  nailTances.  Ils  fe 
perfuadent  qu'ils  peuvent  fe  livrer  aux  aélions  les  plus  crimi- 
nelles, pourvu  qu'ils  brûlent  pendant  la  nuit  un  peu  d'encens: 
par-là  leurs  crimes  (ont  effacés.  Leurs  dévots,  ajoute-t-on, 
ne  font  occupés  que  de  pèlerinages  qu'ils  font  à  certaines 
montagnes  :  ils  vivent  dans  la  plus  grande  épargne,  ahn  de 
pouvoir  fournir  aux  frais  des  parfums  ;  eu  même  temps  ils 
ïbnt  infenfibles  aux  befoins  d'un  père  &  d'une  mère  qui 
foufïl-ent  le  froid  &  la  fainî  ,  faute  d'habits  &  de  nour- 
riture. Leur  unique  foin  efl  d'amalfer  de  quoi  faire  un  riche 
cadre  à  l'autel  de  Fo  :  ils  abandonnent  leurs  parens  8c  lailîènt 
leurs  ancêtres ,  fans  leur  accorder  un  lieu  pour  les  honorer. 
Peut-on,  dilent  les  Chinois,  ne  pas  avoir  horreur  d'une  doc- 
trine qui  va  jufqu'à  éteindre  la  mémoire  des  parens  défunts  g 

6  priver  de  tout  fecours  ceux  qui  font  en  vie  î 

Telle  efl;  l'idée  que  les  Chinois  donnent  des  fêélateurs  de 
JFo  :  elle  efl  exagérée ,  puifque  dans  cette  Religion  on  penle 
que  les  fautes  commiies  pendant  la  vie  font  puiiies  après  la 
mort  par  des  renailfuices  plus  ou  moins  viles  &  honteulès. 
Il  peut  arriver  que  des  libertins  abufent  du  principe  général , 
&  s'en  autorifent  pour  foutenir  leurs  crimes  &  leurs  débauches  ; 
mais  il  le  faut  avouer ,  c'eft  un  abus  qui  n'a  pas  été  général 
parmi  ces  Samanéens.  Que  le  corps  ne  foit  que  la  demeure 
de  famé,  demeure  périlfable,  c'eit  le  Icntiment  de  prefque 
tous  les  peuples  &  de  tous  les  Philofophes  ;  &  ce  fentiment 
ïie  conduit  point  aux  conféquences  que  les  Chinois  en  tirent 
envers  les  parens  ni  envers  foi-mcme.  Les  Chinois  haïifent 
.&  méprifent  la  doclrine  des  Samanéens,  &  par  cette  raifoil 
ils  cherchent  à  la  rendre  méprifable  dans  tous  leurs  Écrits  , 
&  fouvent  ils  vont  au-delà  des  bornes  de  la  vérité,  ou  ils 
s'autorifënt  des  fautes  &  des  crimes  de  quelques-uns,  pour 
les  attribuer  à  tous  les  membres,  ce  qui  eil  contraire  il  ijk 
fahie  critique  &.  à  l'équité. 


DE    LITTÉRATURE.  303^ 

Dans  rinde ,  les  Bralimes  puniflent  la  trahifon ,  l'incefte , 
le  facrilége  ,  le  meurtre  ,  l'adultère  avec  la  femme  d'un 
Brahme,  &  le  vol  :  cependant  leur  crédit  &  leur  caradère  Dow.f.j^ 
de  Prêtre  eft  fi  facré,  qu'ils  trouvent  moyen  de  le  fouftraire 
au  châtiment  dans  des  cas  où  tout  autre  n'auroit  aucune 
grâce  à  efpérer.  Les  petites  fautes  font  punies  par  des  excom- 
munications momentanées,  par  des  pèlerinages,  Ati  pénitences 
&:  des  amendes  proportionnées  à  la  grièveté  du  délit  &.  à  la 
fortune  des  coupables.  Ainfi  cette  Religion  n'autorile  pas 
tous  les  crimes  que  les  Chinois  reprochent  aux  Bonzes. 

L'empereur  Vou-ti,  trop  zélé  protecleur  de  cette  Religion, 
a  toujours  été  depuis  regardé  avec  mépris  par  les  Chinois.  Il 
^toit  l'afiie  de  tous  ces  Indiens  :  de  fon  temps ,  il  arriva  un 
Samanéeii  du  pays  de  Fuu-tmn ,  à  l'ouefl  de  Siani  qui  (e 
rendit  également  à  la  Cour  :  on  le  nommoit  en  Indien 
Seng-ki(i-po-lo  ;  les  Chinois  l'appellent  Seng-yang  ou  Seng- 
ka'i.  Dès  fi  plus  tendre  enfance,  il  avoit  montré  beaucoup  Ou-m-yun-to!<gi 
de  fagacité  ik.  de  pénéuration,  &  fur-tout  un  grand  attache-  '"•''/'•■?•- 
ment  à  la  Religion  :  dans  un  âge  plus  avancé,  il  quitta  fk 
famille,  &  fè  livra  tout  entier  à  l'étude  des  Dilcours  d'Opi- 
lan ,  &.  enfuite  à  différens  autres  Ouvrages.  Sur  le  bruit  qui 
s'étoit  répandu  que  la  Religion  Indienne  éioit  trcs-protéejée 
&  trcs-Horiliiuite  dans  les  Etats  de  la  dynaÛie  des  Tji ,  il 
s'embarqua,  &  vint  à  la  Chine  :  il  y  étoit  vers  l'an  506. 
Les  Tji  avoient  été  détruits,  &  Vou-ti  empereur  des  Lcoug 
régnoit  alors  :  Scng-kia-po-lo  étant  à  la  Cour,  s'appliqua  à 
traduire  plulieurs  Ouvrages  Indiens  qui  réunis  lormenl  onze 
dalles,  cnlr'autres  le  Ta-yo-vaug-kïng ,  ou  le  livre  du  roi 
Ta-yo,  Il  en  expliqua  &  en  coinmenia  plulieurs  autres 
penilant  dix-kpt  ans,  avec  le  fccours  de  ditlérons  bamanéens. 
il  mourut  l'an  524,  âgé  de  loixante-ciiiq  ans.  Le  livre  k? 
plus  important  qu'il  ail  traduit,  ell  intitulé  Su-li-ven-kiner , 
qui  fait  partie  du  San-tjong  ou  îles  trois  Trejors  :  ainii  il 
doit  Lin-  un  des  princijiaux  de  la  Religion  Indifiinc.  Lll-il 
le  même  (|ue  le  I/vre  Ju  roi  Ta-yo  !  c'ell  ce  que  j'ignore. 

Vou-li  cloil  alors  en  grande  relation  avec  les  Indiens,  &  iJ^^^u^ 


■304.  MÉMOIRES 

dès  le  commencement  de  fôn  règne ,  il  avoît  reçu  i\es  Am- 
badiideurs  d'un  roi  Indien  nommé  K'io-to,  dont  la  Étals 
ctoient  voifnis  d'un  grand  fleuve  nommé  Sin-tao  ,  probar 
blement  \ Indus  ou  Smd ,  qui  tire  fa  iource  des  monls  Kueri' 
liiti  ou  Ima'iis.  On  dit  qu'il  le  Tépare  enfuile  en  cinq  branches, 
dont  l'une  cft  le  Heng-choui ,  qui  doit  cîre  le  Gange, 
comme  je  l'ai  déjà  obfervé. 
Ammt.  C'eft  dans  ce  grand  concours  d'Indiens  qui  aiîoient  à  la 

Zxxxi,  Cliii^e ,  qu'un  autre  Samanéen  s'y  rendit  également  :  il  y 
étoit  en  529;  on  le  nomme  Ta-mo.  C'étoit  un  Pliiiofophe 
Contemplatif,  originaire  de  l'Inde  méridionale  :  la  rellëm- 
biance  de  fon  nom  avec  celui  de  Thomas  a  fait  croire  à 
quelques  Millionnaires  qui  n'ont  point  examiné  les  époques, 

Kœmifn.     que  c'étoit  Saint  Thomas.  Les  Japonois  nomment  ce  Philo- 
î,Jl,l'.6^,      fophe  Darma ,  &  ce  nom  ell  probablement  le  véritable,  hei 
Chinois  qui  n'ont  pas  la  lettre  R,  ont  <ïiiTa-mo. 

Ce  Darma  ou  Ta-mo  éîoit  venu  dans  le  TchiniJIan  (  c'eft 
ainfi  qu'il  appeloit  la  Chine  )  avec  beaucoup  de  livres  de 
Contemplation  ,  &  fur-tout  avec  un  livre  appelé  Puon-jo-. 
îo-lo.  L'empereur  Vou-ti  le  ht  venir  à  fa  Cour,  pour 
conférer  avec  lui  fur  la  Religion  Indienne  :  enfuite  Darma 
fe  retira  fur  une  montagne  au  nord  du  Kiang ,  dans  un  petit 
temple  où  il  fe  livra  tout  entier  à  la  Contemplation ,  ayant 
la  face  tournée  vers  une  muraille  qu'il  ne  cellà  de  regarder 
pendant  neuf  ans.  Telle  étoit  la  méthode  de  cçs  Contem-< 
platifs  qui,  pour  n'être  pas  diftraits  par  aucun  objet,  fixoient 
ainfi  leur  vue  fur  un  lëul  point.  YlAmhcrt-kend,  livre  In- 
dien dont  j'ai  déjà  parlé,  indique  pkifieurs  de  ces  manières 
de  contempler.  Une  confiftoit  à  s'alîëoir  les  jambes  croifées, 
à  mettre  enfuite  fes  mains  fur  fes  genoux ,  en  appuyant  {çs.. 
coudes,  &  regardant  hxement  fon  nombril,  Il  falloit  relier 
immobile  dans  cet  éîat ,  &  prononcer  des  paroles  myfté- 
rieufes,  particulièrement  le  mot  Om ,  que  nous  retrouvons 
chez  les  5amanéens  de  la  Chine,  chez  les  Lhamas,  comme 
che?;  les  Brahmes.  Il  y  avoit  des  fituations  encore  plus  dilfi- 
jejies  ;  eilps  CQnliiioieat  à  fe  foulenir  en  l'air,  uniquement 


DE    LITTÉRATURE.  305 

ppuyé  fur  les  deux  mains  ;  &  après  ces  exercices  pénibles,  on 
prétendoit  avoir  vu  ia  Divinité,  être  parvenu  à  connoître  l'ave- 
nir, &  à  opérer  des  miracles.  Darma  ou  Tci-mo  qui  avoit  la 
même  doctrine,  faiioit  alors  la  mcrne  choie  à  la  Chine  ;  & 
c'efl  pour  pai'venir  à  ce  haut  degré  de  perfeélion  ,  qu'il  regarda 
pendant  neuf  ans  fa  muraille.  Voilà  le  fublime  de  la  Philo- 
fophie  Indienne.  Comment  concilier  ce  comble  de  la  folie 
avec  ces  grandes  &  belles  idées  que  ces  mêmes  Samanéens 
nous  donnent  de  la  Divinité  î  Ce  fainéant  Contemplatif,  DuHalJe/ 
dilent  les  Chinois,  ne  manquoit  d'aucune  des  choies  nécetfaires  ''  '^'  ^^' 
à  la  vie.  On  lui  fournllfoit  abondamment  de  quoi  vivre  & 
fe  vêtir.  Suppolons ,  ajoutent- ils ,  qu'à  Ion  exemple,  chaque 
paiticulier  fe  mette  en  tcte  d'imiter  ce  genre  de  vie,  que 
deviendront  les  profelTions  les  plus  néceflaires  î  Peut- on 
croire  qu'une  doélrine  dont  la  pratique ,  fi  elle  étoit  univer- 
felle,  bouleverferoit  tout  l'Empiie,  puiiïe  êti"e  la  véritable 
doctrine! 

L'empereur  Vou-ti  témoin  de  l'auftériié  de  Darma,  n'en 
devint  que  plus  zélé  pour  la  religion  Indienne  :  il  oblerva 
religieufement  fes  préceptes  &  vifita  les  temples.  Dans  l'em- 
pire du  Nord,  cette  Religion  n'étoit  pas  moins  bien  établie. 
Depuis  le  règne  de  Hiao-ming-ti ,  qui  monta  lur  le  trône 
des  Coei ,  l'an  516,  ce  Prince  &  ks  fuccelTeurs  avoient 
également  protégé  cette  Religion.  Tout  le  monde  fe  faifoit 
Bonze ,  &:  dans  l'empire  du  Nord  on  comptoit  en  538, 
deux  cents  mille  hommes  qui  avoient  pris  ce  parti,  &  il  y 
avoit  trente  mille  temples.  Dans  ce  nombre  des  Bonzes, 
il  ne  faut  pas  comprendre  ceux  qui  éioient  fimplement  at- 
tachés à  la  religion  Indienne.  L'empereur  Vcti-ti  qui  régnoit 
alors  dans  le  Nord,  crut  devoir  en  arrêter  le  progrès.  Dans 
le  Midi  au  contraire,  Vou-ti  faifoit  tout  ce  qu'il  pouvoit  pour 
1  étendre. 

Sous  le  règne  de  ce  Prince,  un  Bonze  nommé  Hocî-mtn,     Mattm&t: 
compofa  une  Hifloire  des  Bonies  célébra,  en  fix  livres ,  ious  ''^'/^^^l'^^' 
le  titre  de  Kao-Jeng-ichuen.  Vers  le  même  temps ,  un  auU-e 
Bonze  nommé  Hoci-kiao ,  en  compola  une  pareille  fous  k 
Tonie  XL.  Q  (j 


3o5  MÉMOIRES 

même  titre,  en  quatorze  livres.  11  y  fait  mention  des  Ou- 
vrages des  Bonzes  des  différentes  Sed^es,  qui  ctoient  au 
nombre  de  dix,  donne  une  idée  de  leurs  fentimens,  remonte 
jufqu'à  l'origine  de  ces  Seéles,  Se  fait  l'hiftoire  de  deux  cents 
cinquante-fept  perfbnnages ,  depuis  l'an  67  de  J.  C.  jufqu'en 
,510);  ce  qui  fait  un  intervalle  de  quatre  cents  cinquante- 
deux  ans.  11  y  a  ajouté  la  vie  de  deux  cents  autres  per/on- 
nages  qui  ont  expliqué  ou  traduit  les  livres  Indiens.  Cet 
Ouvrage  &  quelques  autres  dont  je  parlerai  dans  la  liiite, 
qui  contiennent  l'hiftoire  des  Bonzes  Indiens  &  de  ceux  qui 
ont  voyagé  dans  les  Indes,  feroient  très-intéreiïans  pour  nous  : 
ils  pourroient  nous  donner  fur  l'Inde  des  détails  curieux. 

Vers  le  même  temps,  un  autre  Bonze  nommé  Pao-tchaug, 
compofa  une  Hijloire  des  Boniejfes  célèbres  ,  appelées  Pe- 
kieou-ni,  en  quatre  livres  :  il  commence  vers  l'an  357, 
&  finit  en  5  ip  :  il  y  fait  mention  de  foixante-cinq  de  ces 
Religieufes. 

Voilà  ce  qui  fê  pafla  à  la  Chine  dans  la  féconde  époque  s^ 
de  la  religion  Indienne.  On  voit  pai'-là  que  les  Indiens  ont  "* 
porté  à  la  Chine  un  très -grand  nombre  de  leurs  livres, 
qu'ils  les  y  ont  traduits ,  &  que  par  le  moyen  de  ces  livres 
nous  pouvons  connoître  la  doctrine  Indienne  :  nous  pouvons 
même  en  juger  d'après  les  Extraits  que  j'en  ai  donnés.  Je  ne 
préviens  point  le  jugement  que  l'on  en  peut  porter;  mais 
il  le  faut  avouer,  cette  Philofophie  efl  bien  extraordinaire; 
&  la  Religion  populaire  que  ces  Philofôphes  enfeignent ,  & 
qu'ils  ne  croient  pas,  eft  bien  abfurde. 


DE     LITTÉRATURE.  307, 


RECHERCHES    HI STORKIU ES 

SUR  LA  RELIGION  INDIENNE. 

TROISIÈME     MÉMOIRE. 

Suite  de  tHiJloire  de  la  Religion  Indienne  à  la  Chine. 

Par   M.    DE   Guignes. 

I. 

Hijloire  de  la  Religion  Indienne  h  la  Chine ,  depuis  l'an 
^^  pif  qu'en  â'^S. 

JAi  dit  précédemment,  que  vers  l'an  53  i  de  J.  C.  ii  étoît  Lu 
arrivé  une  révolution  dans  la  religion  Indienne,  &  que  '^'çNor. 
cette  révolution  lui  avoit  fait  donner  le  nom  de  Mo -fa  par 
les  Chinois,  c'efl-à-dire,  dernière  Loi,  qui,  comme  on  le 
prétend ,  doit  durer  trois  mille  ans.  Je  crois  pouvoir  conjec- 
turer ici  que  ce  Darma  dont  je  viens  de  pailer,  ell  l'auteur  de 
cette  révolution.  11  exifle  dans  l'Inde  un  livre  intitulé  Z)<rir/;;^ 
Scliajîram  ou  Dinn  Seliaflram ,  c'e(l-à-dire,  Explieation  de 
Darma  ;  &  la  do(flrine  contenue  dans  ce  livre  eft  adoptée 
par  un  grand  nombre  d'Indiens.  Darma  paroît  avoir  joue 
ww  grand  rôle  dans  l'Inde  ;  c'ell  ce  qui  m'autorile  à  le  re- 
garder comme  l'auteur  de  ce  changement  dans  la  Religion. 
Au  relie,  ce  n'ed  qu'une  conjecTiure  que  je  propole  ;  conjec- 
ture que  l'hiltoire  indienne  peut  conlirmer  ou  détruire.  Je 
reviens  à  la  fuite  de  l'hilloire  de  cette  Religion  dans  la 
Chine  où  les  monumens  ne  ceflênt  de  me  fournir  des  détails 
fmgulicrs  qui  méritent  d'être  raflêmblés. 

L'an  556  de  Jélus-Chrill,  les  Tarlares  Goei  furent  détruits,      AnifjliUU 
&  une  dynaftie  Chinoife  d'origine  leur  fuccéda  dans  le  Nord  ^ '^''''' 
de  la  Chine  ;  on  la  nommoil  les  Tf  du  Nord.  Ven-fiuen-ti 


3oS  MÉMOIRES 

qui  en  étoît  le  fondateur ,  avoit  établi  fa  Cour  à  Tchang- 
le-fou  dans  le  Ho-nan.  Ce  Prince  ne  voulant  pas  que  les 
deux  Religions  de  Fo  &  de  Lao-tfe  fubfillalfent  tout-à-la- 
fois  dans  lès  États  ,  prit  le  parti  d'en  détruire  une.  A  cet 
effet,  il  ralîëmbla  les  Savans  des  deux  Religions  &  leur 
ordonna  qu'ils  fe  rcunilfent.  C'étoit  traiter  les  affaires  de  Re- 
ligion en  Politique.  On  difputa  beaucoup  afîèz  inutilement: 
chacun  vouloit  que  fa  Religion  fût  prcfcrce.  Comme  on 
ne  s'accorda  point ,  ainfi  qu'on  devoit  s'y  attendre ,  cette 
conférence  aboutit  à  lui  ordre  de  l'Empereur  qui  pref- 
crivoit  aux  Tao-fe  de  fe  fu're  Sanianéens ,  Se  d'en  prendre 
l'habit.  0]i  fit  mourir  ceux  qui  ne  voulurent  pas  obéir ,  &. 
quatre  de  ces  Savans  Tao-fe  lurent  la  vicT;ime  de  cette 
Politique. 

Dans  le  Midi  où  les  Leang  avoient  été  détruits ,  &  où 
les  Tclnii  leur  avoient  fuccédé  ,  l'Empereur  nommé  égale- 
ment Vou-ti,  qui  étoit  monté  fur  le  trône  en  557,  ne  fut 
pas  moins  favorable  aux  Samanéens  :  il  alla  vifiter  leurs 
temples  ;  mais  l'ambition  dévoroit  toujours  ces  efpèces  de 
Religieux  qui  fe  mêloient  des  intrigues  de  la  Cour  ,  &, 
cherchoient  les  moyens  d'exciter  des  féditions.  Dans  le  Nord 
régnoit  un  Prince  nommé  Heou-tchou  :  fa  dynaftie  portoit  le 
nom  des  Tft  du  Nord.  L'an  57  i,  un  des  Samanéens  de  cette 
contrée,  avec  f Impératrice  mère,  forma  un  complot  contre 
l'Empereur.  Ce  Prince  Hit  obligé  de  faire  renfermer  fa  mère  : 
il  punit  en  même  temps  le  Samanéen  &  fès  complices. 

Jufqu'alors   toute  cette  partie  de  la  Chine  feptentrionale 

avoit  été  occupée  fucceffivement  par  les  Taitares   Goei  & 

par  les  Tfi  du  Novd  dont  je  viens   de  parler  :  elle  tonîba 

enfuite   fous    la   domination    d'une    autre    dynaftie   appelée 

'Annal     Heou-tc/ieou ,  Tartare  d'origine.  Les  Princes  de  cette  dynaftie 

'Z'xxxv'  ^voient  laiffé  fubfifter  les  trois  Religions  dans  leurs  États r 

t."}-.     '    celle  des  Lettrés  tenoit  le  premier  rang;  celle  de  Lao-tfe ^ 

le  fécond;  celle  de  Clie-kia  ou  des  Samanéens ,  le  troifième. 

Vou-ti  qui  régnoit  alors,   c'eft-à-dire,  l'an   574,   confidé- 

yaiit  ie  défordi'e  que  ces  deux  dernières  occafiannoient  dans'. 


DE    LITTÉRATURE.  30c? 

i'Empîre,  fe  détermina  à  les  détruire  :  il  fit  prendre  ies 
livres  &  les  flatues  ou  idoles ,  ordonna  aux  Samancens  & 
aux  Tao-fe  de  rentrer  dans  le  monde ,  &  fit  cefîer  toutes 
ieurs  cérémonies.  Mais  bientôt  après,  c'efl-à-dire^  en  575), 
Ion  fuccelFeur  rétablit  les  images  de  Fo  dans  les  temples  ; 
& ,  l'année  fuivante ,  il  permit  le  libre  exercice  des  deux 
Religions. 

La  Chine  qui  depuis  long -temps  avoit  été  divifée  en 
deux  Empires,  l'un  du  Nord,  &:  l'autre  du  Midi,  le  trouva 
enfin  réunie,  en  581,  fous  une  feule  dynaflie  appelée  Soii'i, 
dont  Ven-ti  fut  le  fondateur. 

Ce  Prince,  dès  la  première  année  de  fon  règne,  publia  ^Jd-mn-im,. 
un  Édit  par  lequel  il  étoit  ordonné  que  tous  les  Samancens 
abandonnalfelit  leur  état,  c'eft-à-dire ,  fortident  de  leurs 
monaflères  pour  rentrer  dans  le  monde  ;  qu'on  en  fît  le 
dénombrement,  Se  qu'ils  payaffent  le  Uibut  dont  ils  avoient 
été  exempts  julqu'alors  :  il  ajoutoit  qu'il  veilleroit  aux  livres 
&  aux  flatues  ou  idoles  ;  mais  cet  ordre  n'eut  point  de  fuite. 
Ce  même  Prince  devenu  vieux  protégea  les  Samanéens  Se  les 
Tao-fe  :  il  eut  pour  fuccelfeur  Ion  fils  Yang-îi ,  en  60 y 
Celui-ci  étendit  fon  Empire  fort  au  loin  du  côté  de  Siam , 
&  voulut  cûnnoître  les  pays  occidentaux  ,  dont  les  peuples  Annaf. 
venoient  commercer  dans  fês  États ,  Se  d'où  arrivoient  tous  T'-!-^à,^!^ 
ces  oamanéens.  Lan  607,  il  envoya  un  de  les  Officiers  z'^-^- 
nommé  Poei-kiu,  qui  voyagea  beaucoup  dans  les  Indes: 
celui-ci  fâchant  que  l'Empereur  étoit  curieux  de  tout  ce  qui 
concerne  les  Etrangers ,  compofa  une  Hiftoire  de  tous  les 
pays'  qu'il  avoit  parcourus,  en  trois  livres,  &:  la  préfenta  à 
l'Empeicur.  Cet  Ouvrage  étoit  accompagné  d'une  C;u-te  fur 
laquelle  étoiciii  tracées  les  diflcrentes  routes.  L'auteur  donne 
une  idée  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  curieux  dans  ces  pays , 
depuii  la  mer  Occidentale  julqu'à  la  Chine,  &;  y  décrit  les 
maurs  des  habitans.  A  cette  occafion ,  il  ;uriva  beaucoup 
d'Etrangers  à  la  Chine. 

Vers   le  même  temps,   c'efl-à-dire,   vers   Tan    610,   ce      Ma-niea-Jùu 
Prince  permit  à  un  S;unanéeii  nommé  Tchi-ko,  d'avoir  un 


3IO  MÉMOIRES 

petit  temple  dans  l'intcrieur  de  la  Cour  :  celui-ci  raflembla 
tous  les  livres  de  la  Religion,  les  mit  en  ordre,  &  en  lit  un 
Catalogue  :  il  les  diltribua  en  trois  clafTes. 

La  première  contenoit  les  livres  de  la  do<5lrine  du  7^7- 
tc/iing  ou  du  premier  degrc. 

La  féconde,  ceux  de  la  doélrine  du  Siao-tching  ou  du 
fécond  degré.  i 

La  troiiième,  les  livres  appelés  Tfa-king  ou  Mélanges. 

11  en  ajouta  une  quatrième  qui  contenoit  tous  les  autres 
iivres  que  le  peuple  rechercholt  :  il  les  nomma  Y-kiiig,  c'efl- 
à-dire,  livres  douteux. 

Il  y  eut  alors  un  célèbre  Pou-fa  nommé  Kie-tchu,  qui  fit 
de  nouveaux  Commentaires,  éclaircit  les  préceptes  de  Fo , 
&  compofa  différens  Difcours. 
^Aimal.  Cependant  cette  Religion  ne  jouit  pas  d'une  entière  tran- 
*ixxxix'  ^'^^^^^^  '  '^^  Minières  qui  lui  étoient  toujours  oppofés ,  re- 
préientoient  fins  cefîe  les  malheurs  qu'elle  avoit  caufés  dans 
l'Empire,  &  demandoient  qu'on  la  détruisît.  Yang-ti  avoit 
été  affaffiné  :  à  cette  occalion,  il  s'étoit  élevé  de  grands 
troubles;  la  dynaftie  des  Soui  avoit  été  détioiite,  Se  l'Empire 
étoit  paffe  à  Kao-tfou  en  6  i  ^  :  celui-ci  efl:  le  fondateur  de 
celle  des  Tang ,  une  des  plus  célèbres  &  des  plus  puiffantes 
qu'il  y  ait  eu  à  la  Chine.  Ce  fut  à  ce  Prince  que  les  Mi- 
niftres  firent  les  repréfentatiorts  dont  je  viens  de  parler.  En. 
6z6,  il  le  contenta  de  diminuer  le  nombre  àes  Samanéens. 
Il  mourut  dans  la  même  année,  &  fon  fils  Tai-tfoug  lui 
luccéda.  Ce  fut  fous  le  règne  de  ce  Prince,  l'an  6-^'y,  qu'il 
arriva  à  la  Chine  des  Bonzes  du  Ta-îfin ,  &  qu'ils  y  étabfirent 
leur  Religion  :  ces  Bonzes  s'appellent  eux-mêmes  Seng,  nom 
que  l'on  donne  dans  les  Annales  aux  Bonzes  de  Fo  ;  ce  qui 
Mc'm.iîel'Ac,  peut  les  faire  confondre  avec  ceux-ci.  Ces  Bonzes  du  Ta-tjhi 
'p"Vol,  '  ^°"'  ^^^  Chrétiens  Neftoriens,  comme  cela  eft  prouvé  par  le 
monument  Chinois  qui  a  été  découvert  à  Si-gan-fou ,  & 
dans  lequel  on  trouve  un  Précis  de  la  religion  Chrétienne  : 
il  en  elt  auffi  parlé  dans  les  Annales.  L'empereur  Tai-tfoug, 
lûivant  ce  monument,  fit  examiner  les  livres  que  ces  Chrétiens 


DE    LITTERATURE.  311 

àpportoient,  8c  permit  leur  religion  dont  il  fait  l'éloge.  En 
général,  les  empereurs  de  la  Chine  ont  fouvent  favorilé  les 
religions  étrangères  ;  ils  ont  paru  iricme  les  embralfer  ;  mais 
ce  n'étoit  pas  exclufivement ,  &  ils  tenoient  également  à 
d'autres. 

Ce  mcme  Tai-tfong  avoit  alors  de  grandes  relations  avec     Ma-mon-im. 
îes  Indes  que  les  Chinois,  &  fur-tout  les  Samanéens  de  la 
Chine  paixouroient.  Vers  l'an  622,  l'Inde  étoit  remplie  de 
troubles  :  un  Roi  nommé  Chi-îo-ye-îo ,   avoit  réuni  toutes 
lès  forces  pour  attaquer  fes  voifins,  &  en  avoit  fournis  plu- 
fieurs.    Dans   ce   même  temps,    il   y  avoit  dans    l'Inde  un 
célèbre  Samanéen  Chinois  nommé  Fo-tou-h'iuen-tchoans: ;  le 
Conquérant  voulut  le  voir  :  le  Samanéen  lui  vanta  beaucoup 
les  grands  exploits  de  Tai-tfong.  Ce  fut  d'après  cela  que  ce 
Prince  Indien  envoya  une  ambalTade  à  la  Chine  :  il  prenoit 
ie  titre  de  roi  de  Mo-kia-to.  Ce  pays  étoit  litué  dans  l'Inde       IJ.  f.v. 
du  milieu,  &  avoit  pour  capitale  une  ville  appelée  Kic-tou-  l^^J^''^"^' 
kie-lo-pou-lo  ou  Kiu-fou-mo-pou-lo ,  autrement  encore  Po- 
tcha-li-tfe  ;  elle  avoit  au  Nord  le  fleuve  King-kia  qui  eft  le 
Gniiga  ou   Gange.  Il  efl  difficile  de  reconnoitre  les  ditFérens 
noms  de  cette  capitale  qui  font  corrompus  par  les  Chinois  ; 
mais  il  n'en  réfulte  pas  moins  que  ce  pays  eft  fitué  dans  le 
centre  de  l'Inde.  L'an  6^'è  ,  l'Empereur  envoya  à  fon  tour 
dans  ce  pays  un  Ambaffadeur  Chinois  nommé  Hiucn-tfe,    Amallxz, 
qu'il   fit   eicorter    par    quelques   troupes.   Quand   Hiiien-tfe^''  ^^' 
arriva  dans  l'Inde,  le  prince  Indien  étoit  mon,  &  il  y  avoit 
beaucoup  de  troubles  dans  fês  États  :   un  Miniffie  nommé 
Na-fou-ti-o-lo-ua-i/iun ,  s'étoit  emparé  du  trône;  celui-ci  vint 
avec  des  troupes  au-devant  de  l'Ambalfadeur  pour  le  chalfer; 
les  Chinois  furent  battus  &  mis  en  fuite  :  Hiucn-tfc  fe  lauva 
dans  le  Thibet  où  il  raffembla  des  troupes  ;   les  Thibétans 
lui  donnèrent  mille  foldats  ;  ceux  du  pays  de  Necbal ,  fept 
mille  cavaliers:  ik  avec  cette  petite  armée  Hiucn-tfc  alla  at- 
taquer  la  ville  de  Tclia-po-lio-lo  ou  Tou-po-ho-lo  ;  il  y  tua 
trois  mille  hommes,  &  en  précipita  dans  les  eaux  dix  mille: 
le  roi   Indien   le  lauva  ;    mais  ayant  rallié  fes   troupes  qui. 


312  MÉMOIRES 

avoient  <?té  difperlees,  il  revint,  &  livra  un  fécond  combat; 
il  fut  pris  ;  on  lui  tua  beaucoup  de  monde,  Ôc  l'on  fit 
prifonniers  environ  mille  hommes  :  toute  la  famille  &  (es 
domeftiques  fe  retirèrent  vers  le  fleuve  Kien-to - goei-kiang ; 
le  gênerai  Chinois  les  y  attaqua  de  nouveau,  les  battit,  prit 
fes  femmes,  {ç:?,  enfans,  douze  mille  prilonniers,  &  vingt 
mille  têtes  de  bétail  ;  il  foumit  enluite  cinq  cents  quatre- 
A'ingts  villes,  villages  ou  bourgades.  Chi-kieoii-mo  qui  régnoit 
alors  dans  l'Inde  orientale,  envoya  aux  Chinois  une  quantité 
prodigieule  de  boeufs ,  de  chevaux ,  d'armes ,  &  pludeurs  chofes 
rares ,  une  C;u"te  du  pays ,  &:  des  flatues  de  Lao-tje. 

Pendant  que  Hiuen-tfe  éloit  dans  ce  pays ,  il  alla  voir  un 
Docleur  nommé  le  Dormeur  Na-lo-ulli-po-po  :  celui-ci  vivoit, 
difoit-il ,  depuis  deux  cents  ans ,  &.  avoit  le  fecret  de  ne  pas 
Ma-nion-li».  mourir.  Hiuen-tfe  revint  enluite  à  la  Chine,  &  fous  le  règne 
f.2^.,  luivant,  celt-a-dire,  lous  Kao-tjoiig ,  ce  rrince  le  renvoya 

dans  l'Inde  ou  dans  le  pays  de  Mo-kia-to  :  Mo-lio-pou-tt  y 
régnoit  alors;  le  Chinois  y  fit  élever  un  monument  de  pierre 
pour  conlerver  la  mémoire  de  ks  viifloires. 

Dans  le  récit  de  cette  expédition  fingulière  dont  on  n'au- 
roit  jamais  foupçonné  les  Chinois ,  nous  devons  nous  aiTeter 
un  moment  fur  les  ftatues  de  Lao-tfe  dont  il  y  eft  fait  men- 
tion, &  qui  prouvent  que  la  doârine  &  la  religion  de  ce 
Philolôphe  Chinois  étoient  connues  des   Indiens  ;  mais  ce 
qui  eft  plus  intéreiïant  pour  l'objet  qui  nous  occupe,  &  qui 
a  un  rapport  dired  à  l'hiftoire  de  la  religion  Indienne,  efl; 
ce  qui  y  efl:  dit  du  Samanéen  Hiuen-tchoang ,  qui  fut  très- 
célèbre  à  la  Chine  par  lès  Écrits  ;  il  prenoit  le  titre  de  Fo~ 
OuyHyun-tong,  tofi  OU  de  Boudha  .'  il  étoit  Chinois  de  naifiance  ;  dès  l'âge 
iiv.v.f.i^.    de  onze  ans,  il  lut  les  livres  fecrets  de  la  rehgion  Indienne, 
y  devint  très-habile,  &  acquit  dans  la  fuite  une  très-grande 
réputation  ;  il  fe  mit  à  voyager,  &  pafla  dans  le  pays  à^Igour: 
le  Roi  du  pays  envoya  au-devant  de  lui  pour  le  recevoir; 
de-là  il  fe  rendit  dans  le  Turkeftan  où  il  fut  également  bien 
reçu  :  il  palfa  la  porte  de  Fer  vers  Harafchar,  parcourut  un 
grand  nombre  de  pays ,  vifita  les  Indes ,  &  s'en  revint  à  la 

Chine , 


DE    LITTÉRATURE.  313^ 

Chine,  après  dix-fept  ans  de  voyage,  vers  l'an  (^44.  II  fè 
fixa  dans  un  monaflère  où  il  travailla  &  traduifit  le  grand 
Puon-jo ,  le  même  qui  avoit  cte'  traduit  par  le  Samanéen 
Kieou  mo-lo-che  ;  mais  il  y  ajouta  àts  Commentaires.  C'eft 
à  cette  occallon  que  l'on  dit  que  le  mot  Indien  Puon-jo 
fignifie  la  mtme  chofe  qu'en  Chinois  Tcki-hoci ,  c'eft-à-dire,  ^^atuon-Tm, 
très-intelligetit ;  que  le  mot  de  Brahma  figniiie  la  même  choie  ^.Vy, 
que  Tao-pi-gcm ,  c'eft-à-dire ,  (]ui  ejl  arrivé  à  bord:  on  entend 
par- là  celui  qui  a  fu  cotmoitre  les  chofes  &  parvenir  à  la 
fainteté.  Plufieurs  autres  Samanéens  ont  aulTi  commenté  ce 
livre. 

Hiuen-tchoang  a  fait  encore  un  Ou\Tage  intitule  Sin-PÀng- 
koei-kiai ,  c'eft-à-dire,  Traité  du  cœur,  avec  des  Commentaires, 
en  un  livre  qui  contient  toute  la  lubflance  du  Puon-jo.  Oa 
a  encore  de  ce  Samanéen  un  autre  Ouvrage  intitulé  Pe-fa- 
lun ,  en  un  livre,  c'eft-à-dire,  D  if  cours  fur  les  cent  Règles , 
compofé  par  Tien-îfn  qui  étoit  un  Douleur  d'Occident; 
Hiuen-tclwang  n'en  eft  que  le  Traducfleur  :  ces  cent  Règles 
fe  réduilent  à  cinq  chefs. 

1.'   Les  Règles  du  cœur,  qui  font  de  huit  efpcces. 

2."   Les  Règles  de   ce  que  pofsède  le  cœur,  qui  font  de  cin- 
quante-une efpèces. 

3 ."   Les  Règles  du  coqis ,  qui  font  de  onze  efpèces. 

4,°  Les  Règles  du  cœur  ,  qui  ne  s'accordent  pas  avec  les  aclions  ; 
elles  lont  de  vingt -quatre  elpèces. 

j."   Les  Règles  du  non-être  ou  du  ne'ant,  qui  font  de  fix  efpèces: 
ce  cjui  forme  le  nombre  de  cent. 

Ttii-tfong  faifoit  tant  de  cas  de  ce  Samanéen,  qu'il  travailla 
lui-même  à  la  Prélace  de  là  U'adudion  du  Puon-jo. 

Nous  apprenons  pai"  le  monument  Chinois,  que  ce  Prince 
protégeoit  beaucoup  les  Chrétiens  Neftoriens  qui  étoient 
venus  à  fa  Cour  ;  qu'il  approuvoit  leur  doelrine  &  leurs 
livres  ;  mais  celte  protection  ne  l'cmpcchoit  pas  d'être  éga- 
lement attaché  aux  Samanéens.  11  elpéroit  que  ceux  qui 
lùivoient  ces  religions,  trouveroient  le  moyen  de  le  rendre 
Tome  XL  Rr 


314  MÉMOIRES 

Jln»al.  1,  XL,  immortel.  Les    Brahmes    prétendoient   avoir    ce  fccrct  ;  & 
^  JP'  Teii-tfong  c]ui  y  ajoutoit  foi ,  envoyoit  dans  tous  les  pays  de 

l'Inde  des  perfonnes  pour  chercher  la  plante  qui  procuroit 
i'immortalJté  :  il  mourut  dans  l'eipérance  qu'on  la  tnniveroit; 
&L  fon  fils  Koo-tfoug  qui  lui  fucccda,  hérita  de  lui  la  mcme 
folie.  L'an  657,  il  ordonna  qu'on  allât  également  chercher 
cette  plante  dans  les  Indes.  En  vain  fcs  Miniflres  lui  repré- 
lentoient  combien  il  étoit  inutile  Se  ridicule  de  faire  ces 
recherches  qui  avoient  amufc  Se  trompe  plufieurs  anciens 
Empereurs. 
Ma-mn-Vn,  Comme  on  avoit  fait  alors  beaucoup  de  voyages  dans 
liv.ccxxvii.Yi^^Q  pour  le  progrès  de  la  religion  Indienne,- un  Bonze 
nommé  Tao-fiucii ,  que  d'autres  appellent  Tao-tfoiig ,  entre- 
prit d'écrire  l'Hifloire  de  ces  voyages  :  il  examina  celle  que 
le  Bonze  Hoei-kiao  avoit  compofee  ious  le  règne  des  Learig, 
&  y  fit  un  fupplément  qu'il  intitula  So-kao-feng-tchuen ,  en 
trente  livres,  c'eft-à-dire.  Supplément  à  l'Hifloire  des  célèbres 
Bonies  :  il  commence  vers  fan  502  de  J.  C.  ôc  finit  vers 
l'an  646  ;  ce  qui  fait  un  intervalle  de  cent  quarante  -  quatre 
ans  :  il  y  donne  i'hifloire  de  deux  cents  quarante-huit  Bonzes , 
&  y  joint  des  Recherches  fur  cent  foixante  perfonnages  qui 
ont  commenté  &  expliqué  les  livres  Indiens  que  foJi  tradui- 
foit.  Il  y  a  lieu  de  croire  que  les  Chrétiens  Nefloriens,  établis 
alors  à  la  Chine ,  ont  également  compofé  des  livres  concernant 
leur  religion,  &  ti-aduit  les  principaux.  Il  feroit très-important 
de  retrouver  ces  Ouvrages  à  la  Chine. 

La  religion  Indienne  Ce  foutenoit  toujours  dans  ce  pays, 
recevant  de  temps  en  temps  des  marques  de  la  proteélion 
des  Empereurs,  mais  fur- tout  des  Impératrices  &  des  autres 
Princeiïès  qui  étoient  fort  attachées  aux  Samanécns.  Tchotig- 
ifong  avoit  fuccédé  à  Kao-tfong ,  l'an  683.  Sous  Kao-tfong, 
flmpératrice  Vou  avoit  eu  un  très-grand  crédit,  &  avoit  eu 
quelque  façon  gouverné  l'empire  :  c'étoit  une  princeffe  fort 
înflruite  dans  ï'hiftoire  Chinoifé  ,  qui  avoit  de  l'elprit  & 
encore  plus  d'ambition.  Après  la  mort  de  Tai-tfong ,  dont 
«lie  avoit  été  concubine ,  elle  avoit  été  renfermée  dans  mi 


DE     LITTÉRATURE.  315 

monaftère  de  Bonzefles  avec  les  auti'es  concubines  de  ce  Prince  : 
Kao-tfong  qui  en  ctoit  devenu  amoureux,  l'en  fit  fortir,  & 
ia  nomma  Impératrice  :  ce  Prince  ell:  regai'dé  avec  mépris 
par  les  Chinois,  pour  avoir  époufé  la  concubine  de  Ion  père, 
&  lui  avoir  abandonné  le  gouvernement  de  l'Empire.  Cette 
Princefle  accoutumée  à  gouverner,  ne  laifTa  au  nouvel  em- 
pereur Tchong-tfotig  Ton  fils,  que  le  titre  d'Empereur,  & 
s'étoit  réfervé  toute  l'autorité.  Elle  avoit  auprès  d'elle  un  de 
ces  Bonzes  nommé  H  oui -y ,  qui  jouifîbit  d'un  crédit  fi  grand,  Afinat. 
que  tout  le  monde  en  murmuroit  :  on  étoit  choqué  de  Ion  ^•,_  .^,2/^ 
fafle  &  de  Ion  infolence;  lorlqu'il  fortoit,  il  le  lërvoit  des  ?•  ^Oy 
voitures  impériales  :  ceux  qui  en  étoient  le  plus  mécontens, 
ne  laifFoient  pas  que  de  s'emprelFer  de  lui  fiiire  leur  cour  :  il 
avoit  tout  pouvoir  auprès  de  l'Impératrice  mère  :  cette  Prin- 
cefie,  l'an  685,  lui  avoit  donné  le  titre  de  Chef  du  temple 
appelé  Pe-ma ,  près  de  Ho-tian-fou.  C'étoit  le  lieu  où  l'an 
avoit  apporté  pour  la  première  fiDis  les  livres  de  Fo ,  &  par 
conléquent  ce  lieu  étoit  comme  la  métropole  de  toute  cette 
Religion.  Ce  Bonze  avoit  ramalfé  un  nombre  de  jeunes  gens 
de  la  lie  du  peuple  qu'il  avoit  fait  Bonzes  :  il  commcttoit  avec 
eux  beaucoup  de  délordres ,  Se  iailoit  périr  ceux  qui  vouloient 
les  arrêter  :  on  ne  pcuvoit  en  avoir  juftice ,  &:  perfonne 
n'ofoit  parler.  Comme  d'ailleurs  il  avoit  des  talens,  il  ctoit 
employé  dans  le  Gouvernement  par  l'Impératrice  mère. 

Dans  la  (uite,  ces  délordres  allèrent  encore  plus  loin.  L'an 
6^0,  un  de  ces  Bonzes  nommé  Fa-ming ,  conipola  un  livre 
intitulé  Ta-yun-king,  qu'il  prélenta  à  l'Impératrice  :  l'impolleiir 
y  foutcnoit  que  cette  Princelib  delcendoit  du  Fo  Mi-le ,  fie 
prétendoit  par-là  que  1  Empire  lui  app;u-tenoit  légitimement. 
L'impératrice  fit  publier  ce  livre  dans  toute  la  Chine,  mais 
fur -tout  dans  les  deux  Cours,  à  Si-gan-fou  fie  à  Lo-yaiig , 
oii  elle  en  fit  mellre  un  exemplaire.  D'après  cela,  elle  lit 
dépoler  Ton  lils  qui,  quoitjue  dépouillé  de  toute  autorité, 
avoit  toujours  clé  regardé  julqu'alors  comme  Empereur  :  elle 
lui  enleva  ce  titre,  fie  prit  elle-même  celui  d'Impérairice  : 
flic  changea  le  nom  de  la  dynaflie  régnante,  qui  éioii  Tuti^, 

Rr   ij 


3i6  MEMOIRES 

pour  prendre  celui  de  Tcheou  ;  elle  le  fît  appeler  Tcheou- 
vou-chi ,  c'ell-à-dire ,  Vou-chi  Impératrice  des  Tcheou. 
^Am,  Chin.  L'an  6p4 ,  le  mcme  Bonze  Hoai-y  fut  charge  par  l'Impé- 
ratrice, de  conflruire  un  très- grand  temple  :  on  y  employa 
dix  mille  hommes.  La  dcpenfe  fut  fi  exceffive,  que  le  trclor 
en  fut  tpuilé.  On  murmura  beaucoup,  &  on  porta  des 
plaintes  à  l'Impératrice  ;  en  coniéquence  elle  chalîà  mille 
jeunes  gens  qui  éloient  les  dilciples  de  Hoai-y  :  quant  à 
celui-ci,  elle  le  iaifla  tranquille,  &  lui  ordonna  de  teindre 
de  fàng  de  bœuf  une  ilatue  de  Fo ,  qui  avoit  deux  cents 
pieds  de  haut  ;  enluite  Hoai-y  jaloux  du  crédit  qu'un  Mé- 
decin comniençoit  d'acquérir ,  mit  lecrètement  le  feu  à  ce 
temple  qu'il  faiioit  bâtir  ;  prefque  tout  le  palais  impérial  fut 
réduit  en  cendre  :  Hoai-y  ne  fut  pas  inquiété  ;  l'impératrice 
avoit  trop  de  foibleffe  pour  lui  :  elle  lui  ordonna  au  contraire 
de  reconftruire  le  temple  &  le  palais  ;  de- là  de  nouveaux 
murmAires  &  des  remontrances  de  la  paît  des  Miniftres  qui 
vouloient  que  l'on  prokrivît  cette  Religion,  caule  de  tant  de 
défbrdres. 

Il  arrivoit  alors  à  la  Chine  desSamanéens  de  tous  côtés,  & 
ils  fe  rendoient  à  la  Cour,  où  ils  trouvoient  des  honneurs, 
du  crédit  &  des  richeffes  :  tous  cepeivdant  n'avoient  pas  cette 
Ou.yn-yimmg,  ambition  :  quelques-uns  n'étoient  occupés  que  de  l'étude.  Le 
ky,v.i>.ij).  Samanéen  Ti-po-ho-lo  que  les  Chinois  nomment  Ge-tchao', 
&  qui  étoit  originaire  de  l'ijide  du  milieu,  s'y  étoit  rendu 
quelque  temps  auparavant  :  dans  fôn  pays,  il  s'étoit  livré  à 
l'étude,  &  avoit  approfondi  toute  la  doéfrine  Indienne.  Ar- 
rivé à  la  Chine,  il  s'y  éloit  renfermé  dans  un  monaftère, 
où  il  traduifit  les  livres  Indiens  concernant  la  dcdrine  du 
Ta-tchiiig. 

Plufieurs  Samanéens  s'étoient  joints  à  lui  pour  l'aider,  & 
l'Impératrice  qui  fe  piquoit  d'érudition  ,  avoit  cru  devoir  y 
faire  quelque  chofe,  afin  d'avoir  pai't  à  l'ouvrage.  Le  principal 
livre  qu'il  traduiht,  e(l  intitulé  Hoa-yen-king,  Dans  le  même 
ljnd.f,iy,  temps  un  autre  Samanéen,  nommmé  Che-tcha-nan-to ,  que 
les  Chinois  appellent  Hio-hi ,  traduifit  le  même  livre  :  ce 


DE     LITTÉRATURE.  317 

Samanéen  étoit  originaire  du  pays  de  Khoten  ;  il  ctoit  venu  Ma-nton-lin, 
à  la  Chine,  à  la  follicitation  de  l'Impératrice,  pour  traduire  t'j'i^fjy'/' 
ie  Hoa-yen-king  qu'il  apporta  avec  lui  de  Khoten  ;  aiTÏvé  à  la 
Chine ,  il  y  ti-ouva  plulleurs  Samanéens  en  état  de  le  féconder  : 
il  y  travailloit  en  6^8  ,  aidé  entre  autres  par  un  Samanéen 
de  l'Inde  méridionale  nommé  Pou-ti-heou-tchi.  11  fit  plufieurs 
autres  traductions  :  enluite  ,  comme  la  mère  étoit  fort  âgée, 
il  s'en  retourna  dans  Ton  pays  pour  la  voir ,  après  quoi  ii 
revint  une  féconde  fois  à  la  Chine  vers  l'an  710,  &  il  y 
mourut  âgé  de  cinquante  -  neuf  ans.  On  brûla  fon  corps; 
mais  on  prétend  que  fa  langue  refta  entière ,  &  ne  fut 
point  endommagée  par  le  feu,  on  la  porta  à  Khoten,  & 
ion  éleva  un  monument  à  l'endroit  où  on  avoit  brûlé  Ion. 
corps. 

On  a  compolt  à  la  Chine  un  grand  nombre  d'ouvrages 
relatifs  à  ee  livre,  foit  Commentaires,  loit  Extraits  ou  Abrégés: 
ils  font  indiqués  dans  Ma-tuon-lin  ;  mais  comme  on  le  borne  llld.lv. 
à  donner  fimjîlement  le  nom  des  Auteurs  de  ces  Commen-  i'^^,^jJJ,* 
taires  ,  cette  énumération  feroit  trop  longue  ici ,  &  ne  nous 
apprendroit  rien  (ur  le  lond  de  ce  que  renferme  ce  li\re 
dont  j'ai  déjà  p;ulé. 

Je  ne  dois  pas  oublier  ici  un  autre  ouvrage  important  con- 
cernant la  religion  Indienne,  compofe  pai"  le  Bonze  Y-tfing :  lUd.li 
il  e(l  intitulé,  Kieoii-fd-kao-fciig-tc/iiicn ,  en  deux  livres,  c'ell- 
à-dire,  HiJIoirc  des  illujlrcs  Bonics  rjui  ont  voyage  pour  aller 
ilicrchcr  la  Loi.  Ce  Bonxe ,  vers  l'an  687,  avoit  pallé  dans 
l'Inde  pour  y  chercher  des  livres  de  la  religion  Indienne, 
&  à  (on  retour ,  il  le  propoia  de  faire  l'hilloire  de  tous  ceux 
■<|ui,  coinme  lui  &  dans  le  même  deifein ,  avoient  entrepris 
ce  voyage  pendant  le  règne  de  la  dynalUe  des  Taiig.  Il  y 
donne  l'hifloire  (Se  les  voyages  de  cinquante- huit  de  ces 
Perfonnages.  On  trauuidl  aulli  dans  le  même  temps  un  livre  liu,  H: 
intitulé,  ïucn-l.io-leao-y ,  en  dix  livres.  Le  Traducteur  étoit 
un  Uonze  de  Samarcande  nommé  Fo-to-to-lo  :  cet  ouvrage 
Irailoit  de  la  Métempfycolè.  Il  efl  encore  fait  mention  d'un 
aulrc  livre  du  nitnic  genre,  intitulé  Yucn-kio-lùug-fu ;  c'ell  un 


CCXWll , 


cccxxvi, 
y.  ij, 


3i8  MÉMOIRES 

Commentaire  tlu  précédent,  il  pai'ut  en  6p-}  ,  &  le  BonZe 

Tfong-mi  en  efl;  l'Auteur. 

I   I. 

Suite  de  l'HlJlohe  de  la  Religion  Lidiemie  à  la  Chine , 
depuis  l'an  âj^S  /ufqtt'en  j)â^j. 

L'ÉTABLISSEMENT  des  Chrétiens  Neftoriens  à  la  Chine,  Se 
fur-tout  à  la  Cour,  ne  tarda  pas  de  cauier  de  la  jaioufie  aux 
Samanéens,  &  bientôt,  c'efl-à-dire  en  65)8  ,  ceux-ci  tentèrent 
de  leur  fufciter  quelques  orages  ,  mais  cela  n'eut  pas  de  fuite; 
&  les  hifloriens  Chinois  qui  confondent  ces  Nefloriens  avec 
les  Bonzes  Indiens,  affurent  que  l'on  murmuroit  beaucoup  de 
la  proteélion  que  l'Impératrice  accordoit  à  tous  ces  étrangers. 
Ce  qui  doit  les  avoir  induits  en  erreur,  comme  je  fai  déjà 
remarqué,  c'eft  que  ces  Nefloriens  prennent  eux-mêmes  le 
titre  de  Seng  qui  eft  celui  des  Bonzes  Indiens. 
Annallxui,  L'Impératrice  toujours  attachée  à  la  religion  de  Fo  ,  avoît 
p.  12,  formé  ,  l'an  700,  le  deiïèin  de  faire  jeter  en  fonte  une  très- 

grande  flatue  de  cette  divinité  ;  mais  elle  vouloit  que  les 
Bonzes  y  contribuaflènt.  Un  Officier  profita  de  cette  occafion 
pour  lui  reprélenter  les  dépenles  exceflives  qu'elle  1  ailoit  alors 
en  faveur  de  ces  Bonzes  qui  avoient ,  difoit-il ,  une  multi- 
tude de  Kia-lan ,  ou  de  temples  trop  magnifiques  ;  il  ajoutoit 
que  toutes  ces  dépenfes  qu'elle  deftinoit  pour  Fo ,  feroient 
beaucoup  mieux  employées  au  foulagement  des  peuples  qui 
étoient  épuilés  &  dans  le  befoin  :  l'Impératrice  adopta  ce 
confeil.  Le  mot  Kia-lan  dont  on  fe  lert  ici ,  ell:  un  mot 
Indien  qui  fignifie ,  félon  les  Chinois,  un  lieu  d'aiïèmblée  : 
on  dit  encore  Kia-lan-mo  ou  Kia-lo-mo  &  Pi-ho-lo. 
UiJ.p.2!,  Quelques  années  après,  c'efl-à-dire  l'an  704,  malgré  les 
avis  qu'on  lui  avoit  donnés,  l'Impératrice  revint  encore  à 
fon  projet  pour  la  llaîue  de  Fo.  On  lui  fit  de  nouvelles 
repréfentations  :  mais  elle  fut  dépofée  l'année  fuivante  & 
l'Empire  fut  rendu  à  Tchong-tfong.  Ce  Prince  ne  fut  pas 
plutôt  fur  le  trône,  qu'il  fe  lailîà  entièrement  gouverner  par 


DE    LITTERATURE.  319 

l'Impératrice  fa  femme ,  auprès  de  laquelle  un  Bonze  nommé 
Hoei-fan  avoit  tout  crédit  :  l'Empereur  étoit  incapable  de 
gouverner,  &  ne  s'occupoit  que  de  plaifirs  ;  il  dépenfa  àts 
fommes  exceiïives  à  orner  des  temples  de  /o ,  &  ne  faifoit 
aucun  cas  des  remontrances  qu'on  lui  adreffoit. 

Sous  fon  règne  pai-ut  le  Leng-yen-king ,  livre  célèbre  dans  ,.f/^-'^'^;!^^' 
la  religion  Indienne.  L'an  706  de  J.  C.  il  vint  à  la  Chine  un  j,' ,^, 
Bonze  Indien  qui  traduifit  cet  ouvrage.  On  en  a  fait  cnluite 
difFérens  Commentaires.  Sous  cette  même  dynaftie  des  Tang , 
car  on  ne  donne  pas  l'époque  précife,  un  Indien  nommé  Puon- 
li-mi  examina  la  traduction  que  Mi-kia ,  originaire  du  pays 
de  Ou-tclumg .  avoit  faite  de  cet  ouvrage;  enfuite  un  Bonze 
nommé  Yno-yue  en  fît  un  Précis ,  «Se  un  autre  Bonze  en  fît 
un  Commentaire.  Sous  les  mêmes  Tang,  on  a  fait  une  édition 
de  la  tradudion  de  Mi-kia  en  dix  livres ,  &  on  y  a  joint  les 
Commentaires  anciens  ik.  modernes  des  douze  Sedes,  preuve 
que  l'on  comptoit  alors  douze  Secles  dans  cette  Religion. 

Ce  livre  tend  à  prouver  que  tout  revient  à  l'unité  d'où  tout 
eft  forti  :  on  y  traite  dçs  principes  des  choies ,  des  fens  & 
des  paillons  qui  coulent  dans  le  monde  fans  pouvoir  revenir. 
Ju-lûi  qui  eft  un  nom  de  Fo ,  touché  de  compalîion,  fît 
connoitre  aux  hommes,  dans  ce  livre,  la  porte  defbrtiequi 
efl  le  chemin  du  retour.  On  appelle  porte  de  fortie,  la  porte 
du  Ni-pon  ou  de  la  mort  :  c'eft  toujours  la  mCme  morale , 
cette  apathie,  cette  infenfîbilité  générale  qui ,  anéantilîant  tout 
nos  fen? ,  ramène  tout  à  l'unité,  fo  craignaHt  que  les  hommes 
ne  pénétrafTent  pas  cette  dodrine,  leur  envoya  vingt -cinq 
difciples  pour  la  leur  expliquer;  &  Â'//o/;-t/^/-///,  cette  divinité 
femelle  dont  j'ai  parlé,  fit  un  chapitre  fur  la  Métempfycolè  : 
elle  y  traite  des  fens  qu'il  faut  anéantir;  elle  fait  connoître 
ce  que  l'on  appelle  le  l^uic,  dans  lequel  l'on  eft  confondu 
avec  la  divinité  :  toute  cette  doéirine  efl  fort  obfcure. 

/fiiien-tfoiig  Liant  parvenu  à  l'Empire,  ordonna,  l'an  714, 
fur  les  reprélenlations  t|ui  lui  furent  faites ,  qu'on  diminuât 
le  nombre  des  Bonzes  &  Bonzelfes  qui  s'étoit  trop  multiplié 
ifbus  les  règnes  précédens  ;  il  en  fupprima  douze  juille ,  fit 


'3  20  MÉMOIRES 

détruire  plufieurs  temples  &  quantité  de  flatues.  Ce  Prince 
fe  livra  tout  entier  au  Gouvernemejit  qui  depuis  long-temps 
étoit  entre  les  mains  des  femmes  :  il  ne  fe  borna  pas  à  réprimer 
le  luxe  qui  régnoit  dans  les  temples  de  Fo ,  il  fit  lortir  du 
palais  beaucoup  de  filles  qu'il  renvoya  à  leurs  parens,  brûler 
une  quantité  prodigieule  de  meubles,  d'habits  &  d'équipages, 
diftribuerdes  fecours  à  ceux  qui  en  avoient  befoin  ,  &  donna 
le  premier  l'exemple  de  la  frugalité  &  de  la  modellie  :  il  fut 
en  relation  avec  tous  les  peuples  occidentaux  ;  les  troupes 
battirent  en  TaVtarie  les  Arabes  ,  &  les  Chinois  redoutés 
dans  toute  cette  contrée,  y  étoient  regai'dés  comme  les 
protecfteurs  du  pays. 

Pai'mi  tous  les  Bonzes  qui  étoient  alors  à  la  Chine,  il  y 
Gmhil.OlJ.  en  avoit  quelques-uns  qui  le  livroient  aux  Sciences  &  qui 
y^/c.  ww:r  ,  ^,y  jjf^jjiguoiej-jt.  L'an  72  I ,  on  calcula  une  éclipfe,  &  le  calcul 
le  trouva  taux.  L'Empereur  fit  venir  à  fa  Cour  Y-hang ,  Bonze 
Chinois  de  la  religion  de  Fo  ;  celui  -  ci  travailla  beaucoup 
flir  l'Albonomie.  Dans  le  defiein  de  connoître  la  fituation  des 
principaux  lieux  de  l'Empire,  il  fit  faire  un  grand  nombre 
d'inftrumens ,  des  gnomons,  desiphères,  des  aflrolabes ,  des 
quaits- de-cercle ,  &.c.  il  envoya  des  Mathématiciens  dans  le 
Nord  &  dans  le  Midi  pour  oblèrver  la  hauteur  méridienne  du 
Soleil,  celle  die  l'Etoile  polaire,  &:  pour  prendre  la  hauteur 
de  quelques  lieux  dans  ces  deux  extrémités ,  afin  de  favoir 
au  jufte  le  nombre  àts  li  qui  répondent  lîar  la  Terre  à  un 
degré  de  latitude.  Ceux  qui  lurent  chargés  d'obferver  dans  le 
Midi ,  allèrent  dans  le  Tonquin  &  la  Cochinchine  :  ceux 
du  Nord  allèrent  dans  le  pays  des  Tai'tai'es  Tie-le ,  vers  le 
lac  Paikai  en  Sibérie.  Tous  avoient  ordre  d'examijier  la  durée 
des  jours  &  des  nuits,  &  d'oblerver  les  étoiles  que  l'on  ne 
peut  apercevoir  iûr  l'horizon  de  Si-gan-fou.  C'eft  alors  que 
les  Chinois  commencèrent  à  parler  de  l'étoile  que  nous  nom- 
mons Canope ,  &  des  autres  qui  font  au  Sud.  D'après  ces 
obfervations ,  &  celles  qu'il  avoit  faites  lui-même,  Y-hang 
conclut  que  trois  cents  cinquante -im  //  &  quatre-vingts  pas 
lépondoient  fur  la  Terre  à  un  degré  de  latitude  ;  elles  lui 

fervirent 


DE     LITTÉRATURE.  321 

(èrvîrent  beaucoup  f>our  les  catalogues  qu'il  fit  de  la  grandeur 
des  jours ,  de  la  difTcrence  des  méridiens ,  jiour  le  calcul  des 
écliples,  des  dcclinaifons  du  Soleil ,  de  la  grandeur  des  ombres 
méridiennes  du  gnomon,  des  latitudes  de  la  Lune,  &c.  il  a 
drelîe  un  catalogue  des  longitudes  terreflres ,  un  auti^e  d'un 
très  -  grand  nombre  d'cloiles  dont  il  a  fixe  la  pofition  lur 
des  Cartes  cclefies  qu'on  ne  trouve  plus,  à  ce  que  l'on 
prétend.  Son  Ouvrage  efl  intitulé,  Tang-ta-yen-lie-y ,  en  Md-tuan-iùit 
dix  livres.  11  mourut  âgé  de  quarante- cinq  ans,  l'an  727,  ."'/f,^^^' 
avant  que  de  l'avoir  achevé  ;  d'autres  Agronomes  le  finirent. 
Ta-yen  défigne  un  nombre  de  \'Y-kiiig  propoic  par  Cofifi/diis  : 
par-là  Y-hang  avoit  voulu  flatter  its  Chinois,  en  leur  failânt 
entendre  que  toutes  les  connoiflances  allronomiqiies  venoient 
de  ks  réflexions  &.  de  fes  méditations  fijr  ce  nombre.  Le 
titre  de  fon  Ouvrage  fignifie  Traité  d'Aflronomie  du  Ta -yen 
fait  fous  les  Tang. 

Vers  ce  même  temps ,  l'Aflronomie  àe^  jîeuples  d'Occident 
ne  devoit  pas  être  inconnue  aux  Chinois,  &  p;u-ticulièrement 
au  Bonze  Y-hatig.  Les  Nefl;oriens  étoient  établis  à  la  Chine; 
le  dernier  roi  tie  Perle  s'y  étoit  rélugié  ;  il  y  avoit  égale- 
ment beaucoup  d'Indiens,  &  l'an  7i<?,  le  roi  de  Samarcande 
avoit  envoyé  à  l'Empereur  un  Traité  d'Aflronomie  ;  c'étoit     CiuUi,  obf. 
du  temps  même  de  Y-hang.   Il  y  avoit  auflt  alors  un  autre  J/s'ÔT"    ' 
Alalhématicien  nommé  Kit-tan ,  qui,  fikhé  de  n'avoir  pas  été 
nommé  pour  rédiger,  avec  les  autres,  l'Ouvrage  (XY-hang, 
prétendit  que  cet  Ouvrage  n'étoit  pas  complet  :  ce  Kit-tan , 
Indien  de  naiflànce,  étoit  Aflronome  tic  l'Empereur.  Ce  fut  lui      J^i^p-  J.f. 
qui  traduilit  en  Chinois,  en  718,  un  Traité  d'Aflronomie 
apporté  d'Occident.  Le  P.  Caubil  nomme  ce  dernier  Ouvrage 
Kieou-tche ,  &.  l'on  prétend  qu'il  avoit  été  compolîi  p^x  (\*is 
Bruhmes.  On  accufoit  Y-hang  d'en   avoir  beaucoup  profité 
&  de  l'avoir  diflimulé  :  on  dit  <jiie  c'eil  de  cette  Aflroinfcmie 
qu'cfl  venu  à  la  Chine  l'ulage  de  donnes"  encore  aujourd'hui 
à  chaque  jour  le  nom   d'une  des  vingt-huit  Con(lcllation> , 
*n  Ibrle  que  les  quatre  Conflellations  tang,  Hiu,  Mao,  Sin, 
fe  trouvent  toujours  au  jour  que  jious  appelons  Dimanche, 
l'orne  XL.  SI 


3i2  MÉMOIRES 

■Ca-J,!!.  Olf.  Il  exiftoît  encore  à  fa  Chine  pliifieurs  autres  Traités  J'Aftro- 
^^"^'"'"f"'  nomie  qu'on  avoit  apportes  de  i'Ijicle. 

Y-hau^  ne  s'c'îoit  pas  borne  à  i'Aflronomie  ;  comiTie  il 
avoit  beaucoup  d'érudiiion ,  il  examina  la  Chronologie  Chi- 
noife,  &  entreprit  >}^i:\\  hxer  plulieurs  époques  :  il  calcula 
les  anciennes  éclipfes  ;  mais  il  le  trompa  lur  une  qui  devoit 
arriver  de  ion  temps,  &.  pour  l'oblervation  de  laquelle  on 
JliJ.p.Sd.  s't'toit  préparé  :  il  ellaya  d'excufer  Ton  erreur  pai*  une  abfur- 
dité  ,  fuutenant  que  le  Ciel  avoit  changé  les  règles  ordinaires 
du  mouvement  qui  produit  les  éclipies,  Se  il  prétendit  en 
donner  des  preuves. 

J'ai  cru  qu'au  milieu  de  tous  les  détails  qui  concernent 
Ja  religion  Indienne ,  cette  digrelFion  fur  les  Sciences  ne 
feroit  pas  inutile  :  elle  peut  faire  naître  des  réflexions  fur 
leur  origine  dans  l'Inde  même.  Nous  voyons  qu'elles  le 
font  établies  d'abord  dans  le  Nord  de  l'Inde  &.  vers  la 
Baétriijne,  pays  que  les  Grecs  avoient  habité  autrefois.  Quant 
à  la  chronologie  Chinoife ,  ceux  de  ces  étrangers  qui  s'y  Ibnt 
appliqués,  ont  pu  &  ont  dû  efTayer  de  la  concilier  avec  la 
Chronologie  des  peuples  occidentaux  dont  ils  avoient  con- 
jioi(îànce:ainfi  cette  Chronologie,  telle  que  nous  la  trouvons 
à  préfent ,  n'eft  pas  l'ouvrage  d'un  peuple  à  qui  toute  autre 
Chronologie  étrangère  étoit  inconnue  ;  &  ce  qui  s'eft  lait 
fous  les  Taiig ,  dans  le  viii.*^  fiècle,  a  pu  être  fait  auparavant 
fous  les  Han  qui  étoient  également  en  relation  avec  les 
peuples  d'occident  dans  le  i"  &  le  ii.^  fiècle  de  i'ère 
Chrétienne. 

Hhien-tfoiig ,  fous  le  règne  de  qui  tout  ceci  fe  pafTa,  étoit 
fort  adonné  aux  fec51es  de  Tno  8^  de  Fo ,  &  au  culte  de 
quelques  divinités  particulières  pour  lelquelles  il  employoit 
des  eipèces  de  charlatans  &  de  magiciens  ;  mais  cela  ne  lui 
faifoIt.^as  négliger  ce  qui  coJicerne  Confiiciiis,  ni  la  doétrine. 
En  général  ,  ce  Prince  fut  dominé  par  les  eunuques  & 
les  femmes  le  gouvernèrent,  il  étoit  entêté  de  devenir  ini- 
jnorlei  par  le  moyen  d'un  breuvage  que  ies  Tao  -fe  lui 
jLjrûJtneUoient ,  aulTi  les  prctégeoit-il  plus  que  tous  .les  autres. 


DE    LITTÉRATURE.  323 

So-tFons  qui  luccéda  à  Hiuen-tfons ,  étoit  fort  attaché  à  la  Amaii.xir, 
religion  de  ro.  On  le  vit  pendant  ion  règne,  &  iur-tout  ^^^ 
i'an  y6i  ,  faire  les  ce'rémonies  de  cette  Religion  avec  les 
Officiers  de  /on  palais  :  les  uns  reprélêntoicnt  Fo ,  d'autres 
ditférens  Pou-fa;  les  Gardes  reprélentoient  les  génies  des 
Kin-kang,  &  il  ordonna  à  tous  les  Officiers  de  leur  faire 
la  révérence  à  la  manière  des  étrangers.  A  cette  occafion,  on 
explique  les  mots  de  Pou- fa  &.  de  Kin-kang  :  le  premier 
figniiie  <jui  porte  du  fecours  par-tout,  &  de  plus  très-pénétrant. 
Le  iecond  efl  un  des  titres  d'honneur  donné  à  Fo  ;  il  défigne  la 
dureté  du  métal ,  ce  qui  veut  dire  que  Fo  e(i  impénétrable  & 
indcfîruâible.  C'efl:  ce  mcme  titre  que  l'on  a  donné  au  livre 
Puon-jo  dont  j'ai  parlé.  Cet  emblème  eft  reprélenté  par  àçi 
llatues  qui  font  placées  aux  portes  des  temples  de  Fo. 

L'empereur  Tai-tfong  qui  monta  fur  le  trône  en  76^2, 
fut  en  général  également  attaché  à  cette  Religion  ;  il  fit 
conflruire  de  nouveaux  temples,  &  favorifa  beaucoup  les 
Bonzes.  En  765  ,  on  le  ^it  aller  en  cérémonie  au  temple 
de  Fo ,  accompagné  des  grands  Seigneurs  qui  reprélentoient 
différentes  divi.'iités  :  on  portoit  avec  un  tiès-grand  relpecfl 
ies  livres  de  Fo.  L'Empereur  aflîfla  aux  explications  que  les 
Bonzes  en  firent  dans  ce  temple;  on  remiuque  que  ceux-ci 
éloient  affis  fur  des  fauteuils  fuperbes. 

Dans  le  commencement  de  {on  régne,  ce  Prince  ne  s'é- 
toit  pas  livré  au  culte  de  Fo  ,  mais  deux  grands  Seigneurs 
lui  infpirérent  ce  goût,  en  lui  parlant  fans  celle  de  la  pro- 
tecT^ion  de  Fo  ;  ils  avoient  fait  bîxiïv  beaucoup  de  temples ,  U,j. 
&  entretenoient  à  leurs  frais  julcju'à  mille  bonzes  :  l'Empereur 
qui  les  crut,  en  fit  nourrir  dans  fon  ])alais  plus  de  cent,  & 
le  plut  à  entendre  leurs  explications. 

Pendant  Ion  régne  ,  il  y  avoit  à  la  Chine  un  favant  Sa-  Ouya-yuniatg. 
manéen  nommé  Pou-kong,  qui  étoit  d'une  famille  de  Bralime  ^'''  ^'i'-^' 
tlalilie  dans  l'Inde  leptentrionale.  Il  s'appliqua  dès  l'âge  de 
quinze  ans  au  San-tfing  ou   trois  Tréfors.    11  étoit  venu  à 
la  Chine  vers  l'an  732  :   il  avoit  pafié  à  Ceilan  pour  avoir 
les  livres  fecrets  &  une  infinité  d'autres  Traités  au  nombre 

Sfij 


324  MÉMOIRES 

de  cinq  cents.  De -là  ii  avoit  repafîé  dans  l'Inde,  d'où  îl 
étoit  revenu  à  la  Chine  l'an  746.  11  courut  encore  les  mers,, 
retourna  dans  fon  pays ,  &  revint  à  la  Chine  vers  l'an  755, 
où  ii  demeura  dans  un  monaftère.  Ce  fut  pendant  le  règne 
de  Tdi-tfong  qu'il  acheva  la  trauiidion  des  deux  ouvrages 
Indiens,  le  Mi-yen-king ,  &.  le  Gin-vang-king ;  l'Empereur 
qui  travailla  à  la  Préface,  doinia  à  ce  Samanéen  le  titre  de 
trcs-profûiul  dans  la  covniwijfûnce  des  Scin-tfang,  &  en  7<i5, 
l'Intendance  du  tenipie  de  'iclmtig-ldng  avec  le  titre  de  Kong. 
Pou-kong  entroit  librement  au  palais ,  &:  tout  le  monde  le 
relpeéloit  :  ii  fut  fort  utile  à  ceux  de  fa  Religion  qui  par  {ox\. 
crédit  firent  l'acquifition  de  terres  &  de  revenus  confidérables.. 
Cet  attachement  de  l'Empereur  pour  ces  Bonzes  fut  caufè 
qu'on  lui  reprocha  de  négliger  le  gouvernement  de  l'Empire.. 
Pou-kong,  après  avoir  fait  un  grand  nombre  d'Ouvrages, 
mourut  âgé  de  fb ixante-dijc  ans;  il  avoit  été  cinquante  ans 
Samanéen.  Les  principaux  de  ces  Ouvrages  font, 

1.°   Le   Ven-tcliu-ven-king ,  un  des   livres   du  San  -  tjang ; 
c'eft  celui  de  Goei-tno-kie  dont  j'ai  parlé  plus  haut  : 

.2.°   Le  Kin-kang-ting-king  : 

3.°  Le  Hoa-yen-king ,  dont  j"ai  parlé  également. 

Pou-kong  ne  borna  pas  fes  travaux  aux  livres  de  Religion  , 
Hiff.dfVAllf,  il  s'occupa  aufTi  d'Afîronomie.  Le  P.  Gaubii  qui  le  traite 
r.  /  ,p.i22,  j'Afii-ologiie  &  de  grand  impofleur,  dit  que  ce  fut  lui  quj 
apprit  aux  Chinois  les  noms  que  nous  donnons  aux  douze 
f Ignés  du  Zodiaque,  Bélier,  Taureau,  &c.  qu'il  avoit  une 
grande  connoiffance  Aq^,  étoiles ,  &;  qu'il  a  très-bien  décrit 
celles  que  les  Chinois  ont  mifes  à  la  tête  des  vingt- huit 
Conflellations.  Ainfi  Pou-kong  fut  de  fon  temps  un  homme 
célèbre ,  qui  procura  aux  Chinois  des  connoilîances  aftrono- 
miqucs  prifes  des  aftronomies  Grecques  qui  étoient  connues 
des  Indiens.  Le  P.  Gaubii  lui  -  même  penle  que  tous  ces 
Alh'onomes  étrangers  qui  vcnoient  à  la  Chine,  avoient  tiré 
leurs  principes  de  Ptolémée  &  d'Hippai"que.  C'eft  ainfi  que 
ÏSi  Sciences  fe  font  répandues  infenfiblement,  &  ce  n'eft  qu'tn 


DE    LITTÉRATURE.  325 

ïifant  les  monumens  propres  des  Nations  que  nous  pouvons 
nous  en  apercevoir. 

Tai-tfong  entièrement  livré  aux  Bonzes,  alla,  i'an  ~6%  , 
à  un  de  leurs  temples  où  plus  de  mille  perlonnes,  hommes 
&  femmes ,  le  tirent  Bonzes  &.  Bonzelîes.  Quelque  temps 
après ,  il  s'y  rendit  de  nouveau ,  &  y  fit  placer  les  tablettes 
.  de  lès  Ancctres;  en  mcme  temps,  il  ht  porter  de  fon  palais 
avec  beaucoup  de  pompe  le  plat  nomme  Yu-lan  :  ce  mot 
Indien   hgnihe  la  compajjîon ,  la  ynié ,  la  charité.  Les  livres 
de  ia  religion  Indienne  rapportent  que  la  mère  d'un  certain 
Indien  nommé  Alou-Iien ,  ayant  vécu  dans  une  grande  difette 
pendant  fa  vie ,  après  la  mort  Fo  ordonna  qu'on  lui  porteroit 
tous  les  ans ,  le  quinzième  jour   de  la  ièplième  Lune ,  un 
plat  rempli  de  toutes  fortes  de  chofès  bonnes  à  manger.  C'eft 
cette  cérémonie  que  l'Empereur  eut  la  dévotion  de  faire,  & 
depuis  ce  temps,  elle  ell  encore  en  ulage.  Cependant,  l'an 
y-p ,  ce  Prince  informé  du  trop  grand  nombre  de  Bonzes 
&  de  Bonzelîès  qu'il  y  avoit  dans  l'Empire,   fit    cp.ielqucs 
règlemens  pour  empêcher  qu'on  n'entrât  dans  ces  monallères. 
Ce   Prince  mourut  l'an   805,    &:  il  eut   pour  fucceffeur 
Hien-tfong  fon  fils  qui  ne  fut  pas  moins  attaché  à  la  religion 
Indienne  ;  mais  il  protégeoit  eu  même  temps  las  Tao-fe ,  parce 
qu'il  vouloit  devenir  immortel  :  on  ellàya  de  le  défabufer ,  &. 
on  lui  déplut,  il  y  avoit  dans  la  ville  de  Fong-fiang-fou ,  dans 
\eC/icn-fi,  un  doigt  de  Fo  auquel  on  atlribuoit  des  miracles:       AmaK 
il  étoit  renfermé  dans  le  temple  de  Fa-men-ilii.  On  diloit  que  ^"'xYÀyJ/l 
tous  les  trente  ans  il  s'entr'ouvroit ,  &  qu'alors  l'année  éio'il  p./. 
très  -  alîondante ,   ce  qui  cauloit  une  grande  joie  parmi   le 
peuple  :  on  avoit  beaucoup  de  dé\otion  peur  cet  os.  Comme 
on  approchoit  de  la  trentième  année ,  l'Emptreur,  l'an  810, 
par  le  conleil  de  quelques  eunuques ,  ordonna  qu'on  l'apportât 
dans  fon  palais ,  ce  qui  s'exécuta  avec  beaucoup  de  cérémonie  : 
tous  les  Grands  6i  le  peujile  allèrent  au-devant  ;  on  fit  des 
prières  is:  des  offrandes.  Han-yu  prélenla  à  cette  occafion  les 
remontrances  luivunles.  Jeles  tranfcris  en  entier,  parce  qu'elles 
nous  donnent  une  idée  de  toutes  celles  qui  ont  été  faites  ea 


32(r  MÉMOIRES 

difîcrens  temps  contre  les  Bonzes  de  Fo  :  elles  fe  trouvent 
dans  un  recueil  de  pièces  intitule  Ku-vcn-yuen-kicn ,  publié 
par  ordre  de  Kang-hi  ;  plufieurs  ont  c'tc  traduites  par  nos 
DuHnMe.  MilHonnaires,  &:  imprimées  dans  le  P.  du  Halde  :  celle  de 
t,U.i:.;2j.  j^^ii^yii  efl  du  nombre.  Dans  les  annales  que  j'ai  fous  les 
yeux,  on  s'eft  contenté  d'en  mettre  un  précis. 

«   Prince,  qu'il  me  loit  permis  de  vous  repréfénter  avec 
»  refpeél,  que  la  doélrine  de  Fo   n'efl;  qu'une  vile  fecfle  de 
»  quelques  peuples  barbares  qui  ne  s'eil  introduite  dans  notre 
»  Empire  que  (ous  les  Hun  :  elle  n'y  étoit  point  connue  aupa- 
»  ravant.  Hoang-ti  régna,  dit-on,  cent  ans,  &  vécut  cent  dix; 
»  Chûo-hûo  régna  quatre- vingt -tlix  ans,    &  en  vécut  cent; 
»  Tthitcn-liio  régna  loixante-dix-neuf  ans,  &  en  vécut  quati'e- 
»  vingi-dix-huit;  7"/-/^c>  régna  foixante-uix  ans,  &  en  vécut  cent 
»  cinq;  Y'ao  régna  quatre-vingt-dix  ans,  &  en  vécut  cent  dix- 
>>  huit  ;  Chiiti  8c  Yii  vécurent  auffi  chacun  cent  ans  :  ious  ces 
»  Princes,  l'Empire  jouilîbit  d'uiie  paix  profonde,  &  leurs  lujets 
«  heureux  6c  conlens  pai-veiîoient  à  une  extrême  vieilleffe.  Fo 
•»  &  fa  doélrine  étoient  alors  inconnus  à  la  Chine.  Tching-tang 
"  vécut  cent  ans,  Ven-vung  quatre-vingt-dix-lept,  &  Vou-vang 
«  quatre-vingt-treize  :  ce  n'eft  pas  Fo  qui  leur  a  procuré  une 
"  vie  Se  un  règne  fi  longs  ;  ils  ne  le  connoifloient  point. 
»       Mitig-ti ,   qui  a  introduit  cette  doctrine  parmi  nous,  n'a 
«  régné  que  dix-huit  ans  :  fes  defcendans ,  toujours  en  troubles , 
»  fe  font  fuccédés  rapidement,  &  ont  bientôt  perdu  l'Empire, 
»  mais  le  culte  de  Fo  ne  fut  point  éteint  avec  leur  dynaflie  ;  il 
»  prit  de  nouvelles  forces  Ious  les  dynaflies  luivantes  :  aulTi 
»  ne  reftèrent-elles  pas  long-temps  fur  le  trône.  On  vit  en  peu 
«  de  temps  s'alTeoir  fur  ce  trône  les  Sotig ,  les  Tfi ,  les  Leang, 
"  les  Tchin ,  &c.  &  de  tant  de  Princes ,  il  n'y  eut  que  Vou-ti 
»  qui  régna  long-temps ,  quoiqu'il  fût  attaché  à  la  feéle  de  Fo. 
»  Ce  Prince ,   conformément  aux  principes  de  cette  Religion , 
»  cefla  de  tuer  des  animaux  (a) ,  même  pour  les  facrifices  de 
»  les  Ancêti'es  ;   il  ne  failoit  plus    qu'un  repas   par  jour,  ne 

T-'     -  ■  ■  ■  I  • 

(a)   Pour  y   fupplécr,  il  en  fairoit  faire  de  pâle. 


DE    LITTÉRATURE.  527 

mangeoît  que  des  légumes  &   des*  fiiùts  ;  enfin  jufqu'à  trois  « 

fois ,  pour  honorer  Fo ,  ii  clelcendit  à  des  baiïeïïes  indignes  « 

de  Ion   i-ang.  Quelle  en  fut  la  rccompeniè  !   Prefle.par  un  « 

rebelle  dans  Tûi-tching ,  ii  y  mourut  de  faim,  &:  fon  Empire  « 

pafTa  à  d'autres.  Ce   Prince   &  tous  ceux  qiu',   comme  lui,  « 

ont  fait  confifler  leur  bonheur  à  honorer  Fo ,  n'en  ont  été  « 

que  plus  malheureux  :  concluons  donc  que  ce  culte  eft  au  « 

moins  une  chofe  inutile.  „ 

L'illulh-e  Fondateur  de  notre  dynaftie,  devenu  maître  de  « 

l'Empire ,  le  propofa  d'abord  d'exterminer  cette  itcie  ;  mais  « 

par  malheur  ceux  qui  le  trouvèrent  en  place,   peu  infhuits  « 

dans  la  doctrine  de  nos  anciens  Rois ,  ne  le  fécondèrent  pas.  «< 

Votre  Majeilé  que  tant  de  fagelfe  &  tant  de  valeur  mettent  « 

au-delfus   de  la  plupart    des   Princes  qui  ont  régné    depuis  « 

long-temps ,   votre  Majefté ,  dis-je ,  dès  fte  commencemeiit  <c 

de  ïbn  règne,  défendit  qu'on  batjl  de  nouveaux  temples  &  .< 

qu'aucun  Chinois  fe  fit  Bonze;  cela  me  fit  croire,  &  je  le  « 

dilois  avec  joie,  les  vues  de  Kao-tfou  vont  s'exécuter:  vos  « 

ordres  cependant  font   reliés    jufqu'à   préfent  fins   effet  ;  &  « 

comment  vous-même  avez-vou^  pu  les  annullcr  en  tenant  une  « 

conduite  toute  oppolée!  C'eil,  dit -on,  par  ordre  de  votre  « 

Majeflé  que  tous  les  Bonzes  font  alfemblés  pour  conduire ,  « 

en  procelfion   dans  votre  palais  ,   un  os  de  Fo  que  vous  y  « 

voulez  placer  avec  honneur.  Malgré  mon  peu  de  luinièrcs ,  « 

je  fiis  que  votre  Majeilé,  quoiqu'elle  ordonne  tout  cet  appa-  « 

reil ,  n'eit  nullement  attachée  à  la  lèèle  de  Fo  ;  die  veut  « 

rendre  plus  marquée  la  joie  que  l'abondance  de  cette  année  « 

a  caulée   dans   tous  les   ccxurs  ;    elle   veut  donner   quelque  « 

fpeélacle  ou  \\\\  diveriidement  nouveau  ,  &:  c'efl  pour  cela  « 

qu'elle  a  pemiis  cet  apparcU  :  c;tr  enfin  y  a  - 1  -  il  quelque  « 

apparence   que  votre  Majeilé   ait  confiance  en   Fo  !  Non:  «^ 

mais  le  peuple  aveugle  &  grollier  efl   aufll  facile  à  féduire  « 

qu'il  cûdilHcilt*à  corriger;  lorlqu'il  voit  votre  Majeflé  rendre  « 

ces  honneurs  à  Fo,  il  voui  imitera.  Que  fbmmes-nous,  dir;-.-  « 

t  il,  pour  épargner  nos  corps  &:  nos  vies,  pendant  que  notr<?^« 

grand  iJc  fage   Empereur  ne  s'épargne  pas   lui-même?  On  « 


328  MÉMOIRES 

verra  alors  ce  peuple  aller  en  foule  fe  brûler  la  tête  8c  les 
doigts,  dilTiper  fou  bleu  ik  fe  revêtir  d'un  habit  de  Bonze," 
ou  courir  en  pèlerinage  dans  les  dilfcrentes  boiizeries,  fe 
dépouiller  de  tout  ce  qu'il  a,  &  fe  taillader  les  bnis  &  tout 
le  corps  en  l'honneur  de  Fo  :  cet  abus  contraire  aux  bonnes 
mœurs  &  aux  Loix  nous  rendroit  ridicules  à  tout  l'Univers. 
Qu'ctoit  donc  ce  Fo  !  un  barbare  étranger  qui  n'a  jamais 
connu  nos  Loix  <?c  nos  ufages ,  qui  a  ignoré  les  devoirs  \q% 
plus  elfentiels  du  Prince  au  lùjet ,  &  du  fils  au  père.  S'il 
étoit  vivant,  s'il  venoit  à  votre  Cour,  comme  Député  de 
Ton  Prince,  vous  lui  donneriez  une  courte  audience,  vous 
lui  feriez  quelques  prélens  ,  &  vous  le  feriez  reconduire 
hors  de  vos  frontières.  Pourquoi  donc  le  tant  révérer  après 
ia  mort  ?  Les  triftes  &  fales  relies  de  foji  cadavre,  un  os 
pourri ,  entrent  aujourd'hui  en  pompe  dans  votre  palais ,  & 
pénètrent  même  julque  dans  l'intérieur,  dont  la  clôture  efl 
Il  fëvère  !  Confucius  difoit  :  Refpeclez  les  elprits  ;  mais  ne 
les  approchez  point.  On  a  vu  dans  l'antiquité  un  Prince 
obligé  de  faire  hors  de  fes  Etats  une  cérémonie  funèbre, 
en  craindre  de  fàcheules  fuites ,  Se  pour  ie  ralfurer  contre 
ce  mauvais  augure,  faire  venir  de  ces  Magiciens  qui  ,  en 
employant  le  pêcher ,  l'herbe  lie ,  &  certaines  formules , 
détournent  les  infortunes.  Aujourd'hui ,  fans  aucune  précau- 
tion &  fans  néceffité,  Voti'e  Majeflé  approche  d'un  ofTement 
fale  &  infeél,  &  s'arrête  à  le  regai'der.  Tous  vos  Ofîiciers 
cependant  fe  taifent  ;  les  Cenfeurs  même  ne  font  aucune- 
remontrance  :  j'en  rougis  de  honte.  Remettez,,  je  vous  en 
conjure ,  cet  os  à  vos  OfEciers  de  Juftice  ;  qu'ils  le  jettent 
dans  les  eaux  ,  ou  qu'ils  le  brûlent.  Pa*-  là  vous  couperez 
la  racine  du  mal  ;  vous  ferez  cefîer  les  ioupçons  que  vous 
avez  fait  naître  :  prévenez  la  pollérité  contre  ces  erreurs. 
Quelle  joie  fera -ce  pour  moi  &  pour  tous  ceux  qui  font 
»  vraiment  zélés  !  N'en  craignez  point  de  fuites  fâcheufes  ;  je 
M  les  prends  toutes  fur  moi.  Le  Ciel  qui  nous  voit  de  près ,  efl 
3>  témoin  que  mes  fentimens  répondent  à  mes  paroles ,  &  que 
je  fuis  incapable  de  m'en  dédire.  » 

L'empereur 


DE     LITTÉRATURE.  329 

L'empereur  Hien-tfoiig  irrité  Je  cet  Ecrit,  dépoia  Hmi-yu, 
&  l'envoya  en  province  avec  un  emploi  médiocre.  Le  P.  du 
Haide  qui  l'a  rapporté  tout  entier,  dit  qu'on  connoîtra  par-là 
comment  les  Chinois  s'y  prennent ,  quand  il  i'agit  de  réfuter 
des  Religions  étrangères.  11  faut  avouer  que  cette  Pièce  n'ell 
tju'une  pure  déclamation,  dans  laquelle  l'Auteur  ne  touche 
point  aux  principes  de  la  religion  Indienne. 

On  a  dû  remarquer  dans  ces  remonti-ances  des  ufages  qui 
fe  pratiquent  encore  dans  l'Inde.  Pendant  le  jeûne  d'Opojtf, 
<iit  M.  Dow,  plufieurs  Indiens  fe  pendent  avec  des  crochets     ^"S'^^s- 
de  fer,  pointés   dans   la  chair   fous  l'os    de  l'épaule,    à   un 
morceau  de  bois  :  ils  ne  paroilîent  pas  fenliblcs  à  la  douleur 
qu'ils  doivent  reffentir,  puifqu'ils  iont  ditléreiites  pirouettes, 
fonnent  de  la  trompette ,    &  chantent   à   différentes  repriles 
des  Cantiques.  D'autres  fè   font  avec   un  ter  chaud   lur  le    Lacroif.t.ll, 
haut  des  deux  épaules  des  brûlures.  Ainfi  toutes  ces  incifions  ^'  ^^^' 
xjue  l'on  fe  faifoit  à  la  Chine  ,  font  des  pratiques  obiervées 
xians  les  Indes. 

Sous  le  règne  de  ce  même  Prince ,  il  parut  dans  fa  Cour  0_u-y>iynn-mg, 
un  célèbre  Samanéen  nommé  Piion-jo ,  qui  étoit  de  Samai"-    ''   ''' 
cande  :  en  792,  il  travailloit  à  une  nouvelle  traduction  du 
Hoa-yen-king ,  livre  Indien  dont  j'ai  parlé  plus  haut.  On 
dit,   à  cette  occafion  ,   que  ce  livre  avoit  été  publié  par  le 
Roi  du  pays  appelé  Ou-tcha  ou   Ou-tou.  La  traduction  de 
Puon-jù  ne  parut  que  vers  l'an  810  de  J.  C.  J  ignore  où 
peut  être  filué  préciiément  le  pays  à'Ou-h/ia  dont  il  tiï  ici 
<]ueflion  ;  mais,  par  ce  qui  en  elt  dit  dans  Ma-tuon-liii ,  il      Mawonlîn. 
doit  être  dans  le  nord  de  l'Inde  vers  les  montagnes  de  neige  ^,'0'.'  '     ' 
ou  \' Inuius. 

Sous  le  règne  de  Mou-tfong  qui  fuccéda  à  Hien-tfong ,  en 
820,  il  efl  peu  fait  mention  de  la  religion  Indienne  qui  le 
ibulenoit  toujours  .î  la  Chine.  On  rapporte  qu'un  Grand  de 
i'Enipire  nommé  Lteou-ifong  ,  qui  avoit  Uié  (on  oncle,  en 
eut  tant  de  remords,  &.  vil  dans  Ion  déklpoir  tant  de  (peches 
attachés  à  le  pourfuivre,  q«e ,  pour  les  appailer,  il  failoit 
beaucoup  de  prières  à  Fo ,  cnlreieiioil  un  gnuid  nombre  de 
Tome  XL,  T  t 


330  MÉMOIRES 

Bonzes  :  enfin  que,  n'ctant  pas  encore  tranquille,  ij  abJiqua 
toutes  Tes  charges  ,  &  fe  fit  Bonze.  1/Ëmpereur  éîoit  lui- 
mcme  livré  à  ces  Bonzes  qu'il  combloit  de  bienfaits.  Pendarit 
ion  règne,  tout  fiit  dans  le  dtfordre  ;  il  fiit  alîafliné ,  étant 
ivre,  au  milieu  d'une  troupe  de  dcbauciiés,  en  826. 

L'an  840,  l'empereur  y'ou-tfong  monta  iur  le  trône  :  ce 
Annal  h:  L,  Princc  étoit  fort  adonné  à  la  fede  Açs  Tao-fe  ;  il  efpéroit 
/'•  ^/"  par  leur  moyen  parvenir  à  être  immortel  ;  il  avoit  même  bu 

un  breuvage  que  l'on  difoit  devoir  lui  procurer  l'immortalité. 
Ce  fi-it  en  vain  qu'on  lui  fit  des  remontrances  à  ce  fujet  :  cet 
/W.p.^o.  attachement  aux  Tao-fe  devint  fijnefte  aux  Bonzes  Indiens. 
L'an  845,  on  préfenîa  à  ce  Prince  un  état  du  nombre  de 
ces  Bonzes  &  dits  temples  de  Fo  :  en  conféquence  il  donna 
un  Edit  qui  en  fixa  le  nombre,  &  tout  le  refte  fut  chafié. 
On  ne  laiffa,  dans  les  deux  Cours,  que  deux  temples  ou 
monaflères,  dans  chaciui  deiquels  on  conferva  trente  Bonzes. 
Dans  les  autres  villes,  on  ne  lailfa  dans  chacune  qu'un  temple 
avec  quelques  Bonzes  :  tous  les  autres  eurent  ordre  de  lortir 
de  leurs  monafières,  pour  rentrer  dans  le  monde,  &  y  payer 
leur  contingent  des  tributs.  On  ordonna  à  ceux  qui  étoient 
étrangers ,  Indiens  ou  autres ,  de  s'en  retourner  dans  leur 
pays.  On  trouva  qu'il  y  avoit  dans  l'Empire  quatre  mille 
îlx  cents  de  ces  temples  ou  monaflères  autorifés  ou  bâtis  par 
ordre  des  Empereurs  ,  &  plus  de  quarante  mille  bâtis  par 
des  particuliers.  Il  y  avoit  deux  'cents  foixante  mille  tant 
hommes  que  femmes,  qui  étoient  entrés  dans  les  monaflères, 
&  ils  avoient  plus  de  cent  cinquante  mille  efclaves,  un 
nombre  prodigieux  de  terres  &  de  biens  ,  &  des  richefîës 
immenfes  de  toute  efpèce  dont  on  s'empara. 

Le  principal  établiliement  de  ces  Bonzes  étort  à  la  mon- 
tagne Ou-tui  près  de  Ta-yuen-fou  dans  le  Chan-fi  :  cette 
montagne  efl  au  nord-efl  de  Ou-tai-hien ,  ville  dépendante 
de  la  précédente,  à  cent  quarante  // ;  elle  a  de  circonférence 
cinq  cents  //,  &  a  cinq  fommets  qui  fe  perdent  dans  \ts 
nues  ;  c'efl  pour  cela  que  l'on  a  appelé  cette  montagne  Ou- 
tm ,  c'efl-à-dire,  les  cinq  Tours.  Ces  Bonzes  prétendoient 


DE    LITTÉRATURE.  331 

que  Ven-tclw  &  Su-li,  qui  font  deux  de  leurs  Phllofophes 
y  avoient  demeuré  ;  &  c'eft  pour  cela  qu'ils  avoient  un  fi 
grand  refpecl   pour  cette  folitude  :  ce  lieu  étoit  rempli  de 
temples  &  de  monaftères  dans  iefquels  il  y  avoit  un  nombre 
prodic/ieux  de  Bonzes  &  de  Bonzeffes  ;  on  le  dctruifit  ;  les 
Bonzes  prirent  la  fuite ,  &  fe  retirèrent  vers  la  province  de 
Pe-îche-li,  pour  s'y  enrôler  dans  les  troupes  ;  mais  il  y  eut 
^çs,  ordres  aux  Commandans  de  la  province  de  ne  pas  les 
recevoir,  ni  en  qualité  d'Officiers,  ni  en  qualité  de  Soldats, 
&:  de  tuer  tous  ceux  qui  fe  prélenteroient  lur  les  frontières. 
L'Édit  qui  profcrit  ces  Bonzes,  eft  imprimé  en  entier  dans 
Je  P.  du  Halde  &  dans  les  Mémoires  de  l'Académie  :  on  y  ^  ^f "  ^"/'J; 
voit  que  toutes   les  terres  polfédécs  p:u-  ces  Bonzes,  furent  '"    '^"^^  ' 
réunies  au  domaine.  Dans  cet  Édit  font  compris  également 
les  Chrétiens  fous  le  nom  de  Bonzes  de  Ta-tfm  ;  ce  font  les 
Neftoriens  qui  s'appeloient  ainfi  eux-mêmes,   ils   étoient 
environ  trois  mille  avec  d'autres  Bonzes,  appelés  Bonzes  de 
Mou-hou  ou  de  Mou-hou-fou.  Ceux  de  ces  deux  Religions 
qui  étoient  étrangers,  eurent  pareillement  ordre  de  lortir  de 
la  Chine.   11   paroit   que  ces  Bonzes   de  Mou-hou  (ont  les 
Ghchrcs  qui  étoient  alors  en  allez  grand  nombre  à  la  Chine. 
On  ne  lailfa  dans  tout  l'Empire  que  quatre  à  cinq  cents 
Bonzes  ;  les  teinples  furent  démolis,  &  les  matériaux  employés 
à  des  bîtimens  publics;  les  Itatues  &  les  cloches  furent  fon- 
dues pour  faire  des  pièces  de  monnoies. 

Cette  grande  perléculion  avuit  été  excitée  par  les  Tan-fe 
auxquels  l'Empereur  étoit  fort  attaché  :  les  repréfenlations 
qu'on  lui  avoit  faites  ,  y  avoient  également  contribué.  On 
lui  avoit  fait  voir  que  ces  Bonzes  Indiens  cloicnt  en  trop 
grand  nombre,  trop  riches,  6c  cpils  abufoient  de  leur  crédit 

&  de  leurs  biens. 

Au  commencement  de  l'année  fuivante ,  en  846.  1  Em- 
pereur mourut  :  fon  fuccelleur  Siuen-tfong  ne  fut  pas  plutôt 
lur  le  trône,  (lu'il  rétablit  dans  la  capitale  huit  monallcres  de 
Bonzes ,  &  permit  à  les  fujels  d'y  entrer.  11  punit  en  même 
temps  les  Tao-fe  qui  avoient  ainufé  ie  feu  Empereur  avec 
^  ■'     ^  Ttij 


331  MÉMOIRES 

Amal.lw.  L,  leur  breuvage  d'immortalité.  L'an  84.7,  il  permit  qu'on  réparât 
f.}é,  jçj  temples  qui  avoicnt  été  démolis  ;  &.  les  Annales  remarquent 

que,  par  cette  conduite  entièrement  oppofce  au  Gouverne- 
ment précédent ,  les  Bonzes  de  Fo  recouvrèrent  leur  ancien 

llUp.^y,  crédit.  Mais  l'an  852  ,  les  Minillrcs  qui  délapprouvoient  ce 
rétablilTement  des  Bonzes,  reprélentèrent  à  l'Empereur,  que 
\^%  peuples  pouvoient  à  peine  lubfifter ,  les  hommes  en 
s'épuiflmt  à  labourer  k  icrre,  &  les  femmes  en  filant,  pendant 
que  CCS  Bonzes  &  Bonzelîës  vi voient  dans  l'abondance,  le 
luxe  Se  l'oiliveté;  qu'à  peine  le  travail  de  dix  familles  pou- 
Yoit  fuffir  pour  nourrir  mi  de  ces  Bonzes  :  que  Vou-tfoiig 
qui  avoit  été  indigné  de  leur  conduite ,  les  avoit  détruits  ; 
qu'alors  l'Empire  avoit  été  tranquille.  L'Empereur  accédant 
à  ces  remontrances ,  défendit  aux  Chinois  de  le  faire  Bonzes 
fans  permiiîîon;  &.  bientôt  après  ce  Prince  entêté  du  breuvage 
d'immortalité,  favoriia  fingulièrement  les  Tao-fe  :  il  ht  venir 
à  fa  Cour  un  de  leurs  Doéleurs ,  en  qui  il  avoit  confiance  ; 
il  but,  en  85c?  ,  ce  breuvage  qui  affoiblit  tellement  la  fanté 
qu'il  mourut  peu  après.  Y-tfoiig  qui  lui  fuccéda,  fit  punir  de 
mort  les  Tao-fe  qui  avoient  donné  le  breuvage. 

Son  averfion  pour  ceux  de  cette  Religion ,  tourna  toute 
entière  à  l'avantage  des  Bonzes  de  Fo  qui  revinrent  en  crédit. 
Ce  Prince  le  livra  à  eux,  alors  Jeur  nombre  augmenta,  on 

Ui,{.p,  gj.  conftruifit  de  nouveaux  temples;  l'Empereur  afliftoit  à  toutes 
leurs  cérémonies,  récitoit  lui-même  leurs  prières,  copioit 
leurs  livres ,  &  les  combloit  de  préfens  &  de  biens.  L'an  8  6^  , 
les  Miniftres  lui  firent  inutilement  des  remontrances  à  ce 
fujet,  &  ce  Prince  perhfta  toujours  dans  fon  attachement  à 
f/M  !!,:u,  ia  religion  de  Fo.  L'an  873  ,  il  ordonna  qu'on  apportât  à  la 

TTi!'*^^^'^'  ^o"^"  ^'o-^  ^^  ^^  'l'-'^  ^'^"'^  <^^'"^  ^^  temple  de  Fa-men,  le 
mcriic  que  celui  dont  j'ai  déjà  parlé  :  tous  les  Miniftres  lui 
reprélentèrent  que  l'empereur  Hicn-tfong  étoit  mort  peu  de 
temps  après;  c'étoit,  fuivant  eux ,  un  mauvais  augure;  l'Em- 
pereur perfifla  dans  fon  fentiment.  Qua)id  l'os  arriva  à 
Si-ga/i-foii ,  tous  les  chemins  étoient  remplis  de  monde  pour 
ie  voir  ;  on  le  conduifit  avec  relped  au  Pdais  ;  l'Empereur  le 


DE    LITTÉRATURE.  335- 

reçut  les  larmes  aux  yeux,  Se  le  plaça  dans  un  endroit  où 
tous  les  Grands  vinrent  avec  des  prtlens  rendre  des  relpecls 
à  cet  os.  L'Empereur  mourut  quelque  teinps  après,  &  fe 
nouvel  Empereur  nommé  Hi-tjong ,  tit  reporter  l'os  dans  le 
temple  de  Fa-muen  ou  Fa-men ,  où  il  étoit  aupai'aviint. 

Sous  le  règne  de  ce  Prince,  l'an  87c?,  un  rebelle  nomme     Anc.RelJc$ 
Hoang-tchdo ,  fe  rendit  maître  de  Canton,  où,  kiivant  un  '"'^^'P-S4' 
voyageur  Ai'abe  qui    vivoit  alors  ,   il   fit  périr  un  nombre      Ann.il 
prodigieux  de  Chrétiens,   de  Juifs,  de  Mahomélans  &:  de 
Guebres;  ce  qui  lait  connoître  quelles  étoient  alors  les  diffé- 
rentes Religions  étrangères  qui  étoient  étiiblies  à  la  Chine.  Cet 
événement  interrompit  pour  quelque  temps  le  commerce  avec 
les  peuples  occidentaux  :  les  révoltes  fe  fuccédèrent ,  &  let 
Empereurs  de  la  dynaflie  des  7"c7/7^qui  avoient  été  fi  puilfans, 
furent  enfin  détruits  l'an  907. 

La  Chine  fut  pendant  quelque  temps  livrée  à  des  Princea 
de  différentes  familles  qui  ne  fiiiloient  que  paroître  lur  le 
trône  :  depuis  l'an  5^07  jufqu'en  p6o  ,  cinq  petites  familles 
fe  fuccédèrent  rapidement.  Ces  Princes  portoicnt  le  titre 
d'Empereurs,  mais  ils  ne  régnoient  pas  fur  toute  la  Chine; 
plulieurs  Principautés  indépendantes  s'étoient  établies  en 
diriérentes  provinces.  Pendant  cette  efj:)èce  d'anarchie ,  on 
ne  piu'Ie  guère  des  Bonzes  :  ils  fe  foutenoient  cependant 
toujiHirs;  mais  Kao-tfoit ,  Empereur  de  la  petite  dynaltie  des 
Tfin  en  940,  défendit  que  l'on  conftruisit  des  temples  de  Fo. 
D'un  autre  côté,  dans  la  même  année,  Tchu-hi ,  roi  de  Min, 
dans  le  Fo-kïcn,  favoriloit  celte  Religion,  &  un  grand  nombre 
de  ifii  fujets  fe  failoient  Bonzes. 

Y^n  955,  Chi-tfong ,  empereur  dçs  Tcficou  qui  régnoit  à  [HJJh-.ux, 
Kai-fong-fou ,  fit  détruire  les  temples  de  Fo  ,  &.  défendit  qu'on  '<»>"  ^^m» 
fe  fît  Bonze:  il  intertlit  toutes  les  cérémonies  îk  les  pratiques 
de  cette  Religion,  fur-tout  celle  de  ie  taillader  les  membres 
pai'  dévotion.  Cette  dynaflie  efi  Ir  dernière  des  cinq  dont 
j'ai  parlé;  elle  fiit  détruite  parcelle  des  Song  qui  rétablit  en 
partie  le  calme  dans  lEmpire,  &:  régna  long-temps. 

Pendaiil  le  règne  de  lu  dynaflie  de>  Tong,  que  je  viens  de      liIaniM-!m» 


334  MÉMOIRES 

parcmivir,  on  a  fait  un  grand  nombre  de  livres  concernant 

Ja  religion  Indienne  :  comme  je  n'ai  pas  la  date  prccife  de 

leur  publication,  &  que  d'ailleurs  il  feroit  trop  long  de  les 

indiquer  tous ,  je  me  borne  à  parler  d'un  feul  qui  efl  affez 

important  :  il  cil  intitule  0-mi-to-kitig  ou  le  livn  J'0-mi-to , 

le  même  qu'Ainic/ci,  en  un  livre;  il  fut  public  fous  les  Tû/ig 

par  Tchin-gin-leiig  ;  c'eft  tout  ce  que  l'on  en  dit- 

mfl.dHjapnn,       Suivant  Kœmpfer,  AmiJa  eft  le  Chef  fuprême  des  habita- 

wmcll.p.a^.  j.|q,^^  céleftes  où  chacun  eft  rccompenlc  fuivant  fes  adions. 

Il  eft  regardé  en  général  comme  le  Patron  &  le  Proteéleur 

âçs  âmes  humaines;  mais  il  efl  en  particulier  le  Dieu  &:  le 

Père  de  ceux  qui  ont  paffé  heureufement  dans  ces  endroits 

où  l'on  jouit  d'une  félicité  éternelle  :  c'eft  par  fon  moyen 

&  par  fa  feule  médiation  que  les  hommes  doivent  obtenir  la 

rémilTion  de  leurs  péchés,  &  une  portion  du  bonheur  dans 

la  vie  à  venir  :  c'eft  en  fe  conformant  à  la  loi  de  Tche-kia, 

que  l'on  devient  agréable  à  AmiJa.   On  l'invoque  par  cette 

Chin.  illujlr,    formule,  Namou  Amida  luth,  c'efl- à-dire ,  bienheureux  Amida, 

P-'S9'  fduvei-nous  ;  ils  répètent  fouvent  ces  mots. 

Le  Juge   de  l'enfer  efl  appelé  Jemma  ou  Jemma-o  :  c'efl 

infl.  du  Japon,  fous  ce  dernier  nom,   dit  Kœmpfer,    qu'il  efl  connu   des 

^'    '^'  Brahmes,   des  Siamois   &  des  Chinois.  En  effet,   chez   les 

Pa^.  1^8,   Indiens,  fuivant  Abraham  Pvoger,  l'enfer  efl  appelé  J^w//;^- 

locon  ,  c'eft  -  à  -  dire ,  le  lieu  de  Jamma;  ce  qui  prouve  la 

conformité  de  toute  cette  doctrine. 

I   I   I. 

Suite  de  l'HiJloïre  de  la  ReligioJi  Indicime  à  la  Chine , 
depuis  l'an  ^^^  pifquen  i^^S. 

Sous  le  premier  des  Princes  de  la  dynaflie  des  Song ,  nom- 

Ma-fu<m-!m,  mé  Tcu-tfou ,  en  Q65,  il  arriva  de  l'Inde  uji  Bonze  nommé 

/>.  /_j>.  Tcio-yuen ,  avec  un  très-grand  nombre  de  livres  Indiens  qu  il 

of&it  à  cet  Empereur  :  c'étoit  un  Chinois  qui  avoit  parcouru 

toutes  les  Indes ,  où  il  avoit  demeuré  long-temps  ;  comme  il 

éloit  fort  inflruit  de  ce  pays ,  l'Empereur  lui  en  demanda  une 


iSÉ. 


DE    L  I  T  TÉ  R  AT  U  R  E.  335 

relation.  L'année  fuivante ,  cent  cinquante-fept  Bonzes  entre 
kfqueis  étoit  Hang-kin,  prièrent  ce  même  Prince  de  leur 
accorder  la  permiltlon  d'aller  chercher  dans  Ilnde  des  livres, 
elle  leur  fut  accordée  :  ils  payèrent  par  le  Kafclmir  d'où  ils 
entièrent  dans  l'Inde,  traversèrent  le   Gange,  &  vifitèrent 
tous  les  endroits  qui  étoient  célèbres,  &  fur-tout  ceux  où  l'on 
difoit  que  Fo  avoit  prêché  fadodrine.  11  paroît  qu'ils  allèrent 
;\  Benarès,  puifqu'ils  pafsèrent  dans  un  pays  qu'ils  nomment 
Po-lo-tiûi  près  du  Gange.  Ce  nom  eft  une  corruption  de  celui 
de  Varanès  qui  efl  un   nom  de  Benarès.  Us   allèrent  de -là 
dans  le  pays  de  Mo-kie-ti ,  où  il  y  avoit  un  temple  &  un 
monaflère  de  Bonze  Chinois  dans  lequel  ils  logèrent.  Près 
de-là  eft  une  montagne  où  l'on  dit  que  Kia-ye,  difciple  de 
Fo ,  avoit  demeuré.  Près  d'une  autre  \\\\t  nommée  Kia-ye- 
icli}ng(a) ,  elt  une  autre  montagne  auiii  appelée  Kia-ye,  & 
c'eft-là,  dit-on,  que  Fo  a  publié  fon  livre  intitulé  Pao-yun- 
king  ;   le  livre  des  Nuées  precieitfcs.   C'eft  fur  la  montagne 
appelée  Tfteou-fotig,  c  eft-à-dire  montagne  Ae  loifcau  Tfieou  (b) , 
<iue  Fo ,  dit-on ,   a  publié  fon  Fa-lioa-king.  Ces  \'oyageurs 
trouvèrent  dans  tous  ces  pays  beaucoup   de  temples  &  de 
monaftères  Chinois.  Ils  vinrent  à  une  ville  appelée  Hoa-^ 
tchi-îching,  qui  étoit  anciennement  la  Cour  du  Roi  nommé 
Yo-mng  :  il  ell  fouvent  flùt  mention  de  ce  Prince  dans  les 
livres  Indiens  traduits  en  Chinois.  Nous  avons  déjà  vu  qu'on 
lui  attribue  un  livre  fur  la  Religion  :  il  eft  également  parlé 
de  k  capitale  qui  fut  ie  terme  de  ce  voyage.  Ce  nom  de 
Hoci-tchi-tching  fignitie  ville  de  la  famille  de  la  Fleur  ou  des 
Fleurs,  comme  celui  de  Yo-vang  W^niha  \eRoi  nourricier. 
Je   mets   ici    ces  fignilications,    alin  que  ii  l'on  avoit  celles 
des  noms  de  villes ^&  de  Princes  Indiens,  on  pût  les  recon- 
noître.  11  réfultc  de  ce  voyage,  cju'il  y  avoit  alors  dans  l'Inde 
beaucoup  dt'  Monaflères  conltruits  par  les  Chinois,  &  deftinés 
à  ceux  d'cntr'eux  qui  fuivoient  la  religion  Indienne. 


(a)  C'cll  un  autre  ciraflcrc  que  celui  de  Kid-)<:, 

(b)  J'en  ai  parié  plus  haut. 


^^6  MÉMOIRES 

M^itMii-fm,  Incicpendamment  de  ces  voyages  faits  par  les  ChJiioîs ,  il 
'p.  """'"""■  arrivoit  de  l'Inde  à  Ja  Chine  l)eaucoiip  d'Indiens.  Vers  i'an 
^75  ,  un  lils  du  roi  de  l'Inde  orientale  qui  étoil  Samancen, 
ië  rendit  à  la  Cour  de  la  Chine;  on  le  nommoit  Nang-kte- 
kuang-lo.  C'étoit  un  ufage  dans  l'Inde  que,  lorfqu'un  Roi 
mouroit ,  Ton  lils  aîné  lui  fucccdoit  ,  &  les  autres  enfans  le 
faiioient  Samanéens  ;  celui-ci  luivit  des  Samanéens  Chinois, 
&  vint  à  la  Chine  où  il  fut  reçu  avec  beaucoup  de  diilin(?lion. 
Ikid.  Sous  le  règne  luivant ,  celui  de  Tai-tfotig ,  diffcrens  Chinois 
allèrent  encore  courir  les  Indes  :  c'étoit  alors  un  Roi  nommé 
Mo-tou-tuing  qui  y  l'égnoit.  Us  parcoururent  toutes  les  Indes 
d'un  bout  à  l'autre,  juîqu'aux  fi'ontières  de  Perfe,  &  jufqu'au 
cap  Comorin  ou  la  mer  du  Midi  ;  ils  ont  écrit  leur  relation. 
On  voit  qu'ils  revinrent  par  mer  avec  beaucoup  de  livres. 

Peu  de  temps  après,  vers  l'an  985,  on  vit  airiver  de 
l'Inde  feptentrionale  un  Samanéen  Chinois  avec  un  Brahme 
Samanéen  nommé  Youg-chi.  En  général ,  dans  les  livres  Chi- 
noisj  le  nom  de  Brahme  efl:  un  nom  de  cafte  ou  de  famille, 
.&  non  pas  un  nom  de  Prctre,  mais  un  Brahme  le  devenoit 
jorfqu'il  le  faiioit  Samanéen.  Ce  Brahme  ctoit  accompagné  d'un 
Perlan  nommé  A-li-yen  :  on  dit  que  celui-ci  étoit  d'une  religion 
différente  ;  c'étoit  fans  doute  un  Mufulman ,  puifqu'il  parle 
àfis  Khalifs  Abbalfides  dans  l'idée  qu'il  donne  de  ion  pays. 

Cependant  ce  même  Tai-tfong ,  iecond  Empereur  de  la 
dynaftie  des  Song ,  en  985,  févit  d'abord  contre  cette  reli- 
gion; miiis,  en  989,  il  la  favorila,  en  permettant  qu'on 
élevât  un  temple  magnifique  qui  coûtoit  desfommes  immenlès. 
Annal. t.XLV,  Tih'uig - tfoMg ,  qui  réguoit  en  1020,  fit  faire  une  grande 
bv.m.p.^f.  alfemblée  de  Bonzes  &  de  Tao-fe  d'Ans  le  palais  de  Tien-gan: 
ils  étoient  treize  mille  quatre-vingt-fix  perionnes. 

En  général,  ce  furent  les  Tao-fe  qui,  pendant  le  règne  de 
cette  dynaftie ,  eurent  le  plus  de  crédit.  On  ne  vit  plus  dans 
la  fuite  aiTiver  de  l'Inde  cette  foule  de  Samanéens  avec  leurs 
livres  :  on  avoit  traduit,  fous  les  règnes  précédens,  tous  ceux 
qui  étoient  nécelîàires  pour  faire  connoître  aux  Cliinois  la 
jdo(5trine  IndieJine;  &  les  Empereurs  à  qui  il  falloit  toujours , 

outre 


DE     LITTERATURE.  337 

outre  la  Religion  de  l'Empire ,  une  auU-e  Religion  particulière, 
adoptèrent  celle  des  Tao-fe  qui  leur  promettoit  l'immortalité 
par  le  moyen  d'un  breuvage  ;  on  rechercha  avec  foin  les 
livres  de  cette  Religion:  Hoei-tfong .  huitième  Empereur  de 
cette  dynadie  ,  s'en  déclara  le  chef,  &  ofa  donner  le  titre 
<le  Chang-ti  à  un  des  Sed.ateurs  de  Lao-îfe  qui  avoit  vécu 
fous  les  H/in. 

Malgré  le  grand  crédit  des  Tao-fe,  les  Bonzes  de  Fo  fo 
ioutinrent  toujours.  Ngheou-yang-fteou  qui  vivoit   lous  Giti- 
tfoug ,  au  commencement  du  onzième  hccle,  &:  qui  fut  un 
des  plus  favans  Hommes  de  fon  temps ,  écrivit  contre  cette 
Religion.  «  Il  y  a  mille  ans  &  plus ,  dit-il ,  que  la  Chine  a       Du  HalJt. 
le  malheur  d'être  infeiflée  de  cette  iècle  de  Fo ,  fie  pendant  ^'^'■"•i'-/jO' 
tout  ce  temps  les  gens  éclairés  l'ont  dctefiée  &  en  ont  (ouhaité  « 
la  deflruclion  :  pludeurs  fois  les  Empereurs  l'ont  profcrite  par  « 
leurs  Edits;  mais  elle  s'eft  toujours  relevée,  &  avec  un  tel  «■ 
foccès,  qu'on  a  regai'dé  ce  mal  comme  incurable.  »   11    en 
attribue  la  caule  à  l'abandon  des  anciennes  loix  &:  deiîancien 
Gouvernement,  à  ce  que  l'on  a  négligé  d  inftruire  les  peuples 
comme  on  le  faifoit  autrefois,  &  à  ce  qu'on  s'efl;  écai'lé  des 
anciens  rits  :  il  expofo  à  ce   fujet  la  forme  de   cet  ancien 
Gouvernement.  «  Depuis  la  capitale,  dit-il,  julque  dans  la 
moindre  bourgade,  il  y  avoit  des  écoles  publiques  où  l'on  « 
<ormoit  les  jeunes  gens  lous  de  bons  maîti-es.  En  réiablilîant  « 
cette  inllruciion,  &  en  fuivant  les  anciens  rits,  la  iecle  de  « 
Fo  tombera  d'elle-même  :  »  on  voit  par-là  que  celle  Religion 
n'étoit  pas  anéantie.  Julqu'ici  ces  Empereurs  de  la  Chine  qui 
ob/ervoient,  par  ulage  Se  par  habitude,  la  Religion  de  lEmpire 
confignée  dans  les  king ,  avoient  lans  celle  Hotte  entre   les 
deux    autres    Religions,    celle   de    Lno-tfc  6c   celle  de  Fo , 
auxcjuelles  ils   étoient  luccelllvement  attachés,  fie  avec  eux 
leurs  femmes ,    les  Eunuques  ,   une   foule  de  Grands  ,    fie 
prclque  tout  le  peuple.  Les  iJamanéens ,   en  leur  prêchant 
le  culte  de  Fo ,  leur  failoienl  efpérer  la  proteélioa  de  celte 
Divinité,  un  bonheur  éternel  dans  les  autn-s  mondes,  des 
renaillantes  plus  heureules  dans  celui-ci.  Pour  cela  il  falloil 
loiiie  XL.  U  u 


338  MEMOIRES 

faire  tics   prières  à   Fo ,  de  grands  préfens   aux  lcn)ples  & 

aux  Samanccns,  &  s'abftenir  de  tuer  des  animaux. 

Les  Tao-fe  enleignoient  une  autre  doctrine  :  elle  confifloit 
BulhUe,    à  écarter  les  delirs  vioiens  &  toutes  les  pallions  qui  peuvent 
uni,f.iÉ,     jj-oubler  la  tranquillité  de  l'ame.  S'agiter  de  lôins,  s'occuper 
de  grands  projets ,  fe  livrer  à  l'ambilion ,  à  i'aviuice  &  aux 
pallions ,  ctll ,  diioient-ils ,  travailler  plutôt  pour  fes  de/cen- 
dans,  que  pour  foi-mcme  :  c'efl  une  tolie  d'acheter  ainfi  le 
bonheur  des  autres  aux  dépens  du   fien.  11   faut  oublier  le 
pallé ,  &  ne  point  longer  à  l'avenir.  A  l'égard  de  fon  propre 
bonheur  mcine ,  il  ne  faut  fe  le  procurer  qu'avec  à^s  foins 
modérés ,  parce  que ,  ce  qu'on  regarde  comme  bonheur ,  celle 
de  l'èti'e ,    s'il  eft  accompagné  de  troubles  &  d'inquiétudes. 
Ainli  ces  Tao-fe  afFeélent  un  repos  qui  lufpend  toutes  les 
fondions  de  l'ame,  en  quoi  ils  fe  rapprochent  des  Contem- 
platifs de  l'Inde  ;  mais  comme  ce  repos  peut   être  troublé 
par  la  penfée  de  la  mort,  ils  fe  flattent  de  trouver  un  breu- 
vage qui  rend  immortel  ;  c'eft  pour  cela  qu'ils  le  livrent  à 
la  Chimie  &  à  la  Magie  ,  dans  l'elpérance  de  découvrir  la 
compoiition  de  ce  breuvage.  C'eft  ce  moyen  qu'ils  emploient 
auprès  des  Grands  &  des  Riches ,  pour  les  féduire  :  aulTi  les 
Empereurs  plus  en  état  que  les  autres ,  de  faire  les  dépenles 
nécellaires,  fe  flattoient-ils  de  devenir  immortels;   Se  quoi- 
que plufieurs  ioient  morts  empoilonnés  par  ce  breuvage ,  ces 
exemples  n'en  ont  défabufé  aucun  :  les  Impératrices  iur-tout 
fe  livroient  avec  ardeur  à  cette  Religion,  &  au  culte  de  les 
Divinités  qui  pouvoient  procurer  la  connoiflance  des  diogues 
nécellaires. 

A  ces  deux  Sed;es  dont  les  Partilàns  obfëdoient  les  Em- 
pereurs, fous  les  Song  il  s'eji  joignit  une  ti-oifième  fortie  de 
l'École  des  Lettrée.  Pendant  le  règne  de  cette  dynallie,  les 
Chinois  fe  livrèrent  à  l'étude  de  la  Philofophie,  &  ce  lîècle 
fut  appelé  le  ftècle  phiJofophitjue.  Ils  commentèrent  les  anciens 
livres ,  les  expliquèrent  à  leur  gré  ;  de-là  lortit ,  lur  l'origine 
du  monde,  fur  la  formation,  lur  Ion  auteur,  une  nouvelle 
dodrine  &  (^^s  fentimens  que  n'avoient  point  eus  les  Anciens  : 


DE     LITTERATURE.  ^^c, 

îirreîi<non  en  fut  la  Iiiiie.  Un  de  ces  Philofophes,  nommé     /^rrd.i.vr, 
Vang^^ûn-che ,  o(a  dire  à  l'empereur  Cliiii-tfong,   qui  failoit  J;^;,^     '  ^• 
des  prières  au  Ciel  ,   à  caufe  d'une  grande  iécherelie ,  que 
tout  étant  l'effet  du  haiard ,   il  étoit  inutile  de  s'adreller  ai* 
Ciel,   &  de  fe  tourmenter  ainfi.   Ce  Vang-gan-che  s'étoit 
appliqué  aux  King ,  mais  il  en  aîtéroit  la  dodrine.  Tous  les 
Lettrés  n'admirent  pas  de  tels  fentimens  ;   Sc-ma-koiuwg  Sz 
d'autres  les  combattirent  ,   &   fous   les   différens   règnes   on 
s'oppofa  toujours  à  cette  doclrine.  «  Craignez  le  Ciel ,  dit 
un  autre  Lettré,  au  fucceffcur  de  Cliin-ifong  ;  aimez  votre  « 
peuple;  travaillez  à  votre  perfection  ;    appliquez -vous   aux  «c 
Sciences  ;   élevez  aux  charges  les  gens  de  mérite  ;    écoutez  « 
volontiers  les  avis  qu'on  vous  donne  ;  diminuez  les  impôts  ;  « 
modérez  la  rigueur  des  fuppîices  ;  évitez  la  prodigalité  ;  ayez  « 
horreur  de  la  débauche.  »  Ainfi  fous  chaque  règne  il  y  eut 
toujours  parmi  les  Lettrés,    des  gens  fages  &  vertueux  qui 
infpircrent  au  Prince  le  refpec^  pour  le  Ciel.  Les  deux  reli- 
gions de  Lao-tfe  Se  de  Fo  fe  maintinrent  à  la  Cour  &  dans 
ie  refte  de  l'empire  ;  &  les  nouveaux  Philofophes  fe  conten- 
tèrent de  gai-der  entr'eux  leur  dodrine  qui  s'ell  perpétuée 
jufqu'à  prélent. 

Quoique  les  Tao-fe  aient  été  les  plus  puiffans  fous  fa 
dynalUe  des  Sorig ,  cependant  on  ne  laitîa  pas,  lous  ces 
Princes,  de  publier  plufieurs  Ouvrages  concernant  la  religion 
Indienne,  iious  Gin-tfotig  qui  ileurilioit  en  1023,  le  Bonze  ^M.,inm,.im. 
Siang-tjing  &  plufieurs  autres  firent,  en  fept  livres,  uwTraité  '^'-l'^^^'"' 
fur  les  Carcidèrcs  J/ulicns  :  ils  rangèrent  ces  caraclères  par 
voyelles  au  nombre  de  douze,  &  p;u-confoiiiies  au  noml)re  de 
trente  :  enluile  ils  divisèrent  celles-ci  en  dentales,  linguales, 
palatiales ,  &c.  ce  qui  forma  cinq  clalfes  ;  cet  Ouvrage  eil 
intitulé  King-yeou-ticti-tfo-lfe-yucii,  c'ell-à-dire.  Origine  des 
Gmiâères  Indiens.  L'Empereur,  comme  je  l'ai  dit  ailleurs, 
travailla  à  la  Préface. 

Vers  le  même  temps  la  religion  Indienne  reçut  dans  l'Inde 
un  grand  échec.  Mtihmoud ,  (ullhan  de  Uhtiina ,  entra,  l'an  ^^jj-'^^'jjl"^'^' 
looi  ,  dans  Ici  Indes  où  régnoit  alors  un  Prince  nommé  '"    "''"' 

U  u  ij 


340  MÉMOIRES 

Dgehal  qui  en  étoit  le  plus  puilfaiit  roi  :  Dgehal  fut  fait 
deux  fois  prilonnier  ,  &  renvoyé  deux  fois  gc'iicreufc aient: 
pris  une  troifième  fois,  il  fut  obiigc,  fuivant  les  Loix  de 
fou  pays ,  de  ccdcr  (a  couronne  à  Ion  <i!j  ,  Se  de  le  hruier 
iui-mcme,  pour  expier  les  tautcs.  A'Inhmoud  iit  un  buliiv 
immenlë,  5c  ctai:)iit  dans  ce  pays  la  religion  Muliiiniane. 

L'an  1004,,  il  retourna  dans  les  Indes,  prit  le  ch.'iteau 
(^ Hehatcih  vers  ï Indus ,  (oumil  le  A'iouhan ,  en  chafïà  le  Roi 
nommé  Bida,  &  le  contraignit  de  le  réfugier  dans  le  château- 
de  Kalidgiar ,  où  il  i'affiégea  :  il  le  força  de  fe  rendre  &  dc' 
lui  abandonner  tous  fcs  trt'fors. 

L'an  1007,  il  poulla  plus  loin  fes  conquêtes  ,  punit  le  roi 
Nevûfcha  qui  avoit  abandonne  le  Muiulmanifme.  Quelques- 
années  après,  il  revint  dans  le  même  pays,  délit  Bal,  his. 
^Andhal,  un  des  plus  piiiiians  rois  de  iinde,  &  emporta, 
tous  (es  trélors. 

Le  nom  de  Mahmoud  fut  redoutable  jufque  dans  le  Gu- 
larate  :  le  Prince  qui  y  régnoit ,  &  qui  portoit  le  titre  de 
Balhara,  le  diioit  le  Roi  de  ceux  qui  ont  les  oreilles  percées.^ 
Tous  les  autres  rois  de  l'Inde  étoient  fes  vaiTaux  ;  fa  domi- 
nation s'étendoit  fort  au  loin  :  ce  Prince  fit  demander  la. 
paix  à  Aiahmoud  qui  la  lui  accorda  moyennant  un  tribut 
d'éléphans  &  d'argent.  Cette  paix  contiùbua  beaucoup  à  faire- 
fieurir  le  commerce  dans  l'Inde  ;  &  les  caravanes  des  Maho- 
métans  s'y  rendirent  depuis  ce  temps-là  avec  plus  de  fureté 
qu'auparavant. 

En  I  G  I  3  ,  Mahmoud  revint  encore  dans  les  Indes ,  &  /è 
rendit  maître  du  royaume  &  de  la  ville  île  Marvin.  En  \o\6, 
ce  Prince  qui  vouioit  étendre  la  religion  Muiulmane,  traverla 
toute  la  grande  province  de  Mouhav..,  pénétra  julqu'au  Gange , 
prit  les  villes  de  Kanoudgc ,  de  Cafam ,  &  le  pays  d'Oiiga- 
uam  ;  il  étoit  alors  dans  le  voifmage  de  Renarès  :  enfuite  il 
porta  la  guerre  dans  l'Inde  feptentrionale ,  &  pai-vint  en  i  o  1 7^ 
jufque  dans  le  pays  de  Kifiadge ,  dont  il  enleva  toutes  les-ri-^ 
eheifes  ;  il  fit  un  fi  grand  nombre  d'eltlaves ,  qu'on  les  donnoit 
au  plus  bas  prix.  Son  zèle  pour  porter  le  Mulùlmaniiîne  dans 


DE    LITTÉRATURE.  341 

ces  contrées  lui  niettoit  toujours  les  armes  à  la  main.  En 
1025,  il  revint  dans  le  Guiarate ,  &  le  rendit  maître  de  la  hVji.  dfs  Hum, 
ville  appelée  Sanem  Soumeiiat ,  c'eft-à-dire ,  Liale  de  Soume-  ''  'f''°7' 
ttat  ;  c'ell  auffi  le  nom  d'un  grand  pays  :  il  y  trouva  une 
grande  Idole  que  les  Hifloriens  Perfans  &  Arabes  appellent 
Sounieiiût  ;  je  crois  qu'il  leroit  plus  exaéi;  de  rendre  cette 
exprelfion  p  ir  Idole  des  Samane'ens.  En  elfet ,  c'ctoit  un 
temple  fameux  dans  lequel  Miihmoud  trouva  une  Idole  de 
pierre  que  l'on  diloit  avoir  cinquante  coudées  de  hauteur; 
lii-.e  grande  p.u'tie  étoit  cachée  ious  la  terre  :  le  temple  avoit 
cinquante-fix  colonnes  que  l'on  diloit  être  d'or,  &;  toutes 
chargées  de  rubis  &  de  pierres  précieufes  ;  c'ctoit  la  plua 
grande  Idole  de  l'Inde  :  tous  \ts  peuples  y  venoient  en 
pèlerinage,  &:  on  lui  avoit  conlacré  une  valle  étendue  de 
campague.  Ahihmoud  enleva  toutes  ces  richelTes,  brila  l'Idole, 
&.  fit  égorger  plus  de  cinquante  mille  de  ces  Idolâtres.  On 
prétend  qu'outre  le  butin  que  hrent  les  loldats ,  il  eut  pour 
lui  plus  de  vingt  millions  de  pièces  d'or  ;  niais  il  en  eut 
encore  davantage  à  la  prife  d'une  ville  appelée  Baarca  ;  l'or, 
l'argent,  les  perles,  les  diamans  montoient  à  des  lommes 
immenles  :  il  établit  dans  la  ville  de  Sanem  Soumcnat  un 
Roi  qui  Te  prétendoit  de  la  race  de  Dabfcliclim ,  ancienne 
famille  qui  a  régné  long-temps  dans  l'Inde.  Mahmoud ,  de 
retour  dans  fes  Etats ,  fit  de  riches  préfens  aux  Molquées. 

M.  d'Herbelot  place  ce  temple  de  Soumenat  à  llfapûur ; 
M.  d'Anville  à  la  pointe  de  Jaqueîe  ;  ce  qui  en  eit  fort 
éloigné;  mais  fans  entrer  dans  cette  dilcuffion  géographique, 
nous  croyons  devoir  oblerver  que  ces  conquêtes  de  Alahmoiid , 
les  progrès  du  Mululmanilme  tk  le  mallacre  des -Indiens,  ont 
dû  afloiblir  la  puillance  des  Samanéens,  peut-cire  contribuer 
à  l'extinélion  de  leur  nom  dans  l'Inde,  &  y  occalionncr  une 
grande  révolution,  d'aulaiU  plus  que  les  Sulthans  fucce(feurs, 
de  AUihmoud,  continuèrent  de  jiortcr  la  guerre  dans  ce  pays 
qui  lut  alors  rempli  de  Mahométans.  En  conlcqueiKe ,  tous 
les  voyageurs  qui  venoient  de  la  Chine,  du  l'hibct,  &  des 
autres  contrées,   pour  vilitcr  [i^i  lieux  de  dévotion  «Sy.  les 


342  MÉMOIRES 

pafTocIcs  de  l'Inde,  durent  être  inquit'tt's.  Ces  guerres  înter*- 
rompireiit  cette  efpèce  de  pèlerinage  ;  on  ne  vit  plus  guère 
d'Indiens  Te  rendre  à  I;i  Chine ,  ni  de  Chinois  dans  les 
ïndes ,  Se  il  y  a  apparence  que  c'efl  ce  qui  aura  déterminé 
les  Thibctans  à  établir  dans  leur  pays  des  grands  Lhamas  : 
c'efl:  en  efîet  à  cette  époque  qu'ils  ont  commencé  à  en  avoir, 
comme  je  l'ai  dit  précédemment.  Cette  Religion  fe  foutint 
cependant  toujours  à  la  Chine;  elle  y  étoit  trop  bien  établie, 
&  les  chofes  relièrent  dans  cet  état  pendaiit  tout  le  règne  de 
la  dynaflie  des  Song. 

Les  Mogols  ,  fous  le  nom  à'Yueii ,  leur  fuccédèrent  dans 
l'empire  de  la  Chine ,  &  comme  ils  ctoient  étrangers  &  Tar- 
tares,  cet  Empire  fe  trouva  ouvert  à  tous  ceux  qui  voulurent 
y  entrer  :  il  y  eut  beaucoup  de  Chrétiens  &  de  Mahométans; 
les  TiW-fe  eurent  le  delîbus,  &  ce  furent  les  Bonzes  de  Fo 
qui  revinrent  en  crédit,  quoique  dans  le  commencement, 
c'eft-à-dire,  lous  Gcrigliii-khan  <k  Oktai-khan ,  ils  ne  fufTent 
HW.dfsMovg.^zs  vus  de  bon  œil;  mais,  lous  Gàiouk-khan ,  ils  occupèrent 
/'•  '  "-'■•  , ,,,  les  premiers  emplois  :  c'efl  un  des  reproches  que  l'on  fait  à 

Ain,  t,  LUI,  r  ^^       ^  i  ■    o       at  i/-x/i  i 

ù'y.xx.i',  ,1.  ce  Fnnce.  Ouo-to-tc/it  &  JSamo ,   deux  Ireres   nés   dans   le 
pays  que  les  Chinois  nomment  Tfo-kicn ,   qui   étuient  fort 

'  inlbuits   dans  la  religion  Indienne,  étoient  en  faveur,  en 

124.6,  auprès  de  ce  Prince.  Le  premier  en  reçut  un  fceau 
d'or  qu'il  portoit  à  fa  ceinture,  &  fut  nommé  Commilfàire 
pour  examiner  dans  tout  l'Empire  la  fituation  du  peuple  qui 
étoit  fort  miférable  :  ces  princes  Mogols  qui  polfédoient  alors 
ia  Tartarie,  n'étoient  cependant  maîtres  que  d'une  partie  de 
la  Chine. 

Le  P.  Gaubil ,  dans  toute  fon  Hifloire  des  Mogols ,  en  par- 
lant de  ces  Bonzes  ,  s'efl:  fervi  du  terme  de  Lhania  ;  &  même 
eu  quelques  endroits  il  s'exprime  de  manière  à  faire  croire 
que  les  Bonzef  &  les  Lhamas  font  deux  clallës  différentes, 
puifqu'il  dit,  les  Lhamas  &  les  Bonzes  de  Fo,  ôcc.  Cependant 
les  auteurs  des  Annales ,  en  racontant  les  mêmes  faits ,  n'em- 
ploient que  le  nom  de  Seng ,  qui  défigne  les  Bonzes  ou 
.Samanéens,  les  mêmes  que  les  Thibctans  appellent  Lhamas, \ 


DE    LITTÉRATURE.  343 

aînfi  il  devoit  dire,  les  Lhamas  ou  Bonzes;  mais  il  paroît 
que   le   P.   Gaubil ,    quoique  très-verfe   dans  la  Litîéiaîure 
Chinoile,  n'étoit  pas  (uffiùmment  inltruit  de  cette  Religion, 
puilque  dans  une  de  les  notes  il  s'exprime  ainlî  :  «  L'origine 
des   Lhamas   du   Thibet,   leur   doctrine,    leurs   livres,   leur» 
gouvernement,  font  des  points  fort  ignorés.  11  feroit  fort  à  « 
ibuhaiter  que  ,  par  le  moyen  de  quelque  habile  Lhama ,  on  • 
pût  être  éclairci  fur  ce  fujet.  »  Nous  avons  vu  dans  la  pre- 
mière partie,  que  la  religion   des  Thibctans  &  leurs  livres 
avoient   été    apportés   de   l'Inde,    Se  que  ces  Lhamas  font 
ie5  mêmes  que  les  Samanéens  ou  Bonzes  de  Fo ,   pour  la 
dodrine. 

Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'efl  que  depuis  les  conquêtes 
de  Mahmoud,  &  l'établilTement  des  Mogols  à  la  Chine,  les 
Samanéens  de  l'Inde  ne  vinrent  plus  dans  ce  pays,  comme 
auparavant  ;  ce  furent  ceux  du  Thibet  ou  les  Lhamas  qui 
prirent  leur  place ,  jouèrent  le  même  rôle ,  &  qui  eurent  le 
même  crédit  à  la  Cour  :  ils  furent  alors  regardés  comme  les 
Chefs  de  la  religion  Indienne  dans  la  Chine.  Il  y  a  appa- 
rence ,  comme  je  l'ai  déjà  remarqué ,  que  la  nomination 
d'un  grand  Lhama  ,  qui  fe  fit  vers  ce  temps,  occafionna  ce 
fchifme  avec  l'Inde  ,  &.  fut  caufe  que  les  Indiens  n'étant 
plus  regardés  comme  Chefs  de  la  Religion  à  la  Chine,  n'y 
vinrent  plus  en  fi  grand  nombre. 

Sous  Mangou  -  khan  ,  en  i  2  5  2  ,  les  deux  mêmes  Bonzes 
eurent  également  de  grandes  charges ,  &  Namo  en  parlicuiier 
fut  déclai-é  Chef  de  la  Religion  dans  tout  l'Empire ,  avec  le 
tilxe  de  Doâeur  &  de  Maître  de  l'Empereur.  En  1256, 
Holin  ou  Caracorom,  capitale  des  Mogols  en  T.u-taiic,  ayant 
paru  trop  iucommode  pour  les  aliemblces  générales ,  un  Boirze 
Chinois  nommé  Lieou-ping-tihong ,  verlé  dans  les  Mathé- 
matiques ,  dans  l'Hilloire  ,  &:  dans  toutes  les  piulies  de  la 
Litléralure,  fut  nommé  pour  choidr  un  autre  lieu  :  il  (e  dé-  Àr.Hi.  Llir. 
termina  pour  Long-Liiig  où  il  lit  conllruire  une  ville  fuperbe  '  '/''*' 
que  l'on  appela  Kai- ping- fou.  il  paroit  que  les  Bonzes  le 
diUinguuieui  à  la  Ciùae  dans  les  Sciences. 


344  MEMOIRES 

Miifigbn-khan  eut  pour  fucceireiir  Kv.blai-khan  que  fes  Chi- 
nois nomment  C/ii-tfou  :  c'eft  ce  Prince  qui  le  rendit  maître  de 
tout  l'Empire,  Se  que  pour  celte  raifon  les  Ciiinois  regardent 
•comme  le  premier  de  cette  famille.  Alors  ces  empereurs  Mogols 
avoient  adopte  toutes  les  Loix,  la  forme  entière  du  Gouver- 
nement Chinois,  &  la  Religion  de  l'Empire;  mais  cela  ne 
les  empêchoit  pas ,  comme  tous  les  anciens  Empereurs ,  d'avoir 
une  Religion  à  part ,  dont  ils  obfervoient  les  pratiques  ;  & 
c'eft  par  ce  moyen  que  les  Tao-fe  &  les  Bonzes  jouifloient  l'un 
après  l'autre  d'un  grand  crédit,  lelon  la  Religion  du  Prince; 
<jueiquefois  même  ils  étoient  également  en  faveur.  Kiiblai  qui 
aimoiî  particulièrement  les  Bonzes ,  fit  venir  auprès  de  lui , 

'Ann.t.Llv,  en  i2(jo,  un  d'entr'eux  nommé  Pa-fe-pa ,  né  dans  le  Thibet 
'''"'''  où  fa  lamille  depuis  long-temps  étoit  en  poffeflîon  des  pre- 
mières charges  du  pays  :  il  lui  donna  la  Surintendance  de  fa 
religion  de  Fo ,    &  le  déclara  Chef  de  tous  les  Bonzes  ou 
Lhamas ,  Docfîeur  &  Maître  de  l'Empire  &  de  l'Empereur. 

BiJ.p.zr.  Lorfque  ce  Prince,  félon  la  religion  Chinoife,  fît  faire,  en 
1263,  les  facrifices  ordinaires  dans  le  temple  de  fes  ancêtres; 
il  voulut  que  les  Bonzes  affiftalTent  à  cette  cérémonie,  & 
qu'ils  récitalfent  pendant  fept  jours  &  fept  nuits  \gs  prières 
<le  Fo ,  ulage  qui  s'eft  ohlervé  depuis ,  tous  \çs  ans ,  malgré 
les  murmures  des  Chinois. 

JliA.  p.  ;/.  Les  Mogols  fe  fervoient  depuis  quelque  temps  des  ca- 
p.'iA'.  '"'•^' i'ac^^ères  Igours  qui  leur  avoient  été  communiqués  par  un 
perfonnage  nommé  Ta- ta -ton g -ko  :  alors  ils  avoient  acquis 
quelque  cojinoilîânce  dans  l'Hifloire  ;  mais  Kuhlai  crut  qu'if 
étoit  de  fa  grandeur  &  de  celle  de  la  Nation,  d'avoir  des 
caractères  paiticuliers.  Ce  fut  Pa-fe-pa  qui,  en  \x6^ ,  fut 
chargé  de  les  faire  :  ce  Bonze  ou  Lhama  connoilîoit  non- 
feulement  les  caraélères  Chinois  &  ceux  du  Thibet ,  mais 
encore  ceux  des  Igours,  des  Indiens,  &  des  divers  autres 
peuples  occidentaux.  Il  examina  tous  ces  cai'acT;ères ,  ce  qu'ils 
avoient  de  commode  ou  d'incommode,  écarta  d'abord  ceux 
des  Chinois,  &  ne  s'occupant  que  de  ceux  qui  pouvoient 
exprimer  les  fous,  il  en  inventa  mille  avec  des  règles  pour 

leur 


DE    LITTÉRATURE.  345 

feur  prononciation  &  la  manière  de  les  écrire.  Kitblai  fut  fi 
content  de  ce  travail,  qu'il  combla  d'éloges  Pa-fe-pa ,  &  lui 
donna  le  titre  de  Roi.  On  appela  ces  caradères ,  nouveaux 
caraûères  Mogols ;  &.  il  voulut  qu'ils  fullènt  employés  dans 
tous  les  tribunaux  par  les  Tai'tares,  ce  qui  fut  exécuté;  mais 
les  Chinois  conlervèrent  toujours  les  leurs  dans  ces  mêmes 
tribunaux  :  les  Déclarations  le  failoient  en  deux  langues, 
yoilà  l'origine  des  caradères  Mogols  qui  font  encore  en 
iifage  chez  ces  peuples  6c  chez  les  Aiantcheous ,  adueilement 
maîtres  de  la  Chine.  Il  ne  faut  pas  croire  que  l'Alphabet  de 
Pa-je-pa  fût  compofé  de  mille  caraétères  différens  ;  il  le  ré- 
duilbit  à  un  petit  nombre  de  confonnes  &  de  voyelles  ;  & 
c'eft  la  combinailon  àts  unes  &  des  autres ,  qui  forma  un 
Syllabaire  de  mille  figures  ou  liaifons. 

En  1270,  les  Tao-fe  firent  des  tentatives  pour  contre- 
balancer le  crédit  des  Bonzes,  en  offiant  à  l'Empereur  le 
breuvage  d'immortalité  ;  mais  on  en  détourna  ce  Prince  qui 
paroiffoit  s'y  lailfer  lurprendre,  puifqu'il  conlulta.  Les  Bonzes 
conlervèrent  toujours  leur  crédit,  &.  Licou-ping-tc/iong,  ce  Bonze     Ann.t.  in^. 
dont  je  viens  de  p;irler  à  l'occalion  de  Caiûcorom ,  confeilla  à  'i^n,'^'J}\fç^à. 
Kublai  de  donner  à  la  dynallie  des  Mogols  le  nom  àîYuen:  il  />•  >s'' 
fe  fondoit  pour  cela  fur  deux  caradères  de  ÏY-king  des  Chi- 
nois, Se  dit  à  l'Empereur  des  choies  fort  obicures,  auxquelles 
perlonne  jie  comprit  rien.  On  admira  fes  grandes  connoil- 
îances  ;  il  fut  approuvé  de  tout  le  monde,  &  l'Empereur  fit 
publier  que  fa  dynaftie  feroit  appelée  déformais  )[ucn  :  ce 
Prince  reçut  à  celte  occafion  des  complimeiis.  De  tels  exemples 
ne  lont  pas  rajes  auprès  des  Grands. 

En  i2jp,  le  Bonze  Pa-fe-pa  mourut;  on  le  combla  de  Ann.  t.  Liv. 
titres  6c  d'éloges  après  fa  mort  :  on  l'appeloit  celui  (jui  cjl  au-  '^^^'■l'-i"' 
Jeffus  des  hommes ,  &  qui  n'a  que  le  Ciel  au-flcjjus  Je  lui  ; 
le  Sage  accompli ,  l'homme  de  la  plus  haute  vertu. ,  le  fis  du 
fo  de  ijiule,  le  Doâeur  &  Alaitre  des  Alogols ,  Sic.  Mais 
les  Lettrés  Chinois  ,  d'un  autre  côté ,  accabloient  d'injures 
Pa-fe-pa  Se  tous  les  Bonzes  ou  Lhamas  ;  ils  traitoient  kublai 
Iiii-mcme  de  Prince  barbare  ,  fuperjlitieux  ,  qui  fc  biij/ois 
Tome  XL,  X  X 


34^  MÉMOIRES 

gouverner  par  les  femmes  &  par  les  Lhamas ,  rjui  n'avoit  ni 
efprit ,  ni  courage.  On  voit  encore  à  Pcking  un  temple  bâti 
en  l'honneur  de  ce  Pa-fe-pa. 

Les  Tao-Je  Se  les  Bonzes  avoient  été  de  tout  temps  rivaux , 
&  ne  tendoient  qu'à  la  deftrudion  les  uns  des  autres.  Sous 
les  Mogols,  les  Bonzes  ou  Lhamas  étoient  en  faveur;  l'Em- 
pereur leur  étoit  fort  attaché  :  les  Annales  nomment  ici 
cette  doélrine ,  la  fourberie  des  Samanéens  :  aufll  ces  Bonzes 
Ann.t.LV.  abusèrent -ils  de  leur  crédit  pour  demander,  en  1281  ,  la 

Ixxiii.iuy.  ppi-^-iiiîJQ,^  Je  rechercher  &  de  brûler  tous  les  livres  des 
Tao-fe ;  elle  leur  fut  accordée,  &  ion  ne  conferva  que  le 
Tao-te-king  à  caufe  de  fon  ancienneté  :  c'elT;  l'Ouvrage  de 
Lao-tfe  fondateur  de  cette  Religion. 

Comme  les  Bonzes  de  Fo  étoient  en  grande  confidération 
au  Japon  ,  &  que  l'empereur  Kuhlai  avoit  toujours  delîeiii 
dç  le  rendre  maître  de  ce  pays,  il  y  envoya  fecrettement , 
en  1284,  des  Bonzes  pour  s'informer  de  l'état  de  ce  pays, 
&  lui  en  rendre  compte.  Les  matelots  ayant  pénétré  leur 
deflein  ,  les  jetèrent  à  la  mer.  On  avoit  beaucoup  de  répu- 
gnance à  la  Chine  pour  cette  expédition. 
lbid.p.;o.        En  128^,  les  Bonzes  de  Fo  tinrent  une  grande  affembléè 

HijhdcsMong.  s  j^  Chine  ;  ils   étoient  au  nombre  de  quai'ante  mille  :  ils 

convinrent  d'une  forme  de  gouvernement  entr'eux  ,  firent 

plufieurs  flatuts  &  des  règlemens  pour  leurs  prières  &  leurs 

pénitences. 

Ann.t.LV.       En  1288  ,  d'après  les  confeils  de  Sang-ko  &  de  quelques 

hv.xxui,  autres,  on  prit  les  temples  des  ancêtres  de  la  dynaftie  àt?r 

HijUesAUng.  Song ,  pour  en  faire  des  temples  de  Fo  :  on  voulut  même 

piop,  prendre  les  pierres  fur  lefquelles  Kao-tfong ,  empereur  Aç.$ 
Song,  avoit  fait  graver  les  King ,  pour  en  faire  les  fonde- 
mens  qui  dévoient  porter  la  flatue  de  Fo  ;  mais  on  n'ofà  le 
faire.  Vers  la  fin  de  la  même  année,  Kuhlai  envoya  dans  le 
Thibet  Hiao-kong-ti.  autrement  Kong-tfong ,  empereijr  des 
Song,  qui,  en  1276,  s'étoit  rendu  aux  Mogols.  Le  defîèin 
de  Kublai  étoit  que  ce  Prince  y  étudiât  la  docT:rine  de  Fo  à 
Pou-îa-la  chez  les  Lhamas  ;  axn,û  le  Thjbet  étoit  devenu  le 


DE    LITTÉRATURE.  347 

chef-lieu  de  la  religion  Indienne  pour  ces  contrées  orientales. 
Les  Chinois  blâment  beaucoup  l'empereur  des  Song,  qui, 
après  la  ruine  de  fa  famille,  devoit,  difent-ils,  plutôt  mourir 
aux  pieds  de  fes  anccU-es ,  que  d'effuyer  un  tel  affront.  L'an- 


Am.uLV. 

XXII I, 

/■ 


née  fuivante,  on  fit  rechercher  les  li\Tes  de  Fo ,  qui  etoient   ^^ 
dans  les  temples  ruinés ,  &  on  les  ralfembla.  p.' , 

11  arrivoit  alors  à  la  Chine,  par  la  province  de  Fo-kien. 
un  grand  nombre  d'étrangers  du  Malabar  &  de  toutes  les 
contrées  de  l'Inde  &  des  pays  plus  occidentaux  ;  &  par  le 
moyen  des  Bonzes  de  Fo ,   qui  étoient  favans,  les  Chinois 
s'inlhuifoient  de  ce  qui  concerne  ces  pays.  L'Empereur  lui- 
m^^e,  en  12^0,  envoya  dans  les  Indes,  pour  engager  ceux  H.ft.J.sAU.g. 
de  ce  pays ,  qui  étoient  verlés  dans  les  Sciences ,  a  palier  a 
la  Chine  :  il  lit  demander  aufîi  des  Ouvriers  habiles,  àti 
Officiers  de  terre  &  de  mer,  &  des  Interprètes  pour  diverfes 
Langues.  On  peut  juger  par-là  combien  il  a  dû  arriver  encore 
à  la  Chine  de  Bonzes  Indiens  ;  mais  tout  le  pouvoir  relati- 
vement à  la  Religion  étoit  enue  les  mains  des  Lhama|.  On 
acheva  dans  le  même  temps  d'écrire  en  grandes  lettres  d'or 
les  livres  dodrinaux  de  ces  Lhamas,  qui  étoient  des  traduc- 
tions des  livres  Indiens.  ,     , 

Sous  le  règne  de  ce  Prince,   l'Aftronomie  Chinoile  tira 
encore  des  lecours  des  Aibonomes  éu-angers.  Il  y  àvoit  un  ^^f['-^^ 
tribunal  de  Mathématiciens  d'Occident,  &  les  Chinois  imi- 
tèrent leur  méthode.  Un  Mathématicien  Mululman ,  nomme 
D"enuilcMin,  compofi  une  Alhonomie  à  l'ulage  des  Cliinois  , 
^Çm  faire  dilfciens  inflrumcns.  Le  P.  Gaubil  convient  que 
depuis  rétablKTement  des  Han ,  deux  cents  cinq  ans  avant  J.  C. 
les  Chinois  ont  été  en  relation"  avec  tous  les  ditfcrens  peuples 
de  l'Occident,  Romains,  Perles,  Arabes,  Indiens,  Sec.  & 
qu'il  leur  a  été  facile  de  ^'i^^lruire  de  l'Alh-onomie  de  cts 
pays.  On  voit  par-là,  &  je  l'ai  déjà  fait  remarquer,  que  les 
Chinois  ont  beaucoup  plus  profité  qu'on  ne  le  penfe,  pour 
le  progrès  des  Sciences  chez  eux ,   du  commerce  qu'ils  ont 
eu  avec  l'Occident.  Sous  les  Mogols,   il  y  avoil  à  la  Chine 
beaucoup  de  Malioméiaiis;  mais  les  Lhamas,  parmi  tous  ces 

X  x  ij 


•348  MÉMOIRES 

étrangers,  ctolent  ies  plus   piiiffans   à  caufê   de   la  religion 

Iiulicnne  répandue  dans  toute  la  Chine. 

La  proteélion  extraordinaire  que  l'empereur  Kithlai  leur 

accordoit,  les  rendoit  infolens.  Un  d'entr'eux,  originaire  du 

Thibet ,  jouilibit  en  i  25)  i  d'une  grande  conddcralioii  parmi 

'Ann.t.LV.  les  Mogols,  daiis  les  provinces  méridionales  de  la  Chine; 

h.  XXI II,  j^^jj  jj  j^'jîfQit  qu'un  hypocrite,  un  débauché,  &  un  homme 
avide  d'argent,  qui  contrelit  des  ordres  de  l'Empereur,  donna 
de  fauffespermiffions,  promettant  &  procurant  des  portes,  &  fè 
failant  craindre  de  tous  ceux  qui  étoient  riches.  SapafTion  pour 
i'argent  le  porta  jufqu'à  fouiller  dans  les  tombeaux  des  anciens 
Empereurs  &  grands  Seigneurs  qui  étoient  près  de  Chao-hing;  il 
en  tira  beaucoup  d'or,  d'argent  &  des  bijoux  ;  enfuite  il  prit 
leurs  oflémens  qu'il  mêla  avec  des  ofîëmens  de  boeufs  &  de 
chevaux ,  &  en  fit  une  pyramide  :  tous  les  Chinois  en  furent 
outrés ,  &  étoient  fur  le  point  de  fè  révolter  ;  les  Magiftrats  du 
lieu  firent  aiTcter  ce  Lhama ,  conhfquèrent  (as  biens ,  &  le 
condamnèrent  à  mort;  mais  ceLhamaétoitfoutenu  à  laCour 
par  plusieurs  Seigneurs  Mogols,  &  fur-tout  par  les  Princeiïes 
qui  étoient  fort  attachées  à  la  religion  Indienne,  &  Kuhlai  eut 
la  foiblelfe  de  le  faire  élargir  Se  de  lui  rendre  la  plus  grande 
partie  de  ks  biens.  Cette  conduite  le  déshonora  dans  l'efprit 
des  Chinois,  &  on  renouvela  les  plaintes  contre  les  Lhamas 
qui  étoient,  difoit-on,  au  moins  fort  inutiles  dans  l'Empire. 
La  mémoire  de  ce  Prince  qui  mourut  en  12^3  ,  fut  toujours 
ternie  par  fon  trop  grand  attachement  pour  ces  Bonzes  ou 
Lhamas. 

IbidA.xx}v,       Timour-khan  que  les  Chinois  nomment  Tching-îfong ,  lui 
^'lÉl  j   ,^      fuccéda  :  il  protégea  également  les  Bonzes  de  Fo.  L'hnpéra- 

Jiijl.des  Mong.       .         r  ^  ■      r-  n       •  >i  yo- 

^>'^i;.  trice  la  mère  avoit  lait  conltruu'e,   a  la  montagne  Uu-tai, 

ce  lieu  fi  fameux  dont  j'ai  parlé,  un  temple  en  l'honneur  de 
Fo  :  en  i  25)7,  elle  voulut  aller  le  voir  ;  ce  voyage  devoit 
coûter  des  fommes  prodigieufes ,  &  être  fort  à  charge  aux 
peuples.  L'Empereur,  pai'  refpeél  pour  cette  Princefle,  n'o- 
îoit  l'en  détourner  ;  mais  les  Grands  qui  favoient  combien 
die  éloil  attentive  à  faire  procurer  des  foulagemejis  aux  peuples, 


DE    LITTÉRATURE.  345, 

parvinrent  à  la  dilTuader,  en  lui  expofant  les  maux  qu'un 
tel  voyage  occallonneroit  aux  habitans  du  Pe~tche-li  &  du 
Chan  -fi. 

L'Empereur  toujours  attache  aux  Bonzes,  les  empioyoit     Ann.t.LV. 
par-tout.  En    125J9,   il  en    envoya  un,   en  qualité  d'Am-   ^"['^^^'^' 
halîadeur,   au  Japon.  \.its  Chinois   le   blâmèrent,  en  difunt  Hiji,/esMpKg, 
que,  pour  de  femblables  commiïïlons ,  il  falloit  choifir  des''"^'^'^* 
gens  d'honneur,    titres,  &  qui  donnaflent  une  grande  idée 
de  l'Empire,  par  leur  magniticence ,  leur  gravité,  &  par  un 
air  de  grandeur  digne  du  Prince  qui  les  envoyoit.  Cependant 
malgré  la  grande  protection  qu'il  accordoit  aux  Bonzes,  ce     Ani.i.Lv, 
Prince  rendit  dans  la  même  année  la  liberté  à  plus  de  cinq   ^'"'^  ■^^'*'- 
cents  mille  familles  de  payians,  dans  les  provinces  du  Midi, 
que  le  Bonze  du  Thibet,  dojit  je  viens  de  parler,  avoit  mis 
fur  le  rôle  des  elclaves  des  Bonzes.  On  peut  juger  par- là 
de  la  tyrannie  que  ces  Bonzes  étrangers  exerçoient  lur  les 
Chinois. 

L'Empereur  mourut  en  1307,  &  il  eut  pour  fucceffeur  lHJ.p.^S. 
'Hai-cAd/i  fon  neveu,  que  les  Chinois  nomment  Vou-tfoiig. 
On  fe  plaignit  inutilement  auprès  de  lui  de  l'inlblence  de 
ces  Lhamas,  &.  des  excès  qu'ils  commeltoient.  L'un  avoit 
maltraité  des  gens  du  peuple  ;  on  voulut  le  punir  :  les 
Lhamas  forcèrent  le  Tribunal  avec  des  bâtons  :  un  autre 
ofa  arrêter  en  route  le  chariot  d'une  Princellë  ,  pour  pafTer 
devant  elle ,  fit  infuiter  &  battre  cette  Princelfe.  L'Em- 
pereur, au-lieu  de  punir  les  coupables,  fit  publier  un  Édit 
par  lecjuel  il  éloit  ordomié  de  couper  le  poing  à  celui  qui 
frapperoit  im  Lhama,  &.  la  langue  à  celui  qui  1  inlulteroit  ; 
mais  le  Prince  héritier  fit  révoquer  cet  ordre.  Les  Hifloriens 
s'élèvent  beaucoup  contre  ces  injuflices,  &.  attribuent  la  ruine 
des  Mogols  dans  la  Chine  aux  Lhamas. 

Cependant  ce  même  Prince ,  l'an  i  3  op,  voulut  que  toutes     liu.p.  ;/, 
les  terres  pollédées  par  les  Bonzes  de  Fo  &  par  les  Tao-fe,  ^l'i^-''"^^'"^' 
qui  julqu'alors  avoient  été  exemples  de  payer  le  tribut,   Je 
payalienl  comme  celles  du  pc  uple  :  il  mourut  en  i  3  1  1 .  Alg'uip- 
tou-kJiiin  appelé  par  les  Clùnoi»  Oifi-fjon^',  fut  ion  iuccelicuf  : 


3  50  MÉMOIRES 

on  le  preiïa  Je  détruire  le  culte  de  Fo  ;  mais  il  ne  voulut 

jamais  y  conièntir  :  on  altribuoit  a   ce  culte  une  fuite   de 

malheurs  qui  venoient  d'accabler  l'Empire.  Ce  fut  fous  fon 

Ann.t.LVI,  règne,  en   13  i8,  qu'on  écrivit  en  caraélères  d'or  plufieurs 

^IjTf^''^'/"' livres    de  la   religion   de   Fo  ,    ce    qui    coûta   des    lommes 

IlijhdcsMong,  -  ,,     ,  I  ° 

}>.  ^fS.         conddérables. 

Anit.t.Lvr,       Cho-te-pa-la  que  les  Chinois  nomment  Jng-tfotig,  qui 

i/^/v''^/''  fuccéda  à  ce  Prince,  fut  encore  plus  attaché  aux  Bonzes  de 

C'-ii'  Fo ,  &  fur-tout  à  ceux  qui  ctoient  étrangers,  celt-a-dn-e, 

aux  Lhamas  du  Thibet  ;   c'étoit  un  de  ceux-ci   qui  l'avoit 

inftruit  :   comme  ce   Lhama  vouloiï  s^w  retourner  dans  le 

Thibet,   il   le   combla   de   préfens.   Dans   le   même  temps, 

c'eit-à-dire ,  en   i  3  2  i ,  il  fît  des  dépenfes  confidérabies  pour 

la  conflrudion  d'un  temple  de  Fo ,  dans  les  montagnes  qui 

font  à  l'oueft  de  Péking.  Cette  prodigalité  excita  le  zèle  & 

le  courage  des  Cenfeurs  de  l'Empire  :  ils  firent  à  ce  Prince 

de  très-vives  reprcfentations.  L'Empereur  irrité  en  fit  mourir 

plufieurs  ;    d'autres   Hu-ent   exilés  :   les   Lettrés  Chinois   qui 

eftimoient  ce  Prince   à   caufe  de  {ç^s  vertus,  approuvèrent 

cependant  le  courage  des  Cenfeurs.  Dans  la  fuite,  on  rétablit 

leur  mémoire,  &  l'Empereur  fe  repentit  de  s'être  trop  livré 

à  fa  colère ,    foible   dédommagement   pour   des   gens  zélés 

qui   avoient  perdu   la   vie.    Il  envoya  auffi  dans  le  Thibet 

pour  avoir  de  nouvelles  infh'uélions  fur  la  Religion ,  &  fit 

à  ce  fîijet  de  grandes  dépenles.  Ainfi  le  Thibet  étoit  devenu 

le   lieu   oià    l'on    alloit   s'infh'uire   :    l'Inde   avoit  perdu   cet 

avantage. 

Ann.t.LVI,       Un  jour,  ce  Prince  ordonna  que  l'on   fît   des   prières  à 

i^/j'''!;/^'  Fo  :  Pai-îchou  fon  premier  Miniflre  l'en  détourna,   &  fit 

l>.  2sf,         fes  efforts   pour  1  engager  a  renoncer  a  cette  Kehgion.  Les 

Lhamas  prétendoient  que  ces  prières  &:  ces  ofîrandes  étoient 

le  feul   moyen   d'écarter  les   malheurs    dont  l'Empire   étoit 

menacé.   Pai-tchou   les   renvoya,   &  les  traita  comme   des 

gens   qui  ne  fongeoient  qu'à  ramaffer  des  richeffes ,  &  qui 

ne  protégeoient  que  les  fcélérats.  Les  Lhamas  mécontens  & 

allarmés ,  s'afTemblcrent  pour  prévenir  Pai-tchou  dont  ils 


DE     LITTÉRATURE.  351 

redoutoient  la  probité,   la  vigilance  &:  la  valeur  :  Pai-tchou 
fut  atralîiné  ;   &  enluite  les   mécontens   allèrent  tuer  TEm- 
pereur,   alors   âgé  de  vingt-un  ans.   Cet  événement   arriva 
i'an    1323.   Yefuntimour  appelé   Tai-tfong   par  les  Chinois, 
étant  monté  fur  le  trône,  lit  punir  les  coupables.  Les  Chinois 
^'empreffoient  de  faire  connoître  à  la  pollérité  quels  étoient 
leurs  lentimens  fur  l'attentat  horrible  qui  venoit  d  être  com- 
mis, &  fur  le  culte  de  Fo.  «  Un  Prince,  diioient-ils,  ne  doit 
penfer  qu'à  gouverner  l'Empire  en  père ,  &  ce  n'eft  pas  par  .. 
ie    moyen   des  Bonzes   qu'il^  doit   chercher  à  être  heureux.  « 
Depuis  que  ces  Bonzes  &  les  Tao-fe  font  tant  de  prières  &  « 
d'offrandes  à  leurs  Divinités ,  le  Ciel  a  donné  des  marques  <c 
de  fa  colère;  &  jufqu'à  ce  qu'on  ait  aboli  le  culte  de  Fo,  ce  « 
chafTé  tous  les  Bonzes  ,  on  doit  s'attendre  à  être  malheureux.  » 
Il  y  avoit  lieu  de  croire  qu'ils  alloient  être  détruits  :  le  Prince 
lut  avec  plaifir  ces  remontrances  ;  mais  il  n'ofa  abolir  le  culte 
de  Fo,  de  peur  de  révolter  les  Mogols  qui  y  étoient  tort 
attaches.  Ainfi   les  Lhamas   ou  Bonzes  furent  toujours  îrès- 
puillans  à  la  Cour,  &  fur-tout  auprès  des  Princelfes. 

En  1326,  ils  avoient  obtenu  des  Patentes  qui  leur  per- 
mettoient   de   prendre  par-tout  des  chevaux  de  porte  :  en 
conféquence  ces  Lhamas  m;irchoient  avec  le  train  &  l'équi- 
page de   Prince  ;    ils  étoient  à   charge  au  peuple  qui  éloit    A,m.t.LVl. 
obligé  de  leur  fournir  i\qs  chevaux  &L  des  provilions  ;    '1^^^''^^.^'^^' 
menoient  une  vie  fort  déréglée  :  on  en  murmuroit  par-tout, 
en  forte  que  l'Empereur  qui  en  fut  inlhuit,   fut  obligé  d'y 
remédier;  mais  il  leur  étoit  toujours  dévoué  :  il  reçut  avec     ibid.f.^0. 
beaucoup   de  dillinclion    un   de   ces    Lhama   nommé   Poci- 
tchiii-hi-tfu-fe ,  auquel  il  doima  le  titre  de  Aluitre  ou  Doâcur 
de  rFmpereur. 

Apres  la  mort  de  ce  Prince,  arrivée  en  1328,  Couclii- 
hn-klinn  appelé  Ming-tfong  par  les  Chinois,  monta  lur  le 
trône;  mais  il  ne  fe  palia  rien  d'important  concernant  les 
Bonzes,  ni  fous  fon  règne,  ni  (ous  celui  de  (on  luccelleur. 
Tocatmour-khm  ou  Uiiin-ti  eft  le  dernier  des  Princes 
Mogols  qui  ait  régné  à  la   Clùne  ;   il    parvint   au    trône 


35i  MÉMOIRES 

en  1 3  3  3  :  ce  Prince  voulut  que  Ion  fils  fût  inftruit  dans 
les  caraélères  &  dans  les  Sciences  des  Chinois  ;  mais  en 
même  temps  il  y  joignit  des  Lhamas  pour  lui  apprendre  la 
dodrine  de  Fo.  Aijid  ces  Bon;£es  eurent  beaucoup  de  crédit 
fous  ce  règne ,  Se  ils  obtinrent  les  plus  grandes  charges  de 
l'Etat.  En  1353,  ces  Lhamas  qui  n'étoient  que  des  débauches, 
<5c  qui  fe  livroient  à  la  Magie  &  aux  fortiiéges ,  avoient  un 
libre  accès  dans  le  palais.  Leur  Science  magique  éloil  appelée 
Yencher  &  Pimi.  Ils  perfuadcrent  à  l'empeieur  Chun-ti  qu'il 
parviendroit  au  comble  du  bonheur,  s'il  fe  livroit  à  cet 
art.  11  les  crut,  &  commit  dans  fon  palais  avec  ces  Lhamas 
toutes  fortes  d'excès.  Les  repréfentations  des  Minières  furent 
inutiles  ;  il  n'écouta  rien ,  &  ne  s'occupa  que  de  {^s  plaifirs. 
Il  y  avoit  dans  l'intérieur  de  fon  palais  leize  jeunes  filles  ap- 
pelées ïesfeiie  Efprits  célefles,  deltinées  à  la  danfe  &  à  toutes 
fortes  d'aiiominations  :  d'autres  faifoient  continuellement  àç% 
prières  &  des  offi'andes  à  Fo  ;  prétendoient  faire  des  forti- 
iéges ,  5c  prédire  l'avenir.  Livré  à  toutes  ces  débauches ,, 
l'Empereur  lie  connoifîbit  rien  de  ce  qui  le  palîbit  dans 
l'Empire  :  il  s'éleva  par-tout  des  révoltes  ;  les  Mogols  furent 
battus,  &  ce  malheureux  Prince  fe  vit  bientôt  contraint 
d'abandonner  la  Chine  ,  &:  de  fe  réfugier  dans  le  pays  de 
fes  Ancêtres  en  Tartarie.  C'eft  ainfi  que  la  domination  des 
Mogols  tmit  à  la  Chine,  en  1368. 

De  l'aveu  des  Chinois ,  la  l'uine  de  cette  dynaflie  ne  fut 
occafîonnée  que  par  les  Lhamas  :  après  un  pareil  événement, 
la  religion  de  Fo  paroilloit  devoir  être  près  de  fa  ruine  ; 
la  dynaltie  des  jMiiig  qui  fuccéda  aux  Mogols ,  la  protégea 
Hijf.desMmg,  de  nouveau.  Celui  d'entre  tous  les  rébelles  qui  eut  le  p'us 
'^'''  grand  fuccès ,  &  qui  parvint  à  l'empire,  efl  nommé  Hong- 
vou  ;  il  avoit  perdu  de  bonne  heure  fon  père  &  fa  mère: 
n'ayant  pas  alors  de  quoi  vivre,  ni  s'habiller,  il  fe  jeta  dans 
un  monaltère  où  il  prit  l'habit  de  Bonze  :  il  y  relia  alfez  long- 
temps ,  &  ce  fut  de-là  qu'il  fortit  pour  fe  mettre  à  la  tête 
des  troupes,  5c  il  fut  alfez  heureux  pour  parvenir  à  l'Em- 
pire ;  il  donnai  à  fa  dynaltie  le  nom  de  Aiing,  5c  il  eft 

connu 


DE    LITTÉRATURE.  553' 

connu  dans  l'Hiftoire,  fous  le  titre  de  Tai-ifou.  On  voit 
par-là  qu'il  ne  fut  pas,  comme  le  dit  le  P.  du  Halde  & 
plufieurs  Miffionnaires ,  un  valet  de  Bonzes  :  les  Annales 
de  fa  dynaflie   attellent  qu'il  fut  Bonze. 

En    1382,    à   la   mort   de   i  Impératiice  ,    il    appela   les  ^■'/"^fe^. 
Bonzes  ou  Lhamas,  &  ordonna  qu'ils  rccitalfent  leurs  prières.  '}[,,' i',l y 'p,',^g\ 
Tching-îfou ,  le  mêmequ'yc>//^-/o,  en  1404,  conlîa  en  partie 
l'éducation  du  Prince  héritier  à  un  Bonze,  nommé  Ta -yen  : 
alnfi  les  Lhamas  n'avoient  pas  perdu  leur  crédit  à  la  Chine; 
ils  étoient  encore  les  chefs  de  cette  Religion.  En  effet ,  tous  ces 
Bonzes,  &:  ceux  des  Chinois  qui  font  attachés  à  la  religion  de 
Fo ,  relevoient  &  relèvent  à  préfent  des  grands  Lhamas  du 
Thibet.  En    1407,  l'Empereur  donna  le  titre   de  Roi   de  Ann.daMwg. 
la  précieufe  Loi  de  Fo  au  Lhama  Ho-li-mo.  Il  paroit  qu'il  y  '7/ ?.' '^''''' 
avoit  alors  dans  le  Thibet  plufieurs  grands  Lhamas.  Quand 
celui-ci  arriva  à  la  Chine,  l'Empereur  le  fit  loger  dans  un 
temple  de  Fo ,   &  le  combla  de   prélens   :   il  le  regai^doit 
comme   un   perfonnage  en   qui  rcfîdoit  le  Fo  de  l'Inde,  & 
comme  le  Chef  de  toute  la  Religion.  11  donna  également  des 
titres  d'honneur  à  trois  de  les  dilciples  qui  l'accompagnoient  : 
cependant  il  tint  la  main  à  la  Loi  que  Ion  père  avoit  portée 
relativement  aux  Bonzes  ;  elle  détendoit  qu'on  embrallat  cet 
état  avant  l'âge  de  quarante  ans  :  comme  plufieurs  y  avoient 
contrevenu ,  il  les  ht  fortir  de  leurs  monaflères. 

Sous  Ing-tfong,  en  1440,  vingt  mille  hommes  prirent  l'habit  H'.Lvr.p.tst 
de  Bonzes  :  l'année  hii vante,  quelques-uns  s'élant  révoltés, 
on  les  fit  mourir.  Ce  même  Prince  fit  conlbuire  un  temple  ll'.l.vii.f.j. 
magnifique  auquel  il  attacha  un  grand  nombre  de  Bonzes , 
&.  encore  ui\  plus  grand  nombre  d'elchn  es  ;  il  s'y  rendit  en 
perlonnc,  &.  y  prit  le  titre  de  difciple  en  1448. 

Sous  fon  luctelieur  King-ti,  cinquante  mille  hommes, 
en  145  I,  (e  ilrcnt  Bonzes.  Les  Miniihes  lui  reprélentèrent 
la  trop  grande  puilliince  &  le  trop  grand  nombre  de  ces 
Bonzes  dans  l'Empire  ;  mais  ils  ne  furent  point  écoutés.  Se 
faire  Bonze,  n'éloil  pas  leulement  embrallèr  la  religion  de  Fo. 
mais  c'éloit  enurer  dans  un  monaltère,  &  prendre  l'état  de 
Tome  XL,  Y  y 


3  54  MÉMOIRES 

Religieux  :  ainfi  il  ne  faut  pas  compter  dans  ce  nombre  ceux 
qui,  parmi  le  peuple,  lui  voient  limplemcnt  celte  Religion, 
fans  le  faire  Bonzes.  On  peut  juger  par-là  du  nombre  prodi- 
gieux des  lècflateurs  de  Fo,  qu'il  devoit  y  avoir  à  la  Chine. 
C'ed  une  rcHexion  que  l'on  ne  doit  pas  perdre  de  vue. 

'Ann.desAîing,       Sous  H leii-tfoiig ,  en  14.68,  on  donna  au  Lhama  Ta-pa' 

pH'Jl"'^'"'  J<i^"-f^'i  tl^s  titres  plus  faftueux  que  ceux  qu'on  avoit  donnes 
à  Ho-li-mo.  Ce  Prince  protégeoit  beaucoup  ces  étrangers 
qui  n'ctoient  occupés  que  d'ambition,  tellement  qu'après  fa 

Jb.Lx.p.io.  mort  un  Bonze  le  révolta  &.  le  mit  à  la  tête  d'une  troupe 
de  féditieux  en  14,88  :  on  lui  coupa  la  tcte. 

Malgré  ces  évènemens ,  cette  Religion  fe  foutenoit  toujours. 
En  I  507,  (ous  Vou-tfoiig ,  on  vit  encore  quarante  mille 
hommes  le  laire  Bonzes ,  &  les  Princes  de  cette  dynaftie  y 
furent  toujours  attachés,  malgré  les  rernontrances  qu'on  leur 
faifoit.  Mais  on  ne  voyoit  plus  arriver  de  l'Inde  des  Savans 
qui  apportaient  des  livres  à  la  Chine  ;  ainfi  je  termine  ici 
mes  recherches  ,  parce  que  les  évènemens  deviennent  peu 
importans.  Les  Relations  modernes  nous  infiruiient  alfez  de 
l'état  aèluel  de  ces  Bonzes  qui  n'ont  plus  de  liaifon  avec 
i'Inde,  &  qui  relèvent  des  grands  Lhamas. 

Les  Tartares  qui ,  fous  le  nom  de  Tjitig,  ont  fuccédé  aux 
Ming  dans  la  Chine,  protègent  encore  ces  Bonzes  &  lou- 
tiennent  le  grand  Lhama  auquel  ils  donnent  des  litres.  Tous 
ces  Bonzes  vivent  en  communauté;  les  Bonzelfes  lont  à  part  ; 
mais  ,  félon  les  Voyageurs ,  elles  gardent  allez  mal  leur  clôture. 
A  préfent,  on  diilingue  à  la  Chine  les  Lhamas  du  Thibet  & 
Conquêtes  de  lés  Bonzes  que  l'on  nomme  Ho-chaiig:  ceux-ci  lont  originaires 

fl^lT'  ''  ^'  ^'^  l'Inde;  mais  les  uns  &  les  autres  adorent  Fo,  On  remarque 
que  l'ordre  Hiérarchique  eft  plus  fenfible  chez  les  Lhamas  , 
que  chez  les  Ho-chang.  Le  temps  &  la  dillance  des  lieux  ont 
dû  occalionner  dans  cette  Religion  des  divifions  qui  proba- 
blement forment  à  préfent  des  eipèces  de  Sedes. 
liid'  A    la  deftruèlion   des   M'ing ,   un   de    ces   Ho-chang  ou 

Bonzes  fe  diftingua  par  fon  zèle  pour  celte  dynaitie.  Avant 
que  d'être  Bonze ,  il  avoit  fervi  avec  diitindion  ;  eiiluite  il 


DE     LITTÉRATURE.  355 

s'étoit  jeté  dans  un  monaflère,  mais  ias  de  s'y  voir  renfermé 
peiidant  que  la  patrie  alloit  tomber  lous  la  domination  des 
Tartares  ;  à  l'ombre  de  fon  habit ,  &  fous  prétexte  de  porter 
en  difFérens  lieux  ks  idoles ,  il  parcourut  toute  la  province 
de  Fo-kien ,  Se  s'attacha  à  un  fameux  Corfaire.  Son  defiein 
ctoit  de  rétablir  la  dynaflie  des  A'Iing  ;  il  fe  mit  à  la  tète 
Ans  troupes  des  provinces  de  Kouang-tong  &:  de  Kïang-fi 
qui  avoient  repris  les  armes  en  i  648.  Cet  événement  alhu-ma 
les  Tartai'es  qui  commencèrent  à  délefpérer  de  pouvoir  fe 
maintenir  dans  toute  la  Chine.  Le  Bonze  vouloit  remettre 
fur   le  trône   un  Prince   de  la   famille   des   Aîïng.  Devenu 
Général  des  Chinois,  il  n'ép;irgna  ni  foins  ni  travaux  pour 
achever   promptement   la  conquête   de  la  province  de  Fo- 
kien  ;  mais    ayant   négligé   de  gai'der   quelques    défilés ,   les 
Tai-tares  s'approchèrent  de  lui ,  &  fon  armée  fut  dilfipée.  Il 
alla  fe  renfermer,  avec  ce  qui  lui  reçoit  de  monde,  dans 
Kien-ning-fou ,   où  il  fit  une  défenfe  fi  vigoureufe,   que  les 
Tartares   furent   contraints   de   changer   le   fiége  en   blocus. 
De  nouveaux  fecours  les  mirent   en   état   de  recommencer 
les  attaques  ;  l'allaut  dura  trois  jours ,    &.  ce  brave  homme 
fut  tué  fur   la  brèche   en  combattant  comme  un  tigre. 

Si  pluficurs  de  ces  Bonzes,  depuis  leur  établilfement  à  fa 
Chine,  ont  éié  des  traîtres ,  des  perfides  ,  des  ambitieux  &  des 
gens  avides  de  richelfes ,  d'autres  fe  font  dillingués  par  leur  zèle 
pour  leur  Prince,  par  leur  fcience  &  par  leur  mérite.  En 
général ,  s'ils  ont  fait  beaucoup  de  md  à  la  Chine ,  on  ne 
peut  s'empêcher  de  reconnoilre  qu'ils  ont  procuré  aux  Chi- 
nois beaucoup  de  connoilHuices  dans  les  Arts  &  dans  les 
Sciences,  dont  on  croit  les  Chinois  inventeurs,  faute  de 
connoître  ces  liaifons  avec  les  peuples  occidentaux  ;  mais  il 
paroît  en  même  temps  que  les  Indiens  leur  font  redevables 
de  quelques  connoiliaiices. 


^4^MMt/«^lS£«â»<9^s'i^"*^ 


Yy  ij 


35^  MÉMOIRES 

MÉMOIRE 

Dans  lequel  on  ejffaie  de  concilier  les  AUTEURS  C RECS , 
^principalement  HÉRODOTE  à"  CtéSIAS,  fur 
le  commencement  if  la  durée  de  V Empire  Assy- 
rien, (1/  ces  Écrivains  avec  les  Perses,  fur  les 
règnes  qui  forment  ce  que  les  ORIENTAUX  appellent 
la  Dynastie  des  Peschdadiens. 
Par   M.    Anquetil   du   Perron. 

Lu         T    'histoire  des  anciennes  Monarchies  efl;  un  champ  vafte 

ài'Academie,    J j   ^j^pg  lequel  les  recherches  font  iemées   de  difficultés 

^77^-  pi'efqLie  inlurmontables.  Les  Savans  les  plus  verlés  dans  la 
haute  antiquité ,  ont  tâché  de  lever  celles  qui  regardent  l'o- 
rigine &  la  durée  de  l'empire  AlTyrien.  Que  rélulle-t-il  de 
leurs  travaux  !  L'époque  qu'ils  afljgnent  au  commencement 
de  cet  Empire  immenle,  qui,  indépendamment  de  l'Alîyrie, 
de  la  Chaldée,  comprenoit  la  Perle,  &  s'étendoit  d'un  côté 
jufqu'au  Pont-Euxin,  &  de  l'autre  julqu'à  l'Inde;  peut-on  la 
regarder  comme  prouvée,  cette  époque!  Elt-il  certain  que  les 
Princes  qui  forment  le  catalegue  des  rois  d'Aliyrie,  fulient 
les  leuls  Monarques  de  ces  contrées  ;  qu'ils  ne  relevaient 
pas  eux-mêmes  d'autres  Rois,  maîtres  par  droit  d'héritage 
ou  de  conquête  ,  de  la  plus  grande  paitie  des  États  qu'on 
donne  aux  rois  d'Aliyrie  !  7  outes  qudiions  auxquelles  il  eft 
également  difficile  de  répondre. 

Les  Écrits  des  Grecs  &  des  Latins  font  regardés  comme 
les  feules  fources  dans  le/quelles  il  foit  permis  de  puiier  des 
lumières  iur  l'Hiftoire  ancienne,  parce  que  ceux  des  Orientaux, 
avec  lefquels  on  n'eft  pas  aiïez  familiarifé ,  lemblent  ne  pré- 
(enter  que  des  chofes  incroyables.  Cependant  l'Écriture,  dans 
les  traits  hiftoriques,  eft  quelquelois  aulTi  difficile  à  concilier 


DE    L  I  T  T  É  R  AT  U  R  E.  357 

avec  elle-même,  qu'avec  les  Auteurs  anciens  :  &  de-là  on 
devroit  liaiplemenl  conclure  que  d'épailîes  ténèbres  couvrent 
i'origine  des  peuples ,  les  premiers  âges  du  monde,  lans  cepen- 
dant rejeter  aucun  des  moyens  propres ,  finon  à  les  diliiper 
entièrement,  du  moins  à  les  diminuer. 

Je  luivrai  dans  ce  Mémoire  la  marche  que  je  me  fuis 
prelcrite  dans  l'Expolition  du  Syllème  Théologique  des  Perles. 
Je  rapproclierai ,  lur  la  première  dynalliie  de  leurs  Rois  (  celle 
des  PeJc/tc/aJie/is J ,  les  Ecrivains  Orientaux,  des  Grecs  &  des 
Latins  :  ces  rapprochemens  jetteront  quelque  jour  lur  la  durée 
de  l'empire  Allyrien,  lur  la  luile  de  les  Rois. 

Je  n'ai  que  des  conjeé^lures  à  propoier,  &  je  ne  penfe  pas 
qu'on  attende  rien  de  plus  fur  des  temps  aufti  éloignés. 

Hérodote  faj  donne  à  l'empire  des  Aliy riens  lur  la  haute 
'Afie,  cinq  cents  vingt  ans,  après  lefqueis  il  place  la  révolte 
des  Mèdes,  qui  tut  luivie  de  celle  de  plulieurs  autres  peuples 
fournis  à  cet  Empire. 

Cet  Hiltorien  ne  parle  ici  des  Aiïyriens,  que  pour  pafîèr 
aux  Mcdes ,  6c  de-là  à  Cyrus.  11  commence  par  déclarer  qu'il 
y  a  trois  manières  de  rapporter  ce  qui  regarde  ce  Prince; 
mais  qu'il  luit  dans  fon  récit  les  Perles ,  qui ,  fans  vouloir 
faire  le  panégyrique  de  leur  Monarque,  ont  prélenté  les 
chofes  telles  qu'elles  étoient.  Ce  préambule  tait  voir  qu'Hé- 
rodote avoit  conlulté  les  Perles  lur  leur  propre  Hilloire,  & 
que,  de  fon  temps,  les  Écrivains  de  cette  Nation  étoient 
partagés  fur  des  traits  alfez  récens  de  cette  Hiftoire.  Doit-on 
être  lurpris ,  après  cela,  de  les  trouver  divilés,  quand  il  eft 
quellion  d'évèneniens  placés  dans  l'antiquité  la  plus  reculée! 

Ctéfi.is,  f  l)  J  qui  avoit  conlulté  les  Archives  des  Perles, 


(o)    Ataj/più't  cLo^niurTtiç  dina'Acinç 
t*  *T\aftiifrt  icj  -nvTaxijta,  '!SÇ^-ni  «t 

««Tt.  zrt  7»f  «Afi/Stg/HC  /Mtpfvauinii  tjin 
Ao»i'û«.(7»  ,    fy^torn    àu/J^K    ayzdti    '    K. 

MiTB  Ji  Tï7¥f,  j  7  «M«  iiiia  i-n/fi 


TtM/it  Miji/iiffi.   Lit.  I ,  pag,  ^6,  tdit, 
H.  Steph.   I J  Ç  2. 

(b)  noftf^mnuç  Ji  Iktù»  ,  i,  cl  Acitw 

mv  ,  f^Xi^  ^of  Jïc'caxiMi.  im  TiTV  yifl 


35' 


MÉMOIRES 


tlonnoît,  û  l'on  en  croit  DioJore  Je  Sicile,  plus  de  treize 

cents  loixante  ans  à  i'empire  Allyrien,  durant  une  fuite  de 

trente  Rois  qui  le  fucccdcrent  de  père  en  iiïs,  depuis  Ninus 

jurqu'à  l;i  deftrudion  de  la  Monaichie  par  les  Mèdes  fcj. 

Eil>liot.}>.fi.       Diodore  de  Sicile,  qui  fait  profeffion  de  luivre  Ctcfias, 

étend  cette  durée  au-delà  de  quatorze  cents  ans.  Selon  lui , 

Pageiojf-    le  règne  de  Teutamus ,   vingtième   depuis   Ninyas   Ids  de 

Sémiramis ,  répond  au  temps  du  fiége  de  Troye ,  &.  il  y  avoit 

alors  plus  de  mille  ans  que  les  Alfyriens  pofleduient  l'empire 

Chron.  l  II,  de  l'Afie.   Ce  dernier  réfultat  fe  retrouve  à  peu-près   dans 

e<Vr.  2.'  Seal.    £Lisèbe  :  mais  Diodore  croit  devoir  faire  mention  des  cinq 

\ih.'ch!'  c^"^^  ^"^  d'Hérodote  (  c'efl   ainfi    qu  il  s'exprime);  ce  qui 

p.  Il  g.        prouve,  je  crois,  que  l'opinion  de  cet  Hiflorien  avoit  des 

partifans  du  temps  de  Diodore  de  Sicile. 

Nous  voyons  en  effet,  un  fiècle  &  demi  après,  Appien 

Alexandrin  (  J)  avancer  que  la  durée  des  truis  plus  grands 

Empires ,  celui  des  Alîyriens ,  celui  des  Mèdes  &  celui  des 

^  Choitol.  dt    Perles ,  n'a  pas   été   à  neuf  cents   ans  ;   &  M.  Defvignoles 

[Hf'v.Tyé,   prouve  fort  bien  que  cet  Hiflorien  calcule  d'après  Hérodote. 

'77-  Malgré  cela,  le  plus  grand  nombre  des  Ecrivains  paroît 

Strom.  fil']',    avoir  copié,  ou  du  moins  fuivi  Ctéfias ,  ou  bien  avoir  confulté 

.;-.  -,20,  (dit,    Je5  monumens  qui  s'éloignoient  peu  de  ceux  que  cet  Hifti^aien 

'  ^''  avoit  fous  les  yeux.  Caftor  qui  écrivoit  vers  le  temps  de  Jules 

Céfai",  donnoit,  au  rapport  d'Eusèbe  &  de  George-le-Syncelle, 

douze  cents  quatre-vingts   ans   à  l'empire  Alfyrien.   Selon 

Velléius  Paterculus  ,  cet  Empire  n'a  duré  que  mille  foixante- 

dix    ans  ;    treize    cents    félon    l'Abbréviateur   de   Trogue 


Kf  Tei-aMiaiwv ,  t7i  «T'  i^tîitovTa  ,  KS^Sà-mp 
ÇK(7j  'KTnaîaj;  ô  Kw'tftoç-  iv  -ri  Siuiif^a  fii- 
^Aw.  Diod.  S'icul.  Bibl.  l.  II ,  p.  10  S, 
loç  ,  edit.  Wechi'l.  i6o^. 

(c)  '2.oLfJiiMa.7Ta\oç  Ji,  TeMMo-nç  /Sjj 

ïo^Tjf  Jt  jtKjf^of  'AameA-cùy  BanMvç. 
Bibliot.  i^c,  p.  I  0 g. 

'H  /i8ft  OUI  iiyiM9yIa,  t  'AemeÂu*  ^ 


yi-viio]/  icstTiAu'én  liv  'srtffipnfj.ivov  TçJ-mu 
Id.  p,    ll^- 

(d )  'Acmtlct'V  Ti  oii ,  j,  liyJioy  ,  x^ 
nê/Jcrac ,  Teiù^v  tÙv  Si  fjLiyiçziiv  Kytfjsyim 
îiç  AAt^ai't/yoi'  TTV  $;A/7rTX  iwVTtdif^vwtf 
i-r'av  0  XiP'^'i  f'?'"""'  ^  àuMaicov  imVp 
hm  'Six  Vo/ÀOioiç  m  tcv  ■nu.ç^rm.  ^gpror» 
Rom.  Hijt.  Fref.p.  j.  edit,  H.  Stepfi, 

1JP2. 


DE    LITTÉRATURE. 


35P 


Pompée  ( e ).  Eusèbe  nous  donne  une  fuite  de  trente-fix  rois 
Aflyriens  qui  ,  de  Ninus  à  Sardanapaie  ,  monte  à  douze 
cents  trente-neuf  ans  (f).  S/  Augullin  compte  poui"  la  Mo-  DeCmi.Dei, 
narchie  Alîj'rienne  près  de  treize  cents  cinq  ans,  compris  ■^^^^'•'''^" 
le  règne  de  Bélus  père  de  Ninus ,  &  dont  l'Empire  fut  peu 
conlldérable.  Enfin  l'on  voit  dans  George-le-Synctlle  ,  un 
catalogue  des  Rois  d'Affyrie,  tiré  de  Jules  Africain,  lequel 
préiente  quarante-un  Rois  de  Bélus  à  Sardanapaie,  &  donne 
quatorze  cents  cinquante-neuf  ans. 

Ces  différens  calculs  dévoient  caufèr,  &  ont  caufé  en  effet 
un  partage  entre  les  Savans  modernes ,  fmon  flir  le  fond  de 
fhiftoire  d'Affyrie,  du  moins  fur  la  manière  de  concilier  les 
deux  Écrivains  qui  en  ont  parlé  les  piemiers. 

Je  divife  ce  Mémoire  en  deux  Parties. 

La  première  préfentera  dans  un  grand  détail,  &  le  plus 
(ôuvent  félon  le  temps  auquel  elles  ont  pai"u ,  les  différentes 


(e)  Iinperium  Affjrii ,  qui  pcjlea 
Syri  diili  funt ,  mille  tTfCentis  aniiis 
tenuere.   Juftin.   I.    1,   c.  2. 

ffj  Si  Josèphc  ne  nous  donne 
pas  les  trente-fix  rois  AfTyrii-ns,  il 
aiïurc  au  nii)ins  l'aniicjuité  de  la  Mo- 
narchie. Scion  lui ,  Ninivc  a  été  bâtie 
par  AfTur,  qui  a  appelé  fon  pcu])le 
Aflyricn  ,  peuple  plus  puiflant  que  les 
autres.  (Anlii/.  Judaic,  lih.  I ,  cap,  y. 
jing.  1^.  Edit.  Aurd.  AlLb.  i6 1 1.) 
Cet  Hiltoricn  nomme  roi  des  AlTyricns 
Choufart  /C/iiifiin  Hainataiin)  auquel 
les  Ifraëlitcs,  après  Jofué  ,  obéirent 
pendant  huit  ans-  (  Lib.  V  ,  cap.  j  , 
pag.  t^o.)  il  fait  (Lib.  l,  contr. 
yipion.  pag.  tcfij  foumcttre  les 
AfTyricns  à  Sethofes  ,  roi  d'Egypte  , 
que  M^rsham  place  environ  au  temps 
de  Hohoani.  Enfin,  dans  Joscphc, 
//hi'i.  pafi.  fojpj  le  premier  Hoi 
Paflcur  fc  fortifie  contre  les  AHy  riens, 
&  à  la  fonie  de  ces  rois  de  l'Egypte, 
les  AfTyricns  font  dits  niaîtresderAfic. 
£n  ne  les  J)l.><;ant  mime ,  ces  Roii  , 


que  du  temps  des  Juges,  cela  prouve 
toujours  que  l'empire  AfTyrien  étoit 
alors  puiflant  :  on  verra  dans  la  féconde 
Partie  de  ce  Mémoire  ,  qu'il  l'étoit 
en  etfet ,  fi  l'on  en  croit  les  Orientaux. 
Et  quoique  Josèphe  ne  nomme  des 
rois  d'Aflyrie,  antérieurs  aux  Mèdes, 
que  Sémiraniis  (ptig.  104^)  ;  que 
parlant  (pag.  toj8)  des  Phéniciens, 
des  Égyptic.is,  des  Mèdis,  (Se  des 
Pcrfcs,  qui  ont  régné  en  Alic,  il  ne 
fafle  pas  mention  des  Aflyriens;  qu'il 
ne  di  e  rîen  de  la  durée  de  Cette 
Monarchie,  du  catalogue  de  fes  Rois, 
qu'il  n'a  peut-être  pas  connu  ;  on 
peut  cependant  conclure,  des  traits 
que  j'ai  rapportés  ,  qu'il  croyoit  cet 
Empire  cxiltant  dés  Afl'ur.  A  l'en- 
droit où  il  rapporte  la  ruine  de  l'em- 
pire d'Aflyrie  par  les  Médes  A:ituj. 
lib.  X  ,  pag.  ^j  I  )  ,  cet  Hilloricn 
ajoute  (|u'il  en  parlen  ailleurs  :  ce 
qu'il  peut  en  avoir  dit,  ne  le  trouve 
j  as  dans  les  Ouvrages  que  nous  avons 
de  lui. 


3^0  MÉMOIRES 

opinions  des  Savans  modernes  (ur  la  durée  Je  l'empîre 
Allyrien,  &  fur  les  Ecrivains  qui  en  ont  pailc.  L'avantage 
de  cet  ordre  eft  de  fixer  l'époque  d'une  opinion ,  d'aitier  à 
en  fîiivre  le  cours ,  à  en  faiiir  les  différentes  nuances ,  de 
montrer  en  même  temps  ce  que  les  Savans  s'empruntent 
mutuellement,  ce  qu'ils  ajoutent  aux  connoiiïîuices  acquiles^ 
&  par-là  de  développer  les  progrès  de  la  critique. 

Dans  la  féconde  partie  de  ce  Mémoire,  je  tâcherai  de  faire 
voir  qu'Hérodote,  dans  ce  qu'il  dit  de  l'empire  Alîyrien, 
n'eft  pas  oppofé  à  Ctéfias ,  &  que  ces  «feux  Hiftoriens ,  ainfi 
que  la  plupart  des  auties  écrivains  Grecs  &  Latins,  concourent 
avec  les  Orientaux  à  nous  faire  connoître  d'une  manière  plus 
exaéle  que  l'on  n'a  cru  jufqu'à  prélent,  l'hiftoire  des  princi- 
pales Monarchies  qui  ont  occupé  ou  paitagé  l'Afie  jufqu'au 
neuvième  ou  dixième  fiècie  avant  l'ère  Ciiiétienne. 

PREMIÈRE     PARTIE. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  aux  Chronologiftes  qui  croyent  au 

Berofe  d'Annius  de  Viterbe  :  on  lent  qu'ils  doivent  admettre 

le  catalogue  des  rois  d'Aiïyrie  donné  par  Eusèbe. 

Chrouol p. t o ,        Tels    font    entre    autres  ,    i.°  Funccius    qui    commence 

tit.ijyo.     l'empire   des  Aflyriens  à  Nemrod,  l'an   du   monde   178^, 

&   lui   donne   treize   cents  cinquante  -  huit    ans   de    durée 

llid.  p.  //,  jufqu'à  Sardanapale.    Chez  ce  Chronologifte  ,   cet  Empire 

porte  le  nom  d'Alfyrien ,  même  après  la  révolte  des  Mèdes , 

jufqu'à  l'an  du  monde  3263,  fept  cents  ti'ente  ans  avant 

Jéfus-Chrift. 

Dt Scriipul.       2."  Schubertus  qui  compte,  d'après  le  faux  Mégaftène , 

cap.  ^,  edit.    quarante  -  deux   rois  Allynens    dans    un   elpace    de    douze 

' S7S'  cents  trente-quatre  ans,  &  tâche  de  concilier  ce  calcul  avec 

Ctéfias,  en  fuppofant  un  Saturne  &  un  Jupiter  Babylonien 

(  Bélus  )  ,  antérieurs    à   Ninus  ;    mais   fans    faire    mention 

d'Hérodote. 

3.°  Chytrseus  qui,  dans  fa  Préface  ilir  l'ouvrage  de  Schu- 
bertus ,   après  avoir  rapporté  à  i'an  du  monde  1 7  3  i ,  les 

Obfervations 


Id. 


DE     LITTÉRATURE.  3<5r 

Obfêrvatîons   Babyloniennes   ( ^)   envoyées   à    Ariflote  par 
Callifthène ,  place  le  commencement  de  l'empire  Babylonien ,      Cmhtrlah. 
fous  Nemrod ,   à  l'an  du  monde   1788,  cent  trente-un  ans  „  ^'7"^' 
après  le  déluge;  ce  qui,  dit-il,  s'accorde  avec  Ctéfias  qui '■'^''' '^/^■ 
donne  treize  cents  loixanie  ans  à  l'empire  Aliyrien,  de  la 
fondation  de  cet  Empire  à  Sai-danapale. 

4."  Reinerus  Reineccius  qui  fait  de  même  commencer  à     Symagm,  de 
Ntmrod  la  première  monarchie  du  Monde ,  fous  laquelle  il  j\i'!'J"iu  1%. 
comprend  les  Aflyriens  &  les  Babylonien.*.,  Se  déclare  qu'il z'™"/-.  rm/n 
fuit  Funccius.  Eélus,  félon  cet  Écrivain,  eft  Arphaxad;  Ninus,  Ç.'-^sT9-'f<ii'i. 
Alfur  ;  &.  après  avoir  fimplement  fait  mention  des  cinq  cents  ', 
ans   d'Hérodote,  des  treize   cents  foixante  de   Diodore  de 
Sicile,  àas  mille  loixante-dix  de  Paterculus,  &  des  onze  cents 
fcixante  d'Orolc,  lans  concilier  ces  Auteuri;,  il  admet  trente- 
cinq  rois,  de  Ninus  à  Sardanapale,  qui  lui  donnent  environ 
douze  cents  trente-huit  ans. 

On  s'attend  bien  à  voiries  Rabbins ,  dans  leurs  chronologies, 
fuivre  ces  longues  liltes.  Le  Rabbin  David  Ganz  ne  fait  qu'un  ChoKolfair. 
Empire  de  celui  de  Babylone  &:  de  celui  de  Ninive  ,  pendant  £','f'''X^>A 
environ  treize  cents  trente-fept  ans,  de  Nemrod,  qii'il  place 
à  l'an  du  monde  1788,  Ninus,  &:c.  jufqu'à  Sartianapale. 
Cet  Empire  hnit  à  la  mort  de  Balthazar,  après  avoir  duré 
feize  cents  un  ans  lous  cinquante-un  Rois. 

Pontac  devoit  de  même  admettre  le  catalogue  d'Eusèbe  ,      h  Eufd, 
quoiqu'il  doutât  que  Ninus  ei'it  été  le  premier  roi  de  i'Alie,  Ch'^nic.  not. 
éc   cela  fur  l'autorité  de  Diodore  de  iJicilc,  &:  fur  celle  de^'eJi'rfit^f' 
Terlullien  qui  dit  :  Si  tamcii  Ninus  regiuivit  primas ,  ut  autuinat      De  PJHo, 
fuvcrionim  vrovlianitas.  ^  '','  ',  '      , 

\ii    •       <  '      •       i  roi  .r  Saliras,  1 022. 

Mais  c  doit  alors,  malgré  les  travaux  de  Scaliger ,  1  enfance 


y.  y.  ij. 


(5)  Quelques-unes  des  Ubler- 
vations  que  Callilllùne  envoya  de 
Baliylone  à  Arillotc,  avoient  alors, 
au  rajiport  de  l'orj)liyrc ,  dix-neut" 
cents  trois  ans.  Voici  les  paroles  de 
Siii)|)!icius  :  A.a  ir/utrTb  toV  'Ùwb  Kccmc 

Tomc   XL, 


p.iffiiç  àjituicda^  ii(  mil  tM«A,  -5  Aet- 
ç^nffuç  wn  iTiffun-caiTtr  au, (à    Ac  7ira< 

me  lit,  XLVl,  in  Ht.  Il,  de  Coh, 

Z  z 


3<Sa  MÉMOIRES 

de  la  Chronologie.  PalFons  aux  Savans  qui  paroiflent  avoir 
mieux  connu  les  principes  de  cette  Science. 

Quelcjues  -  uns   donnent  Timplement  des   rcTultats  ,   fans 
yîffW.     difcuter   les   autorilcs.   Ainfi    Ulfcrius  fe  contente    de  celle 
^tdiuiyi'z.  d'Hcrodote  &  d'Appien,  pour  placer  le  commencement  de 
i'empire   Allyrien   fous   Ninus,    à   l'an    ^J^J   du    monde, 
I  267  avant  J.  C.  Dans  ces  Annales,  le  règne  de  ce  Prince 
eft  prt'cédé  de  celui  de  Bélus  qui  tombe  à  l'an   1305   avant 
J.  C.  les  Affyriens  fucccdent  aux  Arabes ,  dont  le  premier 
U.f.i2,      Roi  avoit  foumis  les  Chaldcens  l'an   1528  avant  l'cre  Chré- 
tienne ,  &  le  règne  d'ÉvéchoLis  ,  premier  roi  Chaldéen,  tombe 
Uf.s.     à  l'an  1762. 
Chron.-i'.  1 7 } ,       Calvifius  ,    au    contraire,   fans   prouver  la  vérité   de  fon 
tdit.  1     J.      fçntiment,  fait  régner  (d'après  Ctélias)  Ninus  l'an  du  monde 
1005  ,  deux  mille  quarante  -  trois  ans  avant  J.  C.  Appuyé 
de  Calvifius,  de  Diodore  de  Sicile  &  de  Jullin,  Rupertus  ,. 
dans  fes   Ohfervatioiis  fur  le  petit  abrégé  d'Iiifloire  universelle 
Idtnu  Ar/'JI'.  ^'-'   BcfoUus  ,    donue  plus    de  treize   cents    ans   à   l'empire 
jCjp.  Aifyrien  ,  qu'il  fait  commencer  environ  cent  vingt  ans  après 

Can.Chm.    le  déluge,  Ibus  Ninus,  lelon  lui,  fils  d'Adiir.  Ubbo  Emmius,. 
r/'"'/ /•'"""  ^^^  l'autorité  de  Ctéfias ,  place  le  commencement  de  l'empire 
r.iS-f'    '    '  Afîyrien  à  l'an  du  monde  17  17;   &  dans  les  Tables  chro- 
Pagei.Mi.  tiologiques  de   Schraderus  ,  l'empire   Alîyrien   commence   à 
^7"'  Bélus,  l'an    du  monde   1843,  &  finit  à  Sardanapale,  l'an, 

Uf.^,     3077. 

D'autres  Savans  rapportent  les  autorités  ,  &  ne  fe  déter- 
minent qu'après  les  avoir  balancées. 
Chrowgr.       Génébrard  (vers  la  fin  du  xvi.'  fiècle  )  déclare  que  la  fuite 
*'•  'J°  ~  des  rois  d'Afîyrie,  donnée  par  les  Auteurs  Grecs,  lui  paraît 
^jp'^'       très-fufpeéle  :  il  place  ce  qu'il  appelle  l'enfarjce  de  l!empire: 
Aflyrienàfan  1722  du  déluge,  680  avant  J.  C.  Le  témoi- 
gnage   d'Hérodote  qui  donne  cinq  cents   vingt   ajis  à  cette; 
Monarchie;  ce  que  cet  Hiftorien  dit  de  Sémiramis,  lavoir , 
qu'elle  a  précédé  Nitocris  de  cinq  générations  ;  &  un  paffage. 
Gap.'.j^'37o,  de  Porphyre  qui  nous  apprend  que  cette  Princelfe,  au  rapport 


DE    L  I  T  T  É  R  A  T  U  R  E.  3^3 

<Ie  quelques-uns,  a  vécu  du  temps  de  la  guerre  de  Troye: 
voilà  les  feules  preuves  de  fait  fur  lefquelles  Génc'briU-d  fonde 
fon  fentiment.  Ce  Savant  argumente  encore  du  filence  que 
l'Écriture  garde  lur  les  Alf)  riens  a\-ant  Phul  ,  &  préfenle 
d'autres  railons  de  convenance  que  M.  Defvignoles  a  très-bien  Libr.  àt. 
rcfutces.  Dans  les  matières  de  fait ,  c'eit  d'après  les  témoignages  ^\l^^  "" 
qu'on  doit  décider ,  &:  non  pas  fur  de  llmples  raifonnemens. 

Aulfi  les  objections  de  Génébrard  n'empêchent  -  elles  pas 
Tornielle  d'admettre  le    catalogue  des   rois    d'Alîyrie.   Cet 
Annalifle  réunit  la  monarchie  AlTyrienne  à  celle  des  Babylo-  Amnljacul, 
niens  ou  Chaldéens  ;  il  prétend  que  quoiqu'elle  eût  été  atfoiblie  ^i^ui  ètof' 
par  la  révolte  des  Mèd'.^s,  fous  Sardanapale,  l'an   du  monde 
3234,  elle  reprit  vigueur,  &.   ne  fmit  qu'à  Balthazar  Ion      id.'omtn, 
dernier  Roi,  à  la  mort  duquel,  l'an  du  monde  3516  (525   î}^,  '19L 
avant  J.  C.  )  a  commencé  la  féconde  monarchie  du  monde,  l'i^'JJ"''\ 
celle  des  Mcdes  &:  des  Perfes  :  de  manière  que,  de  ce  qu'on 
appelle  la  monarchie  des  Alîyriens ,  de  celle  des  Alèdes  & 
de  la  féconde  des  Babyloniens,  il  ne  fait  qu'une  Monarchie, 
à  laquelle  de  Ninus   (l'an  du  monde  2016)    à   Balthazar, 
dernier  Roi   de   Babylone,    il   donne   quinze  cents   ans  de 
durée. 

Mais  en  même  temps  Tornielle  ajoute  qu'après  Ninus,      Tomel. 
l'empire  AlTyrien  ne  comprit  pas  toute  l'Afie.  Entre  les  Rois,  ^'^^ 
dit-il,  qui  vinrent  au  liége  de  Sodome  &  de  GomoiTe,  le     CtntJ.i^, 
trouvent  le  roi  de  Sennaar  (Babylone)  &;  celui  des  Élamites 
(les  Perfes);  &  dans  le  même  temps  Zamœis    (Ninias), 
fuccelfeur  de  Sémiramis,  régnoit  en   Alîyrie.  Or  on  doit 
llippolèr  que  ces  premiers  Rois  étoient  indépendans ,  puisqu'on 
ne  peut  j^as  prouver  qu'ils  reievallent  de  perlonne. 

Pour  montrer  le  foible  du  railonnement  de  Tornielle,  îi 
fuflk  de  dire  qu'on  a  également  droit  de  les  fuppofer  (ces 
Rois)  dépendans  de  l'Alfyrie  :  fc  voilà  la  monarchie  univer- 
felle  des  Àiryriens  établie. 

Ce  que  ce  Savant  dit  des  Cananéens,  qui  n'appelèrent 
pas  les  Alfyriens  à  leur  fecours,  lorkjue  Jolué  s'emparn  de 
leur  pays,   n'elt  pas  plus  concluant.  Des  peuples  aulli  peu 

Zz  ij 


364.  MÉMOIRES 

coiificlcrabics  faifoient  à  peine  fenfation  dans  un  Etat  tel  que 
ceiui  (ies  Aliyiiens,  de  mcnie  que  les  rois  de  Syrie,  iorlque 
David  prit  Damas.  Aulîi  ne  voit-on  clairement  paroître  ies 
Atryriens  dans  ï Ecrhure  f /i  J  ,  qu'après  la  divilion  des  deux 
Rig'4,'j-  royaumes  de  Juda  &  d'iiraé'l.  Manafîc  demande  du  fecours 
à  PhuI,  roi  d'Afiyrie,  contre  Olias,  roi  de  Juda. 

On  peut  dire  encore  que  ies  différentes  révolutions  & 
les  temps  de  foiblelle  de  l'empire  Affyrien,  permirent  aux 
Cananéens ,  aux  liraëlites ,  aux  Syriens ,  qui  peut-être  n'eu- 
dépendoient  pas  alors ,  tie  fe  faire  impunément  la  guerre. 
Ceci  fera  développé  dans  la  (econde  Partie  de  ce  Mémoire. 
Ces  objeélions  loivt  priles  de  Génébrard;  &  Tornielis 
conclut  ,  avec  ce  Savant  ,  qu'avant  le  règne  de  PhuI , 
ies  Alîyriens  ne  s'étendoient  pas  à  l'Occident  au-delà  de 
l'Euphrate. 
Tome  II,  Je    trouve   dans  Tornielle,  deux  obiervations    qui   ma 

f,  1^6.  paroilîent  importantes.  La  première  eft  qu'il  peut  y  avoir  eu 
deux  Sardanapales  rois  d'Afiyrie  ;  le  premier  détrôné  par 
Arbace;  le  lecond,  Aiarhaddon ,  dernier  prince  Airyrien  qui 
ait  régné  à  Ninive  ,  mort  du  temps  d'Ezéchias ,  l'an  du 
monde  3335.  Nous  verrons  dans  la  luite  M.  Fréret  propofer 
ce  fécond  Sardanapale ,  fans  en  faire  honneur  à  Tornielle. 

La  féconde  obfervation  de  cet  Annalifle  eft,  que  le  fiége 

de  l'empire  Aiïyrien  a  été  tantôt  à  Ninive,  tantôt  à  Babylone; 

qu'il  y  avoit  quelquefois  un  Roi  dans  chacune  de  ces  deux 

id.p.i^;.    villes,  &  un  troiilème   en  Médie,   de  qui  dépendoient  les 

deux  auires ,  comme  il  penfç  que  cela,  eft  arrivé  lous  Arbace.. 

'Annal Ecchj,       Le  P.  Sulian ,  plus  difficile  que  Tornielle,  croit  que  les 

^uTy.tTd—  Auteurs    anciens,  divilés  entr'eux,   ne    fourniflènt   rien   de 

^og.edii.        certain  fur  le  commencement  de  l'empire  Aiïyrien;  &  par 

'^''  cet  Empire,    il    entend  auflî   celui  des   Babyloniens,  dont 

Bélus,  qu'il  prend  pour  Nemrod,  a  été  le  premier  Roi.  Les 


(h)    Cepcndaqt  le  Pfc■^umc  LXXXII   nous  montre  AfTur  uni  aux  Amnio- 
pkes ,  aiu  Anialccites  ,  &  donnant  du  fctouri  aux  entans  de  Loih  contre. 


DE     LITTÉRATURE.  3^5 

Pères  de  i'Églife  &  les  Commentateurs  de  l'EcritLire,  loiit 
les  fondemens  lur  lelqueJs  il  appuyé  Ion  lentiment. 

Dans  une  Scholie ,  il  donne  les  paifages  d'Hérodote,  à.Q  Am.EccL&c^ 
Diodore,  &:  prouve  allez  bien  que  l'époque  qu'il  alfigne  au''''"''^' 
commcnceiTient  de  l'empire  Ali)  rien  (  l'an  du  monde   103  2, 
deux  mille  cent  vingt  ans  avant  J.  C.)  s'accorde  avec  celle    VdlPaienvi, 
d'Emiiius   i)ura  (i).   11   compte  en  conlcquence  treize  cawxs  ^  ' •  f' i >  "^'■ 
quatre  ans  de  Bélus  à  la  mort  de  Sardanapale  (  i  an  du  monde    ^^^' 
3235,    8i8    avant   J.  C.  )  ,   &   quatorze   ceiits   deux    ans 
jufqu'a  celle  d'Alardaddon,  où  l'Empire  lut  entièrement  déu'uit 
(l'an  3333   du  monde,  720  avant  J.  C. 

Plus  bas,  en  parlant  de  Ninus,  cet  Annalille  remarque  Lih.cU. 
que  plufieurs  Criticjues  fe  plaignoient  de  ce  qu'on  a\  oit '"' ''■'*■ 
attribue  à  vm  leul  Ninus  ce  qui  appartenoit  à  plulieurs  rois 
d'Aliyrie  :  il  répond  enfuite  alFez  bien  aux  objcclions  de 
Généi^rard ,  de  Beroald  &  à^s  autres  Savans  ,  lur  le  lilence 
que  l'Ecriture  garde  au  Jiujet  à^ti,  Airyriens  juiquau  rcone 
de  PbuL  "" 

Saiian  préfère  les  Anciens  qui  nous  parlent  de  l'antiquité, 
de  la  puillance  &  de  la  longue  durée  de  l'empire  Aliyrien, 
à  Denys  dHalicarnafle  (k)  qui,  peut-être  pour  rele\er  id.i-.nj, 
l'empire  Romain,  le  plait  à  rabailîer  celui  ù^$  Alîyriens;  & 
comme  li  la  thtle  qu'il  loutient  étoit  inconttltabie  :  Exfuf- 
jlantur ,  dit-il,  illa  Chaldieorum  &  Arahiim  ,  qua  ex  Atikano  U,  1.2.0 j- 
&  Aldiicthone  rcferuntur  (Jjiuijlia ,  cum  tredecim  Rcgihits  tiui 
ante  Bclum  Jive  Nemrod  in  Bahylone  rc^uttjfe  dictiniur  cinnis 
4]U(ulnn^,ciitis  quadrageiûs.  Il  rejette  de  même  les  d\  nalties 
Egyptiennes  données  par  Eusèbe,  dont  quinze  précèdent 
Abraham;  &  met  au  rang  des  fables  ce  que  Juflin   dit  de 


(î)  Le  P.  Saiian  prend,  avec 
Jufli-Lipfc  ,  ciicc  l'poquc  ,  en  re- 
montant df  la  défaite  d'Antiochus 
par  lis  Homaiii*  ,  l'an  365  de  Konjc, 
du  monde  ^866. 

(  k  }    W MÎr  yif  Asavtî'.y  a>^  TOAo/a 
«f  ti«B,    j  ùc   tkV  /M/^xiç  atay^ktn 


XiS'^f  >    «A/>t<  Ttwf  oV^aTHffi  -nç  'Aaiaf 

in)  -nç  ■n-mfnnf  lytnAuSii  >tiia(.  Aiitiq.. 
Uoinaii.  lib.  1 ,  pas.  2,  a/it,  WtcheL. 
1586,. 


p.  IJ^. 


^66  MÉMOIRES 

Vexorcs  roi  d'Egypte,  Se  de  Tanaiis  roi  de  Scythie,  avant 

les  Afîyriens. 

Nous  verrons   dans    la   fuite   fr    toutes   ces    aiïertions  du 
LU',  n ,    P.  Salian   font  fondées.  Diodore  de  Sicile,  dont  le  tcmoi- 
c;iiage  lui  paroît  ctre  d'un  û  grand  poids,  pouvoit  lui  apprendre 
qu'avant  Ninus,  l'Afie  avoit  en  des  Rois. 

Au  relie ,   le   P.   Salian  n'efl  pas   le  feu!  qui   rejette  les 
Thefdur,      dynaflies  Chaldcenne  &  Arabe.  Aiitedius  les  compte  your  rien, 
^—l'ô^'léS,  p:ii't:e  que  l'origine  de  l'empire  Adyrien  ,  fous  Bckis ,  tomtxint 
tdit,  1 6}-pr.     à  l'an  du  monde  i/icj,  il  faudroit  qu'elles  eullent  précédé 
Hift.fair.ir  ]g  tléluge.  Jacques  Cappel  n'en  fait  pas  même  mention  :  ce 
^g,fki6i S-  Savant,  a  lan  du  monde   1022,2170  avant  J.  C  rapporte 
les  ciifFérens  calculs  des  Anciens  fur  le  commencement  &  la 
durée  de  l'empire  Aïlyrien  :  &  pour  les  concilier,  il  fe  con- 
tente de  dire  ,  dans  un  ouvrage  qu'il  annonce  comme  appuyé 
fur  des  démonllrations  mathématiques,  que  les  treize  cents 
ans  de  Trogue  Pompée ,   &:c.   commencent   à   la   mort   de 
Bélus ,  dont  plufieurs  Ecrivains  ont  omis  le  règne,  parce  qu'on 
le  regai'doit  pluiôt  comme  un  Dieu  que  comme  un  Roi  ;  que 
les  foixante  ans  (foixante-cinq  ou  cinquante-cinq)  qu'Eusèbe 
(dans  Pontac  &  dans  le  Grec  de  Scaliger)   donne  à  Bélus, 
&  les  treize  cents  loixante  deCtéfias,  doivent  fe  prendre  de 
la  fondation  de  Ninive;  qu'il  faut  lire  dans  Velléius  Paterculus 
treize  cents  foixante-dix  ans  au  lieu  de  mille  foixante-dix  ; 
que  les  quatorze  cents  ans  de  Diodore  de  Sicile  commencent 
à  rétablilfement  de  l'empire  de  Babyione  par  Bélus,  lequel 
a  précédé  le  règne  de  ce  Prince  à  Ninive;  &  qu'enfin  au  lieu 
de  cinq  cents  vingt  ans ,  on  doit  lire  dans  Hérodote  quinze 
cents  vingt  ans  qui  remontent  à  la  naiffance  de  Cus  tils  de 
Cham. 

Cappel   place  la  naiffance  de  ce  perfonnage  environ  l'an 

du  monde  1662,  deux  mille  trois  cents  trente-huit  ans  avant 

J.  C.  Nemrod  fon  fils ,  que  ce  Savant  prend  pour  Bélus ,  aura, 

félon  lui,  commencé  à  régner  à  Babyione  l'an  du  monde 

178  I  ,  à  Ninive  l'an  i  82  i  ,  &  fera  mort  l'an   i  88  i  ,  huit 

IJ.  p.  170.  ans  après  la  naiffance  de  Tharé.  Ces  différentes  dates  fuppofées. 


DE    LITTÉRATURE.  3^7 

Cappel  place  la  fin  de  l'empire  Allyrien.  auquel  il  donre 
treize  cents  loixanle  ans  de  durée,  a  l'an  8  19  avant  J.  ^. 
aprèi  la  mort  de  Sardanapale. 

11  s'en  faut  bien  que  toutes  ces  époques  loient  prouvées 
mathématiquement  :  mais  ce  qui  mérite  d'être  oblervé  c  e 
ia  marche  de  Cappel  (  lemblable  à  celle  de  Scaliger).  Il 
trouve,  dans  le  calcul  d'Euscbe,  que  Sardanapale  eit  mort 
i'an  8  l's  avant  J.  C.  Voila  le  point  hxe,  comme  plus  connu, 
parce  qu'il  elt  moins  ancien,  d'où  il  remonte  à  i'ongme  de 
f empire  Affyrien;  &  les  variétés,  il  les  cherche  à  1  origine 
de  cet  Empire.  Nous  verrons  dans  ia  luite  M.  Frcret  prendre 
la  route  oppolée  ;  en  quoi,  je  fuis  obligé  de  le  dire,  la  manière 
dont  il  procède,  eil  moins  critique  que  celle  de  Cappel. 

Ce  dernier  Savant  remarque  judicieulement    au  lujet  de      g^'^fj 
Ninus     que  les  Anciens,  peu   in(h-uits  de   1  hiltoire  de  les  SaH^n.d-d. 
fucceiréurs,  lui  ont  attribué,  ainli  cjuà  Scmiramis ,  ce  que  p-j^S- 
ies  autres   Rois    d'Alfyrie  ont  fait  dcclatant,  &  même  les 

grandes  actions  de  Bélus.  ,   r-    r  ■      ^,      ^  ,  , 

Cette   oblervation  elt   adoptée  par  Edwai-d  Simfon  qui,    Chlon.CaM. 
fur  i'empiie  Allyrien ,    &  la  conciliation  des   Anciens  a  ce  V-.V./.'/k/^; 
fujet,  ne  fait  exactement  que  copier  Cappel,  mais  en  avançant  Fan.ll.p.s^, 
ks  époques  de  trois  ans  ,  paixe  qu'il  place  la  nailllmce  de  J.  C. 
trois  années  plus  tard  que  Cappel,  l'an  du  monde  4003. 

Chez  Bucholccr,  l'empire  Allvrien  commence  lous  Nemrod,    w«  aw. 
premier  Roi  ,  luivi  de  B.lus ,  environ  deux  mille  cent  quatre-  F->-^-'  '  '- 
vin^t-lrois    ans    avant  J.   C.  &  hnit,    d'après  Diodore    de 
Sicile,  au  bout  de  treize  cents  loixante  ans,  1  an  823   avant 

J.  c'  ,      ^    .  r 

Nous  allons  voir  maintenant  des  CriUques  qui,  lans 
pourtant  abandonner  l'Kcrilure  ni  les  Pères,  lavent  trouver 
dans  Ihiiloire  profane  un  poijit  tixe   duquel    dépende    leur 

Chronologie. 

Chrillophorus  Helvicus ,  dans  Ton  Théâtre  hijlorique  chrom- 
lo^umc,  donne,  d'aprc.^  Scaliger ,  la  luite  des  rois  d'Alfyne, 
^  lans  f.ùre  mention  u'Hérodote.  procède  de  cette  manière  ChoM-f^^ 
j.our  trouver  le  commencement  de  l'empire  Allyrien. 


J.  6  I  s.. 


3^8  MÉMOIRES 

T/!e,1r.  T-/'f?.        ]|  obferve  d'abord,  touiours  d'après  Scaliger,  qu'il  fauf. 

i^^,  .,„„..-,  pour  lixcr  ce  commencement,  remonter,  comme  dans  le» 

dcnuml.  autres  points  de  l'hiftoire  profane,  n  pojfenori ,  c'efl-à-dire, 
de  la  chute  mcme  de  cet  Empire,  &c  du  commencement  de 

Pag.jS.jy.  celui  des  Modes  par  Arbace  ;  Se  partant  du  règne  de  Cyaxare 
qui  tombe  à  la  deuxième  année  de  la  xxxvii/ Olympiade, 
iix  cents  vingt-huit  ans  avant  J.  C.  il  place  celui  d'Arbace 
à  l'an  871   avant  la  même  époque. 

Mais  l'embarras ,  félon  Helvicus ,  c'eft  que  les  Écrivains 
ne  s'accordent  ni  fur  la  durée  de  l'empire  des  Alfyriens,  ni 
fur  le  nombre  de  leurs  Rois.  Ce  Chronoloc/ille  s'arrête  à 
deux  principaux  calculs;  le  premier  de  Jules  Africain  ,  lequel 
donne  une  fuite  des  Rois  d'Affyrie  qui,  félon  Helvicus,  doit 
remonter  au-delà  du  déluge  ;  le  fécond  de  Jullin  ,  dont  le 
réfultat  s'accorde  mieux  avec  l'Ecriture,  &:  avec  ce  qu'il  appelle 
Lih.i,c.2,  l'ère  de  Babylone.  Car,  dit  Helvicus,  félon  l'Abréviateur  de 
Trogue  Pompée ,  l'empire  (Ses  Affyriens  a  duré  treize  cents 
ans,  de  Ninus  à  Sardanapale  :  ajoutant  à  cette  fomme  cin- 
quante-cinq ans,  de  Bélus  (Nemrod),  &  la  fomme  totale 
treize  cents  cinquante  -  cinq  ,  à  huit  cents  foixante  -  onze 
(  commencement  du  règne  d'Arbace  ) ,  on  a  deux  mille  deux 
cents  vingt-fix  ans  avant  J.  .C.  ce  qui  tombe  prefque  à  l'époque 
de  l'ère  Babylonienne  fixée  (  par  Scaliger  )  à  l'an  du  monde 
17 17  ou  17 18,  24.82  de  la  période  Julienne,  22 jo 
avant  J.  C. 

Une  autre  raifon  qui  engage  Helvicus  à  préférer  ce  dernier 
calcul ,  c'efl  qu'il  s'accorde  mieux  avec  Ctéfias  qui  donne 
tJ'eize  cents  foixante  ans  de  durée  à  l'empire  Afîyrien.  L'ère 

Ci-d.f,^6i.  Je  Biibylone,  dans  Helvicus,  eft  l'époque  des  obfervations 
dont  j'ai  parlé  ci-defTus.  Delà  prife  de  Babylone  par  Alexandre, 
à  la  chute  de  l'empire  Alfyrien ,  fous  Sardanapale  ,  on  compte 
cinq  cents  quarante  -  trois  ans ,  lefquels  ajoutés  à  treize  cents 
foixante,  donnent  dix-neuf  cents  trois,  date  des  obfervations 
Chaldéennes. 

Helvicus  finit  en  obfervant  que  la  plupart  des  Chronolo- 
giftes,  pour  trouver  le  commencement  de  l'empire  Affyrien, 

prennent, 


DE    LITTÉRATURE.  ^6c, 

prennent,  non  celui  du  règne  de  Cyaxare,  mais  la  fin  du 
règne  d'Alhage,  qu'ils  font  de  trente-cinq  ans  avec  Hérodote: 
ils  unifient  cette  lin  au  commencement  du  règne  de  Cyrus,  ce 
qui,  dit-il,  peut  faire  une  différence  de  cinq  ans  de  moins. 

Ces  raiions  ne  font  pas  impreffion  fur  Marsham.  Après 
avoir  parlé  des  Rois  d'Alîyrie,  dont  l'Ecriture  fait  mention, 
ce  Savant  donne  d'aJîord  la  fuite  des  Rois  de  cet  Empire ,      Ca».  O-ryn. 
d'après  Diodore  de  Sicile ,  Eusèbe  &  le  Syncelle;  il  ajoute  'jf/°fj~ 
les  témoignages  qui  peuvent  l'appuyer ,  &  termine  les  réflexions  Frmrq.tfp  g. 
«ju'ii  fait  fur  cette  fuite,  en   dilant  qu'elle  n'efl:  proprement    ^"S-S'^^ — 
fondée  que  fur  l'autorité  de  Ctéfias,  qui  prefque  en  tout  efl     pà^c  jn. 
d'un  fentiment  différent  de  celui  d'Hérodote  :  &  quoiqu'il 
croie  la   Chronologie   du   premier  de   ces   Hifloriens  très- 
incertaine,  voici  cependant  comment  il  en  préfente  le  réfultat 
le  plus  vraiiembiable. 

Selon  Juflin,  les  Mèdes  régnèrent  trois  cents  cinquante  P^gt  s^^' 
ans;  ce  qui  tait  loixante-huit  ans  pour  les  deux  derniers  rois 
Mèdes  dont  Ctélias  ne  donne  pas  les  années  de  règne.  La 
première  année  de  Cyrus ,  ou  la  dernière  des  Mèdes ,  tombe 
à  l'an  4.1  54  de  la  période  Julienne  :  de  quatre  mille  cent 
cinquante-quatre,  ôlez  trois  cents  cinquante,  refle  trois  mille 
huit  cents  quatre;  de  ce  refte  ôtez  treize  cents  (avec  Juflin), 
le  commencement  de  Ninus  tombera  à  l'an  2504.  de  la 
période  Julienne.  N'ihil  occurrit ,  ajoute  Marsham,  quod  ad 
Ctejîa  calculos  propiùs  acccdere  v'idcatur. 

Ce  Chronolog'Ite  donne  de  même  la  durée  de  i'e«ipire 
d'AfTyrie  d'après  Hérodote,   ainfî   que   celle  du  règne  des    P«g'S'-  — 
Mèdes;  Se  abandonnant  une  idée  que  la  leélure  de  Cappel 
lui  avoit  (ans  doute  fournie ,   pour  rapprocher  Hérodote  de     Diatrii. 
Ctélia> ,  laquelle  éloit  de  lire   quinze  cents  au  lieu  de  cinq  .'.//' 
cents,  il  ajoute  les  paffages  des  Anciens  qui  peuvent  favorifer   Cid.y.^gf. 
la  Clii'onologie  du  premier  de  ces  Hifloriens. 

Voici    comment    il    calcule    d'après    celte    Chronologie  : 
Adyage  ell   déironé    par   Cyrus    la   première  année   de  la 
LV.'  Olympiade,    188   de  Nabonallâr;   ôtez  de-là  cent  cin-      L'-.nt. 
quaiUe  ans  (  le  règne  des  Mèdes) ,  vous  retombez  à  Dcjocès,  ''"  •^*'^' 
Tome  XL.  A  aa 


370  MÉMOIRES 

&  à  l'an  38  de  Nabonaffar,  4,005   de  la  période  Julienne; 

retranchez  de  quatre  mille  cinq,    cinq  cents  vingt  ans  des 

Adyriens ,  vous  aurez  l'an  34.8  5  de  la  période  Julienne  pour 

le  commencement  de  leur  Empire  :  mais  comme  Hérodote  ne 

nous  dit  pas  combien  de  temps  dura  l'autonomie  des  Mèdes, 

on  ne  peut  fixer  d'une  manière  ablolument  certaine,  d'après 

fon  calcul ,  le  commencement  de  l'empire  Aflyrien. 

Plus  bas,  Marsham  oblerve  que  la  défec1:ion  de  Déjocès 

diminua  bien  l'empire  Alîyrien,  mais  ne  le  détruilit  pas;  il 

Likcit.  finit' par  ces  mots  :    Ob  incertitudines  tantas,  Ctefianœ  Afy- 

p.  ;2S.    riorum  Medorumque  regum  fuccejjiunes  ad  fcientiam  temporian 

panim  conducere  vidcntur.  11  hiudroit  d'abord  ,  ajoute-t-il ,  fixer 

l'époque  d'Arbace  (  on  voit  qu'il  railonne  comme  Helvicus  ) , 

ce  qu'aucun  des  Anciens  ni  des  Modernes  n'a  fait.  Ce  Chro- 

Id,f. ;2j.   nologifte  va  plus  loin  :  Neque  aiite  priinum  Cyri  ainium ,  dit-il 

ailleurs,  occurrit  certum  Chronologie?  fundameiitum. 

Julqu'ici  nous  avons  vu  les  Critiques  &  les  Annaliftes  fe 

contenter  pour  l'ordinaire  de  choifir  entre  Hérodote  &.Ctéfias, 

ou  même  relier  indécis  entre  ces  deux  Hiftoriens ,  fans  que 

aucun  les  concilie  ;  peut-être  les  Chronologiftes  de  profelfion 

nous  faiisferont-ils  davantage  lur  cette  matière. 

A  la  tête  de  ceux-ci  paroît  Jofeph  Scaliger ,  le  premier, 

fans  contredit ,  qui  ait  polé  les  fondemens  de  la  Science  des 

temps. 

£M.  On  fait  que  Porphyre  ,  dans  fon  Ouvrage  contre  les  Chré- 

Prap.Erang.  tieus,  plaçoit  Sauchoniaton  du  temps  de  Sémiramis ,  reine 

<dh.  v'ofr''    des  Ailyriens;  &  cette  Princelfe,   avant  le  fiége  de  l'roye» 

'^Yf   ■       ^'■^  ^^''^  ^^  temps-là.  Selon  Marsham,  le  calcul  de  Porphyre 

p-j-zl.  '      eÛ  ici  le  même   que   celui  d'Hérodote;  &  Dodwel  paroît 

Adifcourfe.  approuver  cette  explication.   This   matter ,   dit -il,   is  exiel- 

cencern.  San-   jg^fiy   accoutitcd  for  bv    t/ic  leanied  and  judicious  Sir  John 

léSi.  Marsham,   who  shews  thaï  Porphyry  lierein  Jollowed  t/ie  more 

likcly  accoiiiit  of  Herodotus  ,    thoiigh  Cîejias's  larder  account 

Noi.infragm.  had  the  îiuk   to   bc  more  receivtd. 

"Éifnd.fmo'       Mais  Scaliger  prétend  que  l'époque  afljgnée  à  Sémiramis, 

r-i^—i!/.  dans  le  fragment  de  Porphyre,  elt  faulîë;  &  pour  prouver 
tdh,  i j^a^ 


DE    LITTÉRATURE.  371 

que  le  règne  de  cette  Princeiïè  a  précédé  le  fiége  de  Troye 
au  moins  de  mille  ans,  il  détermine  le  commencement  de 
celui  de  Ninus.  Dans  ies  livres  des  Grecs,  dit-il,  l'Empire 
le  plus  ancien  eft  celui  des  Alîyriens,  dont  le  fiége  principal 
a  été  Ninive,  bâtie  par  AiTur,  félon  rÉcrilure.  Ctcfias  & 
Diodore  de  iiicile  comptent  trente  Rois,  de  père  en  fils,  de 
Ninus,  mari  de  Sémirainis  à  Sai'danapale ,  &  treize  cents 
foixante  ans  de  règne;  ce  qui  donne  de  Ninus  à  Cyaxare 
feize  cents  deux  ans,  8c  l'an  2481  de  la  période  Julienne 
pour  la  première  année  de  Ninus ,  puifque  le  commencement 
du  règne  de  Cyaxare  tombe  à  l'an  4083  de  cette  période. 

Ce  calcul  s'accorde  avec  l'époque  de  l'ère  Chaldéenne.  La 
prifc  de  Babylone  par  Alexandre  tombe  à  l'an  4383  de  la 
période  Julienne;  cie  ce  nombre  ôtez  dix-neut  cents  deux 
ans,  refle  deux  mille  quatre  cents  quatre-vingt-un.  Scaliger 
conclut  de-la  que  les  Chaiuéens  datoient  de  la  première  année 
de  Ninus,  &  non  du  rèc^ne  de  Nemrod  ,  parce  qu'ils  ne 
connoilioicnt  pas  de  Roi  plus  ancien  que  Ninus,  ni  d'Empire 
dont  le  commencement  remonuit  plus  haut  que  celui  des 
AlFyriens. 

Ce  Savant  place  en  conféquence  le  A'b  rou^  Chaldaïque, 
(le  commencement  du  Printemps)  au  8  Avril  de  l'an  du 
monde  1717,  lequel  répond  à  l'an  2481  de  la  période 
Julienne,  &  réfute  Eusèbe  qui  ne  compte  que  douze  cents 
dix-huit  ans  du  commencement  de  Ninus  à  Sardanapale. 

Rcde,  fur  Sémiramis,  la  difficulté  des  cinq  générations 
qu'Hérodote  f/J  met  entre  cette  Princeffe  &  Nitocris  femme 
de  Labynite  (ou  Nabuchodonolor  ) ,  à  laquelle  ScAlgct  LH.di.r- jS. 
prétend  que  l'hiflorien  Grec  a  raifon  d'attribuer  les  ouvrages 
f;uts  pour  la  fureté  de  Babylonc ,  que  Diodore  donne  à 
Sémiramis.   Troii  générations ,  dit- il,  font  cent  ans,   (elon 


(yifU( .  .  .  .  'H  Ji  Ji  ifiiJT\^>  ^ir^iwm 


A  aa  ij 


372  MEMOIRES 

le  caicLii  d'Hcrodote;  ies  ciiKj  donueroient  donc  à  peine 
cent  foixanle  -  fept  ans.  Comment  accorder  cela  avec  le 
même  Hcrodote  qui  venoit  de  donner  cinq  cents  vingt  ans 
de  règne  aux  Alfyriens  dans  la  haute  Alie,  aux  Mcdes  une 
autonomie  de  quehjues  jiècla  (  cela  n'elt  pas  dans  Héro- 
dote )  ,  avant  qu'ils  fe  loumillent  à  Dejoccs  î  11  faut  encore 
ajouter  quatre  règnes  jufqu'à  Aityage  qui  commandoit  aux 
Mèdes  dans  le  même  temps  que  Nitocris  rcgnoit  lur  les 
Chaldcens.  Tout  cela  réuni  fait  certainement  plus  de  cinq 
générations  ou  cent  loixanle-dix  ans.  De-là  Scaiiger  conclud 
qu'il  faut  lire  dans  Hcrodote  -m'iTi'ixovTou ,  cinquante,  au  lieu 
de  làwi^  ce  qui  donne  plus  de  leize  cents  ioixanie-fix  ans, 
en  remontant  de  la  fin  de  Nabuchodonolor  à  Ninus. 

L'erreur,  ielon  ce  Savant,  eli;  venue  des  copiftes ,  Se  ne 
doit  pas  étonner.  Ils  ont  fait  dire  à  Diodore  de  Sicile,  que, 
félon  Hérodote,  le  règne  de  Cyaxare  avoit  commencé  la 
deuxième  année  de  la  xvil.^  Olympiade ,  tandis  qu'ils  dé- 
voient lire  la  xxxvii.^ 

Cette  preuve  n'efl:  pas  d'une  grande  force.   UfTérius,  &, 

i;ï.  fiV, /.//,  après  lui  ,   Defvignoles  ,  ont  fort  bien  remarqué  que  Dio- 

^"^■'■^'■^^-^' dore,   dans  le  paliage  que  cite  Scaiiger,   donne  le  nom  de 

Cyaxares  à  Dejocès  dont  le  règne  a  dû  en  effet  commencer, 

félon  le  calcul  d'Hérodote,  à  la  deuxième  année  de  la  xvii/- 

Oiympiade. 

On, voit  au  refle  que  Scaiiger  fuit  en  tout  Ctéfias  &:  Dio- 
dore de  Sicile.  Comme  il  foutient  qu'Alfur,  fondateur  de 
Ninivé,  eft  le  même  perfonnage  que  Ninus,  mari  de  Sémi- 
2//*.  «>./'.  j'^p;  ramis,  &  qu'il  trouve  foixante-un  ans  entre  le  déluge  & 
tÉ^Xp'7{'.  ^^"^' '  ^^  prétejid  que  le  calcul  de  l'Écriture  s'accorde  avec 
les  Auteurs  profanes ,  &  s'élève  contre  ceux  qui  fuppofent 
im  fi  grand  nombre  d'années  entre  le  déluge  &:  la  fortie 
d'Egypte. 

On  verra  plus  bas  fi  la  correélion  de  Scaiiger  fur  le 
T^y^i  d'Hérodote  eft  néceffaire.  Le  commencement  d'im 
Empire,  tel  que  celui  des  Afiyriens ,  moins  de  cent  ans 
après  le  déluge,   doit  déjà   faire   quelque   difficulté  :   il  eft 


DE    LITTÉRATURE.  373 

bon  d'ailleurs  d'oblerver  que  ce  Chronoiogifte  ne  dit  rien 
de  la  conn-adiction  qui  fe  trouve  enU"e  les  cinq  cents  vingt 
ans  d'Hérodole  &  les  treize  cents  loixante  de  Ctélias,  quoi- 
qu'il remarque  les  autres  ditFcrences  qui  partagent  ces  deux 
Hilloriens,  &  qu'en  adoptant  ie  calcul  de  Clclias,  il  l'accule 
de  vouloir  le  plus  fouvent  contredire,  6c  par  erreur  &  par 
jaloulie,  Hérodote,  le  père  de  l'hiftoire. 

Dans  Ion  grand  ouvrage  fur  la  chronique  d'Eusèbe,  Scaliger 
fuit  le  mcme  calcul.  D'abord,  dans  fes  notes  lur  le  Grec,  il      P-igi^i^. 
fait   naître   Moyle  l'an   780    de  l'empire    Ali^-rien,    17  de 
Sofarcs,  vingt-deuxième   Roi.   Dans. les  remarques   fur   les 
Ouvrages  chronologiques  du  (avant  Evêque,  il  prétend  que      Ammadverj, 
fon  objet  (d'Eusèbe)  en  retranchant  quatre  Rois  du  catalogue  '''  ''^'  ^'' 
de  Jules  Africain,  a  été  de  faire  coi/uiJer  le  temps  de  la  prife 
de  Troye  avec  le  règne  de  Theutanen,  vingt -lëptième  roi 
Afîyrien ,  qu'on  difoit  avoir  envoyé  du  lecours  à  Priam ,  & 
de  rapprocher  la  nailiance  d'Abraham,  qu'il  place  à  l'an  43 
de  Ninus,  &:  par-là  l'époque  de  Moyie. 

Scaliger  trouve  que ,  dans  le  calcul  de  Ctéfias  &  de  Jules 
Africain ,  lenipire  Alfyrien  a  hni  l'an  c^y  avant  la  première 
Olympiade.  En  conléquence,  dans  les  Canons  Ifagogiques ,  L,  11,^.12^, 
après  avoir  placé  le  connnencement  du  règne  des  anciens 
Chaldéens  à  l'an  1985)  de  la  période  Julienne,  celui  du 
règne  des  Arabes  dans  la  Babylonie  à  l'an  22  13  ,  il  compte 
de  la  première  aimée  de  cette  Période  au  commencement 
du  règne  des  Allyriens,  c'e(t-à-dire ,  à  BlIus,  ielon  Jules 
Africain,  2356; — au  déluge  univerlel,  i/^\cf;  —  à  l'ère 
Babylonienne  &.  au  commencement  de  Ninus,  félon  les  re- 
gillrcs  des  Mèdes,  24.80;  —  au  commencement  de  Ninus, 
lélon  £u.--èbe,  26^7. 

Cela  fait  voir  que  Scaliger  adopte  de  préférence  le 
catalogue  &  le  calcul  de  Jules  Africain  :  &  en  etfet  il  donne 
plus  b;Ls,  d'après  cet  Ecrivain,  la  d)  iiadie  «.les  Chaldéens  de  P^S"S7- 
k'pt  Princes,  pendant  ileux  cents  vingt-quatre  ans;  celle  (\(i$ 
Arabes  de  (ix  Princes,  pendant  deux  cents  leize  ans.  Ces 
deux  dyna/ties  font  fuivics  de  celle   des  Allyriens,   qui,  de 


374  MÉMOIRES 

Page  13 s.  liclus  à  Sardanapale  ,  comprend  quatorze  cents  quatre-vingt- 
quatre  ans ,  lefqueis,  avec  les  quatre  cents  quarante  des  deux 
dynaities  précédentes  ,  font  du  premier  roi  Chaldcen  à 
Sardanapale,  dernier  roi  Allyrien,  dix-neuf  cents  cinquante- 
deux  ans. 

Mais  il  place  le  commencement  équinoxial  de  l'ère  àfts 
Chaldéens  à  l'an  1 8  de  Sémiramis  ,  au  lieu  que  dans  (ou 
ouvrage  de  Emendatione  tempQrum ,  ii  l'avoit  placé  à  la  pre- 
mière année  de  Ninus.  Scaliger  rend  plus  bas  railon  de  ce 

Pages iS 6,  changement.  Après  avoir  répété  ce  qu'il  avoit  dit  ailleurs  lur 
iSp.s^t-  je  commencement  de  l'empire  Alîyrien ,  il  ajoute  que  c'efl 
fclon  le  calcul  de  Ctéfias,  que  la  première  année  de  l'ère 
Alfyrienne  (ou  Babylonienne)  tombe  au  commencement 
du  règne  de  Ninus;  mais  que,  fuivant  Jides  Africain ,  qui 
préfente  quarante -un  Rois,  elle  aura  commencé  à  l'an  18 
de  Sémiramis  :  ce  qui  lui  paroît  plus  vraifemblai^le ,  à  caule 
de  la  célébrité  du  règne  de  cette  Princelîb  qui  a  rejâti, 
augmenté  &  embelli  Babylone  l'an  i  3  de  fon  règne ,  lelon 
le  calcul  d'Orofe;  &  cet  événement,  comme  l'on  voit,  ji'efl: 
éloigné  que  de  cinq  ans  de  l'ère  de  Babylone. 

Page  s  2 1.  Ces  rapports  lui  font  dire:  Ctefiam  ut  emt  homo  vûniJjJmus , 
(ilicjuot  Rcges  detraxiffe  minime  duhitamus ,  utaram  Chuldxofuni 
i/iitio  Ni/ii  accommodareî. 

Certainement  c'eft  faire  un  crime  à  Ctéfias  d'une  chofê 
à  laquelle  il  y  a  apparence  qu'il  ne  penfoit  guère. 

Ce  que  je  trouve  de  plus  important  dans  Scaliger,  c'efl 

Page  j  ry,  ce  qu'il  ajoute  lur  les  dynaities  antérieures  aux  Aflyriens.  Non 
primas  Belus ,  dit  ce  Savant,  in  partions  Orientis  regnavit,  ut 
maxima  parti  Hifioricorum  placuit.  Nam  ante  Belum  Arabes 
in  Babyloniâ  ;  ante  illos  Chaldai  iùidem  regnum  obiinuerunt. 
Et  ut  Chaldaos  Arabes ,  fie  illos  Ajjyrii  de  regni  pojjejjione 
deturbârunt. 

Page } 20,  Ce  qu'il  dit  pour  concilier  les  Anciens  fur  la  durée  de 
l'empire  des  Aiîyriens ,  &  du  nombre  de  leurs  Rois ,  ne 
regarde  prefque  que  Veîléius  Paterculus ,  lequel,  félon  lui, 
bien  entendu  &  combiné  avec  yEini/ius  Sura ,  donne ,  comme 


DE    LITTÉRATURE.  375 

Juflin  ,  treize  cents  ans  à  l'empire  Aflyrien  ;  mais  ce  Savant 
ne  fait  aucune  mention  des  cinq  cents  vingt  ans  d'Hérodote. 
Les  auroit  -  il  pris  pour  la  durée  du  règne  des  Alîjriens 
fîmplement  dans  la  haute  Afie  î 

En  deux  mots,  voici  les  principes  de   Scaliger.  Sans  les      Page ^21. 
rois   Medes  ,   on   n'auroit  pas  l'époque  dé  Bélus  ;    ni   celle 
d'Arbace,   premier  roi    Mède ,  fans  la  première   année    de 
Cyaxares,  laquelle  tombe  à  la  deuxième  année  de  la  xxxvii.^     rage  ^22. 
Olympiade. 

J'ai  cru  devoir  m'étendre  fur  ce  que  Scaliger  dit  de  la 
durée  de  l'empire  Alïyrieii ,  parce  que  ce  Savant  peut  être 
regardé  comme  l'Auteur  de  la  Science  chronologique.  Nous 
allons  voir  le  P.  Pelau,  (on  émule,  réhiter  une  partie  des 
raifons  lur  lefquelles   pofe  Ion  lyilème  :  Ne ,  dit  le  lavant  Dodr.Tempor. 

Jéluiie pars  ulla  Scaligeriana  Joârina  edcieni  contagione  'f^y//^'^"' 

jaljitatis  infeâa ,  aniiiiadveiiioneni  iioflram  efugiat. 

D'abord  le  P.  Pelau,  dans  Ion  premier  volume,  attaque     U.wmel. 
Je  commencement  de  lère  Chaldéenne,  que  Scaliger  place  ^^''^■/'^*' 
à  l'an  du  monde  17  17,  2481   de  la  période  Julienne.  Je 
ne   prélenterai   pas  ici   les   calculs  qu'il   emploie    pour  cela. 
Indépendamment  de  la  contradiction  où  Scaliger  tombe  avec    C!-d.p.^^i, 
lui-même,  (ur  le  règne  Alîyrien  dans  lequel  il  place  cette  ^'^'^' 
époque,  une  railon  qui  paroït  décifive  contre  lui,  c'eft  que, 
dans  les  principes ,  l'origine  de  l'empire  Alîyrien  doit  remonter 
au-delà  du  déluge,  fi  1ère  Chaldéenne  a  commencé  l'an  i8     Doélr.Trmp, 
de  Scniiramis;   ou  du  moins  à  l'an    p   du  déluge,  li  t-lle  y^'-'^-P' ^^S- 
commencé  au   règne  de  Ninus,   puilque  ce   Chronologille 
place  ce  Prince,  luccelfeur  de  Bélus  qui  a  régné  cinquante- 
cinq  ans,  à  lan  64  du  déluge. 

L  erreur  de  Scaliger  venoit,  comme  le  remarque  fort  bien 
le  P.  Petau  ,  de  ce  qu'après  avoir  hxé  lépotjue  de  l'ère 
Chaldéenne  au  commencement  de  Ninus,  l'an  ^Xv\  monae 
1717,  il  l'avoit  enluite  placée  à  l'an  18  de  Sémiramis,  la 
failant  toujours  répondre  à  l'an  du  monde  1717;  ce  (|ui 
devoit  rol)ligcr  de  rcjcler  au-deia  de  ce  ternie  le  règne 
de  Ninus,  &  de  placer  Bélus  avaiu  le  déluge.  Hoc  Jtvuii 


^y6  MÉMOIRES 

Chroriolugt  cîecretum ,  ajoute  le  P.  Petau  ,  Belum  f]tn  ejl 
Nemhrodus ,  Babylonicœ  Turvïs  adijicator ,  fexaginta  &  qua- 
tuor atinis  ante  diluvium  regnare  ca-prjffe ,  Ni/mm  vero  novem. 
Nefcio  an  îurpius  aliquid  idli  mortalium  excidere  pojjit  :  hoc 
fcio  inillum  ad  haiic  diem  ïnfigmus  cujiifquam  erratum  &  ad 
jhiporem  vehementius  extitijjc.  Tel  eft  le  ton  dont  les  b'avans 
le  rclutoient  dans  le  xvii.*^  liècle ,  &  qui  commence  à  re- 
prendre fur  la  fin  du  xviil.'^ 

Le    P.   Petau   répète  les  mêmes   raifonnemens    dans   Ton 

Pagt S»'  fécond  volume  ,  mais  lur-tout  le  rcfultat  qui  ,  dans  le 
fyftème  de   Scaliger  ,  recule  l'origine  de  l'empire  Air^rien 

Pageji.  au-delà  du  déluge.  Scaliger  place  la  création  à  l'an  764,  de 
la  période  Julienne  ;  le  déluge  à  l'an  1657  du  monde:  les 
Aflyriens  ont  régné  quatorze  cents  quatre-vingt-quatre  ans  ; 
ôtez  de  ce  nombre  quatorze  cents  vingt,  du  déluge  à  Sar- 
danapale,  dont  la  mort  tombe  à  l'an  3077  du  monde; 
refte  ioixante-quatre  ans  avant  le  déluge ,  pour  le  commen- 
cement du  règne  des  Alîyriens. 

Le  P.  Petau  prend  enluite  la  défenfe  d'Eusèbe,  qui  a  cru 
devoir  plutôt  fuivre  Ctéfias  6c  JulUn,  que  Jules  Africain,  & 
dont  le  calcul  moins  long  s'accorde  mieux  avec  l'Ecriture. 

La  méthode  que  fuit  le  P.  Petau  pour  fixer  le  commen- 
cement de  l'empire  Aifyrien ,  paroît  allez  fimple  ;  mais ,  dans 
le  fond ,  &  quoiqu'elle  mène  à  un  rélultat  vraifemblable , 
elle  n'efl  pas  plus  certaine  que  celle  qu'emploie  Scaliger.  Il 
fait,  comme  ce  Savant,  des  iuppoiitions  qu'on  peut  avec  le 
même  droit  lui  contefter.  Après  avoir  rapporté  les  fentimens 
/'ûg'« / 2, _,V.  d'Hérodote ,  de  Ctéfias,  de  Diodore  de  Sicile,  de  Juftin, 
d'Eusèbe,  fur  la  durée  de  l'empire  Aflyrien,  le  P.  Petau, 
fans  les  concilier,  choifit  les  treize  cents  ans  de  Juflin,  à 
compter  de  Bélus,  avec  trente-fept  Rois.  Pour  en  fixer  Iç 
commencement,  il  prend  la  première  année  du  règne  de 
Cyrus  ,  laquelle  ,  à  ce  qu'il  prétend ,  du  confentement  de 
tous  les  Chronologiftes ,  tombe  à  la  première  année  de  la 
LV.*  Olympiade,  &  elt  la  plus  fûre  de  toutes  les  époques. 
Cette  première  année,  félon  le  même  Savant,  répond  h  l'an 

415s 


DE     LITTÉRATURE.  377 

4155  de  la  période  Julienne  :  du  Déluge  à  Cyrus  ,  on 
compte  dix-/ept  cents  loixante  -  neuf  ans.  C'efl  dans  cet 
intervalle,  dit-il,  qu'il  faut  placer  tous  les  Empires  qui  ont 
précédé  celui  des  Perles ,  &  mtme  dans  un  intervalle  plus 
court,  parce  qu'ils  n'ont  commencé  qu'après  la  divifion  des 
Langues.  11  ôte  en  conféquence  cent  ans  ,  du  Déluge  à 
Phaleg  ;  rcfîe  feize  cents  loixante-neuf.  D'après  Ctéfias  & 
Diodore,  le  lavant  Jéfuite  donne  trois  cents  dix-fept  ans 
à  l'empire  Mède  ,  lelquels  ôtés  de  4154  de  la  période 
Julienne,  il  relie  trois  mille  huit  cents  trente-fcpt  pour  la 
fin  de  l'empire  Allyrien,  Le  mcme  calcul  donne  quatorze 
cents  cinquante-deux  ans,  du  déluge  à  l'empire  des  Alèdes; 
delquels  otant  les  treize  cents  ans  de  l'empire  A(î)ricn,  on 
retombe,  pour  le  commencement  de  cet  Empire,  à  l'an 
1805?  du  monde,  2535?  de  la  période  Julienne. 

Mais  il  me  iemble  que  ce  n'eil  pas  là  fixer  alTez  foli- 
dement'  une  des  plus  importantes  époques  qu'il  y  ait  dans^ 
l'Hiltoire  ancienne  :  car  on  peut  contelttr  au  P.  Petau  les 
treize  cents  ans  de  l'empire  Alîyrien ,  fes  trois  cents  dix- 
fept  de  celui  des  Mèdes  ;  &  alors  il  eft  dans  le  c<is  de 
ce   qu'il  reproche  à  Scaliger. 

C'elt  cependant  en  conléquence  de  ce  calcul ,  que  le 
favant  Jéluite  traite  de  fables  les  règnes  des  Chaldéens  Se  des 
Arabes,  qu'Eusèbe  nous  a  donnés  d'après  Jules  Airicain.  11 
remarque  avec  railon  que,  dans  la  Chronologie  de  Scaliger, 
ces  dynaflies  leroient  de  beaucoup  antérieures  au  déluge. 
Cependant  il  veut  bien  les  louihir  ,  ft  on  les  place  dans  le 
temps  mcme  oij  l'empire  AlTyrien  exilloit  :  Ai/t  iifilcm ,  dit-il, 
^lùbits  ÀJJyrii  jlorcbdtit ,  teniporibtts  cxtitijje.  En  elfet ,  dans 
lès  Tables  Chronologiques,  il  place  le  commencement  du  r.i^tjiS, 
règne  des  Arabes  à  l'an  du  monde  i8ocj,  collatéralcmcnt 
au  règne  de  Bel  us. 

Rupcrlus  qui  reproche  au  P.  Petau  le  jugement  qu'il  porte      U  Sj-nepf. 
(le  ces  ilynadics,    devoit   faire  atUiilion   à  ce  que  vient  Jg  f'/-'-'^ •/'•-"*'' 
dire  le  lavant  Jcluile,   d'autant  (ju'il  (  Kupcrtus  )  fait  régner    '' 
les   Chaliléens  &   les   Arabes   à   lîabylonc,   dans   le  nitme 
Tome  X  L.  B  b  b 


378  MÉMOIRES 

temps  que  Niniis  &  fes  fiiccelîèurs  commandoient  à  Ninive. 
La  conqiicte  de  la  Babylonie  par  Niniis,  qui  fait  mettre  à 
Page  3 y.  mort  le  Roi  de  cette  contrée,  le  conduit  à  cette  foiution  ;  & 
comme  il  prend  Nemrod  pour  la  tige  des  rois  Babyloniens, 
il  conciud  que  Ninus  ne  pouvoit  lortir  de  ce  perlonnage. 

Je  reviens  au  P.  Petau.  Sur  les  obfervations  Chaldéennes 

citées  par  Callifthène,  lefquelles ,  félon  le  calcul  du  P.  Petau, 

doivent  tomber  à  l'an  p  5    du   déluge,    175  i    du  monde: 

ce  Savant  déclare  que,  fi   elles  ont  cette  antiquité,  il  faut 

qu'elles  aient  précédé  l'empire  Alîyrien ,  &  même  la  difper- 

iion  du  genre  humain ,  ce  qu'il  n'efl:  pas  éloigné  d'accorder. 

Pûgf!  }4 ,       Le  P.  Petau  préfente  enfuite  une  Table  de  la  multiplication 

js:^'^"'f <'■''■  clii  genre   humain  par  un  leul  des  enfans  de  Noé,   qui  efl 

fi.jdo,  ^62,  luppole  avoir  des  enrans  a  dix-lept  ans,  ainli  que  les  delcen- 

(dit.  t (Si.      fjans ,  &   prouve  par  cette  Table  qu'à  l'an    153    du  déluge 

(  commencement  du  règne  de  Béius)  ,  &  iur-tout  à  l'an  208 

(règne  de   Ninus),  l'empire  Ailyrien  a  pu  répondre  à  ce 

qu'en  dilent  les  Anciens  :  mais  en  même  temps  il  regarde 

comme  fabuleux  le  récit  de  Diodore  fur  l'armée  de  Ninus. 

On  verra ,   dans  la  féconde  partie  de  ce  Mémoire ,  que 

le   calcul    du   P.  Petau ,  quand  on   ne  l'admettroit  pas  dans 

toute  la  rigueur,  luffit  poux  l'époque  qu'il  affigne  à  l'empire 

des  Aliyriens. 

Ce  Savant  reconnoît  que  leur  Monarchie  ,  loin  de  fè 
foutenir  dans  le  même  état  de  grandeur ,  n'a  quelquefois  eu 
que  l'ombre  d'un  Empire.  C'elt  pour  cela,  dit-il,  qu'il  n'eft 
pas  fait  mention  de  leurs  Rois  dans  l'Hifloire  ancienne,  & 
que  l'Ecriture  n'en  parle  pas. 

Quand  à  ce  Teutanes ,  vingt-fixième  Roi  depuis  Ninus  , 
que  ion  prétend  avoir  envoyé  du  fecours  à  Priam  ,  le  P, 
Petau  croit  prouver  par  l'époque  qu'il  dojuie  de  la  prile  de 
Troie  ,  qu'il  y  a  dans  cette  fuppofition  un  anachronilme  de 
foixante  ans  environ  ;  cette  cataflrophe  étant  de  l'an  2530^ 
de  la  période  Julienne ,  qui  répond  à  l'an  1  3  de  Thineus , 
vingt-huitième  roi  Alfyrien,  félon  Euscbe  que  fuit  le  favant 
Jcluite. 


DE    LITTÉRATURE.  37^ 

Conringius  ,  après  avoir  préféré  Hérodote  à  Ctéfias  pour     H'm.  Ccn- 
l'époqiie  du  commencement  de  l'empire  Mède,  Tuit  le  même  à-'^^Liljfan- 
plan  pour  1  empire  Airyrien.  Ce  Savant  reconnoît  d'abord  V'i^  D^naft. 
que  la  première  queltion  eclau-cie  conduit  a   la  ioJution  de  Hehij},,  Ca^s. 
la  féconde,  &  prélente  enfuile  les  difîérens  témoignages  des    C.vi.p.jt^ 
Auteurs  anciens  lur  la  durée  de  l'empire  AlFyrien.  11  lit  àzns 
Diodore  de  Sicile  treize  cents  ans  au  lieu  de  quatorze  cents,  L.n.p./i;, 
&  les  (entimens  ne  lui  paroiiîent  pas  moins  partagés,  quand  'lih.'cii.p.  ^2. 
il  eil  quedion  de   l'étendue  de   cet  Empire  &   du  nombre 
de  {qs  Rois. 

Dans  le  confliél  d'opinions,   qui    réfultent  à^%    difTérens     ^^'3' s  S' 
témoignages  qu'il  rapporte,  Conringius  croit  devoir  adopter 
ceux  qui  s'accordent  le  mieux  avec  l'Ecriture  lainte.  On  voit   O-d.p.^f^. 
qu'il  procède  comme  Génébrard." En  conléquence  ce  Critique  Lé.duf.i^. 
penfeque,  du  temps  d'Abraham  ,  l'empire  Alîyrien  n'exiltoit 
peut-être   pas   encore ,  ou  qu'au   moins  il  eii  vraiiembiable 
que  cet  Empire  dépendoit  alors   de  celui  d'Eiam.  Ce  que 
Bala;im   dit   des    AlTyriens  ,    en    s'adreflant    aux    Cvnéens  ,      Numer.:^., 
détermine  Conringius  à  regareler  l'empire  d'Alîyrie  .comme  ~^' 
exiflant  alors:  mais  ce  n'ell  proprement  que  lous  Phul  qu'il  LH.dt.p, ^ s- 
lui  donne  cjuelqu'étendue  en-deçà  6c  au-delà  de  l'Euphrate. 

Ces  principes  pofés,  plus  que  prouvés,  Conringius,  pour  C.vii.p.ss' 
tirer  quelque  choie  de  certain  de  ce  qu'on  trouve  dans  les 
Anciens   relativement  à    l'empire  AlTyrien,    commence  par 
afîurer   ( iit'ujue  j<im  foie  cfl  chirius ,  dit  -  il  )    que    l'étendue 
immenle  île  cet  Empire  pendant  plus  de   treize  cents  ans,      r^'gt s^' 
efl  une  fable,  puilque  c'efl  fous  Salman;ilar  &.  Sennacherib" 
que  les  Alfyriens  ont  été  maîti'es  de  l'Allyrie. 

On  peut  répondre  (jue  ces  nouvelles  conquêtes  n'excluent 
pas  des  conquêtes  antérieures. 

Conringius  ajoute  que  ,  (1  l'époque  du  fondateur  de  Ninive 
remonte  au  temps  de  Nemrod,  il  ne  voit  rien  dans  l'Ecriture 
qui  dérruife  ni  qui  confirme  ce  qu'on  dit  de  fes  conquêtes 
en  Alic  :  tout  cela  lui  paroît  pris  de  Ctéfias.  Qiiis  autcm , 
dit-il ,  fahulofû,  iinù  iiieruJ/u  ijfîmo  Si  riptoii  fJciii  tutu  coriiwoJct! 

Le  lavant  Allemand  croit  de  même,  qu'on  ne  peut  ;itHrmer 

Bbb    V) 


380  MÉMOIRES 

De  Lfg!!,.    quelle  a  été  ictendue   de   l'empire   des  Alîyrieiis  en    Afie^ 

'^S  '' fdi'i    combien  de  temps  leur  Puiflance  y  a  duré:  &  quoique  Platon 

Stn.jj/S.     (peut-être,  à  ce  qu'il  croit,  d'après  Ctélias  )  rapporte  cjue  le 

royaume  des  Troiens  dépendoit  des  Affyriens  de  Nijiive,. 

Lib,cit.p.^j.  il  aime  mieux,  en  luivant  Hérodote  (qu'il  prétend  être  plus. 

d'accord  avec  l'Ecriture)   &  Denys  d'Halicarnaffe ,  ne  faire 

mention  que  des  cinq  cents  vingt  ans  de  règne  des  Alîyritns 

■%'i7'      dans  la  haute  Afie.  Par  ce  calcul  ,   l'époque  de  cet  Empire 

tomberoit  à  l'an  3478   de  la  période  Julienne,    &  pielque 

au  temps  de  l'expédition  des  Argonautes.  Dïit  altos  mite  m  ^ 

ajoute-t-il ,   ante  condidijfe  aliquod  regnum  Ajffyrios ,  exiruélis 

urhïhus  maximis ,  certuin  ejî\ 

Pourquoi  donc  ,  fi  l'empire  Affyrien  peut  remonter  à- 
Nemrod,  s'il  a  précédé,  dans  quelqu'état  qu'on  le  luppofe  ^ 
i'époque  donnée  par  Hérodote,  pourquoi  traiter  11  durement 
Ctéfias  à  qui  nous  devons  ces  traits  importai>s! 

Conringius  croit  que  Céphalion  &  Velleïus  ont  pu  ,  par 
erreur,  en  liiant  Ctélias,  confondre  la  défecl:ion  des  M -des 
avec  la  guerre  de  Troye ,  &  dire  qu'il  y  avoit  alors  plus  de 
mille  ans  que  Tempire  Airyrien  exiltoit. 
Mage ^ S.  Ce  Savant  montre,  après  cela,  qu'en  fuivant   Hérodote 

pour  la  Monarchie  des  Mèdes,  l'empire  Aflyrien  fuppofé  de 
treize  cents  foixante  ans  d'après  Ctélias,  commenceroit  à  l'an 
2.638  de  la  période  Julienne,  qui  eft  l'an  i  i  8  de  Phaleg, 
ce  par  conféquent  de  fa  confufion  des  Langues.  Quo  tempore  ^ 
.  dit-il ,  Nïinim  urbem  condiîam ,  aiit  imperhim  aliquod  Ajjyriorunt 
c^pijfc ,  latè  per  Afiam  jadis  excurfionihus  non  ejl  vero  abfimile. 
Mais  il  prétend  que  dans  le  calcul  de  Ctélias  pour  l'empire 
des  Mèdes,  celui  des  Alf) riens  précéderoit  de  cinquante- 
trois  ans  la  naiflance  de  Phaleg  &  même  la  fondation  de 
Babyione. 

La  vérité  femble  arracher  un  aveu  à  Conringius  en  faveur 
de  Ctéfias.  On  verra  plus  bas  s'il  eft  impolTible  de  fuivre 
le  témoignage  de  cet  Hifl:orien ,  fans  placer  l'origine  de 
i'empire  AfTyrien  avant  Babylone». 


DE    LITTÉRATURE.  381 

Conringius ,  après  avoir  fait  mention  des  Auteurs  qui  Pa£t  s  fi, 
paroiflent  Ibutenir  Ctcfias  (  Trogue  Pompée,  Juftin  ,  Caflor), 
ne  voit  qu'une  manière  d'expliquer  railonnablement  Jules 
Africain.  Fortafis  vero  ille,  àh-'A  ,Jeciitus  ejl  aliqu  m  Autorem , 
^jui  ûtmos  ïllos  Ajfyriacos  dejinient  iiltimo  Nini  iirbis  excidio  , 
^uod  il/m  ultinuî  Cïaxaris  aîate  conveiiit.  Dans  cette  fuppo- 
lition ,  la  lîn  de  l'empire  Allyrien  répondra  à  l'an  4.  i  i  8  de 
la  période  Julienne,  &  le  commencement  à  l'an  2641, 
121  de  la  confufion  des  Langues.  Conringius  obferve  que 
ce  réfultat  approche  beaucoup  de  ce  qiid  vient  de  dire  :  Neque 
aliqua  ,  ajoute-t-il ,  ///  multitudinc  annorum  fuerit  ahfurd'itas. 

Ce  Savant  abandonne  Scaliger ,  dont  le  calcul  remonte 
au-delà  du  Dcluge,  ck  remarque  qu'Emilius  Sura  qui,  ielou 
lui,  fuit  Hérodote  pour  l'empire  Mède ,  approche  beaucoup 
de  Ctéfias  pour  l'empire  Affyrien  ;  il  lit ,  dans  le  palFage 
d'Émilius  Sura,  dix  -  neuf  cents  cinq  ans,  (Se  les  compte, 
non  de  la  deftruélion  de  Ciu'thage  dans  la  troifième  guerre 
Punique,  mais  de  la  fin  du  royaume  de  Macédoine,  qui 
répond  à  la  dernière  année  de  Perlée.  Polybe  de  même  F.igt  40, 
compte  cinquante-trois  années  au  commencement  de  Philippe 
à  la  lin  du  ro)aume  de  Macédoine ,  celles  de  Perlée  comjirifes. 
Or  la  dernière  année  de  ce  Prince  tombe  à  l'an  4545  de  la 
période  Julienne;  ôtant  de  cette  fomme  dix-neut  cents  cinq, 
on  a  l'an  2641  :  lllum  ipfum ,  dit  le  (avant  AWçmivuX ,  qucin 
modo  collegimus  putauîes  tempora  Affyïoci  impcrïi  ami  ultimo 
Cynxoris  ,  quo  praterprophr  vulctur  Ai  nus  c.xcija. 

On  voit  avec  étoiniement  Conringius  appuyer  par  des 
témoignages  formels  £<:  des  folutioiis  heureules  Ctélias,  qu'il 
ne  qualifie  que  de  Conteur  de  fnblcs.  Cette  manière  de  pro- 
céder lait  voir  que  ce  Critique  ne  lavoit  trop  à  quoi  s'en 
tenir  (ur  celte  matière. 

Ses  doutes  s'éienilent  fur  les  années  de  règne  &;  jufque     c.  viir. 
fur  les  noms  des  Rois  qui  forment  le  Catalogue  de  Ctéfias,''"^''' 
peul-cire   le    premier   cjui    ait   Liii    connoitre    ces    Rois   aux 
Grecs.  Conringius  croit  que  cet  Hillorien  doutoit  lui-même 
de  ce  qu'il  rapporloil,  paice  cj^u'il  dil  (dans  Photius  )  quc^ 


^î^  MÉMOIRES 

félon    les   uns ,  Sardanapale   cloit  fifs  d'Anakindarax  ;  félon 
d'autres ,  d'Anabaxare. 

D'autres  Critiques  trouveront  dans  une  pareille  obferva- 
tion  de  la  pai't  de  Ctélias ,  une  preuve  de  Ton  exactitude, 
bien  loin  de  dire  comme  Conringius  :  Uiidè  Ctejias  illa  fit 
tmélus ,  incertiun  ;  procul  diihio  autem  cndem  fide  îradidït  quâ 
cetera ,  hoc  ejï  milla ,  vcl  vehementer  dubid. 

Ce  Savant  avoue  de  même  qu'il  ne  fait  d'où  Jules  Afri- 
cain a  tire  les  noms  qu'il  nous  a  confcrvcs ,  &  qu'Eusèbe  a 
interpolés  à  fa  manière.  Il  croit  vrailemblable  qu'ils  (ont 
r^i'e^i,  différens  de  ceux  de  Ctéfias  ,  parce  que  Jules  Africain 
compte  onze  Rois  de  plus  ,  8c  que  le  nom  du  dernier 
( Monofconcholcros )  n'a,  à  ce  qu'il  prctend,  aucun  rapport 
avec  celui  de  Sardanapale. 

Conringius  obfèrve  qu'on  ne  voit,  dans  ce  Catalogue, 
aucun  des  Rois  Alîyriens  dont  il  ell  fait  mention  dans 
l'Ecriture  ,  malgré  la  célébrité  de  Salmanazar  dont  le  nom 
fe  trouvoit  dans  \es  Annales  f\(is  Tyriens ,  &  de  Sennachérib 
dont  les  Prêtres  d'Egypte  avoient  parlé  à  Hérodote. 

La  réponfe  efl;  bien  fnnple.  Ces  Princes  font  poftérieurs  à 
la  prile  de  Ninive  par  les  Mèdes. 

Enfin  après  avoir  dit  :  Regum  illonim  ciim  nomina ,  (uni 
anni ,  inccrtâ  admodiim  fide  videntnr  nitl ,  imb  confiâa  potiiis 
videtitur ,  (juhm  verd  accepta  tmdïtione.  Le  favant  Allemand 
propofe  une  conjeékire  fur  Ninus.  Ce  nom,  dit -il,  eft 
peiit-ctre  une  corruption  de  celui  de  Nemrod  ;  &  de  cette 
façon  ,  ce  monarque  Babylonien  a  été  mis  au  nombre  des 
rois  d'Aflyrie ,  comme  Bélus ,  dieu  Chaldéen  ,  efl  le  pre-* 
mier  roi  d'Affyrie  chez  Jules  Africain ,  quoique  Ctéfias  \\q\\ 
parle  pas  ;  comme  on  attribue  la  conffruélion  de  Babylone 
à  Sémiramis  reine  d'Affyrie,  contre  le  témoignage  de  Bérofe 
&  celui  de  Firmicus  qui  cite  Philon  de  Bibios  &  Dorothée- 
ie-Sidonien. 
C.  IX.  /'.  ^2,  Ces  réflexions  conduifent  Conringius  aux  antiquités  Ba- 
byloniennes, dont  il  montre  fort  bien  l'incertitude  «Se  même 
P.^2  —  4y,  la  fauffeté.  En  conféquence,  fi  Epigène,  dans  Pline,  ne  parle 


DE     LITTERATURE.  383 

cjue  de  iept  cents  vingt  ans  d'obfervations  faites  à  Babylone, 
Si.  Callyithène  de  dix -neuf  cents  trois  ans  ,  tandis  que, 
félon  lui  ,  les  Babyloniens ,  au  rapport  de  Panastius ,  ont 
oblervc  pendant  quatre  cents  foi,\ante-dix  mille  ans  ,  le 
thème  des  enfans  à  leur  nailfance ,  ces  dilicrences  confidé- 
rables  le-  décident  à  regarder  tout  cela  comme  autant  de 
fliulîètcs  ;  d'autant  que  Bcrole  ,  à  ce  cju'il  prétend  ,  n'en 
parle  pas  ,  que  les  obfervations  Chaldéennes  connues  des 
Grecs  ne  paiîent  pas  l'ère  de  Nabunalfar.  Mais  ce  Sa\ai\t 
donne  en  niéme  temps  deux  folutions  importantes  :  la  pre-  Page  ^6. 
jnière,  qu'Epigène  qui  vivoit  peut-être  l'an  720  de  l'ère  de 
Nabonallàr ,  a  pu  compter  les  oblervations  Babyloniennes 
depuis  le  commencement  de  cette  ère  jufqu'à  Ion  temps  ; 
la  féconde  ,  qu'il  peut  le  faire  que  Callililiène  ait  plutôt 
parlé  de  l'hKloire  de  Babylone,  que  des  obfervations  faites 
dans  cette  ville.  En  effet ,  ulant  de  43  84  de  la  période 
Julienne,  temps  auquel  Babylone  a  été  prile  par  Alexandre, 
dix-neuf  cents  trois  ans,  on  retombe  à  248  i  de  la  même 
période,  62  du  Déluge  ;  &  alors  terra ,  nommée  enluite 
Babylone  ,  maximâ  homïnum  parte ,  tlit  Conringius,  viJctur 
haiïtata. 

Je  paffe  ce  que  ce  Savant  dit  de  Bérofe ,  dont  il  ne  croit    C.x.p.^s. 
pouvoir  défendre  l'autorité,  l'exaclilude  ,  qu'en   prenant  Ces 
cent  cinquante  mille  ans  d'antiquités  Ba[)yloniennes  pour  des 
jours;  ce  qui   donne  quatre  cents  (ei/e  ans  ,  cent   loixante     P^t  ^p, 
jours  :  &  ce  nombre  répond  au  temps  ccoulé  entre  NabonalJiu: 
&:  Alexandre. 

C  e(l   par    l'Ecriture   que   Conringius   croit   devoir    fixer 
la  certitude   de   l'hiitoire  de   l'empire  Bal)ylonien  ;   il  penfe  C.xt.y.jo, 
que  les  dix  générations  d'Adam  a  Noé  ont  donné  lieu  à  ce  •*  '* 
qui  efl   dit  des   dix  rois   de  Babylone  qui    ont  précédé  le 
Déluge. 

Ce  Savant  ne  pou\oit  parler  des  antiijuités  Bab\ Ioniennes, 
fans  faire  mention  des  deux  dynallies  CiialJ.éenne  <!x  Aral)e     P-s' S'> 
données  pur  Jules  Africain.  11  les  cite  fur  la  foi  de  ScaliL;er: 
«3/  creJi/iius  Sia/ft^eri  Eufeb'uuns  G'ritcis ,  dit -il,  lâns  lavoir 


3f?4  MÉMOIRES 

d'où  Juies  Africain  les  a  tirées.  Cependant  il  trouve  dans 
l'Écriture  que  c'ell  à  Babylone  que  le  premier  royaume  un 
peu  confiticrablc  a  commencé.  Etiam  vero ,  ajoute  ce  Savant, 

P"g'  /'■      Ctc/uv  fabulii  conflcit ,  antc  Ajfyrios  iinperio  Babylonios  jloruiffe. 

BihLot.i.ii,  C'efl  ce  que  lui  apprend  Diodore  de  Sicile. 
^'^'''  Mais  les   Chaldéens  ont -ils  eu    un  Empire   indépendant 

pendant  quatre  cents  quarante  ans,  &  relevant  en(u ite  des 
Afîyriens  l  C'ell:  ce  qui  elt  tout-à-fait  incertain ,  dit  Conrin- 
gius  ;  fi  cet  Empire,  ajoute  -  t  -  il ,  a  exifté,  les  Chaldéens 
auront  été  loumis  par  les  Aflyriens  vers  l'an  ^«jéj  de  la 
période  Julienne,  puilque  Nemrod,  fondateur  de  Babylone, 
a  commencé  à  la  naillknce  de  Phaleg.  Mais  Jules  Africain 
ne  peut  être  expliqué  qu'en  dilant  qu'Aflur,  premier  roi  de 
Ninive,  aura  peut-être  loumis  les  ChaldéeJis  qui,  après  avoir 
recouvré  leur  liberté,  &  régné  quatre  cents  quarante  ans, 
feront  enfiiite  tombés  fous  le  fer  des  Affyriens. 

Çld.p.^^p-,  Le  P.  Petau  avoit  déjà  propofé  de  placer  ainfi  ces  deux 
dynaflies  collatéralement  aux  rois  d'Afîyrie  :  on  verra  dans 
la  fuite  l'ufage  que  je  f^rai  de  ces  vues. 

Ce  qui  réfulte  des  réflexions  de  Conringius ,  c'eft  une 
grande  incertitude  fur  l'hiftoire  des  Afî^'riens  :  les  préjugés 
contre  Ctéfias  l'empêchent  d'appuyer  fur  les  vues  de  conci- 
liation qu'il  propofè  fans  paroître  s'en  apercevoir.  L'Ecriture, 
même  d'après  la  lecture  de  fes  Adverfaria ,  paroît  aulTi  favo- 
rable à  Ctéfias  ,  qu'à  Hérodote.  Mais  accoutumé  à  traiter  le 
premier  de  Conteur  de  fables ,  il  ne  peut  prendre  fur  lui 
de  fuivre  les  conje<5lures  qui  lui  échappent  :  de  manière  qu'on 
ne  voit  dans  cet  Ouvrage,  plein  d'ailleurs  d'obfervations 
judicieufes  ,  que  deux  points  d'établis  ;  i.°  que  l'empire 
proprement  dit  des  Aflyriens  a  commencé  cinq  cents  vingt 
ans  avant  la  révolte  des  Mèdes  ;  2."  qu'avant  ce  temps,  il 
y  avoit  déjà  une  Puiffance  A(îyrie;ine ,  au  moins  antérieure 
à  Moyfe. 

Nous  avons  vu  le  P.  Petau  adopter  le  calcul  d'Eusèbe  :  le 
P.  Riccioli ,  fon  confrère ,  s'attache  à  Jules  Africain  ;  &  tous 
deux  font  pour  la  longue  durée  de  l'empire  AfTyrien. 

Ce 


DE     L  I  T  T  É  R  AT  U  R  E.  385 

Ce  dernier  fuppofe  d'abord,  ce  qu  il  prouve  plus  bas,  Chronolreformi 
<jue ,  félon  la  Vulgate  &:  le  texte  Hébreu,  combinés  avec  ''Ji-' ^''A"^  ' 
l'Hiftoire  profane,  i.°  il  efi;  -plus  -probable  que,  de  la  créa- 
tion au  commencement  de  l'ère  Chrétienne ,  il  s'cit  écoulé 
quatre  mille  cent  quatre-vingt-quatre  ans  :  2."  qu'il  efl: 
certain  qu'il  ne  sen  elt  écoulé  ni  plus  de  quatre  mille  trois 
cents  trente,  ni  moins  de  trois  mille  lêpt  cents  cinq.  Le 
Déluge  eli  placé  en  i6<)6  dans  les  deux  premières  fiippof;- 
tions,  tk.  en  i6^6  dans  la  troifième. 

La  première  preuve  qui  paroille  au  P.  Riccioii,  établir 
avec  allez  de  probabilité  l'antiquité  des  Chaldéens,  eft  pri(e 
des  obrcrvations  envoyées  de  Bab\  lone  par  Callifthène  , 
Iciquclles  remontent,  fclon  lui,  à  l'an  2233  avant  J.  C. 

Ce  Chronologifle  donne  enfuite  les  rois  Chaldéens   & 
Arabes ,   &  le  Catalogue    des  rois   Alfyriens  ,    de  quatorze 
cents   quatre-vingt-quatre  ans,   d'après  Jules  Africain.  On     Pagezi^ 
iàit    qu'Eusèbe   retranche    quatre  rois    Alfyriens  ,    &:   omet 
(  dans   la  traduéfion  de  S.'  Jérôme  )  les  treize  l'ois  Chai-     r^igc^^j, 
déens  &  Arabes.  Le  P.   Riccioii  croit  devoir  rapporter  les 
ruifons  qu'allèguent  les  Ecrivains  qui  préfèrent  le  calcul  de 
cet  Kvcque  ;  par  exemple ,  que  dittérens  Auteurs  ont  beau- 
coup raccourci  la  durée  de  l'empire  Allyrien,  tel  qu'Hérodote 
qui  ne  compte  que  cinq  cents  vingt  ans  a  Dcli  iiûtio  ,   dit 
ce  Chronolugide.   Mais   il   le    décide   pour  Jules   Africain 
(  qui  d'ailleurs  s'éloigne  peu  de  Diodore  de  Sicile  ) ,  comme 
plus  habile  d;ins  la  connoiliaiice  de  l'antiquité  :  D'autant, 
dit-il  ,  que  i'efpace  qui  ie  trouve  entre  le  Dcluiïe  «Se  l'ère 
Chrétienne,  mtnie  félon  le  texte  Hébreu,  permet  d'admettre 
ces  quatorze  cents  quatre-vingt-quatre  an^.  Car  en  ajoutant 
aux   quatorze   cents  quatre-vingt-quaU'e  ans  des  Aflyriens, 
cinq  cents  cinquante-neuf  ans  de  C>yrus  à  Jéfus-Chrilt ,  & 
le  règne  des  Mèdes  de  trois  cents  dix-lept  ans  (-dans  Dio- 
dore )  ,  ou  de  deux  cents  cin(]uante-neuf  (dans  Eusèbc  ) , 
on  a  deux  mille  trois  cents  loixanle  ans  ou  deux  mille  trois 
cents  deux  ;   &  ces  deux  Ibmmes   peuvent   ttie   comprilcs 
idans  rinier\alle  moyen  (  deu.\  nulle  cinq  cents  vingt-huit) 
Tome  XL,  C  c  c 


38d  MÉMOIRES 

du  Déluge  à  J.  C ,  &  à  plus  forte  raifon  dans  le  grand  de 
deux  mille  fept  cents  quatre-vingt-treize.  Mais  comme  ce 
Savant  ne  compte  que  trois  cents  quatre  ans,  d'Arbace  à  la 
mort  d'Alfyage  ;  ce  qui,  avec  les  cinq  cents  cinquante-neuf  de 
r.  22S,  32j!.Qyn\s  à  J.  C.  donne  iiuit  cents  foixante-Uois  ans  avant  i'cre 
Chrétienne  pour  le  commencement  des  Mèdes  &  la  fin  de 
l'empire  Affyrien  lous  Sardanapale,  la  fomme  totale  devient 
moins  conlidérable  :  ces  huit  cents  foixante-trois  ajoutes  aux 
quatorze  cents  quatre-vingt-quatre  des  Aliyriens  ,  le  com- 
mencement de  Bclus  tombe  à  fan  2347  avant  Jélus-Cluilt 
ou  2  j  46  ,  les  extrêmes  compris. 

Quant  aux  dynalties  Chaldéenne  &  Arabe,  le  P.  Riccioli 

convient  qu'elles  ne  peuvent  fe  loutenir  que  dans  la  Chro- 

Tagezi;.   nologie  des  Septante.  En  efîet,  s'il  place  le  commencement 

de  ces  dynaflies  après  le  Déluge ,  deux  mille  fept  cents  quatre- 

Tome]I,p.y:  vingt-fix  ans  avant  J.  C.  c'elt  dans  la  Table  Chronologique 

où  il  luit  le  calcul  de  ces  Interprètes  ;  calcul  qu'il  regai'de 

comme  plus  probable  que  celui  du  texte  Hébreu. 

Tome  J,        Au  relie,  lorfque  le  P.  Riccioli  cite  Hérodote  fur  l'empire 

F^s-  ^'f/'  Affyrien ,  ce  n'eft  prelque  qu'en  palfant  ;  &  il  lui  fait  dire  ce 

qu  il  ne  dit  pas,  cmq  cents  vjngt  ans  a  Belt  itntio.  Lhilto- 

rien  Grec  ne  tait  aucune  mention ,  pas  même  dans  tout  ion 

Ouvrage,  du  Bélus  fondateur  de  f empire  Aliyrien. 

Breviar.  Chort.       Strauchius  n'a  pas  plus  d'égard  pour  Hérodote  ,    que   le 

in:  IV,  c.  IV,  p^  Riccioli.  Ce  Chronologille   prétend  qu'on   ne   doit   pas 

j)-s.  edir,    '  préférer  le  témoignage  de  cet  Hiilorien  à  celui  du  plus  grand 

"^'^^'  nombre  des  anciens  Ecrivains,  lui  cjui  s'eit  trompé  plulieurs 

fois,  par  exemple,  lorfqu'il  avance  que,  julqu'à  I)éjocès,  les 

Mèdes  n'eurent  pas  de  Chef.  D'ailleurs  Hérodote  ne  pai'le 

des  Afîyriens  qu'en  pallànt  ;  &  comme  il  ne  marque  ni  le 

Roi  auquel  a  commencé  leur  Empire ,   ni  celui  auquel  il  a 

fini  ,   on  ne  peut  tirer  de  ks  paroles  aucune  lumière  :  aufli 

Pige  j^S.    Strauchius  lui  préfère-t-il  Ctéfias.  Le  lavant  Allemand  défend 

Des.'/Euit.  ce  dernier  Hiilorien  contre  Schotanus  qui,   avec  Ufîérius, 

Mundi.f.iié.  ^^^^-^^   devoir  s'en  tenir  à   Hérodote.  Selon  Strauchius,   les 

reproches   que  i'oia   lait  à  Ctéfias ,   portent  également  iur 


DE    LITTÉRATURE.  387 

Hérodote  ;  &,  comme  l'obferve  Ulric  Huber,  quarante  ou  J^J^sp'-^^ 
cinquante  ans  que  celui-ci  a  fur  Ctéllas ,   ne  font  point  un      """   ^^""" 
préjugé  en  fa\eur  d'un  Hiftorien,   lorlqu'il   eft  queftion  de 
faits  palîcs  quinze  cents  ans  auparavant ,  &  que  celui  qu'on 
iui  oppofe,  a  été  à  portée  de  confulter  lui-même  les  anciens 

monumens. 

Pour  ce  qui  eft  du  fentiment  de  Ctéfias ,  comme  Diodore 
■Je  Sicile  ne  le  préfente  pas  d'une  manière  Uniterme,  Strau- 
chius  croit  pouvoir  fuppofer  que  la  durée  de  l'empire  Affyrien      /-^'f,^^ 
ne  pafToit  guère  U-eize  cents  ans  dans  cet  Hiftorien  ;  &:  ces  '''''^^'   ^ 
treize  cents  ans  comprennent  audi  le  règne  de  Béius.  Ainft 
ce  Chronologiilc  fait  commencer  f  empire  Allyrien  du  temps  r.j^i.^^/. 
de  Phaleg,  ?  Bélus  contemporain  de  Nemrod,  s'il  n'eft  pas 
iui-mcme   Nemrod,   l'an    2538    de    la  période  Julienne, 
cinquante -fept    ans   après   l'époque   de   l'ère   Babylonienne 
(  c'e(t-à-dire,  des  obfervations  fiites  à  Babylonc),  laquelle, 
lllon  lui,  a  dû  commencer,  ou  à  la  fondation  de  cette  ville, 
ou  à  i'élûblilîement  de  la  monarchie  Babylonienne  :  &:  comme 
il  palTe  dans  le  Catalogue  des  rois  d'Alîyrie,  les  quatre  Princes 
omis  par  Eusèbe,  il  place  la  fin  de  cet  Empire  à  l'an  3  8  3  8  de 
la  période  Julienne. 

Après  avoir  rapporté,  fur  ces  quatre  Rois,  les  fentimens  P-iss-y/- 
contradidoires  de  Scaliger  &  du  P.  Petau ,  Slrauchius  fe  ''^•^■^• 
déclare  pour  Eusèbe,  parce  que  fon  calcul  s'accorde  mieu.v 
avcc  le  texte  Hébreu  oc  avec  ce  que  Diodore  de  Sicile  dit 
du  monarque  Allyrien  fous  lequel  arriva  la  prife  de  Troie; 
tandis  que  le  Catalogue  de  Jules  Africain  ne  peut  fe  loutenir 
que  dans  le  calcul  des  Septante,  à  moins  qu'on  ne  fxlfe 
commencer  l'empire  Allyrien  avant  le  Déluge. 

D'après  ces  raifoimcmens ,  Slrauchius  traite  de  fabuleufes  les  P-s  ^î-  S'^i' 
dynalUes  Chaldéenne  &  Arabe,  antérieures  à  l'empire  Allyrien. 
H  ne  paroît  pas  que  l'autorité  des  Clironologiiles  partilans 
de  Ctéllxs,  dent  je  viens  d'cxiofcr  le  femiment,  ait  <"'i't  ,^,;^^^,^^^ 
imprediun  fur  le  P.  de Tournemine.  Cet  habile  Jéluitc,  ilans  „„,....  r.j m;./. 
fcs  Difruuions  Chronolosi,;ues\  lui  préfère  Hérodote.  A  -"-^'^^r^r/- 
l'entendre,  le  nombre  dei  porlifans  de  Ciéhas,  étoit  de  fon  ùt.  lyi^. 

Ceci) 


388  MÉMOIRES 

temps,  fort  diminue.  Cependant  les  raifons  qu'il  allègue,  ne 

font  proprement  que  celles  de  Gcncbrard  :  il  parle,   d'après 

P.^};,4jg.\Q  P.  Abram,   d'Amraphel  roi  de  Chalclce,  du  temps  d'A^ 

hniham  ,  &  qui  a  dû  précéder  l'empire  Afiyiicn  ;  du  lilcncc  de 

(?/V./.,^(fj',  l'Écriture  (ur  cet  Empire;  des  conquêtes  de  David  JLifqu'à 

3^i-'  l'Euphrate,   fans  que  l'on  voie  paroître  ni  roi  Babyloniei>, 

ni  roi  Afîyrien ,  pour  s'y  oppoler  ;  des  noms  Grecs  que  portent 
plufieurs  Princes  dans  le  Catalogue  àes  rois  Allyriens  & 
•  Mèdes  :  enfin  il  prétend  que  le  calcul  d'Hérodote  eft  le  ièui 
qui  s'accorde  avec  l'Ecriture ,  &  place  l'empire  des  Alfyriens 
fin-  l'Afie ,  vers  la  fin  du  xili/  ilècle  avant  l'ère  Chrétienne» 
parce  qu'il  croit  que  la  révolte  d'Arbace  tombe  à  l'an  770- 
avant  la  même  ère. 

Jufqu'ici  le  P.  de  Tournemine  fuit  des  opinions  qui  ont 
été  propofées  avant  lui.  Mais  ce  qui  lui  eft  particulier,  c'eft 
de  prétendre  qu'Aiarhaddon,  iils  &  luccedeur  de  Seiuiachérib, 

'jS,4;o,^ji.  elt  le  mari  de  Sémiramis,  le  Ninus  de  Diodore  de  Sicile, 

&  qu'il  a  commencé  à  régner  l'an  70^  avant  J.  C.  Il  eft 

fingulier  de  voir  le  même  Prince  porter,  dans  Tornieiîe,  le 

Ci-d.f,} 6^,  ViOm.  de  Sardanapale ,   &  chez  le  P.  Tournemine,  celui  de 

Ninus  :  c'eft  réunir  les  deux  extrêmes. 

De-là  le  P.  Tournemine  attribue  à  A(arhaddon  les  con- 
quêtes que  Diodore  donne  à  Ninus  ;  & ,  félon  lui ,  il  fuffit 

X, o';, /', ^/ / . . de  comparer  les  exploits  des  dtux  Princes,  pour  voir  que 
Diodore  ne  s'efl  trompé  que  dans  les  temps. 

Pour  ce  qui  regarde  Sémiramis ,  {ts  preuves  font  qu'Hé-^ 
rodote  comptant  cijiq  générations  entre  cette  ■  Princelîè  & 
Nitocris ,. femme  de  Nabonaffar  (  Nabuchodonofor  ) ,  Sémi- 
ramis doit  être  la  iemme  d'Afarhaddon.  Les  années  à  trente 
par  génération ,  &  le  nombre  d^s  règnes  fe  rapportent.  Entre 
la  première  année  d'Afarhaddon  &  la  dernière  de  Nabucho- 
donofor, on  com.pte  cent  quarante-fept  ans  ;  &  le  Canon  de 
Ay.  Sieph.    Ptolémce,  cinq  Rois.  D'un  autre   côté,    Hérennius  Philon 

^^■g^'J"''""^'' place  Sémiramis  deux  mille  ans  après  la  fondation  de  Ba- 
bylonc.  Eufiliate,  dans  fon  Commentaire  fur  Denys  Pcriégètes.: 
(.vers  1Q06  ) ,  parle  de  dixrhuit  cents  ans. 


DE     LITTÉRATURE.  ^B^ 

Enfin  pour  répondre  aux  difficultés  tirées  de  Diodore,  le 
P.  Tournemine  diflingue  trois  Sémiramis. 

La  première  (  lits  )  femme  du  vrai  Ninus  (  Nemrod 
Offris  )  ,  à  peine  connue  des  Chaidéens  ,  &  à  laquelle  it 
attribue  ce  que  Diodore  dit  du  commerce  de  Sémiramis 
avec  fon  fils. 

La  féconde  ,  Atoffa ,  fîile  de  Belochus  roi  d'Adj'rie  ,  lïg 
vraie  fondatrice  de  l'empire  Allyrien ,  auquel  elle  a  ajouté  la 
haute  Afie.  Cette  Princelîë  de\  oit  ctre  chère  aux  Chaidéens , 
qu'elle  mit  en  pcflelfion  de  Babylone  ;  auifi  l'appelèrent- ils- 
Be/et/iras,  Princeps  mania  :  &  de  Bélétaras  à  la  révolte  des- 
Mèdes,  on  compte,  dit  le  P.  Tournemine,  félon  Ctéfias, 
cinq  cents  vingt  ans.  Ce  lont  les  cinq  cents  vingt  ans  qu'Hé- 
rodote donne  à  l'empire  AIT) rien.  A  ce  Prince,  commence 
line  nouvelle  famille  dans  la  luite  des  rois  d'Alîyrie  :  en  efîet 
Je  fils,  le  fuccelîeur  de  Sémiramis  Atoffa,  ou  du  moins  de 
Bélataran,  ne  tenoit  à  la  famille  précédente  que  par  fa  mère. 
Je  lerai  dans  la  fuite  ula^e  de  ces  réHexions. 

Le  P.  Tournemine  trouve  dans  Poliœne  le  nom  de  la 
troilième  Sémiramis,  Rodogune.  C'elf  celle  dont  Diodore 
de  Sicile,  Hérodote,  Pline,  ont  rapporté  les  conquêtes,  les 
travaux ,  &c.  Bérofe ,  ajoute-t-il ,  le  plaignoit  de  ce  que  les 
Grecs  avoient  altéré  l'hiltoire  de  Sémiramis. 

Cette  manière  de  couper  en  quelque  forte  un  perfoimage 
en  trois ,  pour  aiïigner  à  chacun  une  portion  de  ce  que  les 
Hilloriens  n'attribuent  qu'à  un  leul ,  peut  tlomier  lieu  à  des 
conféquences  dangercufes.  Cependant  il  faut  convenir  que 
les  Hilloriens,  &  fur- tout  ceux  qui  font  des  hiftoires  géné- 
rales, lont  fujets  à  réunir  lur  une  même  perfonne  les  traitS' 
qui  ont  cpielque  rapp>ort. 

Quant  à  l'explication  que  le  P.  Tournemine  donne  des 
<'viq  générations  d'Hérodote,  il  fulîil  de  il  ire  que,  dans  fon 
fvdème,  Alarhaddon  eA  polléricur  à  l'empire  AfTy'rien  qui, 
kion  rHidorien  Grec,  a  duré  cin<]  cents  vingt  ans  :  Sémi- 
ramis, une  des  H«Jnes  de  cet  Empire,  félon  Hérodote,  ne 
peut  donc  être  la  l'enimc  U'Aliu-hadJoii, 


3po  MÉMOIRES 

Lilir.  cit.  Dans  une  autre  DifTertation ,  le  P.  Toiirnemîne,  d'après  fes 

f'i-'^^'  mcmes  principes,  obferve  que  ies  Ecrivains  confondent  en 
une  des  Nations  très-diffc'renles,  telles  que  ies  Babyloniens, 
ies  A(î)riens  ,  les  Syriens  &  les  Chaldéens.  Les  premiers, 
continue  ce  Savant,  qui  aient  été  maîtres  de  Babylone,  font 
les  Ciiufiftes  ou  Ethiopiens  fous  Nemrod  &  fous  fix  Princes 
qui  lui  fuccédèrent.  Vaincus  Se  chaires  par  les  Arabes  Jec- 
tanites  ,  les  Chufifles  fe  retirèrent  en  partie  dans  l'Inde  ; 
plufieurs  ie  fixèrent  près  de  la  Colchide  ;  d'autres,  après 
quelques  fiècles ,  s'ejTiparèrent  du  pays  des  Ludéens ,  qui  e/l 
au-defTus  de  l'Egypte ,  &  de-là  fe  répandirent  dans  l'ijitérieur 
de  l'Afrique.  Lei  Arabes ,  après  avoir  été  long-temps  maîtres 
de  Babylone,  furent  à  leur  tour  foumis  par  les  Afîyriens  qui 
les  traniporicrent  ailleurs,  &  donnèrent  entrée  aux  Chaldéens 
dans  la  Babylonie  :  ces  Chaldéens  defcendoient  d'Arfaxad, 
par  Cheled  fils  de  Nachor  ;  &  c'eft  le  fèns  que  le  P.  Tourne- 
3;.T}.  mine  donne  à  ce  paflage  d'Iiaïe  :  Ecce  terra  Chald^orum  ; 
Çhrolïut'7^'.  ^^^'^  populus  iioii  fuit  :  AJfur  fundavit  eam  ;  in  captivitatenh 
traduxerunt  robuftos  ejus. 

Les  A ffy riens  delcendans  de  Sem  par  AïTiir,  font  ceux  que 
Nemrod  a  foumis.  Après  la  defh'utTiion  de  l'empire  Éthio- 
pien ,   ils  eurent  leurs  rois   particuliers  :  ce  font  ceux  dont 
Çi-J.p.jSS.  le  P.  Tournemine  a  parlé  précédemment. 

Ce  Savant    fuppole    ici    l'exiflence    des    deux    dynaflies 

Chaldéenne  &  Arabe  ,   mais  ne  la  prouve  pas  ;   &  c'efl  le 

même  Jules  Africain,  dont  il  rejette  la  Chronologie,   qui 

les  lui  fournit. 

P.>gf çj.       De  mcnie,  le  Clerc,   dans  fon  Commentaire  fur  la  Gé-« 

a.t.iyio.  j^^fç  ^  parlant  de  Nemrod,   dit  d'abord  que  le  P.  Petau  le 

prend  pour  Bélus ,  fondateur  de  l'empire  Babylonien  ;  mais 

Diffeyt.  de    qu'Ifaac  Voflius,  d'après  Jules  Africain,  prétend  qu'il  y  a  eu 

■^taumundi,    ^^.^^^^  ^(\m  des  rois   qui  ont  régné  deux  cents  quinze  ans 

ùh.ciu      dans  la  Babylonie,   à  la  tête  defquels  il  met  Evéchoiis.  Ce 

f-S^'  Critique   attaque  l'ancienneté  &   l'étendue  du  royaume  à&% 

Affyriens,  par  les  mêmes  railons  &.  les  mêmes  autorités  que 

.Çéuébrard,  Uirénus,  Miu^sham  ;  il  iafifte  fur  la  puiflàncç  d© 


DE    LITTÉRATURE.  3^, 

Chodorlahomor  roi  de  Perfe,  fupcrieure  à  celle  d'Amraphel 

roi  de  Babylone,  du  temps  d'Abraham  ;   fur  ce  que  dilcnt    CU.p.^jS, 

Hérodote,   Denys  d'Halicarnafle,  Appien  Alexandrin  ;   Tur  ^-^^'^  ^' 

Juftin  qui  place  deux  monarques  fameux  avant  Ninus,  l'un 

en  Egypte,  l'autre  en  Scythie  :  il  finit  en  difant  :  Quanquam     Lih.à:. 

initium  regni  Newrodi  Babel  fui ^e  didtiir ,  non  ejl  cur  Bahy-  ^'^^' 

loneni   ab  eo  tempope  ad  Arbaicm  ufque  Medum  rcriim   cjfe 

potitam  exifliuicmus.   Le  Clerc  prétend  qu'il  efl:  ridicule   de      %fj?j. 

prendre  pour  Bélus,  Nemrod  qui  a  précédé  de  beaucoup  ce 

perfonnage  ;  &  plus  bas,  il  place  Ninus  fils  de  Bélus,  au      /'••p^'^. 

temps  de  Débora  (avec  Uflérius  )  :  Ex  accuraîorum ,  dit-il,   Pnj.firVfr. 

Çhronohgorum  calciilo. 

L'auteur  de  la  Chronologie  qui   cfl  à  la  tête  de  fa  nou- 
velle Bible  de  Vatable,  après  avoir  répété  [qs  reproches  que  Tomel.r-'}, 
\qs  anciens   Se  les  modernes   font  à  Ctéfîas  ,  place    {  avec  ''^'"  '^^^' 
Uirérius)  Ninus  fondateur  de  l'empire  Alîyrien ,  douze  cents 
foixante-fept  ans  avant  J.  C.  Eji  conféquence ,  il  ne  re^ai-de  pas 
ies  dynallies  Chaldéenne  &  Arabe,  comme  fabuleiifes. 

Le  même  fentiment  fiir  ces  dynaflies  efl  développé  par  Pé- 
rizonius  dans  les  Oiigina  Babyloniennes,  Ce  Critique  loutient      ^og'  j'^t 
d'abord  que  Ninus  n'éloit  ni  iils  de  Nemrod  (ce  qu'il  donne     ''  '^"' 
pour  un  point  de  fiiit  avoué  des  Savans  ) ,  ni  à  beaucoup  près 
aufTi  ancien  que  lui  :  il  défejid  enfuite ,  d'après  le  P.  Goar,      P-'S'  S'f' 
contre  Salian  ,  la  réalité  des  deux  dynallies  Chaldéenne  &,    Ci-d.f,^C;. 
Arabe,  antérieures  aux  Aflyriens  ;  inlKlant  fur  ce  que  Ninus 
n'a  pas  reçu  de  ion  père  Bélus,  l'empire  de  Babylone,  mais 
l'a  enlevé  aux  Arabes.  iJes  raiiùns  font  que ,   félon  Diodore 
de  ijiciie,  du  temps  de  Ninus,  la  Médie  avoit  un  roi,  ainii 
que  l'Arménie,  l'Arabie  &.  la  Babylonie,  &:  que  le  monarque 
Aliyrien  lit  nicllre  à  mort  le  dernier  de  ces  Rois.  Périzonius 
paroît  enluiie  incertain  fi  Évéchoiis  efl  Nemrod,  comme  le 
dilenl  Eusèbe  &  le  Syncelle  :  mais  il  donne  en  même  temps 
pour  l'opinion  contraire,  une  railon  cjui ,  dans  ion  fyllème, 
tll  trè.s-lorle  ;  (avoir,  que   ce  qu'il   appelle  la  vraie  époque 
tie  Ninus,  ilemandc  depuis  Nemrotl  jdus  de  temps  que  ces  L.duf.jij. 
Auteurs  n'en  luppolèm  entre  Évcchuiis  &  Ninus. 


'3pi  MÉMOIRES 

Enfin,  h  plupart  des  Écrivains  c^ui  traitent  des  anclené' 
peuples,  ont  dit  leur  fenliment  fur  cette  longue  dur^e  de 
i'enipire  AHyrien,   &.  fur  les  traits  qui  en  caraélcrifent  les 
De  Idohktr.  commenceniens.  Ainli  Gérard  Voffuis  doute  même  qu'il  y 
ni'i^Eldefiafl.  ^''^  ^"  ""^  Scniiramis.   M.   Buddéus   veut  bien   qu'elle   ait 
vet.Teflnm.  t.  f,  exilté  uvec  Niuus  ;  mais  il  met  au  rang  àçs  fables  les  traits 
^ITc  —  l'ij,  merveilleux  que  Diodore  en  rapporte  lur  la  foi  de  Ctcfias  ; 
<;7o — .97 s >  &  pour  fe  rapprocher  d'Hcrodote  qu'il  préfère  à  Ctéfias,   ce 
^' ^'      Savant  prétend  que  l'empire  Aflyrien  ,  foible  &  peu  cojifi- 
dérable  dans  les  eommei^cemens ,    n'elt  devenu  célèbre  que 
du  temps  des  Juges.  C'eft  dans  ce  temps  qu'avec  UfTérius, 
il   place  Ninus  &  Sémiramis  :  il  rejette  en  conféquence  la 
longue  fuite  de  Rois ,  -ilonnée  pai'  le  Syncelle ,  &.  traite  de 
fable  la  haute  antiquité  de  l'empire  Aflyrien,  telle  que  Cté- 
fias l'a  dépeint. 

Le  iêntiment  de  M.  BuJdéus  eft  une  fuite  du  jugement 

^"S- n- Si'  défavantageux  qu'il  porte  de  Ctéfias  dans  les  Prolégomènes. 

D'un  autre  côté ,  cet  Hiltorien  a  eu  un  défenfêur  habile  dans 

De genmnâ    Ulric  HuBer  :  mais,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  je  ne  m'attache, 

j^tai. Aprior.  ^^^^  ^^  Mémoire,  qu'à  ceux  qui  ont  traité  la  matière  en 

Chronologiftes. 

On  a  vu  jufqu'ici  des  Savans  du  premier  mérite,  partagés 
fur  la  durée  &  fur  le  nombre  des  rois  de  l'empire  Aliyrien, 
&  fur  les  temps  qui  l'ont  précédé. 
Cela  forme  deux  opinioJis. 

La  première  admet  les  trente  ou  quarante  rois  AiTyriens/ 
&  rejette  \qs  dyiiadies  Chaldéenne  &.  Arabe ,  &  les  cinq  cents 
vingt  ans  d'Héi'odote.  La  féconde,  ians  tenir  compte  de 
Ctéiias ,  adopte  pour  la  durée  de  l'empire  Aflyrien  les  cinq 
cents  vingt  ans  d'Hérodote  ;  &  cet  Empire  fuccède  aux: 
Arabes  qui  font  précédés  àçs  Chaldéens.  Ainfi  la  différence 
efl  entre  treize  ou  quatorze  cents  ans  d'un  côté  pour  une 
feule  monai-chie,  &  neuf  cents  foixante  de  l'autre,  pour  trois 
monarchies  confécutives. 
a-J.v.^S;,  Nous  allons  développer  un  troifièine  fentîment ,  propofè 
/  Si:,  .4'abgrd  par  Riccioli ,  ièloii  lequel  ces  raonarchies  fe  luivent 

dan$ 


DE    LITTÉRATURE.  39. 

dans  le  mcme  ordre,  mais  avec  les  treize  cents  (ôixante  ans 
de  Ctéfias  pour  l'empire  AfTyrien. 

La   manière   dont    le    P.    Goar  ,    dans   fes  notes   fur   îe      Eir.tnJat.ir 
Svncelle,   défend   contre   le  P.  Petau  l'exidence  des  deux  A'!Z'r'^f'^"'' 
dynafties  antérieures  à  Ninus,  prcpai-e  à  ce  lentiment.  Selon  (Jit.iôjz. 
lui,  fi  le  favant  Jéluite  rejette  ces  deux  dynalUcs,  c'eft  que, 
dans  la  Ciu-onologie  de  Scaliger,   elles  auroient  précédé  le 
déluge  (  &:  le  même  inconvénient  auroit  lieu  dans  celle  du 
P.  Petau,  fi  les  trois  dynafties  étoient  conlécutives).  Il  ajoute 
que  les  autorités ,  citées  par  Jules  Africain ,  méritent  d  ctre 
refpeclées  ;    que  George  -  le  -  S)  ncelle  ,    d'après  l'Écriture,      Crr.tf.x, 
difUngue,  &:  mcme  pendant  un  long  efpace  de  temps,  le  '"•''' 
règne  des  Chaldéens  de  celui  des  Allyricns  ;  lefquels  règnes 
le  P.  Petau  réunit  &  confond  à  l'an   du  monde  iS"^.  II 
prouve  enfuite  qu'Affur,  fils  de  Scm ,  ne  peut  ên-e  ISi.iu.s 
defcendant  ou  fils  de  Nemrod  ,   petit- fils   de  Cham  ;  crue 
d'ailleurs  il  n'elt  pas  pollible  de   faire  répontQ-e  trois  géné- 
rations, favoir,  Chus,  Nemrod,  Ninus,  aux  neuf  lorties  de 
Sem,  qui  fe  trouvent  d'Arfixad  à  Abraham,  lequel,  lèlon 
la  majeure  p;irtie  des  Chronologilles  ,    cft   né  lous  Ninus  ; 
mais  que  tout  s'arrange  très -bien  chez  le  Svncelle  qui  fuit 
Je  calcul  des  Septante. 

En  effet,  à  l'aide  de  ce  calcul,  le  P.  Pezj'on  ne  fe  trouve 
cmbarrafîé,   ni  par  les  deux  dynafties  antérieures  à  Ninus,     Àml^iu.  ^t 
ni  par  les  quatorze  cents  foixante  ans  de  l'empire  Allyrien.  ^"V^ '''■"■'■'■^ 
fous  quarante- un  Rois,    que  donne  le  Syncelle  :  il   admet      Cas.  chr.m. 
tout,  c'e(t-à-dire ,  la  durée  la  plus  longue  ôc  la  plus  longue 'JfV.t 7}/-. 
fuite  de  Rois  ;  &  il  faut  con\enir  que  la  Chronolotiie  des     Tranevimmio 
Septante  cil:  celle  qui  s'accortle  le  mieux  avec  les  Chrono-  ^Jj-,  /rC'r.' 
logics  orientales ,  telles  qu'elles  ont  été  doimée5  «Se  entendues  ^-  ^^acca  m^ 
juîqu'ici.   Mais    ce    n'elt   pas    refondre   les    diilîcultés  ,   que  LniV/.'^nV, 
d'augmenter  de  douze  cents  loixante-ti'eize  ans  l'efpace  qui  /"'.?•;'/• 
fe  trouve  entre  le  déluge  &  la  nailfance  de  Jéfùs-Clirift.  La  ///.Tv!'"^' 
Critique  reflcrre  les  temps,  les  opinions  &:  les  grandeurs. 

Cependant ,  conune  le  P.  Pezron  entre  dans  le  plus  grand 
détail  fur  les  deux  dynafties   antérieures  aux  Allyricns  ,  je 
Tome  XL.  D  d  d 


3P4  ^'^  É  M  O  I  R  E  S 

crois  devoir  préfenter  Je  fommaire  îles  meilleures  preuves 

tju'il  emploie  pour  les  défendre. 

Ces  preuves  font  i."que  nous  devons  ces  dynaAies  à  des 
Ecrivains  reipeclables   &  favans   dans  i'Antiquilc  ;   à  Jules 
Africain    qui   leur   a   donné   place   dans    fon    Hiftoire    des 
Temps  ;  à  Eiisèbe  &  à  George-le-Syncelle  qui  en  ont  cru 
i'exiflence  ;  à  Alexandre  Polyliiflor  qui  ccrivoit  lous  Scylia, 
'Sj'nee>!e,p.p'S.  lequel,  dans  fon  Hilioire  des  Chaldcens,  faite  d'après  Bcrofe, 
pailoit  de  ces  premiers  rois  Chaldcens  ,  d'Evéchous  ,   mais 
de  manière  à  faire  croire  qu'il  avoit  confultc  d'autres  monu- 
mens  que  Jules  Africain. 
Lil.ar.         ^"  Êes  dieux  Babyloniens  dont  parlent  Jérémle  Si.  Ifaie, 
^''/'\      Jvltrodach  &  Nabo ,  lefquels ,  félon  le  P.  Pezron  ,  ne  font 
xLvl.i'.    que  Mardoccntes  (  premier  roi  Arabe  )  un  des  premiers  rois 
Injertm.     de   Babylone ,  félon  Théodoret;   ôc   NaJius ,   le  quatrième 
des  rois  Arabes. 
Lib.cir.         3."  Ce  que  Diodore  de  Sicile  rapporte  des  expéditions 
T- '  s  J- '  Si^- ^Q  Ninus ,  aide  des  Arabes,  contre  Babyione ,  prouve  que 
Ciii.p.jpi.cetie  ville  avoit  alors  des   Rois,  ainli   que  les  Arabes.  Le 
Lili.  cil.    P.  Pezron  prétend  que  c'efl  Bélus ,    delcendant  de  Sem  par 
''' ■'£,^- V''^' AlTur ,  qui  a  fait  la  conquête  de  Babyione;  &  comme  il 
r- s^'^.cdit,  prend  Bel  ou  Daal  pour  Bélus   apothéolé  ,   &  que  Moyle 
'^i>'-  défend  le  culte  de  Bel  ou  Bad,   introduit  chez  \e$  Phéni- 

ciens, il  conclut  que  ce  feul-  argument  fuffit  pour  détruire 
l'opinion  de  ceux  qui,  fur  le  témoignage  d'Hérodote,  ne 
donnent  cjue  cinq  cents  vingt  ans  à  l'empire  Afîyrien. 

Mais  il  fauJroit  d'abord  prouver  que  Baal ,  dieu  Phéni-^ 
cien  (  ce  mot  fignifie  Maître ,  Seigneur,  &  peut  fê  dire  de 
tout  Dieu  ou  Prince  ) ,  eft  le  Bélus  des  A(fyriens  :  feconde- 
ment ,  en  ne  prefîlmt  pas  trop  les  calculs,  on  pourra,  dans 
ie  Xyftème  de  ceux  qui  fuivent  Hérodote,  trouver  Bélus 
quatorze  ou  quinze  cents  ans  avant  l'ère  Chrétienne. 
Pêgi  ji^.  Dans  la  défeniè  de  fon  Ouvrage  ,  le  P.  Pezron  revient 
fur  les  deux  dynasties  en  queflioji ,  &;  prétend  que  ce  iont, 
uinli  que  les  rois  de  Ninive  antérieurs  à  Bélus,  ces 'E'y;;^^;- 
Li,.i!,j'.po.  tJ.01  ^%<nXw  de  i'Afie,  dont  parle  Diodore  de  Sicile,  lefquels 


DE    LITTÉRATURE.  3^5 

avoîent  précédé  Ninus,  mais  qui  étoient  refiés  inconnus, 
parce  que  leurs  actions  ne  ies  avoient  pas  rendus  célèbres  : 
il  obierve  que  piufieurs  des  rois  Chaldéens,  lucceflèurs  de 
Nabonaflai",  prirent  les  noms  des  anciens  rois  Chaldéens  &. 
Arabes,  &  non  celui  de  Ninus. 

Dodwel  avoit  déjà  remarqué   cette  relîèmbiance  fur  les     AppmJ.aj 
noms  de  Nad'ios ,  C/iiniiros ,  Poros  Se  Aiardokenipacîos.         ya^e's'l  ^H',, 

Enfin  le  P.  Pezron  s'appuie  de  l'autorité  d'Ulférius,  lequel  t'is^. 
a  inféré  les  deux  dynaûies  Chaldéennc  6c  Arabe  dans  les 
Annales,  qui ,  dit-il,  font  aujourd'hui  en  ejlire, 

UfTérius  adopte  ces  deux  dynaities,  pour  remplir  le  vuide 
qui  (ê  trouve  chez  lui  entre  le  délupe  &  l'an  iz6y  avant 
J.  C.  première  année  de  Ninus.  Le  P.  Pezron  n'a  pas  affez 
<les  quatorze  cents  ibixante  ans  de  l'empire  AfTjrien  pour 
l'intervalle  (jiie  lui  fournirent  hs  Septante.  \'oilà  ce  qui  le 
rapproche  d'Uilérius. 

hc  P.  Pezron,   comme  on  le  voit,   étend  la   durée   ces 
temps,  &.  reçoit  tout  ce  qui  eft:  propre  à  la  remplir.  Mais  H 
faut  qu'il  y  ait,  fur  toutes  les  matières,  des  opinions  contra- 
dictoires. AL  Newton  qui  la  relîèrre  fi  fort  ,    cette  durée  ,  Ch^v;.  dtsanc. 
rejette  d'abord  la  longue  fuite  de  rois,  donnée  par  Ctéfias.  ^'^'""•T^- />• 
pai'ce  que  leurs  noms,  lelon  lui,  nont  pas  une  forme  Ally-  ly^S. 
Tienne;  il  traite  Ninus  de  fds  imaginaire  de  Bélus,  «Se  trouve 
même  le  calcul  d'Hérodote ,  de  cinq  cents  vingt  ans ,  trop 

iong.  P.2Sp;2Sjp. 

Ce  Savant  convient  que  Nemrod  fonda  un  royaume  ^ 
Babylone,  6c  l'étendit  peut-ctre  jufque  dans  rAlfyrie  ;  mais 
il  prétend  que  ce  royaume  ne  fut  que  d'une  très -petite 
ttentîue ,  fi  on  le  compare  avec  les  empires  qui  s'élevèrent 
dans  la  luite  (  ceci  approche  du  lentiment  de  Buddéus  )  ;  CiJ.y.p^i. 
que  de  Nemrod  à  Plud  ,  on  n'entend  plus  parler  de  l'empire 
Al  fy  rien. 

M.  Newton  obferve  que  les  conquérans  Sélàc  &  Memnon      Lit-  f*. 
régnèrent  fur  ht   CliMcc ,  l'Afyric  &   la    Pcrfc .    fans    qu'il ''' -•«"" 
loit    mar(jué    qu'ils    aient    eu    aucun    obflacle    à    lurmoiutr 
de    la  p.ut  de   l'empire  Alfyrien   alors  ex i (tant  :   il  ajoute 

D  d  d  ij 


3p6  MÉMOIRES 

Odyf  IV.     (yj  Homère  parle  de  Bacchiis  &  lie  A'icmiioii ,  rois  {l'Egypte 
'nhd.'jJÂ'i  èr  Ae   Perje  ,    mais    qu'il   ig/ioroit    s'il  y    avait   un    empire 

Biùi.'i,  ,4;  JAjjyrie. 

'lô',°iv'.2:i'.  On  verra  dans  la  cleiixicme  partie  de  ce  Mémoire,  que 
''J'J^'w/'î'tfyj*.  ces  difFcrens  traits ,  qui  d'ailleurs  ne  lonl  rien  moins  que 
Strab.  Ceogr.    prouvcs ,  peuvent  aifc'ment  le  concilier  avec  l'cLat  dans  lequel 

y.  f  S 7,  7-2  "J  <    ,     .  I  I  A  /r     • 

■    -r^ ;.  etoient  aiors  les  Allynens. 

Ui.cit.pag.  Dans  le  fyftème  de  M.  Newton,  PhuI  l'AfTyrien,  dont  le 
Vi^~7j°~À  règne  répond  à  l'an  7(^0  avant  J.  C.  efl  Bélus,  premier  roi 
d'Affyi'i^'  Sémiramis,  qui,  lelon  Hérodote,  étoit  de  cinq 
<i-cnérations  moins  ancienne  queNitocris,  mère  de  Labynète, 
fe  trouve  placée  Tept  cents  loixante  ans  avant  Jélus  -  Chrill: , 
cent  trente-quatre  avant  Nabuchodonofor  :  ce  Savant  prétend 
qu'elle  fut  fennne  de  Nabonadar,  le  plus  jeune  des  fils  de 
Phul ,  &  roi  de  Babyione  ;  que  Phul  jeta  les  fondemens  àts 
murs  &  des  palais  de  Babyione  ;  que  Nabonallar  les  acheva, 
éleva  le  temple  de  Jupiter  Bélus  en  l'honneur  de  ion  père, 
&  qu'on  donna  à  une  des  portes  de  Babyione  le  nom  de 
Sémiramis ,  femme  de  ce  dernier  Prince. 

Les  raifons  fur  lelquelles  ce  célèbre  Anglois  appuie  ion 
fyfième  Chronologique,  font  très -bien  réfutées  dans  \çs 
Ouvrages  de  M.  Fréret,  &  dans  XHijîoire  du  monde ,  facrée 
&  profane ,  de  Schuckford.  Je  parlerai  plus  bas  de  ce  der- 
nier Ouvrage. 

Mais  je  dois  rendre  juflice  au  fameux  Agronome  Anglois, 

fur  les  vues  de  comparaifon  qu'il  nous  donne  entre  l'Hiftoire 

ancienne  préfentée  par  les  Grecs,   &  ce  qu'on  trouve  fur 

celte  matière  chez  les  Orientaux. 

LH.cit.p.^ié.       «   Pendant  que  les  Aifyriens ,  dit  Newton,    régnèrent  à 

»  Ninive,  la  Perfè  fut  divifée  en  plufieurs  royaumes  :   entr 

»  autres ,  il  y  avoit  le  royaume  d'Élam  qui  florifioit  du  temps 

^>  d'Ézéchias ,  de  Manafsès,  de  Jofias  &  de  Joachim,  rois  de 

»  Juda  :  fa  chute  arriva  du  temps  de  Sédécias Ce 

»  royaume  paroît  avoir  été  puilîant,  &  avoir  eu  des  guerres, 
»  dont  les  fuccès  furent  fort  différens,  avec  le  roi  de  Touran 
«  ou  de  la  Scylhie ,  au-delà  du  ileuve  Oxus ,  &  paroît  avoir 


e 


DE    LITTÉRATURE.  ^c,/ 

été  enfin  fubjugué  pai"  les  Mèdes  &  les  Babyloniens^  ou  par  « 
l'iin  des  deux.  » 

Plus  bas  :  "  Je  laiffe  à  examiner  fi  les  Pefchdadiens ,  que 
les  Perfes  rtgardejit  comme  leurs  plus  anciens  rois ,  turent  « 
rois  d'Éiani  ou  d'AlTyrie  ,  ce  û  Eiam  lut  conquis  par  les  « 
Aïïyriens  en  même  temps  que  la  Babylonie  &  la  Soufiane,  « 
fous  le  règne  d'Afarhaddon  ;  &:  s'il  le  révolta  peu  de  temps  « 
après.  » 

En  parlant  de  la  Chronologie  des  Perfes,   M.  Newton /'.^'.-V'-j •J"^- 
obferve  que  l'on  ne  trouve  dans  Josèphe,  que  les  rois  de 
Perle  fuivans ,  Cyrus ,  Cambyfes ,  Dai^ius  ,  Xerxès  ,  Arta- 
xcrxès  &  Darius  ;  que  cet  HiUorien  prend  Dai'ius-ie-bâtard 
pour  celui  qui  a  ctc  vaincu  piu"  Alexandre  ;  que  de  même 
les  Juifs,  dans  leur  grande  Chronique  ^J<?^At  0/twt  Rahba),    Pog.Sy.cfi/t. 
ne  reconnoiiîcnt  pour  rois  de  Perle,  que  ceux  dont  parle  ','Tj;p. 
l'Écriture;  qu'ils  donnent  trente-quatre  ans  à  l'empire  Perle,     Fc:ot ^,, 
de  Darius   (  fils  d'Hyltalpe  )   à  Alexandre ,   attribuant  à  un 
même  Prince,  ce  que  les  Grecs  difeiit  de  plufieurs.  Le  rap- 
port  de   Josèphe   &  de  l'Auteur   du  Sedcr  Olom ,  avec  le 
calcul  des  Orientaux ,   dans  la  dynallie  des  Kcaniens ,   ell 
remai'quable. 

Newton  s'efforce  enfuite  d'établir  une  forte  de  comparalfon     Vh.ch.j-aft 
entre  l'hilloire  des  rois  Perles,   telle  qu'elle  fe  trouve  dans  "fs —  i-""'. 
les  Orientaux ,  &  ce  que  les  Grecs  nous  apprennent  de  ces 
Rois.  Mais  en  prenant  Lohrafp  pour  Cyaxare  ,  il  efl  obligé 
de   reconnoître  ,   dans   Gufiap  fon  iiis  ,    Darius -le- Alède, 
fils  de  Cyaxare,   qui  régnoit  cinq  cents  foixante -  neuf  ans  Chronol.p.^2, 
avant  Jéfus-Chrill  :  d'autres  rapports  lui  montrent  dans  ce 
Prince,  Darius  ids  d'Hyflafpe  ;  &  même  à  caule  de  ce  que 
d'HerbtIot,  lur  la  loi  de  Mirkond,  rapporte  de  Bakhtnaler 
&  de  Kyrelch,  il  fait  de  Bahman,  fils  d'Elpendiar,  Darius- 
Ic-Mcde,  &  donne  à  Lobralp  une  célébrité  (ju'il  n'a  point 
dans  Ic:.  meilleurs  Écrivains  Perlans.  Auifi   ajoute- 1- il  que 
l'ordre  île  la  ilynallie   des   Kéaniens  ell  fort  impartait ,    & 
que  la  Chronologie  en  ell  encore  plus  défèélueule. 

Mais  il  conclut  que  la  dynallie  des  KéiUiiens  répondant  à 


Page  j  6. 


Lii.  dt, 
I>-  S'S' 


35,8  MÉMOIRES 

i'empire  des  Mèdes  &  à^s  Perfes  ,    celle  (kQ%  PefclKlaJîens 
doit  cire  la  mon;u-chie  Alfyrienne  :  &:  cette  dynaflie,  dans 
laquelle  on  a  cru  voir  jufqu'ici  des  règnes  de  mille,  de  fept 
cents,   de  cinq  cents  ans,   il  la  fait  commencer  deux  cents 
ans  après  la  mort  de  Salomon ,  félon  lui,  fept  cents  quatre- 
vingt-dix  ans   avant  J.  C.   &  finir  la  deuxième  année  de 
Joachim ,  l'an   140  de  NabonafTar,  fix  cents  ièpt  ans  avant 
Jèfus-Clirifl:.  Les  Syriens  de  Damas,  dit  Newton,  donnoient 
de  même   une    grande   ancienneté   à    leurs   Rois   Adad  & 
JoJq'h.Aniiq.  Afdëï ,    qui   ne  jégnèrent  pourtant  que  cent   ans   après  la 
"''V'i"  '•    niort  de  Salomon,  huit  cents  cinquante-deux  ans  avant  J.  C. 
CAroiw/,j'.;f.  De-là  ce  Savant   conclut   que  les  Grecs  &  les   Latins   ont 
pu  de  même  faire  leurs  premiers  Rois  un  peu  plus  anciens 
qu'il  ne  falloit. 

Dans  le  fyitème  de  M.  Newton ,  =ies  dynaflies  Chaldéenne 
■8c  Arabe  ne  pouvoient  guère  avoir  lieu  ;  elles  n'auroient 
•fait  qu'aionger  l'intervalle  des  temps. 

Ce  Savant,  comme  on  le  voit,  ne  donne  pas  deux  cents 
ans  à  l'empire  Alfyrien ,  &  s'il  avoit  réfléchi  fur  la  fuite  & 
les  noms  des  premiers  rois  Pefchdadiens  ,  il  auroit  pu  y^ 
trouver  de  quoi  appuyer  fbn  lyflème.  Chez  Hérodote,  lés 
rois  de  Perfe  delcendent  d'Achemènes  f  m  J  ;  Hyftafpe  & 
Xerxès  font  appelés  Achéménides.  Dans  les  Ecrits  des  Orien- 
taux ,  Djem  (  ou  Chem  )  eft  la  tige  de  la  première  dynaftie 
Perfe  :  après  lui  règne  Xohâk  ou  Dahak  (  Déjocès  dans 
Hérodote  ) ,  fuivi  de  Féridoun  (  Phi'aortes  chez  i'hiflorien 
Grec  ). 

Dans  les  règnes  de  Djemfchid ,  de  fêpt  cents  vingt  ans  ; 
de  Zohâk,  de  mille  ans;  de  Féridoun,  de  cinq  cents  ans, 
prenant  les  années  pour  des  mois  (  n  )  ,  on  a  fôixante  ans 
pour  le  premier  règne  ;  quatre-vingt-trois  ans  quatre  mois 


(m)  Selon  MWtn  (  de  Animal. 
1.  XII,  c,  2.1  )  ,  ce  Prince  avoit  élé 
nourri  par  un  Aigle  ;  &  du  temps 
de  Djcnifchid,  a  paru  le  Simorgh, 
erpèce  d'Aigle. 


(n)  Ou  pour  des  périodes  de 
deux  mois ,  comme  ciiez  les  anciens 
Égyptiens.  In  ALgypto  quidein ,  .dit 
Cenforin  (de  Die  Natali ,  c.  ig, 
p,  1^1,  eiit.  Lendeiérog,  i^^zjf 


'j99 


DE    LITTERATURE. 

pour  le  fécond  ;  quarante-un  ans  huit  mois  pour  le  troifjème: 
ce  deriiier  règne,  comme  celui  de  Phraortes  dans  Hcrodote, 
efl:  à  peu-près  la  moitié  du  précédent.  Ces  trois  règnes , 
fuivant  ce  talcid,  donneroient  cent  quatre-vingt-fix  ans,  & 
dans  Newton  ,  la  monarchie  Allyrieane  eft  de  cent  quatre- 
vingt-trois  ans. 

Au  refle,  je  ne  parierois  pas  ici  de  ces  réduclions  éton- 
nantes ,    qui   répandent   fur   l'Hiltoire   une   incertitude  trop 
favorable  au  Pyrrhoni/îne ,  fi  je  ne  voyois  M.  Gibert  dire 
férieulement    que  ,    p;u-   le  Djemfchid  qui   réforma   l'année  Mîm.  de  l'Ac. 
Perfe,    Sec.  il  faut  entendre  Xerxcs  ;  par  Zohàk  ,   qu'il  r^'tmffxxT; 
garde  comme  un  perfonnage  allégorique,  Cyrus-le-jeune  èi.F-^^' 
même  les    dix  mille  Grecs  qui   accompagnèrent  ce  Prince 
contre  fon   frère  ;   Se  par  Féridoun  ,  Artaxerxès  Mnémon , 
frère  &  vainqueur  de  Cyrus-le-jeunt.  Les  railons  de  conve- 
nance Si.  les  preuves  chronologiques  fur  kfquelles  ce  Savant 
appuie  ces  rapports  fmguliers,   lèront  difcutées  dans  le  Mé- 
moire où  je  traiterai  de  l'année  Perfè. 

Je  reviens  à  Newton.  L'Ouvrage  dans  lequel  fc-»n  fentiment 
fur  la  durée  de  l'empire  Alîyrien  me  paroît  le  mieux  réfuté, 
ell  la  Préface  du  Tome  11  de  ï'HiJloire  du  Aîoiule ,  facree 
&  profane ,  de  Shuckord.  Ce  Savant ,  dans  la  Préface  de  Tomt  1,  h^, 
fbn  premier  Volume,  déclare  qu'il  %çw  rapporte  fur  l'empire  '•  ^''•'7j'^: 
Alîyrien  à  Ctédas,  &.  foutient  ion  fentiment  contre  Mar>ham 
p;u'  les  railons  ordinaires  à  ceux  qui  abandonnent  Hérodote; 
lequel,  dit-il,  fcmble  avouer  lui-même  qu'il  n'écrit  que  fur 
ie  rapport  d'autrui.  Il  cite,  à  ce  fujet ,  la  Dilfertation  de 
M.  hréret  dont  je  rendrai  com|-)îe  plus  bas,  &^  inlille  par- 
ticulièrement 1."  fur  ce  que  l'Écriture  fait  voir  qu'il  y  a 
entre  le  premier  roi  des  Alîyriens  &;  Nabonafîàr ,  l'intervalle 
fuppolé  par  Clélias  :  2."  lur  la  date  i\es  oblervations  rappor- 
tées par  Callilthènc. 


antiquiffimum  firi/nt  aiiniim  timefîrfin 
fiiijfè.  Dans  ce  calcul  ,  le  règne  de 
X)jcnirchi(l  fcroU  Uc  cent  vingt  ans; 


celui  de  ZoliAk  ,  de  cent  foixanti-fix 
ans  huit  mois;  t'k  celui  de  Féridoun, 
de  quatre-vingt-trois  ans  quatre  mois. 


400  MÉMOIRES 

Tomf  r,  Dans  le  corps  de  fon  Ouvrage  ,    M.  Shuckford  place  à 

f.iSo.iSi.  j'^,^  ^]^^^  monde   15J05  Bclu.s,  félon  lui,  fucceflèur  de  Nem- 

Pi:„.  Hijl.  Ncit.  rod  ,    deuxième  roi  de  Babylone ,  &.  pcre  de  i'Altronomie 

LVl.c.xxvi.  Chaldccnne  ;  Ninus,  fuccefîeur  d'Aflur,  premier  roi  de  Ni- 

LiLcii.j'.    Jiive,   à  l'an  du  monde    15?  57*  Plus  bas,  après  avoir   fait 

•iS6  —  ipo,  commencer  le  règne  de  Nemrod  à  l'an  du  monde  1757,  & 

placé  les  obfervations  envoyées  à  Ariflote  par  Callifthène,  à 

l'an  1771,  il  prétend  que  tous  les  Anciens  conviennent  que 

l'empire  des  Aiïyriens  n'a  duré   que  treize  cents  ans,   de 

Ninus  à  Sardanapale,  &  que  les  deux  palTages  de  Diodore, 

qui  portent  treize  cents  ioixante  &  quatorze  cents  ans,  font 

corrompus.  Le  Vexoiès  &  le  Tanaiis  de  Juftin  lont,  chez 

T.iooyioi,  lui,  Mifraïm  &  Nemrod. 

Mais  ie  morceau  dans  lequel  Shuckford  réfute  le  Syftème 
chronologique  de  Newton,  mérite  une  attention  particulière. 
Voici  quelques-unes  de  fes  réiiexions. 
TomeU.Préf.       Ce  Criiique  obferve  i."  au  fujet  des  noms  des  rois  Afly- 
riens,  que  les  Archives  de  Perfe  ne  donnoient  peut-être  pas 
les  noms  Adyriens  de  ces  Rois ,   &  que  Ctéfias  peut  lui- 
même    les    avoir   rendus    par   des    équivalens,    comme    les 
He'ioJ.  !h'. T ,  Grecs  ont  appelé   Cy/w ,   une   femme  dont  le  nom  Mède 
p.fi.S^.      ^.jqJj.  ^p^/,q  ;  2.°  que  M.  Newton  ne  peut  citer  en  fa  fa- 
veur, liir  l'époque  de  Sémiramis,  Hérodote,  dont  il  diffère 
de  près  de  quatre  cents  cinquante   ans  pour  le  commen-; 
cément  de  l'empire  Alîyrien. 

Selon  l'hiftorien  Grec  ,  cet  Empire  ,  à  ce  que  prétend 
Shuckford  ,  a  commencé  environ  l'an  du  monde  277 1  : 
&  û  Hérodote  ne  fait  régner  Sémiramis  que  cinq  généra- 
tions (cent  trente  -  quatre  ans  )  avant  Nabuchodonolor  ,  il 
eft  en  faute,  parce  qu'il  faudi'oit  alors  que  cette  Princeiïe 
eût  paru  dans  les  derniers  temps  de  la  monarchie,  tandis 
que  tous  les  Anciens  s'accordent  à  la  placer  vers  le  com- 
mencement, &  M.  Newton  lui-même,  ious  l'an  du  monde 
Ci-J.p.  jjf(^.  3212  (7po  avant  Jéfus  Chriil:  ) ,  auquel  répond  le  règne 
de  Téglat  Phalafai-  qu'il  fdt  fuccelfeur  de  Phul,  dans  fou 
Syftème,  ie  premier  roi  d'Affyrie. 

Sur 


DE    LITTÉRATURE.  401 

Sur  les  cinq  générations  qu'Hérodote  (uppofe  entre  Sémi- 
ramis  &  Nitocns,  M.  Shuckford  obierve  que  le  mot  yvii^L 
fê   prend   en    deux   fens ,    pour   génération    &    pour    Katas , 
Yavum  des  Latins   {im  âge,   un  ficcie  )  ,  «que  les  Auteurs 
avant  «Se  après  Hérodote,    ont   mis  pour  les  anciens  temps»    Lê.irbc. 
à  cent  ans.  C'ed:  ainfi  qu'ils  difent  que   NeÛor  ,   dont  on  «  ""* 
rapportoit  qu'il  avoit  vécu  trois  générations  f  0  J  on  âges ,  « 
avoit  atteint  près  de  trois  cents  ans.  Ciceron  dit  ,    Tert'uim  «  ^j'Jji'J' 
atatem  Iwminum  vivehat  (  vixcmt )  ;  Horace,  qu'il  avoit  ter  ^^     Lib.'il, 
avo  funâiis  ;  ck  Ovide,  contbrmément  à  cette  opinion,  l"i  «  %^,^,^^ 
fait  dire  :  «  &••  xii._ 

Vixi  « 

A/inos  bis  centum ,  mine  tertia  vïvitur  atas.  " 

Ce  fécond  lêns  feroit  cinq  cents  ans  dans  ie  calcul  d  Hé- 
rodote,  "  ([ui  alors,  dit  Shucktord,  eft  d'accord  avec  tous 
les  Auteurs  ,    en  plaçant  Sémiramis  vers  le  commencement  « 
tle  l'empire  Aiîyrien.  » 

Vient  enfuite  une  déclamation  contre  Hérodote,  prile  du 
Doreur  Prideaux.  Hérodote,  dit-il,  i  qui,  dans  lès  voyages. 
il  ne  fiiut  pas  douter  qu'on  n'en  ait  donné  plus  d'une  fois  à 
garder.  Cette  forlie  ne  m'empcche  pas  de  reconnoître  l'impor- 
tance de  l'obfervatiori  de  i)hucklord  litr  les  cinq  générations 
d'Hérodote. 

Ce  Savant  prouve  de  mcme  afTez  bien  ,   au  fujet  de  ce 
que   M.    Newton    dit   de   Séliic   &.   de  Memnon ,   que   les 
Ef'VPticns  ne  firent  pas  de  grandes   conquêtes   avant  Sélîic  Prrh^«n.Jig\'fU 
dont  le  règne  repond  à  celui  de  Roboam ,   1  an  du  monde^  |^^, 
"xoxx,  environ  deux  cents  ans  avant  Sardanapale. 

Mais  c'eft  peut-être  trop  m'arrcler  à  un  lyflème  de  fan- 
taifie ,  dont  le  principal  mérite  clt  d'ctre  le  fruit  <\fti  loifirs 
du  grand  Newton. 

Je  reviens  aux  ChronologiHes   de  profelTion  ;   (5c ,  avant 


to)    r«na).    HomcT,   Iliad.  J, 

Tome  XL*  E  e  e 


4o2  MÉMOIRES 

que  Je  parler  Ju  favant  A(Jver/-jire  de  Newton  (M.  Fràet), 

Je    croi.s    devoir    m'arrtter   un    moment   aux    recherches    de 

Ife'm.^el'A,.  M.  l'Abbé  Sevin   fur  l'hidoire  d'Al'Jyrie.    Cet  habile  Aca- 

tirs  Bell,  Le'ir,      \  /       •     •  1  D'I  •  /  ^      ^  tT      •  .       • 

,j]j,p,,.y.  dcinicien  place  tîelus  ,    premier  conquérant  Aliyrieii ,   trois 
cents  vingt- deux  ans  avant  la  pri(e  de  Troye.  Les  paroles 

Page  )jQ.  (Je  l'hift^rien  Thallus  (rapportées  par  Théophile  d'Aniioche) 
fur  lefqueiles  il  fe  fonde,  lui  pai'oilîent  s'accorder  d'un  côté 
avec  les  cinq  cents  vingt  ajis  d'Hérodote,  fuppofé  que  ce 
dernier  Écrivain  ait  compté  du  règne  de  Ninus,  &  que  la 
révolte  des  Mèdes  loit  arrivée  l'an  2  5  j  après  la  prife  de 
Troye  ;  &  de  l'autre  ,  avec  ce  qu'Appien  Alexandrin  & 
Denys    d'Halicarnafî'e   difent   de   l'empire  AlTyrien. 

fnSommum        Al.   l'Abbé   Sevin   s'appuie    encore    du    témoignage    de 

p'^i"!',  '('dit.    Macrobe ,    qui   rapporte   que    les    plus    ancieimes    hiitoires 

■'/j'7'  Grecques  ne  remontoient  pas  plus  haut  que  Ninus,  eipace 

qui ,   félon   lui ,  ne  renfermoit  guère   plus   de    deux  mille 

'L.cit.p.^jt,  ans  :  or,  ajoute  M.  l'Abbé  Sevin,  à  compter  de  Bélus,  au 

règne  de  Théodole,  fous  lequel  vivoit  Macrobe,  on  trouve 

qu'il  s'efl;  écoulé  environ  deux  mille  ans. 

'Page }ji.  Ce  Savant  admet  le  règne  àes  Arabes,  de  deux  cents  ans, 
avant  Bélus  qui  déht  &  détrôna  Nabonnade,  le  dernier  de 

P'^g'jSS-  ces  Rois  ;  &  l'on  ient  bien  qu'il  abandonne  Ctéfias  fur 
i'époque  de  Ninus ,  qui ,  félon  lui ,  n'a  dû  régner  que  deux 

P^'g'sss-  cents  foixante-huit  ans  avant  la  guerre  de  Troye,  fix  cents 
foixante-treize  ans  avant  la  première  Olympiade,  peu  d'années 

Pagtzfy,     avant  la  mort  de  Moyfe  (1449  avant  l'ère  Chrétienne). 

L'époque  de  M.  l'Abbé  Sevin  diffère  de  cent  quatre- 
vingt-deux  ans  de  celle  d'Uflerius  ,  paixe  qu'il  fixe  le 
commencement  de  l'empire  Alîyrien  a  priori  ,  d'après 
Thalius  :  &  il  ne  fait  mention  que  du  règne  des  Arabes, 
peut- cire,  parce  que  l'intervalle  dans  lequel  l'annaiifte 
Anglois  place  la  dynaftie  Chaldéenne,  /è  trouve,  par  cette 
différence  de  cent  quatre-vingt-deux  ans,  répondre,  chez 
M.  l'Abbé  Sevin,  au  règne  des  Arabes.  Mais  ils  s'accordent 
tous  deux  à  rejeter  le  calcul  de  Ctéfias  ;  &  leur  fentiment  a 
été  &  efl  encore  fuivi  par  des  Écnvaius  célèbres. 


DE    LITTÉRATURE.  405 

Nous  allons  voir  les  premiers  Chronologiftes  Je  ce  fiècle 
préférer  de  nouveau  Ctéfias  à  Hérodote  ,  mais  toujours 
exclulivement.  Que  l'on  prétende  après  cela  trouver  des  lu- 
mières abfolument  dires  ,  dans  dçs  matières  que  la  Critique 
aura  à  peine  effleurées  ,  tandis  que  deux  cents  ans  de 
travaux  n'ont  pas  encore  pu  débrouiller  l'origine  ,  ni  déter- 
miner la  durée  du  plus  ancien,  du  plus  considérable  Empire 
de  l'Univers. 

M.  Fréret,  dans  Tes  nouvelles  Ob/êrvations  fur  le  Syflème     D/ffnftdeia 
Chronologique  de  Newton ,    montre  l'accord  i\ç%  traditions  _,  .T^T^V. 
Chaldéennes  avec  le  calcul  de  l'Ecriture.  Selon  ce  Savant, 
le  Sare  Babylonien   étant   pris ,    d'après  Suidas  ,    pour  une 
période  de  deux  cents  vingt-trois  mois  fjnodiques  moyens, 
de   vingt  -neuf  jours     douze    heures   &   quelques   minutes 
(  dix-huit  ans   &;  demi  ) ,  les  cent  vingt  fares  que  Béroiè 
compte  d'Alorus,  le  premier  homme  &  le  premier  roi  de  la 
Chaldée,  àChifuthrus,  fous  lequel  arriva  le  déluge  univerfel; 
\t%  neuf  fi!  res  &.  demi  de  Chiiutrus  au  règne  dEvéchoiis, 
premier  roi  Babylonien  ;   plus   dix-huit  cents  /bixante-cinq 
années  folaires ,   de  ce  terme  à  la  deftiiiclion   de   l'empire 
An'yrien  en  608   avant  l'ère  Chrétienne  ;   &  ces  fix  cents 
huit  ans  :  ces  quatre  fommes  réunies  donnent  quatre  mille 
huit  cents  iieuf  ans  avant  l'ère  Chrétienne  pour  Je  commen- 
cement du  règne  d'Alorus ,    &  pour  le  temps  des  premiers 
hommes;  «  ce  qui,  dit  M.  Fréret,  cadre  parfaitement  avec 
la  Chronologie  de  l'Ecriture ,  &  montre  que  les  traditions  « 
Chaldéennes  ne  s'éloient  pas  altérées,  jiuifqu'elles  dilféroicnt  « 
fi    peu    de   celles    qui    avoient   été   portées    par    Abraham ,  « 
originaire   de   ChaKIée  ,  dans   le   pays  de  Canaan ,  &   que  « 
Moyle  avoit  conlervées  dans  Ivs  Ouvrages.  >» 

Mais  c'td  dans  lu  DilTértation  lur  l'empire  Alfyrien ,  qu'il 
faut  enieuiire  ce  la\ani  Académicien.  Je  vais  en  préfenter 
les  |)oints  principaux,  le  plus  clairement  qu'il  me  lëra  poC- 
fible  :  j'en  lerai  autant  de  la  Réponfe  de  M.  Fourmont  :  je 
dirai  quticiue  choie  de  M.  Fridcaux  ;  Si  après  avoir  extrait 
ce  4ui,  dajis  l'Ouvrage  du  favant  Dcfvignoles,  a  rapport  à 

E  ee  ij 


404  MÉMOIRES 

cette   matière  ,  je  iiniraJ   par  les  deux  Mémoires  de  M.  le 
Pix-fick'nt  de  Brolfes ,  lur  l'empire  Ailyrien. 
Mtm.Ael'Ac.       M.  Frcret  commence  fou  Fjjin  fur  l'Hifloire  &  la  Cliro- 
"y'\^\'^'iiologie  (les  Ajjyriens  de  Niime ,   par  ces  mois  :  «c  L'antiquité 
»  de  l'empire  Aiiyrjen   eft   un   des   points   de  l'Hifloire,  fur 
»  lequel  on  a  ctc  le  moin;>  partagé  parmi  les  Écrivains  Grecs 
M  ck  Romains.  Tous  s'accordent  à  regarder  a^s  peuples  comme 
»  les  f'oiulateurs  de  la  plus  ancienne  monarchie,  &  Ninus,  leur 
premier  roi,  comme  le  premier  conquérant  de  l'Univers.» 
Fagc ^S4-       L'aflertion  de  M.  Fréret  regarde,  ou  le  premier  royaume 
de  Ninive ,  fondé  par  Nemrod  ou  par  AlTur  ,    ou  bien  ce 
qu'il    appelle   l'empire  des  Aflyriens.   Elle  n'eft   pas   exade 
Pag.^j2.  quant  à  ce  premier  royaume,  puilque  celui  de  Babylone  l'a 
SSf'  M^-    précédé.   S'il   elt   queÛion  de  l^mpire  AlFyrien   fondé   par 
Bélus,  il  réfulte  àes  Auteurs  dont  j'ai  jufqu'ici  rendu  compte, 
que  la  haute  antiquité  de  cette  monarchie  n'efi:  pas  fi  univer- 
fellement  reconnue,  que  le  prétend  le  lavant  Académicien. 
fugejji,        M.  Fréi-et  nous  apprend  enluite  pourquoi  il  croit  devoir 
employer,  dans  la  difculfion  de  cette  matière,  une  méthode 
différente  de  celle  qu'ont  fuivie  Marsham,  Ulférius,  Conrin- 
gius  ,   &c.  enfin  les  plus  iavans   Critiques  du  fiècle  paffé; 
puis  il  divife  Ion  Effai  en  trois  parties. 
pagtj^^,        La  première  préfente  i'hiftoire  des  Aflyriens  de  Ninive, 
tirée   de  l'Écriture  ;   la  ieconde ,   i'hiftoire   d'Affyrie  puifée 
dans  les  Écrivains  profanes  :  il  promet,   dan'i  la  troifième, 
l'examen   &   la  folution   des    difficultés   de  la  Chronologie 
Affyrienne ,  &  termine  cette  partie  par  un  Abrégé  Chrono- 
logique de  ïhifloire  d'AjJjrie ,  relatif  aux   dates   fixées   dans 
fon  Effai. 

Cette  diflribution  efl.  très -claire  :  nous  allons  voir  fi  ce 
Savant  remplit  en  tout  ce  qu'il  annonce.  On  fait  que  le 
LecT;eur  attend  principalement  la  folution  des  difficultés  de 
la  Chronologie  Affyrienne. 

Je  ne  trouve  rien  dans  la  première  partie  de  i'Effai   de 

^Ë'  )5S'   M.    Fréret  ,    qui    puiffe   arrêter  le   Ledeur.    Ce   Savant  y 

prouve  très  -  bien   que  ,   du  temps  de  Jacob   (  ielon  lui  j 


DE     LITTÉRATURE.  405 

dix -neuf  cents   trente -trois   ans    avant  Jéfus-ChriA  )  ,   la 
Méfôpotamie   ne  devoit   pas   être   afîujeltie  aux  Alîyriens  ; 
<^ue   même  deux  cents  quinze  ans   après    la  vocation  d'A- 
braliam  ,    temps    du   paliage  de   Jacob   en  Egypte   [ic)i6 
avant  J.  C.  ) ,  les  Alîyriens  de  Ninive  n'avoient  pas  encore 
porté  leurs  armes  dans  le  pays  de  Canaan  ;  que  le  premier 
endroit  où  on  les  voye  annoncés  comme  Nation  guerrière, 
c'efl  dam  la  Prophétie  deBalaam,  contre  les  Kénéens,  peuple 
de  l'Arabie  Pclrée,  laquelle  tombe  à  l'an  685  après  la  voca- 
tion d'Abraham  (  quatorze  cents  quarante    ans  avant  Jélus- 
Chrili).  M.  Fréret  efl  porté  à  regarder  Chulïm  Rélalhaïm,     r-tstSi^-- 
roi    de   Mélopotamie ,    qui    alfujettit   les    Hébreux    pend;uit 
huit    ans  ,    comme   un    des  Généraux    du    roi    de  Ninive  : 
il   donne  pkilieurs  raifons   du   iilence  que  l'Ecriture   garde 
fur  les   Alîyriens ,  depuis   cette  époque  ,    jufqu'à  Ozias  roi 
de    Juda ,    &    Manahem    roi    d'ilraël.    L'empire    Allyrien 
pouvoit  avoir   été   affoibli  ;    les   guerres    que  les   Rois   tri- 
butaires   de    Mélopotamie   &   de   Syrie   avoient   à    loutenir 
contre  les  Juifs,  n'ctoient  pjs  dallez  grande  importance,     Ci-tfn-.pagi 
aux   yeux  des  rois   d'Allyrie,    pour  troubler  le  repos  dont  ^   -"•^  *' 
ils    jouilfoient    à    Ninive   :    leur    empire    n'avoit   plus  ,    au 
temps  de  David,    l'étendue  que  lui  donne  Ctéfias.  «^  Mais, 
ajoute  M.  Fréret ,    on  ne  doit  pas  conclure  que  cet  empire  <c 
n'avoit   ]xis   exillé  dans  les    temps   antérieurs.   Une   paieille  a 
conléquence  leroit  tirée  trop  légèrement.  » 

Je  ne  luivrai  pas  ce  Savant  dans  ce  qu'il  dit  de  Manahem, 
fous  le  règne  duquel  Phul ,  roi  d'Allyrie,  vint  en  Syrie,  à 
la  têie   d'une  armée,   environ  fept  cents   foixante-dix  ans  Le//./-. ^77^4 
avajit    lère   Chrétienne.    Tous    les    Ecrivains    reconnoillent 
alors,  lous   le-  nom  d'Allyriens,  un  Empire  formidable  :   je 
ne  parlerai  \r,\^  non  jiius  de  ce  qu'il  dit  d'Alarliaddon  (  lils    P-'S-Mo-^ 
de   Seiuiachérib  )  ,    qu  il    dillingue    d'Alliu^adinus  ,    roi   de  ^'^^' 
Babvione. 

M.  Iréret  termine  cette  première  partie,  en  préfentant 
plulieurs  lails  (ju'il  reg;u'de  comme  des  points  lixes,  t.  au\i|uels, 
•lil-il,  il  luul  que  le  léuioiguage  dw  Écrivains  pruliiiti  le*  A^^if^» 


4o<$  MÉMOIRES 

»  rapporte  ;  Cdus  cela,  il  ne  fera  digne  d'aucune  crc'ance,  non- 
»  feulement  à  caufe  de  l'autorité  que  la  Religion  donne  à 
»>  l'Écriture  fainte,  mais  encore  parce  que  les  livres  hiftoriques 
»  qui  en  font  partie  ,  font  des  Ouvrages  compolcs  dans  le 
»  temps  même  des  évènemens  ,  ou  du  moins,  des  Ahrcgcs 
»  de  ces  Ouvrages  ,  écrits  dans  un  temps  où  les  originaux 
>>  étoient  communs ,  où  la  mémoire  des  évènemens  étoit  ré- 
»>  cente  ,   Se   près   d'un   fiècle   avant   les    premiers    hilloriens 

Grecs.  » 

Ainfi  parle  M.  Fréret.  Les  faits  qu'il  regarde  comme  la 

bafe  de  l'hiftoire  Afîyrienne,  font; 

.  1°   Que  Ninive,   quoique  très -ancienne,  l'étolt  moins 
que  Babylone  : 

2.°   Qu'au   temps   d'Abraham  ,    il   n'y  avoit  pas  encore 
d'empire  d'Aflyrie  : 

3.°   Qu'au  temps  de  l'Exode,  la  puiflance  des  Afîyriens 
étoit  redoutable  dans  l'Orient: 

4.°  Qu'au  temps  de  David  &  de  Salomon,  c'e(l-à-dire, 
mille  ans  environ  avant  l'ère  Chrétienne,  la  puilTance  des 
Aiîyriens  avoit  été  extrêmement  affoiblie; 
fas'  ii-S'  5'°  Q*^^  deux  cents  cinquante  ans  environ  après  la  fon- 
dation du  temple,  l'empire  des  Affyriens  prit  une  nouvelle 
vigueur: 

6°  Que  la  vilîe  de  Ninive  5c  le  royaume  d'Afîyrie  fub- 
fiftèrent  au  plus  jufqu'à  la  première  année  de  la  captivité, 
fix  cents  huit  ans  avant  l'ère  Chrétienne: 
a-J.p.^00,  7°  Enfin ,  que  les  rois  Affyriens  portèrent  différens  noms, 
&  que  fouvent  celui  fous  lequel  ils  étoient  connus  dans  un 
pays,  n'étoit  pas  en  ufage  dans  d'autres  provinces. 

Ces   fept  points  me   paroiffent    aufli    inconteftables- qu'à 
M.  Fréret,   au  deuxième   &:   au   cinquième  près  ;  mais  on 
verra  dans  la  féconde  partie  de  ce  Méinoire,  que  j'en  tire 
des  conféquences  fort  différentes- 
La  deuxième  partie  de  TEffai  de  M.  Fréret  fouffre  plus 


D  E    L  I  T  T  É  R  A  T  U  R  E.         407 

de  difficulté.  Ce  Savant  examine  d'abord  le  degré  de 
croyance  que  mériiejit  les  Auteurs  profanes  qui  nous 
parlent  des  AlTyriens ,  &  les  anciens  dépôts  qu'ils  peuvent 
avoir  confu!té5. 

Hérodote,  comme  le  plus  ancien,  paroît  le  premier  :  fa 
bonne  foi   mérite  qu'on  falîe  attention  à  ibn  témoignage,     Lihr.ck. 
ainfi  que  l'étude  qu'il  avoit  faite  de  Ihifloire  d'Alfyrie.  Cet'"-''^  'S4Z». 
Écrivain  avoit  compolé ,  lous  le  titre  iïA^)ria(jues ,  un  Ou- 
vrage qui  contenoit  les  antiquités  des  Allyriins  de  Ninive 
&  de  ceux  de  Babylone  ;  &  Ariftote  avoit  vu  cet  Ouvrage. 
Malhcureufcment  les  AJfynarjues  font  perdues  ;  &  Hérodote, 
dans  Ion  Hiltoire  générale  ,  femble  ne  parler  des  Afiyriens 
qu'en  palfant.  Cet  Ecrivain  les  lait  régner  cinq  cents  vingt 
ans  dans  la  haute  Alie;  il  donne  quelque  temps  d'auLonomie 
aux   Mèdes  ,   après   qu'ils   eurent  iecoué  le  joug  Alîyrien. 
«Mais,   dit  M.  Fréret ,  comme  Hérodote  ne  marque  pas  la     P'^S' s-tSi 
durée  de  ce  temps  d'autonomie  chez  les  Mèdes,  on  ne  fiit  « 
quand  il  fait  Imir  les  cinq  cents  vingt  ans  de  la  domination  « 
ÂlTyrienne  lur  la  haute  Alie;  &  par  conféquent  on  n'en  peut  « 
afîigner  le  commencement.  » 

Telle  cil  la  première  réflexion  que  fait  M.  Fréret ,  pour 
înfumer  le  témoignage  d'Hérodote.  H  ajoute  plus  bas  :  «c  H  P'^S' 3i9% 
faut  obierver  que  de  même  que  cet  Hiflorien  place  la  fin  « 
de  la  domination  ou  de  l'empire  à.çs  AlTyriens  fur  la  haute  « 
A  fie,  long-temjis  avant  la  deihuélion  du  royaume  d'Affjrie  « 
&  la  ruine  de  Ninive,  il  cft  de  même  très -proluiblc  qu'il  «« 
place  l'établilltment  du  royaume  des  Aflyriens  auparavant  le  « 
commencement  de  leur  empire  &.  de  leur  domination  lur  la  « 
haute  Allé.  » 

M.  fréret  trouve  ime  pareille  diflinclion  à  faire  dans  ce 
qu'Hérodote  dit  de  la  durée  de  l'empire  des  Mèdes  ;  mais 
on  le  verra,  dans  fa  troifième  partie,  abandonner  lui-même 
ces  folutions  importantes.  Et  en  effet  un  fimple  rapport  ne 
fulliroit  pas  pour  les  iaire  recevoir. 

««    Hérodote",    conclut   M.    Irérct  ,   ne  nous   donne   donc     r.-.^' ;i9y 
jne    deux    dates    Clu-onologiqucs    p;u:    rapport   à   ihifloire  « 


4o8  MEMOIRES 

'•  Airyrienne,   la  priiè  de  Ninive  fous  Cyaxarc ,   &:  \e  cou-m 
>'  roniiement   de   Déjoccs,    cent  ioixante-onze   ans   avant   Iq 
»  couronnement  de  Cyrus  à  Babyloue   (  lept  cents  neuf  ans 
avant  Jclus-  Chrift  ).  » 
Eig.jfo—       Ctcfias  eft  le  deuxième  Ecrivain  que  produit  M.  Fréret, 
^^^'  &  ce  qu'il  a  dit  d'Hérodote,  prépare  déjà  fur  le  Jugement  qu'il 

va  porter  de  ion  émule.  11  elt  vrai,  dit  ce  Savant,  que  les 
Anciens  ont  généralement  rejeté  l'autorité  de  Ctélias  dans  les 
faits  de  Phylique  &  d'Hilloire  Naturelle  ;  mais  ils  le  citent 
aufli  généralement,  par  exemple,  Platon,  Ariftote,  Strabon 
même  ,  fur  l'hiltoire  d'AlFyrie.  Cet  Hiltorien  ell  préréral>le 
à  Euscbe  &  à  George  -  le  -  Syncelle  ,  dont  les  Catalogues 
pourroient  avoir  été  copiés  lur  celui  qui  étoit  à  la  fin  du 
vingt- troilième  livre  de  Ctélias.  En  dix-lept  ans  que  cet 
Ecrivain  avoit  paiTés  à  la  Cour  de  Perle,  il  avoit  pu  ap- 
prendre aiïez  de  Perfan,  pour  être  en  état  de  confulter  les 
Archives  de  la  Nation  ;  &  l'Ecriture  nous  prouve  l'exiftencç 
de  ces  Archives. 

D'après  l'apologie  compîette  que  M.  Fréret  fait  de  Ctéfias, 

on  s'attend  à  le  voir  adopter  la  Chronologie  de  cet  Hifto- 

riçn ,  qui,  félon  lui,  donnoit  plus  de  treize  cents    foixante 

pag,;;S—  ans  à  la  durée  de  l'empire  Allyrien.   Auffi  s'attache  - 1  -  il  à 

^   *'  prouver,    i.°  qu'on   ne  peut  rejeter  fou   témoignage  fur  la 

durée  totale  de  l'empire  Alîyrien  (  de  treize  cents  foixante 

ans  &  plus  ) ,   quelques  difficultés  d'ailleurs  que  fallë  naître 

l'Extrait  que  Diodore  de  Sicile  a  donné  de  cet  Ecrivain: 

2."  que  le  Catalogue  des  rois  d'Alîyrie  qui  eft  venu  jufqu'à 

P.j^o,  s(^2.  nous  f   eft  en  général   affez   conforme    à   celui  que    Ctéfias 

avoit  (  lans  doute)   donné. 

yagf:j(^.         Pour  ce  qui   eft  des   douze    cens   quatre-vingts  ans    de 

Caftor,   M.  Fréret  les    compte  de   Ninus  premier  à  Ninus 

fécond,  fuccelfeur  d'un  Sardanapale  plus  ancien  que  le  der- 

Fage  }6jf..    nier  roi  de  Ninive,  de  ce  nom.   Du  refte,    il  eft   porté  à 

Ci-dev.yag.  prendre  le  Bélus  dont  Thallus  fait  mention  ,  pour  le  Bélus 

i^t>4o  .     j^  Phénicie,  &  ne  trouve  rien  dans  Béroie,  qui  puifte  fervir 

à  déterminer  la  durée  de  l'empire  des  Alfyriçus  de  Ninive. 

Tels, 


-^. 


DE     LITTÉRATURE.  409 

Tels  font  les  écrivains  Grecs  auxquels  cet  Académicien 
penfe  qu'on  peut  s'arrcter.  Car  pour  Denys  d'Halicai'nafle,     Page }  6g. 
il  trouve  que  Ton  témoignage  efi  trop  vague  pour  que  l'on    Q-d  p.^dj. 
puihe  en  rien  conclure.  '    ' 

Il  prouve  enluite  fort  bien  qu'Appien  avoit  en  vue   le  Ci-d.p.jjS, 
palTîige  d'Hérodote,  lorfqu'ii  donnoit  à  peine  neuf  cents  ans  "i,'cit.J.'-gy. 
aux  règnes  des  Alîyriens,  des  Mèdes  Se  des  Perfes;  &  ren- 
voyant à  ce  qu'il  a  dit  de  ce  dernier  Hiftorien,  il  prétend 
qu'Appien  ne  l'a  pas  entendu ,  puilqu'Hérodote  fuppoiè  un 
intervalle  entre  la  fin  de  l'empire  Alfyrien  lur  la  haute  Afie 

.e  commencement  du  royaume  des  Mcdes. 

Appien  a  pu  omettre  une  autonomie  d  un  liècle  ou  deux  : 
mais  l'erreur  leroit  iorte,  fi  elle  tomboit  lur  huit  cents  ans 
antérieurs  aux  cinq  cents  vingt  de  règne  fur  la  haute  Alie. 

Viennent  enfuite  les  écrivains  Latins,  c'ell-à-dire,  VeHeïus    /?/»•. ^'<r-  — 
Paterculus   (jui  vivoit  fous  l'ibère,  &  -^milius  Sura,    cité  ^^'' 
par  Paterculus.  M.  Fréret,  après  avoir  rapporté  &  dilcuté  le 
palfage  du  premier  Ecrivain,  conclut  ç^\i\  ejf  Ju  moins  ajfitré    Page^eg, 
que,  félon  Paterculus,  1  empire  des  Allyriens   fur   la  haute 
Afie  avoit  duré  mille  loixanle-dix  ans,  lous  trente  Rois,  de 
père  en  lîls,  de  Ninus  à  5ardanapale,  déli'ôné  par  Pharnace 
(Arbace).    C'efl;   le   fcul    point  auquel  ce   Savant  s'arrête, 
parce  qu'il  y  trouve  un  iroifième  Sardanapale ,  dilîérent  de 
celui  de  Caflor  &  de  celui  de  Ctéfias. 

Mais  le  monument  qu'il  regarde  comme  le  plus  important, 
ell  le  fragment  d'yEmilius  Sura,  parce  que,  dit  ce  Savant, 
il  donne   la  date  précife  du  commencement  de  Ninus.   Le     P-'S' J7*-. 
fragment  d'^tmilius  Sura  (0)  iuppoie  dix-neuf  cents  cinq  ans 


(0}  /Einilius  Sura ,  di:  Aiwh  l'cpiii 
Pomani.  Aljyrii  ,  Prw.civ<s  nmiuiim 
Gaithim  ,  reniin  pot  il  i  finit ,  liniiuh- 
Aldli , l'oflin  PerfiV ,  de'indt  Ahtccdo- 
nts.  Exiiide  ,  diwbus  Regihiis  Ph'dippo 
iS^  Antiocho,  qui  a  Alaudonibui  oriiindi 
rr.vit ,  liaiid  multo  pojl  Carthaj^iium 
fubiulain ,  dcviélis  ,  fummu  Imperii  ad 


Popiduin  Hciiianum pi:r\iii:t.  Juter  hoi 
ttiiipiis  i^  initiuin  l\nii ,  régis  Ajjy- 
ricruin,  qi.'i  Princeps  rcrum  pctitiis  tjf , 
iiitcrfiint  anni  milk  ncngenri  ncnaginta 
ipiiiique.  Vcll.  Patcrc.  Lib.  i ,  p.  j, 
edit.   l.vgdim,  I^Ç4- 

iVlanuCf ,  June-Lijifo,  Schcgkius  i.\ 
Vincent  Acidalius  ,  nt  donnciu  point 


Tome  AL.  ï  i( 


410  MÉMOIRES 

(  félon  h  leçon  que  fuit  M.  Frcret  )  entre  Ninus  &:  fe  temps 

auquel  la  plus  grande  parîie  de  l'Àfie  tomba,  par  la  dâCdhe 

de  Milhridate  ik.  de  Tigrane,  fous  la  domiiialion  Romaine. 

Pagt^y,.    M.  Frcret  fixe  cet  événement  au  confùlat  de  Ciccron,   l'an 

même  de  la  naifîance  d'Augulle,  foixante  -  trois    ans  avant 

l'ère  Chrétienne,  &  fait  en  conféquence  remonter  l'établif 

fement   de   l'empire   Affyrien  ,    fous   Ninus  ,    à   l'an    ipôS 

avant  la  même  ère.  Telle  elt  l'époque  qu'adopte  M.  Fréret, 

&  qu'il  va  tâcher   de  concilier,  dans  la  troifième  partie  de 

fon  Ellài,  avec  les  Ecrivains  dont  il  a  expofé  les  fentimens. 

Uid.  „  La  découverte   de  cette   année  du   commencement  de 

„  Ninus,  félon  la  Chronologie  d'^milius  Sura,  m'a  paru,  dit 

»  M.  Fréret ,  d'autant  plus  importante ,   que  l'on  n'y  avoit  pa» 

fait  afîëz  d'attention  jufqu'à  préiënt.  » 

Ci-d,y,;(!j.       Nous  avous  pourtant  vu  le  P.  Salian,  propolèr  l'époque 

d'yî^miiius  Sura ,   y  infifter.    La  différence  entre    ces    deux 

Savans  eft  dans  la  leçon  qu'ils  luivent ,  ôc  ce  qu'ils  entendent 

par  inter   hoc   tempus.     M.    Fréret    la   croit ,    cette    époque , 

propre  à  lever  toutes  \ts  difficultés ,  &  à  concilier  les  calculs 

qui  jufqu'alors  avoient  paru  les  plus  oppofés.  Il  promet  de 

le  prouver,  &  demande  pour  cela  qu'on  lui  paffe,  ce  qu'il 

démontrera  dans  la  fuite,  qu'il  y  a  eu  trois  rois  d'Aiïyrie, 

auxquels  les  Grecs  ont  donné   le  nom  de  Sardanapale. 

Luluf.^y:.  L'empire  des  Alîyriens,  ou  les  conquêtes  de  Ninus  dans 
la  haute  Afie,  une  fois  placés  à  fan  151 68  avant  l'ère  Chré- 
tienne, M.  Fréret  prétend  que  cette  époque  s'accorde  avec 
ce  que  l'Ecriture  nous  apprend  de  l'état  où  étoient  alors  \es 

L.cU,f,^y2,  contrées  voifmes  de  cet  Empire;  avec  Ctéfras  (ou  Diodore 
de  Sicile  )  qui  lui  donne  treize  cents  foixante  (  ou  qua- 
torze cents  ans,  y  compris  le  règne  de  Bélus),  parce  qu'il  ne 
le  fuppofe  détruit  qu'avec  la  ville  de  Ninive,  l'an  6  1  8  avant 


cTautre  leçon  :  feulement  Jufte-Lipfe 
doute  (p.  I  oy  )  que  ce  paflàge  foit 
de  Vellcïus  Patcrculus.  D'Elbcnne  & 
Aci(ialiu5  (p.  159  )   Je  regardent, 


jufqu'à  inter  hoc  tempus,  comme  une 
infertion   de   copifte ,    faite    fur    un 


Commentaire  marginal 


DE     LITTERATURE.  411 

l'ère  Chrétienne  ;  avec  Caftor  qui  ne  compte  que  douze  cents 
quatre-vingts  ans,  parce  qu'il  termine  le  Canon  des  rois  A(Ty- 
riens  aux  premières  des  cent  vingt -huit  années  de  l'empire 
des  Mcdes  fur  la  haute  Afie  ,  aux  premières  conquêtes  de 
Déjocès,  lefqueiles  ,  félon  le  calcul  d'Hérodote,  tombent  à 
l'an  688  avant  J.  C.  ;  enfin  avec  les  mille  foixantc-dix  ans 
de  Velleïus  Paterculus,  lefquels  finilTent  à  l'an  85)8  avant 
l'ère  Chrétienne ,  c'efl-à-dire  ,  à  l'an  de  la  révolte  des  pays 
tributaires  de  l'AfTyrie,  de  la  prile  de  Ninive  par  Arbace 
(ou  Pharnace  ) ,  de  la  mort  de  Sardanapale,  tiente-troiflème 
roi  d'Affyrie  depuis  Ninus. 

«Enfin,  dit  M.  Fréret,  Ctéfias,  Caflor  &  Velleïus  Pater- ^.;  7-^. //p 
culus  s'accordent  tous  trois  à  commencer  l'empire  d'Afîyrie  «c 
au  règne  de  Ninus.  S'ils  font  fi  différens   entr'eux   dans   la  « 

durée  qu'ils  afTignent  à  celte  monarchie c'efl  qu'ils  « 

ne  Hnilient  pas  au  même  Prince.  Ctéfias  comptoit  quarante  « 
Rois,   comme   il  paroît   par   le   Canon   de  Jules  Africain  ;  « 

Caflor trente-fix  ;  Euscbe,  qui  en  adinet  autant,  fait  <t 

profeffion  de  fuivre  Caftor  ;  Velleïus  Paterculus  ne  compte  « 
que   trente -trois   rois   d'Afîyrie.  Ainh ,   quoique  tous   trois  « 
hnidènt  la  lifle  des  rois  d'Afîyrie  par  un  Sardanapale  ,   il  « 
efl  vifible  qu'ils  donnent  ce  nom  à  trois  Princes  différens.  » 
Voilà  le  mot  de  l'énigme.  Ce  moyen  de  conciliation  paroît 
fi  naturel  au  favant  Académicien,  qu'il   efl  furpris   que    les 
critiques  n'y  aient  pas  eu  recours  ,    comme  à    une  liypotlicfe 
qui  accorde  tout,  plutôt  que  de  faire  deux  empires  Aliyricns 
conlécutifs,  alongeant  ou  raccourciffant  la  durée  du  premier 
félon  leurs  fyftcmes;   morcelant,  félon  leur  méthode  ordi- 
naire,   le   témoignage  des  Anciens,   t,  &  toujours,    dit -il',     P^s*  }7S% 
(ans  rapporter   aucune  tics  preuves  que  nous  fournit  l'An-  « 
tiquité ,  (ju'il   y  a    eu   plufieurs  des  rois  d'Alîyrie  auxquels  « 
on  a  donné  le  nom  de  Sardanapale.  >• 

On  voit  que  M.  Fréret  ne  ménage  pas  trop  les  Shvans 
«]ui ,  avant  lui ,  ont  tenté  d'éclaircir  la  Chronologie  Ally- 
ricnne.  Le  refle  de  cette  troilième  partit  tfl  employé  à 
prouver  i'cxillence  de  trois  monarques  Atîy riens,  auxquels 

ï  ii  \\ 


4ii  MÉMOIRES 

FagejS-}.   on  a  donne  le  nom  de  Sarnadapale;   le  premier   qui   périt 

jors  de  la  révolte  d'Arbace ,  l'an  8(?8   avant  Jéfiis-Chrift, 

Page} s 2.    félon    le   calcul  de    Vclleïus    Paterciilus;    le  deuxième  (de 

Caflor  ) ,  antcrieur  à  l'an  688,  l'Afarhaddon   de  l'Écriture: 

f''f/,'iit'i^  P.  Tornielle  l'avoit  dcià  propolc  ;  le  troifième,    que  Po- 

S)tiul.p,£i o.  lyhillor  appelle  Sarac,  lequel  régnoit  à  Ninive  en  608,  & 

finit  avec  la  monarchie,    l'an    ij6o  depuis  Niiius. 

Lili.dt.jwg.      Je  n'entrerai  pas  ici   dans  le  détail  des  preuves   fur  lef- 

^^       •'    ^'  quelles  M.  Fréret  appuyé  Ion  fenlinient.  On  ne  peut,  quelque 

iolides   qu'on  les  luppole,    s'empccher    d'être  furpris  de    la 

marche  de  ce  Savant,  qui  ne  le  donne  cependant  que  pour 

fuivre  Icrupuleufement  l'Antiquité  ,   pour  prendre  dans  leur 

fens  naturel  les  palîàges  des  Anciens,  Où  iont,  dira-t-on ,  les 

dynafties  Chaldcenne  &  Arabe  de  Jules  Africain,  d'Eusèbe, 

de  George- le -Syncelle  \  M.  Fréret  croit  devoir  concilier 

fon  opinion  avec  celle  de  Caflor  ;  &:  c'efl  Euscbe,  c'efl  le 

Syncelle ,  qu'il  a  confulté  fur  cet  Écrivain.  11  parle  du  Ca- 

1  talogue  de  Jules  Africain,  &  ne  fait  aucune  mention  de  ces 

deux  dynaflies  :  il  efl;  même  vifible  qu'il  ne  les  admet  pas; 

comment  placer  ,   dans  le  calcul  du  texte   Hébreu  ,  quatre 

cents  quarante  ans  de  règne  entre  le  Déluge  &  fan   jc)68 

avant  j  élus  -  Chrift  î  Au  moins  cette  queflion  méritoit  -  elle 

ii'être  agitée  l 

D'ailleurs ,  dans  une  matière  comme  celle-ci ,  ce  ne  font 
pas  des  Ecrivains  qui  donnent  à  l'empire  Afîyrien  cent  ou 
deux  cents  ans  de  plus  ou  de  moins,  que  l'on  cherche  à 
voir  d'accord.  Un  empire  terminé  deux  cents  ans  plus  tôt , 
ou  continué  fous  le  même  nom  ;  trois  Princes  portant  aufîi 
ie  même  nom ,  &  diflingués  ou  confondus  ;  ces  variétés  fè 
trouvent  dans  les  Hiftoires  de  tous  les  peuples.  A  deux 
mille  ans  d'éloignement ,  on  pafîe  aifement  ces  difiérejices, 
fur-tout  quand  on  fait  que  le  temps  nous  a  enlevé  la  plupart 
des  Ouvrages  qui  euffent  pu  les  faire  difj-)aroître. 

Mais  ce  qui  faifoit  une  difiiculté  à  Diodore  de  Sicile,  à 
Denys  d'Halicarnalîe  ;  ce  qui  a  partagé  tous  les  Critiques 
modernes,  ce  font  les  treize  cents  foixanle  ans  de  Ctéfias, 


DE    LITTÉRATURE.  4i| 

comparés  avec  les   cinq   cents   vingt  ans   d'Hérodote  :  & 
M.    Fréret  ,   pour    toute   folution  ,    abandonne   ce    dernier 
Écrivain.  J'ai  rapporté  plus  haut  deux  réflexions  qu'il  fait,    cu.p.^c^r. 
comme  pour  s'en  débarrafler.  Ailleurs,   après  s'être  étendu  L.cU.p.jy}, 
fur  Diodore  de  Sicile,  fur  Caflor,  dont  le  calcul  lui  paroît    cu.p.^tt, 
fait  d'après  Hérodote,  il  dit  que  Cafîor,  qui  avoit  confulté 
cet  Hiftorien,  ne  regardoit  pas  les  cinq  cents  vingt  ans  de 
i'empire  des  Affyriens  fur  la  haute  Alie ,   comme  la  durée 
totale    de  leur   monarchie.    «  Nous   avons   obfèrvé  ,    ajoute 
M.  Fréret,  que  la  fin  de  ces  cinq  cents  vingt  ans  n'étant  « 
mai-quée ,   dans    Hérodote  ,    que    pai-    la   révolte   des    pays  « 
tributaires ,  révolte  dont  il  ne  donne  aucune  date ,  le  com-  « 
mencement  de  ces  cinq  cents  vingt  ans  efl  incertain.» 

De  ce  que  deux  calculs  peuvent  aboutir  au  même  terme, 
eft-ce  une  preuve  qu'ils  commencent  à  la  même  époque  î 
On  croiroit  pourtant  que  M.  Fréret  feroit  porté  à  ne  regaider 
Jes  cinq  cents  vingt  ans  d'Hérodote,  que  comme  la  fin  d'un 
Empire  qui  exifloit  depuis  long-temps.  Ce  qu'il  rapporte  Lib.  cit. 
du  changement  de  famille  fous  Bélétai'as,  des  conquêtes  de  .^'///' 
Perfée,  6cc.  pouvoit  lui  indiquer  un  autre  dénouement.  isis-39^- 

M.   Fréret  achève  :  «  Ainlj ,  je  ne  m'arrêterai   point  à      P-^s'SyS' 
chercher  les  moyens  de  le  déterminer  (ce  commencement).  « 
Hérodote  nous  fournit  fi  peu  de  choie  là-delfus  ,  que  nous  « 
ne  pouvons  nous  former  une  idée  julte  de  Ion  fyltème.  » 

Ces  dernières  paroles  font  formelles.  M.  Fréret  renonce 
à  montrer  l'accord  d'Hérodote  avec  les  Ecrivains  qu'on  lui 
oppofe  :  il  n'a  donc  pas  levé  les  dilncultés  de  la  Ckrono-- 
logie  Allyrifune  ;  Ion  Effai  n'eft  proprement  que  l'époque 
d'^/tmilius  Sura  ,  conciliée  avec  une  paitie  des  anciens 
Hiftoriens. 

M.  Fréret,  dans  fon  Abrégé  Chronologique,  place:  P^g.^Sf—^ 

La  fondation   de  Ninive   p;u-  Allur ,   ;'i  l'an ,   avant  l'ère 

Chrclienne 2125. 

La  délaite  de  Chodorlahomor,  à  l'an 2113. 

Le  règne  de  Btlu.^,  fondateur  de  l'empire  Ali)  rien, 


4t4  Tvl  É  M  O  I  R  E  S 

à  l'ail  ....  . 2013. 

Celui  de  Ninus ,  à  l'an ipôS. 

Bclûclius  (  &  Atoffà,  nommée  aufTi  Sémiramis  ), 
dernier  Roi  de  la  famille  de  Sémiramis,  à  l'an.  .  .  .  1328. 

Bcictaras  ,  tige  d'une  nouvelle  famille ,  dans  le 
Catalogue  des  rois  AHyriens ,  à  l'an 13  18. 

La  révolte  des  Mèdes  fous  Arbace,  à  l'an p  i  (j. 

La  mort  de  Sardanapale,  à  l'an 8p8. 

Déjocès ,  à  l'an 7^9" 

Ses  conquêtes,  à  l'an 688. 

î^inus  deuxième, -&  la  ruine  de  Ninive,  en  ...  ,     608. 

Page ^04,  Ainfi  finit,  conclut  ce  Savant,  l'empire  d'AfTyrie  ,  treiie 
cents  foixante  ans  jiijle  après  le  commencement  du  règne  de 
Ninus. 

M.    Fourmont   étoit   fort    éloigné    de   reconnoître   cette 

juflcjfe  dans  la  conclufion  de  M.  fréret  :  &  l'on  peut,  avec 

quelque  raifon,   fe  défier  des  calculs,  qui,  dans  un  pareil 

éloignement ,  donnent  des  lolutions  à  une  année  près. 

Efftex.tùùq.       M.  Fourmont,  dans  la  Réponle,  montre  d'abord  la  difficulté 

/■"■  ^"^'^'  '^7  qu'il  V  a  à  donner  l'époque  jufie  du  commencement  de  l'empire 

anc.Peiii'/.t.ll.     \  ,^    J.  ,-rr       t    ,         ■  i    •  j  r>  •  i 

liv.  m,  c.  VI.  Aiiyrien  ;  difficulté  qui  ne  doit  pas  cependant  raire  rejeter  le 

fag.}oi        Catalogue  de  fes  Rois.  Cette  Monarchie,  félon  lui,  remonte 

à  Nemrod  ;  mais,  comme  Babylone  paroît  dans  l'Écriture 

avant  Ninive,  il  commence  par  les  Rois  de  cette  première 

Pagejoj.   ville,  &  donne  les  deux  dynafties  Chaldéenne  6c  Arabe, 

fuivies  des  rois  Aflyriens. 

Pag. } 04. —       Cet  Académicien  jfe  propoie  des  difficultés  fur  les  noms, 

^''^'  les  fynchronifmes,  les  opinions  des  modernes  touchant  ces 

Pag.  }oy~'  Princes  :  il  y  répond  en  foutenant  l'ancienneté  des  obferva- 

/''*''  tions  Babyloniennes  {  dix-neuf  cents  trois  ans  avant  la  prife 

de  Babylone),  la  célébrité  de  Ninus,  de  Sémiramis ,  Sec. 

Enfin ,  il  adopte  les  raifons  que  le  P.  Pezron  emploie  pour 

iJéfendre  les  fuites  de  Rois  données  par  .Iules  Africain. 

M.   Fourmont  entre  enfuite   dans  quelque  détail  pour 


I  D  E    LI  T  TE  R  ATU  R  E.  415 

proirver  que  les  quarante-un  Rois  du  Syncelie  n'ont  pas  tous     P'^s'  S  '  «• 
été  Aflyriens  ;  que  les  premiers  de  ces  Rois  ont  été  en  partie 
Arabes,  en  partie  Ninivites  ;  qu'enfin  «l'on  a  compté  entre 
ces   Rois ,   ou  plutôt   entre   les  rois  de  Babylone ,   des  rois  « 
Arabes  ,    tandis   que  des  rois   d'AlFyrie  leur   difputoient  la  « 

ville  de  Babylone qui  reconnoifloit  tantôt  l'un,  " 

tantôt  l'autre.»  II  examine  plufieurs  des  noms  de  ces  Rois,    P^g.}to-< 
croit  qu'il  y  a  tranfpofition ,  répétition,  &  même  confuhon,  ^'^' 
dans  le  Catalogue  du  Syncelie  ;  mais  il  efl:  bien  éloigne  de     Apy^nd.  ai 
dire,  comme  Dodwei.  «que  i'hiiloire  des  Aériens  &  des  ^f^'lff; 
Éevptiens ne  nous  préfente  rien  de  fui-.  »  s<^-  ■<  ^'fi- 

°^S    T»,.  I  I  I  •        l>  l\  rr     •         coiicfm.  San- 

bi  Hérodote  ne  parie  pas  davantage  des  rois  dAllyrie,  chon.r-^j  — 
fon  fdence,  félon  M.  Fourmont,  n'a  rien  d'étonnant.  «Grec,  }o,irc.sS, 
tel  qu'il  étoit,  &  n'ayant  fait  que  pafler  dans  les  pays  où  il  «  ' 
avoit  voyagé ,  on  ne   devoit  attendre   de   lui  rien  de   fort  « 
exaél.  '» 

Voilà  comme  les  Savans  traitent,  lorfque  fon  témoignage 
ne  s'accorde  pas  avec  leurs  fyftèmes ,  celui  qu'ils  appellent 
le  Père  de  l'Hiftoire. 

M.  Fourmont  répond  aux  objedions  de  Dodwei,  contre 
les  pbfervations  Babyloniennes  de  Callifthène,  en  difant  que, 
ï\  Ptolémée  ne  remonte  que  jufqu'à  Nabonallar,  c'eft  qu'il 
n'avoit  pas  befoin,  dans  fes  oblèrvations ,  d'aller  plus  haut; 
ou  bien  qu'il  étoit  perfiiadé  qu'alors  les  découvertes  Agro- 
nomiques avoient  été  trcs-conlidérables. 

Avant   que  de  développer  Ion  iyftème  fur  la  Chrono- 
logie Adyrienne,  M.  Fourmont  croit  devoir  rendre  compte 
des  Mémoires  de  M."  Sevin  &:  Frérct,   fur  cette  matière:   .  LibT.ch. 
il  ajoute  cnfuite  fes  réHcxions.  'j%^J^f' 

«Les    preuves,   dit- il  ,    de  M.    Sevin,    pour   le   temps 
'de  Ninus  ^   de  Sémiramis,  ont  paru   foibles    (  à  l'Acadé-  « 

rnie  ) On  ne  tirera  jamais  rien  du  pallage  d'Hérodote:  « 

il  ne  marque  (  pour  la  monarchie  A(i)rienne)  ni  commen-  « 
cernent  ni  lui  ;  ik.  de  plus  il  ne  paile  que  d'une  monarchie  « 
des  Allyriens  prefque  univerlèlle  ;  &  il  fe  peut  faire  que  « 
la  monurtJiic   des  AlTyriens ,   telle   qu'il   l'cnteniloit ,  ncùt  « 


41^  MÉMOIRES 

pas    dure   plus   que  ces  cinq  cents  vingt  ans.  »>  Un  pas  cîe 

plus,  &  M.  Founnont  touchoit  au  driiouement,  connue  je 

le  montrerai  dans  la  deuxième  pariic  de  ce  Mémoire. 

P.}i6,}2y.       Ce  Savant  s'arrête  davantage  a  M.  Frc'ret.  Après  avoir  fait 

Aqs  difficultcs   contre  plulieurs   des  obfèrvations  ou  preuves 

Pag. } 2 S—  de  cet  habile  Critique,  il  s'attache  particulièrement  à  établir 

^''^'  contre  lui   qu'il  n'y  a  eu   qu'un   Sardanapale.  Je  n'entrerai 

pas    ici    dans    le    détail    des    railons    qu'allègue    pour    cela 

M.  Fourmont.  Qu'il  y  ait  eu  ww  ou  trois  Sardanapales ,  \<i% 

grandes  difficultés  lur  la   Chronologie  Aiiyrieiuie  n'en  fub- 

lillent  pas  moins. 

Mais  je  crois  devoir  rapporter  les  réflexions  de  M.  Four- 
mont,  fur  la  manière  dont  procède  M.  Fréret.  «  Ce  Savant, 
foS'iSj'  "  dit-il,  avertit  lui-même  très-louvent  qu'il  faut  aller  a  nous 
»  ad  igiiota.  Rien  donc  de  plus  iage  que  la  conduite  des 
»  Chronologiiles ,  iur  la  hn  de  ces  anciennes  monarchies  :  ils 
»  finilîént  au  même  temps  ;  &  i\  leurs  calculs  font  différens 
»  en  quelque  chofe,  c'eil  que,  dans  les  commencemens,  ils 
»  diffèrent,  &  même  que,  dans  toute  cette  luite  de  fiècles, 
«  ils  ont  placé  des  évènemens  à  des  années  différentes.  Mettez 
»'  les  treize  cents  foixante  ans  de  Diodore  &  de  Ctéfias,  les 
»  quatorze  cents  ou  près  de  quatorze  cents  de  Diodore  ailleurs, 
>>  les  douze  cents  quatre-vingt  de  Caftor,  les  mille  foixante-dix 
»  de  Yelleïus,  &  en  un  mot  toutes  les  évaluations  imaginables; 
»  on  en  trouvera  des  exemples  dans  tous  les  Chronologiiles. 
»  Et  ainfi  Ninus  eft  plus  ou  moins  ancien,  lelon  leurs  difiérens 
»'  fyflèmes.  Qu'y  a-t-il  même  de  plus  extraordinaire,  que  de 
»  fonder  l'arrangement  d'un  fyflème  complet  ;  je  ne  dis  plus 
»  fur  les  palfages  d'un  Romain  pour  l'Alîyrie ,  mais  fur  les 
»  idées  d'un  Hilforien  ordinaire  (  yEmilius  Sura  )  ,  &  non 
»  Chronologifte  en  forme ,  pour  des  temps  qui  demandent 
»  l'élude  la  plus  enfoncée  de  ces  matières  ;  en  un  mot ,  & 
d-J^p.  »  c'elf  tout ,  fur  des  pafîàges  corrompus ,  &  qu'il  laut  corriger, 
^Je!"'  "  comme  ceux  de  Velleïus  ?  » 

Ces  obfervations   font  importantes  ;  8c  l'on  va  voir  M. 


Foiirmont  les  oublier  pour  lui-même. 


N'y. 


DE     LITTÉRATURE.  417 

N'y  ayant  donc  rien  de  bien  confiant  fur  la  Clironologie  L.dt.p.^j^, 
de  l'empire  Afî)  rien ,  ce  Savant  croit  pouvoir   donner  (es 
conjeâures ,  &  promet  des  époques  fixes  ;  ce  que,  dit-il,  les 
autres  Chi'onologifles  n'ont  jamais  fait. 

Le  Lecteur  commence  à  être  en  gai'de  contre  de  pareilles 
promelfes. 

Pour  cela,   il  fe  propole  ,   «   i.°   de   didinguer  ,   s'il  eft 
pofîïble ,  dans  le  Catalogue  des  rois  d'AlFyrie ,   les  Princes  a. 
étrangers    d'avec    les   véritables   Affyriens  :  2."   de  trouver  « 
des    points    inébranlables    d'où   l'on   puiffe   monter   &    deC-  « 
cendre.  »  11  prétend  qu'on  peut  bien  avoir  inféré,   dans  le 
Catalogue  des  rois  d'AlFyrie,  les  Princes  étrangers,  qui,  les 
ayant  quelquefois  vaincus ,  fe  font  fait  donner  le  nom  de  rois 
d'AJfyric.  "  En  un  mot,  dit  M.  Foiirmont,  cette  Monarchie, 
comme  les  autres,  a  (oLiffert  des  incurlions;  &i  tantôt  l'Arabe,  " 
tantôt  le  Perfan ,  tantôt  l'Egyptien ,  en  ont  eu  leur  part ,  &  « 
y  ont  régné;  &  par  conféquent  ce  grand  nombre  de  rois  ne  •* 
doit  nullement  épouvanter.   Les   Peri'ans  d'aujourd'hui  {  en  "= 
1735  )  comptent  deux   Rois,   &:  cela  s'efl  toujours   fait,  « 
lorlqu'il  y  a  eu  difTérens  partis  dans  un  même  royaume.  » 

Cette  réflexion  efl  jufle  :  les  Perfes  mettent  Zohàk  con- 
quérant Arabe ,  &  Afrafiab  conquérant  Touranian  ,  au  nombre 
des  Princes  Pekhdadiens  ;  mais  M.  Fourmont  n'y  donne-t-il 
pas  trop  d'étendue  l 

D'abord  Tes  points  fixes,  qui  font  les  règnes  d'Arius  ,  de      Pag.}t2-, 
Sétiuis,  de  Teuthamos  &  de  Sai'danapale ,  tels  que  ce  Savant  iîS-SFO' 
les  entend  ,   ne  font  rien  moins  que  prouvés.  11  p;utage  les 
rois  de  Ninive  en  Allyriejis  ,    en  Égyptiens  &  en   Perfes.     P'-s-j}p^ 
Tandis  que  les  premiers  régnoient,  Séthofikhermts ,  roi  de  -'"^-''' 
Thcbes  en  Egypte,   le  trente -troificme  du  Canon  d'Éra- 
thollcnc,   fait  une  irruption  en  Alfyrie  :  c'efl  le  Sélhus  du 
Catalogue  de  George-le-Syncelle  ;   lés  fuccelfturs  fe  main-     P-s  ns- 
tiennent  dans  cette  contrée,   malgré  les  Perfes  que  les  rois  ^-f"'^^^'- 
d'Alfyrie  avoient  appelés  à  leur  fecours,  conlèrvant  en  même 
temps  jul(|u'à  Amuthautus  (  le  trente-huitième  du  Canon), 
lu  i'hébaïde  &L  l'AHyric.  Dans  la  fuilc,  le  befoin  de  rélitlet 
Tome  XL.  G  gg 


4i8  MÉMOIRES 

aux  Perfes  ,  &  l'importance  de  cette  conquête ,  obligcrenf 
les  luccefFeurs  d'Amuthaulus  de  le  borner  à  i'A(i)'rie,  où  ils 
régnèrent,  étant  continuellement  en  guerre  avec  les  Perfes,- 
qui  y  étoient  conquérans  comme  eux  ;  &  c'efl  de-là  que  le 
Catalogue  des  rois  de  Thèbes  finit,  dans  Ératodhène,  à 
Amuthautus ,  le  Theuthamos  des  Allyriens. 

Après  cet  expofé,  qui  ell  purement  gratuit,  M.  Fourmont 
réunit  deux  liftes  qui  forment  ce  qu'il  appelle  la  ligne  AlFy- 
rienne-Perfimne,  depuis  Scthus  qu'il  prend  pour  Séthos  ou 
Séfoflris.  Cette  ligne  lui  donne  feize  rois  &  cinq  cents 
vingt-deux  ans  de  règne,  de  Séthus  à  Sai'danapale ,  dont  il 
place  la  mort  à  la  trente-unième  année  d'Ozias.  Remontant 
après  cela  de  Séthos  ,  qu'il  place  au  temps  de  Jephté  ,   ou 

P.sO'S/"-  i^in  peu  avant,  à  Bélus,  il  prétend  trouver  que  ce  Prince  a 
commencé  à  régner  l'an  cj^  d'Abraham,  quatre  cents  douze 
ans  avant  la  iortie  d'Egypte. 

p.}^,}yz.  Ce  Savant  montre  enlliite  que  les  dynafties  Chaldéenne 
&  Arabe  remplirent  exaélement  l'elpace  qui  (  du  règne  de 
Bélus)  s'étend  jufqu'au  Déluge.  Il  prouve  par-là  que  la  féconde 
a  luccédé  à  la  première,  &  prend  Évéchoiis ,  premier  Roi 
de  la  dynaftie  Chaldéenne,  pour  le  père  de  Chus  (  Ab  Chus) , 
Canaan  ou  Cham. 

II  ell  difficile,  dans  un  fimple Extrait ,  de  donner  une  idée 
nette  du  fyllème  de  M.  Fourmont  :  pour  bien  l'entendre ,  ii 
faut  le  lire  dans  l'Ouvrage  même  ;  quelques  points  rapprochés 
peuvent  cependant  en  faire  voir  le  foible. 

Ce  Savant  fuppoie  des  royaumes  formés  du  temps  de 
Cham  &  de  Canaan,  fur  le  rapport  prétendu  de  deux  noms 
&  des  fommes  de  plufieurs  règnes  :  il  fait  régner  en  Afîyrie 
•pe§ts;7o,  des  Rois  de  la  Thébaïde  ;  entre  Sétus  &  Baiieus  il  compte 
deux  cents  foixante- quatre  ans,  quoique,  dans  le  catalogue 
du  Syncelle ,  ces  deux  Princes  fe  lùivent  immédiatement.  Or 
procéder  de  cette  manière ,  je  ne  crains  pas  de  le  dire ,  c'eft 
forger  les  monumens  de  l'hiftoire,  &  non  pas  ia  donner 
d'après  ceux  que  l'Antiquité  nous  a  laiffés. 

Je  dirai  peu  de  chofe  de  M.  Prideaux.  Le  favaiit  Anglois 


DE    LITTÉRATURE.  41^ 

admet  avec  Juflin  les  treize  cents  ans  de  la  durée  de  l'empire    Tomei,  p.  i, 


Tr,  Fr,  ciiit. 


AfTyrien,  quoiqu'il  s'attache   dans  le  refte  à  la  chronologie  /'f^\ 


d'Uilcrius,  qui  termine  cet  Empire  à  la  moit  de  Sardanapale, 

l'an  747  avant  J.  C.  fur  quoi  le  P.  de  Tournemine,  dans  Tes 

Eclairciffemeiis  fur  la  ruine  de  Ninive  &  la  durée  de  l'empire  It'^-  v  ^^"f 

Affyrien,  obfèrve  «que  M.  Prideaux  le  trompe,  en  luivant  ~^^^"'' 

Ullerius,  &:  qu'il  fe  trompe  encore,  en  voulant  le  corriger.» 

En  général   le    favant  Jéiuite ,   d'un  côté  ,  répèle   dans    cet 

Eçlaircillëment  ce  que  le  P.  de  Montfaucon  a  avancé  contre 

Ctéflas   dans  (a  Venté  de  l'hifloire  de  Judith  ;  de  l'autre,  il 

appuie  le  témoignage  d'Hérodote  de  celui  des  Écrivains  qu'on 

allègue  ordinairement  en  fa  faveur,  &  finit  en  dilîuit  qu'il 

n'y  a  eu  qu'une  defh-uèlion  de  Ninive.  Il  place,  avec  l'hiftorien 

Grec,  cet  événement,  près   de  trois  llècles  plus  tard   que 

Ctélias    (  (îx  cents  dix-neuf  ans  avant  J.  C.  )  ;  &  pour  les 

détails  fur  l'hi/toire  d'Affyrie,    il  renvoie  aux  DilTertations     Tomri^, 

qui  font  à  la  fin  de  ion  édition  de  Meuochius.  ^'  '^>' 

Voyons  fi  nous  ti'ouverons  plus  de  lumière,  fur  cette 
matière,  dans  les  Ouvrages  d'un  des  premiers  Cluonologifles 
de  ce  fiècle ,  M.  Defvignoles. 

Ce  Savant  ,   après  avoir   déclaré    qu'il    ne   prend    aucun      Chroml  it 
intérêt  dans  la  dilpute  qui  divife  les  Modernes  fur  la  durée  [^/r^'Jl'}"/ 
de  l'empire  AfTyrien  ,  préfente  le  catalogue  de  ces  Rois  d'après  '  O.  ' 
Jules  Africain  &  Eusèbe,  avec  les  variantes,  qui  donnent 
dans  le  premier  Ecrivain  deux  cents  vingt  ans  de  plus  que 
dans  le  fécond.  H  répond  enfuite  aux  objections  de  Génébrai"J 
&  des  autres  Critiques  contre  cette  longue  fuite  de  Rois,  fuis    Pag.  ig^-^ 
rien  ajouter  proprement  de  nouveau  à  ce  qui  a  été  dit  avant  '^^' 
lui  jxu-  les  défenfeurs  de  Ctéfias ,  ni  faire  mention  des  dynaflies 
Chaldéeniic  (Se  Arabe. 

Vient  après  cela  l'examen  de  l'autorité  d'Hérodote  qui  a 
<5té   (uivi   ou   approuvé   par   Ulîcrius ,  Marsham  ,   Dodwel,   Ci-lp.jyg 
Hornius,  Schotanus,  M.  Bofïïiet,  &:  par  l'Auteur  de  la  chro-  L.dt.i.,^}, 
jiologic  de  Port -Royal.  M.  Defvignoles  reconnoît  qu'il  faut 
lire  cinq  cents  vingt  ans  dans  Hérodote,  &  non  (juin/c  cents 
avec  Cappel  &  Simfon  :  mais  il  obfèrve  que  l'hiftorien  Grec  CJ.p.^gg, 

Gggij  '^^- 


420  MÉMOIRES 

ne  marque ,  nile  temps  de  la  fondation  de  i'empîre  AfTyrien, 

ni  quel  en  a  étc  le  londateur ,  occ.  raifons  rcpctées  cent  lois 

Ci-â.ii.^Sé,    par  ceux  qui  abandonnent  Hérodote.  Le  favant  Chronologille 

L,cit.p.iyj.  ajoute  que  cet  Hiflorien   ne  iavoit   preique  point  l'hifloire 

ancienne  d'Aflyrie;  &  après  avoir   donné  piulieurs  preuves 

FngeiSz,    de  ion  peu  d'exaélitude  :  «certes,  dit-il,  fi  Hérodote  efl  le 

»  père  de  l'hiftoire,  comme  mille  Écrivains  l'ont  appelé,  après 

»  Cicéron ,  ce  n'elt  pas  alfurément  de  l'hifloire  d'Afîyrie,  ou 

"  c'efl  une  fille  qu'il  a  lailîée  dans  fon  enfance,  &:  que  d'autres 

ont  pris  la  peine  d'élever.  » 

On  elt  étonné ,  quand  on  lit  avec  attention  &  de  fuite 
les  Critiques  modernes,  de  voir  de  quelle  manière  ils  traitent 
les  Anciens.  Dans  tel  point,  tel  Auteur  e{t  un  Dieu;  il  y  a 
une  forte  d'impiété  à  reculer  fon  témoignage  :  dans  tel  autre , 
ce  n'eft  pas  même  un  homme;  il  n'a  ni  critique  ni  exacti- 
tude; à  peine  eft-il  permis  de  faire  attention  aux  autres 
qualités  qu'il  peut  avoir. 

'Fdg.  18}  —       Ctéfias ,  comme  chez  M.  Fréret,  efl  ici  le  héros ,  &  toujours 
'tr)o.2ij.     jjjj^  dépens  d'Hérodote.  Le  vrai  motif  de  ce  jugement,  c'eft 
qu'on  ne  peut  concilier  le  témoignage  de  ce  dernier  Hiflorien 
avec  celui  de  Ctéfias  &  des  Ecrivains  qui  l'ont  fuivi. 

Je  conviens  de  tout  ce  que  M.  Defvignoles  avance  en 

faveur  de  Ctélias,  de  ce  qu'il  dit  même  des  témoins  contraires 

à  Hérodote,  c'eft-à-dire ,  des  Auteurs  qui  donnent  depuis 

Tag.ij)!—  onze  cents  jufqu'à  feize  cents   ans  de  durée  à  l'empire  des 

^''''  Alfyriens;  &    ces   Auteurs,   il   eft  permis  de  les  réduire  à 

Ctéfias  feul ,  puifqu'étant  tous  venus  après  lui ,  il  eft  polfibie 

qu'ils  l'aient  copié,  quoiqu'avec  des  variétés. 

Tngeip^.        Sur  le  paffage  d'^milius  Sura,  M.  Defvignoles  foutient 

Ci-d.p.^o<).  contre  Conringius,  la  leçon  qui  porte  dix-neuf  cents  quatre- 

mt(oJ,         vingt-quinze  ans;  &  il  entend  (avecSalian)  y^'  Cûrl/iaginem 

Jiihaâam ,   la   défaite  des    Carthaginois   qui  hnit  la  féconde 

i.f /■/./'. /^/.guerre  Punique.  Quatre  ou  cinq  ans  après,  les  Macédoniens 

furent  vaincus,  fan  de  Rome  5  57  félon  Varron,  4517  de 

ïa  période  Julienne  (15)7  avant  J.  C.)  :  ôtaut  de  cette  fomme 


DE    LITTÉRATURE.  42  r 

ipp5  ,  on  a  2522  de  la  période  Juiienne  pour  le  commen- 
cement de  Ninus. 

Ceci  ne  s'accorde  pas  avec  le  fentiment  de  M.  Fréret,  qui  Ci-d.p.^10, 
s'ancte  au  mot  fumma  imperii.  Et  en  effet,  les  Romains  ne 
purent  ctre  appelés  les  maîtres  de  l'Alie ,  qu'après  la  défaite 
de  Mithridate  &  de  Tigrane  :  mais  mon  objet  ici  ell  feulement 
de  préfenter  les  différentes  manières  dont  les  Modernes 
expliquent  les  Anciens. 

£nHn  M.  Delvignoles  abandonne  pofitivement  Hérodote, 
&:  fe  déclare  pour  le  Cataloguede  Jules  Africain,  qui  donne      Lih.dt. 
quatorze  cents  cinquante-neui  ans  à  la  monarchie  Alfyricnne. ''""'-' "*"'*'' 
Une  des  preuves  cju'emploie  le  lavant  Chronoiogille  pour     P^sfsd^. 
établir   1  antiquité   de  cette  Monarchie ,  efl  le  lynchronilme 
àes  oblervations    agronomiques   de   Babylone ,    envoyées  à 
Ariflote  piU*  Callifthène ,  avec  la  conllruélion  du  temple  de 
Jupilcr-Bélus  p;u-  Sémiramis,  dans  lequel  les  Chaldéens  obier- 
yoient  le  lever  &  le  coucher  des  altres.  Les  oblervations  de 
Calliilhène  tombent  à  l'an  24.80    de  la  période  Julienne, 
qui  e(l  le  ic)  de  Sémiramis,  ftlon  M.  Deivign.lcs.  Ce  Savant     Page  j^j, 
fait  coriimencer  Bclus  à  1  an  2355  de  la  même  période,  &  P.2cS,2io, 

Sardanapale,  quarante -unième  roi  d'Aliyrie,  à  l'an  3790  ;   P»g.i6) 

ce  qui  recule  l'origine  de  l'empire  Allyrien ,  dans  le  calcul  '^S'^^t": 
du  texte  Hébreu,  au-delà  du  Déluge,  le  commencement  de 
l'ère  Clirétienne  étant  iixé,  lelun  l'Auleur ,  à  l'an  4714  de 
la  période  Julienne. 

L'opinion  de  M.  Defvignoles  ne  peut,  comme  on  le  voit, 
fè  foutenir,  fi  l'on  scw  tient  au  texte  Hébreu.  Cette  railor» 
n'cmpcche  pas  M.  le  Préfident  de  Broliès  de  faire  ulàge  de 
plulieurs  rdlexions  de  cet  habile  Chronoiogille ,  dans  lès 
favans  Ah'moires  fur  la  vioiuinhie  dAjJyrie.  Je  ne  m'arrêterai 
ici  {ju'à  ce  qui  ,  dans  ces  Mémoires ,  a  un  rapport  direct  à 
l'origine  &  à  la  durée  de  celte  Monarchie. 

M.  le  Prélldent  de  Brodes,  ilans  Ion  premier  Mémoire,  ^Jt">-'{ti'Âc. 
admet  deux    Sardanapales ,    deux  lièges  de   Ninive,  &   \^m- f.[\xi,^"j^ 
conkcjucni  plus  d  une  révolution  dans  l'empire  Alfyrien  :  il 
adopte,  pour  le  fond,  le  lèniiment  de  M.  Ertret  llir  la  duyéc 


422  MÉMOIRES 

de  cet  Empire,  renvoie,  pour  la  conciliation  de  Ct6f]a.s  nvec 

les  autres  Écrivains  de  l'Anliquilc,  au  Mémoire  de  fon  (avant 

Confrère ,    &  à  la    Dillertalion   du    Prcildent    Bouhier    (ur 

raff(  6.      Sardanapaie  ;    «  &:  quoiqu'il  blâme  la  coutume  que  l'on  a 

■>■>  (  lorfqu'il   eft   cjueftion   d'Hérodote   &.  de  Ctéfias  )   de  nier 

»  totalement  tout  ce  que   dit  l'un ,  quand   on  adopte  le  récit 

de  l'autre ,  »  il  fe  contente ,  dans  la  pai"tie  hiftorique  de  ce 

Mémoire,  de  fuppofer,  avec  Jules  Africain  ,  la  monarchie 

Aflyrienne  de  quatorze  cents  cinquante  -  neuf  ans,  fans  elTayer 

d'accorder  entr'eux  les  deux  hiltoriens  Grecs. 

Ce  que  M.  le  Préiidcnt  de  Broffes  dit  des  noms  à^s  rois 

Aflyriens ,  qui  forment  le  catalogue  de  Jules  Africain,  peut 

iV'7'      donner  àiÇ:s   vues   nouvelles.  Selon  lui ,  ce  font  moins  àes 

noms,  que  à^i  furnoms ,  des  épithètes. 

Pug. 26,28.       Dans  la  partie  chronologique  de  fon  Mémoire,  cet  habile 

Académicien  fixe,  par  différentes  preuves,  le  commencement 

de  l'empire  Mcde  à  la  révolte  d'Arbace,  l'an  808  avant  J.  C. 

&  la  prife  de  Ninive  à  l'an  805.  Ces  preuves  fuppoiênt  le 

calcul  de  Jules  Africain  :  telle  eftl'obiervation  Chaldéenne  en- 

'Lib. cit.  }>.  3<^,  voyée  par  Callyflhène ,  &  qu'il  fait  remonter  à  l'an  2233  avant 

Jéfus-Chrilf.  1459  de  l'empire  Alîyrien  ,  y  compris  trois  ans 

de  guerre  entre  Sardanapale  &  Arbace,  &  805  ,   donnent 

2264  (2263)  pour  le  commencement  de  Bélus,  qui  eft 

le  même  perîonnage   que  Nerarod,    fondateur  de  l'empire 

Page  )  6.     AfTyrien.  Les  mille  ans  &plus  que  Diodore  de  Sicile  fuppofè 

entre  la  prife  de  Troye  &  la  fondation  de  l'empire  Aiïyrien , 

conduilent  M.  le  Préfident  de  Brodes  au  même  réfultat. 

'Me'm.del'Âc.       Daus  ion  fecond  Mémoire  qui  contient  l'hiftoire  de  Bel- 

tmf^AVjT'  ^'^'T^t'oti  ,    fondateur   de   la   monarchie  AfTyrienne  ,    M.   le 

Préfident  de  Brofîes  flippofe  d'abord,  comme  dans  le  premier, 

cette  Monarchie  de  quatorze  cents  cinquante -neuf  ans  :  elle 

Tag,2—.j..  a  pour  fondateur  Nemrod ,   Chef  des  Arabes  du  Chufiitan , 

qui  s'empare  du  pouvoir  monarchique  peut-être  déjà  établi 

Page  If.      par   une  dynaftie    de   Rois   antérieurs  ,   ce   comme  plufieurs 

circonftances ,  dit  M.  de  Brolfes,  induifent  à  le  penfer.» 

Ce  Savant  croit  devoir  prouver  que  le  Bclus  àQ%  Anciens 


DE    LITTÉRATURE.  423 

efl  le  Nemrod  de  l'Ecriture  :  il  <:ite  en  fa  faveur  Moyfe  de 
Chorène  (dans  fon  hifloire  d' Arménie  ) ,  Tornieile,  Bochart, 
ie  P.  Petau,  Huber,  Prideaux.  La  quertion  en  foi  me  paroît 
peu  importante.  Le  mot  Nimrod  lignifie  en  Perfan,  Chef  Au 
Aiidi ;  de  rad ,  chef,  &  de  nim ,  nimch ,  vwitié ,  ou  nim  roui, 
la  moitié  du  jour ,  le  midi.  Ce  peut  donc  n'ctre  qu'un  nom  ^''ë'  ^' 
appeliatif  qui  conviendra  à  Bélus,  fi  les  dates  fe  rapportent: 
mais  comment  fuppofer  une  dynaftie  exiltante  du  ten-ips  de 
Phaleg ,  &  détruite  par  Nemrod  ? 

M.  ie  Prcfident  de  Brolfes  rapporte  ce  que  les  Orientaux 
difènt  de  ce  Conquérant ,  &  obferve  à  ce  iujet  que ,  fables 
pour    fables,   celles    des  Orientaux,   fur -tout  quand   il  eft      P-^saS, 
queflion  de  leur  propre  pays  ,  méritent  bien  autant  d'être 
rapportées  que  celles  des  Grecs. 

La  dynaitie  antérieure  à  Nemrod  -  Bélus ,  fondateur  de  P..^s  —  2j, 
Babylone ,  &  que  M.  ie  Préfident  de  Brofles  efl:  porté  à  ad- 
mettre ,  n'efl:  pas  celle  des  Arabes.  H  pai^oît  que  ce  Savant  la 
rejette  ainfi  que  celle  ô^g:^  Chaldéens  :  mais  les  doutes  qu'il 
propolè  contre  ces  dynaflies,  paroilfent  venir  en  partie  de 
fon  fyflème  fur  Bel -Nemrod  ;  &  s'il  reproche  à  George-  P'S-Si'H^ 
Je-Syncelle  de  les  avoir  formées  avec  des  noms  pris  du  canon 
de  Ptolémée,  pour  remplir  l'eljîace  que  lui  donnoit  le  calcul 
des  Septante,  ne  peut-on  pas  dire  que  ce  Savant  les  rejette, 
parce  que,  dans  le  cidcul  qu'il  adopte,  elles  remonteroient 
au-delà  du  Déluge! 

La  feule  raifon  nouvelle  que  propofê  M.  ie  Préfident  de 
Brolfcs,   &:   qui  paioille    avoir  quelque  force,   eft  que  «  le 
Syncelle,  contre  la  coutume,  ne  cite  perlonnc  en  rapportant  « 
le  canon  de  ces  deux  dyn;ifties;  ce  qui,  ajoute  M.  de  Brollès,  « 
ne  laide  pas  de  donner  quelque  foupçon.  » 

M;us  d'abord  ,  le  nom  de  Chomafbolos ,  Iccond  roi  Chai-        -f*/'^' 
déen  ,   fc    trouve  dans   le  fragment  d'Alexandre    Polyhillor  uYc.^xyu, 
qu'Eusébe  nous  a  conlervé.  Ce  premier  Écrivain  l'avoit  pris  l--f'f- 
d'EupoIcme ,  qui  rapportoit  ce  que  les  Babyloniens  diloient 
tux- mêmes  de  leurs  anciens  Rois;   fie  ce  nom  ne  rellèmble 
à  aucun  de  ceux  qui  forment  le  canon  de  Ptolémée.  a."  Le 


424  MÉMOIRES 

Chronng.      SyiiccIIe  cito  pour  g;u-ant  le  mcme  Alexandre  Polyhiftor, 
f'?^'-  lorfqu'il  parle,  dans  un  autre  endroit ,  d'Evcchoiis  (  E'uji^os  ) 

ou  Chofmabélus,  le  mcme  qui,  fans  doute  par  une  erreur  de 
P>'g' 7J?-     copifle  ,  eft  appelé  plus  bas  Eittychitis. 

D'ailleurs  M.  le  Prclident  de  BrolFes  &;  tuus  les  Savans, 
'Lll.cit.p.ji.  conviennent  que  le  Syncelle  donne  le  règne  Je  Béliis  &  de 
Defvignoh     r,^  Sitcceffeiirs,  tels  qu'ils  étoient  mentiotme's  dans  le  canon  de 
Jules  Ajricain;  lans  doute  parce  que,  trois  pages  auparavant, 
on   lit  ces  mots  :  -^g.^   A^fd^xjtvo;'.    Mais   il   tau  droit    donc 
'J>?;cf//, ///'.  f'V.  rapporter  au  même  Jules  Africain  la   clynaftie  des  rois  de 
v-y  —9^-    Thèbes  en  Egypte  depuis  le  quatrième.  Se  le  catalogue  des 
quatre-vingt-lix  rois  d'Egypte  que  donne  le  même  George- 
le-Syncelle ,   depuis  le  dixième,   Amads  ;  puilque  ces  trois 
Page  y  I,     fuites   de   rois  Je  trouvent   après  le  i^-ra  A<p5<x5tj'ôv  ;  &   le 
Syncelle  nous  apprend  qu'il  donne  les  rois  de  Thèbes  d'après 
Apollodore  qui  les  avoit  pris  d'Erathoftène.  D'un  autre  côté, 
'Marsh.  Cait.  les  Savaus  regardent  le  catalogue  des  quatre  -  vingt -fix  rois 
''■^g/r'-i';  f-    Égyptiens,  comme  l'ouvrat/e  propre  du  Syncelle,  foit  qu'il 
àt.p.  /^f.     1  an  pris  de  Jules  Arncam  (ou  rorme  lur  les  dynalties  de  cet 
Écrivain),    d'Eusèbe,   ou   de  tout   autre  ancien  Hiftorien. 
Ainfi  robjecT;ion  de  M.  le  Préfident  de  Broffes  tombera  fur 
le   catalogue   des  rois   AHyriens ,  comme  fur  les   dynaflies 
Chaldéenne  &  Arabe.  Cependant  on  convient  généralement 
'Dodr.  Tanjjor.  que  le  Syncellc  donne  les  rois  d'Aiïyrie  d'après  Jules  Africain. 
''^'ïJsLdl.     On  doit  donc  en  dire  autant  des  dynaflies  enqueftion,  avec 
Annot.p.j  0.    les  P  p.  Petau  &  Goar.  Peut-être  même  les  mots  xgi-vi  Aq)eAvjivôv 
Syncell.  lib.  ciu  fe  trouveroient  -  ils  dans  les  manufcrits  ,  entre  la  génération 
^'^^'  dix-huitième  &  la  dynaftie  Chaldéenne.  Au  refte  s'ils  paroiflent 

à  l'A  page  p^,   c'ell  moins  relativement  aux  catalogues  qui 
fuivent,  qu'à  ce  que  dit  Jules  Alricain  que,  l'an  du  monde 
JJ277,   Abraham  entra  dans  la  terre  de  Canaan  (la  Terre 
promife  )  ,  ce  que  le  Syncelle  croit  devoir  réfuter. 
'Mém.  de  l'Ac,       A  i'occafion  de  la  généalogie  d'Argon ,  donnée  par  Héro- 
'^'\^XXv"ii  ^°^^'  ^'  ^^  Pi'^'^ident  de  Brolfes  déclai-e  ce  qu'il  penfe  de  cet 
y,  61,  '  Hiltorien.  «  11  eft  alfez  inutile,  dit-il,  de  le  confulter  fur  .... 

»  l'ancienne  hiltoire  d'Aiïyrie ,  dont  il  n'a  peut  -  être  rien  fu  » 

ou  du 


DE     LITTÉRATURE.  425 

ou   Ju  moins  dont  il   n'a  prefque  rien  dit.  »  Plus  bas,  cet 
Académicien  répète  les  calculs  chronologiques  de  Ion  premier 
Mémoire.  U  s'appuie  du  témoif^nage  d'Huber,  qui  trouve  que  /'.^^  — 7/. 
rien  ne  s  accorde  mieux  avec   le  texte  Hcbreu  que  1  co.er-  ^,,„_  ^^,.^_ 
vation  rapportée  par  Callyfthène  ,  &  prend  de -là  occaTion  ^f^'^^* 
de  défendre  Ctéfias  contre  ceux  qui  lui  préfèrent  Hérodote: 
il   s'efforce  enfuite  de   concilier  Ion  époque   avec   y£milius 
Sura,   avec  l'anonyme   Grec   dont  la  tradudion ,  en  Laiiu 
barbare,  a  été  publiée  par  Scaliger,  &  renvoie  pour  Cephalion  , 
Veliéius,  Juftin&  Agathias,  àDefvignoles  :  c'eft-à-dire,  que 
M.  le  Prélident  de  Brofles  répète  ce  qui  a  été  dit  jufqu'ici 
fur  ce  fujet. 

La  Icuie  nouvelle  preuve  que  je  croie  apercevoir  dans  le  LU. ci: p. p^^. 
Mémoire  de-ce  Savant,  ert  tirée  delà  comparaifon  qu'il  fait 
des  obfervations  Babyloniennes  dont  p;uleiit  Béiole  &  Crito- 
dcme,  dans  un  palîage   de    Pline  fpj    fur   l'invention    des 
LetU-es  ,   avec  celles   de   Callyllhène,   Les  premières,  lèlon 
lui,  font  de  l'an  490  avant  Phoronée ,  qu'il  place  en  1773 
avant  J.  C.  &:  remontent  à  22^)3  avant  la  même  époque.  Si 
l'explication  de  M.  le  Préfident  de  Broffes  eft  juile  (ce  qui 
n'eit  pas  démontré)  le  rapport  efl  fenlible;  les  obfervalioiis    n^ff^d-m^ 
de  Callyftbène  n'ont  que  trente  ans  de  moins.  Au  relie,  cela  '^^J';   '^ 
prouveroit  bien  que  les  Chaldcens  formoient  alors  un  peuple 
à  Babylonc,   ou   dans  la   contrée  où   cette  ville  fut   bâtie, 
mais  ne  donncroit  pas  le  commencement  de  la  mon;uchie 

de  Ninive. 

M.  le  Préfident  de  Broffes  fmit  en  difuit  :  «  Je  me  luis  L'kdt.p.So» 
fur -tout  attaché  à  la  principale  preuve  chronologique,  tenant  « 


(/})  I.ittiUU  fempt-r  arbitrer  Aj])- 
Tias  fiiiife;  Jld  atli  a^uJ  /Ej^yptics .  . . 
rt  Ahrcurio  ,  ut  Gelliiis  ,  alii  apiid 
Syros  rrpertits  voliint ....  Antklidis  in 
y£s.\l<t"  inveniffe  (litteras)  quemdam 
nomiiie  Alinoiia  ,  tradit  ,  quindcciin 
annis  aiite  Plwroiicum ,  ant'ujiiijjimwn 
Gr.rc'w  regnn  :  id.ine  inonuinentis  ap- 
probiire  comitur.   h  diyerso  Epigeiiis , 


afiid  Jialylriih  s  JepthigenttTwn  viginti 
annoriim  objlrvatknts Jidiriiin  ccéit/ibus 
laierculis  infif,  t'H  doi.cl ,  gravis  Atitcr 
iinpriiivs  :  qui  tiiiniiiu'.m ,  Uerpfus  iX 
Critcdiimus ,  ijuadriii^tntcTiiin  cùlcgiiita 
(  aliter  quadniigent<.rwn  iwnnginta  ) 
aniioruiii ,  ex  <]uo  appar. t  atcmus  litte- 
r.miin  uj'us.  Plin.  Hill.  NiU.  Lib.  VU, 
C.  j6. 


Tome  XL.  H  h  h 


42(î  MÉMOIRES 

"  pour  principe  inconteftable  que  le  temps  cîe  Ncmrocf ,  la 

»  jeunelle  de  Piialeg,  l'origine  de  la  puiliance  Babylonienne^ 

/'./2,7;.  »  la  condriidion  de  la  tour  de  Bclus,  &  la  première  des  obler- 

»  valions  allronomiques,  étant  des  ch(;les  coïncidentes  en  un 

»  même  temps ,  celui  d'entre  les,  anciens  Hiftoriens  d'Allyrie , 

»  dont  les  dates  lont  d'accord  avec  tous  ces  points ,  eft  celui. 

»  qui  mérite  la  préférence  lur  tous  les  autres  ;  une  telle  réunion 

»  prouvant  la  vérité   de  Ion  rapport.  Je  le  trouve  dans  Jules. 

^,  St.  S}.  "  Airicain  ....  dont  le  catalogue  n'efl  pas  une  ....  ijiventioa 

»  faite  à   plaifir  par  le  ieul   Clélias ,   comme  les  partilans  du 

»  nouveau   lyllèine  chronologique  le   prétendent   liir  un  mot 

»  alîèz  peu  concluant  d'Hérodote ,  lur  un  leul  chiffre  peut-être 

fautif.  '» 

Mais  cette  réunion  s'évanouit ,  fi  l'empire  des  Mèdes  n'a 

pas  commencé  en  808  avant  J.  C.  C'étoJt  donc  cette  époque, 

qui  ne   s'accorde  avec  aucune  de  celles  que  fourniflènt  le5 

Auteurs  anciens ,  qu'il  falloit ,  à  ce  qu'il  me  femble ,  établir 

d'une  manière  inconteftable  ,  avant  que  d'avoir  recours  aux 

Me:>i.  <if  r Ac,  rapports  en  queflion.  Pour  cela  l'écliple  du  règne  de  Cyaxare, 

''^'^YxJi'l   ^^^^  ^^^   5^5   avant  J.  C.  deux   cents  vingt-trois  ans  après 

r'7i-7S-    '  ^^  fiége  de  Ninive  par  Arbace ,  ne  lufîiloit  pas,  non  plus 

que  les   preuves  par  approximation  que  prélenie  le  premier 

TomfXJl,   Mémoire  de  M.  le  Préfalent  de  Broffès. 

p.j^.jS,  Ce  Savant  s'élève,  (ur  la  fm  du  fécond,  contre  les  difcîples 

de  Marsham ,  d'Ulférius,  de  Génébrard  ,  dont  le  fèntiment. 

favorife  le  Pyrrhonifme  hiflorique,  contre  Newton  même  ^ 

&  rend   juftice  aux   efforts  qu'a  faits  M.  Defvignoles  pour 

tiii/icr  les  attaques  àts  adverfaires  de  l'ancienne  Chronologie» 

Ces  Mémoires  font  remplis  d'une  érudition  vafte  &.  bien 

ménagée,  &  de  vues  nouvelles  lur  la  comparailon  qu'on  peut 

TomtXXl,  faire  de  l'hilroire  Orientale,  avant  &  après  Alexandre,  donnée 

?!'  -^i'  par   les   Orientaux ,   avec   ce   que  les    Grecs   nous   en   ont 

confèrvév 

Mais  il  en  réfulte ,  ainfi  que  de  tous  les  Ouvrages  dont 
j'ai  donné  le  précis,  1."  Que  les  Anciens  paroilîënt  varier 
lur  l'époque  du  commencement  &  lur  la  durée  de  l'empire 


DE     LITTERATURE.  427 

AfTyrien.  x^  Que  les  Critiques. modernes  les  plus  inftruits , 
fe  ibnt  contentés  d'adopter  le  calcul  reçu  le  plus  généralement, 
celui  de  Ctédas,  &  de  concilier  ce  calcul  avec  les  Auteurs 
qui  s'en  éloignent  de  deux  cents  à  trois  cents  ans  ,  en  aban- 
donnant Hérodote  qui  leur  paroît  diilcrer  de  Ctéfias  de  près 
de  neuf  cents  ans;  que  d'auti'es  Chronologiftes  célèbres,  fuivant 
le  parti  oppofé  ,  rejettent  les  rois  d'Alîyrie  de  Ctéi'ias  ,  le 
catalogue  de  Jules  Africain;  &  qu'enhn  un  Lecteur  dcTuitéreiTé, 
&  qui  ne  voit  l'Hiltoire  ancienne  que  dans  les  nionumens, 
trouve  la  queftion  auffi  indécile,  auiii  embarralFée,  quant  au 
point  principal ,  après  avoir  examiné  tout  ce  qui  a  été  écrit 
fur  ce  fujel,  qu'elle  le  lui  paroilîoit  aupai'avant  :  c'cft  mcme 
la  rédexion  que  fait  pour  l'ordinaire  le  dernier  Chronologilte,  Ci-d.p.^i  6, 
après  avoir  réfuté  ceux  qui  le  précèdent. 

Je  n'ai,  comme  je  l'ai  dit  au  commencement  de  ce  Mémoire, 
que  des  conjectures  à  proposer  fur  cette  matière  :  mais  je 
foutiens  que ,  d;uis  un  pareil  conHit  d'opinions ,  on  peut  être 
reçu  à  préienter  des  conjectures.  J'ai  de  plus  un  préjugé  en 
ma  faveur;  mes  conjedures  vont  à  concilier  Hérodote  avec 
Clélias ,  &  ces  deux  Hiiloriens  avec  les  Orientaux.  Ce  n'efl: 
pas  que  je  ne  reconnoilfe  dans  ces  Ecrivains  des  erreurs,  (\q% 
fautes  telles  que  l'humanité  en  permet ,  telles  qu'on  en  trouvera 
dans  tous  les  Auteurs  ,  fur-tout  quand  il  eft  qucflion  de  temps 
éloignés ,  de  Nations  étrangères  :  mais  je  délends  ,  pour  le 
gros  des  laits,  pour  le  fond  de  Ihidoire,  leur  véracité,  leur 
exactitude  même.  C  efl  ce  qui  fera  développé  dans  la  féconde 
partie  de  ce  Mémoire. 

SECONDE      PARTIE. 

.1 E  commence  par  fixer  le  fens  du  padagc  d'Hérodote, 
c'eil-à-dire,  p;u"  prouver  que  cet  Hillorien  ne  donne  réellement 
que  cinq  cents  vingt  ans  au  règne  des  Ail)  riens  dans  la  haute 
Afie,  julqu'a  la  révolte  des  Mèdes.  J'ai  rapporté  ci  -  devant 
le  texte  de  cet  Ecrivain.  Les  AJfyrhns ,  dit -il,  ayant  tenu  OV.^.  ;//, 
l'empire  Je  la  haute  •Ajie ,  ttiî  oit»  ^ h<nf<ç, ,  pendant  cinq  ecnis  "'"  i"^' 

H  h  h  ij 


428  MÉMOIRES 

vingt  ans ,  è-rn  'Itio,  uvMcn  -L,  TCiVTxyJtr.-jL  les  Mcdes  commencèrent 
les  premiers  à  fe  fouflraire  à  leur  puijfcince. 
Crtnl!  Faficul.  Voiftius  prétend  que  par  ces  paroles ,  y\  0.^01  Acn-fi,  Hérodote 
}'l"'S'7^P-  a  voulu  marquer  regnum  Ajjyrioruni  nwplijjimum  fuijfe ;  il  leur 
donne  le  même  lens  qu'à  celles-ci ,  >i  clvu  'AAuoi  Ta.iu.pM  'Actih?, 
qui  renfermoient  la  Perle,  l'Aliyrie.  Mais  le  nord  de  l'Afie, 
&  l'Afie  depuis  le  nord  du  Heuve  Halys,  font  deux  choies. 

Le  texte  d'Hérodote  eit  clair  :  cet  Hillorieii  paile  de 
l'empire  des  Aliyriens  ;  &  ce  qu'il  ajoute  plus  bas ,  au  (ujet 
de  Phraortes,  t'ait  voir  qu'il  eft  queftionde  ceuxde  Ninive  (n). 
Hérodote  pai'le  de  l'empire  de  ces  AlFyriens  iur  la  haute 
Afie,  &  avec  railon  ,  puilque,  dans  cet  endroit,  (on  objet  prin- 
cipal elt  la  révolte  des  Medes,  peuple  de  cette  contrée ,  laquelle 
donna  nailiance  à  une  Monarchie,  détruite  dans  la  luite  par 
les  Perles ,  dont  Hérodote  s'occupe  dans  le  relte  de  ion  pre- 
-  mier  livre. 

Mais  les  paroles  de  cet  Hiftorien  ne  difent  pas ,  qu'avant 
ces  cinq  cents  vingt  ans  ,  les  Aliyriens  n'euUënt  pas  un  Empire 
particulier,  cjuoique  leur  domination  ne  s'étendit  pas  Iur  la 
haute  Alie ,  ou  du  moins  qu'elle  n'y  eût  duré  que  peu  de 
temps.  Généralement  on  fait  conunencer  l'en, pire  ue  Cyrus 
fur  l'Afie,  à  l'an  ^^6  avant  J.  C  veut-on  par-là  révoquer 
en  doute  les  vingt- quatre  ans  du  règne  antérieur  de  ce  Prince 
fur  les  Mèdes  &  iur  les  Perles!  Nullement  :  on  parle  (eulenient 
de  Ion  règne  furies  Mèdes,  les  Perles,  les  Babyloniens,  &c. 
réunis  en  un  ieul  &  même  Empire. 

li  eft  donc  queflion  de  favoir ,  fi  la  monarchie  des  Ai'j- 
riens  étant  auparavant  concentrée  dans  la  balle  Afie,  ou  m.  me 
dépendant  d'une  Puilîànce  étrangère  ,  leur  Empii  e  Iur  la  haute 
Aiie  a  réellement  commencé  cinq  cents  vingt  ou  cinq  ceivts 
ans  avant  la  révolte  des  Mèdes.  Ce  point  une  fois  prouvé» 
il  n'eft  plus  néceifaire  de  lire  quinze  cents  vingt  ans ,  ni  quinze 


aMCiif  (Â^  -mi  îmmv  ivvKcvnç.  Lib.  l,  p.  ^8»  '       * 


DE     LITTÉRATURE.  429 

cents  dans  Hérodote.  Diodore  de  Sicile,  qui  fe  déclare  pour  Ci-d.p.^g^, 
Cléfias,  &  devoit  avoir  fous  les  yeux,  dans  une  matière^  ^' 
controvcrfce ,  un  maniiforit  exaél  d'Hérodote,  dit  que  (li) , 
félon  cet  Hiftorien  ,  il  y  avoit  cinq  cents  ans  que  les  Ajjyiicns 
ré gn oient  fur  l'AJie  ,  lorfque  leur  (  Empire)  fut  détruit  pur  les 
JVlèdes  ;  qu'il  le  paiTa  enluite  un  grand  nombre  de  généra- 
rations,  fans  qu'il  y  eût  de  Roi  qui  s'attribuât  la  louveraine 
autorité  lur  tout  le  pays,  les  villes  étant  foumiles  iéparément 
au  Gouvernement  démocratique, 

Laurent  Rhodoman  rend  ces  mots,  AjsrsMii^-v  yjt-r>;AiS^vou, 
par,  à  Médis  fubaélos  ejfe.  Pour  rapprocher  la  citation  de 
Diodore  du  texte  d'Hciodote,  je  crois  que  par- là  on  doit 
fimplement  entendre  la  fcillion  que  la  révolte  des  Mèues 
cauià  dans  l'empire  Allyrien  ,  étendu  alors  fur  toute  l'Alie, 
&  non  la  dellruclion  delà  monarchie  particulière  des  Aliyritns 
de  Ninive. 

11  faut  cependant  convenir  que  la  manière  dont  Diodore 
cite  ici  Hérodote,  ell  peu  exaèU.  De  même  lorlque  ce  dernier 
Écrivain  dit  cinq  cej.ti  viiigt  ans,  Diodore  donne  un  compte    Vor/l.mCren. 
ro.iJ  ,  cinq  cei.to  ans.  Faric.  ^.^ag. 

rlcr jdoïc  ne  nous  apprend  pas  combien  de  temps  dura 
l'autonomie  dei  Mcdes.  Si  Ion  en  croit  Diodore,  il  rapporte 
qu'elle  dura  un  grand  nombre  de  généralioiis ,  -TTtMctï  ^^itaç ;  & 
il  leinbie,  daiij  Diodore,  que  celle  autonomie  ait  eu  litu  chez 
les  Aliyriens  lounds,  çi mme  chez  les  Alèdes  conquérans. 

Sans  prêter,  avec  Voriiiu;>,  des  internions  à  Diodore  de 
Sicile,  d'.ins  la  manière  owiii  il  cite  Hérodote,  je  ilis  que 
l'exacliiude  de  celHidoritn  e(t  a  peu-[  rcs  celle  que  l'on  doit 
attendre  iies  Écrivains  :  on  ne  peut  guère  exiger  d'eux  que 
de  conlcrver  le  tond  ^^i^i-  laiis,  &.  c'elt  ce  que  nwus  rtlrou\c;ns 
ici  dans  les  cinq  ctiits  an.s  de  Diodore  de  Sicile;  car  s'il  avoit 
été  quedioii  de  quinze  cents  ans,  comme  cet  Hiltorien  dit 


•m'-mieçici  ■fiTtJiitP»  rtn'hmai  à.^ -lu-mt , 


lytâ  i<u,Tà(  Torjiiifj^ou,  <haixiî<&V4  J>s'S*fCL-- 
Ttugif.  JJtod.  Sic.  lib,  1 1 }  p>  1 1 3' 


430  MÉMOIRES 

ailleurs  que  l'empire  d'Affyrie  en  avoit  duré  plus  de  quatorze 
cents,  &  cela  d'après  Ctédas,  il  n'oppoleroit  pas  Hciodote 
à  te  dernier  Kcrivain. 

On  peut,  lur  la  manière  dont  j'entends  les  cinq  cents  vingt 
ans  d'Hérodote,  citer  deux  pallages  qui  femblent  faire  croirç 
que  pcU"-là  cet  Hillorien  a  voulu  marquer  la  durée  totale  de 
l'empire  Airyrien. 
LiLi.i'.^.  Le  premier  paffage  d'Hérodote  nous  apprend  que  le  règne 
des  Héraclides  à  Sardes,  a  commencé  par  Argon  (fils)  de 
Ninus,  lequel  étoit  lils  de  Bélus,  lils  d'Aicée;  &  il  venoit 

'Me'm.  ^f  r Ac.  de  dire  qu'AIcée  étoit  lib  d'Hercule.  M.  Fréret  place  la  naiC- 

tvfv.''^^/"?  ^^'""^^  d'Aicée  à  l'an   1345)   avant  J.  C.  on  peut  lui  donner 
Defiigml  lil:  Bélus  à  vingt-cinq  ans;  ce  Prince  aura  régné  auiïi  à  vingt 

cit.p.ip'  .  ^^  vingt -cinq  ans  :  ainfi  le  règne  de  Bélus  tombera  à  l'an 
1300  plus  ou  moins  avant  J.  C.  c^  qui  s'accorde  avec  les 

»  cinq  cents  vingt  ans  qu'Hérodote  donne  à  l'empire  Aiïynen 

fondé  par  Bélus ,  &  avec  les  cent  cinquante  qu'il  donne  au 
règne  des  Mèdes. 

Scaliger  répondroît  fimplement  à   l'objeéîion ,    que  cette 
Can.ijagog.  généalogie  de  Ninus   ell  une  faute  ou   d'Hérodote  ou  des 

F- S ^7-  Copiftes.  Qui  ne  fera  pas  furprls  ,    dit-il,   de  voir  Ni]ius  , 

fils  de   Bélus,  au  nombre  des  deicendans   d'Hercule,  qui  a 

Mém.dfl'Ac.  paru  au  moins   mille  ans  après  lui  !  Mais  M.  l'abbé  Sévin 

des  Bell.  Leur.  ^[jfei-Ye  g^vec  railon  que  les  noms  de  Bélus  &  de  Ninus . 
célèbres  par  les  grandes  aéljons  de  ceux  qui  les  avoient  portés, 
ont  pu  fe  répandre  dans  des  provinces  encore  plus  éloignées 
de  l'Afî'yrie ,  que  ne  l'étoit  la  Lydie.  El  d'ailleurs  Hérodote 
ne  donne  ici  ni  à  Ninus,  ni  à  Bélus  le  titre  de  roi  de  Baby- 

L,  ji,(>.  1  dS.  lone  ou  de  Ninive  :  mais  lorfqu'il  tait  mention  de  Sardanapale , 
il  l'appelle  roi  de  Ninive.  II  efl  donc  naturel  de  penfer  que 
cet  Hillorien,  dans  le  paliàge  allégué,  veut  pai'ler  d'un  Ninus 
5c  d'un  Bélus  ditférens  des  rois  d'Affyrie  de  ce  nom.  Il  paroît 

L.àt.p,2S;.  que  c'eft  le  fentiment  de  M.  Fréret  qui,  dans  fa  Dilîèrtation 
iur  la  chronologie  de  l'hiftoire  de  Lydie  ,  rapporte  cette 
généalogie  d'Argon,  fans  pai'ler  du  Bélus ,  fondateur  de  l'em- 
pire d'Affyrie. 


DE     LITTÉRATURE.  43, 

Le  fécond  paflage  d'Hérodote  qui  porte  à  croire  qu'ii  a 
renfermé,  en  cinq  cents  vingt  ans,  la  durée  tot<Je  de  l'empire 
Alfyrien ,  ed  plus  dilficile  à  expliquer.  Cet  HiÛorien,  pariant  LKi.p.s^. 
de  Babyione,  nous  apprend  que  cette  ville  avoit  eu  beaucoup 
de  Roi-s  dont  il  devoit  taire  mention  danj  Tes  Ajfyriacjues  ; 
que,  parmi  ces  Princes,  pai'oilioient  deux  femmes  à  cinq 
générations  l'une  de  i'auti"e  :  »  /jd-jj  i^zçjm^v  cLp^aarx,  t>!5  vt^ç^v 
-yiviY\(n  TiivTi  'Zj^irJêpx  ytvo/^V";  que  la  première  le  nommoit 
Sémiramis  ;  que  la  féconde,  appelée  Nitocris,  étoit  plus  habile 
que  celle  qui  avoii  régné  la  première ,  a-vrii  $  (P^n-raTip-n  ')^vojudpyt 
TiH  'V^^-nç^v  aLpt,^(j>-i.  Plus  bas  il  ajoute,  qu'elle  étoit  femme  Pc^e  Ss. 
de  Labyiiite,  roi  d'Aliyric,  &  que  Cyrus  marcha  contre /on 
lils ,  aulli  roi  d'Allvrie ,  &.  nommé  Labynite  comme  Ion  père. 

Si  Kow  prend  les  cinq  générations,  mcme  pour  deux  cents 
ans  environ,  comment,  dira-t-on,  Hérodote  peut-il  mettre 
un  fi  court  eljiace  entre  la  temme  de  Ninus  &  celle  de 
Labynite  !  Il  lailoit  qu  il  diminuiit  prodigieuièment  la  durée 
de  l'empire  Alîyricn.  De-là  on  prend  occafion  de  dire, 
Q^\  Hérodote  net  oit  qu'un  enfant  dans  l'anàenne  Iiijîoire  des  Dtjvi£n.lih.dt. 
AJjy riens ,  non  plus  que  les  Grecs  qui  l'avaient  précédé,  i>-iSo. 

Pour  moi  je  conclus  limplement  que ,  quelqu'opinion 
qu'Hérodote  ait  euelur  la  durée  de  la  monarchie  Aiîyrienne, 
il  n'ell  pas  polîible  de  iuppc.ler  qu'il  n'ait  mis  que  deux  cents 
ans  entre  le  troifième  règne  de  cet  Empire  &  l'an  600  avant 
J»  C.  ou  la  fin  du  règne  des  Mèdes. 

Ainli,  ou   il   faut  lire  cinquante  générations,  au  lieu  de 
ciiuj,  comme  Scaliger  l'a  propolé,  ou  uicn  il  faut  prendre    Ci-J-fs^u 
les  générations  pour  Aas  âges,  des  hècles,  avec  Shuckford.        Ci-d.i>.^oi. 

Les  cinquante  générations,  à  vingt  cinq  années  la  génération, 
donnent  dou/e  cents  cinquante  ans,  6:  reniplilfeiU  à  peu-près 
i  intervalle  reconnu  alici  généralement  entre  Sémiramis  & 
Nitocris  ou  Labynite. 

M.  Delvignoles  n'admet  pas  celte  fululion.  Cela  lèroit  bon ,      '-'<•  «>• 
dit -il,  li  on  pouvoii  concilier  Hcrodole  avec  les  Hilluriens  : 
mais  on    verra  plu.-,  bas    que  cette    conciliation   n'dl  pas   lii 
diJlicile  que  ce  SaviUU  l'a  cru. 


43  i  MÉMOIRES 

L'explication   de   Shiickford    me   paroît   plus  fimpîe,    & 

d'ailleurs  plus  conforme  à  la  manière  dont  Hérodote  s'exprime, 

Cid.p.^iS.   loriiju'il  lait   mention  des  Aflyriens.  J'ai  remarque   d'abord 

qu'il  ne  parle  de  cette  Nation  que  comme  dominante  iur  la 

haute  Alie   (dans  le  xv/  liècle  avant  J.  C.  ).   2."  On  verra 

Llhr.  VU.    plus  bas  cjue  fon  Bélus  ,  père  de  Cephée,  roi  de  Perfe,  étoit 

p-fO'-fJ'^' contemporain    (  fi  ce  n'eft    pas  le   même   perfonnage  )    de 

Bclochus,  dix-neuvième  roi  d'Aflyrie,  lous  qui  a  commencé 

cet  empire  Ait!,  Aliyriens  fur  la  haute  Alie.  11  n'ell  donc  ici 

queflion  que   des  cinq   cents  dernières   années   de  l'empire 

AlTyrien  ;  &:  luivant  cet   Hiflorien  dans  fa  marche,  je  dis 

qLi  il  fiiut  entendre  par  Sèmiramis,  une  Princelle  de  ce  nom, 

j-w./M.Onw.  célèbre  du  temps  de  Bclochus,   ou  peu  de  temps   après  ce 

^'"^'"^■/"^'^•Momu-que. 

Dans  l'anonyme  Grec,  dont  la  tradudion  a  été  publiée 

Pdgey^,     p;ii-  Scaliger  ,  on  voit  paroître  après  Amintus,  dix  -  huitième 

roi  dAliyrie,  une   Princeffe  appelée  Aèl:ofai  &  Sémiramis , 

Orra. /;>.//,  laquelle  règne  vingt -trois  ans  :  &  Eusèbe ,  qui  la  nomme 

^'^'°'  Atolia   &   Sémiramis,    nous   apprend   qu'elle   étoit  fille   de 

Bélochus ,  6c  qu'elle  régna  avec  lui  douze  ans. 

Cod.  1S6,        Phoiius  reproche  à  Conon  d'avoir  attribué  à  Sémiramis, 

P\f^7'-^^^- {emme  de   Ninus,    ce  que  les   Hifloriens  rapportoient   de 

l'alîyrienne  Atolfa;  par  exemple,  qu'après  avoir  eu  commerce 

avec  fon  fils,  fans  le  connoitre,  elle  l'avoit  époufé ,  Se  que, 

depuis  cette  Princelfe ,  les  Perfes  &  les  Mèdes  avoient  permis 

ces  mariages,  qui  jufqu'alors  leur  avoient  paru  infâmes.  Ce 

trait ,  félon  Photius  ,  regai'de  donc  Sémiramis  Atoffa  ;  &  l'on 

verra  plus  bas  qu'il  répond  aux  mœurs  du  pays  où  régnoit' 

Bélochus,  lorfque  les  Arabes  étoient  maîtres  de  l'Afie. 

On  fait  que  S.'  Clément  d'Alexandi'ie  a  prétendu  que  l'inven- 
tion de  prelque  tous  les  Arts  étoit  due  à  ceux  que  les  Grecs 
Strom.  traitoient  de  Barbares.  Dans  l'endroit  de  fes  Stromates ,  qui 
/"yz.'/"^' contient  les  preuves  de  cette  allèrtion,  cet  Ecrivain  nous 
apprend,  qu'c//^  rapport  d'Ellanicus ,  Atojja ,  reine  des  Perfes , 
étoit  la  première  qui  eût  compofé  des  lettres  mijfives ,  'srç^'mi 
t7nqo?\^i  avvTÛ.B,Mi-  Une  invention  de  ce  genre  peut  nous  donner  . 

quelqu'idéô 


DE    LITTÉRATURE.  433 

qaeiqu'idée  de  l'efprit  de  cette  PrincelTe  ;  elle  aura  fait  ccnf- 
truire  les   levées  dont   parle   Hérodote.    Ce  n'étoit   pas  -  là    Lib.r.p.S^, 
bâtir   Babylone ,    comme  cet   Hiftorien ,    fi    l'on   en   croit 
Etienne  de  Bizance ,  le  difoit  de  Sémiramis  :  &  ces  travaux      -^'^  <;"« 
n'empêchoient  pas   que   Sémiramis  AtolTa  ne  pût  être  fort    '^"^'"'' 
inférieure  ,  pour   le  génie ,   à   Nitocris ,   dont  les  ou^■rages 
merveilleux  font  décrits  par  l'hiftorien  Grec. 

Mais  fi    Hérodote  avoit   voulu   parler  de  la  femme  de 
Ninus  ,    d'une  Princefle  à  laquelle   les    Anciens   attribuent  Diod.Sic.Lir, 
d'avoir  bâti,  ou  au  moins  embelli  Babylone,  d'avoir  fondé  ^sfr'JU.xvi 
pluficurs  villes  &  agrandi  l'empire  Affyrien  ,  il  ne  fe  feroit  p./ ,7. 
pas  contenté  de  dire  qu'elle  avoit  fait  conllruire  des  chauiîées    Evjd.Chnn. 
pour   contenir   les    eaux   de    i'Euphrate  ,   quelque   famcufes  ^^^' "  ' ''■ -f '^' 
d'ailleurs  que  fuffeiit  ces  chauffées  ;  &.  furement  il  ne  l'auroit 
pas  mife  au-de(fous  de  Nitocris. 

C'efl  ce  qui  ne  permet  pas  d'adopter  une  autre  explication, 
ièlon  laquelle  la  durée  totale  de  l'empire  Alfyrien  étant  iup- 
pofée  de  cinq  cents  vingt  ans  ,  la  première  Sémiramis , 
troilième  reine  des  Alîyriens,  feroit  à  cinq  cents  ans  de 
Nitocris,  dont  le  règne  répond  au  troifième  roi  des  Mèdes, 
chez  Hérodote  :  d'ailleurs  cet  Hiltorien  auroit  alors  dû  compter 
deux  Princelîês  du  nom  de  Sémiramis  { la  première ,  & 
Sémiramis  Atolfa  )  dans  la  fuite  des  rois  d'Afiyrie. 

Voyons  maintenant  s'il  elt  poiril)le  de  concilier  les  dates: 
ii  faut  pour  cela  calculer  d'après  Hérodote.  Cet  Hiilorien 
donne  cinq  cents  vingt  ou  cinq  cents  ans  à  l'empire  des 
AHyriens  lur  la  haute  Afie,  &  au  plus  cent  cinquante  ans 
au  règne  des  Mèdes;  or  Sémiramis  Atofla,  fille  du  dernier 
Roi  de  la  première  famille  des  monarques  Aflyriens ,  a 
régné  douze  ans  avec  ion  père,  s'ell  mariée,  a  eu  ini  lils,  Ai.vh.^.  r^, 
&  a  époufé  enfuite  ce  fils.  Je  place  l'invalion  de  Bélélaras  ,  "'"•'"•""'• 
ù  laquelle  commence  l'empire  îles  Ali}riens  lur  la  haute 
Alie,  à  la  fin  des  douze  années  de  règne  d'Atolia  avec  Ion 
père;  c'éloienl  vrailemblablemenl  les  douze  premières  année* 
de  fon  premier  mariage  :  elle  pouvoil  avoir  trente  à  trente- 
deux  ans.  Le  deuxième  m;u"iage  ,  avec  Ion  lils,  aura  clé  à 
Tome  XL.  1  ii 


434  MÉMOIRES 

quarante  ou  cinquante  ans;  alnfi  je  puis  ôter  vingt  ou  trente 
ans  des  cinq  cents  vingt,   û  cette  Princei^fe  a  vccu  foixante 
ans  :  reftent  quatre  cents  quatre-vingt-dix. 
HtroA,!.!,        D'un  autre  côté,  le  temps  auqut^l  vivoit  Nitocris,   incre 

f'j-^'  de  Labynite,    doit  répondre  au  règne  de  Cyaxare.  J'ôte  en 

conféquence  cinquante  ans  des  cent  cinquante  du  règne  des 
Mèdes,  &  joignant  les  deux  refies,  quatre  cents  quatre- 
vingt-dix  &  cent,  j'ai  cinq  cents  quatre-vingt-dix  (ou  cinq 
cents  (oixante-dix  pour  cinq  cents  ans,  félon  Diodore). 

Hérodote ,  qui  ne  marque  pas  la  durée  de  l'autonomie 
des  Mèdes,  a  pu  l'omettre;  &  dans  un  endroit  où  il  donne 
en  paiïànt  l'intervalle  de  temps  qui  fépare  deux  PrincefTes, 
dire  en  général  que  la  première  étolt  plus  ancienne  que  la 
féconde,  de  cinq  fiècles,  au  lieu  de  dire  pofitivement,  de 
près  de  fix  fiècles. 

Les  Ecrivains   que  l'on   croit  rapprocher    le    règne    de 

Ci-il.p,;;/o,  Sémiramis  du  temps  de  la  guerre  de  Troye,  peuvent  encore 
Simjon,  Ub.  s'expliquer  par  la  deuxième  Princelîë  du  nom  de  Sémiramis 

tit.pag.2.  y,    I  étoffa  ) ,   qui  aura  paru  un  fiècle  ou  deux  avant  cet  évè- 

Urjimôamhon,    ^  r  t  I         /T^ 

f.tS^.Eyiiog,  nement  fameux  chez  les  Lirecs. 

r.2^1,  Qj^  y^jj.  niaintenant  que  les  reproches  faits  à  Hérodote, 

fîir  Ion  peu  de  connoifTaiice  de  l'hifloire  Affyrienne,  tombent 
d'eux-mêmes,    i."   Il  fuffit   de   fuivre    la    marche   de   cet 

Ci-d.p,;;y.  Hifîorien,  pour  reconnoître  qu'il  eft  bien  éloigné  de  parler 
au  hafard.  Il  nous  avertit,  comme  je  l'ai  déjà  obfervé,  avant 
que  de  pai'ler  des  Affyriens  &  des  Mèdes ,  que ,  de  fon  temps , 
il  y  avoit  différentes  manières  de  rapporter  ce  qui  regardoit 
Cyrus,  mais  qu'il  s'aîtachoit  atix  Perfes  jaloux  de  présenter 

a-d,p.^^,,  les  chofes  telles  qu'elles  étoient.  2.°  Hérodote  promet  défaire 
mention  des  anciens  rois  de  Babylone  dans  fon  hifloire  des 
Affyriens,  ouvrage  qu'Ariflote  avoit  vu.  Hérodote  avoit  donc 
étudié  cette  matière. 

D'ailleurs,  pourquoi  prétendre  que  cet  Écrivain  auroit  dû 
s'arrêter  davantage  aux  rois  d'Alfyrie ,  parier  plus  au  long  de 
leur  Empire,  tandis  que  Diodore  de  Sicile,  qui  avoit  fous 
les   yeux  l'ouvrage  de  Ctéfias,   ne  nomme  que  les  quatre 


DE    LITTÉRATURE.  43  5 

premiers  de  ces  Rois ,  &  fe  contente  de  donoer  la  durée  totale 
de  l'empire  Afîv'rien ,  dans  laquelle  mcme  on  trouve  qu'il 
varie ,  fans  rapporter  ni  les  noms  ni  les  années  de  règne ,  à 
trois  près  l  Ces  détails  fè  feroient  trouvés  dans  une  hiftoire 
particulière,  mais  peuvent  très-bien  manquer  dans  une  hiftoire 
générale,  fans  qu'on  ait  droit  d'en  faire  un  crime  à  l'Auteur. 

J'ai  peu  de  choies  à  dire  de  Ctéfias  :  j'adopte ,  avec  le 
plus  grand  nombre  des  Savans,  la  durée  que  cet  Hiltorien 
donnoit  à  l'empire  d'Alfyrie  ;  mais  avec  des  modifications 
fondées  fur  les  variétés  qui  le  trouvent  dans  les  Aulv^urs  qui 
nous  en  préfentent  des  extraits. 

Dans  Diodore  de  Sicile,  cette  durée  eft  tantôt  de  treize  CiJ.p.j;S. 
cents  foixante  ans,  tantôt  de  plus  de  quatorze  cents,  ou  plus 
de  treize  cents,  félon  le  Syncelle.  D'un  autre  côté,  Agatliias,  y^^'^p- '  ^t-- 
copie  en  cela  parle  Syncelle,   paroît  avoir  lu,  dans  Ctéfias  SjKcdi.'lic.cù, 
Se  même  dans  Diodore,  treize  cents  fix  au  lieu  de  treize  cents  /'•///• 
foixante.  Maigre  ce  que  les  Critiques  dilent  de  cette  dernière 
leçon ,  je  penle  qu'il  eft  permis    d'adopter  la  première ,   ii 
d'ailleurs  ou  la  retrouve  dans  des  Ecrivains  judicieux.  Je  lis 
en  conféquence  treize  cents  fix  ans  ou  treize  cents  avec  Juftin ,    Ciff.p.j  çg, 
mais  le  règne  de  Bélus  compris,  comme  fait  S.'  Auguftin,  >:',,,  "o]xin'. 
/uivi  en   cela  du   P.  Petau,   de  Straukius  ;   parce  qu'il  eft'" 
<jueftion  de  la  durée  totale   de  l'empire  Alîyrien ,   &.   que  dJ-r-^S;^. 
dans  des  ficelés  aufti  éloignés ,  &;  des  hiftoires  de  cette  nature , 
la  critique  porte  toujours  à  raccourcir  les  temps  :  d'ailleurs  ce 
calcul  eft  à  peu -près  celui  d'Eusèbe,  en  ajoutant  le  règne 
de  Bélus. 

De  même,  lorfque  d'un  côté  Agatlii;is  nous  apprend ,  d'après 
Bien  &  Alexandre  Polyhiftor,  que  la  famille  des  Dercetades, 
rois  d'AfTyrie,  delcendans  de  Sémiramis ,  huit  dans  Bélimus 
(  Bélociius  )  ;  &  que  de  l'auti-e,  Diodore  de  Sicile  fait  (  peut- 
^tre  de  lui-même)  des  trente  (ou  trente-cinq)  rois  d'Alfyrie  Ct-J.i:;;S, 
une  mcme  famille,  je  préfère,  à  fon  témoignage,  celui 
d'Agalliias  qui  s'accorde  avec  l'hiftoire  Orientale. 

Relie  le  catalogue  des  rois  d'Allyrie  de  Jules  Africain  que 
je  rtvoii  tout  entier,  avec  les  dyuallies  Clialdéenne  >!<c  Arabe; 

I  i  i   ij 


436  MÉMOIRES 

mais ,  pour  les  règnes  Aflyriens ,  tel  qu'il  fe  trouve  Jans 
Eusèbe,  parce  que  chez  cet  Ecrivain,  il  approche  plus  du- 
nombre  des  Rois  &  de  la  durce  de  l'empire  Allyrien,  donnés 
par  Ctcfias.  Eusèbe  &  le  Syncelle  ne  diffèrent  proprement 
qu'après  Bélétaras  :  au  relie,  à  trois  mille  ans  de  dillance,  & 
quand  il  n'eit  queftion  que  de  rapports  généraux,  cinq  à  fix 
Rois  de  plus  ou  de  moins  ne  doivent  pas  arrêter. 

Le  feul  point  effentiel  dans  lequel  je  m'éloigne  d'Eusèbe 
lu/fù.Kq^vix.  &C  du  Syncelle,    elt   la   uiihibution  de  ces   trois  dynailies. 
lé.  1,  'ait. 2.' Yy^x-xs  ces  Écrivains,  celle  des  Chaldéens  comiTvence  avec  le 
Syi^'J'i'.l'htcU.  royaume    de   Babylone  :    à  la   tète  paroît  Évecholis   qu'ils 
p.jia.^2.      prennent   pour    Nemrod.    Les    Chaldéeus    font   place    aux 
Arabes ,   auxquels  on  ajoute  que  ïei  AlFyriens  luccédèrent  :■ 
cette  alFertion  peut  être  d'Eusèbe  &  du  Syncelle  ;  les  auto- 
rités qu'ils  citeat,    Polybe,    Diodore,   Céphalion ,    Cador, 
Tliallus,   font  uniquement  pour  prouver  que  Machoscleros 
elt  le  même  perfoniiage  que  Sardanapale. 
Id-r-p^'         Eusèbe  &  le  Syucelle  donnent  enluite  les  rois  d'AlTyrie. 
Mais  les  dynailies  Chaldéenne  &  Arabe,  Jules  AÎricain- 
GU  Eusèbe  avoieut  dû  les  tirer  de  Bérolè ,   ou  d'Alexandre 
/^.;>, /^;7<?.  Polyhiftor ,  ou  d'Abydène,  ou  d'Apollodore  ,  ou  d'Hiftiée 
£ujeé.Kssv"i-  jç   Milet  •    écrivains    qui   avoient   Ipécialemjent  traité    des 

Lhaldcens. 

Quant  au  catalogue  des  rois  d'Aiïyrie,  j'ai  déjà  obfervé 
que  M.  Fréret  penfe  avec  raifon  qu'il  a  pu  être  copié  fur 

€!-J.p.^oS.  celui  qui  étoit  à  la  fin  du  vingt-troilième  livre  de  Ctéfias. 

Voilà  donc  des  Écrivains  différens  pour  ces  difFérens 
catalogues.  Eusèbe  &  le  Syncelle  auront  jugé  à  propos  de 
réunir  ce  qui,  dans  Jules  Africain,  étoit  féparé;  c'ell-à-dire,- 
de  mettre  ces  trois  dynailies  de  fuite  :  &  c'eft  en  quoi  je 
penfe  qu'ils  fe  font  trompés.  Les  Chaldéens  eurent  un  Etat, 
des  Rois,  ainfi  q_ue  les  Ninivites,  &  dans  le  même  temps, 
tantôt  maîtres  de  i'Alîyrie,   tantôt  fournis  aux  monarques  de 

^^/>.^77.  cet  Empire.  Ainfi  je  place,  avec  les  Écrivains  que  j'ai  cités- 
pfus  haut,  les  dynailies  Chaldéenne  &  Arabe  à  Babylone,. 
dmi  le  temps  mêms  où  les  rois  d'Aflyrie  iiégnoient  à  Niiiive  t 


DE    LITTÉRATURE.  437 

voilà  tout  le  changement  que  je  crois  devoir  faire  dans  le 
Syncelle. 

Des  Grecs   paflons  aux  Orientaux   qui   nous   ont  donné 
l'ancienne   hiftoke   de    Perle.   M.   Fourmont ,     après    avoir     R^ffx.  erit. 
prcf^nté  la  luile  des  rois   de  Perle  ,   telle  qu'elle  fe  trouve  f^/ll^/^f^ 
dans  Texcira  &:  dans  d'Herbelot ,  avoue  qu'il  ne  peut  l'ac- 
corder avec  i'hifloire  ancienne.  M.  Fréret  a  répété  la  mcme 
chofe.  Mais  en  examinant  les  différens  fyftèmes  que  propofe   Mém.del'Ac. 
ce  dernier  Savant  lur  l'époque  de  Djemlchid ,  on  voit  que ,  f\y/',  ^'"J^' 
s'il  avoit  été  en  état  de  conlulter  lui-même  les  monumens  z6j^:i66. 
orientaux  échappés  au  temps,   il  leroit  ailément  revenu  ^ç^^'^i^'-^"' 
fes  préjugés  contre  les  traditions  Perles. 

Ce  lont  ces  monumens  que  je  hafarde  de  concilier  avec 
les  Grecs  &  les  Latins.  Pour  cela,  je  pars  de  points  avoués, 
&  remonte ,  par  des  époques  connues ,  julqu'à  ces  temps  qu'on 
a  jufqu'ici  traités  de  fabuleux. 

On  convient  allez  du  commencement  de  la  dynaflie  àçs 
Salîànides,  dans  le  ui.''  fitcle  de  l'ère  Chrétienne.  11  y  a  àçs 
difficultés  pour  celle  à^s  Afchkanides  :  mais  la  lui  de  celle 
des  Kéaniens  qui  l'a  précédée,  &  la  mort  d'Alexandre  dans 
Je  IV. "  fiècle  avant  l'ère  Chrétienne,  forment  des  époques 
également  certaines  chez  les  Grecs  &  chez  les  Orientaux. 
On  peut  encore  reconnoitre  plufieurs  rois  Kéaniens  dans  la 
lifte  des  rois  Modes  &  des  rois  Perfes ,  comme  Kaous,  dans 
Cambyfe  ;  Ké  Khofro  ,  dans  Cyaxare  ou  Cyrus  ;  Hyftalpe, 
dans  Guflap;  Artiixerxcs  -  Longue  -  main  ,  dans  Ardefchir 
Dcrazdaft. 

Mais  la  dynaftie  des  Pefchdadiens ,  ces  règnes  defixàfêpt 
cents  ans  de  Djemlchid,  de  mille  ans  de  Zohâk ,  de  cinq 
cents  ans  de  Féridoun  ;  voilà  ce  qui,  julqu'ici  a  paru  impol^ 
fible  à  concilitT  avec  l'Iiilloire.  La  lolulion  tlt  pourtant 
très  -  fimple  :  je  l'ai  déjà  annoncée  dans  un  de  mes  Mcmoires;  Id.  t.  XXXV>. 
ces  trois  règnes  font  trois  cixmijlics.  r.iCo. 

Commentions  par  le  deiiuer,  celui  de  Féridoun.  Le  règne 
de  ce  Prince,  (juc  les  Orientaux  lont  de  cinq  cents  ans, 
répond  au  moiju  à  dix  générations.  Les  noms  dei  Piuriiailicrs, 


438  MÉMOIRES 

«iefcendans  de  ce  Monarcjue,  qui  forment  ces  gcncratîons, 

^  ZenJ-affjfa ,  font  Hipportcs  daiis  le  Boun-Jeliefcli,  aliifi  que  dans  le  Tarikii 

'ir'Lr^t'^''^^  I^JcrirelTubcin,  cité  dans  le  Modjmel  el  Tavarikii,  avec 

quelques,  diflcrences  peu  conlidérables  :°&:  fi  l'on  prolonge 

ce  règne  jufqu'à  Minotcher  qui ,  chez  les  écrivains  Orientaux 

fuccède  à  Féridouji ,  il  comprend  au  moins  onze  générations. 

Donc  ce  règne  efl  une  dynaftie. 

iJ.p.^rj,;      Le  Boun-dehefch  n'elt  pas  moins  formel  fur  Zohâk.   Oa 

y  lit  que  pendant  le  règne  de  ce  Prince ,  que  les  Orientaux 

iont  de  mille  ans ,  il  s'efl  écoulé  dix  vies  de  particuliers  de 

cent  ans  chacune,  fans  compter  le  père  de  Féridoun  vainqueur 

du  monarque  Arabe.  Huit  des  Particuliers  qui  forment  ces 

générations,  portent  le  mcme  nom,  Atvian,  avec  des  furnoms 

pris  de  la  nature  de  leurs  troupeaux  de  boeufs.  Zohâk  eft 

Ili'J-        donc  ui\  nom  de  dynaflie  ;  aufh  eft-il  dit  de  la  mère  de  ce 

Prince ,  que  d'elle  iont   venus  dix  hontes  :  ce  font  les  dix 

générations  dans  la  ligne  Arabe. 

Ce  que  je  viens  de  dire  de  Féridoun  &  de  Zohâk ,  efl 
confirmé  pai*  Mirkond  qui ,  dans  le  Roipt  euffafa ,  nous 
apprend  que ,  félon  plufieurs  Hiftoriens ,  on  comptoit  huit 
géiicrations  entre  Féridoun  &  Djemfchid ,  &  beaucoup  de 
générations  (c)  entre  Minotcher  &  Irets  fils  de  Féridoun, 
&  mort  du  vivant  même  de  ce  Prince. 

Je  raifonne  à  peu-près  de  même  fur  le  règne  de  Djemfchid. 

Dans  Mirkond,  ce  Prince,  félon  les  uns  a  vécu  mille  ans, 

Rox:  tujfafa.  &  régné  fèpt  cents  ans  ;  félon  d'autres ,  il  a  régné  fix  cents 

DjuiiitfiiX'    ''^"^  ^  ^"  ^  yécw  fept  cents.  Si  dans  les  écrivains  Orientaux 

Tnj'arU^h     il  n'y  a  qu'une  ou  deux  générations  entre  ce  Monarque  & 

Zohâk ,    c'ed  quil  a   paru  un  Zohâk  fur  la  fin  de  ce  que 

j'appelle  le  vrai  ou  premier  Djemfchid  ,  comme  on  le  verra 

plus  bas.  Mais  ici  ce   font  les  Grecs  qui  nous  donnent  les 

règnes  qui  rempliiïènt  la  dynaflie  de  Djemfchid  ;  on  reconnoît 


(c)  Dar  haai^i  a-^  tavarikh  hafcht  vaflteh  m'ian  0  vé  Djem  atjbat  kardand. 
Rozot  eiiiTafa  ,    fjjeld.  1,  ■art.  Féridoun. 
Gmrohi  tchand  vaflteh  mian  0  ve  Jrfts  irad  hardojid.  lh\i.  art-  Minotcheher. 


DE    LITTÉRATURE.  439 

tncme  parmi  les  rois  de  Babylone  qui  forment  cette  dynaftie , 
le  fils  &  le  petit-fiis  de  ce  Monarque. 

Je  crois  devoir  obferver  que,  dans  les  livres  Tends,  il  n'efl 
fait  nulle  mention  de  ces  règnes  de  mille  ans,  de  fept  cents, 
de  cinq  cents  ans,  quoique  les  avantages ,  &  du  côté  des  biens 
de  la  terre ,  &  du  coté  du  corps ,  dont  ces  Princes  ont  joui , 
y  loient  iôuvent  rappelés.  Lorfqu'il  eft  queflion  d'une  vie 
longue,  c'eft  Tehmourets  qui  eft:  cité,  quoique  ce  Prince  ZenA av. t. lï, 
n'ait  régné  que  trente  ans  ;  c'eft  Tervan  (  le  Temps) ,  dans  ^„lff^"^^"' 
l'Afri/i  du  Mieid  (d).  Lr-yo. 

Mais  tous  les  perlonnages  qui  ont  précédé  ou  fuivi  ces 
trois  prétendus  règnes,  n'ont  vécu  que  k  nombre  d'années 
ordinaire  dans  le  cours  de  la  Nature  ,   quatre-vingt-treize, 
cent ,  cent  vingt ,  &c.  même  ceux  qui  font  repréfentés  comme  P.jSo.  ^tj, 
\qs  plus  proches  de  l'origine  du  genre  humain.  }}3,Ko:ti, 

Ce  que  j'ai  dit  à^i  trois  dynafties  de  Djemfchid ,  Zohàk 
&.  Féridoun ,  peut  donc  paffer  pour  un  point  certain. 

A  ces  dynafties  répondent  ,  chez  les  Grecs  ,  celle  àes 
Chaldéens,  celle  des  Arabes,  &  celle  de  Bclétaras,  dans  la 
fuite  Aqs  rois  de  Ninive  ou  d'Aft^yrie. 

Ctélias  (  ou  Diodore  )  donne  comme  fe  fuccédant  de  père 
rn  fils  les  trente  ou  trente -cinq  rois  de  Ninive;  &  ces 
Princes,  dans  les  archives  des  Perfes ,  pou  voient  être  prélèntés 


(d )  Je  pcnfe  que  ce  qui  efl  dit , 
dans  le  Ven.iiJuJ ,  des  neuf  cents  por- 
tions de  terre  défrichées  par  Djeni- 
fchid  ,  aura  pu  donner  Mou  i  ce  qu'en 
rapporte  de  la  longue  vie  de  ce  Prince. 
On  aura  traduit  les  mots  Zcnds 
(  Zcnd-av.  tout.  1 ,  2.'  P.  p.  zjl) 
threflo  -^emé  ^cn  Pthlvi ,  fcli^ner  fjd 
^ainj  par  ^ après J  trcis  <:eiits  tttnps 
ou  ans  :  &  ainfi ,  A/ujc/wuefiû  -erné 
(  en  Pehhi  ,  fcliafcltcn  fad  ^am  )  ; 
ntoiicjJo  lemc  (  en  Pthlvi ,  ncluin  fad 
^am  )  ,  par  (  aj^cs  )  fix  ctnts  ans , 
(après)  neuf  cents  ans.  Le  mot  Pcidvi, 
•^am ,    peut   fignificr  temps  :    &.   ce 


Cens  c!i  autoriré  par  ia  glofc  Pehlvie, 
qui ,  fur  ces  mois  :  Djemfchid  exécuta 
ce  que  fcn  c.vur  difroit ,  ajoute  que, 
pendant  plus  de  fix  cents  ans  du  rétine 
de  Djemfchid,  Ahriman  ne  put  rien 
faire  contre  lui  ;  qu'il  n'y  tut ,  dans 
for!  empire,  ni  mon  ni  viciliefTe;  & 
eue  ce  Monarque  mourut  à  mille  ans. 
Mais  il  ne  peut  y  avoir  de  doute  fur 
le  fens  du  nuit  Zend ,  ^einé ,  ou  -<•- 
mché  ;  nuifque  ,  dans  \e  Pehivi ,  lorf- 
qu'il cil  queilion  des  mille  f  /irtions 
de  J  terre ,  façonnées  par  Djcmfthid, 
cette  cxpreffion  efl  rendue  par  damih, 
qui  ne  ftgnific  que  tem. 


440  MÉMOIRES 

comme  formant  une  feule  &:  même  famille.  Les  Iiifloriens 
Orientaux  nomment  Pelchdadieiis  la  fuite  des  princes  Perfcs, 
Arabes  &  Touranians  qui  ont  régné  en  Perle  ,  julcju'à  Ké 
Kaous.  Mais  dans  les  Ouvrages  plus  exads ,  dans  les  livres 
Zend-av.i.l,  de  Religion  ,  le  nom  de  Pefchdadiens  dcligne  les  hommes  qui 

j.  R  p.  <!/,    pratiquoient  la  loi  de  Djemlcliid,  antérieure  àceiié  de  Zoroaftre. 

Ce  Prince  eft  regardé  comme  le  premier  mortel  à  qui  Ormuzd 

ait  propofe  une  loi;  de-là  les  perfonnages  qui  l'ont  précédé, 

ou   du   moins  Tehmourets   qui ,   fous   Ton   règne ,   pouvoit 

id,  tome  II.    être  encore  vivant,  font  Innplement  appelés  Kéans ,  dans  le 

f.^i6.         Bov.n-jdchefchd^  dans  le  Tavarïch  Schah-namah. 

Mais  ce  qui  forme  toujours  trois  époques  chez  les  Perlés, 
Up.zSf,  ce  font  les  règnes  de  Djtmfchid,  de  ZoJîàk  cSc  de  Féridoun. 

irnout,  j)ç  même,  dans  les  Écrivains  qui  avoient  fait  l'hiftoire  des 
Chaldéens ,  &:  qui  par  conféquent  remontoient  plus  haut  que 
ie  royaume  de  Ninive,  les  ChaJdéeios  &.  les  Arabes  étoient 
diftingués  des  Afîyriens. 

D'après  ces  réflexions  &  les  faits  prouvés  dans  ce  Mémoire, 
je  vais  donner  une  efpèce  de  Canon  chronologique  ,  qui 
préfentera  l'accord  des  Grecs  &  Ô£:s  Orientaux  lur  les  premières 
Monarchies  formées  après  le  Déluge'.  On  iait  que,  félon  le 
texte  Hébreu  ,  cette  cataflroplie  arriva  l'an  i  6  5  6  de  la  créa- 
tion  du   monde;  félon  les  Septante,   l'an  2262  ou  2242; 

Wkifl.Theciy,  félon  le  texte  Samaritain ,  l'an  i  3  07  :  différences  confidérables 

^'' 'hiiil Uwv.    ^'•''''  f^Lidroit  commencer  par  faire  difparoître,  fi  l'on  vouloit 

tr.  de  l'Angi.     rapporter  cet  événement  terrible  à  un  phénomène  aftronomique 

^pag^','/'s~    '■'^"'^  le  temps  leroit  d'ailleurs  déterminé. 

^7''  Je  fuis ,  dans  ce  Mémoire,  le  calaii  du  texte  Hébreu  ,  qui 

-efl  le  plus  généralement  reçu  ;  &  pour  procéder  avec  quelque 

certitude,  je  m'arrête  aune  première  époque ,  celle  des  oblèr- 

vations  faites  à  Babylone  par  les  Chaldéens ,  dix-neuf  cents 

CoK.  Chron,  trois  ans  avant  la  prife  de  cette  ville  par  Alexandre  (331 

%"fjDin.  avant  J.  C)  Je  fais  que  Marsham  ,  Dodwel  Se  Halley  ks 

Cyyrian.p.j^.  ont  attaquées  :  mais  on  peut  voir  de  quelle  manière  Périzonius 

S'ilp'/'  &  M.  Defvignoles  en  défendent  la  réalité. 

i-Hiji.s."t.ir,      Je  fuppofe  donc  les  Chaldéens  formant  à  Babylone  un 

V.'-7f^.  p^"pJ^' 


DE    LITTÉRATURE.  441 

peuple,  ou  du  moins  une  peuplade,  environ  deux  mille  deux 

cents  trente  -  quatre  ans  avant  J.  C.  cent  quatorze  après  le 

Déluge,  ious  le  commandement  d'un  Prince  que  l'on  prendra , 

û  l'on  veut,  pour  Nemrod.  Diodore  de  Sicile  nous  alTure  Cd.f.^zi. 

que  l'Afie  avoit  des  Rois  avant  Ninus;  mais  que  leurs  acflions 

n'étoient  pas   connues.   On  lit  de  même  dans  Juflin  (e) ,  Ci-J.p.;i<î. 

qu'avant   ce   Prince ,   TanaLis  avoit  régné   lur  les  Scythes  , 

Vexoris  fur  l'Egypte;  mais,  ce  qui  mérite  d'être  remarqué, 

que  les  guerres  de  ces  Rois  avoient  pour  objet  des  peuples 

éloignés,  <Sc  non  leurs  voifms,  &  qu'ils  ne  recherchoient  dans 

ia  vidoire,  que  la  gloire,  fans  alTujettir  les  Nations  qu'ils 

avoient  vaincues.    Voilà  fans  doute  ce  qui  a  fait  perdre  la 

méinoire  de  leurs  aélions.  Le  même  Ecrivain  nous  apprend 

que  l'Afie  avoit  payé  tribut  aux  Scythes  ,   pendant  quinze 

cents  ans ,  jufqu'à  Ninus,  après  leur  avoir  été  foumife  quinze 

ans. 

Ces  autorités  nous  montrent  qu'il  faut  reconnoître  de> 
rois  en  Afie,  avant  le  premier  monarque  Affyrien.  Les  Grecs 
&  les  Orientaux  vont  nous  en  préfenter  dont  la  tige  remonte 
à  Sem ,  hls  de  Noë. 

Le  Boun-ilihejch  place  la  diftribution  à^&s,  eaux  fous  Aîcf-  Z^nJ-av.i.n, 
chia ,  fécond  père  du  genre  humain.  Ç//—  '^/i 

De  fon  fils  S'iahmik,  naît  Frévak.  ^^''' 

Ce  perfonnage  a  quinze  couples  d'cnfans  qui  peuplent  les 
fcpt  Kcfc/ivars  de  la  Terre ,  c'eit-à-dire,  la  Terre  entière. 
Réunis  aux  dix  autres  efpèces  d'hommes  fbrties  de  Kaïomorts ,     Pa^^sSu 
ils  donnent  les  vingt  -  cinq  efpèces  que  le  Boun-dchcjJi  lait 
defcendre  de  ce  premier  père  du  genre  humain. 


fe)  Fiiére  niiiffiin  ti-inporibus  anti- 
(jiiiorts  (  Nino)  ,  Vexoris  yEgypti ,  jjr" 
ScylUia:  rex  Taiia'ùs  :  quorum  aller  in 
Ponttiiii ,  aller  uftjue  y^g^ftuin  excef- 
fit.  Sed  longinmia  ,  non  fnitiirui  belU 
^erel'iVit  ;  nec  imperiuni  fibi  .ftApopti- 
Hs  fuis  gloriain  i/uurebant ,  conlentiqiie 
viiRoriJ  ,   imperio  abjlinebant,  /Vinus 


magnitudinem  qudffitix  dominationis  corf 
tinuâ poffrfficne jirmavit-  L.  J,  C.  1: 
I.   Il,  c.   3. 

Si  Vexoris  n'crt  pas  Mcfraïm  ,  foa 
nom  approche  licaucoup  de  celui 
A'Uchcreus  (  'Ov^f>io(  )  ,  à  ciui  Dio- 
clore  de  Sicile  ( I.  I , p.  46 ) j .xnxihw 
la  fondation  de  Mcmphis. 


Tome  XL.  K  k  k 


442  MEMOIRES 

i44«  ans         Je  reconiioîs  dans  Siahmak ,  Sem  ,  de  qui   fortent ,  dans 

*).^"|;i'^"       le  Syncelle  ,   vingt -cinq  Nations  répandues  de  la  Baclriane 

à  l'Egypte,  &  à  qui  l'Ecriture  donne  vingt- lix:  dcfcendans. 

2 34^ ans     Frévcik  me  paroît  ttre  Arfaxad.à  qui  leSyncelle  donne  ftize 

avant J.    .      enfans,  compris  Caïnan,  Ôc  l'Écriture  dix-lèpt. 

Maintenant,  luivons  la  ligne  des  defcendans  de  Frévak. 
Zend-av.  1. 1 1 ,       11  eil  dit,  daus  le  Modjmel  el  Tavankh  ,  que  Tehmourets 
f:^>6.nou  /.  ^jqJ^  j^j^  Jp  Vedjehan ,  lils  d'Abourkehed,  ills  de  Hourkehed, 
Modpr.tid   fils  d'Holchindj.  Or  Holchindj  ou  Hofchingh  étoit  un  des 
'rJûo'      '^   quinze  hls  de  Frcvak,  &  le  père  des  Irajiians. 

Je  place,  dans  une  Table  chronologique,  les  patriarches 
Perles  à  côté  de  ceux  des  Hébreux,  ne  comptant  que  les 
générations,  &  fans  avoir  égard  aux  années  de  règne,  ni  à 
ia  longueur  de  la  vie  de  chaque  particulier.  L'erreur  eft  plus 
facile  à  fuppofer  dans  des  noms  de  nombre  que  dans  des 
noms  propres.  Voici  quelques  réflexions  propres  à  jeter  du 
jour  fur  les  différentes  fuites  qui  forment  cette  Table. 

Dans  le  calcul  que  je  fuis,  Holchingh  aura  vécu  autour 
'len^-av.  t.  II.  de  ccut  vingt-ciuq  ans  ;  &  le  Boun-dc/itjc/i  donne  cent  ans  à 
P-^^^"'         Ibn  aïeul  Siahmak. 

112  5  ans  Holchingh  a  régné  quelques  années  après  la  confufîon  à.ç% 
avait  J.c.  langues  ;  fon  règne  &  celui  de  Tehmourets  font  peu  de 
choie  chez  les  Perles  :  ce  font  proprement  les  temps  fabuleux 
de  ce  peuple-  A  Djemfchid  commence  la  monarchie  Perfe, 
ainfi  que,  chez  les  Grecs,  celle  des  Afiyriens  à  Bélus  ou  à 
Ninus. 

Hofchingh  n'efl  pas  même  mis  au  nombre  des  Rois  dans 

L.c!t.p.^2o.\Q  Boun  -  dehejch  ;   &  dans  les   livres  Xends ,  où  il  eft  fait 

mention  de  lui ,  il  eft  fimplement  repréfenté  comme  un  Prince 

id.p.iÉy.   élevé,   riche    en   troupeaux  :  les  animaux   multiplient  plus 

promptement  que  les  hommes.  Mais  Djemfchid  &  Zohâk 

font  appelés ,  le  premier ,  Chef  des  peuples  ;  le  fécond  (  le 

Page  t  es,  fécond  Zohâk  )  qui  n'a  paru  que  long -temps  après,   Chef 

de  dix  mille  provinces. 
D'Herbfh         Les  autres  calculs  s'accordent  avec  celui  que  je  préfênte. 
Biihot.  Orient.  Les  Orientaùx  mettent  deux  cents  ans,  plus  ou  moins,  entre 

p-4fi^.  an. 
Hulchenk. 


DE    LITTÉRATURE.  443 

Kaïomorts  &  la  nailHuice  d'Hofching'n.  Confuitons  le  Buun- 
Mefch ,  nous  U'ouverons  quarante  ans ,  que  la  ieineiice  de 
Kaïomorts  refte  en  terre,  cinquante  ou  foixante  de  Melchia  2  n^j'.  y/, 
avant  que  d'engendrer  Siahmak,  cinquante  ou  loixante  pour   "  ^     '' 
la  nailîànce  de  frévak,  autaiit  pour  celle  d'Hofchingh  ;  ce 
qui  donne  deux  cents  vingt  ans,  plus  ou  moins,  de  Kaio- 
jnorts  à  Hofchingh,  &  300  ans  (deux  cents  quatre-vingt-  P-sî^."'"" 
quatorze,  félon  le  Bom-dchefch)   de  Kaiomorts  au  règne 
d'Hofchingh. 

Les  delcendans  d'Hofchingh,  Hourkehed,  Abourkehed  & 
Vedjehan ,  n'auront  pas  régné.  Ce  Prince  a  vécu  long-temps, 
félon  les  Orientaux;  cent  vingt -cinq  ans ,  dans  mon  cÀ^xx\-.    BiUiouOrU»*^ 
au(î[  a-t-il  pour  fuccelîëur  Tehmourets ,  tiis  de  fon  arrière- 
petit  -  lîls. 

Tehmourets  eft  nommé  le  premier  après  llaïomorts  dans  ^^.^'^'^j' "' 
la  fuite  des  Rois,   qui  termine  le  Boun-dehefch.  C'eft  pour  Zendàv.t.U. 
cela  que,  dans  les  livres  des  Parfes,  il  eft  repiéfenté  comme /'^jf-'^-^^^^^ 
ayant  vécu  long  -  temps   (huit  c^xWi  ans,  félon  Mirkond  )  j 
car  en  le  i^iiTant,  avec  le  Roiot  euffafa  &:  le  Doup  néreng,     F^i' 9^- 
fils  d'Hofchingh,  il  aura  vécu  cent  vingt-cinq  ans,  ou  bien 
les  dernières  années  de  ce  Prince  fe  feront  écoulées  fous  la 
dynallie  de  Djemlchid  ;  &  de -là  quelques  Écrivais  l'auront   J^°fj2^-/^ 
cru  frère  de  ce  Monarque.  _        «if7». 

Selon  le  Boun-dclufcli ,   c'eft  fous  Tehmourets  que  s'efl  Z..f.7./'.;.<'^. 
faite  la  difperfion  du  genre  humain.  Il   eft  né  vingt -lépt  à 
trente   ans   après  Phaleg ,    &   les   Parlés   prétendent  que  les 
Dews  lui  apprirent  trente  langues. 

Je  iuppole Tehmourets  oncle  de  Djcmfchid,  ou  fon  grand-  r^:t^i(, 
père,  par  fa  lilie  mariée  à  Vivenghànm.  Ses  deux  frères  font 
nommer  dans  le  Boun-JchcfLh  ;  le  premier  ell  apjiele  ôapidvcr  ; 
le  fécond,  Khûir  (lumière,  c'eil-à-dire ,  l'honneur  de)  Tchm 
(  la  Tarlarie  ).  Ces  deux  perfonnagcs  (ont  diilérens  cie  Djem- 
lchid, &i,  je  crois,  de  Vivenghànm  Ion  père. 

Car  li  Tehmourets  eut  été  frère  de  Vivenghànm,  comme 
les  livres  ZcnAs  ôc  Pihlvis.  en  parlant  de  Djcmlcliid,  nomment 
toujours  ce  Prince  {ils  de  Vivenghànm ,    il    Icroil  (urprcnant 

K  k  k  ij 


444  MEMOIRES 

qu'ils  ne  clifîènt  pas  de  mcnie,  Tehmourets  frère  de  Vïveti' 
ghânin ,  &.  que  le  nom  de  ce  dernier  perfonnage  ne  parût 
pas  au  moins  avec  ceux  des  frères  de  Tehmourets,  dont  ie 
Bouii-dehejch  fait  mention.  Les  mêmes  réflexions  ont  lieu, 
fi  l'on  veut  que  Tehmourets  ait  été  père  ou  fils  de  Viven- 
ghânm.  Les  livres  Xends  ne  nous  montrent  pas  d'autre  enfant 
mâle  forti  de  ce  dernier  perfonnage,  que  Djemfchid  :  les 
T'it'iir.  Sihah-  livres  Perlans  donnent  à  celui-ci  deux  fœurs ,  Tehehernai  & 
namah.  Afiuivûi ,    que  Zohâk  ,   après  la  mort  du  monarque  Perfe , 

garda  dans  ion  palais. 

Tehmourets  devoit  donc  être  beau-frère  de  Vivenghânm, 
&  par- là  oncle  de  Djemlchid,  ou  bien  beau-père  de  Viven- 
ghânm. 

J'obferve  encore  que  les  règnes  d'HoIchingh  Se  de  Teh- 
mourets préfentent   des   combats   contre   des   monftres  ,   des 
Ztnd-av.  1. 1.  Géans ,  des  mauvais  génies  :  le  nom  même  de  Tehmourets 
nore^'/i  ["jf,"  (  ^n  Zc/id ,   tekmé  Oropefcli ,  c'eft-à-dire,  germe  d'Oropefch, 
¥-PS'  eipèce  de  chien   ou   de  renard  )  ,  peut  avoir  rapport  à  fon 

état  qui  tenoit  plus  du  Chafleur  que  du  Conquérant.  Comme 
Ch.X.p.    dans  la  Genèfe,  Nemrod  eft  nommé  grand  Chaffeur,  dans 
un  temps  où  il  y  avoit  fur  la  terre  plus  de  bêtes  féroces  à 
dompter,  que  de  peuples  à  foumettre  :  c'eft  proprement  au 
Cid.f,.f.^2.  fiècle  de  Djemfchid,  que  fe  forment  les  grands  Etats. 

Je  reprends  la  fuite  des  rois  de  Perfe.  Ce  font  maintenant 

'Am!q.  JuJ.    jes  rois   Chaldéens   de  Jules  Africain.  Dans  Josèphe ,    les 

'Liii!'ci't/p'.4i(.  Chaldéens  font  nommés  'Ap(f)3C^ct.<r)iîo/ ;  dans  le  Syncelle,  ils 

Rnf.fiilfafa.  defceudeut  d'Arphaxad.  Ce  Patriaixhe  eft  appelé  Iran   par 

"zeu^!). Il',  les  Perfans  ;  &  Hoichingh ,  fils  de  Frévak ,   eft  le  père  des 

^'d^/'  Ira  ni  an  s. 

'-  -p-^-t^'      Eouenghâo  (Vivenghânm ,  en  Parfi  ) ,  père  de  Djemfchid, 

commandoit  fans  doute  à  Babylone,  tandis  que  Tehmourets 

(peut-être  le  Tanaiis   de   Juftin  ) ,    de  qui   il   dépendoit , 

7<rd-a::ul,  régnoit  fur  riranvedj  (  l'Aran ,  portion  de  l'Arménie),  l'Al- 

mt^L^''^^^'  fyi'ie.  ^  ^'■'''  toute  la  Chaldée.   Il  eft  facile  de  reconnoître 

Lib.cU.f.po,  àîins  Eoiienghdo ,   Évéchoos    ('Ev)i;(005  )  ,  premier  roi  Chal- 

déen  du  Syncelle.    Peut-être  cet  Écrivain,  ou  Alexandre 


DE    LITTERATURE.  445 

Polyhiftor,  le  confond-il  (s'il  n'y  a  pas  faute  dans  le  texte),     id.f,yS, 
avec   fon   fuccelîèur  ,    parce    qu'Eouenghào    aura    confervé 
quelque  temps  le  gouvernement  de  Babylone  fous  le  règne 
de  fon   fils. 

Djcmfihid  fuccède  à  Tehmourets  dans  le  gouvernement  de     2155  ans 
rirandvedj,   de  la  Chaldt'e,  &  à  Eouenghâo  dans  celui  Jg  ^^'^'J-C* 
Babylone.  Le  nom  de  ce  Prince,  lemo ,  Djem  en  Parfi,  pro- 
nonce durement,  fait  Khem.  C'eft  le  deuxième  roi  Chaldeen 
du   Syncelle,    (  X<ia-iJuiM^o/\sii  ou    Xiauair/Sri^vPî  )    Chomaibé-     i-eccii. 
les   (  f  ) ,   c'eft-à-dire,  le  grand  Djem,  Djem  bala. 

Djemfchid  eft  le  premier  qui  ait  fixé  parmi  les  hommes 
la  différence  A^s  états  &  des  conditions.  11  défriche  la  terre,     Zendnv.t.l, 
allant  vers  le    Midi;  fes  défrichemens  comprennent   WraL'^,^ ^j''^^^' 
Aadjémi ,    5c  s'étendent  julqu'au  Siflan  :  ces  travaux  étoient 
moins  difficiles,  à  l'origine  du  monde.  On  ne  le  voit  occupé, 
dans  les  livres  Tends ,  que  de  population,  d'Agriculture  :  les  P.i/t.a^S. 
foèns ,   fous  la  conduite  d'Ormuzd  ,  font   dirigés  contre  les 


(f)  Le  Synccllc  (lib.  cit.  p.  ço  ) 
prend  Evéchuùs  pour  Ninirod  ,  &  ne 
nous  dit  pas  de  qui  Choiniijhdos  étoit 
fils.  Mais  on  lifoit  dans  Eupoicme , 
qu'au  rapport  des  Babyloniens,  Cliouin 
nommé  Àflivtos  par  les  Grecs,  &  pcre 
des  Éthiopiens,  étoit  fils  de  Chanaan, 
leouel  étoit  jure  des  Phéniciens  f  Eu- 
iibe ,  Prufihir.  Ev.  IX,  17,  p-  4-' 9  '  > 
&  fils  de  Belus ,  le  même  que  Saturne 

fKepfof  ).  Le  mot  a<^iiKH  fignifie/û- 
igo  (Se  fdviILt,  Dans  le  premier  fens  , 
il  peut  être  regardé  comme  la  tra- 
duÀion  de  klii^uin ,  fiifais ,  venant  de 
kJuiinain ,  caliiil ,  en  Héhreii.  J>ans  le 
fécond  fens,  àa^oh»;  répond  a  jclied , 
trilLiit ,  tliiic fiant.  Si  le  Clmim  Af- 
botos ,  |>cre  des  Llliiopiens  (peut-être 
des  Arabes,  ci-an,  p.  .f.^./.),  ell  le 
deuxième  roi  Chaldeen  qui  porte 
ce  nom  ,  la  Tradition  Babylonienne 
TOUS  apprend  ,  1 ."  que  le  nom  de  ce 
Roi  étoit  proprement  Cliotiin  ;  voilà 
le   DjanJ(.luJ  des    Fcrfcs  :    i."   que 


Cfioum  étoit  fils  ou  dcfccndant  de 
Chanaan  (  peut-être  le  Tanaiis  de 
Jullin  )  ;  &  le  nombre  des  générations 
fera  remonter  fon  trifaïeul  Bélus  à 
peu-près  au  temps  de  Hofchingh  <Sc 
de  Nimrod. 

Si  cette  généalogie  établit  des  raji- 
pon-  entre  Djenilchid  &  Cliain,  elle 
explique  ceux  que  ce  Prince  a  dans 
les /'irt-r  Zt''»/^,  avec /yc/H  ,  perfon- 
nage  qui  préfide  à  la  dillribution  des 
eaux  ,  &  à  c^uWivm^liâitm  (Z.eiui-av, 
t.  I,  2/  P.  p.  1 07) ,  avoit  ad'clTé  fa 
prière,  j)our  avoir  Djemfchid.  En 
effet,  il  ell  étonnant,  i .°  (|ue  Hem 
[laroiffc  continuellement  dai:s  ces  Ou- 
vrages ,  tandis  que  Sialiinuk  (  Sem  ) 
n'y  cil  pas  nommé  une  feule  (bis  : 
2.°  que  la  généalogie  de  Djemfchid, 
en  remontant  .t  Siahmak  par  Viven- 
gh.înm  ,  ne  fe  trouve  dans  aucun 
ancien  livre  l'arfc.  Djemfchid  Ibrtoic 
de  l'Iran  ;  <Sc  Hom  ell  rcprélcuté 
habitant  le  mont  Alboidj. 


44<î  MÉMOIRES 

maux    phyfiques   &    moraux ,    iiUro<Juits   par   les   mauvais 
Génies. 
T.  II.  p.  ^3  1.      Lc5  Parfes  donnent  à  ce  Prince  fcpt  cents  feize  ans  de 
"'"''''  vie  ;  quelques-uns,  mille  ans,  &  feulement  fept  cents   ans 

Ci-A.p.4]p,  de  règne.  On  a  vu  plus  haut  ce  qui  a  pu  dojiner  lieu  de 
nou  (uj.        fiippolèr  A  Djemfchid  un  fi  long  règne  :  je  calcule  pour  le 
règne  de  ce  Prince,   comme  pour  celui  de  Zohûk. 

Le  Boan-ckhefch  compte  dix  vies  pendant  les  prétendus 

Tiiiile   ans   de  ce  dernier  Monarque  :  on  verra  plus  bas  ce 

qu'il  faut  entendre  par-là.  J'en  compte  de  mcme  dix  pendant 

les  prétendus  neuf  cents  ans  oà  mille  ans  de  Djemfchid, 

iSc  fimplement  fix  règnes,  parce  que  celui  de  ce  Monarque 

n'eft  eftimé  que  de  fix  à  fept  cents  ans.  Ce  font  les  règnes 

des  rois  Chaldéens,  fuccefieurs  d'Evéchoiis. 

Zend-av.  t.  J .      Le  règne  de  Djemfchid  fut  très-brillant.  Ormuzd ,  félon 

^T^il^ y^'^S-  ^^^  livres  Xcnds ,  lui  avoit  donné  cent  portions  de  la  lumière 

—  y  i^ ,  iTf,  première.   Il  fut   aidé  par   le   leu  ,  qui,    fous  Tehmourets , 

note i,  éclaira  les  hommes,  lors  de  leur  paliage  dans  les  difîcrentes 

parties   de  la  terre,   6c  qui   depuis  a  fécondé  Ké  Khofro, 

Ké  Gultafp.  On  reconnoît-là  le  feu ,  ignem  cujus  port'ionem 

Lih.  XXIII ,  exiguam  ,  dit  Ammien  Marcellin,  ut  faujiam  praijfe  quondam 

^VaiJf.'éfè.   Ajiatich  re gibus  dkunt. 

Zend-tiv.  1. 1,       Les  livres  Xends  citent  le  brillant  du  règne  de  Djemfchid, 

z.'P.p.iob.  comme  une  époque  particulière  de  ce  règne;  ce  qui  fuppofe 

que  la  fin  ne  répondit  pas  au  commencement.  En  efî'et ,   fi 

le  règne  d'un   Prince  cultivateur  fait  naître  l'abondance,  & 

entretient  la  paix ,  il  n'en  efl  quelquefois  que  plus  expofé  aux 

révolutions  :  les  peuples  amollis  cèdent  au  premier  Conquérant 

qui  ie  préfente. 

IJ.p.2y^.        Les  hommes  que  Djemfchid  employa  pour  défricher  & 

Pagezâ},   peupler,  fortoient  de  \' Irativedj  qui  elt  au  nord  de  la  Parthie  : 

"clj'.  /   ^^  ^o"^  ^^5  Scythes,  maîtres  du  nord  de  l'Afie  avant  Ninus, 

4^j.  '  ies  fujets  de  Tanalis  qui  efl  Tehmourets  ou  Kharé ,  la  lu- 

^zfn'/âvtrifi  rnière  de  Tchin.  Ces  deux  noms  peuvent  être  pris  pour 

v.su.n.j.   '  appellatifs.  Dans  Ammien  Marcellin,  les  Perfes  font  origi- 

Lik  III.       .,>     r   ,A 
f.  ^6,.         "f^^s  ùcyîha. 


DE    LITTÉRATURE.  447 

On  voit   encore,    dans  le    VenciidaJ ,   qu'Ormiizd   avoit     Zf^Jav.t.l. 
d'abord  produit  leize  villes  :   au   nombre   de   ces  villes  ou  ^■'P-p-^z^o, 
contrées  le  trouve  1  Aliyrie  ;  voilà  donc  une  première  popu- 
lation qui  vient  d'Ormuzd,  aidé,  lans  doute,  comme  pour 
l'iranvedj  ,   des  Izeds ,  c'eil-à-dire  ,  des  Génies  bieniailans.     /■j'./-.  ^7^. 
Ainfi ,  avant  Djemlchid  ,  il  y  avoit  une  portion  allez  confi- 
dérable   de    l'Aile   de  culti\ée  ;    mais    cette   population   eft 
attribuée  aux  Génies  bieniai(àns,.à  Ormuzd.  Dans  le  même 
temps,  l'Ecriture  nous  pai"le  des  villes  bâties  par  Nemrod,     CcneJ.thx, 
par  Alfur  ;  &.  les  Auteurs   profanes ,   de  l'établillëment   du 
royaume  d'Egypte.  L'invalion  àm  Arabes,  commandéi  par 
Zohâk ,   prouve  encore  que  leur  pays  devoit  renfermer  un 
peuple  alfez  nombreux. 

Bélus   ( ^)   fuccéda  à  Djemlchid.   C'efl:   au   règne   de  ce     2145305 
Prince  à  Mnive,   que  je  commence,  avec  S.'  Auguftin,  le  ^^' 
p.  Petiiu ,   Strauchius ,  les  treize  cents  ans  de  Ctélias.  Cinq    Ci-<Lp.^;pi 
cents  cinquante-neuf  ans  avant  J.  C.  (commencement  du  -'■^  'j*^** 
règne  de  Cyrus  ) ,  trois  cents  dix  -  fept  ans  de  l'empiie  d^s 
Medes ,   &  treize   cents   ans   de   celui   des  Alîyriens  ,   fo^it 
remonter    le    commencement    de   Bélus   à   Ninive  ,    à    1  an 
il/ 5  avant  Jélus-Chriil;  &  cette  époque  s'éloigne  peu  de 
celle  qui  ré/ulte  du  palfage  d'^miliiis  iJura,  tel  que  l'explique 
Defvignoles  ;  mais  en  retranchant  les  quatre-vingt-dix  ans  l.cn.p.Taf, 
avec  M.  Hréret  :  ce  qui  donne  pour  le  commencement  de  •^- "'•'■•  y 7*» 

B'i         !■  I  '1-        e\     -,1  note  /a  J. 

dus  1  an  21  57  avant  Jclus-Gliriit. 

11  y  avoit  trente  ans  que  Bélus  régnoit  à  Ninive,  relevant 
vraiftmblablement,  du  moins  dans  les  commencemens,  des 
rois  de  BabyloJie. 

En   ii45  °"   2148   avant  l'ère  Chrétienne,  ce   Prince     ii^çam 
s'empare  de  la  Chaltlée  fur  Djemlchid,  &.  e(l  lïommé  Poros  ''^•■'•'" 
chez  les  Chaldéens.  C'efl  le  troilième  roi  du  Catalogue  du 
Syncelle.  i>.'  AugulHn  lui  donne  en  tout  loixante-cinq  ans  Df  Ont.  Dti, 

^  XV'l,ty. 

(fi)  S'il  cft  permis  de  citer  l'ancienne  Mythologie,  je  irouverols  le  Bélus 
Art) rien  djns  iiilus  ,  fils  de  Neptune  (3c  d'Agaiiicdc  (  Djtmak  (U.'ur  de 
Dicnifilml),  fille  d'Augte  {  Évtchoiis  j.  Hj^in.  Fd'ul.  i ^y ,  y.  j^.V, 
tdit,   Aluvckfr.   ibjji. 


448  MÉMOIRES 

Eusèk  Ae      de   règne ,    ainfi   que   l'Eiiscbe   c[e   S/  Jérôme  ;    l'anonyme 

^Zmcii'f.'/è.  ^''^'^  •l'-'^'  i^^  *-'^'i'^  '-''^^' '  'o'^^'iitti-deux  ;  (Se  Jules  Alricain  , 

cinquante-cinq.  Selon  ce  dernier  calcul,  le  règne  de  Ninus 

aura  commencé  en  2120  avant  J.  C. 

BihVot.Lu,       Diodore  de  Sicile  attribue  la  conquête  de  la  Babylonie  à 

^' ^syAiiguji.    Ninus  ;  mais   ce  Prince  ne  régna  qu'après  la  mort   de  Ton 

hccit.  père  Bélus  ;  &  celui-ci,  félon  quelques  Écrivains  cités  par 

'kùfdfp'Jy.  Alexandre  Polyhiftor,  s'étoit  retiré  à  Babylone,  iv  BA[iu\cùn 

Evarig.  1 X ,     y^Tvr/jiaztf ,  &  après  y  avoir  fait  conflruire  une  tour,  avoit 

^' ^   "'  fixé  k  réddence  (  pailc  fa  vie,  S^oujTcc^^Qzq  )  dans  cette  tour, 

qui  de  fon  nom  fut  appelée  (  Tour  de  )  Bélus.  Dans  Ammien 

J.if.xxn/.  Marcellin  ,  la  conftrudion  de  la  Tour   de  Babylone  eft  de 

^^"'  même  attribuée  à  l'ancien  roi  Bélus  :  Anem atiîi- 

/juijjiniiis  rex  cotiJiJit  Belus. 

Cette  tour  étoit  celle  où  les  Chaldéens  ,  repréfentés  dans 
Diodore  comme  les  plus  anciens  des  Babyloniens,  faifoient 
Liv.r.p.i^.  leurs  observations  aftronomiques  :  &  au  rapport  du  même 
Diodore,  on  difoit  que  Bélus,  fdrti  d'Egypte,  avoit  conduit 
une  colonie  à  Babylone  (  in  Bct^uXaivci,  )  ;  &  que  ,  s'étant 
fixé  fur  le  bord  de  l'Euphrate ,  ôV  ro^  -wy  'Evcp^T»;/  tto- 
'To.fj.c!  ■){c(.5jJ)>vvdi)/'Ta. ,  il  avoit  établi  des  Prêtres ,  que  les 
Babyloniens  nommoient  Chaldéens ,  chargés  d'obferver  le 
cours  des  aflres ,  comme  faifoient  en  Egypte  les  Prêtres  8c 
les  Aftronomes. 

Il  efl  vifible  que  ,  dans  ces  différens  Auteurs  ,  il  efl  queftion 
du  même  Bélus ,  fondateur  à  Babylone  de  la  Tour  où  fe 
faifoient  les  obfervations  aftronomiques,  Inflituteur  du  Col- 
lège des  Prêtres  ou  Aftronomes  Chaldéens,  &  qui  faifoit  fa. 
réfidence  dans  cette  Tour.  Ce  Prince  étoit  donc  maîti'e  de 
Page  po,  Babylone  ;  &  à  moins  que  l'on  ne  prenne  le  Roi  de  la  Ba- 
bylonie, dont  parle  ailleurs  Diodore,  pour  un  Gouverneur 
particulier  qui ,  après  la  mort  de  Bélus  aura  refulé  de  recon- 
noître  Ninus  fon  fils  ,  ou  qu'on  ne  place  la  Tour  de  Bélus 
hors  de  Babylone,  il  faut  dire  que  ce  que  Diodore  rapporte 
des  Arabes  lèra  arrivé  fous  Bélus.  Ce  Prince ,  avec  le  fecours 
d'Aiiaeus  leur  roi ,  aura  furpris  Babylone ,  dont  le  peuple , 

peu 


DE    LITTERATURE.  449 

peu  agueiTi,  &  amolli  d'ailleurs  pai'  la  paix  6c  l'abondaiice, 
tut  ailément  fournis. 

De  mcme,  chez  les  Ecrivains  Perfès,  DjeinfcbiJ  eft  dé- 
pouillc-  de  les  Etats  par  Zohak ,  Arabe  f/'J,  '&i  mis  à  mort 
par  ce  Prince.  Quelques  Orientaux  font  ce  Zohàk    General     BilLu.O'. 
de  Schcdad,  fils  d'Ad,  roi  d'Arabie.  Or  Ad  &.  Ar  fArii/sJ  ^'■^^■^' ^'''" 
(ont  le  mcnie  nom.  Le  d  fe  prononce  quelquefois  tenant  un 
peu  de  iV;  &  d'ailleurs  les  époques  fe  rapportent. 

Selon  les  Orientaux  ,   Ad  fe  retira  ,   après   la   confufion  ç-,  ^'''^"f,' 
des  langues,  dans  la  contrée  d' AJftiriiwut.  Son  fils  Schédad  Arab.'y.ji. 
répond  donc  au  temps  de  Tehmourets  &  de  Viven^hânm.  ^J^s'^''L''f<^ 

rrince ,   agc   de  foixante  a  fojxantc-dix  ans,   pouvoit 
donner  le  commandement  de  Ces  troupes  à  Zohàk,    qui,    Zerriar.  t. //. 
félon  le  AîoJjmcl  cl  Tnvarihh ,  étoit  fils  du  \'ifir  de  Tehmou-  ^'^'^'j^'"°" 
rets  ,    &   quatrième  deicendant   de  Tazé  ,   fîls  de  Frévak  ;        ^^"^ 
cinquième  deicendant  de  Tazé,  félon  le  Boun-dehcfch  (i ). 

Plufieurs  Synchronirmes  rapprochent  encore  le  règne  de 
Bt'liis  de  celui  de  Djemfchid. 

I."  Le  temple  élevé  à  Bélus  à  Babylone,  aura  donné  lieu 
à  ce  que  quelques  Orientaux  rapportent  de  Djemfchid.  Ce   Tavar. Sdah- 
Prince,  félon  eux,  voulut  fe  faire  adorer.  Les  livres  Zetids '''"^"^'' 
ne  font  aucune  mention  de  cette  révolte  du  monarque  Perfê 
contre  le  premier  Etre.  Sa  conférence  avec  Ormuzd,  ôc  la    ^""i'-.r.i.  l. 
manière  dont  il  eft  cité  dans  ces  livres,  ne  s'accordent  pas  j^/'/'  "'^' 
avec  cette  prétention  à  la  Divinité  qu'on  lui  attribue. 


( Il  J  Dans  Hérodote  {  lih.  Il, 
p.  jf'î),  IV|ioniic  dir  Baccliiis ,  fils 
de  Sfiiiclé,  liilccii'  C.idniiis,  rcniDtre 
environ  à  l'an  2050  avant  l'tre 
Chrt'tiemic. 

(i)  La  Chronique  Samaritaine, 
fi  l'on  peut  y  ajouter  quelque  foi , 
nous  fournit  à  jicu  -  près  la  mime 
«?]>oque.  Dans  cet  Ouvrage,  Sdirubeh 
iiU  ou  petit -fils  de  licfvan ,  &  roi 
de  Perle ,  elt  reprclêntc  comme  le 
quatrième  ou  le  cinquième  Jcfccndant 

Tome  XL.  L  II 


de  Cham  ( Hctt'ingtr.  Hij}.  Orient, 
tdit.  tléo.p.  6ù.  FihlnJ.  Jlijfirlat. 
(U-  Samar.  j,.  p^  _  .'V  ; ,  Qr  Scluwtfk 
ell  le  nom  dcZcluik  (  Zowak ,  Zohak  , 
Sciiaubtk  )  :  (Se  Rcrwin  diii  ère  peu 
d' Arviiiit/Jjj' ,  père  de  Zohàk.  Si  Cette 
Ch'oniciuf  C  lit',  cit.  J  fait  Schaul'ik. 
conemporain  de  Joliié  ,  c'efl  que  la 
dvnal^ie  Ara!)e  ,  fortie  de  Zor.'ik  , 
cxilloit  encore  du  temps  de  ce  chef 
des  ifraciites. 


450  M  É  M  O  I  R  E  S 

2."  DjemfchiJ  eft  occupe  à  dcfrichcr  &  à  couvrir  d'homme.?,, 
d'animaux  ,  d'arbres ,  les  pays  qu'il  a  fcrtiliics.  Bélus  ,  ffloii 
Ei.jeh.Prap.  Abydciic ,  defsèclie  les  terres,  les  dillribue  à  des  particuliers,, 
£i:ix,^jy.  ^  environne  Babylone  de  murailles. 

M  S.  Aral:.  3."  C'elt  à  Djemfchid  que  les  Parles  attribuent  l'établi!^ 
^'f  ^''i'^'""^"  fement  du  calcul  pour  les  années  par  le  cours  di;  (ôleil  ;  tic 
fil.' s  S  reâo.  '  dans  Pline,  dans  Diodore  de  Sicile,  Bclus  c(l  le  père  de 
'^■..''/''^'-^f' l'Aflronomie  Chaldcenne.  Oxuartes ,  roi  de  la  Baciriane, 
Panoàorf ,  dans  vaincu  par  Ninus,  ell  donne  pour  le  premier  qui  ait  obkrvc 
''i;;!;^^:  le  cours  des  allre.. 

A  Bclus  luccède  Ninus,  quatrième  roi  Chai Jccn,  nomme 
Nechiihos ,   dans  le  Syncelie.   Ce   Prince  déjà  maître   de   la 
Chaldée,  de  l'Alîyrie,  ioumit  la  Mcdie  toujours  atlachée  à  la 
Cid.p.^^^.  famille  de  Djemfchid,  la  Baétriane ,  &  tous  les  pays  peuplés 
ou  limplement  gouvernés  par  ce  derjiier  Prince. 

Nous  avons  vu,  ibus  Hoichingli,  cent  vingt  ans  environ 
après  le  Déluge,  des  combats  contre  les  bttts  féroces;  fous 
Djemfchid  ,  pics  de  cent  ans  plus  tard  ,  des  défrichemens  ,. 
des  villes ,  des  États.  Au  milieu  du  règne  de  Bélus ,  & 
fur-tout  avec  celui  de  Ninus  ,  commencent  les  conquêtes  : 
&  même  la  déienle  magique  d'Oxuartes  montre  que  la 
Religion  de  Djemfchid  avoit  fait  du  progrès. 

Scmiriimis  règne  après  Ninus.  Si  les  Auteurs  anciens  nous 
vantent  la  coupe  merveillcufe  de  cette  Princelfe  ( kj ,  fes 
palais,  fes  jardins,  les  Perfes  en  difent  autant  de  Djemlchid, 
c'elt-à-dire,  des  Princes  de  la  dynailie  de  ce  nom. 

A  la  mort  Je  Ninus,  les  Babyloniens  ,  fi  l'on   en  croit 

Z,«, /.Y.  j..  Valère- Maxime   &    Frontiii  ,  s'étoient   foulevés  :  le  règne 

Suaing.i.  m,  j\,,-)e  femme  leur  avoit  paru  une  occahon  de  recouvrer  leur 

c/i.'rtnnîiu'  liberté,    lis  furent  promptement  fournis  par  Sémiramis,  qui, 

'(?}•  vraifemblableaient  pour  poulfer  plus  jurement  fes  expéditions 


î  I  I  o  ans 
av.  J.  C 


».o  5  0  ans 
av.  J.  C. 

Diod.  Sic. 
l.  IJ.p.jfS, 


( k)    Cyriis  J  d(v!c}ii  Afià , 

reportavit  ,  ^  Cracerem  S'tinirainidis , 
cmus  pondus  giiiiiiL'cirn  taL'iira  cclli- 
g'bdt.  Plln.  Hifl.  Nat.  I.  XXXIII, 
t-    3'    P-  7y'- 


LaGenèfe  ( XLIV,  j)  fait  mention 
de  la  couj)e  de  Joli  ph,  dans  laquelle, 
à  ce  que  penCoicnt  vraifenililahjeniciit 
les  Egypiiens ,  ce  Putriarche  preno'u 
les  ju.-ures. 


DE     LITTÉRATURE.  451 

contre   les  Mèdes  ,   toujours  attachés   à  hi  fainilie  de  ieiirs 
pierniers  Princes,   &  contre  les  Indiens,  leur  donna  (aux  D!«J.SlcJ.n. 
Babyloniens)  pour  Roi  un  delcendant  de  Djcmichid  :  c'ell ''"""'' '"''^* 
ÏAl/it^s,    cinquième  roi   du    Catalogue  Chaldctn  ;  Atbian ,    Zfndav.t.n. 
dans  le  Boun-ikhcjch,  ^'  ^' 

L'ennemi  le  plus  à  craindre  pour  Sémiramis  étoit  l'Arabe 
qui  avoit  appris  à  vaincre  lous  Ninus.  Aiiifi  fortifia- 1- elle 
Babylone  pour  la  mettre  à  l'abri  de  l'infulte.  C'ell  à  quoi 
le  Prophète  Haïe  paroit  fliire  aJlufion,  lorfqu'il  dit,  à  l'occa-  Cid.p.s?i>. 
fion  de  la  ruine  de  Tyr  (l) ,  que  les  Chaldcens  n'exidoient 
pas  autrefois  ;  qu'Aflijr  a  tonaé  ios  (  citadelles  )  contre  les 
habitans  des  dclerls,  le  Tfim. 

Ces  travaux  ne  garantirent  pas  long- temps  Babylone  àçs 
armes  des  Arabes.  On  lait  que,  fous  Ninyas  &  les  luccer 
feurs,  le  royaume  d'Afiyrie  ne  fait  pas  grande  figure  chez 
les  écrivains  Grecs.  Abios  ie  lera  loutenu  lous  le  règne 
de  Ninviis,  mais  avec  une  autorité  en  quelque  forte  pré- 
caire ;  tx  cette  foiblelîe  aura  donné  lieu  aux  conquêtes  àes 
Arabes ,  qui ,  dans  leur  première  expédition  ,  avoient  lenti 
combien  ces  belles  contrées  étoient  préférables  au  loi  aride 
de  l'Arabie. 

Arius  &  fon  fucceffeur  Aralius  ,  PrinceS  Arabes  ,  s'em- 
parent du  irône  de  Ninive..  Nous  trouvons  dans  le  même  Poccd.  S^.î-n^ 
temps,  chez  les  Arabes,  Schedad  fils  d'Ad ,  douzième  roi'''-^'^' 
<.l'lemen  ,  mais  fixième  delcendant  de  Jectan.  Schedad  elt 
reprélenté  comme  ayant  porté  les  armes  julqu'à  l'extrémité 
de  l'Occident.  Au  temps  où  l'on  place  Arius,  Schedad  auroit 
-eu  quatre-vingts  ans  ;  &  Al  Djennabi,  cité  par  Pocock ,  lui 
donne  pour  luccelltur  Alortfcui ,  lurnommé  Zo«  otui ,  qui, 
au  rapp>)rt  d'Alurou/aDab  ,  a  régné  lix  cents  ans.  On  peut 
reconnoitre  dans  Aîortjad ,  Alariiafch  père  de  Zohâk  ,  & 
dans  Zo«  oud ,  Zohàk.  Xou  ouH  lignifie  maître  de  l'(T[J]iâiott , 
de  l'opprej/îu/i  ;  &C  le  nom  de  Zohàk,   qui  (ignitie  moitre  d<: 


LU  ij 


45^  MÉMOIRE  S 

la  honte,    du  mal,   eil  rendu,   dans   les   livres   Parfes ,   par 
Zmd-av.t.u,  Dofcli  Pûdokhfclia ,   roi  du  mal  :  ce  Prince,  lelon  eux,  a- 

Nous  verrons  ,  dans  le  Synceile  ,  Alardafch  père  de 
Zohâk ,  fucccder  au  dernier  roi  Chaldcen ,  comme,  dans 
les  ccrivains  Arabes  ,  Aiortjad  à  Schedad ,  conquérant  de 
l'Occident. 

Les  noms  d'Arius  &  d'Aralius  font  rendus  ,  dans  le 
Synceile  ,  par  Onïbtdlos  ,  nom  du  lixième  roi  Chaldcen, 
c'eft-à-dire ,  ^iffliâio/i  (jiii  coiifuwe  ,  détruit.  Rien  ne  convient 
mieux  que  ce  nom ,  à  l'état  des  Chaidéens  fous  ces  Conqué- 
rans.  Telle  tut  aufli  la  pofition  6.gs  Perfès  fous  Zohâk. 

Le  fepticme  &  dernier  Roi  de  la  luite  Chaldéenne  efl 
Xiniiros ,  que  je  crois  être  Xargiiefcheii ,  fils  d'Albian,  lequel 
id.f.^iy.  avoit  époulé  ILin  Zarguefc/ien  ,  defcendante  de  Sapidvar , 
frère  de  Tehmourets.  Le  règne  ou  le  gouvernement  de  ce 
Prince  à  Babylone,  prouve  un  affoiblilFement  chez  les  Arabes. 
En  effet,  on  voit  reparoîti'e  à  Ninive  des  rois  Alîyriens, 
Xerxès,  Armamithres  ,  &c.  Après  ces  Rois,  une  nouvelle 
famille  Arabe  s'empare  de  Ninive,  de  Babylone,  &  pofsède 
le  trône  de  l'Afie  pendant  une  fuite  non  interrompue  de  dix 


générations. 


Les  Grecs  nous  ont  fait  connoître  les  premiers  conquérans 
Arabes  :  ce  foiit  Ariicus,  Arius  ,  Aralius.  Quelques  Orientaux 
Ci-d.p.f^^.  difent  que  Zohâk  conimandoit  les  n^oupes  de  Schedad  ,  fils 
du  premier  de  ces  Princes,  (Ad,  Ariaiis ). 

Les  Arabes,  après  avoir  été  troupes  auxiliaires  fous  Béius^ 
&  Ninus  ,  s'emparent  de  l'Alîyrie  &  de  la  Chakiée  fous 
Arius;  &  quelques  règnes  après,  les  dekendans  du  Général 
qui  avoit  commandé  kurs  troupes  (  Zohâk  ) ,  formés  dans 
ies  guerres  précédentes,  donnent  nailkuice  à  une  Monarchie 
puiiïiinte  qui  fuccède  à  celle  de  leurs  maîtres.  De  pareilles 
révolutions  ne  font  pas  rares  en  Aiie. 

Les  Orientaux  ne  parlent  que  d'un  règne  <\ç5  Arabes, 
auquel  ils  donnent  le  nom  de  celui  de  Zohâk  ,  paice  que 
c'elt  fous  ce  Prince,  quç  fa  vpuj'Qiine  dt  ablokiment  fortie 


DE     LITTÉRATURE.  453. 

de  la  famiiie  de  Djemfchid.  Avant  lui ,  on  a  vu  deux  des 
defcendans  du  monarque  Perië  lur  le  trône.  Les  Arabes  Ci-d.p.^ji, 
lémanites  ctoient,  dans  leur  propre  pays  &  en  Chaldée,  dans  '^^^' 
un  état  de  guerre  continuel  :  leurs  Rois  avoient  à  combattre 
la  famille  de  Zohik,  qui  s'emparoit  dcjà  de  l'autoritc  ;  & 
pendant  tes  troubles  ,  les  deicendans  de  Djcmichid  auront 
régné  à  Babylone  julqu'au  tem.ps  de  Balieus  ou  de  Séthos , 
rois  Alfyriens.  C'eft  alors  que  commence  la  domination 
abfolue  des  Arabes  (ur  l'Aile. 

L'intervalle  de  Xiiiiiros  à  Zohâk  répond  au  temps  qui 
s'écoula  entre  la  tuite  de  Djemlchid  &:  la  mort. 

Comme  ces  contrées  le  trouvoient  divifées  entre  plufieurs 
Princes ,  les  voyages  d'Abraliam ,   de  Jacob ,  &  les  petites 
guerres  dont  parle  l'Ecriture,  ont  {xi  fe  faire  fans  oppofition   ad.p.f^j, 
de  la  part  des  rois  d'Ali)  rie.  i^'^' 

La  dynaltie  de  Djemlchid  répond  à  fept  règnes  Affyriens 
qui  tlonnent  environ  deux  cents  cinquaiite-lept  ans.  Dan^ 
le  Syncelle,  le  règne  des  Chaldéens ,  de  lëpt  Princes,  en 
comptant  le  père  de  ChomalLolos,  q\\  de  deux  cents  vingt- 
cinq  ans.  Le  rapport  efi;  remarquable. 

J'ai  mis  Atbicin  &  Xarguefc/icn  au  nombre  (\çs  rois  Chal- 
déens, parce  qu'on  les  retrouve  dans  le  Catalogue  du  Syncelle  : 
^  il  luilk  de  jeter  les  yeux  lur  la  iuite  des  Patriarches  des 
Hébreux  ,  pour  \  olr  qu'Atbian  &:  Zarguelchen  pouvoient 
ctre  les  hls  &  petits -fils  de  Djemlchid.  La  vie,  chez  les 
Hébreux,  eft  alors  de  deux  cents  ans  ,  de  cent  loixante- 
quin/e ,  de  cent  quatre- vingt ,  de  cent  quarante  ;  <!>c  la 
delcendance  que  je  prélente,  le  (outient  très -bien  avec  ths 
vies  de  cent  vingt  6c  de  cent  cinquante  ans.  Or  aéliiellenjent 
même  on  verra  dans  l'Orient  des  Princes,  à  cent  ans  &  plus, 
avoir  i\es  enians  de  leinmes  de  quinze  à  vingt  ans. 

Le  deuxième  Atbian  peut  aulli  ctre  le  lils  de  Zarguelchen  : 
il  n'y  a  entre  ces  deux  perfonnages  que  cent  trois  ans  ;  &., 
tlans  ces  temps-là  ,  Ilaac  vit  cent  (juatrc-vingts  ans  ;  Ifniacl , 
teiU  lixiile-kpt  ;   Jacob,  cent  (juarante-lept. 

Mais  pour  éviter  toute  dilllculté  ,  un  peut  dire  que  ces 


454  MÉMO!  R  E  S 

Princes  élo'ttnt.  fimpiemenî  tlcfcenclaiis  de  DjemfchiJ.  Dans 
les  /h'/es  Pchlvis ,  les  noms  tic  jure,  de  fils,  de  lille,  de 
frère,  de  (ècur,  ircs-loiivenl  ne  (ont  p;is  exprimés  :  Itiilemeut 
celui  du  père  ou  grand -père  efl  mis  le  dernier  ;  ainfi  ces 
plirales,  Djemjch'ul  V ivcn^lninm ,  t'étidoun  Atv'uin  juih  touimk, 
Cofeké  [rets,  lignifient,  Djemjciiïci  fds  de  Vivénghânm ,  Féridoun 
pctip-jib   d'Atvian   aux   bœufs  tioirs  ,    Gojeké  file  d' frets. 

.Zfn^ai:  t.  II.       11  paroît  ^'^^  iti  Bouii- dflicfch  ,  que  Djemlchid  a  eu  plu- 

ra^fjfipr.    fieurs  iemmes  ;  d'abord  une  Princeile  nommée  Djcme'  :  c'cft 

vrailemblablement  la   hile  du  roi  de   Matchiii,  ifiue  peut- 

Mo.ijmeltl    être   de    rehmoiu'ets  ou   de  Kharc ,   de  laquelle   delcendoil 

'rééio^"^'  '^    Fc'ridfli]]  :  a."  la  propre  lœur  Djeniak,  dont  lèrtit  la  mère 

Zend-ar.uU,  d'Atviau  ,   nomméc   Xaiaueh  (Lin,   en  Perlàn,   l'honneur) 

}\.^i6.  Zargiiefclien ,  lans  doute  parce  qu'elle  cpoula  ce  Prince. 

Zaianeh  defcendoit  de  Sapidvar,  frère  de  7'ebmonrets , 
vraifemblabiement  par  un  de  les  aïeux  qui  avoit  èpoufé  la 
fîlie  que  Djemlcliid  avoit  eue  de  Djemak  ;  ou  bien  Dje- 
jnak  éioit  peut-être  bile  de  Vi\"enghânm  par  une  ieconJe 
femme,  tille  de  Sapidvai-. 
l'âge  s p 7-  11  y  a  apparence  que  c'ell  cette  même  lœur  que  Djem- 
fchid  donna  en  mariage  à  un  Dew  :  ce  Dew  n'elt  autre 
choie  qu'un  prince  Arabe  du  délert,  comme  il  paroît  piU"  le 
Boun-dehefch.  De  ce  mariage  vint  daiTS  la  fuite  Zohâk  :  & 
Lnc.  cit.      le  Roipt  eufafa  nous  apprend  qu'il  étoit  fils  de  la  fœur  de 

wtê'^ff'jt^^'  Djemlchid,  mariée  à  un  roi  d'Arabie. 

Zend-av.Joc..cit,       J^a  troifième  femme  de  Djemlchid  efl  la  fille  ou  la  fœur 
de  ce  même  prince  Arabe. 
Mod-md  d        Les   Parfes   lui   donnent  une  quatrième  femme  nommée 

tarer,  jol.  I y    Paritclicreli ,  fille  du  roi  du  Zabouleilan  ,    que  le  monarque 

Perle  épouia  ,    lorique ,    pour  le  fouflraire  aux   fureurs   de 

Zohâk  ,  il  demeuroit  caché  chez  ce  Prince  ;  mais  on  verra 

plus  bas  que  ce  Djemfchid  doit  être  Ziniiros  ou  Ion  fils. 

De  ce  dernier  Prince,  fortit  Tour,  la  tige  des  héros  de 

//V7.  Cmipeiu!.  j'Iraii  ,    qui    ell  peut  -  être  Thurus  ,    fils   tle  Ninus  ,    félon 

'•//•'/'V'''  Cédren. 

4dU.  J  0  fy,  F  I'  • 

Maintenant,  pour  tTOUver  le  conîraencement  de  1  empire 


DE     LITTÉRATURE.  455 

des  Arabes,  je  prends  le  règne  de  Bélélards,  que  ion  verra 
plus  bas.etrc  i-cridoun,  &  remonte  de  dix  règnes,  parce  que, 
dans  le  Buun-<{c/iejc/i ,  le  rtgne  de  Zoliâk ,    de  mille  ans,    Zend-av.nii, 
rJpond  à  dix  \  ies  de  pai-liculiers.  Dans  ce  calcul,  le  ccmrntn- ^■^''^' •^■'■*'' 
cernent  de  la  dyiiaii.ie  Arabe  r^^'pond  à  Balajus  ou  à  Séihos. 

La  fuite  des  héros  delcenuaiis   de  Djernlchid  par  Tour, 
me  détermine   à  faire  commencer  le  règne   de  Zohàk  au 
deuxième  Albian.   D'abord,  lorique  le   Boun-dchefch  nous 
apprend  que  ce  Prince  a  régné  pendant  dix  vies  de  parti- 
culiers ,    de   Cent  ans   chacune ,  il   ne  compte  pas  celle  du 
père   de  Féridoun  ;   ce   qui   feroit  une  génération   de  plus^ 
Ainfi ,  il  ne  faut  pas  s'en  tenir,  pour  les  générations,  Itric- 
tement  à   ce   nombre  de   dix.  D'un  autre  côté,  Atbian  & 
ZaJ-guefciicn  ont  régné  :  l'empire  de  Zohàk  ne  commence  Ci-J.)-.  ^xr, 
donc  qu'au  deuxième  Albian  ;    ce  qui  donne  huit  ou  neuf  ^-*'"' 
générations  pour  le  prétendu  règne  de   Zohâk  ,    mais   des 
générations   très-longues,    par   exemple,  de   cinquante   ans, 
comme  pour  les  enlans  de  Mclchia  :  dans  la  généalogie  de    2cr.d<.v  t.ll, 
Féridoun,   tk  dans  l'endroit  du  Bouti-dehcfch  qui  donne  la '''•''^''" 
poilérilé  de  Melchia,  il  eit  queltion  de  vies  de  cent  ans. 

Ces  générations  répondent  aux  règnes  i\ts  delcendans  de 
Djemlcliid  ,  nés  de  ce  Prince  ,  lelon  les  Pai-fes  ,  dans  le 
Zabouledan,  depuis  la  défaite  ;  ce  cjui  prouve  que  le  pre- 
mier Atbian  &.  Z;a-gutlclien  doivent  faire  partie  de  ce  que 
j'appelle  la  dynadie  de  Djemkhid. 

Les  huit  générations  tjue  je  compte  ,  font  fondées  ,  ti'un 
côté,    fur   le   Ro^pt   eiijj/ijii  ;   de  fautre  ,   fur   le  Gucijiluifp-    C/-J^/'. -^^ .»'. 
tianuih  6i  fur   le  Alodjmcl  cl  tavankli.   Ces    ileux    derniers    rvLiyxrjj. 
Ouvrages  nous  donnent  la  généalogie  de  Guer/chalp,  depuis 
Djemlcliid  détrôné,  c'ell-ù-dire,  depuis  Ziniiros  ou  (on  lil<. 
Celle  généalogie  comprend  fix  Princes,  dont  cinq  ont  régné 
fuccefiivemeJit  dans  le  Zaboiilellan.  La  même  généalogie  le 
trouve  dans  le  Doiip  ticrcng ,  avec  un  perlonnage  de  plus;   Zn.J,w,t.tf, 
ce  <]ui  lait  iept.  Ce  perlonnage  pourra,    dans  le  C>in/fi7u/jj>- '''■"' 
ritiiiuili  ,    tire  compris  dans  la  vie  d'Afirl,  qui  efl  de  de-ux 
cents  quatre-vingi-cinq  ans. 


45  (^  MÉMOIRES 

La  mort  Je  Djemfchid  eft  placée  avant  la  nailFp.nce  Ju 

fils  de  Ziiizii'os  ;  ce  qui  donne,  pour  le  temps  de  id  fuite, 

deux  générations  :  ce  lont  les  cent  années  de  la  vie  du  mo- 

2ei.,'ni:t.  II.  uarque  Perfe,  que  le  Boun-JeliefL/i  comprend  dans  le  régne 

V-^'7-  de  Zoiiâk.  Mais  la  puillance  de  ce  Conquérant  n'ctcit  pas 

il  bien  établie,  qu'il  ne  redoutât  le  monarque  Perle,  même 

Gv.njchajp-   aprcs  fa  défaite.  AuHl  envoya-t-il  à&%  Exprès   en  Tart:u'ie, 

^s'^hah'-vamah.'  *^''^"'''  ''^"'-'^>  pour  qu'on  le  lui  iunenât  mort  ou  en  vie.  Cela 
luppole  quelque  rélillance  de  la  part  des  peuples  attachés  à 
leurs  anciens  Rois.  Voilà  ce  que  j'appelle  les  régnes  mêlés 
àti  Arabes  &  des  Perfes,  lefquels  peuvent  répondre  à  deux 
ou  trt)is  règnes  Allyriens. 

Dans  le  Gitcrfc/uifp-iuiwah ,  il  efl  dit  que  de  Tour  (  ce 

Prince  compris  )  à  Guerlchalj) ,  il  s'elt  écoulé  iëpt  cents  ans.  On 

voit  ici  à  peu -près  le  même  calcul  que  pour  le  nombre  des 

Princes  qui  lormeilt  la  généalogie  de  ce  dernier  héros  ;  cent 

ans  ,  ou  un  peu  plus,  pour  la  vie  de  chacun  de  ces  Princes. 

Otant  la  vie   de  Tour ,    &   ajoutant   Nériman ,   neveu   de 

FeLi^ferfo.  Guerfchafp  (m)   (  fon  fils,  félon  le  Modjmel  el  Tavarikh), 

&  qui  pouvoit  avoir  quarante  ou  loixante  ans,  à  la  mort  de 

l.ii.f'.jS,  Zoh'ik ,  &  Sam,  fils  de  Nériman  (  le  'S.cuvKi  d'Agathias  ), 

on  a  huit  générations  pleines  pour  le  règne  de  ce  Monai'que. 

Le   nom  de  Guerfchafp  n'efl   de  même   qu'un  nom   de 

dynaltie.  Ce  Prince  naît  fous  le  règne  du  fixième  defcendant 

du  deuxième  Zohâk.  Lorfque  Féridoun ,  quelque  temps  après 

Ctinp.ajp-    A       lyjonté  fur  le  trône  de  Perfe  ,   lui  reproche  avec  amitié 

loÉvtrjo,       de  n  être  pas  venu  le  voir  plus  tôt,  ce  héros  s  excule  Jur  1^ 

vieillelfe.  Un  vieillard,  lui  dit  le  Monarque,  efl  préférable 

U.fo!.2^jv.  ^  ^Q^[  jeunes  hommes.  Guerfchafp,  à  fept  cents  ans,  fait  la 

•     '  guerre  au  petit- fils  du  Roi  chez  qui  les  Officiers  de  Zohâk 

avoient  caché  ce  qu'ils  avoient  fauve  dans  leur  fuite.  Il  meurt 


(m)  Roftouni,  dans  fa  conférence  avec  Efpcndiar  ( Rorct  cvjfafa ,  mt. 
Guftafp.  )  ,  iui  dit  que  Ncriman  éioit  fils  de  Kcrc.ngue ,  donc  [a  mère  étoit 
de  race  royale.   Au  même  endroit,   il  appelle  Sain)  fils  (Jv;  ti'cr'iman ,  Sam 

'  fur 


DE     LITTÉRATURE.  457 

llir  la  fin  de  la  dynaftie  de  Féridoun.  Cet  intervalle  donne 
fix  ou  iepî  générations  ,  ou  ce  lont  des  vies  ( n ).  Dans  le 
Guerfchafp-namah  ,  ce  Prince  meurt  à  fept  cents  trente-trois 
ans;  dans  le  Bahman-namah ,  à  huit  cents  trente  ans. 

Comme  les  règnes  des  defcendans  de  Tour  font  donnés 
pour  tort  longs  ,  ainli  que  les  générations  de  la  ligiie  d'At- 
bian ,  je  les  fais  répondre  à  neuf  ou  dix  règnes  AlFyriens. 
Cela  forme  la  dynalUe  à^s  rois  Arabes,  qui,  Jelon  les  Grecs 
&  les  Orientaux  ,  ont  fuccédé  aux  Chaldéens.  Le  dernier 
prince  Chaldéen  defcendoit  de  Djemlchid ,  &  portoit  peut- 
être  fon  nom  ;  les  Pai'les  auront  en  conléquence  confondu 
l'ancien  Zoliûk ,  vainqueur  de  ce  Monarque ,  fous  Schédad 
&  Bélus ,  5c  dont  la  géjiéalogie  fe  trouve  dans  le  Boun-Jeliefch ,  Zf^j-ay.  t.  il, 
avec  le  Zohûk,  chef  de  la  dynaftie  des  Arabes.  P--r'7' 

J'ai  prouvé  que  le  nom  de  celui-ci  étoit  un  nom  de  dy- 
naftie.  Les  Princes  qui  forment  cette  dynaitie,  font  repréfentés 
dans  le  Boun-flehejch ,  fous  le  nom  de  dix  hontes,  deh  luik.  Ci-J.p.^^S, 
Ils  lont  appelés  les  Arabes  du  délert  :  ils  étoient  maîtres  des 
bords  de  l'Euplirate,  des  villes  de  llraii  ;  ils  poulsèrent  leurs   Ztnd~at:  t.  Il , 
conquêtes  juique  dans  l'Aderbedjan.  'Lohak ,   e(l-il  dit  dans  ^^oi /'.  '   ' 
les  livres  Lends ,  maître  de  dix  mille  provinces. 

Mainlenant,  jetons  les  yeux  fur  le  Catalogue  du  Syncelle,  Uh.cii.f.<)2, 
&i  nous  y  reconnoitrons  les  noms  de  Zohàk  &  des  Princes 
de  la  famille.  Le  premier,   Alardoccntes   [WojfhivlvTYn]    ell 
Ahtrdafch ,   père  de   Zohàk  ;    le  troifième  ,   Sifi  Alardakos 
(  SiCTi   Map(Jitxoî  ) ,    c'elt  -  à  -  dire  ,    Murdafch    l'Arabe  ;    le 


(n)  Le  Sàin  (  Zend-dv.  t.  Il, 
p.  2  j  P ,  2 /p  ,  ^10),  armé  de  la 
nsafl'ue  à  tête  Hc  hn'uf,  qui  a  r«is  en 
fiiiie  l'armée  des  iiKclians  ;  (|ui,  à  la 
riTurn-flion  ,  doit  frapper  ZoliJk  ,  eft 
vralfeniblahlenicnt  le  père  d'un  de  CCS 
héros  qui  forment  la  dynalMe  de 
Guetfclijlj)  ;  lequel  aura  commandé 
les  armées  d'un  des  dclcendans  de 
Féridoun  contre  les  Aral)cs  ,  qui 
ptul-étrc  renuiuicnt  encore  ,  ou  conirç 

Tome  XL. 


les  Touranians.  Ce  héros  ,  dans  les 
livres  Zentli  (  l<l.  tome  l ,  2.'  P. 
p.  loS  )  ,  ell  loujours  mis  après 
Féridoun  ;  &  le  fcul  des  aïeux  de 
Gucrfchafp,  dont  le  nom  ait  rapport 
à  Celui  de  Sain  ,  elt  Scliein  ,  à  qui 
d'ailleurs  tout  ce  qui  ell  dit  de  Sàin 
convicndroit  ditficilemenr.  Ou  bien 
firoit-cc  Ajrtt ,  père  de  Guerf-lulp, 
&  appelé  Sclifin  dans  le  AloJjmd  cl 
tiivJr,  toi,   ly  \erjo  ! 

M  mm 


458  MÉMOIRES 

Zf«</^i^. /.//,  cinquième,    Parannos   (  nttpowvos  ) ,    Bewcre  ;   le  quatrième, 

r-4'7-  Niibios  (  Notjgioç  ) ,    &  le  lixième,  Nabonabos    (  NajÊovvajfiûs  ) 

Citi. V. j y ^.  font  des  noms  de  divinités  Arabes. 

Je  reviens  au   ciief  de  celle    dynaftie.  Ce   Prince  étoît 

Ci-d.p.4;.f  neveu,   c'eft  -  à  -  dire ,    de  la  lamille  de  Djenikhid ,    par  la 
lœur  de  ce  Monarque.  Cette  delcendance  ne  peut  convenir 

Ztndm:ioc,i.u.  à  l'ancien  Zohâk  :  cela  paroît  clairement  par  la  généalogie. 

Mais  il  n'y  a  pas  d'inconvénient  à  faire  venir  cclui-ci  de  la 

même   tige   que   le  monarque   Perfe,    ou    même  à  le  faire 

175  <>  ans      neveu  de  2.inx)ros.  On  découvre  alors  la  caule  de  l'invadon 

av.  J.c.  jçs  Arabes.  Si  les  Atbians  delcendoient  en  ligne  direéle  de 

Djemichid,  ils  venoient  encore  de  ce  Prince  par  la  femme  de 
Zargitefchen ,  iiïue  àe  Djetnak,  lœur  Se  femme  de  Djemichid. 
Zohâk  qui  delcendoit  de  cette  Princelfe ,  mais  par  une 
Çi-d.p.^jf.  voie  légitime,  avoit  donc  des  droits  au  trône  de  Babylone. 
Les  Paifes,  qui  ne  voient  que  leur  Religion  dans  les  évène- 
mens,  trailent  ce  Prince  d'ulurpateur,  de  tyran,  de  monftre, 
parce  que  la  race  de  Djemichid ,  en  ligne  directe,  ou  du 
moins  réputée  telle,  ell  chez  eux  la  race  bénie.  La  manière 
dont  ils  rapportent  fon  origine,  fait  voir  en  même  temps 
ce  qu'ils  penfent  de  l'aclion  de  Djemichid,  qui  donna  fà 
propre  fœur  en  mariage  au  prince  Arabe  dont  il  avoit  époufé 
Ztndav.t.ll,  la  fœur.  Le  Dew ,  dit  le  Boun-dehefch ,  donna  an  Roi,  dans 

f' SS7-  fa  pajfioii ,  une  femme  infernale;    il  donna  un  homme  infernal 

à  une  (fille  belle  comme  une)  Pari.  Ils  s'unirent  enfemble ,  & 
de  leur  (union)  vint  l'infernal,  l'impie,  le  noir  (de  peau, 
l'Arabe  du  defert). 

Zohâk  delcendoit  ,  par  fon  père ,    du  premier  Prince  de 

ce  nom.   Les  fervices  que  Tes   ancêtres  avoient  rendus  aux 

premiers  conquérans  Arabes,    lui   donnoient  à^i   droits   fur 

Ct-d.g.^^p,  les  pays  conquis,  fur  Ninive  même  que  ces  Princes  avoient 

'*'-''''  occupée.  Mardocentes ,  premier  roi  Arabe  dans  le  Syncelle, 

ie  même  que  Mardafcli ,  père  de  Zohâk ,  &  appelé  roi  des 
Arabes  dans  le  Tavarikh  Schah-namah ,  les  avoit  fans  doute  fait 
valoir,  ces  droits.  Zohâk  les  adura  par  la  force  des  armes, 
ainli   que   fes   defcendans.   L'hifioire    de    Guerlchafp    nous 


DE     LITTÉRATURE.  459 

apprend  que,  du  temps  de  ce  héros,  Zoliâk,  partit  de  Babel 
pour  pouiièr  Tes  conquêtes  jurque  dans  l'Indoultan.  Selon  le 
Tavankh  Schûli-tuiiiuih  ,  le  royaume  de  Baghdad  faifoit  partie 
de  les  États;    il   alloit  dans   l'Indoultan   chercher  Féridoun. 
Enfin  l'on  voit  dans  le  Moiljmcl  clTdvarikh ,  que  les  Arabes    ^;^Jj.^;jf_'' 
s'étoient  établis  dans  la  terre  de  Babel.  Ils  polfédoient  donc    „àZh.^r 
ia  Chaldce,  l'Allyrie,  la   Perle,   ainfi  que   les  provinces  du    ^'s*"'!'- 
Nord.  Le  pays  nomme  dans  la  fuite  Touran,  &  la  Tartai-ie, 
relevoient  d'eux.  Maîtres  de  ces  vaftes  contrées  ,  ils  auront 
lailîé  à  Ninive  les  Princes  qui  y  régnoient.  Leur  gouverne- 
ment étoit  trop  foibie  pour  leur  porter  ombrage. 

J'ai  lixé  le  commencement  de  la  dynaltie  Arabe,  par  le 
règne  de  Bélétaras.  Dans  le  Catalogue  du  S)  ncclle ,  ce  CU.p.^/fi 
rè<Tne  d.;it  tomber  à  l'an  146  i  environ  avant  l'ère  Chré- 
tienne. Remontant  de-là  à  Séthos,  on  aura  le  règne  de 
Zoh.ik,  à  peu-près  en  1756  avant  ia  même  ère  :  fon  père 
Mardaich,  dont  l'autorité  n'étoit  pas  encore  bien  affermie, 
répon.lra  à  Balxus  en  1805.  Ce  calcul  s'accorde  avec  celui  4)'«-'/-^ / </' 
de  Céphallon  foj,  qui  compte  environ  fix  cents  quarante  ans, 


fo)  Le  paflagc  de  Céphallon  nous 
fournit  Hl-  nouvi-aux  points '.ii;  r:ip/r.rt 

Îui  n^tritcnt  d'ctre  prfdiiics  ici.  M. 
)efvîgnoles  (f'If  cir  r.  / /,p.  igfij 
le  tDuve  oliCcur.  Cela  cil  vrai  des 
foninvs  d'années  que  donne  ce  Chro- 
nolo.irt  ■  Coninjc  elles  ne  font  pas  en 
toutes  lettres ,  il  peiii  y  avoir  erreur. 
Aind  je  ne  m'arrête  qu'aux  fyncliro- 
nifiiies ,  djiis  I  fqufls  on  ne  trouve 
pas   le  même  inconvénient. 

Céphalion  (  Stiicrl.  p.  i6j.  Con- 
rjnp.  adverf.  (  lm.ii<4.  p.ig.  ^  i ,  jî). 
après  avoir  parlé  de  Ninus  &  fJe  Sé- 
niirainis  ,  dit  (|ue  les  autres  Primes 
(  TMC  A«TOf  )  ré^néient  mille  ans 
(  cell  le  calcul  de  VftUhis  P.iteic.  ) , 
le  fils  recevant  de  fon  pi'-re  l'empire, 
mais  avec  une  diminution  ;  de  ma- 
nière qu'aucun  n'alla  jufqii'.i  vini;t 
ans.   U   trace  en  fuite  le  ubleau  de 


leur  vie  etTeminée  ,  &  ajoute  qu'on 
trouvera  dans  Ctél.as  les  noms  de 
CCS  Kois,  qui  font,  à  ce  qu'il  croit, 
au  nom(>re  de  i  J  (  Conrin^.  pro- 
pofc  de  lire  1j  m  }o ,  *.  i^fxami  a', 
&  ptui-éirc  jufqu  a  la  prili  de  j  roie, 
///'.  »•■/,  /'.  f,  40  )  i  que  pour  lui, 
il  penlé  que  fon  Ouvratje  n'aiir.'it  rien 
d'at,réahle ,  s'il  (e  conti  ntoit  de  donner 
des  nums  ,  (ans  rjpj'crtir  qu'lqiics 
a<5lioi  s  qui  les  fendillent  intéreflàns. 
Cé|Iialioii  donne  en  clVit  les  noms 
des  Princes  d.)nt  le  rè!>ne  eft  reniar- 
qualile  par  (lurlqu'évènenient  confi- 
aeral)le  ;  Be.inuis,  fous  qui  Perlée 
fc  rciira  en  Affjrii'  Synal.  lih.  Cit. 
p.  I  67,  I  f  '<  )  ;  Panias  ,  oui  ré.onoit 
du  teiTips  de  rcx]H'<lili!>M  d.s  Argo- 
nautes; Mifiirée,  duquel  à  .Sémir.iniis 
on  peut  t(iniptcr  mille  ans  :  il  parle 
cnfuile  tic  Mrdée  ,  de  fon  ftls  Médus  , 

M  m  m  ij 


eu.  p. 


jvJ.C, 


^60  MÉMOIRE  S 

Je  Ninus  à  Bélimus  (  que  M.  Frcret  croit  ctre  Bc^^Iochus , 
dix -neuvième  roi  d'Afîyrie  )  ,  mais  (ans  dire  s'il  date  du 
commencement  ou  de  la  lin  du   règne  de   Ninus ,    (  Eçot.- 

Les  règnes  Alîyriens  auxquels  je  fais  répondre  la  dynaflie 
Arabe,  donnent  environ  trois  cents  quarante -quatre  ans, 
calcul  qui  diffère  de  cent  vingt -cinq  ans  de  celui  de  Jules 
Africain,  dans  le  Syncelle.  Mais  on  fait  que  les  années  du 
fécond  règne  Arabe  ne  font  pas  marquées  dans  ce  dernier 
Écrivain  ,   &  que   le   nombre  même  des  règnes   n'eft   pas 

•///•  bien  certaiji.  Si  on  les  évalue  de  cinquante  à  cinquante-cinq 
ans  chacun ,  on  aura  à  peu-près  le  réiultat  que  je  prélenle. 

ans  L'empire  des  Arabes  fur  la  Chaldée,  l'AlTyrie,  fut  détruit 


de  qui  la  Médie  a  reçu  Ton  nom  , 
&;  donne  pour  fuccefléur  de  Mithra , 
Teutanios  feptiènie,  fous  qui  arriva 
la  guerre  de  Troie. 

1 ."  Le  commencement  de  Panyas  , 
vingt-quatrième  roi  d'AiTyrie  ,  efl:  de 
l'an  134-9  avant  l'ère  Chrétienne, 
(  voyez  à  la  fin  de  ce  Mémoire  le 
Canon  chronologique  )  ;  &  l'on  ne 
place  guère  l'expédition  des  Argo- 
nautes,  plus  bas  que   134-0. 

2."  Médée  &  Médus  ,  fon  fils, 
doivent  répondre  au  commencement 
du  rèone  de  Mithra,  qui  ell  de  l'an 

3 .°  Le  règne  de  Teutanios ,  en 
1258,  peut  être  placé  entre  1282 
«Se  I  1 84  ,  qui  font  les  différentes 
époques  des  Chronologiftcs  pour  la 
prife  de  Troie. 

Eusèbe  (Chrome,  lib,  I ,  p.  16; 
lit.  1 1 ,  p.  91),  place  auffi  cet 
événement  fous  Teutanios  ;  &  il  a 
Taifon  de  dire  (  lib.  11 ,  p.  9^  )  , 
«ju'ii  y  avoit  alors  mille  ans  que  les 
ÂfljTiens  ttoient  maîtres  de  l'Alie  : 


de  Bel  us  à  Teutamos  ,  les  règnes 
donnent  neuf  cents  quarante   ans. 

Au  relie,  il  efl  vilible  qu'il  faut 
lire,  dans  le  texte,  Teutamos  vingt- 
feptième  ,  c'efl-à-dire  ,  vingt-feptième 
roi  AflTyrien  ,  au  lieu  de  leptième. 
Je  rends  ces  mots ,  ovSi  ùç  iii\ii'TKini 
{■niv  K  ,  par  ,  aucun  n'alla  jufqu'h 
vingt  ans  ;  ce  que  j'entends  de  rèa^ne. 
Car  comment  croire  qu'ils  nevivoient 
pas  vingt  ans  !  En  les  mariant  même 
à  fcizeans,  leurs  enfans  auroient  donc 
conllamnicnt  été  Rois  à  quatre  ans  ; 
ou  bien  il  faut  luppofcr  des  interrègnes 
confécutifs.  Le  P.  Goar  traduit  : 
adeh  ni  vicennalis  cbiret  nuUvs, 

D'ailleurs  mille  ans  donnent  cin- 
quante générations  à  vingt  ans  la  gé- 
nération ,  ou  quarante  à  vingt-cinq  : 
(Se  dans  Céphalion  ,  il  n'y  en  a  au 
plus  que   vingt-fept. 

Mais  les  paroles  de  cet  Écrivain 
prouvent  au  moins  qu'il  faut  fuppofer 
des  régnes  allez  courts  ;  &  c'cll  ce 
qui  me  détermine  à  en  mettre  neuf 
ou  dix  pour  fix  ou  huit  générations 
chez  les  Chaldéens.  C't-d,  p.  ^.fô. 


DE     LITTÉRATURE.  ^6x 

par  un  roi  AfTyrien  qui  étendit  fa  domination  fur  toute 
i'Afie.  Voilà  le  règne  des  AiFyriens  ,  ielon  Hérodote  ;  & 
ce  n'eft  que  la  fuite  de  la  longue  monarchie  de  Ctéfias.  Hé- 
rodote lui  donne  cinq  cents  vingt  ans.  Ajoutant  le  temps  de 
l'autonomie  des  Mèdcs,  leur  règne  de  trois  cents  dix-fept 
ans,  &  retranchant  ces  lommes  de  quatorze  cents  foixante-un 
avant  l'ère  Chrétienne,  on  tombe  au  règne  de  Cyrus. 

Dans  Ctéfias,  la  durée  totale  de  l'empire  AfTyrien  eft  de 
treize  cents  ans  pendant  trente  générations  ;  6c  la  révolution 
dont  je  viens  de  parler,  arrive  au  vingtième  roi,  Bélclaras. 
Alettons  cinq  cents  vingt  ans  pour  onze  Rois,  ou  pour  (eize, 
ù  le  Catalogue  de  Ctéfias  en  préfentoit  trente-cinq  (  dans 
Eusèbe,  les  dix-fcpt  derniers  Rois  donnent  cinq  cents  quatre- 
vingt-dix  ans  )  ,  rede  fept  cents  quatre-vingts  pour  les  dix- 
neul  premiers  ;  Se  les  règnes  de  Jules  Airicain  font  iept 
cents  quatre  ans.  On  voit  que  la  différence  peut  ttre  d'un 
règne  ou  deux,  ou  du  cuté  d'Hérodote,  ou  de  celui  de 
Jules  Africain  :  ce  qui  efl:  peu  de  choie  dans  une  fuite  de 
celte  étendue. 

Voyons  maintenant  quel  efl:  ce  Béiétaras  ,  fondateur ,  en 
quelque  ibrie  ,  d'une  nouvelle  monaixhie.  Les  Grecs  &.  les 
Orientaux  concourent  à  nous  le  faire  connoître. 

On  lit  dans  Agathias  fpj,  que  les  dcicendans  de  Sémiramis 
régnèrent  fur  l'Alie  julqu'à  Beliéon,  à"  que  la  famille  de  cette 
Princejfe  ayant  fini  à  ce  Belléun ,  l'Intendant  des  Jardins  du 
Roi ,  Laboureur  de  [on  état ,  nommé  Bélétaran ,  s'empara 
d'une  manière  extraordinaire  (  ■rta.(j.'Ai,')(£Ç,  ),  du  Gouvernement 


( p)    "Ef  «Tr»  yài  <W  7»/  BtPAfiv  Tiff 
BiApiTBf^i»   «f  ovotut  pu-TYf,-^(   ayifi ,    «, 

uç  Ti»    Ejtk'H  >«X'"  *"■<  é   AAt^aii/joai  ru 

iuitti  ^n  ,  Tiff  fVviC  aitua^uyS^jmç  . 
A/j/JojMif  i  Mi(u-4  ,  «,  BtAs«ai/f  «  Ba/Su- 


ACi^i.of    a.pf.ttTzu    ai.7w»    Tti    Aj^e^sf, 
iO«5tAoVTi<  TT»  ^amMa  ,  i^  if  il  M»cftiuF 

Il ,  l'.  Jp,  60. 


4'^2  MÉMOIRES 

qu'il  iaifla,  comme  le  rapportent  Bion  &  Alexandre  Polyhiftor, 
à  Tes  delcendans,  jiil(|u'à  b'ardanapaie,  lotis  qui  Aibace, 
Mède  de  nation,  &  Béléds  ,  Babylonien,  le  tranfportèrent 
aux  MèJes  ;  l'empire  (  Ajfyrien )  ayant  duré  un  peu  plus  de 
treiie  cents  fix  ans,  demis  (juc  Ninus  y  avait  eu  la  fouveraine 
autorité;  aiiiil  ,  ajoute  Agalhias  ,  que  le  rapporte  Cklias 
dans  1  hiltoire  de  ce  temps-là  ,  (Se  d'après  lui  ,  Diodcre  de 
Sicile. 
Mân.fifl'Ac.       La  manière  dont  Bclétaran  s'empara  du  trône,  étoit  contre 

drs  Bell.  Lfitr,  .       ^  •;•       i  i  o     i       t\   ■  •      /  ■        \  >    tvt-     • 

t.Kp.jC^.    toute  vrailemblaiice,  (k.  le  rnnce  qui  rcgnoit  alors  a  INinive 
C";J.^. ^j>2.  ^  Bclochus  )  ,    avoit   allbcié   à  la  couronne  là  fiiie   Atolîà, 
dont  les  ciérèglemens  influèrent,  dit  Photius,  fur  les  mœurs 
de  la  Nation. 

Rapprochons  les  évènemens.  Lorfque  l'empire  Aiïyrieii 
eO:  laiîguilîant ,  que  l'autorité  du  Roi  s'afioiblit,  parce  qu'il 
n'a  pas  ci'eiiiant  mâle ,  les  mœurs  fe  Cijrrompent  :  la  hlle 
du  Monarque  donne  l'exemple  d'un  dérèglement  jufqu'alors 
inconnu  uar.s  la  Nation.  Daiis  le  même  temps,  un  pariiculier, 
d'une  lamiile  différente  de  celle  qui,  depuis  Sémiraniis, 
avoit  occupe  le  trône,  un  Laboureur,  chet  des  Jardins  du 
Roi  ,'c'eft-à-dire,  un  homme  occupe  aux  travaux  ue  ia  cam- 
pagne ,  (Se  laiis  doute  zélé  pour  la  Religion ,  pour  la  pureté 
des  mœurs  ,  s'empare  du  Gouvernement  ,  par  un  moyen 
extraordinaire  :  il  devient, le  vingtième  roi  u'Allyrie  ;  (Se  fà 
famille  règne  lur  l'Aiie  pendant  cinq  cents  vingt  ans,  julqu'à 
la  révolte  (Jes  Mèdes  :  voilà  ce  que  uilènt  les  Auteurs  Grecs. 

Coiiiuitons  maintenant  les  Orientaux  :  ils  nous  montrent, 

dans  le  même  temps,   téridoun  (en  Grec  Fcrétaran ,  hélé- 

tarai! ) ,  limple  particulier,   qui  n'ell  pas  de  la  famille   des 

rois  d'Ailyrie,  mais  de  celle  des  Djemf/ùdites  ou  Chaldéens. 

ZfnJ-av.  t.  II.  Les  aïeux  de  ce  perfonnage  ont,  dans  le  Boun-dehejch ,  des 

'''V/.'-    ,  ,   lurnoms  pris  de  la  nature  de  leurs  troupeaux  :  l'invalicn  de 

imar.  Zohjk   les  avoit  obliges   dembraller   un   état   qui    put   les 

^c:-  "/«/'•  fouihaire  aux  recherches  du  monarque  Arabe  (Se  de  les  fuc- 

celléur:,.  11  paroît  par-là  que  la  famille  de  Djemkhid  avoit 

toujours  un  parti  en  Perle. 


limait 


a-j. 


}'•  -fZ-f. 


Currfchujfi- 
numah  ,  foi. 
2  12  rerjo. 


DE    LITTERATURE.  46, 

Dans  un  fonge  effrayant,  Zohâk  croit  voir  trois  guerriers  Tarar. 
l'attaquer  ;  le  plus  jeune  lui  frappe  la  tête  avec  une  malîue. 
Le  longe  interprété ,  ce  jeune  guerrier  eft  Féridoun  qui  <ioit 
venger  fur  Zohak  la  mort  de  Ion  père  Atbian ,  &  occuper 
ie  trune  de  Perle,  api  es  le  monarque  Arabe.  Mai>  Fcridoun 
n'étoil  pas  encore  né,  &  plutôt  que  de  nommer  Djemfchid, 
on  dit  à  Zolûk  que  le  père  ae  Fcridoun  defcendoit  l'e 
Tehmourets  ( q )  ,  lans  doute  pour  diminuer  l'impreirioii 
que  ce  longe  avoit  laite  lur  lui  ,  parce  que  lui-mùne,  par  la 
Ictur  de  Djemichid,  fe  trouvoit  tenir  à  Tehmouret.^. 

On  voit  de  même  l'Envoyé  de  Guerkhafp  au  roi  du 
Touran,  auquel  ce  héros  écrivoit  pour  l'engager  à  rcconnoitre 
Féridoun,  lui  dire  que  ce  Prince  dclcend  de  1  er.inourtts  ; 
vrailembliiblement  parce  que  les  rois  du  Touran  tenoient  à 
ce  monarque  par  kliaré,  Ibn  frère,  qui  d'ailleurs  avoit  peut-  ^^nJav."*.!!, 
être  époulc  la  lille  de  Tehmoua-ts.  ^'"^' 

Mais  IcnTque  Kabad,  lils  de  Kavé  ahanguer,  veut  defferAÎr 
Guerlcbalp  auprès  de  léridoun,  ce  moiiiU-que,  après  avoir 
relevé  les  exploits  du  héros,  dit  à  K;ibau,  qu  il  delcend, 
comme  lui,  de  Djemlcliid; 

Tchoun  man  luim  Te  DjenifcUd  darcd  uajdd.  Cvnfcliah^ 

■rkm,th ,  ftL 

Le  fonge  de  Zohâk  fut  fûivi  de  la  profcription  ites  def^   ^^"^  "'  * 
cendans  des  Kéans  { les  premiers  rois  de  Perle  ).  Le  père  de       Tavar, 
léridoun,  découvert  pai"  les  Émilîaires  de  ce  Prince,  lut  mis  '''^*^- """**• 
à  mort.  Lui-même,  âgé  de  deux  mois,  fut  fauve  par  fîi  mère   EibUct.OrUm, 
qui,  obligée  de  le  taire  allaiter  par  une  vache  (r),  alla  Içf-^'fJ^' 
cacher  dans  les  montagnes.  Zohàk  dans  la  iuite  le  lit  cher- 
cher. Tout  ennemi,  quelque  petit  qu'il  loit ,  ell  à  craindre, 
dit  te  Prince  à  (es  couriilans.  héridoun,  dépouillé  des  biens 
de  les  pères,   6i  obligé  de  vivre  inconnu,   aura  laiis  doute 


^tjj  Oo  bien,  ptiii-circ  que  'Lm- 
giuTchcn  ,  un  des  aïeux  de  Féridoun  , 
defcendoit  de  Teliiiiourets. 

(rj  C'dl  Ic/coi  que  des  Dcxflcurt 


J'arfes  donnent  à  ces  deux  mors  ZtnJs, 
de  V hj'cht ,  A'Auin,  (  neuvième  Car- 
lit  )  :  Tchctitré  giifôf'ci.  Zcnd  -a»i« 
/.  JJf  p,  jC^j  niitt  ^  jj. 


4<^4  MÉMOIRES 

employé  les  années  de  fà  jeunefTe  aux  travaux  de  ia  campagne. 

Dans  les  livres  des  Parfes  ,  ce  Prince  eft  célèbre  par  l'arbre 

]J.  t,  1,  2.'  p.  Hom ,  dont  il  a  le  premier  dccoiivert  ia  vertu  propre  à  chafTer 

V-^^}'         tous  les  maux  :  il  e(t  en  conléquence  invoqué  dans  les  ma- 

ld.i.  n,yng.\.xi\\Qi,   Son   nom   /e   trouve    dans   les   Ncrengs ,   elpcces   de 

■'■^''^~''^^' formules  religieufes  faites  pour  guérir  \qs  maux  du  corps  & 

ceux  de  l'ame. 

Ce  perfonnage  ,  fur  lequel  femble  calqué  le  Béiétaran 
d'jAgathias,  Laboureur,  livré  à  la  culture  des  arbres,  des 
plantes ,  s'empare  du  trône  de  l'Afie ,  lorfque  les  defcendans 
de  Zohâk  y  avoient  établi  le  crime.  Il  bannit  de  la  Perle  les 
maux  introduits  par  le  gouvernement  Arabe.  Tel  e(l:  le 
caradère  de  Ion  règne,  &  celui  ious  lequel  il  s'annonce  lui- 
même  dans  la  lettre  qu'il  écrit  à  Guer/chalp,  fans  revendiquer 
.  .  les  droits  de  ies  Ancêtres  au  trône. 

La  révolution  ai'rive  en  Perle  d'une  manière  incroyable, 

Bihliot.Oiifm.^'Ai-  la  révolte  d'un   Forgeron   nommé   Kavé ,   outré    de   la 

f'^'-fj'-         cruauté  de  Zohâk,   à  qui  la  cervelle  de  ks  deux  fils  alloit 

fervir   de  remède,  Le  tablier  de  cet  Ouvrier,  lequel  porta 

dans  la  fuite  une  ligure  de  bœuf,  fert  d'étendard. 

Dans  l'Alfyrie,  li  l'on  en  croit  Agathias,  &  les  rapports 
Cid.p.4(!i.^u\  feront  développés  dans  la  fuite,  ce  moyen  extraordinaire 

^"«,(''1',..    eil  le  mariasse  de  Fçridoun  avec  la  fille  du  roi  d'Alfvrie; 
Ahm.de l  Ac.  .  p  T     v\-n.     ■         n  <     j  '        î 

des  Bell.  Leur,  rnai'jage  qui  autonle  1  niltorien  Orec  a   donner   au   nouvel 
uV,i'.s6f.   ernpii-e  jg  j^om  d'Alfyrien. 

Le  règne  de  Féridoun  eil;  de  cinq  cents  ans.  Ce  Monarque 
donne  l'Occident  à  Salem  fon  fils  aîné,  le  Touran  à  Tour, 
le  deuxième  de  ^^s  enfms  ;  &  l'Iran  au  troifième,  Irets. 
Voilà  l'empire  Affyrien  le  plus  étendu,  &  tel  que  le  prélente 

Hérodote» 

J'avoue  que  jufqu'ici  j'avois  été  furpris  de  voir  un  àçi 
plus  grands  rois  de  Perfe  être  autant  célébré  dans  les  livres 
Zends  ,  pour  avoir  trouvé  &  employé  un  arbre  utile,  que 
pour  avoir  délivré  les  Pedes  du  joug  des  Arabes  ;  de  ce 
que  fes  Ancêtres  n'avoient  d'autre  diftinélion  que  celle  que 
pouvoit  fournir  la  nature,  la  couleur  de  leurs  troupeaux  de 

boeufs. 


DE     LITTÉRATURE.  4(^5 

bœufs.  Ce  iietoit  pas  alors  comme  dans  les  lîècles  voilms 
du  Déluge,  du  temps  même  de  Djemlchid,  où  l'Agriculiuie 
&  le  foin  des  troupeaux  étoient  la  principale  occupation  des 
chefs  de  famille,  même  des  Rois.  A  la  lecture  d'Agaihias, 
tout  s'cclaircit.  Fcridoun  (en  2.ç\\à,Treteno ) ,  prononcé  par 
les  Grecs  Bélétaran ,  étoit  livré  aux  travaux  de  la  campagne: 
on  a  vu  pourquoi  lès  pères  avoient  embralfé  cet  état  ;  &  le 
roi  de  Ninive,  qui  gémilîbit  comme  les  autres  (ous  le  joug 
de  Zohâk  (f),  avoit  pu  lui  donner  l'intendance  de  les  Ci-d.p.^if^, 
Jardins ,  fa  lille  même  :  le  caractère  d'Atolia  autorile  cette 
conieclure.  Ce  mariage  étoit  encore  plus  vraiiemblable , 
lorfque  Féridoun  fe  tut  emparé  de  l'Irak  Arabique  :  les  7"<3.;r, 
Orientaux  lui  donnent  pour  lemmeAfnavaz,  fœur  de  Djem- 
fchid,  qu'il  trouva  dans  le  haram  de  Zohâk. 

Les    Arabes   dominoient    lur   toute  l'Afie  ;  Féridoun  les 
défait,  les  chalTe  jufque  fur  les  bords  de  l'Euphrate,  devient  Zf/ry-ir.  r, //, 
maître  de  l'Iran,  de  la  Chaldée.  A  la  mort  du  roi  d'Aflyrie, ''^,7,£^'or,v„. 
cet  État  lui  appartenoit  de  droit  :  fi  dans  Bion  &  Alexandre  f-  P-t9' 
Pohhiltor,  il  n'elt  queltion  que  de  cette  contrée,  c'elt  qu  elle 
leur  étoit  plus  connue. 

Cette  révolution  devoit  rendre  les  AfTyriens  redoutables , 
&  effrayer  même  les  Arabes  du  défert.  Aullî  Balaam  s'adrelîant 
au  Cinéen,  peuple  de  l'Arabie  Pétrée,  lui  dit -il  :  (t)  Ta 
dimcure  ejl  très -forte;  mais  ^uand  tu  aurais  mis  ton  tiiJ  dam 
la  pierre ,  certainement  le  Cinéen  fera  la  proie  (  de  fes  enne- 
,  mis),  jufqu'à  ce  que  l'Ajfyricn  l'ait  emmciiJ  (en  captivité'). 
11  failoil  que  le*  roi  d'Allyrie  tut  alors  maître  de  la  Chaldée, 
que  la  terreur  de  fon  nom  fût  répandue  dans  toute  l'Afie, 


/f)  Pout-ttrc  l'hifloirc  dt-  Fcri- 
doun a-t-elle  donné  Ik-u  uu  Koman 
de  Rodants  ,  dont  on  trouve  un 
Extrait  dans  la  BM'ioihcque  de  Piio- 
lius  ,  //.  9'ftp-  2JS  —  2^.0.  RcJaius 
l  Féridoun  )  &.  S'iriviiis  {  Afnavas  ) 
fa  femme,  pirrécutés  par  Gannus 
(  Zoh.ik ,  appelé  Kirtm,  à  caufc  des 


deux  ferpcns  qui  fortoicnt  de  feS 
épaules)  ,  roi  de  B.ihylonc,  finillent 
jur  régner  dans  celle  \ille. 

(t  )  iSc'a  n"ï?'i  'û'pn-riN  Kin 
:i:p  yS33  n'Pi  ^[ys^•2  in'x  ^:2N^ 
TON  n-:i''\';  pp  Tji-j  ,t.-.'  •2n'3 

Nwncr.  2^.   21,   21.  :  pCiT 


Tome  XL.  N  nn 


^66  MÉMOIRES 

&  qu'il  pourfiiivît  les  Arabes  julque  clans  leur  propre- pays. 

On  s'accorde  communément  à  placer  la  Prophétie  de  Balaam 

Cutrfclmjp-  à  l'an    1440  ou    1450  avant  J.   C.   Il  y  avoit  alors  dix  ou 

"ntrJj!'.    v'"g^  '"^"^  4"^  Féridoim  régnoit.  Le  rapport  elt  Irappaat  (u). 


( u )  Les  Écrivains  Gncs  nous 
fourniiïent  un  autre  ra])port  que  je 
crois  pouvoir  pri;fenier  ici.  Les  Fcrfès, 
dit  Hérodote  (p.  ^6  ; ,  ^ç 2:  Steph. 
Byfîiut.  fub  voce  ApTz^a.),  étoieni  ap- 
pelés autrefois  par  les  Grecs  Kn^naç  ; 
îls  fe  nomniolent  eux-mtnics  'Afia^oi, 
&  leurs  voidns  leur  donnoient  le  même 
nom  ;  mais  t^crCée ,  fils  de  Danaé  Si 
de  Jupiter,  s'étant  retiré  chez  Céjliée, 
fils  de  Bélus  ,  époufa  fa  fille  Andro- 
nede  ,  en  eut  un  fils  qu'il  appela  Pcr- 
fée  ,  &  qu'il  iaiffa  dans  cette  contrée  : 
c'efl:  de  lui  que  les  Perlés  tirent  leur 
nom  ;  car  Céphée  n'eut  pas  d'enfant 
mâle.  Selon  Etienne  de  Byfance  ,  les 
Clialdéens  ('Ji//>voLeKe.>'/bq(ii  )  étoieni 
auffi  appelés  Céjhenés ,  de  Céphee, 
père  d'Andromède.  Céphalion ,  cité 
par  le  Syncellc  (p.  167 ) ,  place  fous 
Bélimus  l'événement  dont  Hérodote 
vient  de  j^arler  Bélimus  ,  dit-il ,  en- 
viron fix  cents  quarante  ans  après 
Tvîinus,  régna  fur  les  AflVriens  ;  &: 
Perlée,  fils  de  Danaé,  fe  retira  dans 

fbn    pays  :    a^/xvf/7zi) i!f  jiv 

jùjgzf  «fTK  ;  conduifant  cent  vaifleaux. 
Perlée  fuyoit  devant  Dion^fus  (  Bac- 
chus  ),  fils  de  Semélé. 

Il  ell  vifible  qu'il  efl  ici  queftion 
du  même  évèn  ment.  Le  Céphée  ,  fils 
de  Bélus ,  d'Hérodote  ,  elt  donc  le 
Bélimus   de  Cepha'îon. 

Ce  Bélimus  ell  Bélochus  ,  dix-hui- 
tïèmcroid'Airyrie,  fous  lequel  Eusèbe 
/  Cliron.  1.  Il ,  p.  801  Bi  :  Defvigii. 
lib.  cit.  t.  Il,  p.  2.( .f.  ) ,  ])lace  ce 
qui  regarde  Danaé ,  mère  de  Perfée. 

Comparons  les  temps  &  les  évène- 
itiens.  Sous  Belléon,  leion  Agathias , 
le  même  ipie  Bélochus  qui  n'avoit 
pas  d'enfant  mâle  >  finit  l'incienne 


famille  des  roi.  d'Alfyrie,  dcfcendans 
de  Sémiramis  ,'  Méin.  de  l'Acad  des 
Bell.  Lttcr.  t.  V,  p.  j6i  —  ^6^): 
ils  font  fournis  à  un  Prince  conquérant, 
&  d'une  famille  étr  ngtre.  Les  Perles, 
fous  Céphée,  fils  de  Bélus  (  ces  deux 
noms  réunis  font  BéLulnis  )  ,  lequel 
(  Céjihée  )  n'a  pas  d'i  niant  mâle, 
changent  de  nom  (  celui  de  KHÇwi'êf 
vcnoit  fins  doute  de  Céphée  )  ;  &  c'elt 
le  tilsd'un  Prince  étranger  qui  devient 
leur  roi. 

M.  Fréret  ^ lib.  cit.  page  ?6 1  ) 
convient  que  Céphalion  ,  dans  ce 
qu'il  dit  de  la  reuaiie  dt  Pcrfee  chez 
Bélimus  ,  a  eu  en  vue  la  révolution 
arrivée  à  Ninive  foui  Bélétaras.  Quant 
a  la  guerre  de  Perfée  contre  Bacchus, 
comme  il  ne  reconnoît  pas  celui-ci 
pour  un  perfo-nagc  hillorique,  il  efl 
porté  à  croire  que  Céphalion  ou  Cté- 
iias  ont  appliqué  à  des  héros  Grecs 
quelqu'ancienne  hiflolre  de  l'Orienr, 
trompés  par  quelque  conformité  entre 
les  noms. 

Ce  Savant  a  tort  de  dire  que  Béli- 
mus eut  une  guerre  à  foutenir  contre 
Perfée.  Le  grec  àipiKVi'na\  fignifie  fim- 
plement^f' rt'r/rii  ;  dans  Hérodote,  c'eft 
à-muti.  Mais  le  P.  Goar  traduit  dans 
le  Syncelle,  e/iis  regniim  iiivaft ;  & 
la  Chronique  d'Alexandrie  (p.  92. , 
p^,  édit.  Raderi ,  16 1;  J  pai''e  de 
guerre  entre  Perfée  &  Its  AfTyriens» 
&  Perfée  &.  Céphéus  :  voilà  ce  qui 
aura  trompé  JVI.  Fréret.  Pourlercffe, 
la  conjedure  de  ce  Savant  efl  jùfle. 
Bélimus  (  ou  Belléon  )  ell  Bélochus 
qui  régnoit  à  Ninive  du  temps  de  Fé- 
ridoun.  On  a  vu  plus  haut  (p  4^J>^ 
que  ce  Prince ,  fuyant  Zoliâk  ,  avoit  pu 
chcicher  une  retraite  chez  le  monarque 


DE    LITTÉRATURE.  4^7 

Se  confirme  {xir  ce  que  Manélhon,  dans  Josèphe ,   dit  des     Cor:  ^p-n. 
Rois  pafteurs.  On   voit,  dans  cet  Ecrivain,  le  p.'emier  de '"' "'•^^' 


AfTyrien.  Le  héros  Perfan  ,  defcendan: 
de  Diemfchid,  triomphe  de  Zohâk , 
après  l'ex[)édiiion  du  roi  Arabe  contre 
rindoullan  fci-d.p,  ■fjpj,  (Se  règne 
fur  la  Perfe ,  l'AfTyrie. 

D'un  autre  côté ,  Perfée  (  Féri- 
doun  ),  fils  de  Jupiter,  fuyant  Dio- 
nyfius  ,  c'efl-à-dire  ,  félon  Pocock 
{ Speciin.  p.  106  ),  en  Arabe,  le 
Seigneur  de  Nyfa  ,  conquérant  des 
Indes,  fe  retire  en  Perfe  ou  en  Afl'y- 
rie  ,  où  il  époufc  la  fille  de  Bélus 
Céphée  ,  c'efl-à-dire  ,  Atolfa  ,  fille 
de  Bclochus  (  Hérodote  aura  fait  deux 

Îerfonnagcs  de  ce  nom  ).  La  fuite  des 
kois  change.  Le  fils  de  Perfée  règne 
dans  le  pays ,  lui  donne  fon  nom. 
Auparavant  ,  les  Perfes  s'appeloient 
eux-mêmes  Artiri ,  les  Grands  (Suph. 
Byfiint.  ful>  voce  Apmia.  )  :  ce  nom 
répond  à  Mcheflan  ;  <!k  l'Hirtoire 
(  Paufan.  Corinth.  p.  1 2.4 ,  edit. 
Hanov.  t  (<  I  ^  )  porte  que  Perfée 
triompha  de  ïiacchus. 

Le  nom  Arabe  de  ce  héros,  celui 
même  fous  lequel,  du  temps  d'Héro- 
dote (  I.  II,  p-  18^  )  les  Aralx:s 
l'honoroicnt  comme  Dieu ,  Oi/g^raAT, 
(  en  Perfan  Biwere  ) ,  aflidant  de 
couper  les  cheveux  des  jeunes  filles , 
tels  que  Dionyfus  les  porioit  ;  le  iicu 
où  ce  perfonnage  a  été  élevé  ,  Nyfa 
que  Dlodore  de  Sicile  (  l.  I,  p.  14) 
place  dans  l'Arabie  Heureufe  ,  fe$ 
conquêtes  ,  les  fureurs  de  fon  cor- 
tège ,  tout  le  rapproche  du  deuxième 
Zoliâk  ,  ou  du  moins  des  monarques 
Arabes  de  ce  nom.  Selon  Philollrate 
(  lib.  Il ,  c.  4)  les  Indien',  dilbient 
«Jue  B.icchus  éioit  venu  d'AfTvric;  & 
plulirursSavans  (  Bocliart ,  Geror.iph. 
c.  I S  )  ont  j)rouvé  que  les  Grecs 
avoient  rc(,u  le  culte  de  Bacchus,  de 
l'Orient. 

Le  mariage  de  Perfée  avec  Andro- 
mède [ci-d.p.  466,  note  (u) ]  cft 


le  moyen  extraordinaire  indiqué  par 
Bion  :  il  afiuroità  Perfée  (Féridoun) 
le  royaume  d' A iïi.  rie  ;  &  ce  mariage 
n'a  rien  d'étonnant.  Féridoun,  fi  l'on 
en  croit  les  Perfes  (  Bibliot.  Orient, 
p.  348 )  époufa  même  la  fille  de 
Zohâk  ,  l'an  50  de  fon  rc£;ne. 

J'ajoute  que ,  dans  les  Ditlionnaires 
D)<-hiinguiri  &  Bcrhankatit ,  le  nom 
de  la  Langue  Parj'ie  vient  de  Pans , 
his  de  PeliLii.  Si  ce  Pans  r.'ell  pas 
Hofchingh  ,  fils  de  Frévâk  ,  fils  de 
Siahmâk  ,  on  pourroit  recoi-'noître  ici 
Perfée  ,  gendre  de  Belcéphée  (  Bé- 
lochus  ). 

Dans  la  Chronique  d'Alexandrie, 
les  faits  pour  le  fond  font  les  mêmes, 
avec  des  difierences  dans  les  circonf 
tances.  J'examinerai  ailleurs  le  morceau 
de  cet  Ouvrage ,  qui  r^arde  Pcrfcc. 
Je  m'arrête  ici  à  un  rapport  fiappant. 
Perfée  fp.()o)  eft  repréfemé  comme 
habile  dans  l'art  des  Enchantemens  ; 
il  apprend  (p.  ^4)  même  cet  art  aur 
Perfes.  Les  Ncreng^s,  che7  les  Parfes, 
fc  font  au  nom  de  Féridoun  fci-dev. 
p.  464)  ;  l'on  fait  l'ufage  ou'il  a  fait 
de  l'arbre  Hom  ;  &.  dans  Moyfe  de 
Churéne  ,  Hrod.ines  f  Hijh  Amu'n, 
r-77  )  quf  i'^i  prouvé  ailleurs  être 
Féridoun  (  Aîcin.  de  l' Acnd.  des  Bell. 
Ltttr.  t.  XXXV.  p.  162  —  16}), 
triomphe  d'Azdahâk  (  Zohîk  ) ,  en 
lui  préfcntant  «ne  fij,ure ,  efpècc  de 
taiilman  ,  comme  Perfée  del'ait  fcs 
ennemis,  en  leur  préfcnunt  la  tête  de 
Médufe. 

Voici  une  dernière  autorité  qui 
détermine  le  temps  de  Céphée.  On  lit, 
dans  Tacite  (  Hip.  I.  V,  c.  2  )  que, 
fous  Cej)hée,  les  Juifs,  /T.thwpum 
proies,  lurent  oîiligés  par  la  haine  Sx. 
la  crainte  ,  de  changer  de  demeure  : 
Ce  font  les  Ifracliies  loriis  d'Fgvpte 
en  14.50  environ  avant  l'ère  Chré- 
tienne. 

N  nn  ij 


468  MÉMOIRES 

ces  rois  d'Egypte  fe  fortifier  contre  les  A^Pyriens,  prc'voyant 
Cont.  Apon.  qu'ils  (Icviciidroient  plus  puilfans,  &  voudroient  envahir  Ton 
}>.io^o,        pays.  Dans  le  même  Ecrivain,  les  Ilraclites  fortant  d'Egypte, 
jirenncnt  par  le  dcfert,  craignant  les  Allyriais  alors  maîtres 
de  l'Afie. 

Ce    qui    e(l    dit    dans    la     Prophétie    de    Balaam  ,    du 

Cinéen  qui  cache  Ion   nid  dans  la  pierre,  refi'emble  a(îèz 

Zind-ay,  u  II.  à  cc  qu'on  rapporte  de  Zohâk.  Féridoun  le  renferma  dans 

^'lif/.'n'"'  les   cavernes    du    mont  Damavand  ,    où   vraifemblablemcnt 

Hd'iuit,  U  lient,  ' 

V')'t7'  il  avoit  cru  trouver  un  aille  contre  les  armes  vitT,orieules  de 

ce  Prince. 

Maintenant,  il  fuffit  de  Jeter  les  yeux  fur  la  fuite  que 
forment  les  defcendans  de  Féridoun  ,  de  ce  Prince  à  Mi- 
notcher  ,  pour  voir  que  Ion  nom  eft  celui  d'une  dynallie. 
Son  règne  répond  à  dix  gcncrations  qui  forment  cinq  cents 
ans  :  elles  font  donc  de  cinquante  ans  chacune  ;  &  du  temps 
C!d.p.^;j.  de  Zohâk,  ce  font  des  vies  de  cent  ans.  Cela  iait  voir  une 
diminution  dans  la  vie  des  hommes,  comme  on  le  remarque 
alors  chez  les  Hébreux.  Je  ne  m'arrête  ici ,  comme  je  1  ai 
déjà  dit,  qu'au  nombre  ii.es  générations. 

Selon  Bion  &  Polyhiflor,  Bélctaran  laiffa  le  trône  de 
Ninive  à  ^Qs  defcendans  :  de  même  Féridoun  donne  l'Oc- 
cident à  Salem,  fon  fils  aîné  (  de-là  le  nom  de  Salmanazar), 
qui  pouvoit  avoir  des  petits  enfans,  lorfqu'Irets ,  à  qui  Féri- 
doun gardoit  l'Iran,  étoit  encore  très-jeune  ;■  auffi  la  ligne 
Alfyrienne  eft-elle  plus  longue  que  la  Perfe. 

Il  s'écoule  deux  générations  (outre  les  dix)  peut-être 
d'interrègne  ou  de  trouble  jufqu'à  Minotcher ,  puilque  ce 
Prince  e(l  le  douzième  depuis  Féridoun  par  Goleké  ,  fa 
petite-fille  ;  ce  qui  donne  plus  de  cinq  cents  ans  pour  l'ef^ 
Ci^J,p,.^;S.  pace  qui  fépare  Féridoun  de  Minotcher.  On  a  vu,  dans  le 
Roiot  eiifjafû ,  quelques  Écrivains  metu^e  un  grand  intervalle 
entre  ce  dernier  Prince  &  Irets. 

Ces  douze  générations  ,  dans  les  livres  des  Parfes,  fembient 
répondre  au  fimple  règne  de  Féridoun,  cpi  eft  cenfé  durer 


DE     LITTÉRATURE.  46^ 

jufqu'à  Mlnotcher  ,   mais  a(Foibli  pai-  la  révolte  de  fes  deux 
fils  aîncs,  les  rois  de  iNinive  &  du  Touran. 

Les  livres  des  Parfes  nous  apprennent  encore  que  Féri- 
doun,  né  dans  le  Tafreftaii ,  tenoit  le  ficge  de  Ton  Empire 
dans  l'Aderbedjan.  Ses  delcendans  par  Irets  le  ieront  con-    ZenJ-tv.  t.  1, 
fervés   dans   cette   contrée,   tandis   que   les  AlTyriens  &  le5  totf i  ^v.t'/g' 
Touranians    le    fortirioient    dans    leurs   Etats   relpecflifs  ,    &  """4- 
envahillbient  l'Iran.   La  révolution  devoit  venir  du  Nord, 
contrée  j^lus  aguerrie,  qui  étoit  le  berceau  de  lEmpire ,  & 
dont  le  Roi  avoit  hérité  des  droits  de  Ces  ancêtres  iur  1  Iran 
&  les  pays  méridionaux.  Ce  lont  en  effet  les  Mèdes  qui 
commencent  la  ruine  de  l'empire  Allyrien. 

On  voit  maintenant  pourquoi  Homère   ne  parie   pas   de  ' 
cette  monarchie.  Les  guerres  que  le  roi   d'Alîyrie  avoit   à    Sirji.  Cetgr. 
foutenir  au  lujet  de  l'Iran,  &  les  irruptions  du  Touran  dans  v-7iS' 
cette  contrée,  tournoient  les  forces  de  ce  Prince  vers  l'orient 
de  l'Afie.  Des  conquêtes  dans  l'Occident  euffent  rendu  cet 
État  conhdérabie  aux  yeux  des  Grecs. 

Chez  les  Perles  ,  les  douze  générations  de  la  ligne  de 
Féridoun,  jointes  à  celles  de  Djemlchid ,  donnent  vingt-cinq 
générations,  de  Vivenghânm  à  Minotcher  ,  les  extrêmes 
compris.  On  voit,  dans  l'Hilloire  Sainte,  dix  générations, 
de  Sarukh  à  Moyfe ,.  comme  de  Tehmourets  au  bilaïeul 
Féridoun;  &  en  tout,  près  de  vingt-cinq,  de  Sarukh  au  roi 
Joas,  qui  répond  à  Minotcher. 

D'un  autre  côté,  chez  les  Grecs,  on  compte  trente  ou 
trente-cinq  générations,  de  Bélus  à  Sardanapale,  le  dernier 
des  rois  Allyriens  ;  &.  ces  générations,  au  rapport  de  Ce-  Ci-d.f.^69, 
phaiion,  ont  été  très-courtes.  Les  dynafties  Gh^ddéenne  ci 
Arabe,  réunies  au  rede  des  rois  A(l) riens  (cjui,  depuis  Bé- 
lélaran,  lorment  \\\\ç  nouvelle  ilynallie  à  Niiiive),  tlonnent, 
félon  le  calcul  ilu  S)ncelle,  trente-cinq  Rois  ;  lelon  celui 
d'Eu^èbe,  trente- un. 

Le  Prince  qui   commence  la  monarchie  des  Modes ,  ert 
nomnié  ,    i\\\\i,    Hciuilote ,    llls    de    Piiiaoïte  ;   «Se,  chez   les      L.i.p.fff^ 
Perles,  Minotcher,  qui  venge  iur  i'Aii^rien  îk.  le  Touruniaa 


470  MÉMOIRES 

la  mort  d'Irets,   vin   de   les  aïeux,    elt   tiis,   c'efl-à-dîre, 
defcendant  de  Féridoun. 

L'hilbire    d'Arménie  ,    faite    par   Moyfe    de    Chorène , 
p.  rt  —  //,  prcfeiite  une  fuite  des  rois  d'Adyrie,  qui,  pour  le  nombre 
tJit.  Vliiji.        jj,,^  règnes  &  peur  les  lynciironilnies  ,    s'accorde  afkz  avec 
celle  que  j'ai  cru  devoir  adopter. 

On  iait  que  cet  Historien  ccrjvoit  dans  le  v/  fiècle  de 

l'ère  Chrétienne ,  &  que  pour  les  temps  qui  fuivent  le  Dc'- 

pjge  1}.     luge,  il  a  coniulté  Abydène,  Mar  Ibas,   qui  vivoit  dans  le 

P.2j—j^;.  ii.*^  fiècle  avant  la  même  ère,  &  Jules  Africain. 

^ '°''  Moyfe  de  Chorène  ne  prélente,  dans  fa  lille,   que  trente 

P.  jo.notc  2.  xon  d'Afîjrie ,   de  Ninus  à  Sardanapale  ;  en  quoi  le  Tra- 

dudeur  croit  qu'il  a  fuivi  Ctédas  :  en   effet ,   il   ne  donne 

Ci-J-i'.sjS-  que  vingt-un  Rois,  de  Ninyas  à  Teutame,  comme  Diodore 

de  Sicile,  vingt.  Les  quatre  Rois  qu'Eusèbe  a  omis,  5c  qui 

paroiffent,  dans  le  Syncelle,  après  Tcutieus,  l'hiftorien  Ar- 

Moyf.dtChor.  ménien  les  place,  d'après  Abydène,  avant  Ninus,  mais  dans 

^'  '^'  un  ordre  différent.  11  fait  correlpondre  cette  fuite  de  trente 

Rois  à  trente  perfonnages,  pris  de  l'hifloire  des  Juifs,  dans 

l'oi'dre  des  générations  ,  depuis  Sem Abraham 

«  Lévi jufqu'à  Moyfe  ;  dans  l'ordre  des  durées  d'admi- 

niflration  ou   des  règnes  ,    depuis  Jofué ,  les  Juges 

Saiil  ,    David  ,   jufqu'à   Johram   :    &   ces   deux   liftes    font 

parallèles  aux  trente  premiers  patriarches  &  rois  d'Arménie, 

.  de  Japhet  à   Skaïcrdi  :   mais  il  fuffit  de  lire  avec  attention 

l'Ouvrage  de  Moyfe  de  Chorène,  pour  voir  que  les  deux 

Page  ;i, pâte  premières  lilles  n'y  paroiffent  que  relativement  à  la  troilième, 

iU la  note 2.     ^  liiqiielle  elles  fervent,  en  quelque  forte,  d'appui. 

Pag'  'S-  D'après  ce  pian,  l'hiftorien  Arménien  ayant  annoncé  onze 

générations  de  Sem  à  Abraham,  &  de  Japhet  à  Aram,  pour 

Page  12.     en  trouver  autant  de  Kham  à  Ninus,  fuppofe  un  deuxième 

Arbel  qui   n'eft  pas  dans  Abydène  ;   ce  qui  ne  lui  donne 

pourtant  que  dix  générations.  Dans  fon  Ouvrage,  Ninus  eft 

tils    d'Arbel  ,   fils   de   Khaïal  ,    fils    d'un  autre   Arbel  ,    fils 

d'An-ebis  ,    fils   de   Bab  ,    fils    de    Nebroth  :    &:    le    texte 

d' Abydène,  rendu  en  Arménien  par  Moyfe  de  Chorène, 


DE     LITTÉRATURE.  47  r 

dît  fimplement  (  x  )  :  Nïinis  ,  jils  d'Arbel  ;  Khdial ,  fils 
ÂArhd ,  jils  d  Aiieùis  ,  fils  de  Bah ,  fils  de  Bd.  Ici ,  Arbel , 
père  (Je  Ninus  ,  nelt  p«xs  rils  de  Khaïal  ,  comme  dans 
1  iiifcoire  de  Moyfe  de  Chorène  ;  au  contraire  ,  il  paioît 
que  le  même  Aroel  ell:  père  de  Khaïal,  ainli  que  de  Ninus, 
ik  liis  d'Anebis.  Dans  5.'  C)riile,  le  premier  roi  dAlîyrie,  Lu.  m 
père  de  Ninus,  ell  nommé  Arbelus  (Al  bel,  Bélus  ).  Mais  """^'-'''■''^ 
peut-être  Moyle  de  Chorène  a-t-il  conloiidu  les  règnes  a\  ec 
les  générations. 

Pour  Toutenir  le  rapport  de  Tes  trois  liftes ,  cet  Hiflorien 
retranche  plulieurs  rois  d'Allyrie  après  Ninus.  Il  omet  Semi-   Lîl.àt.f.^t 
ramis,  dont  il  rapporte  pourtant  les  adions  &  le  règne  dans""^-^" 
le  corps  de  Ton  Hiltoire  ;   il   fait  correlpondre  ,   dans  cette 
même   lilte  ,    le  règne   d  Aray   deuxième   à   celui   d  Arius , 
quoiqu'il  ait  placé  la  mort  du  prince  Arménien  fous  iJémi-     /%'^j. 
ramis,  antérieure  à  Arius,  de  deux  règnes  :  il  recule  Haikak 
de  lix  règnes,  &  avoue  pourtant  qu'on  prétendoit  qu'il  avoit 
été  contemporain   de  Bciochus  ;    ïynchroniime  qui  lui  aura 
fait  reti'anchcr  le  deuxième  Bciochus,  Aliyrien. 

Ces  erreurs  le  corrigent  ailémenl  d'aprèi  l'Hiftoire  même, 
ainli  que  l'anachronilme  par  lequel  Teutam  ,  Se  par  conlé- 
quent  le  ficgc  de  Troie,  le  trouvent  vis-à-vis  de  Samuel, 
c'elt-à-dire ,  au  moins  un  iiècle  plus  bas  qu'il  ne  faut. 

De  même  ,  en  jetant  les  yeux  fur  l'alphabet  Arménien , 
on  reconnoît  fur  le  chajnp  que  la  rellèmblance  de  \A  avec 
\M,  a  pu  taire  lire  dans  le  Manulcrit  Aiafchidcos ,  au 
lieu  i^A/ihiilius  ;  celle  de  \' Al  avec  [S ,  de  l'L  avec  le 
ISH,    Sanulos  pour  Alamjthiis ,    ik.c. 

Mais  ce  qui  peut  l'aire  une  dilliculté  ,  c'efl  l'ominion 
apparente  de  Baléuiran  :  au  lieu  de  ce  Prince,  on  voit  pa- 
roiire  p;u-mi  les  rois  d'Allyrie,  l  ijhiskar,  mot  dans  lc(iuel 
il  tiï  diihcile  de  trouver  quelque  rapport  avec  le  nom  du 
monarque  Allyrien. 


(  x  )    JViniis  Arbetlui,  KluiluJ  ArbcJ.û ,  Anccbai ,  BiiL<ai ,  BcL:.   Hiû. 
Ariutn.  f).  ij. 


472  MÉMOIRES 

Les  obfervations  prcccdentes  peuvent  nous  cfoniier  une 
première  explication  de  cette  énigme.  Jl  y  a  dans  J'Armcnien, 
fur -tout  dans  ies  Manufcrits,  des  lettres  qui  fe  confondent 
très-aifcmeiit,  telles  que  le  Se,  ÏOu  &  le  Rra  ;  quelques- 
unes  qu'il  eu  facile  de  prendre  pow  d'autres  ,  comme  le 
/yie/i  &  le  Non  :  en  conicquence  ,  il  faut  peut-être  lire 
Vévétaran ,  où  l'Editeur  a  lu  Vcftasluir.  Les  Variantes  que 
fournident  l'édition  de  Moyle  de  Chorcne ,  donnée  par  les 
Whiftons,  l'Abrégé  de  cet  Ouvrage,  publié  par  Brenner,  & 
SuMolm.     la  Grammaire  de  Schroder,  pré/entent  quelquefois  àt%  chaii- 

'7-S'  gemens  aufîi  confidérables. 

Une  autre  manière  de  réfôudre  la  difficulté,  efl:  de  prendre 
le  mot  Veflaskû?-  pour  un  des  noms  de  Féridoun.  Ce  Prince, 
dans  les  Tables  Chronologiques  des  Perfès,  porte  le  lurnom 
( Lakab )  de  Mobed ,  c'eff-à-dire,  Maître,  Doâeur.  Chef. 
Ajladguer ,  en  Perfan  (  par  corruption  VeJIaskar ) ,  préfente 
exaélement  le  même  fèns. 

En  traduifant  le  nom  de  Sardauapal ,  c'efl:  -  à  -  dire ,  Sar 
din  bala ,  on  trouve  de  même  que  Thonos  choncholeros ,  ou 
Din  khan  kalan,  exprime  ia  même  choie,  le  grand  Chef  de 
la  Loi. 

Les  variétés  dont  je  viens  de  rendre  compte,  ne  détruifent 
pas  les  rapports  généraux  que  je  crois  pouvoir  propofer. 
Chez  Moyle  de  Chorène  ,  Sardanapale  répond  à  Johram , 
comme  dans  ma  Chronologie.  Le  Catalogue  des  rois  d'Aiïy- 
rie  préfente  au  moins  trente  règnes,  de  Ninus  à  Sardanapale; 
&:  Ihifloire  d'Arménie  vingt-neuf  perfonnages,  depuis  Aram, 
contemporain   de  Ninus,   jufqu'à  Skaïordi,  qui  régnoit  en 

Pag'jS.^i,  Arménie  du  temps  de  Sardanapale. 

Le  peu  que  je  viens  de  citer  de  fhiftoire  d'Arménie ,  faite 
par  Moyfe  de  Chorène ,  n'appuie  pas  feulement  le  fyflème 
de  Chronologie  Alîyrienne,  développé  dans  ce  Mémoire; 
il  fait  encore  voir  (  ce  que  je  compte  prouver  dans  un 
Mémoire  particulier  )  que  cet  Ouvrage  n'efl  pas  aulfi  difficile 
à  concilier  avec  i'Hiftoire  ancienne,  qu'on  fa  cru  jufqu'à 
préfent. 

Je 


rANHN  runn'NOLOGIOVE  des  Rois  Chaldêens,  Arabes,  Assyriens,  comparés  avec  la  Dynaflie  des  Peschdadtens.     \ 


TEXTE    HÉBREU. 
N  O  É. 


1+46 


134(1. 


1247. 


PATRIARCHES. 

Oïl  «A-tf 

600.  Se  H /'  "''"i 


458.    AlïFAXAD,    le   rime 

43  J.    Sa  LEH. 


4(Î4.   H  i  B  E  R, 


BOUN-DEHESCH  &  MODJHEt 
£L     TaVARIKH. 


Specim.  Hist.  Arab. 


Cinrahgli  il  DiEMicHIO. 


S  I  A  M  A  K. 

I  


Ci'iié.i!:'gie  de   ZoHÂK, 


mr       F  B  E  V  A  K. 
2^  I  O.     HOSC.HINGH. 


CHRONIQUES 

OKIENTALEi. 


It   Tabarj, 

Tadj. 


A  n  A  M. 


Taz. 


I180.    HoUEKEHED.  NAVEDJaN.      IaDSAREH.       FsCHlNC.  O  O  s. 

2260.    AbHOUBKEHED.    I  \  EVEBE. 

DjEMiClllD.  I 


239.    FAt  EG. 


22]  7 


2i;S. 

2126. 


: 


230.    R  ACA  U, 


23  O'    SahUKH. 


148.   Nachor,. 
10 j.  Thabé. 


2240.  Vedjehan. 


Sjfdm,  f^ti 

s  s— s  s. 


rA 


If,      RvA  d')'Evf!rN. 


EGAVAN.      TCHNÉ    GavÉ.       "^Xd/"^"^    MAHTAn/.l.âall] 


2220.    ThEMOURITS,    Sapidver      i,JedaSP   ou     Khrotasp. 
&K««HS,fo  frètes.  ViVENGhAn  M.  ABVANDASP. 


Iaara  8. 


Gt'nCillct'k  dA  FÉHIDCUN 


2lbO.     DjEMSCHID.    Djeme  4 
Djt.MAK,  f«  icnitiKi. 


Atdian. 




596.\l75.      \BBAHAM. 


SCH  EDAD. 


ZohAk.            Zonkh, CMt^Iiii 
SiMaJ.  S  A  B  A  H . 


George 

LE      SyNCELLE. 


Jules  Afbicain,!     Hérodote,  Ctésias, 


ROIS  DE  PERSE 

ou  DE  L'IRAN. 

Dynafl.  dts  PfJJiilaScm, 


Ont  r/gn/ 
v.J.C. 

22}.  HOSCHINGH. 


Jules   Africain  ,  Eusèbe  , 
S.'-AUGUSTJN  ,   Agathias. 


MOYSE    DE    CHORENE. 


Alm  ATATAH. 


Ad. 


1522. 
1913. 


1910 
lyoS 

1896, 


.S36. 


1721 


1707. 
1706 


yocaliuit  tl'Alirafiaiti, 

Rtvpltt  dti  fiiyi  iriliu 
hiirtt  lit  ChoJitrl,jln>in,>T. 


'i7- 


1  s  M  A  £  L. 

...  Mort  d'ArfusaJ.. 


180.    Isi  AK 


ESA  u    & 

147.  Jacod. 


>7-   Lln 


Ju  0A. 

Fa  rès. 


5CH£DA  D. 


MORTSA  D  ,     OH 
Z20U    OUD, 


Zarculschen.       Zin   Zargueschen 


'  )  5.    Caiiat. 
H  eshon. 

l'ufigtdt      Jacob    tn    I    ^.lyyri. 


}?'     A  M  RAM. 


•  .    A  T  C  I  A  .N  ,  ««i  tTeuftiniM  d,  tau/s. 
Atrian,  nu.  li^f,  tttn  gtc. 

f^'^'^ikH.   eux   l.:zuf,  iloK!. 


Sitm  h  Cui.fiUf:„imal,      

tr  II  Oe^f.i„.i. 
... .      To  UR 


Rm 
7.  A  îi  ou 


du 
LESTAS. 


S  C  H  E  D  A  S  P. 


T  O  U  R  E  K 


I  8  j.Themouret. 

{EouenchAo). 
I  5  J.  DjEMSCHID, 
nom  de  Dynapt. 


OhJtTvat,  Ajlronomiqtiis 

df  Babyloiir  , 
22^  j  ans  ai'mit  J,  C. 


rois  chaldeess. 

évéchous. 

Chosmabolos 

poros.    (bélus) 


NicHUBOS.  (NlNUS). 
A  BIOS. 


Oniballos. 
(Ahius  &  Aralius). 


Fuile  de   DjEMSCHID 
Rii^iies  mcU'i, 


ZohAk  ou  AiJJuik. 
deIccnJam  de  Djem- 
fchid.  nom  de  Dyi,ajlii. 


Zl  N  ZIROS, 


PAT  R  I A  RC  H  E  S. 


K  H  A   M. 

K  H  U  S. 

M  E  STR  A  ï  M. 

NÉBROUTH. 

B  AB. 

A  N  £  BIS. 


Épvfttitn , 


ROIS   D'ASSYRl E. 

Ont  r/gn^  av.  J.  C. 

2175.    BÉLUS 


^'4-J-    

Silm  Bien  if  Alit.Pohliiftor. 
Sll,„  EulHl.  /."'   Fa  MILL  E. 

Silm 


2110.  N  I  N  US. 

205S.  SÉMIRAMIS, 

016.  N  INYAS. 

1978.  Arius. 

'5)4^*  Ahalius. 


l 


Cteftt 

tfurfe  Totale 

<feln 

Alonarchif , 


ROIS   ARABES. 

M  ABDOCENTÈS. 
Le  nom  du  .2.*  manque, 

SiSIMARDACOS. 


Nabios. 


ipoS.   Xebxès. 
I  S78.    Armamithrès. 

I  S4.O.     BÉ  LO  CH  \}S. 


J  A  P  H  E  T. 
C  A  M  £  R. 


Th  I  B  A  S. 

Th  O  R  G  O  M. 


ROIS  D'A  RMEMl. 
Haik. 


ARm  EN  A  K. 
A  R  A  M  A  J  I  S. 


ROIS  D'ASSYRIE. 

ArBEL     {BÉLUS). 
KH  AÏAL. 
ARBEL.    (GÉLUs). 


N  !  N  o  s. 

(S£mir  AMrs). 
NiNOJ  AS. 

Ari  os, 

A  B  A  L  I  o  s. 


BaLEOS  KKEOKH5AR. 
(XERXÊfe). 


Armathrites, 


Amasi  A/. 


GELA  M. 

Ha  RM  A  J. 


A  r  A  J. 

Ara  J  Ar  AJ  A  N. 

Anoushavan. 

Hh  ARET- 
A  R  B  A  K. 

Z  A  VA  N. 

Ph  A  R  N  A5. 

SO  U  R. 

Ha  VAN  A  K. 


Va  5  HT  A  K. 
BÉtOKHOS.  (    Haikak. 


I  So  J.     n  A  L,*U5. 
1756.     StTHO  S. 


172.1.  Mahythus. 


l6^l.     AsCHAiIU5. 

1661.   Sph^rus. 


I  DtJoc£r\ 

I  .rH/ro.-lote.       AZATACOS. 


U^D^naJiU 


M  A  M  I  D  O  S. 


MASKHALÉOS.         f    5HAVABSH. 
S  P  H  A  R  O  S. 


N  O  R  A  i  R. 


DE    LITTÉRATURE. 


'47r 


Je  ne  pouffe  pas  plus  loin  les  lapports  enu-e  ia  fuite  des 
rois;  d'un  côté,  Chaldéens  &  Arabes;  de  l'autre,  Affyriens, 
conf  dcrés  comme  rcgnant  dans  le  même  temps  à  Babyloné 
ou  à  Niiiive,  &i  la  dynaltie  des  Pelchdadiens  /y),  compofée 
de  princes  Perfes  &.  d'Arabes. 


^y)  P'ufieiirs  phénomènes  Agro- 
nomiques que  l'on  rapporte  aux  fiécles 
de  Djemfchid  &  de  Féridoun  ,  peuvent 
encore  nous  fc-rwr  à  fixer  l'époque  du 
règne  de  ces  Princes. 

Si  l'on  prétend  ,  avec  les  Perfa, 
que  DjcmfcliiJ  cft  le  premier  qui  , 
après  avoir  fixé  le  commencement  de 
l'année  à  l'éauinoxe  du  printemps  , 
ait  introduit  l'intercalation  ;  en  re- 
niontant  de  l'année  de  la  huitième 
intercaiatlon  de  la  période  embol)- 
riique,  laquelle  (  année  1  répondoit, 
en  536  après  J.  C.  à  la  cinquième 
année  du  rèyne  de  Norchirvan  f  Além. 
de  l'Acad.  des  Bell.  Leur.  t.  XXXI, 
P-  6g  )  :  remontant  de  cette  portion 
de  |)ériode  <Sc  d'une  période  entière  , 
on  tombera  à  l'an  1904.  environ 
{  en  prenant  un  terme  moyen  )  avant 
Jéfiis-Chrill,  lequel  fe  trouve  dans 
la  dynaltie  de  DjcniTchid. 

Que  l'on  compte,  avec  M.  Frértt, 
une  période  emhclymique  (  id.  uwe 
XVI ,  p.  2j6  J  ,  de  l'an  329  avant 
J.  C.  ce  qui,  félon  lui,  donnera  l'an 
1769  avant  J.  C.  (  plus  exjidcment 
1  8  J  3  environ  )  :  ou  avec  M.  Gibert, 
de  l'an  4.24;  ce  qui  donne  l'an  i  864. 
environ  (  plus  exddemcnt  192K  en- 
viron )  ;  l'époque  du  No  rci/j  à  l'équi- 
noxc  du  printemps  fe  trouve  toujours 
dans  la  dynallic  de  Djcmfehid  :  ce 
qui  (uffit  pour  le  piéloit,  parce  que 
le  point  d'où  il  faut  remonter  (  la 
rencontre  du  No  r»i/^  (ix^  avec  le 
vague  )  ,  &  l'étendue  de  lintcrcalaiion 
ne  font  pas  déterminées  d'une  nianié;e 
abfolununt  crrt.'inc. 

C>s  d.ux  S.iv.ini  CiJ,  fç,nt  XVI, 

Tome  AL. 


P'  ^56;  tome  XXXI ,  p.  j^,   ër, 
H)de ,  de  Relig.  vaer.  Perf.  p.  zq--, 
20}.   Al  Frag.    Clirijhn.  p.   zzo~} 
fe   trompent,    lorfqu'ils   ne   donnent 
que  quatorze  cents  qua.ante  ans  à  la 
période  _  embclymique    des    Ptxfis  : 
cette   période,    quoiqu'en   didnt    les 
Ecrivains  Mahoméuns  (  chez  qui  il 
peut  y  avoir  erreur  de  chiffre  ou  de 
calcul  ) ,  a  dû  erre  de  quatorze  cents 
foixante  ans   environ,    &   même  de 
plus  de  quinze  cents,  fi  l'on  a  égard 
aux  I  I'   17",  que  l'année  Tropique 
a   de    moins    que    l'année   Julienne; 
parce    que    jamais    les    épagomènes 
qui,    &  pour   le   rang,    l'ordre  d<s 
jours   <Sc    des    mois  ,     &    pour    leur 
propre   diari(fl  ,   tiennent  a   la    Reli- 
gion, n'ont  puttrc  omû  dans  l'année 
vague. 

M.  Gibert  (ib.  cit.  tome  XXXI, 
p.  68)  remarque  au  fujet  du  No  rou7 
de  Djemfchid  ,  nue  l'on  ne  pei:t  placer 
le  règne  de  ce  Prince  au  commence- 
ment d'une  première  période  emholy- 
mique ,  parce  qu'il  eft  dit  qu'il  a  fixé 
le  commencement  de  l'année  à  l'entrée 
du  Soleil  dans  le  fignc  du  Bélier,  & 
que ,    lors  de   la   période   fuppolée  , 
aucune  partie  de  la  condellation   de 
ce  nom  n'avoii  atteint  la  place  de  ce 
figne.  Jerépo.ids  que,  s'il  ell  quelllon 
du   premier  Djcmfthul  que  je  |)lacc 
en  2155  avant  J.  C.  on   peut  dire 
qii  il  a  fimpkmcnt  pris  l'équinoxc  du 
printemps,  qui  arrivoii  alors  d  ns  le 
Taureau,    pour   le   point   auquel   oa 
devoit  dans  la  fuite  commencer  l'an- 
née ;   &.   que    les    Écrivains   qui   ont 
r«fl'0rtc  le  iait,   ont  ajoute  Wniric 

Ooo 


474  MÉMOIRES 

Je  remarque  feuleineiit,  que  dans  le  calcul  que  je  prcfente, 
La  ciiticrence  entre  les  Écrivains  qui  nous  ont  donne  la  durée 
de  l'empire  Allyrien,  n'elt  que  de  cent  cinquante  ans  de 
plus  ou  de  moins  ;  loit  cjue  l'on  admette  les  quatorze  cents 
cinquante-neuf  ans  de  Jules  Africain ,  ou  que  l'on  le  borne 
aux  treize  cents  foixante  de  Clclias  (  treize  cents  lix , 
félon  Agatlii;is  ) ,  ou  qu'on  s'en  tienne  aux  treize  cents  de 
Juflin,  aux  douze  cents  cpatre- vingts  de  Caflor,  ou  douze 
cents  trente  -  neuf  d'Eusèbe.  Ces  cent  ou  cent  cinciuante  ans 
peuvent  fe  prendre,  p:u'tie  fur  la  dynaftie  des  Mèdes,  dont 
îa  durée  n'efl  rien  moins  que  fixée  ;  partie  fur  les  temps 
antérieurs  à  deux  mille  cent  dix  ans  avant  Jélus-Chriit, 
époque  que  j'ai  alîignée  au  règne  de  Ninus. 


du  Soleil  dans  le  Jîg'ie  du  Btlier , 
parce  que,  de  leur  temps,  l'cqulno.xe 
je  faifoit  dans  ce  figne. 

S'il  s'agit  du  Djemfchid  détrôné 
par  Zohâk  (  Zarguefchen ,  ou  fon 
fils  ) ,  c'clVfous  (on  régne  que  l'équi- 
noxe  a  commencé  à  fe  faire  dans  le 
figne.du  Bélier.  Ainfi  les  Orientaux, 
à  cet  égard ,  s'expriment  exadement  ; 
&  ,  dans  les  calculs  précédens  ,  le 
commencement  d'une  première  pé- 
riode embôlymique  tombe  au  règne 
de   ce   Prince. 

Le  temps  de  la  dynaftie  de  Djem- 
fchid une  fois  fixé,  nous  donne  l'é- 
poque de  Féridoun.  Les  Orientaux 
rapportent  que  ce  Prince,  en  mémoire 
de  la  viifloire  qu'il  avoit  remportée  fur 
Zohâk,  prit  le  jour  même  de  cette  ac- 
lioo  pour  le  commencement  d'une  ère, 
dont  l'époque  étoii  le  premier  du  mois 
Meher ,  à  l'équinoxe  d'automne  (Bib. 
Crient,  p.  '^4.7)  •  Selon  le  Guerfchafp- 
namali  (fui.  204  redo ) ,  le  coramen- 
cemcnt  de  fon  rèj;ne ,  après  la  défaite 
totale  de  Zohâk,  tombe  au  mois  Meher, 
répondant  au  figne  des  PoilTons  ,  jour 
auquel  Férido'-in  célébra  le  Me/iergan 
avec  Djajchneh.  Voici  les  Vers  qui 
BOUS  apprennent  cette  circonflance  : 


Tc/mii  linr  hurJj  maJiï fchodai  licut  AUJur 
Nrfcliijt  u  hifclMlii  he  fur  o  ht  AUhcr 
Al  armtl'ch  .Vlthertui^an  Djnjchneh  fahht 
Sar  attjJi  rt;  tcherkli  meh  bar  jcrakht. 

Ceci  prouve  que  l'année  vague  fcr- 
voit  toujours  dans  les  cérémonies  reli- 
gieufcs. 

Je  ne  m'arrête  qu'à  ce  qui  eft  dit  de 
l'équinoxe  d'automne.  Defcendain  de 
(cpt  cents  trente  ans  environ  ,  ou  fept 
cents  cinquante,  de  l'époque  de  Djem- 
fchid, pour  faire  concourir,  en  rétro- 
gradant ,  le  JNo  rou-^  vague  avec  le 
premier  du  mois  Aleher  fixe  ,  on  fe 
trouve  dans  la  dynaliie  de  Féridoun  ; 
&  même,  fi  l'on  fuppofe  la  première 
périodeembolymiqueen  2155  environ 
avant  J.  C.  époque  du  premier  Djem- 
fchid ,  on  verra,  pendant  le  règne  de 
Féridoun,  \t  No  rou^  vague  concourir 
avec  le  mois  Alitlira  (Meher)  fixe. 

Je  ne  prefl'e  pas  ces  rapports ,  parce 
que  les  époques  de  Djemfchid  &  de 
Féridoun  ne  font  déterminées ,  dans  ce 
Mémoire,  que  par  les  règnes  ou  les 
générations  correlpondantes.  Je  tâ- 
cherai de  les  fixer  d'une  manière  plus 
particulière  ,  lorfque  j'examinerai  la 
nature  de  l'année  Parfe. 


DE    LITTÉRATURE.  475 

Maïs  mon  cielfein  n'eft  pas ,  dans  ce  Mémoire ,  de  lever 
toutes  les  difficultés,  ni  même  de  fixer  les  temps  à  cent  ans 
près  :  j'ai  voulu  fimplement  donner  un  ElTai  qui  préfentât 
un  plan  de  conciliation  des  Orientaux  avec  les  Grecs  ,  & 
des  Grecs  enU'eux,  lur  les  premiers, Empires  de  l'Univers. 

Je  rélume  en  peu  de  mots  les  moyens  que  j'ai  employés 
pour  cela. 

On  voit ,  dans  la  première  partie  de  ce  Mémoire ,  tous 
les  Critiques  (e  partager  en  deux  clalFes  :  l'une,  avec  Ctéfias, 
Diodore  de  Sicile,  Jules  Africain,  Judin ,  &  le  Svncellê , 
donne  treize  ou  quatorze  cents  ans  de  durée  à  l'empiré 
Affyrien ,  &.  rejette ,  même  avec  dédain  ,  le  témoiirnage 
d'Hérodote  ,  lans  prelqiie  longer  à  le  concilier  avec  les 
Auteurs  dont  elle  adopte  le  fentiment  :  l'autre  clalîë  fe  borne 
à  Hérodote,  (outenu  d'un  petit  nombre  d'Ecrivains;  fixe, 
d'après  cet  Hiflorien ,  à  cinq  cents  vingt  ans,  la  durée  totale 
de  l'empire  Alîyrien  ;  &  traite  en  conléquence  de  faWes, 
les  treize  cents  loixante  ans  de  Ctéfias  ,  &  le  lona  Gâta- 
logue  tlu  Syncellc.  Quant  aux  Orientaux  ,  tous  s'accordent 
à  regarder  comme  iabuleux  les  règnes  de  la  dynallie  des 
Pelchdatliens. 

La  deuxième  partie  refont  le  problème  qui  réfulte  de  cette 
contrariété  d'opinions,  en  montrant  ;  i.'^  que  Ctélias  a  pa 
donner  treize  cents  ans  à  1  empire  Aliyrien  ,  depuis  Béius, 
deux  mille  cent  foixante-quinze  ans  avant  l'ère  Chrétienne, 
julqu'à  Sardanapale  ,  ncut  cents  quarante-un  ans  environ 
avant  la  même  ère  :  2.''  qu  Hérodote  s'efi:  exprimé  exac- 
tement, en  réduilant,  à  cinq  cents  vingt  ans,  la  durée  de 
cet  Empire  fur  la  haute  Alie,  &  par  confcquent  lur  toute 
l'Afie ,  à  prendre  depuis  Bélétaran  (Féridoun),  vingtième 
roi  Ail) rit n  ,  lous  (jui  changea  la  lamille  régnante,  julqu'à 
Sardanapale  :  3 ."  cniin  ,  (jue  les  règnes  dont  parlent  k  s 
anciens  livres  des  l'erfes  lont  véritables,  ou  du  moin>  pol- 
fiblcs,  entendus  comme  ils  doivent  l'ctre,  c'cfl-à-ilire,  iï 
l'on  prend  le  rcgnc  de  DjcmfliiA  pour  la  dyiuijhc  des  Chai- 
(h'cns ,   duiniée  par  Jules  Alricain  ;  le  rca^nc  de  Zo/uik,  pouc 

O  00  ij 


47^  MÉMOIRES 

la  dynajlic  Aes  Arabes  qui  Te  trouvoit  dans  le  mcme  Ecrivain; 
le  règne  de  Féruloim,  pour  ujie  Uolficme  dynaflie,  \a  famille 
de  Belétaran ,  juiqu'à  Sardanapale  ;  lefquelles  trois  dynallies, 
placées  (uccefTivemcnt  l'une  après  l'autre,  donnent  trente-un 
ou  trente -cinq  règnes  ;  &:  la  iuite  de  Ctéfias  ,  trente  ou 
trente-cinq  :  de  manière  que,  fans  preique  rien  changer  au 
Catalogue  du  Syncelie,  il  luffit  de  dire  que  les  quarante-un 
^  ou  trente-fept  )  rois  dont  il  e(l  forme ,  rcgnoient  en  Aiïyrie , 
tantôt  en  maîtres  ablolus ,  tantôt  avec  dépendance ,  tandis  que 
Babylone  obcill(jit  aux  Chaldcens  ou  aux  Arabes,  qui  com- 
prenoiejit  quelquefois  l'Alfyrie  même  fous  leur  empire.  Par-là 
les  Grecs  &  les  Orientaux  s'expliquent  rcciproquemenL 

Je  tâcherai  de  prélenter  lous  le  même  point  de  vue  les 
monarchies  hiivantes;  je  veux  dire,  du  côté  des  Grecs, 
celles  des  Mèdes  &  des  Perfes  ;  du  côté  àçs  Orientaux ,  la 
dynaftie  des  Kéaniens. 

Malgré  l'elpace  immenfe  qui  nous  fépare  à^s  premiers 
temps,  8c  le  voile  épais  dont  la  dilette  des  monumens,  & 
fur-tout  les  changemens  arrivés  dans  les  Langues,  couvrent 
i'antiquité,  je  luis  perfuadé  qu'avec  de  la  patience,  l'étude 
^^s  anciennes  Langues,  des  voyages  fiits  avec  intelligence, 
&:  un  goût  de  criiique  qui  aille  à  expliquer  plutôt  qu'à  nier, 
ou  rejeter  fur  une  apparence  de  contradiclion  ;  je  luis  per- 
fuadé qu'avec  ces  iecours  on  pourroit  faire  revivre  les 
anciens  peuples,  rétablir  la  chaîne  qui  nous  unit  à  eux,  & 
découvrir  le  vrai  {çns  de  beaucoup  de  traits,  confignés  dans 
ies  auteui"s  Grecs  &  Latins,  dans  l'Ecriture  même,  &  qui 
jufqu'ici  ont  paru  inexpliquables,  ou  ont  été  regardés  comme 
fuppofés,  &  mis  au  rang  des  fables. 


DE    LITTÉRATURE. 


477. 


Lfi 

en  Jutn 
^77)- 


MEMOIRE 

Sur  r  Empire  des  M  ko  ES  èr  celui  des  PERSES, 
comparés  avec  la  dynajîie  connue  dans  les  Ouvmges 
des  Orientaux,  fous  le  nom  de  KÉANJENS. 

Par   M.    Anquetil   du   Perron. 

ON  a  vu  dans  le  Mémoire  précédent ,  les  Écrivains  mo- 
dernes pailagés  lur  la  durée  de  l'empire  Alî^ricn.  La 
manière  dont  Hérodote  &L  Clélias  s'expriment  au  lujet  de 
cette  monarchie ,  a  donné  nailfance  aux  difterens  1)  flèmes 
inventés  pour  concilier  \es  témoignages  des  Grecs  &.  des 
Latins.  Le  Catalogue  des  rois  Mcdes,  que  nous  fournit 
Hérodote,  Se  celui  de  Ctéliiis,  prélentent  à  peu -près  les 
mêmes  difficultés  ;  &  l'impofiibilité  apparente  de  retrouver 
ces  Rois  chez  les  Orientaux  ,  autorilé  à  regarder  comme 
fabuleux  les  premiers  règnes  Kéaniens.  De- là  rélullent  en 
général  des  doutes  fur  cette  portion  de  l'ancienne  hilloire 
Orientale.  Pour  la  réhabiliter  en  quelque  forte  aux  yeux  des 
Critiques,  il  eft  donc  iK-cefîaire  de  chercher  un  point  de 
réunion  ,  auquel  concourent  les  Grecs  ,  les  Latins  tk  les 
Orientaux. 

On  lait  que  chez  Ctéfias,  le  Catalogue  des  rois  JVlèdes  Db^.Sic.Lrr, 
eft  compolc  de  neuf  Princes  (a);  Arbace,  Mandace,  Artyas  ''"  '  '^'  '  '^' 
(ouArticas),  Arbiane,  Artée,  Artyne,  Aitibare,  Apanuas 
(ou  Alpadas,  ou  Aftyage ),  dont  les  règnes  réunis  iont  trois  Chronol.  de 
cents  tlix-Icpt  ans,  leion  M.  Delvignoles  :  Jullin  donne  à  ,  //■',■,  '''"".' 
cet  Empire  trois  cents  cinquante  ans  de  durée.  Hérodote  au     La.i.^.vt. 


(n)  Les  Grecs  nous  donnent  dix- 
huit  rois  de-  Bihylonc,  dcpui.s  Nalio- 
nadar,  lipt  cents  qiMranic  -  re|>t  an!> 
avant  Jc(ii.<.  Clirirt,  jufqu'.i  la  prile 
de  celle  vjlic  par  Cyrus;  à.  fc|it  roib 


d'Aflyric  ,  depuis  Ninus  deuxième  , 
fjucl<|uc  temps  après  Arluce,  premier 
roi  des  Mcdes,  juUju'à  AlJraddon, 
environ  lix  cents  quitie  -  vinjjts  anj 
avaiu  Jcliu-Chriil. 


478  MÉMOIRES 

Lil'.i.p.ji.  contraire  ne  compte  que  quatre  Princes,  Ddjocès,  Phraorte, 
Cyaxare,  Altyage  ;  Iclqiieis  ,  ea  tout,  ont  régne  cent  cin- 
quante ans. 

La  conciliation  de  ces  deux  Hiftoriens  a  été  tentée  par 

tous  les  Écrivains  anciens  &  modernes,  dont  j'ai  fait  mention 

Ctfn.  Diprt.  dans  le  Mémoire  fur  les  Afîyriens.   Quelques-uns  la  croient 

■^^^"''^'' ''"'°' impolîiblc.   Le   plus    grand     nombre   refond    le    Catalogue 

d'Hérodote  dans  celui  de  Cléfias;  &  comme  les  années  de 

plufieurs  règnes  fe  rapportent  dans  ces  deux  Ecrivains,  que 

d'ailleurs  il  n'efl:  plus  quellion  ici ,   comme  pour  les   A(iy- 

riens,   d'une  difîérence  de  iept  à  huit  cents  ans,    je  penlê 

qu'il  fuffit   de  renvoyer   aux  Savans   qui   ont   rapporté   les 

différens   fyftèmes  préfentés   à  ce  lujet.  Si   je   m'arrête  aux 

hypothèles  propolées  par  M."  Defvignoles  &  de  Bougain- 

vilie,  c'ell  que  ,  chez  ces  Savans ,  les  écrivains  Grecs  femblent 

s'approcher  davantage  des  Orientaux  ;  ce  qui  rentre  dans  le 

plan  de  ce  Mémoire. 

LiLdr.i.H.       Selon  M.  Delvignoles,  «  les  deux  Catalogues  de  Ctéfias 

P'-'Ji''      „  &  d'Hérodote,  regardent  deux  Etats  différens  dans  leur  ori- 

«  gine  ;   Ôc  les   trois   derniers  Rois   du  Catalogue   de  Ctéfias 

font  les  mêmes  que  les  trois  derniers  d'Hérodote».  Arbace, 

P.  j;7,  ^jc?.  pi'emier  roi  des  Mèdes,  après  avoir  détruit  Ninive,  hxa  le 

liège  de  fon  empire  à  Ekbatane  ;  ks  luccelfeurs  l'imitèrent  : 

mais  quelqu'un  d'eux  traniporta  là  Cour  à  Suie;  feus  Ar^ée, 

fixième  roi  des  Mèdes  ,   le  fiége  royal  étoit  dans  cette  ville. 

Dans  cet  intervalle ,  les  peuples  de  la  Médie  feptentrionale 

n'ayant  point  de  Roi  parmi  eux,  vivoient  dilperlés  dans  une 

iorte  d'autonomie.  Déjocès  les  rafièmbla ,    devint  leur  Roi. 

Après  la  révolte  il(:;s  Cadufiens  ,   la  domination  des  Mèdes 

méridionaux  étant  attoiblie,  Phraorte,  lils  de  Déjocès,  s'em- 

P^gt2}y,    pare  des  Etats  d'Artée  ,    fait  la  guerre  aux  Perles,   met  le 

liége  devant  Ninive,  &  périt  dans  cette  expédition,   après 

avoir  régné,  vingt- deux   ans.  De  toutes   ces  circonftanccs , 

M.  Defvignoles  conclut  qu'Artyne  e(l  Phraorte  :  il  prouve 

enfuite  qu'Aflibare  eft  Cyaxare;  &  ailleurs  ,  qu'Apandas  efl 

Allyage. 


DE    LITTÉRATURE.  47^ 

L'Iiypothèfe  de  M.  de  Eougainville  diffère  peu  de  Ofliç  M»),  Je  fâc. 
de  M.  Dervignoles.  Le  (îivant  Académicien  reoaixle  les  Mèdes  '^"  ^'A^/','^' 
d'Hérodote  &L  ceux  de  Ctclias  comme  deux  peuples  diffcrens./'.  s  '• 
Les  rois  Mèdes  de  ce  dernier  Hiltorien,  c'eft-à-dire,  Arbace 
&:  Tes  fucceffeurs,  proprement  rois  de  l'Elymaïde,  dont  la 
capitale  ctoit  Suie,  lont  appelés  Mèdes,   piuxe  qu 'Arbace , 
auteur  de  cette  dynalHe,   ctoit  Mcde,  &  qu'elle  devoit  fa 
nailfance  à  la  révolte  des  Mèdes.  Ceux-ci,  les  Mèdes  pro- 
prement dits,    les   Mèdes  d  Hérodote,    mis  en   liberté  par 
Arbace,  formèrent  une  république  jufcju'à  Déjocès.  Les  rois 
de  l'Elymaïue,  lelon  M.  de  Bougainvilie  ,  commandoient  du     U- p-  ^7- 
côté  de  l'Orient,  aux  Perfes,  aux  Parthes,  aux  Carmaniens, 
aux  peuples  de  la  Baclriane,  julqu'aiix  frontières  des  Malîa- 
gètes  &  des  Sa(jues,  voilins  de  i'Aracholie. 

Voilà,  en  y  ajoutant  la  Médie,  l'Iran  àcs  Orientaux.  Tf 
n'efl  donc  plus  quelHon  que  de  montrer  chez  les  Grecs  les 
Rois  de  cet  Empire,  l'Iran;  &  c'elt-ià  l'objet  principal  de 
ce  Mémoire.  Je  tâcherai ,  à  la  lui ,  de  donner  le  vrai  fens 
da  texte  d'Hérodcjte  ,  &.  de  répondre  à  ce  que  l'on  peut 
dire  contre  Ctéfias.  Avant  que  d'entrer  en  matière,  je  fais 
quelques  obfervaiions  qui  me  paroilfent  enèntielles. 

1."  Si  les  Grecs  ont  dillijigué  l'empire  Mcde  de  celui 
des  Perfes,  ced  que  Cyrus,  qu'ils  regardent  comme  la  tige 
des  rois  Perles,  a  fuccédé  aux  Mèdes.  Encore  dans  Xcno-  Lu- i.j>.iS. 
phon,  cette  diftinèlion  eft-elle  moins  [enfible.  Cyrus  fuccède  'f'j'cj'f'^ 
à  Cyaxare  (fils  d'Allyage  ) ,  lequel  lui  a  donné  en  mariage 
(a  lille,  avec  la  Médie  pour  dot,  &  dont  il  efl  le  neveu 
piir  la  mère.  On  ne  voit  pas,  dans  cet  Ecrivain,  (jui  avoit 
pu  confulter  les  archives  des  Ferles,  cette  divifion  d'Empires 
«lie  l'on  trouve  dans  Hérodote.  Les  Mèdes  iS:  les  Perfes 
font  deux  peuples,  comme  les  provinces  ilun  grand  État 
lormeiit  fouvent  des  Nations  dilitrentes  :  mais  ces  deux 
peuples  fe  rcunilîènt  contre  l'ennemi  commun,  les  A(^^  riens. 
Chez  les  Orientaux,  ce  que  l'on  nomme  les  Mèdes'^  les 
Perfes  ,  efl  compris  (ous  le  nom  d'iranians  :  c'ell  un  feul 
Empire,   dont  la  Mcdie   6i.  la   Pcrilde  étoient  de  fimples 


48o  MÉMOIRES 

provinces.  Les  Jeux  Empires  clairement  clifllngucs  dans  les 
livres  des  Orientaux,  loin  l'Iran  iSc  le  l'ouran  ,  c'tfl-à-dire, 
la  Perfe  &  la  Scylhie.  On  les  retrouve  aulTi  chez  les  Grecs. 
Hcrodote  lui-même  nous  apprend  qu'au  raj^port  des  Scythes, 
Targitaiis ,  leur  premier  Roi  ,  le  premier  habitant  de  la 
Scylhie,  auparavant  délerte  ,  vivoit  mille  ans  avant  l'expé- 
dition de  Darius  contre  ce  peuple  fl>J  ;  ce  qui  tombe 
environ   au   temps   de    Treteno    (  Féridoun  )  ,   dont   le  his, 

Cti>.p.^(^.f.  Tour  (  ou  Tour  khoda  ) ,  chez  les  Orientaux,   eft  le   père 

Herod.i'.ij/,  des  rois  du  Touran  ,  &  à  l'cpoque  d'Hercule  que  les  Grecs 
font  père  des  Scythes  :  d'où  l'on  pourroit  conclure  que  ce 

Çi-J.p.^^S'  héros  efl  le  Treteno  des  Orientaux;  mais  H  n'eft  ici  queftiou 
que  de  Tour. 

Selon  les  Scythes ,  Targitaiis  eut  trois  fils ,  Leipoxaïn , 
ATpoxaïn,  &  Koiaxaïn.  Ceux  qui  font  au  fait  de  la  valeur 
&  du  changement  des  lettres  dans  les  langues  Orientales  » 
reconnoîtront  ailcment,  dans  Igs  deux  premiers  hls  de  Tar- 
gitaiis, ( ûl )  Pefcliing,  qui  palîë  chez  quelques  Ecrivains  de 

Çi-4-F.i-^4-  l'Orient,  peur  hls  ou  petit-his  de  Tour,  hls  de  Féridoun , 
puifqu'ils  le  placent  du  temps  de  Minotcher  ;  &  la  première 
fyllabe  des  noms  Leipoxaïn  &  Arpoxaïn  ne  peut  pas  arrêter: 
Fcridoun  eft  aulh  appelé  Ahidoun  ;  Zohâk,  Afdahâk  ;  Praf 
fiab ,  Ahahab. 
Vibr.xi,         Strabon  nous  fait  connoître  la  Tourivane ,  portion  de  la 

T'J'^'J'7'  Baflriane,  qui  lait  elle-même  partie  de  l'Ariane  prife  dans 
la  pius  grande  étendue.  Quant  à  l'Ariane,  on  la  trouve  dans 
ce  Géographe,  avec  les  différentes  bornes  que  lui  donnent 
les  Écrivains  Orientaux,  Il  parle  d'abord  clés  Aranians  & 


(b  )    'O.Ç  3    l-K-iiitu  yiy6ai.  .  .  ,  , 

iivcu  (  îmi  <^4  /"if  «  OTÇtt  hiybVTzç  Myan 
Ji  ù'J  )  ^isi  Tï  ^  HifivcSivioÇ  "fi  im-miLi^ 
Svyot.ii£çt. .  .  .  .    TKTï  Si  yiyîiStttf  ■muih.ç 


Xe^d^a^r i  Tiyvivai  /^  tuv  fftpîaf 

«TTû  h.iyis<n  ol  Jia'Sotf.    ETia  Ji  erpi ,  Îtiii 

iiro    «   fSr^Ti    finjifucç    TstfjiTŒK    tV 

K  TT^iio  ,  aM«  •nntvTO,.  H<.Tod,  lit,  IV t 
p.  2^6. 


DE     LITTÉRATURE.  ^S  i 

des  Arammnioi  (  fuivant  les  Manufcrits  ),    qui,    félon   lui,   Liki.p.^,, 
refremblent  aux   Arméniens,   aux  Syriens,  &  aux  Arabes:     /Vf- 
les  Aranians  font  les  peuples  de  l'Aran,  l'iranvedj  des  Parfes; 
&  les  Animmaioi,  les  habitans  d'Urmi  (  Ariema,  en  zend)     Zfuj-av.  1. 1 . 
dans  l'Aderbedian.  2.' p.p. ^2^. 

illeurs  le  même  Géographe  fait  mention  d'Aria,  contrée  L.xj.p.j,s. 
limitrophe  de  la  Baclriane  :  voilà  l'Iran,    ou   du   moins   la 
portion  de  l'Iran  ,   dont   Baikh  étoit  la  capitale.  Enfin ,  ce 
cju'Eratolthène  &  Strabon  difent  de  l'Ariane,  ce  qu'Hérodote    L!l>.  xv.-pag. 
dit  des  Mèdes,  nous  monU;e  l'Iran  dans  fi  plus  grande  étendue,  ir'//^'/.' 
Selon  les  deux  premiers  Écrivains,  l'Ariane  efl  à  lOueit  de  L.x'i.i:./,V. 
i'Inde,  &  terminée  par  l'Indus  :   c'eft   un   grand  pays   qui 
renferme  difFérens  peuples,  qui  a  la  mer  au  Midi,  au  Nord 
les   montagnes,   à  l'Oueft  la   Perfide  &  la  Médie,   &  qui 
s'étend  de  la  Carmanie  aux  Portes  Cafpiennes.  Cette  valte 
contrée  a  en  largeur  ce  que  i'Inde  a  en  longueur,   &  la 
langue  que  l'on  y  parle  eft  à  peu -près  la  même  que  celle 
des  Perfes,  àts  Mèdes,  des  Baèlriens  &  des  Sogdiens.  Héro- 
dote renferme  la  Médie  dans  l'Ariane,  lorfqu'il  dit  qu'ancien-  L.iii.p.22;,. 
ncment  les  Mèdes  étoient  généralement  appelés  Ariens  :  ils 
portent  le  mcme  nom  dans  Moyfe  de  Chorène.  Lii.àu^,  gj,. 

2."  Les  Gouverneur*  p;irticulicrs  Aqs  provinces  de  Perle 
portoient  le  titre  de  Rois  ,  comme  on  le  voit  dans  les 
Écrivains  Grecs  ( c J  è^  dans  ceux  de  l'Orient  ;  ils  avoicnt 
fouvent  des  guerres  entr'eux.  Les  Grecs,  d'un  autre  côté, 
ont  principalement  connu  les  Princes,  dont  les  États  confi- 
noient  à  l'Allyrie,  contrée  que  les  Orientaux  comprennent 
dans  ce  qu'ils  appellent  lOccideni. 

3."  Il  t(l  certain  que  chez  les  Grecs  &  chez  les  Orien- 
taux ,  il  efl  quellion  des  mêmes  pays,  lorfque  les  premiers 
parlent  de  la  Perfe ,  de  la  Scythie,  les  autres  de  l'Iran  & 
du  Touran  :  &  comme  les  évènemens  fe  lont  palfés  dans 
ies  mcmcs  temps,   il  faut  donc  que  ces  Écrivains  déficMunt 


(c)    Caminfcs,    dans   Xtnoplion    (de   liijlitut,   t\ri,  l.    i,  p.    z),  cft 
nomme  Koi  de  l'crfc. 

Tome  XL,  I'  np 


482  MÉMOIRES 

les  mcmes  Princes   ou  leurs  Généraux,    quoique   fous   des 
noms  peut-être  tlilTcrens. 

4."  Oii  ne  doit  pas  cire  étonne  de  voir,  dans  les  Écri- 
vains Orientaux,  des  règnes  de  cent,  cent  vingt,  cent 
cinquante  ans  :  la  vie  du  Prince  a  pu  être  prile  pour  Ion 
règne  ;  d'aillcur>  le  degré  de  hliation  n'elt  pas  toujours  bien 
conflaté  :  ainli  Ké  Kaous,  deuxième  prince  Kéanien  ,  étoit 
Hoi.eapf.t.  félon  les  uns,  iils ,  ielon  d'autres,  petit -fils  de  Ké  Kobad. 
Enfin,  ces  règnes  en  renfermoient  plulieurs,  &  les  années  de 
l'un  peuvent  avoir  été  jointes  à  celles  de  l'autre.  Minotcher 
paroît  avec  Arvakhfch  ;  Lohrafp  f<JJ  règne  avec  Ké  Khofro  ; 
Guflafp,  du  vivant  de  Lohrafp;  Bahman  Ardefchir ,  du 
vivant  de  Guflafp. 

5."  Enfin,  û  l'on  prend  l'enipire  des  Mèdes  &  celui  des 
Perfes  pour  un  feul  &  même  Etat,  on  verra  cet  Etat  ren- 
fermer jufqu'à  Cyrus,  la  Médie,  l'AlIyrie,  la  Perfide  &  les 
provinces  voifmes;  comme  l'Iran,  jufqu'à  Ké  Kholro  :  depuis 
ces  deux  Princes ,  les  bornes  de  cet  Etat  font  reculées  confi- 
dérablement  vers  l'Ouefl  &  vers  le  Nord  (  la  Scytliie  ou  le 
Touran  ).  Enfin,  depuis  Darius,  comme  depuis  Guflafp  & 
Efpendiar  ,  Ardelchir ,  les  conquêtes  des  Perfes  (  ou  des 
Iranians  )  ne  paroifîent  s'étendre  que  vers  l'Ouefl  :  elles, 
comprennent  l'Afie  mineure >  la  Grèce,  l'Egypte. 

D'après  ces  réflexions  ,  je  vais  rapporter  les  faits  que 
nous  ont  confervés  les  auteurs  Grecs,  parallèlement  à  ceux 
qui ,  dans  les  hifloriens  Perfans ,  paroillent  être  les  mêmes. 
Cette  marche  nous  apprendra  naturellement  ce  que  c'efl  que 
les  rois  Mèdes,  les  rois  Perfes.  Les  faits,  dans  l'fdifloire, 
font  les  expériences ,  en  Phylique  ;  ils  doivent  être  la  baie 
des  fyflèmes. 
D!od,Siaif.  Chez  les  Grecs,  Arbace,  général  Mède,  fécondé  puifîam- 
yy^f '~ment    de    Béléfjs  ,     Gouverneur   &    le   premier   Prêtre    de 


fdj  Efchyle  (  Perf.  verf.  yy6  —  7 Ho,  edh.  Pmv.  tome  I,  p.  2.S0) 
nomme  doux  Seigneurs  Perfes  ,  Marapliis  &  Artaphrcne,  qui  régnent  entre 
Mardus  (  Sraerdis  )  «Si  Darius. 


DE     LITTERATURE.  483 

Bcibylone,  aidé  des  Perfes  &  des  Arabes,  fe  rend  maître  de 
Ninivc  ,  après  bien  des  combats,  détruit  l'einpire  Aflyrien, 
&  fonde  une  nouvelle  monarchie.  Salman  ,  beau -frère  du 
roi  d'AlI}Tie,  périt  lous  les  murs  de  Ninive.  Le  point 
principal  ici,  c'eft:  la  deftruclion  de  l'empire  A(Tyrien  par 
des  Mèdes ,  des  Perles  ,  par  conféquent  par  les  Iranians  , 
&  la  défection  des  peuples  voilins.  Dans  Moyfe  de  Chorcne,  Likcir. 
ies  Arméniens  fe  joignent  aux  Mèdes  ;  &  c'eft  ce  que  l'on  '''■^■>'-^^' 
retrouve  chez  les  Orientaux.  Minotcher ,  iiïii  de  Féridoun , 
qui  avoit  fixé  en  Médie  le  fiége  de  Ion  Empire,  tue  Salem 
(  le  roi  d'AlIyrie  qui  en  defcendoit  )  ,  roi  d'Occident 
(  d'Affyrie  )  ,  Se  Tour  (  le  roi  du  Touran  ,  ilfu  de  ce 
Prince  ) ,  &.  établit ,  après  bien  des  défaites ,  l'empire  des 
Iranians. 

On  a  vu  dans  le  Mémoire  fur  les  Alfyriens  &  la  dynaflie 
des  Pelchdadiens ,  les  rapports  que  les  Iranians  dévoient  CiJ.p.^^? 
avoir  avec  les  Arabes.  L'horreur  que  leurs  Écrivains  ont  ~^^^ •'!-■>  ^' 
pour  Zohàk  &  les  delcendans,  ell  caule  du  filence  qu'ils 
g.irdcnt  ici  lur  la  jonclion  t\Qs  Arabes  avec  les  Perfes.  Àlais 
le  Roiipt  eujfafa  nous  apprend  que  Minotcher  avoit  fournis 
les  rois  de  l'Iemcn  qu'aucun  roi  de  Perfe,  avant  lui,  n'avoit 
pu  ranger  fous  fon  obéi  (Tance. 

Pour  revenir  à  Arbace  ,  le   nom   de  ce  roi  Mède  paroît 
ctre  celui  d'Arvakhfch  ou  Orvakhfch  (  Orouakhich  ) ,  frère 
du  héros  Guerichafp,  fur  la  fin  de  la  dynallie  de  Féridoun,  Zrrj.av.t.u, 
£c  même,  fi  l'on  en  croit  les  livres  des  Parfes,  fous  le  règne  ^'  '^^' 
de  Minotcher. 

Arvakhlch,   dans  les  livres  des  Parfes,  ell  célèbre  p;ir  lîi  M.t.J.i.'P. 
fàgelfe  ,    par  fa  prudence  :   c'cll  aulîi   le  caractère  d'Arbace  '"  ou.sicU 
chc 
le 

Cémii.  i^iuiiciiis  /Muace,  u  anorci  iimpie  gt 
feinble  mieux  à  Arvakhlch,  héros  Iranian,  qu'à  Minotcher. 
Les  Orientaux  ne  font  guère  mention   que   de  ce  dernier 
pcrionnage,  déjà  roi  de  l'Iran,  lorlqu'il  iriomplie  de  Salem 
Se  de  Tour  :  ils  ne  imlem  pas,  lors  de  la  révolution,  du 

Ppp  \\ 


agene  ,    par  la  pruuence  :   ceit  auni   le  caractère  a  ArbAce  '  jij^J^^^^i^ 
hez  les  Grecs,  chez  les  Latins,  dans  Moyfe  de  Chorène  :  '•  "■}'■  ' '"• 
e  fuccès  des  armes  Mètles  cil  encore   dû   aux   confeils   de  cjf •"!'"'''' ' 
îéléfis.  D'ailleurs  Arbace,  d'abord  limple  général  Mède,  ref-  ^'^■''■/•-  ^s- 


484  MÉMOIRES 

héros ,  célèbre  fous  le  règne  précédent  ,  dont  Mînotclicr 
fuivoit  les  confeiis  (e).  Les  Grecs  nous  iont  coJinoître 
l'auteur  de  celle  révolulion  ,  &  lui  domient  Minotclier 
(  Mandauce  )    pour  fils. 

Reo-ardant  donc  Arbace  comme  le  Général  du  roi  de 
Perle  ,  Minotcher  ,  je  place  lous  le  règne  de  ce  Prince 
ies  évènemens  qui  concernent  le  héros  Mède  :  alors  tout 
s'accorde  très -bien.  Minotcher,  defcendant  de  Féridoun , 
venge  .  dans  le  Hing  àf^i,  rois  de  Salem  &  du  Touran  ,  ia 
mort  de  Ion  aïeul  \xq\s,  ,  à  qui  l'Iran  avoil  été  donné  en 
partage,  &  fonde  la  monarchie  Perfe.  Qu'il  ait  agi  dans  ces 
expéditions ,  par  lui-même  ,  ou  par  fes  Généraux ,  cela  ne 
chano-e  point  la  nature  du  fait  dont  il  s'agit.  Ces  Généraux 
font  Orouakhfch,  confeiller  du  Monarque,  &.  Sam,  petit- 
neveu  d'Orouakhlch,  héros  Mèdes;  autre  rapport  qui  confirme 
les  précédens. 

J'ai  déjà  obfervé  que  Féridoun  avoit  fixé  fa  Cour  en 
Médie.  Les  dirpofitions  teftamentaires  de  ce  Prince  dévoient 
être  plus  précieufes  aux  braves  de  celte  contrée. 


(e)  La  fjgcfle  de  Minotcher, 
telle  qu'elle  nous  A  repréfcntcc  par 
ies  Orientaux  ,  petit  encore  répondre 
à  ce  que  les  Grecs  rapportent  d'Ar- 
bace.  Rien  de  plus  beau,  de  plus 
Tenfé,  que  ce  que  lemonartiue  Perfe 
dit  aux  Grands  de  fa  Cour,  à  fes 
peuples  ,  fur  le  Gouvernement ,  les 
JDevoirs  réciproques  du  Prince  &  des 
Sujets ,  dans  le  Ro^j)t  etijfifa  ;  que 
les  avis  qu'il  donne,  avant  que  de 
mourir,  à  Nûd.r,  dans  le  Scliah- 
îiiiinah. 

Dans  le  premier  Ouvrage,  les  obli- 
gations rt'ciproques  des  Rois  &  des 
peuples ,  font  appelées  Hakuuh  Pa- 
defcliah  bar  fipah  0  reaaiah  vé  hak 
Jevcih  0  rcaiiiah  bar.  Padcfchuli ,-  c'ell- 
à-dire  ,  Droits  du  Roi  fur  les  foldats 
«y  les  prifrit'tain  s ,  les  cultivateurs  ; 
ifr'  Droit*  des  foldats  ^f^  des  proprie- 


tair^es ,  des  cultivateurs  ,  fur  le  Roi, 
Minotcher  enjoint  aux  Princes  de  rœ 
prendre  de  leurs  fujets ,  des  cultiva- 
teurs ,  que  Vefpèce  de  bien  fixée ,  w.âl 
maain ,  félon  ce  qui  a  été  réglé  an- 
ciennement ,  Aaiwiui  mokarrer  ;  &  en 
quelque  Ibrte  en  fuppliant ,  radji.  II 
veut  qu  ils  iaiffent  toute  liberté  à  leurs 
fujiis  fur  le  boire ,  le  manger ,  les 
habillemens.  A  l'égard  des  cultiva- 
teurs, il  leur  ordonne  de  les  protégea, 
de  les  aider,  de  leur  fournir  du  tréfor 
ce  qui  leur  eîl  nécefldire ,  parce  que 
ctlui  qui  met  le  peuple  dans  l'abon- 
dance ,  remplit  le  tréfor  du  Roi ,  les 
fijets  ,  les  pnprictaires  cultivateurs 
étant  le  tréfor  du  Roi  :  Ké  tclwun 
reaaia  abadan  kard  khn-^anéh  Pade- 
fcliah  brtfuir  kard  tcliéli  reaaia  hainéh 
klu/r^c.-iéh  Padefchah  and. 


DE    LITTÉRATURE.  485 

II  efl  parle,  dans  Hérodote,  d'une  autonomie  de  plufieurs 
âgeî  chez  les  Mèdes ,  après  leur  révolte  contre  les  Alfyriens. 
Dans  les  écrivains  Orientaux  ,  l'Iran ,  depuis  la  mort  de 
Minoicher,  juiqu'aux  premiers  Princes,  nommés  Kéaniens, 
fournis  tantôt  aux  princes  Iranians,  tantôt  aux  rois  du  Tou- 
ran,  devoit,  dans  ces  révolutions,  éprouver  des  défordres 
pareils  à  ceux  que  l'autonomie,  dans  Hérodote,  paroît  avoir 
produits  cihez  les  Mcdes, 

Les  fuccefreurs   d'Arbace,  Mandauce,   fon   fils,  SoHirme 
(  Zou  ),  Artias  Si  Arhiane,  ne  font  aucune  figure  chez  les 
Grecs.  Ceux  de  Minotcher   (  ou  Manouflcher  ) ,    dans    les 
écrivains  Orientaux,  Noder  ffj,  Zou,  fils  de  Tehmafp . 
Guerlchafp,  ne  pai-oilfcnt  occupés  que  du  Touran.  Les  Rois 
de  cet  empire,,  malgré   les   efforts  des  généra^ux  de  l'Iran, 
étoient  prefque  maîtres  de  cette  dernière  contrée.  Après  avoir 
Ole  la   vie  à   Noder,  Afralkb  s'empare  de  l'Iran  :  fous  le 
règne  de  Zou,  les  Touranians  en  font  chaffés  par  Kefchvad; 
lous  Ké  Kobad ,   par  Zal  &  Rouftoum.  Ces  guen-es  occu- 
poient  toutes  les  forces  des  rois  de  l'Iran.  Devenues  fancdantes 
au  commencement  même  dun  Empire  mal  afîuré,  &  fous 
des  règnes  foibles  &  courts  ,    elles   obligtoieiit  ces  Princes 
de  négliger  la  Médie,  la  Paiihie,  l'ancien  empire  Alîjrien, 
qui  par-là  a  pu  renaître  de  Ces  cendres  :  c'eft  fous  Noder, 
Afrafiab  &  Zou,  que  la  S)'rie  efl  conquife  par  les  Afîvriens  ; 
^ue  les  Ilraëlites  lont  tranfportés  en  Ali) rie,  en  Médie,  par 
Salman.izar  ;    que    Sennachérib    vient   en   Judée  ;    &i    que 
fcmpire    de    Babylone    commence  ,    quoiiiue   relevant   des 
Mèdes.  ^       ^ 

Chez  les  Grecs,  la  foibleffe  de  l'empire  Mède  continue 
iôus  Arlée  ou  Arfée.  Parfondas,    Grand  de  Perle,   indigné 
du    luxe,    de    liiifolence   du   gouverneur    de    Babylone,   fe  E'^frp,.  y^/ej, 
J /'•  ^;  ^- 

(f)   Le  rrgnc  d,-  ii-  Frmcc  ell  ii.xL-  lan  77b  ava.u  Icrc  Chrcdennc.  L« 

parunctcli|.(i<l<.lolc-il,arrivtflornnic  dctai!»  qui    conarncnt  attc  éclin/c 

loiroupcic-coicMtjuxmamsavccctIIfs  fe  trouve. t  d.ins  ^.m  Mimoîrc  que  i'aî. 

de  Hdchins     roidu   f  our.in  ,  &  ([ui ,  lu  à  PAcadcmic  en    1777. 
Idon  le  cakul  allrunoiuiqiK.- ,  tumbc  à 


4^^  MÉMOIRES 

relire  chez  les  Caclufieiis,  peuple  voifin  de  la  mer  Caljiienne, 

&  les  porte  à  ie  révolter  contre  les  Mèdes.  Les  Catludeiis 

faifoient  des  coiirfes  Ircqiientes  liir  les  terres  des  Mèdes,  & 

{m^s  doute  ne  mcnageolent  pas  la  Babylonie  :  leur  défecTiion 

dura  juiqu'à  Cyrus.  Artée  a  pour  fuccelîèur  Artyne  :  après 

Hxcerjif.  Vdîef.  celui-ci ,  règiic  Aftibar ,  fous  lequel  les  Parthes  renoncent  à 

^'^^   '     '    la  domination  Mède,  &:  fe  livrent  aux  Saces ,  dont  le  pays 

répond  exa<5tement   au  Touran.  Mais  après  une  guerre   de 

pluficurs   années   entre  les  Mèdes  &  les  Saces,  les  Parthes 

Dial  Skul.  rentrent  dans  le  devoir.  Striangée   (  ou  Stryaglie  )  ,  général 

r- "J"  des  Mèdes,  étoit  gendre  d'Aflibar. 

Dans    les    Écrivains    orientaux  ,    on    voit    des    généraux 
Iranians  paiïer  au  fervice  du  Touran.  Sous  Guerfchafp ,  & 
lorfque   Ké  -Kobad   monta  fur  le  trône   de  Perfe,  Atrafiab 
étoit  maître   d'une  partie   de  l'Iran  :  fous   le  règne   de  Ké 
Ttmkh  Ma-  Kobad  ,  les  Touranians   font  la  guerre  à  Roum.  Les  pays 
"''""'  fitués  au  fud  de  la  mer  Cafpienne,  avoient  des  Rois  parti- 

Djihanguk-  culiers  relevant  de  Darab  ,  appelé  Roi  des  Rois ,  Schahati 
Schah ,  lefquels,  comme  on  le  verra  dans  la  fuite,  n'étoieiit 
pas  fournis  à  celui  de  l'Iran.  Le  Roi  du  pays  où  efl  fitué 
Baghdad,  efl:  même  obligé  de  demander  du  fecours  contre 
le  roi  de  Syrie ,  à  Ké  Kaous.  Ce  dernier  Prince  aliène  le 
cœur  de  fes  fujets  par  un  orgueil  exceffif  ;  il  elt  forcé  de 
faire  la  guerre  au  roi  du  Mazendran  ;  il  en  triomphe  par  la 
bravoure  de  Roftoum ,  à  qui  il  donne  fa  fœur  Tchehernaz 
en  mariage. 

"   Je  ne  puis  m'empêcher  de  remarquer  quelques  traits  qui 

regardent  les  généraux  Mèdes  &  Iranians.  Chez  les  Grecs, 

De-mtuPhal.  Stryaglie,  général  d'AftibiU",  a  époufé  Retie  (  P(»7R/ct  ) ,  fille 

ilf^7"Zi!.  ^^  *^^  Prince,  &  devient  éperdument  amoureux  de  Zarine, 

''Gtàfc.iyf}.  reine  des  Saces,   après  la  mort  de  Marmare  ( Emirelomrah ) 

Dwdoï.Jiiu..    ^^^^   t'poux.   Chez   les    Orientaux  ,   Zalzer ,   général  de  Ké 

BMot,      Kobad  ,  conçoit  une  pafTion  violente  pour  Raudaha ,  fiile 

Man'oii^her!     ^1^  Mchrûh ,  prince  du  Kabouleftan ,  dépendant  du  Touran, 

Se  qualifié  Prince  Turc. 

Nous  voici  donc  aux  rois  Kéaniens.  La  monarchie  de  l'Iran 


tiiiman. 


DE    LITTÉRATURE.  487 

eft  affermie  ;  les  forces  vont  attaquer  également  l'Occident 
&  le  Nord. 

Les  premiers  règnes  Kéaniens  répondent  à  celui  du 
Cyaxare  d'Hérodote  :  ce  nom  llgiiitie  Roi ,  Kûin  ;  Ké 
Kfc/ier  ;   en   Z-end ,    Keoiié  Khfchet/iié. 

Dans  les  auteurs  Grecs  ,  Cyaxare  ,  après  avoir  battu  les 
Aiïyriens,  faiiant  le  fiége  de  Nini\e,  pour  venger  la  mort 
de  fon  pcre ,  eft  défait  par  les  Scythes  qui  a\  oient  pour 
général,  Madye  ou  Madya  leur  roi  ,  Ids  de  Proiothya  (g). 
Au  bout  de  vingt-huit  ans,  \es  Scythes  font  chalîés  de  la 
Médie ,  &  Cyaxare  prend  Ninive.  Le  règne  de  ce  Prince 
efl  mêlé  avec  celui  des  Scythes.  11  eut  aulfi  une  o-uerre  à 
foutenir  contre  Alyatte,  roi  de  Lydie,  alors  puillant  dans 
i'Afie  mineure  ;  &:  tandis  que  les  deux  aimées  éioient  aux  Hrrod.ii, 
mains,  le  jour  fut  changé  en  nui;.  P-H' 

Nous  allons  retrouver  les  mcmes  traits  dans  les  écrivains 
Orientaux.  D'abord  Ké  Kaous  venge  contre  l'Occident,  la 
mort  d'irets  ,  ii\s  de  Féridoun  ,  tué  par  Salem  ,  comme 
Cyaxare  ,  contre  Ninive  ,  celle  de  Phraorte  ,  Ion  père. 
Hérodote  réunit ,  fous  Cyaxare  ,  la  plupart  des  traits  qui 
regardent  les  lucceffeurs  de  Fàidoun  :_  dès -là  l'expédition 
de  Cyaxare  contre  Ninive  ,  en  vengeance  de  la  mc^rt  de 
Phraorte  Ion  père,  peut  être  la  guerre  de  Minotcher  coinre 
les  delcendans  de  Salem.  De  même,  les  vingt -huit  années 
de  linvalion  des  Scythes  ne  font  que  les  douze  années  du 
règne  d'Airahab  dans  l'Iran  :  mais  les  autres  évèneuiens  ne 
pt-uvent  regaider  que  le  règne  de  Ké  Kaou>. 

On  ne  voit  pas  bien  ,  chez  les  Grecs ,  ce  qui  occafionne 
ies  irruptitins  des  Scythes  (  j'ai  fait  dans  le  Mcmoire  précé- 
dent, la  même  réHexion  au  lujet  des  invalions  des  Arabes).    CiJ.ji.^^s 
Lci  Cadulieii-s  révoltés  lit-  pou\oient  ftuls  eiuraîner  laScythie     ^^>''t^'-'' 


(  <^  )    Ki/aÇa'fHf ic^çi-nCi-n 

«5  Tnr  -nMi  Twiiot  ùtAci'  iç«A«îr  •  i)  it , 


Htnd.  lib-  1 ,  y.  ^<j. 


488  MÉMOIRES 

contre  les  McJes  ;  &  l'expcJiiion  contre  les  Saces  ,  ft  ces 
évcnemens  font  antcrieurs  à  l'irruption  des  Scythes ,  entre- 
priiè  fur  un  iujet  icgitime,  avoit  cté  terminée  pai*  une  paix 
folide  :  mais  i'hiltoirc  Orientale  nous  donne  la  clc  de  ces 
évènemens.  C'cloit  entre  les  chefs  des  Scythes  &  ceux  des 
Perfes ,  une  querelle  de  famille  ,  fondée  fur  des  droits  de 
fuccellion  hleliés,  l'empire  de  l'Iran  donné  à  Irets  par  F^ri- 
doun  ;  indépendamment  de  leur  origine  du  côté  des  femmes  : 
la  mère  d'irets  étoit  de  l'Iran  ;  celle  de  Salem  &  de  Tour, 
une  des  filles  de  Zohâk. 
L.r,p.p:^p.  Les  Scythes,  dans  Hérodote,  harcelés  par  les  Maffagètes 
L.iv.p.s;^.  (  ou  les  Kîedons  )  ,  vont  chafTer  les  Cimmériens  de  leur 
pays  :  ils  les  poursuivent,  prenant  par  le  Nord,  &  ayant  le 
Caucafe  à  gauche  defcendent  dans  la  Médie.  Cette  route , 
prouve ,  je  crois ,  que  ces  Scythes  étoient  des  peuples  du 
Touran,  fixés  aux  environs  de  l'Oxus.  Ces  Scythes  ,  qui 
reconnoilîbient  Targitaus ,  fils  de  Tour  ,  pour  leur  premier 
père ,  venoient  au  fecours  des  Afîyriens ,  J-(lus  de  Salem , 
leurs  frères.  La  vengeance  de  Minotcher  fur  les  delcendans 
de  les  deux  oncles ,  n'avoit  fait  qu'augmenter  les  premières 
divifions.  Au  refle,  chez  les  Grecs  &  chez  les  Orientaux, 
après  deux  ou  trois  règnes ,  elles  pai'oifîent  étouffées  pour 
quelque  temps  du  côté  de  l'Occident  ;  mais  au  Nord ,  elles 
dui-ent,  &  ont  des  effets  terribles  jufque  fous  Artaxerxès 
Longuemain  ,  ÏArde^chïr  demi  dûfl  des  Orientaux. 
Djehnnguir-  Je  reprends  la  fuite  de  l'hifloire  Orientale.  Sous  le  règne 
oamah.  Bah-  jg  j^^  Kaous ,  Djeuihour  étoit  capitale  du  Diemdaflan  (le 
défert  de  Djem  )  ;  cette  ville  ,  appelée  auiii  Djenjcheher 
(  la  ville  de  Djemfchid  ) ,  étoit  fituée  flir  le  bord  (  ou  affez 
près  )  d'une  mer  (  ou  d'un  grand  fleuve  )  :  Djemfcheher 
fera  Hamadan.  De  cet  État  dépendoit  Kobad ,  chef  des 
Schabnan  ,  habitans  du  pays  où  efl  fitué  Baghdad  :  ce 
prince  n'avoit  jamais  fait  la  guerre.  Roftoum  ,  général  de 
Ké  Kaous,  efl  envoyé  par  ce  Monarque  contre  l'Occident; 
H  commence  par  foumettre  Azadmeher,  hls  d'Azadtcheher, 
prince    de  l'Occident ,    lequel    dépendoit    de  Darab  ,    roi 

d'Occident  ; 


DE     LITTÉRATURE.  48^ 

d'Occident  :  &  ce  dernier  Monarque  comptoit  cent  vingt 
villes  dans  fon  empire.  Accompagné  d'Azadmeher,  le  général 
Peiiè  pénètre  dans  l'Occident,  prend  Djemfcheher,  s'empare 
des  richeiïes  immenlês  que  cette  ville  renlerm.oir,  &  lui 
donne  un  nom  Perfe  (  fans  doute  celui  de  Djemfcheher  ). 
L'Occident  étoit  alors  très-peuplé,  plein  de  Rois  :  deux 
routes  y  conduilbient  ;  le  délert  &  la  mer  (  ou  un  grand 
fleuve  ).  Rouftoum  prend  la  route  du  défert  fh)  ;  ilpalTe 
enfuite  le  fleuve  Kafsch  (  peut-être  la  mer  Calpienne  )  qui 
arrofe  l'Occident,  tue  Kobad,  &:  réduit  tout  le  pays  fous  la 
domination  du  roi  de  l'Iran. 

Pendant  que  Rouftoum  cft  occupé  à  conquérir  les  pajs 
fjtucs  près  de  la  mer  Cafpienne ,  Ké  Kaous  reçoit  nouvelle 
qu'Afrafiab,  accompagné  de  Schaidah,  fon  fiis,  a  paffé  le' 
JDjihon,  &:  tombe  fur  l'Iran  :  ce  Prince  appelle  Zal ,  père 
de  Rouftoum;  marche  àRey,  dans  la  Médie,  contre  A fi allai). 
Djehanguir  ,  fils  de  Rouftoum  ,  qui  a  pris  lèrvice  chez  le 
roi  du  Touran  ,  défait  les  braves  de  l'Iran  :  Raham  Goderz 
eft  vaincu.  Djehanguir  reconnoît  enfuite  Zal  ,  délivre  \es 
prifonniers  Perles,  &  repalfe  du  colé  de  l'Iran:  Atrafiab, 
trahi ,  eft  mis  en  fuite. 

Cependant  Ardcfchir,  fils  de  Kobad,  prince  du  pays  où 
eft  fitué  Baghdad ,  lequel  (  Ardefchir  )  avoit  vaincu  plulieurs 
fois  les  Tazians  (  les  Arabes  )  .  demantle  du  fecours  à  Kc 
Kaous  conire  Saklab  ,  roi  de  Scham  (  la  Syrie  ).  Le  mo- 
narque Perfe  lui  envoie  Djehanguir.  Pharhad ,  Khofro ,  &  les 
autres  enfans  du  roi  de  Scham  périftènt  par  la  main  de 
Sam,  fils  de  Faramourz  :  le  pays  de  Scham  eft  fournis  à 
Ilraii.  De-là  Djehanguir  marche  contre  Darab  ,  monarque 
de  l'Occident,  (jui  appelle  à  fon  fecours  Roulloum,  ami 
d'Azadmeher.  Les  généraux  Perles  le  reconnoiftènt  :  le  pays 


(h)  Pour  fc  rendre  ,  du  SiAan  ,  du 
Cote  de  Baglidad  ,  il  faut  travcrfcr  le 
srand  lii'-jirt  fiilé  qui  a  cent  cinciuanic 
lieues  t(l  &  Oucll ,  ou  remontiT  vers 


lanicrCafniennc,  fa  travcrfcrau  Sud, 
&  difcendrt  du  Mazcndran  ,  à  Ha- 
niadan,  &c.  La  route  par  le  Midi  du 
déftrt  J'iUt  feroit  beaucoup  plus  longue. 

Tome  XL.  Q  T1 


4po  MÉMOIRES 

entier,   les  Rois  à  la  tête,    fe   foumet   au  roi   de  l'Iran,  & 

embraliè  la  Loi ,  en  renonçant  aux  liioles. 

Reprenons  les  principaux  traits.  D'abord,  chez  les  Grecs, 

le  règne  de  Cyaxare  ell  un  règne  de  troubles;  ce  Prince  eu 

continuellement   en   guerre   avec    les   Scythes   ou   avec    les 

Lydiens.  Tandis  que  (es   troupes  font   aux   mains  avec  ce 

dernier  peuple  ,  le  jour  ell  tout  d'un  coup  change  en  nuit. 

—  Les  Orientaux   nous  prélenlent  le  règne  de  Ké   Kaous 

Zendav.  1. 1 ,  comme  iHi  temps  de  grandes  guerres  ;  ce  font  leurs  expreP- 

■*'    •i''^'^'    fions.  Ils  Jious  parlent  d'une  pluie  d'eau  noire  tombée  (bus 

Biliiiot.  Orieiir.  le  règiic  de  ce  Prince  que  l'on   dit  avoir  eu   beaucoup  de 

««.Ké Kaous.  g^.^  pour  l'Aflronomie. 

Le  Général  du  roi  de  Perfe  va  foumettre  l'Occident,  & 

''  avant  que   d'arriver  fur  les  Terres  du  premier  roi  de  cette 

contrée,  s'empiu^e,   près  de  la  mer  Cafpienne,  de  plufieurs 

États ,  dont  les  Rois  l'aident  dans  fou  expédition.  —  C'eft 

//«W.//r.//,  Cyaxare  qui   unit  à  les  intérêts  toute  l'Alie,  au-deffus   du 

P'-f^-  fleuve   Halys  ,    c'efl-à-dire  ,    les   pays   fitués   entre  la   mer 

Calpienne  &  la  mer  Noire;  qui  marche  enfuite  contre  les 

AlT\'riens  avec  tous  les  peuples  fournis  à  fon  Empire,  les 

bat ,   «Se  met  le  fiége  devant  Ninive. 

Afrafiab ,  delcendant  de  Tour ,  tombe  dans  l'intervalle  fur 
Ci-d.p.^64..  l'Iran.  —  Voilà  les  Scythes  defcendans,  chez  les  Grecs,  du 
"f^"'  fils  de  Tour  (  Tai'gitaiis  ) ,  auxquels  Cyaxare  eft  obligé  de 

faire  face. 

Les  Iranians  font  vaincus  par  Prnjjla  ( Frajjiav ,  en  Pehvi, 

Afrafiab,   en    Perfan   moderne  ),    &  par  Schaïdah  fon  hKs, 

lih,i,},.;2.  fon  général. —  Remarquons  l'identité  des  noms.  Les  Scythes 

commandés  par  Madya ,  lils  de  Protothya,  s'emparent  de  la 

Médie  &  des  pays  voifins. 

Mais  Afrafiab  ,  trahi  ,  vaincu  ,  eft  obligé  de  regagner  le 
Touran.  —  Les  Scythes  furpris,  défaits  par  Cyaxare,  font 
chalTés  de  la  Médie. 

Ardefchir  devient  roi  de  Baghdad  après  la  mort  de  Kobad, 

Diehanguir-  fon  père,  qui  n'avoit  jamais  fait  la  guerre.  Ce  Prince,  fouvent 

namah.  vainqueur  des  Tafians  (  les  Arabes  ) ,  demande  du  fecours  à 


DE     LITTÉRATURE.  45?  r 

Ké  Kaou5  contre  Saklab ,   roi  de  Syrie.  Le  monai'qiie  Perfe 
lui  envoie  un  de  les  Généraux  ;  la  Syrie  eft  conquife  ;  les 
fils  de  Saklab  périfîènt  dans  l'aclion.  —  On  connoit  les  pre- 
mières expéditions  de  Nahuchodonofor  contre  l'Egypte,  la    Jcf'rh.Am!^. 
Pliénicie,  la  Syrie,   fous  le  règiie  de  Ton  père  Nabolaflar,  f.f^'o-'-'s'o. 
qui ,    par  foit  grand  âge ,   étoit   hors   d'état   de   fupporter  les  Comr.  Ap.  l. 
fatigues   de  la  guerre.  Placé  /ur  le  trône   de  Babylone,    ce '"■£t/*'/'r<™. 
Prince,   dont  la  femme   avoit  été   élevée   en  Médie ,    prie  ^'•l'-'tsi- 
Aftibar,  roi  des  Mèdes,  de  fe  joindre  à  lui  contre  la  Judée. 
Jérulalem   &  Tyr  lont  prifes  ;  les  enfans   de  Sédécias  font 
mis  à  mort. 

Cyaxare  s'empare  de  Ninive  ,  fécondé  de  Nabuchodo-  "r^^-  ^'^'^  ^' 
nofor  ;  &  le  roi  des  Mcdcs  réduit  toute  l'Alfyrie  fous  fon 
empire ,  à  la  réicrve  d'une  portion  de  la  Babylonie  ,  laifTée 
fans  doute  à  N;d)uchodonofor.  —  Ké  Kaous  lôumet  Darab, 
roi  d'Occident,  qui  prenoit,  comme  je  l'ai  déjà  oblervé,  le  Cd.p.i.i6. 
titre  de  Roi  <\i:$  Rois  :  on  reconnoît  là  l'orirueil  des  mo- 
narques  Allyricns.  La  Chaldée  eft  donnée  à  Raham  Goderz, 
le  même,  chez  les  Orientaux,  que  Nabuchodonolor. 

Enlm  ,  on  fait  que  la  Religion  joue  le  plus  grand  rôle 
dans  les  guerres  de  ce  dernier  Prince  conu-e  la  Judée.  Nabu- 
chodonofor,  dans  les  mains  de  Dieu,  ell  un  ijillrument  de  Jnem.xix. 
vengeance;  il  efl  le  ferviteur  du  Très- haut,  envoyé  contre  ^^^' 
les  Juils,  pour  les  punir  de  leur  idolâtrie.  —  C'efl  de  mcme, 
chez  les  Orientaux,  une  guerre  en  quelque  forte  de  Religion. 
Les  Perfes  obligent  l'Occident  de  renoncer  aux  Idoles. 

Avant  que  d'aller  plus  loin ,  je  crois  devoir  rappeler  ici 
.les  principaux  noms  cités  dans  les  Extraits  précédens. 

SELON  LES  Grecs.         selon  les  Orientaux. 

Chei  les  Scythes.  Che^  Us  Touranlms. 

Targiiaus Tour/.atleh  (  ou  Tourkhodah). 

Arpaxaïn,    Leij)Oxaïn (  Ai  )  Pefching. 

Pnnoihya Piaflia. 

Madya Scliaidah. 

Chei(^  les  Me  des.  Chei  les  Iramans. 

Cyaxare K<f  Kfcher. 

Q  4  *I  'i 


L'ihr,  cit. 


4p2  MÉMOIRES 

Suivons  le  fil  des  cvènemens.  -" 

Ninive  efl;  dctriiitc.  Cyrus ,  roi  des  Perfês  &  des  Modes, 
a  pris  Babyloiie.  Voilà,  chez  les  Grecs,  la  monarchie  Peile 
la  plus  étendue  :  ils  la  donnent  même  comme  un  nouvel 
empire,  tandis  que,  chez  les  Orientaux,  c'efl:  toujours  celui 
de  l'Iran. 

Cyrus  efl  fils  d'un  prince  Perle,  nommé  Cambyfe,  Se  de 
la  lille  du  roi  àas  Mhi\es  ,  c'eft-à-dire,  de  la  fille  du 
Monarijue  dont  il  renverfe  le  trône.  Le  nom  de  ce  dernier 
Prince,  Aftyage  (ou  Azdahâk  ) ,  renferme  le  mot  Serpent; 
Moyle  de  Chorène  en  i'ail  la  remarque.  —  Ké  Khofro ,  lelon 
les  Orientaux,  eft  his  d'un  prince  Iranian,  nommé  Siaoueich, 
8c  de  la  fille  du  roi  du  Touran,  AIrafiab,  dont  il  détruit 
l'Empire  (i).  Dans  les  livres  Parles,  Afrafiab  clt  appelé  la 
Couleuvre  Touranie  (k),  peut-ctre  (  indépendaminent  de 
l'animofité  des  écrivains  Paries  )  parce  qu'il  defcendoit  de 
Ci-d.p.^^S.  Zohâk,  par  la  mère  de  Tour,  fille  de  ce  Monarque. 

Cyrus ,  chez  les  Grecs ,  fuccède  à  Aftyage  :  alors  la  mo- 
narchie Perfe  cefîè  d'être  entre  les  mains  des  Princes  du 
Nord.  La  cruauté  d'Affyage  avoit  fiiit  foulever  contre  lui 
les  Grands  de  Perfe ,  qui  appèlent  Cyrus ,  &  l'aident  dans 
la  conquête  du  Nord.  —  Ké  Khofro  fuccède  à  Ké  Kaous 
que  les  Grands  de  Perfe  avoient  précipité  de  fon  trône ,  à 
caufe  de  fon  orgueil.  Sous  lui ,  le  fiége  de  l'Empire  efl  à 
Iffakhar  :  lorfqu'il  y  arrive  ,  les  Rois  des  contrées  voilmes 
s'alfemblent  pour  lui  rendre  hommage. 

Cvrus   efl   regai'dé    comme   le    modèle   des   Rois.   Dans 
l'Écriture ,   il   femble   être   envoyé  de  Dieu  ,    Prophète  ;  M  * 
reconnoît  le  vrai  Dieu  :  c'eil  le  roi  de  Perfe  le  plus  puiffant. 
Les  différentes  manières  dont  fa  mort  efl  rapportée ,  font  voir 


(i  )  Ou  bien,  comme  la  Médie, 
fous  Ké  Kaous ,  efl  envahie  par  le 
roi  du  Touran,  Ké  Khofro  peut  être 
cenfé  petit- fils  d'un  roi  de  Médie. 

( k)  C'efl  vraifembrabienicnt  là  le 
ferpent  Caiifihid  lué  par  Ké  Khofro, 


l'A^ldeivàJûr,  chaflé  du  K/r  Tcn/it/Jé , 
quiétoii  liiuédansi  Aderbedjan,&que 
le  monarque  Perfe  donne  enfuite  au  fils 
d'Aguerirets ,  frère  d' Afrafiab.  Bibl. 
Orif/it.  p.  2^y.  Zciid-av.  tome  JI, 
p.    lyo,  202,  g8^,  jp6. 


DE    LITTÉRATURE.  493 

que  ce  point  d'Hiftoire  étoit  ignoré.  —  Chez  les  Periès, 
Ké  Khofro  efl  de  même  le  modèle  des  rois  de  l'Iran  ,  ie 
vainqueur  des  Dcws  ,  le  deflrucleur  de  l'idolairie  ,  le  roi 
de  Perfe  le  plus  puilFant  ,  le  plus  magnitique  :  il  dilparoît 
d'entre  les  hommes. 

Les  Grecs ,  qui  avoient  la  plus  grande  idée  de  Cvrus , 
réunifient ,  dans  la  perlonne  de  ce  Prince  ,  des  ti'aits  qui 
regardent  Kc  Kholro  &:  plulieurs  de  fes  luccefleurs.  Je  crois 
devoir  rappeller  qu'il  efl  toujours  queftion  des  mêmes  peuples , 
des  mcmes  contrées,  Se  qu'ainfi  l'identité  des  faits  doit  dé- 
terminer celle  des  Princes. 

Cyrus  ,  leion  Hérodote,  cîoit  petit-fils  d'un  premier  LH-.i.p.jj. 
Cyrus.  Cet  Hiilorien  nous  dit  lui-même  que,  chez  les 
Perfes ,  il  y  avoit  trois  manières  de  rapporter  l'origine  de  ce 
Monarque.  Sa  mort  ne  remontoit  pourtant ,  du  temps  de 
i'hillorien  Grec,  qu'à  loixante-uix  à  quatre -vingt  ans. 
Cénchions  de-là  que  quelque  confufion  dans  les  faits,  que 
l'on  pouvoit  attribuer  à  un  Prince  du  même  nom  ,  occafionnoit 
ces  viiriétés  dans  des  Ecri\ains  éloignés  du  (lége  de  l'Empire. 
Ce  font  ces  Ecrivains  qu'Hérodote  aura  conluiié-s  &  commentî 
Josèphe  nous  apprend  que  les  Grecs  le  trompoient  dans 
ce  qu'ils  rapportoient  de  la  milice  des  Perles.  Tout  cela 
prouve  que  les  noms  &  les  règnes  ont  pu  ctre  confondus 
oc  altérés  par  les  Hifloriens.  Si  les  Orientaux,  les  Indiens, 
par  exemple ,  chez  qui  les  Européens  ont  des  Etablilièmcns , 
font  jamais  l'hiftoire  des  rois  de  l'Europe  ,  on  y  trouvera 
vrailemhlahlement  de  pareils  bouleverlemens. 

Le  moyen  ,   je  crois,   de  tirer  quelque   chofe  de  ïïiix  i , 
des  diflcrens  Hilloriejis  qui  p;irlenl  des  Perles,  ell  de  rap- 
procher les   faits   remarquables  qui  le  trouvent  le3  mêmes, 
à    un   ou    deux   règnes   près  :  c'elL   ce   que   je    vais    lâcher 
exécuter. 

On  peut  obfcrvcr  d'abord,  eu  général,  que ,  feion  les  Grecs,     'f^"vd  l  r. 
Cyaxare  (  c'elt-à-dire,  les  rois  Kéans  )  elf  le  jMcmicr  cjui  ait ''"'•*" 
difbibué  en  provinces,  ou  làtrapies  ,  les  peuples  de  l'Afie, 
qui  dépendoient  de  lui  ;  &  qui ,  dans  ks  armées,  ait  forme 


ariic.  Kob;id 
Loliralp 


4P4  MÉMOIRES 

des  Cavaliers,  des  hommes  de  traits,  de  ceux  qui  fê  fervoient 
de  la  lance,  des  corps  particuliers  ôc  fcparcs.  —  Chez  les 
BU'iinu  Orent.  Orientaux  ,  nous  voyons  de  nicme  le  Chef  de  la  dynallie 
des  Kcanions  s'occuper  de  la  police  intérieure  de  Ton  Em- 
pire. Kc  Kobad  fait  pofèr  lur  les  grands  clieniins  des  bornes 
qui  marquent  les  fariangs,  elpace  de  quatre  inillcs  :  il  affigne 
un  fonds  pour  l'entretien  des  Soldats;  &  Lohrafp,  un  de  fes 
fuccefleurs,  établit  une  Cour  de  Jullice  pour  les  troupes  :  ii 
les  aftreint  à  une  difcipline  fevère,  &.  oblige  le  Soldat  à 
vivre  de  fa  lolde.  Ce  Prince  règle  le  cérémonial  des  Au- 
diences que  doivent  donner  les  Gouverneurs  des  provinces, 
&  par-là  confirme  la  diftributiun  de  l'Enîpire,  laite  par  fes 
prédéceflèurs  (  l  ). 


Ci  -  dev. 


Chez  les  Orientaux. 

Lohralp  ,  fils  d'Arvaiidafp  , 
Prince  févcie  ,  fait  pratiquer  la  jus- 
tice ,  difcipline  les  troupes  ;  Zal , 
général  de  l'Iran  ,  s'oppofe  à  fon 
inllallation. 


Chez  les  Grecs. 

Aftyage,  appelle  aufîl  Apandas 
ou  A  i'padas,  dernier  roi  des  Mèdes , 
efl;  repiélénié  comme  un  Prince 
cruel ,  dur  pour  (on  peuple.  Les 
Grands  de  Perrefefoulèvent  contre 
lui.  Dans  Moyle  de  Ciiorene  il  efl: 
nommé  Azdahâk,  fans  doute  à  caufe 
de  fa  reflemblaiice  avec  l'ancien 
Azdahâk  (  Zohâk  ). 

Cyrus ,    petit -fils    d'Afpadas, 
cpoule  Caflandane ,  fille  de  Phar-      époufe   Katayoun ,   fille   d'un   roi 
nafp  ,  roi  de  Cappadoce.  Grec. 

Excité  par  Harpagus ,  &  par  les  Excité  par  les  Seigneurs  Perfes , 

feio-neurs  Mèdes  &  Perles,  Cyrus  il  fe  révolte  contre  Lohrafp  fon 
fait  révolter  les  Perfes  contre  Af-  père,  marche  contre  lui  avec  les 
padas  fon  aïeul.  Maître  de  la  Perfe      troupe  de  l'Afie  mineure,  du  roi 


Guflafp ,  petit-fils  d'Arvandafp , 


(l)  Roufloum  ,  Général  de  Ké 
Khofro  ,  combat  &  défait  Afrafiab 
qui  étoit  ftcondé  du  roi  de  Catay  & 
o'un  roi  des  Indes  :  il  fait  prifonnier  le 
roi  de  Catay. —  Cyrus,  chez  Ctéfias, 
dans  une  expédition  contre  les  Saces  , 
fait  prifonnier  leur  roi  Amorg  Mari  de 


Sparetra,  lequel  devient  fon  ami.  Ce 
Roi  defcendoit  fans  doute  de  Zarina, 
fous  A  née. 

Cvrus  périt  dans  un  combat  contre 
les  Derbices  auxquels  les  Indiens  s'é- 
toicnt  joints.  (  Phot,  Bibl,  cod.  y.z, 
p.  ioy  —  1 10  ) . 


DE    L  I  T  T  É 

Chez  les  Grecs. 

8i  de  la  Médie,  il  rcfide  en  Perfe. 
Les  Bactrieiis ,  après  des  avantages 
é'.'aux  renipories  par  les  deux  parus, 
fe  louineueni  à  Ton  Empire  ,  quand 
il  :  lavent  cjuil  a  cpoulé  Aniytis , 
fi, le   d'Ail yage. 

Inftruit  par  les  Mages.  Sous  fou 
règne,  les  Ferles  le  rappellent  les 
paroles  de  Zoroafire  ((ui  defen- 
doient  de  brûler  les  Corps. 

Triomphe  de  Crcfus,  prend  Ba- 
hylone  avec  le  fecours  de  Darius- 
Médus  fmj,  fils  d'Aflyage  ;  donne 
le  commandement  de  cette  ville  à 
Darius-Medus ,  nommé  Cyaxare  , 
&  fil?  d'Afluèrus;  établit  Aftyage 
commandant  des  Barcénieiis. 

Se  prépare  à  marcher  contre  les 
Maflagètes.  Croyant  que  Darius  , 
fils  d'Hydalî^e,  leigneur  Perle 
qui  commandoii  dans  la  Perlide, 
caijale  contre  lui  ,  il  ordonne  à 
Hyilarj)e  d'aller  veiller  fur  la  con- 
duite. Hyflalpe  le  rend  pour  cela 
dans  la    Perfide. 

La  reine  des  Mafiaorèies  re- 
proche  à  Cyrus  Ton  avi  liié.  Les 
Perles  font  battus.  Les  Maflagètes 
livrés  à  la  joie,  s'enivrent.  Les 
Perles  les  atta(|ueni ,  les  défont. 
Spargai)yfe,  leur  Général,  fils  de 
Tomyris  leur  Reine,  périt  dans 
l'expédition  f  n  J.   Cyrus  ,   battu 


RATURE.  4P3 

Chez  les  Orientaux. 
Grec  dont  il  a  époufé  la  fille.  Zérir , 
fon  frère,  efi  envoyé  contre  lui. 
Ce  Piince  eft  couronné  en  Syrie, 
enluite  à  Balkh  ;  rélide  en  partie 
à  Illakhar. 

Infiruit  par  Zoroaftre ,  montre 
un  zèle  excelDf  pour  fa  loi. 


Lohrafp  avoit  impofé  un  tribut 
aux  Grecs,  il  chafie  Nabuchodo- 
nozor  de  Babylone.  Ce  Prince, 
c|ui  avoit  été  aflocié  au  trône  ,  du 
vivant  même  de  Ke  Khoiro,  remet 
ia  couronne  à  fon  fils  Gufiafp,  & 
fe  retire  à  Balkh. 

Culiafj)  marche  contre  leTouran. 
Ardjafji ,  Roi  de  cette  contrée  ,  lui 
écrit  pour  favoir  le  fujet  qui  l'amène 
dâii!.  les  E;ats.  Les  Iranians  battent 
les  Tourajiians.  .^u  retour  de  cette 
expédition,  Ef])endiar acculé  d'af- 
j)irer  au  trône  ,  ell  mis  dans  les 
tèrs   au  château  de  CuerJkoh. 

Dans  cet  intervalle,  Kchram , 
fils  d'Ardiap,  tombe  fur  Dolkh , 
y  met  tout  à  feu  &  à  fang.  tl'pen- 
diar ,  tiré  des  fers,  bat  les  Tou- 
ranians  ,  tue  le  fils  d'Ardjafp  '^ pfjcr 
Ardjijp  ,  ou  ,  Ardjajp i>(J'ir ,  le  6piir- 
gtip't.e  des  Crées  J .  penùre  d.ns  le 
Touran  ,  lurprtnd  la  Capitale  ,  au 


(m)  Selon  Jixscphe  f /hiri,/iii/.  lui,  lih,  X,  oi/<.  XII,  /•.  }  S  "  •  i!^  )•  Babviorc 
fut  (.ri  r  p-<r  Darius,  roi  des  Mèilo,  â;;c  de  (oixante-Meux  an<,  \  fils  d'Afly.ifc.  Ce 
Piinic,  *  i|Ui  \ts  Grecs  dunneiit  un  autre  mun  (  celui  de  Çytxari ) ,  ctoli  Iccondc 
ptr    Cyruj ,    (<.n    purent. 

(n)  Ou  bi<n  le  (cra  S(hniiiah ,  fils  d'Afraliab,  tue  par  Roufloum  ,  crm-r.il  de  Ké 
Xhulrii,  i<u  \lriliali  lurincmc  ,  doiii  les  t'xUj  es ,  0'mii>.'iidti<  (kir  P>rauMl.ch,  avcteiU 
baUU.  les  Iranians  ,   mu  à  mort   dans  la  luite  par  Kc   Kliutru. 


45?<^  MÉMOIRES 

Chez  les  Grecs.  Chez  les  Orientaux., 

en  fuite  par  les  MafTagètes,  perdra  fonir  d'un  grand  feilin  ,  dcguifé 
vie.  Tomyris  venge  dans  Ton  lang  avec  Tes  gens  en  Marchan<ls  de 
la    mort    de   fon  fils.   Ce   dernier      caravane  ,  &  pcrii  dans  la  lliiie  par 

trait  n'ed  pas  certain.  Selon  Cte-      "  " 

fias,  Cyrus  périt  dans  une  expé- 
dition contre  les  Derbices  ,  où  leur 
Roi  perdit  la  vie. 

Chez  Hérodote  ,  le  prétexte  de 
l'expédition  de  Cyuis  contre  les 
Maflagètes  ,  ctoit  le  refus  que 
Tomyris  leur  Reine  avoit  fait  de 


les  mains  de  Roftoum.  Lohrafp 
avoit  perdu  la  vie  dans  le  fac  de 
Balkii,  vidime  de  la  vengeance 
d'Ardjafp. 

Chez  les  Orientaux  ,  c'efl  pour 
délivrer  Tes  lœursjirilonnières  d'Ar- 
djafp ,  qu'Efpendiiir  eft  envoyé 
dans  le  Touraii. 


l'éj)ouler. 


Ces  différens  traits  fixent  au  même  temps,  ou  à  peu-prèsï 
le  règne  de  Cyrus  &  celui   de  Guftalî-)  :  &  comme   il   elt 
qiieflion  à^i,  mêmes  contrées   (  Je  ne  puis  trop  le  répeter  ), 
ce  doit  auin  être  le  même  Roi ,  défigné  fous  des  noms  dif- 
férens ,  ou  le  générai  Perfe  confondu  avec  le  Prince  dont  il 
prenoit  les  ordres. 
'^Um,  Je  VAc.      J'ai  tâché  de  déterminer,  dans  un  Mémoire  particulier,  l'é- 
tlmf  xxxv'n  V^"^"^^  ^^  Zoroadre  d'une  manière  précife  :  celle  de  Gulîa/p 
y.yi  o—y;^,[ç  trouve  fixée   par  ie  temps    auquel  ce  Légillateur  a  paru. 
J'ajoute  aux   différentes   preuves  développées  dans  ce  Mé- 
moire ,   un   pafiàge    du   Syncelle   qui   ne  m'avoit  pas  afîèz 
frappé  à  une  première  leéture. 

Ce  Chronologue  (o) ,  parlant  à&s  calculs  d'Alexandre 
Polyhiltor,  dit  qu'il  coinprenoit  en  qiiatre-vingt-fix  Rois, 
ie  règne  des  Chaldéens  &  celui  des  Mèdes  ;    qu'Evéchoiis 


(o)  A\i^cwa^ç  TïoKmçnp  cm.  -k  ^vî. 
XM/MK'i  irx;  (hwKiTttf  mMv  nv  ^u7}  vbv 

MiiSctiH  (iatnKiiç  ttç'  ....    Aot  </ï  tï'tk 


Synccll,  p.  y  S-  Le  P.  Goar  rend  ces 
mots  j'Aot  ii  tk'tk  ■riX^^'i  "^^^  '''t".  •  •  • 
par  ab  oâloginta  fex  prj^falorum  tem- 
père Eveclwiiin La  tradudion 

n'eftpas  exaéle.  Le  règne  d'Évéchciis 
<Sc  ceux  de  (es  fucccflcurs  font  compris 
dans  les  quatre-vingt-fix  règnes  Chal- 
déens &  Mèdes  ,    &  non  pas  pofté- 

OU 


DE    LITTÉRATURE.  457 

'OU  ChomaiLcius  ctoit  le  deuxième  roi  Chaidcen,  Sa  Zoroaltre 
(roi)  des  Medes ,  le  quatre -vingt -quau-icme.  11  eft  viiible 
•qu'Alexandre  PoiyhHlor  veut  dire  que  Zoroallre  ctcit  le 
quatre-viiigt-quatrièjne  Roi  depuis  le  premier  roi  Chaidcen. 
Je  iailfe  l  c  caîcu!  des  années  par  S/^res',  pai'  Neres,  &  par  Salies: 
.j'examinerai  cela  dans  un  autre  Mémoire  ,  &.  ne  m'arrête 
qu'à  ce  nombre  84,  depuis  l'orijrine  de  l'empire  Chaidcen. 
jle  commencement  tle  cet  Empire  eft  fixe,  dans  mon  Mé- 
moire fur  les  Alîyriens,  à  Holching,  deux  mille  deux  cents  Ci-J.p.-f^i. 
vingt-cincj  ans  avant  l'ère  Chrétienne.  Je  compte  quatre- 
vingt-trois  règnes,  de  vingt  ans  chacun,  l'un  portant  l'autre; 
.ce  qui  donne  lèize  cents  foixante  ans.  Cette  foinme  re- 
tranchée de  deux  mille  deux  cents  vingt-cinq,  relie  cinq 
rents  foixante -cinq  ans,  c'efl-à-dire,  que  le  règne  de 
Zibroaftre  ,  ou  du  Prince  fous  lequel  ce  Lcgillateur  a  paru, 
tombe  à  l'an  565  environ  a\ant  i"ère  Chrétienne. 

11  fliut  convenir  que,  fi  le  palfage  du  Sxncellc  eft  fufccptibfe 
de  quelque  fens,  celui  que  je  prélente  eft  le  plus  vraifemblable. 
Les  règnes  à  vingt  ans,  l'un  ponant  l'autre,  en  Orient,   &:     D^Jmfidfh 
dans  des  Lltats  tumultueux  ,    tels  que  ceux  des  Chaldéens,  rwrit./Z^ci 
des  Adyriens  &  desMèdes,  font  prelque  prouvés.  Les  Modes  —  z-^- ■1'"^/'^ 
/ont  ici  didingués  (Ses  Chaldéens  ,    &.  l'on  fait  que  Giifhtlp  „7/_'7^\  jY' 
cil  un  Roi  de  la  deuxième  dynullie  Perle.  La  première  com-  '  ■?>•  Av™.  av. 
prenoit  les  rois  Chaldéens,  -les  rois  Arabes,  &  les  derniers 'J^], ^7 rï/v! 
rois  Adyriens.  Enfin  l'épotjue  de  Zoroallre  tombe  au  règne /•'-?•  ^i»/ — 
reconnu  de  Gultafp,  &  environ  au  temps  de  Cyrus.  ^''^' 

Reprenons  le  parallèle  des  rois  Perles  chez  les  Grecs  (Se 
chez  les  Orientaux. 

On  connoit  l'expédition  de  CambyTe  contre  l'Egypte,  celle 
de  Darius  contre  les  Grecj.  Le  zèle  de  la  religion  Perle  porte 
ces  Princes  à  détruire,  dans  les  j^ays  où  ils  pallent,  tous  les 
nionumens  de  lidol.iiiie.  -  Elpcndiar,  iils  de  Gultalp, 
commande  les  armées  ,  &:  lignale  Ion  zèle  pour  l.i  rélormi' 
de  Zoroallre,  en  loimietlanl  à  la  K)i  de  ce  Légillateur  tous 
les  p;iys  conquis  par  les  armes. 

CIr/  les  Grecs,  les  Aliyrieus  Sc.ies  Babyloniens  révolter,     JuiVnJik  I, 
'Urne  XL.  m    Rii-  '•'• 


4^8  MÉMOIRES 

rentrent ,  par  le  flratagème  de  Zopyre,  fous  la  Jominaiîon  de 
D;u-iiis.  Ce  Prince,  dans  l'Ecriture,  efl  nommé  roi  d'Aiîur  :  il 
HmJ.l.  IV.  marche  contre  les  Scythes  pour  les  punir  de  leurs  anciennes 
f,2(fb,  irruptions,  les  poulie  dans  leurs  dclerts,  &.  au  retour  s'ein- 

pare  de  la  Grèce.  Artaban  Ion  frère,  lils  d'Hyflafpe,  avoit 
Ibul.ir  2S2.  tâché  de  le  dilîuader  de  cette  expédition.  Le  roi  des  Scythes 
hJic!'r.' s  1"' ,  s'iippeloit  Inda  Tyrfe   (  ou  Inda  Tyr  ),  nom  qui  marquoit 
tdit.  Blancard,  Ç;\  delcendauce  de  Tour.  Dix  ans  après,  les  Scythes  fe  veiigent 
'  par  une  nouvelle  &.  dernière  irruption.  —  Dans  les  écrivains 

Orientaux,  Efpcndiar,  après  avoir  triomphé  du  Touran ,  va 
dans  l'Aderbedjan,  dans  les  pays  voilms  ;  il  pénètre  au  Nord» 
&  efl:  arrêté  par  les  remontrances  des  Princes  de  ces  contrées, 
qui  lui  prélentent  le  Traité  de  partage  fait  pai"  Féridoun  entre 
fes  trois  enfans.  Tour,  Salem  dont  ils  defcendoient ,  Se  Irets. 
Les  Touranians  font  une  irruption  dans  l'Iran ,  &  fcMit  vaincus^ 
Dans  la  fuite,  Guftafp  retourne  ravager  leur  pays.  Aitavan ,. 
lils  de  ce  Prince,  ou  Djamafp  ,  félon  d'autres  Ecrivains,. 
avoit  été  contre  ces  expéditions. 

Dai'ius  donne  le  gouvernement  de  Sardes  à  Artaphernes,. 
un  de  fes  frères  ;  fait  la  conquête  de  l'Inde.  Les  Grecs  nous 
le  repréfentent  comme  un  Prince  doux  &:  humain.  —  Efpen- 
diar  a  un  fi'ère  nommé  Arta.  Ce  Prince ,  pour  obéir  aux 
ordres  ambitieux  de  fonpère,  foumet  l'Indoultan;  &  comme 
les  pays  de  l'Ouefl  n'ont  vu  que  lui  à  la  tête  des  armées 
Perles ,  que  fes  conquêtes  avoient  dû  le  rendre  célèbre  dans 
toute  l'Afie  ,  puifque  fon  père  lui-même  en  avoit  pris  de 
l'ombrage,  il  n'eft  pas  furprenant  que  les  Grecs  lui  donnent 
le  nom  de  Roi ,  &  qu'ils  fafTent  mention  des  tributs  confi- 
HiroÀ.  l.  Y!,  Jérables  impofés  par  ce  héros  (  par  Darius  ).  Les  Conquérans 
^'  fe  croient  ces  levées  permifes,  &  par-là  les  meilleurs  Princes 

rendent  leurs  peuples  malheureux,  en  étendant  les  limites 
de  leur  Empire. 

Chez  les  Grecs,  Xerxès  (p),  fîls  de  Darius,  achève  les 

(p  )    C'eft-à-dire,    le   Roi.    Sans  doute  qu'il  fut  nommé   ainfi,    parce 
que  Darius  fon  père  n'avoit  pas  été  le  grand  Roi  de    Perfe. 


DE    LITTÉRATURE.  45)^ 

préparatifs  de  ce  Piince  contre  l'Egypte,  la  foumet,  va  en 
Grèce  ,  accompagne  du  Mage  Oflhane ,  réduit  le  pays  fous 
fa  puilîance  ,  y  brûle  les  temples  :  mais  la  fortune  change; 
l'iumée  Perle  efl  battue.  Au  retour  de  cette  expédition , 
Xerxès  s'abandonne  aux  plailirs,  ôc  s'attire  le  mépris  de  (es 
peuples.  Artaban  fon  favori  (  peut-être  ion  oncle  )  Se  (on 
Capitaine  des  Gardes,  le  tue,  aidé  de  l'eunuque  Mithidate, 
■fie  place  fur  le  trône  Arlaxerxès,  furnommé  Longuemain, 
troilième  fils  de  Xerx£s.  Le  nouveau  Monarque  le  défait 
xi'Artaban,  par  le  moyen  de  Mégabyle,  fils  de  Zop)re,  & 
qui  avoit  époulé  Amytis  ,  une  de  les  fours.  La  mort  d'Ar- 
taban  caufe  une  guerre  fanglante  entre  Artaxerxcs  &  les 
enfans  de  ce  feigneur  Peri'e ,  Itlquels ,  quoique  puilfans, 
font  enfin  réduits  p;u'  Mégabyle. 

Je  fais  ici  une  obiervation.  On  ne  doit  pas  s'arrêter  fcru- 
pulculement  à  cette  filiation  donnée  par  les  Grecs.  Ce 
pouvoient  être  des  frères,  des  générajux  du  roi  de  Perfe, 
qui  commandoient  dans  les  provinces  occidentales.  Les  Grecs 
.apprennent  qu'il  y  a  des  changemens  ;  un  Gouverneur  lucccde 
à  un  autre  :  ce  ibnt  chez  eux  le  fils  ,  le  petit-fils ,  l'arricre- 
pctit-fils  (les  coufms,  comme  en  Europe,)  du  roi  de  Perle, 
placés  l'un  après  l'autre  fur  le  trône. 

Dans  les  Ecrivains  de  l'Orient,    c'efl  toujours  le  règne 
de  Guflcdp,  lecondé  de  Ion  lils  Elpendiar,  8c  peut-être  des 
enfans  de  ce  dernier   Prince.   Le  but  de   leurs  expéditions 
contre  les  pays  fitués  à  l'Oueil,    paroît  être  de  kibflituer  à 
l'idolàirie    le  culte   du   feu  i.labli    par   Zoror.llrc.    Xerxès , 
.c'e(l-à-dire,  le  iioi ,  accompagné  du  mage  OfthiUie,  pénètre 
^11  Grèce.  Cétoit  Elpendiar    (  ou  queUju  un  de  fis  lils  )  ,    yrrj.u:  1. 1, 
«ccompagnc   peut-être  d'Oroueilour,  fils  de  Zoroaftre ,  ou  "'    'l'-y»- 
d'un  pciil-lils  de  ce  Lcgiflatcur.  Les  ivres  Lcnds,  en  parlant 
d'Elpendiar ,    le  reprék nient  lous   le   corps   d'une  jeune  fie    ld.i.ll,rig- 
btlle   fille.   Ceci    auroit-il    rapport    aux    aimées    molles    &;  ,^.  ,^y.   '^'' 
voUiptueufes  que  les  Gtecs  reproclunt  à  Xerxès  !  Elpendiar 
de  retour  des  conquêtes  auxquelles  Guflafp  avoit  employé 
ç\  valeur,  étoit  obligé  de  cacher  en  <juclque  (orie  aux  yeux 

K  rr    ij 


5CO  M  É  MOIRES 

d'un  père  jaloux,  la  gloire  de  fês  exploits  II  n'efl  pas  rare  da 
voir  les  guerriers  oififs  fe  plonger  dans  les  plaifirs  ;  eflet  na- 
turel d'une  vie  toute  employée  au-dehors,  mais  dont  i'aclivito 
fe  trouve  alors  fans  alimcns.  Si  du  côte  d'Efpendiar,  c'cloit 
politique,  cette  vie,  en  apparence  cficmince  ,  pouvoit  le 
garantir  quelque  temps  des  foupçons  de  Ion  père  ;  mais 
elle  devoit  aulH  lui  faire  perdre  l'eflime  des  braves  Capi- 
taines ,  qui  (ous  les  ordres  avoient  loumis  l'Occident  & 
l'Inde.  On  voit  en  effet  cet  héritier  préiomptif  de  la  Cou- 
roime,  luccomber,  tel  que  le  plus  foible  des  Perles,  fous  les 
accufitions  d'un  flatteur  infâme,, comme,  les  Cours  des  Rois 
n'en  ont  que  trop ,  &.  être  traité  dans  fa  prifon  avec  une 
indignité  qui  femble  être  une  fuite  du  mépris,  fans  doute 
injufte,  de  la  Nation.  Enfin  Xerxès  tué  par  Artaban,  refîemble 
aflëz  à  Efpendiar  qui  périt  par  les  mains  de  Roulloum ,  gé- 
nérai des  troupes  de  l'Iran ,  oc  par  le  confeil  d' Artaban ,  le 
Djamafp  des  Orientaux.  Rouff:oum  fe  charge  de  l'éducation 
du  fils  d'Efpendiai-,  Bahman  ,  furnommé  dans  la  fuite  Ardefcliir 
demi  dafl,  c'efl-à-dire,  Artaxerxès  Longuemain  ,  &:  l'envoie 
enfuite  à  Guflafp,  fon  aïeul,  qui  le  place  fur  le  trône  de 
Perfe. 

Ardefchir,  pour  venger  la  mort  d'Efpendiar  fon  père, 
fait  la  guerre  à  Rouftoum.  Ce  héros  périt  par  la  trahifon  de 
Ségad  fon  frère  (peut-être  le  Mégabyle  des  Grecs,  meh 
mid ,  h  grand  Chef).  On  fait  que  les  rois  de  Perle  dévoient 
la  conquête  de  l'Occident  à  la  valeur  de  Roufloum  &  de 
fon  père.  Ce  héros  faille  des  enfans  braves  &  grands  guer- 
riers, qui  fe  défendent  long-temps  contre  Ardefchir,  &  fa 
foumettent  enfin  aux  ordres  de  ce  Monarque. 

II  n'eff  plus  queflion  du  Touran,  dans  les  Ouvrages  àes 
Orientaux  ,  d'Ardefchir  à  E^kander  (  Alexandre  )  ;  &;  comme 
les  rois  de  Perfe  n'avoient  plus  rien  à  craindre  des  Princes 
de  celte  contrée,  leur  Cour,  qui  depuis  Lohrafp  avoit  été 
le  plus  fouvent  à  Balkh,  elt  fixée  à-Iftakhar  ;  mais  les  rois 
de  Perfe  ifétoient  pas  pour  cela  maîtres  du  Touran.  Elpen- 
diar,  après  la  mort  d'Arujalp,  avoit  donné  cet  empire  aux 


DE     LITTÉRATURE.  ^or 

defcendans  d'Aguerirets ,  frère  d'Afrafiab  ,  &  reconnu  par 
les  Iranians  pour  ie  feul  Prophète  qu'ait  eu  le  Touran.  — ■ 
De  même,  chez  les  Grecs,  ies  Scythes  ne  reparoilîënt  plus-, 
depuis  leur  dernière  irruption  lous  Darius ,  julqu'à  Alexandre, 
quoique  le  pays  qu'ils  habitoient  ne  fut  pas  Tous  la  domina- 
tion des  rois  de  Perle  ,  qui  tenoient  leur  Cour  dans  les 
provinces  méridionales. 

Après  la  rèduélion  des  fils  d'Artaban  ,  Artaxerxès  Longue- 
jnain  ,  chez  les  Grecs  ,  loumet  toute  la  Perle  à  k  domination  , 
y  établit  l'ordre,  fait  rentrer  dans  le  devoir  Hyflalpe  Ion 
Irère  ,  qui  commandoit  dans  la  Baclriane  ;  envoie  contre 
l'Egypte  révoltée  Achéménide  Ton  oncle,  qui  efl:  battu  ;  & 
après  lui,  Még;iby!e  qui  oblige  ce  royaume  de  recoJinoître 
la  domination  Perle,  Les  Athéniens  font  de  mcme  vaincus. 
Dans  la  fuite,  Mégabyle  lui-même,  mécontent,  le  révolte 
contre  Ion  maître,  &  rentre  bientôt  en  grâce.  Amedris, 
mère  d'Artaxerxès,  femme  vindicative,  cruelle,  ell  la  caufe 
des  troubles  de  (on  règne  :  c'elf  lous  ce  Prince  qu'Eldras  ell 
envoyé  à  Jéruhdem. 

Chez  les  Orientaux,  ArdeTchir,  la  guerre  contre  les  enfans 
de  Roudoum  terminée,  pouffe  les  conquêtes  vers  l'occident.. 
Peut-être  que  Ségad  ^yl/i-^  ^<'/^/ Mégabyle),  ou  quelqu'un  de 
fts  enlans  commandoit  les  armées.  11  ote  le  gouvernement 
de  Babylone  au  fils  de  Bakhtnazar  (  Raham  Goderz  )  ,  & 
envoie  à  fa  place  Cyrus  ,  delcendant  «.le  Lohra(p ,  &:  dont  l.i 
mèreéloit  ifraclile.  Cyrus  donne  pour  Roi  aux  Juifs  Daniel, 
6c  rétablit  Jérulalem 

On  lait  que  ces  derniers  évènemens  font  du  règne  de  Cyrus 
&  de  celui  de  Darius.  Mais  Artaxerxès,  dans  Josèphe  f<fj, 
ell  appelé  Cyrus;  c'ell  lous  lui  qu'Eldras  ell  envoyé  à  Jéru- 
lalem :  voila  la  lource  de  1  erreur.  Comme  C)  rus  avoit  lait 
rétablir  le  Temple,  &  élevé  en  honneur  Daniel ,  qui  loutenoit 
les  Ilraclites   les  frères ,   auprès   du   monarque  Perle,    il   elt 


fif^  Ti^urniVamc  Ji  tktï  (Xf,,jS»),   rit  (ian^fixr  ii(  lir  uiir  Ki/gj»  cV  'Afm^tf^nr 
*lMmi(  ngihtn,  nn/in  fuialiioai-  Aittiq,  Jud.  t,  XI  ,e.  il,  p.  /-j". 


50i  MÉMOIRES 

confoiulu  avec  Cyrus  (  Artaxerxcs  )  qui  envoie  Efdras.  Au 
relie ,  de  pareilles  tranljwiitioiKs  tlaiii  les  tvciieinens  ne 
doivent  pas  ctonjier  :  tes  derniers  traits  viennent  des  F.cri- 
vaiiis  Mahomclans.  Les  Perles  ne  ionl  mention  (jiie  de  Raham 
Gouerz,  ik  cela  ious  les  règnes  de  Kaous  tX  de  Lohralp. 

Les  Grecs  nous  lont  connoître  plufieurs  enfans  d'Arta- 
xerxès,  favoir,  Xerxès,  légitime;  Sogdicn ,  Ochus,  Ariite, 
&  pkifiCLirs  autres  qu'il  avoit  eu  de  Tes  concubines.  Les  deux 
premiers  ne  régnent  que  quelques  mois. 

Chez  les  Orientaux,  Ardefchir  a  un  général  nommé  Ségad 
&:  deux  tils  ;  le  premier  nomme  Safan  ,  qui  le  retire  à  Hhikhar, 
tSc  renonce  au  monde,  du  vivant  de  ion  père,  parce  que, 
à  la  perlualion  d'Homaï ,  il  avoit  été  exclu  du  trône  :  le 
deuxième,  Darab,  étoit  enfant,  lorlque  (on  père  parvint  à 
la  Couronne.  Le  monarque  Perie  eut  trois  filles,  Feranguis, 
Bahman-dokht  &  Khamani  :  celle-ci  eft  nommée  ordinai- 
rement Plomaï  tchehreh  azad.  Son  père  l'aimoit  beaucoup; 
les  Perfes  croient  même  qu'il  en  eut  Darab.  L'habileté  de 
cette  Princelîë  détermina  Ardelchir  à  lui  laifîèr  l'Empire. 
Homaï  fuccède  donc  à  Ardelchir,  après  lui  avoir  fait  donner 
par  teftament  la  Couroime  au  fils  qui  naîtroit  d'elle.  —  Le 
règne  d'Homai  répond  à  celui  d'Ochus,  nommé  Dai'ius-nothus 
ou  le  Bâtard.  Ce  dernier  Prince  avoit  pour  femme  Parifatis 
(  en  perfan  Pûri  ifideh ,  fille  de  Pari ,  de  Fée  j ,  fille  d' Ar- 
taxerxès,  princelîë  intriguante,  rulée,  puiflànte  fur  l'elîprit 
du  Monarque,  &  qui  fut  caule  de  la  mort  d'Arlite  (Al  Safan) 
frère  de  Darius,  lequel  avoit  tenté  de  faire  valoir  les  droits 
qu'il  avoit  au  trône. 

Sous  Darius-nothus ,  la  Lydie  fe  foulève  ;  la  révolte  efî 
bientôt  étoufiée,  &.  les  Chefs  ,  punis  de  mort  { r).  —  Homaï 


(r)  Le  gouveinc'r  de  L}  die  fe 
Doniraok  PUIlithne,  &  Ton  tils  naturel, 
Anioigucs  (  J-'liot.  Bikiwt.  ccd,  yi, 
yag.  i2y,  Thiicyîl.  lib,  1 ,  pa-^.y^  ; 
L  Vm,  p.  ^6î,  ;7j,  edit.  ]Vechd. 
' i9-t)'  Ce  dernier  mot  lignifie  /m- 


inortcl ;  &  Pafcl.outan  ,  fiisdeGufiafji, 
&  frère  d'E(])endiar ,  pâlie,  cliez  les 
Perfes  ,  pour  immortel.  On  le  voit 
paroître  fous  Ardefchir  deraz  dalt. 
Sur  quoi  je  remarque  que  fi ,  dans 
l'hilloirc  de  Perfe ,   donnée  par  les 


D  E  .  L  I  T  T  É  R  AT  ir  R  E.  5c ^ 

eft  de  même  en  guerre  avec  les  Grec?.  Darab  fon  fils  ,  le 
tiillingue  dans  difll'rentes  adions.  Cette  Princellë  lui  cède 
la  Couronne.  Les  Orientaux  parlent  des  grands  édifices 
conlhuits  par  Homaï. 

Après  les  Grecs ,  l'Egypte  Tecoue  le  joug  de  la  Perle  ;  cette 
révolte  dure  julqu'au  temps  d'Ochus.  Les  Alèdcs  qui  veulent 
les  imiter,  lont  battus  &  punis.  Quoique  Parifatis  favorisât 
Cyrus  le  jeune  Ibn  fécond  fils,  auprès  de  Darius,  Arface, 
fils  aîné  de  ce  Prince,  lui  fuccède  fous  le  nom  d'Artaxerxès 
Mnémon.  On  connoît  les  intrigues  de  Parifatis  (f)  ;  les 
cruautés  conmiiles  par  cette  Priiicede  ,  par  Statira;  la  guerre 
de  Cyrus  contre  fon  frère  ;  enfin  les  troubles  de  la"  Perle 
fous  le  règne  d'Artaxerxès  Mnémon  ;  ks  guerres  avec  \t% 
Grecs,  l'Egypte  ;  les  défaites  des  Grecs,  les  tributs  que  le 
roi  de  Perle  en  tiroit  ;  de  quelle  manière  il  régloit  le  fort 
des  différens  Etats  de  la  Grèce,  fur  laquelle  il  avoit  établi 
des  Gouverneurs  :  fous  le  règne  de  ce  Prince,  toute  l'Afie 
grecque  fut  foumile  aux  Perles.  Comme  il  y  avoit  alors 
beaucoup  de  Grecs  dans  les  armées  des  rois  de  Perfe,  les 
Hilloriens  de  cette  Nation  nous  ont  donné  en  détail  les 
intrigues  de  la  Cour  de  ces  Monarques,  ou  peut-cU-e  de 
celle  du  Général  qui  les  reprélèntoit  dans  les  provinces  de 
l'Ouell.  Artaxerxès ,  prince  jufie  ,  bon  ,  rcfjjedé  de  {^% 
peuples,   meurt  à  quatre-vingt-quatorze  ans. 

Chez  les  Orientaux  ,  Darab  lait  la  guerre  à  lès  voifins, 
à  Philippe,  roi  de  Roum  (  la  Macédoine  ),  lui  impolè  un 
tribut  ;  il  époule  enluite  là  fille  ,  &;  la  lui  renvoie  parce 
qu'elle  avoit  l'haleine  fort  mauvaife.  Philippe  la  fait  garder 
foigneulemeiit.  Celte  Princelîe   met  au  monde  Alexandre, 


Grecs ,  on  parcourt  rcfpacc  com|jris 
entre  Cyms  &  Artaxt-rxcs  Mncnion, 
on  y  trouvera  la  plupart  dis  noms 
Pcr(cs  lies  règnes  de  GullaCp  &  d'Ar- 
defcliir  diraz  dall ,  mais  un  pi-u  déd- 
{jun's  par  la  prononciation  Cirectiuc. 
(S)    Si  cette  l'rinceflc  e(l  JLiiiui, 


Tlithrehaïad ô<.Pari  -ndtli  feront  deux 
furnoms.  Ce  que  les  Grecs  difent  de 
Parifatis,  qui  voulut  avoir  commerce 
avec  fon  (ils  Artaxerxès  Mi)>.nu>n  , 
n'crt  yiis,   incroyaMe ,  après  le  crime 

uUoniaï  avoit  commis  avec  fon  père 

'aliman. 


504  MÉMOIRES 

qui  pafTe  pour  le  lib  de  Philippe  ;  cie-là  les  prcienlions 
cl' Alexandre  liir  la  Perfe.  Les  Orientaux  leprcTenlenl  Darab 
comme  un  Prince  brave,  qui  avoit  fuit  de  grandes  coiiqucles, 
plus  pi.'iiïàiit  ([ue  tous  (es  prcdcteliciirs ,  enfin  doue  de  toutes 
les  qualilcs  (jui  font  les  grands  Rois,  ils  lui  attribuent  l'in- 
vention de  la.pofle;  mais  il  y  a  apparence  que  cet  établi liement 
C/V./-.  ^j'f./iiivit  de  près  la  divifion   des  grandes  j-out,es    en   fariangs , 

j((»oph,  Cyyoy,  faite  fous  Ké  Kobad ,  &  qu'elle  en  fut  même  l'occafion.  Audi 

'h'nu''i.'yu'r',^^^  Grecs  le  rapportent -ils  aux  premiers  règnes  des  Perfes  ; 

p._as.  Se  l'hilloire  d'Élther  nous  prouve  que  la  pofte  exiftoit  fous 

r.//,>.^77,  Je^Medes. 

Ocluis,  dans  les  écrivains  Grecs.,  fuccède  à  Artaxerxès, 
Arfe  à  Ochus,  Darius  à  Aife,  &-  leurs  règnes  répondent  à 
celui  de  Dara^  chez  les  Orientaux. 

Ochus,  prjnce  cruel,  fait  mettre  à  mort  toute  la  Famille 
royale.  Les  Grands  de  Perfe,  foutenus  des  Grecs  le  rcvoilcnt. 
La  Phciiicie  &  l'Egypte  fe  foulèvent  :  celle-ci  eft  pillée  par 
Ochus  qui  l'ait  tuer  le  bœuf  Apis.  Après  avoir  fournis  tous 
ces  États ,  Ochus  fe  plonge  dans  les  plaifirs ,  6c  e(t  empoi- 
fonné  par-  l'eunuque  Bagoas ,  Égyptien ,  qui  venge  ainfi  fa 
Patrie  profanée,  la  Religion  flétrie  par  le  monarque  Perle. 
.Cet  Eunuque  ,  qui  x'ioit  Minilke  de  la  haute  Alie  ,  fait 
mourir  tous  les  bis  d'Ochus ,  excepté  le  plus  jeune,  Ar(e, 
qu'il  met  fur  le  trône ,  &  alîàirnie  enfuite.  Sous  le  règne  de 
ce  dernier  Prince  meurt  Philippe,  roi  de  Macédoine,  lorf- 
■qu'il  alloit  commencer  la  guerre  contre  la  Perle. 

Après  la  mort  d'Arfe,  Bagoas  donne  la  Couronne  à  Darius,, 
^arrière-petit -lijs  de  Darius -nolhus.  Ce  Prince,  élevé  fur  le 
trône ,  de  l'état  de  courrier  du  cabinet  d'Ochus ,  bel  homme^ 
doux,  généreux,  eft  averti  que  Bagoas  a  formé  le  dcfkin 
de  l'enipoilonner  :  il  fe  défait  de  cet  infâme  meurtrier  de  les 
inaîtres.  Bientôt  la  guerre  eft  portée  dans  les  États.  Alexandre, 
.qui  fe  dit..fils  de  Jupiter  Ammon,  &  non  de  Philippe ,  refufe 
trois  fois  les  ouvertures  de  paix  propofées  par  Darius.  Le 
,i-oi  de  Perfe  eft  vaincu  ;  il  fuit  en  Alédie,  &  eft  affdhné  par 
-Bdliis  &  Nabarzane,  Grands  de  Pçrfe,  avant  qu'Alexandre., 

qui 


DE    LITTÉRATURE.  505 

qnî  le  fufvoit  de  près,  eût  pu  le  fauver  de  leurs  mains.  On 
fîiit  les  vœux  que  ce  Prince  adrelTa  au  Ciel  pour  Alexandre, 
lorfqu'il  apprit  de  quelle  manière  le  héros  Grec  s'étoit  conduit 
à  i'égard  de  la  Reine  fa  femme.  Oxalhre ,  trère  de  Darius , 
fè  rend  à  Alexandre  ,  fait  mourir  Befî'us  dans  les  fupplices. 
Alexandre  cpoule  Roxane,  fdie  d'Oxyathre,  grand  iêigneur  SJ-voce. 
de  Perle,  &  Statira  (Roxane  dans  Suidas)  tille  aînce  de  ^At^-^^es''* 
Darius;  il  donne  la  cadette,  Drypatis,  à  Éphellion. 

Ce  font,  comme  l'on  voit  trois  règnes,  dont  les  Orien- 
taux n'ont  lait  qu'un,  ou  un  règne  que  les  Grecs  ont  partagé 
en  trois.  La  Icvérité  d'Ochus ,  la  cruauté,  lès  violences,  le 
retrouvent  dans  Daia ,  fils  de  Darab  (Darius,  arricre-petit- 
fils  de  Darius-nothus  ).  Ce  Prince  ell  nommé  par  oppolition 
au  premier  Daiah,  Dara  ûl  djfolicr,  Dam  le  petit.  Sa  con- 
duite lui  ôte  le  cœur  de  Tes  l'ujets.  Les  Généraux,  les  grands 
de  Perle,  joints  aux  Minidres,  députent  vers  Alexandre,  à 
qui  fa  naillimce  donnoit  des  droits  fur  la  Perfe,  pour  l'en- 
gager à  porter  fes  armes  dans  cette  contrée.  De  leur  côté, 
les  Grecs  lecouent  le  joug.  Lorfque  Dara  envoie  demander 
à  Alexandre  le  tribut  de  mille  a-uls  d'or  que  Ion  père  payoit 
à  la  Perle  ,  on  lui  répond  que  l'oiieau  qui  les  pondoit  eft 
envolé.  Ce  Prince  a  de  même  des  guerres  avec  les  Grecs 
d'Afie,  au  fujet  des  tributs  impolés  fous  fon  père:  on  recon- 
noît-là  1  Ochus  des  Grecs. 

Mais  les  malheurs  changent  le  caraèlère  de  Dara  ;  lès 
dernières  années  font  celle  du  Darius  des  Grecs.  Il  ell  en 
guerre  avec  Eskander,  comme  Darius  Codoman  (  c"e(l-à- 
dire,  Darius  le  dcriner )  avec  Alexandre.  Vaincu  par  le 
he'ros  Grec,  ce  Prince  efl  obligé  de  fuir;  il  elt  aliàlfnic 
par  deux  de  fes  principaux  Olhciers,  natifs  d'Hamadan  en 
Médie,  lorl(ju'il  alloit  If  repolèr  fous  lès  pavillons.  Le  héros 
Grec  accourt  vers  Dara,  qui,  perfuadé  qu'Alexandre  n'a  au- 
cune part  à  la  tiahilon  ,  lui  donne  en  mariage  fa  fille 
Rolcheng  (  Roxane  ),  &;  lui  recommande  de  venger  fi  mon, 
&.  de  ne  donner  \^s  gouvernemcns  de  la  Perfe  qu'A  des 
Perlés.  ' 

Tome  XL.  S  {i 


■^ù6  MÉMOIRES 

Cl-zi-iK^Fi,       Je   penfè  qu'en  le  rappelant  ce   que  j'ai    dit  plus   haut, 
'^^'''  qu'il  efl  (jueflion  chez  Ici  Grecs  &:  chez  les  Orientaux,   des 

mêmes  contrées,  d'évcnemens  arrivés  dans  le  même  temps; 
que  les  noms  (ont  iouvent  les  mêmes  ,  &  que  ceux  de 
Xerx's ,  Artdxerxcs  ,  regardes  comme  noms  propres,  font 
en  même  temps  appeilatifs,  applicables  à  tous  les  rois  de 
Perfe,  comme  le  nom  dç  Bagoas  ( Ladjé  ademi ,  faux  homme), 
qui  iigmûe  Eu fuuji/c ,  en  Perian ,  efl  chez  les  Grecs  un  nom 
propre  :.je  penle  que  ces  obiervations  rapprochées,  on  con- 
viendra aifcment  que  les  fix  (  ou  iept  )  derniers  règnes  de 
la  dynaflie  des  Kéaniens,  font  ce  que  les  Grecs  nous  donnent 
pour  l'empire  Perle. 

11  eft  vrai  que  chez  les  Orientaux,  en  ne  trouve  que  quatre 
règnes ,  d'Efpendiar  à  Eskander ,  tandis  que  les  Grecs  en 
comptent  neuf,  de  Darius  à  Alexandre.  Mais  l'Hiltoire  dts 
TJiot.  Bihliot.  rois  de  Cappadoce ,  illus  par  les  femmes  d'Achémènes,  tige 
l'fjf'ff^"'  des  rois  de  Perfe,  ne  donne  de  même,  chez  les  Grecs,  que 
quatre  Princes,  Anaphas  deuxième,  Datama ,  Ariaramne , 
Ariarathe,  lefquels  le  luccèdent ,  remontant  du  temps  d'A- 
lexandre à  celui  d'Anaphas  (  Otane,  dans  Hérodote),  uii 
des  lix  leigneurs  Perfes,  compagnons  de  Darius. 

J'ajoute  que  le  calcul  des  Orientaux  eft  confirmé  par  ce 
qui  efl;  dit  des  rois  de  Perle  dans  un  pafîàge  de  Daniel. 
Voici  la  traduélion  littérale  de  cet  endroit,  dont  les  inter- 
prètes me  paroiiTent  n'avoir  pas  faih  le  fens. 

f  t  J  'c  Maintenant  je  vous  apprends  la  vérité.  (  C'efl  le 
»  Seigneur  qui  parle  à  Daniel  ,  la  troifième  année  du  règne 
»  de  Cyrus  ).  Après  qu'il  y  aura  eu  encore  trois  Rois  en  Perfe, 

(^tj    Ddiiicl ,  cit.  XI,  vcrf.  2  —  j. 

TBJy  »;?>:3im  oiaS  anoV  aoia  néhù  niv"n:n  ~b  i'^^*  ^p^  ^^'^)  «^ 
.p»  ns'Ta  nx  hzr\  Ty  r^-iivi  i^npmDi  h'ja  Siij  svv 

.131X13  nisyi  m  SïJoa  bïiai  lua  iSo  -rayi  .3 
«Si  wnnïcS  kSi  n>a"i"."t  ninn  ya-in'?  xnr\^  im^ba  nnrn  iiaîoi  .4. 


DE     LITTERATURE.  507 

le  quatrième  deviendra  beaucoup  plus  riche  que  tous  (  les  « 
aulrci  )  ;  &  les  richefîes  ayant  augmenté  la  lorce  ,  il  lera  « 
élever  (  contre  lui  )  tout  le  royaume  de  Javan.  Alors  s'établira  <c 
un  Roi  puilîant ,  dont  la  domination  fera  très -étendue,  &  c. 
qui  fera  ce  qui  lui  plaira.  Et  au  miliieu  de  lîi  puilîance,  fon  « 
Rovaume  lera  brilc,  &:  divilc  aux  quatre  vents  du  Ciel.  Il  « 
ne  (  lailîêra  pas  Ion  Empire  )  à  les  delcendans ,  ni  là  doml-  « 
nation  telle  qu'il  la  polfcdoit.  Au  contraire ,  Ion  Royaume  « 
fera  arraché,  &  (  donné  )  à  dautres  qu'à  les  (  defcendans  ).  » 

Les  Interprètes  qui  entendent  par  les  trois  premiers  rois 
de  Perle,  Camb)le,  Smerdis  &  Darius,  croient  que  le 
quatrième  ell  Xerxès,  connu  par  la  puillànce,  par  les  expé- 
ditions contre  les  Grecs.  Ceux  qui  mettent  C\  rus  au  nombre 
des  trois  premiers  Rois,  prennent  Darius,  h\s  dHyltalpe, 
pour  le  quatrième;  &:  ce  qui  ell  dit,  chez  les  Grecs,  de  les 
richelîès ,  de  les  guerres  avec  les  Grecs ,  lert  à  expliquer  h 
fin  du  verlet  deuxième. 

Pour  cela,  tous  tratluilent  ujci'/r  Juikkol  et  uuilkoiit  lavait, 
par  «  il  excitera  tous  (  les  peuples  à  faire  la  guerre  )  aux 
royaumes  de  la  Grèce.  »  On  lit  de  même  dans  la  Vulgate: 
Et  ciim  invaluerit  Jivhiis  fuis ,  co/icitaùit  onincs  aJversùni 
regniim  Grari.v.  Cependant  les  Septante  portent  :  Kii  jul/  to 

'EMvikbv.  Et  ilans  le  texte  hébreu   on  peut,  avec  Munller, 
prendre  et  pour  la  marque  de  lacculatil,  &.  dire  :  «  Qu'appuyé 
îiir  lès  richelîès,  il  provoquera  (contre  lui)  tout  le  ro\  ;uime,  « 
(le  corps)   de  la  Grèce.  ■> 

Le  texte  eft  fulceptible  de  ces  deux  lens  :  mais  la  fuite 
n'efl  pas  11  bien  liée  dans  celui  qu'on  donne  communément 
à  ce  pjllàge.  Le  nouveau  Roi  qui  établit  la  puillànce,  après 
ies  quatre  Rois  de  Perle,  ell,  au  rapport  de  tous  les  Inter- 
prètes ,  Alexandre ,  dont  le  règne  celle  au  milieu  de  fa 
courle.  Se  dont  l'Empire  cil  partagé  non  pas  à  la  lamille, 
mais  à  des  Etrangers.  Il  ell  dilluile  ,  en  etlet  ,  de  ne  |i.is 
recoininllre  ,  dans  le  pallage  île  Daniel,  le  conquérant  Ma- 
Ctdonicn.  Mali  il  laul  eu  inùnc  temps  palkr  neut  rois  de 

S  If  ij 


5o8  MÉMOIRES 

Perfe,  û  celui  qui  e(t  nommé  le  quatrième  eft  Dai'ius;  huit, 

û  c'efl  Xevxh. 

Selon  les  Interprètes,  les  conquêtes  de  ces  Princes,  leurs 
irruptions  en  Grèce ,  auront  ttc  la  première  caufe  des  expé- 
ditions d'Alexandre,  6c  par-là  de  la  chute  de  l'empire  Perle: 
ainh  le  Propliète  a  pu  après  leur  règne  placer  de  fuite  les 
conquêtes  du  héros  Grec.  Je  réponds  qu'il  y  a  cent  cinquante- 
quatre  ans,  de  Xerxès  à  Alexandre;  qu'Artaxerxès  Longue- 
inain  &  Artaxerxès  Mnémon  ,  ont  été  très-puilians,  très- 
célèbres  dans  l'Orient ,  &  ont  fait  beaucoup  de  mal  aux 
Grecs.  Ce  dernier  étoit  maître  de  toute  l'Afie  grecque. 
£f,lr.  AV.  /,  Artaxerxès  Longuemain ,  le  premier  qui  fe  Toit  nommé  Roi 
<:,vi,vn[,  12.  ^^^  Rois,  &  à  qui  les  Juifs  avoient  les  plus  grandes  obli- 
Verj.i^.  galions,  méritoit  bien  de  leur  être  cité  comme  un  des  plus 
grands  rois  de  Perfe;  &  fi  c'efl:  le  quatrième  Roi  du  patlage 
de  Daniel ,  ce  qui  efl  dit  des  Grecs  ne  lui  convient  pas 
exaèlement.  Cependant  tous  ces  règnes  feront  paliés  fou5 
filence. 

Dans  le  chapitre  huitième  de  Daniel,  le  roi  des  Perles, 
des  Mèdes  &  celui  des  Grecs,    font  repréfentés   par  deux 
Zendav.t.n,  animaux.  Le  bélier  (animal  de  Behràm  )  efl  le  fymbole  du 
p-^s'-  premier;  le  bouc,  qui  vient  de  l'Oueft,  armé  d'une  grande 

Daniel,  vni,  come ,  celui  du  fécond.  Le  bouc  frappe  le  béher,   lui  brifè 
^'7'  les  cornes,  le  l'enverfe,  le  foule  à  terre,  fans  que  rien  puifîè 

le  tirer  de  fes  pattes.  11  efl  donc  toujours  queftion  de  l'em- 
pire Perfe  attaqué  &  détruit  dans  le  même  temps  pai"  les 
Grecs  ;  c'efl-à-dire ,  du  dernier  roi  de  Perfe  vaincu ,  de  la 
Perfe  foumifè  par  Alexandre. 

Je  fais  que  le  flyle  prophétique  peut  fèrvir  à  expliquer 
des  omillions  de  la  nature  de  celle  dont  il  s'agit.  Mais  on 
ne  doit  y  avoir  recours  que  dans  le  plus  grand  befoin  ;  & 
li  les  monumens  étrangers  nous  fournitrent  une  folution  plus 
naturelle,  il  efl  jufle  de  l'adc^iter. 

Nous  la  trouvons  dans  les  Écrivains  de  l'Orient ,  cette 
folution.  Les  quatre  règnes  Perles  déf ignés  pai"  Daniel,  font 
les  quatre  règnes  de  Gullafp  à  Dara  viiincu  par  Alexandre. 


DE     L  I  TTÉR  AT  U  RE.  509 

1.°  Daniel  éloit  chez  les  Perfes,  iorfque  Dieu  lui  montra 
la  fuite   des  Rois  de  cet  Empire  :    ainfi  le  calcul  qu'il  em- 
ploie ,   efl  celui  qui  ctoit  reçu  chez  ce  peuple  ,   cinq  cens 
quarante  ans,  plus  ou  moins,  avant  Jélus-Clirift ;  ce  qui  eu 
beaucoup  plus  fort,    que  fi  c'étoit  limplement  le  calcul   des 
Juifs.  2."Dara,  dernier  roi  de  Perfe,  vaincu  par  Alexandre, 
nous   donne    exactement   le   quatrième  Roi,   qui   provoque 
contre  lui  toute  la  Grèce ,    contre   lequel    s'clève   un   Roi 
puiiïant  :    c'eft  le  bélier  ,    dont   les  cornes  font  brifées  par 
celles  du  bouc.  Et  cette  explication  peut  jeter  quelque  jour     Amiq.jnd. 
fur    la  fuite   des    rois   de  Perle ,    telle    qu'elle    ell    donnée  ^''sfj/àl'm 
par  Josèphe  &  par  les  Juifs  dans   leurs   grandes  &  petites  ^i^i".  c.2g. 
Chroniques.  _  iZ/J^^' 

Au  rcfle,  que  Ion  confulte  fur  quelque  Nation  que  cç  P'  '"^^  fp- 
foit,  les  Hifloriens  même  de  la  Nation  ,  &  les  Étrangers, 
on  trouvera  dans  ces  dilfcrens  Ecrivains  des  contufions  de 
règnes  6c  de  noms ,  louvent  aulTi  extr.aordinaires  que  celles 
que  prélèntent  fur  les  Perles  le  récit  des  Grecs  &.  celui  des 
Orientaux  ;  ce  qui  pourtant  ne  doit  pas  faire  mettre  ces 
règnes  au  rang  des  fables. 

Par  exemple,    nous   lifons   dans  Hérodote,   que  Paufiris     Likin, 
fuccède  à  Amirté  dans  le  royaume  d'Egypte.  Ceci  ne  peut^''^* 
être  arrivé  que  fous  Darius-nothus  ;   &;  Hérodote,  félon  le 
calcul  reçu,  ctoit  mort,  ou  du  moins  Ion  hiltoire  avoit  été 
compofée  long-temps  auparavant. 

Le  mcme  Hiflorien  nous  apprend  que  Cynis  ,  prit  à  ^'^•l-''F-97' 
inarclier  contre  les  Scythes ,  ordonna  à  Hyflafpe  ,  com- 
manJant  tie  la  Perfide,  d'aller  dans  ft)n  gouvernement, 
veiller  fur  Darius  fon  fils  aîné  ,  qui  avoit  alors  vinct  ans. 
Il  paroit  par-l.i  qu'Hyflalpe  éloil  moins  âgé  que  Cyrus ,  qui 
avoit  près  de  loixanle-oiue  ans ,  6c  Daiius  que  Cambyle. 
En  eHtl,  Darius  (uccède  à  Cambyle,  6c  dans  tous  les  Hillo- 
riens,  il  cil  ap|)tlé  liL  d'H)ll.ilpc. 

D'un  autre  côté,  les  Cappadcciens  fe  difoicnt  parens  dci     Phci.BihKot. 

Pc  <  \       iV        C  \       i-         I       /■  >  I       i^'  (oA.iCXUV, 

erles,  parce  q»  Aloda,  laur  de  Cambyle,  pcre  de  Cyrus, ,,,  ,,^^. 

avoit  été  mariée  à  Pliarnace,  roi  de  CappaUocc,  duquel  doit 


ir 

ver. 


'510  MÉMOIRES 

lorli  PcJagame  ,   pcre  de  Smerdis ,   père  d'Artemnas ,   père 

d'Anaphas  ,    Icigneur  Perfè,   conleniporaiii   de  Darius.   Cela 

donne  cinq gciicnilions,  Atoliii  6c  Anaphas  compris;  &:  il  n'y 

en  a  que  quatre  chez  les  Periès  :   mais   comme  la  lœur  de 

Hff.iy!.Oi"i:  Camhyle  forme  une  gcnération   fcminine,    \çs  ci)iq  géncra- 

r  '^,'^IL'  li'-"^s  *-'t's  Cappadociens ,  lelon  le  calcul  reçu  chez  les  Grecs, 

j  i  fi .■  ix Ariil.  doivent  répondre  aux  quatre  des  Periès. 
Mt.VIl.  i'6.  ;  ,  ^ 

Le  mariage  de  la  lœur  de  Cambyfe  ,    fait  voir  que  ce 

Perle  nctoit  pas  un  Inriple  particulier,   d'une  condition  mé- 

Z.//', /,/'./ 0.  di  ocre  ,    comme   l'avance   Hérodote,    mais    un   perfonnage 

confidcrable,  tel  que  le  Siaouejch  des  Orientaux  ;  ce  qui  eft 

encore  prouve  par  le  degré  de  conddération  où  Cyrus  paroît 

être  chez  les  Perfes,    avant  même  que  d'avoir  été  élevé  au 

Li!'.i,t>.2.  trône.   Auffi  Xénophon  nous  dit -il  que  Cambyie  éloit  roi 

Çi.d.f.^^2.  ^ç  YqxÏç,  c'efl-à-dire,  de  fa  Perfide. 

Maintenant,  comment  concilier  Hérodote  avec  lui-mcme! 

Mém.del'Ac.  Je  fais  qu'on  lit  ces  paroles  dans  un  Mémoire  de  M.  f  réret. 

its  Bell.  Leur.  ^^  Q^  q^'j}  /  Hérodole  )   dit  Aqs,  A^vw   branches  des   Aché- 

V'i^s-      "  ménides  ,  de  celle  de  Cyrus,    &    de  celle   de  Darius,    hls 

»  d'Hyilalpe  ,   cadre  parfaitement  avec  ce  que  nous   apprend 

Phot. Bihlioi.  "  Diodore  de  Sicile,  de  la  généalogie  des  rois  de  Cappadoce, 

f.tijS,     „  qiii  ^  quoiqu'alliés  feulement  par  les  femmes  à  la  famille  des 

»  Achéménides  ,  en  formoient  une  troifième  branche.  D'ailleurs 

»  la  fuite  de  ces  Rois,  dans  Hérodote,  eft  conforme  au  Canon 

»  de  Ptolémée,  qui  nous  a  donné,  après  Bérofe,   la  fuite  des 

»  rois  de  Perfe ,  tirée  des  registres  du  Collège  des  aftronomes 

Chaldéens  de  Babylone » 

Ce  que  M.  Fréret  dit  ici  de  Ptolémée,  confirme  la  généa- 
logie des  rois  de  Perfe,  alTez  généralement  reconnue  :  celle 
des  rois  de  Cappadoce,  donnée  par  Diodore  de  Sicile,  nous 
mène  au  mc'nie  réfulîat ,  du  moins  pour  les  Rois  antérieurs 
à  Darius.  Mais  il  eft  queftion  maintenant  d'accorder  les  deux 
branches  mafculines  des  Achéménides,  dans  Hérodote,  & 
ç'efl  fur  quoi  le  paftàge  de  M.  Fréret  ne  me  pai'oît  pas 
iatisiailaut. 


DE     LITTÉRATURE.  51  r 

Lorfque  Xerxcs ,  irrité  contre  les  Grecs,  jure  qu'il  (u) 
n'eft  pas  fils  de  Dai'ius,  fils  d'Hyftafpe,  fils  d'AHame,  fils 
d'Ariaramne,  fils  de  Telpeus,  fils  de  Cyrus,  fils  de  Cam- 
by/e,  hls  (ou  deicendant  )  d'Achcmènes,  s'il  ne  venge 
pas  l'affront  qu'on  lui  a  fait,  ce  Prince  nous  donne  fa  gé- 
néalogie ;  &  dans  celte  généalogie,  purement  mafculine, 
il  y  a  lept  générations,  de  Darius  à  Cambyfe ,  les  deux 
extrêmes  compris.  Cependant  l'on  lait  que,  dans  le  même 
Hiltoricn ,  Darius  iuccède  a  Cambyfe,  fils  de  Cyrus. 

Je  ne  vois  que  deux  manières  de  répondre  à  l'objection: 
la  première,  en  avouant  qu'Hérodote  s'ell  trompé;  Se  alors 
ce  que  les  Orientaux  nous  difent  des  rois  de  Perfe,  paroîtra 
moins  inioutenable  :  la  féconde  conlifte  à  dire  que  le  Cyrus 
rappelé  dans  ce  partage ,  ell  l'aïeul  (  Hérodote  l'indique  Lih.  i ,  p,  //,- 
ailleurs  Ka^a/S-Jaia  V  Kuf^j'  )  ou  le  bilaïeul  du  grand  Cyrus. 
Le  premier  Cyrus  aura  donc  eu  pour  père  un  Cambyle, 
comme  le  fécond,  «Se  ce  fera  Arfame ,  qui,  en  ligne  colla- 
térale, répondra  au  fécond  Cyrus.  On  voit  qu'il  y  a  ici 
plulieurs  choies  qui  loutfrent  difiiculté  :  au  moins  ce  calcul 
5'accorde  pour  les  générations  avec  celui  des  Orientaux ,  à 
un  perfoiinage  près. 

Chez    les    Grecs. 
Xerxcs,  Darius,  Hyllalpe,  Arfame,  Ariaramne,  Tefpeus,  Cyrus, 

Caïubyre,  Aclicmùnes. 

c 

2  Chez    les    Orientaux. 

s  _ 

g  /  Kc  Kaous, 

c         Efpendiar,  Kc  Gurtafp,  Kt  Lohrafp,  Arvandafp,  (  Kc  Pelcliin, 

Kc  Koliad,  Kc  Miiiotchcr  (ou  Djenifchid). 

Ces  réflexions  me  conduifenl  à  l'explication  à^s  partages 
où  Hérodote  parle  des  Mèdes  &.  des  Perles. 


(11  '     Mm   yic   iittf  cK  AcLpMK  T»    Tçaarief  ,    lî     Auroutof  ,    w     Ae^ag^iWû' .  1» 


512  MÉMOIRES 

i."  Cet  Hiflorien  dit  podiivemenl  ( x)  que  la  race  i^^% 

Acht'ménides ,  tribu  de  Perfe,  établie  à  Pafargade  ( Baiar- 

djah ,    lieu  de  marché,   c'efl-à-dirc ,  ville  de  marche,    grand 

marché  ) ,    eft   la  tige    d'où    font   lorlis    les   rois   de    Perle. 

Lih.i,f.6o.  Quelle  efl;  cette  race  des  Achéménides  !  Dans  le  même  W\Ç- 

^/!ffi.^"'  torlen,  Hyftafpe,  Darius,  Xerxès  Ibnt  Achéménides,  c'efl-à- 

j.Alcihiad.  dire,  deicendant  d'Achémènes  ;  &,  dans  Platon,  l'origine  de 

;,    '  {'•  ''°^  cQi  Achémcnes ,  tige  des  rois  de  Perle,  remonte,  ainli  que 

celle  d'Hercule ,  à  Perlée ,   lils   de  Jupiter.  11  efl  Roi  dans 

Héfichius ,    &  le  mot  "Aycu(xJini  y  efl  rendu  par  Flepcnis.  Les 

Aiim.fw ifs  Perfes,  fi  l'on  en  croit  Hérodote,  prétendoient  defcendre  de 

v.TôÉ.'n.'i'v).  Pti'sès  (y) ,  iils  de  Perlée ,  &.  félon  eux  ce  Perses  étoit  Alîyrien. 

Voilà  donc  la  race  des  Achéménides,  la  première  des  familles 

de  Perle,  celle  des  Rois  de  cet  empire,  d'origine  Allyrienne, 

&  cependant  établie  dans  la  Perfide,  le  farllllan. 

Ecoutons   maintenant  les  Orientaux.  Chez  ces  Ecrivains, 
cid.p.^t^^,  les  rois  de  Perle  delcendoient  de  Féridoun  (  le  Perfée  des 
■^  -*'■  Grecs),  dont  l'empire  comprenoit  l'Afîyrie ,   &;  plus  parti- 

culièrement de  Minotcher,  iliu  d'irets,  à  qui  l'Iran,  dont  le 
Farfiftan  fait  partie ,  échut  en  partage  ;  de  manière  que  le 
nom  (ÏAchémèiies  viendra  de  celui  de  MinotJier,  ou  Adanouf-  ■ 
tcher ,  précédé  du  mot  Ké ,  Roi.  Dans  Minotcher  le  mot 
tchchreh  fignifie  vijuge ,  beauté  ;  c'efl  une  épithète  cjui  n'efl 
pas  ellentielle  au  nom,  comme  dans  Homaï  tcliehich  aTcid ; 
comme  fched ,  foleil  ,  éclat  ,  dans  Djemlchid  :  dans  le 
Tavarik  Schah-namah  ,  dans  le  Cuerfclmp  -  tiamali ,  Se  danS 
d'autres  ouvrages  Perfans  ,  ce  Monarque  efl  fmiplement 
appelé  Djem.  Cette  première  étymologie  paroît  d'autant  plus 
juiîe,  que  par-là  le  mot  Achémén  (  ou  Achémcnes)  délîgne  une 
famille  particulière  en  Perfe,  &  non  en  général  les  Perlans. 
On  peut  croire  encore  que  le  mot  Aadjemi,  qui,  aéluellement 


p.  60. 


(y)   'HfjJuç   vo/M(o/.Sfj   nifmv  eivtLt , 

m  ActcaHf ,  yc-yvota.  cm.  tmç   KtiÇt'of  3v- 
yoLT^ç  ' Kvl^^fxÀiMç .   Herod,  lib.  VU > 

F-  49S- 

en 


DE    LITTÉRATURE.  515 

en  Arabe  fignifie  barbare ,    &   défigne  particulièrement  les 
Perians  (  comme  le  mol  Ac/iaine/iii ,  les  Perles,  chez  quelques  Mifcdi.rart.3. 
Ecrivains  latins,  à  ce  que  prétend  Reland  ),  repond  à  celui  ijrJ,''p'r'ra"' 
à! Achéméen.  Si   les  Arabes   l'ont   formé    du   nom   de   Djem /'•  ■'<'<>'• 
{  fchid  ),  c'ell  fans  doute  par  oppolition  à  celui  de  Zohâk, 
conquérant  Arabe,  ennemi  de  Djemichid.  Mais  les  Perles  ne 
(è  nomment  jamais  eux-mêmes  AAjemiaiis.  Dans  ce  fécond 
(èns ,  appeler  les  rois  de  Perfe  Achéménides ,  c'eft  dire,  chez 
les  Arabes ,  qu'ils  font  d'une  famille  oppofée  à  celle  de  Zohâk  ; 
chez  les  Perles,  qu'ils  habitent  un  pays  différent  duTouran: 
c'éîoit  chez  Xcs  Grecs  (  1) •  ou  les  faire  fortir  d'une  contrée 
dillinguée  de  la  Médie ,    le  Farliflan ,   ou  leur  donner  une 
origine  différente  de  celle  àes  rois  Mèdes,  qu'Hérodote  fait 
commencer  à  Dcjoccs  (  Zohâk).  Développons  ces  réflexions. 

Selon  les  Grecs,  l'empire  des  Mèdes,  c'efl-à-dire,   des 
defcenilans  de  AviVo/^'? ,  ell  détruit  par  les  Perfes  :  mais  chez 
les   Orientaux  ,   les    Iranians   n'ont   pour  ennemis    que    les 
Arabes  de  Zohâk  &  les  Touranians.  La  Médie,  portion  de 
l'Iran  ,    ne  fait  pas  chez  eux  un  royaume  à  part  ;    elle  ne 
fournit  ni  un  peuple  dillingué  des  Iranians,  ni  une  dynaflie 
particulière.  Hérodote  lui  -  même  nous  apprend,  comme  je     Libr.  ut , 
l'ai  oblervc  au  commencement  de  ce  Mémoire,  qu'ancien- /'•,■'■',/•     , 
nement   les   Mcdcs    ctoient    gcncralement    appelés   Ai'iens  :   Mén:.,t(fAc. 
Paulanias  nous  dit  la  même  choie.  ^"  ^'!:: }:''"• 

•-r  i\  /i  l'AiiJ-  n         /  T\      r        '"""   '   -    '^  '  ' 

Zoroaltre  ,    ne     dans    1  Aderbed)an  ,    elt   réputé    Perfe  ,  p.^gf  ;y6 , 
tandis  que  les  Mages  font  Mèdes  chez  les  Grecs.  Les  rois  "*"  ^''^' 
de  Perle   habitent    indifllremcnt  Rey ,  lllakliar,   Baikh  :  du 
refle,  il  pouvoit  y  avoir  des  aiiiniolités  de  province  à  pro- 
vince ,   &  l'origine  de   Zoroaltre,    fur- tout   pai'   fa  mère, 
pouvoit  tire  caulè  que  les  habilans  de  la  Perfide,  du  temps  /./^XV.YfV/, 
de  Cyrus,  n'avoient  pas  encore  tidopté  fa  réforme.  Les  Tou-''*'^^  ' 
«•anians,  ennemis  des  Perfes,  ne  peuvent  donc  être  les  Mèdes 

(■^)  Djiin  ,  prononcé  Kliein  ,  comme,  clans  le  Cjnon  de  Ptolémée 
(  DtJwrl.  Dijjertat,  Cjipria/i.  Afpeihl.  p,  S^  J ,  ic  non»  de  Zinims  cit 
écrit  Cluir^fi's. 

Tome  A  L.  T  1 1 


j,4  MÉMOIRES 

<Jes  Grecs.  D'un  autre  côté  ,  les  traits  de  rapport  cîtds  Jans 
ce  Mémoire,  prouvent,  je  crois,  d'une  manière  alFez  \)oi\- 
tive  que  ces  Touranians  lont  les  Scythes  d'Hérodote.  Reltent 
les  Arabes  de  Zohâk  :  le  Deïokcs  d'Htrodote  lera  le  Dehâk 
ou  Dahâk  (  Zohâk  )  des  Orientaux  ;  c'ell  ce  que  je  vais 
tâcher  de  démontrer. 

Hérodote  n'avoit  pas  lu  les  monumens  des  Perfes  ;  obligé 
de  s'en  rapporter  à  ce  cju'on  lui  difoit ,  il  aura  pu  confondre 
les  noms  &:  les  règnes  :  peut-être  même  l'erreur  fera-t-elle 
venue  des  Perfes  à  qui  il  s'adreffoit.  Chez  les  Orientaux , 
Zohâk  (  Dehâk  )  fuccède  à  un  Prince  qui  eft  cenfé  avoir 
a-d.p.^}S.  régné  fix  à  fept  cents  ans  :  après  lui,  règne  Féridoun,  Hé- 
'^'^'''  rodote  place  Deïokès  après  les  cinq  cents  vingt  ans  du  règne 

des  Allyriens,  iuivis  de  piulieurs  âges  d'autonomie.  Phraoïte 
fuccède  à  Deïokès  ion  père  ;  mais ,  chez  les  Grecs ,  ce  font 
àes  princes  Mèdes.  Chez  les  Orientaux,  Dehâk  efl  Arabe, 
&  féridoun  n'eft  pas  fon  fils,  quoique,  félon  le  Tarïkh 
Maadjem ,  il  fo it  de  fa  famille  par  les  femmes,  &  ait  époufé 
ià  fille.  Les  règnes  de  ces  deux  Princes  font  très  -  longs  : 
d'ailleurs ,  dans  Hérodote  (a),  Deïokès  eft  fils  d'un  premier 
Phraorte. 

Ceci  prouve,  je  crois,  que  ce  font  des  perfonnages  qui 
ont  fuccédé  à  Féridoun  ,  c'eft  -  à  -  dire  ,  aux  derniers  rois 
Afîyriens  ;  mais  qu'Hérodote  a  placés  dans  l'ordre  où  on 
les  voit  chez  les  Orientaux.  Prenant,  comme  font  encore 
la  plupai't  des  Écrivains  de  l'Orient,  des  noms  de  dynaftie 
pour  des  noms  de  Rois ,  il  a  fait  des  trois  premiers  noms 
de  la  lifle  qu'on  lui  a  donnée,  les  trois  premiers  rois  Mèdes. 

Dans    Hérodote.  Chez  les  Orientaux, 

Deïokès Dehâk  (  Zohâk  ]. 

Fraorte Féridoun. 

Cyaxare Ké  Klcher  (rois  Kéans). 


^^.yviû).  iib.  l>  p.   'fô. 


DE    L  ITTÉ  R  ATU  RE.  515 

L'hiilorien  Grec  préfente  ces  perfonnages  fousles  caradères 
<ju'ils  ont  chez  les  Orientaux. 

Dans  Hérodote,  après  une  autonomie  aflez  longue,  félon  L\i.i,p.^g^ 
DioJore  de  Sicile,  &  qui  avoit  donné  lieu  aux  crimes,  ^  p,us,'"  ''' 
la  violence,  les  Mèdes  ont  recours  à  Deïokès,  dont  l'équité 
étoit  cclèore  parmi  eux  ,  &  le  remlent  l'arbitre  de  leurs 
différends.  L'objet  de  cet  habile  Mède  efl  de  s'élever  à  la 
royauté.  Voyant  le  befoin  qu'on  a  de  lui  ,  il  refufe  de 
remplir  plus  long -temps  la  foncflion  dont  on  l'a  ciiaigé, 
dilaiit  qu'il  n'eft  pas  jufte  qu'il  abandonne  les  propres 
affaires  ,  pour  s'occuper  de  celles  des  autres.  Bientôt  les 
crimes  fe  multiplient.  On  s'alfemble  ;  les  amis  de  Deïokès 
le  fervent  hiibilement  ;  le  flratagcme  réulfjt ,  &  il  eft  élu 
Roi.  Les  MèJes  domient  à  leur  nouveau  Monarque  un 
cortège,  des  Gardes  :  ils  lui  bâtiliènt  un  palais.  Ce  Prince 
qui  a  à  policer  des  peuples  livrés  aux  vices  que  produit 
une  liberté  efirénée  ,  choifit  une  forme  de  gouvernement 
propre  à  impoler.  11  ne  le  communique  plus  à  les  lujets  ; 
il  ne  reçoit  les  placets  que  par  les  mains  de  les  Miiiiltres, 
ne- prononce  ks  jugemens  que  par  leur  bouche  :  il  a  par-tout 
des  efpions  qui  lui  rendeiH  compte  de  ce  qui  fe  palfe  dans 
(es  États.  Les  coupables  font  amenés  à  la  Cour,  &^  punis 
félon  la  nature  de  leurs  crimes.  Le  mon;uque  Mcde  ioutlent 
ainli  fon  autorité  pendant  un  règne  fort  long,  par  une 
févérité  bien  ménagée.  Voilà  le  Deïokès  d'Hérodote. 

Chez  les  Orientaux ,   Dchàk   (  Zohâk  ) ,   appelé  par  les 
Grands   de   Perle  ,   rétablit   le   gouvernement  monarchique     TaiiAi. 
afloibli  piir  les  laélions,  les  révoltes,  auxquelles  les  dernières     "  ■''"'' 
années  de  Djemfchid  avoient  donne  lieu.  Pendant  la  fuite 
de  ce  Prince,  c'efl-à-dire,  lous  les  derniers  dclcendans,  une   Ci-d.p.4.}^. 
partie  de  les  États  fut  fans  doute  dans  une  fcute  il'autonomie.  "^^^'-t^^' 
La  mollede  du  gouvernement  avoit  précipite  Djemkhid  du 
trône  :  Zohâk.  y  monte  par  fon  habileté,  s'y  louticnt  par  la 
févérité.  J'ai  niontré  ,  dans  le  Mémoire  fur  les  Alfy riens  , 
qu'il  avoit  des  droits  à  l'empire  des  Perle.-;.  Une  lois  maitre    c7</./'. ..//. 
de  l'autorité  luprème,  ce  Prince  celle  de  coninninicjuer  avec 

T  1 1  ij 


5i6  MÉMOIRES 

ies  fujels.  Les  révoltes  fréquentes  le  (ont  fonger  à  Ci  fureté. 
Il  donne  fa.  confiance  ,  comme  le  Deïokès  des  Écrivains 
Grecs,  à  fes  Miniftres.  Les  deux  fcrpens  qui  fortoient  des 
épaules  de  Zohâk ,  font  deux  Conleillers,  cfpèces  d'efpions 
publics,  qui  inflruifent  le  Moiiarque  de  ce  qui  fè  paffe  dans 
{es  États,  &  font  toujours  prêts  à  fervir  fa  févérité. 

Un  Prince  conquérant  ou  réformateur  a  pour  l'ordinaire 
befbin  de  pareils  fecours.  Il  pafîe  dans  le  pays  pour  un  tyran, 
pour  un  nionfîre  ,  dont  la  tcte  eft  armée  de  deux  ferpens 
qui  fe  nourrifiènt  de  lang  humain.  C'eft  pourtant  cette  févérité 
qui  fouvent  l'a  fait  appeler  au  trône.  Les  Seigneurs  Perfes, 
difent  -les  Orientaux  ,  étonnés  de  ce  qu'on  rapportoit  des 
deux  couleuvres  de  Zohâk,  fe  réunirent  à  fes  Arabes  pour 
le  rendre  maître  de  l'Iran.  Mais  cette  févérité,  aigrie  par  les 
révoltes  qu'elle  ne  peut  manquer  de  caufèr,  ne  connoît  plus 
de  bornes ,  &  prépare  la  chute  de  Zohâk.  Le  fupplice  de 
Djemfchid  ,  les  délations  ,  la  cruauté  des  Miniftres  ,  des 
Conhdens  du  nouveau  Roi ,  ont  dû ,  après  le  rétablilîement 
de  la  famille  de  Djemfchid,  faire  palier,  chez  les  Perfes, 
Zohâk  pour  un  monflre  altéré  de  fang  hinnain,  tandis  ^ue 
ies  peuples  voifins ,  qui  jie  voyoient  que  les  fuites  de  ce 
gouvernement  dur,  fans  en  fentir  l'impreffion,  c'efl-à-dire, 
qui  étoient  témoins  de  l'ordre  rétabli  dans  un  Etat  en  quelque 
forte  délabré ,  relevoient  la  fageffe ,  les  vues  ,  la  force  de 
génie  du  Prince  &  de  fon  Confeil. 

La  manière  dont  j'explique  l'hifloire  de  Dehâk  &  celle  de 
Deïokès,  quoiqu'affez  vraifèmblable ,  pourra  paroître  d'abord 
extraordinaire  ;  mais  ce  que  Moyfc  de  Chorène  dit  d'Az- 
dahâk  Byrafp  ,  répandant  deffus  un  nouveau  jour  ,  va  la 
confirmer. 
jlUm. ^<- /'Jr,  J'ai  rapporté,  dans  un  autre  Mémoire,  le  paflâge  de  cet 
^fs  Bfll.  Lfiir.  Ecrivain,  &  la  manière  dont  il  explique  la  fable  d'Azdahâk. 

tome  AÀ  ÀV  ...  .       .     .  n     ^      V  I  1 

fag.iCj—    Je  croîs  devoir  y  revenir  ici,   &  prefenter  les  rapports  de 
■"'■^'  l'hiflorien  Arménien  avec  les  auteurs  Perfes  &  avec  Héro- 

dote lui-même. 
J^ifl.Am,         Moyfe  de  Chorène,  parlant  de  Byrafp  Azdahâk,  d'après 

f'77' 


DE    LITTÉRATURE.  517 

les  Perfès  &  lès  Chaldcens  ;  Pourquoi  voulez-vous,  dit-il  à 
llaac  Bagratide ,  que  je  vous  entretienne  de  primo  ejus  bene- 
fciâo  malcfco.  Je  me  lers  de  la  traduction  des  Whillon. 

Bevanifp  Ajdahiik ,  chez  les  Orientaux,  eft  reprcfenté, 
dans  fa  jeunelJè,  comme  un  Prince  brave,  jufte  :  il  n'écoute 
les  mauvais  Génies  que  parce  que  ceux-ci  lui  donnent  d'abord 
de  bons  préceptes  de  conduite  ;  de-là  ces  Elprits  féducleurs 
prennent  occalion  de  lui  dire  qu'ils  lui  enleigneront  quelque 
chofe  de  bien  plus  important.  Malgré  cela,  Zohàk  leur  rélille, 
lorfqu'ils  lui  conieillent  d'ôler  la  vie  à  Ion  père,  pour  régner; 
mais  il  le  lallFe  enluite  aller  à  leurs  luggefïions. 

Da:moniif<jue  et  iminjîrant'ibus ,  ajoute  Moyle  de  Chorène. 
Dans  les  livres  Perles,  dès  que  Zohâk  a  obéi  aux  Dews, 
en  caufant  la  mort  de  ion  père,  ceux-ci  font  à  les  ordres, 
préparent  Tes  repas. 

Utfjue  errorem  &  falfitatem  frujlrari  non  potuerit  ;  ac  fuper 
humerorum  ofculntione ,  undè  Draconum  ortus  fuit ,   ac  dàndè 

jlag'itû  frequentiâ  homines  per  ventris  ufum  perdidit 

in  jabulis  narrant  puerum  Satana  mitiijlrum  ei  fuijfe ,   ejufque     U-P'  So, 
voluntati  obfcciuida^e  ;  utque  ,   etiani  fubindè  ,   quafi  pramium 
ab  eo  populans ,  humeros  ejus  ofcularetur. 

Dans  les  livres  Perfes,  les  Dews  promettent  à  Zohâk  àçs 
mets  tels  qu'il  n'en  a  jamais  mangé.  La  promefîè  exécutée , 
ce  Prince  leur  demande  quelle  récompenle  ils  exigent.  Les 
mauvais  Génies  le  prient  de  leur  permettre  de  lui  bailer 
les  deux  épaules.  La  chofe  faite,  il  lort  des  épaules  de  Zohâk 
deux  couleuvres.  Le  chef  des  Dews  ,  fous  la  ligure  d'un 
Médecin,  lui  dit  qu'en  les  nourriHant  de  cervelles  d'hommes, 
il  vivra  :  Zohàk  le  croit  ;  on  vide  les  prifons  ;  on  dcciine 
mcme  les  innocens  ;  les  peuples  fe  révoltent. 

Utque  Hrliodancs  quidam  pojleà  catenis  cum  aneh  conjlrin-     r.i^f  yj. 
xerit ,  atque  in  niontcm  qui  vocatur  Dembavcndus  abduxerit. 

Féridoun,  après  avoir  vaincu  Zohàk  Bevarafp,  le  rellèrre, 
ie  renferme  dans  le  mont  Damavand  en  Médie. 

Hrhodancm  yero  iiittr  viam  di^rmicntem  B^rajpcs  in  colUin 
traserit. 


5i8  MÉMOIRES 

Les  écrivains  Perfaiis  ne  font  pas  mention  de  cette  (îir- 
.prife. 

Hrho(lanef(jue  fomno  excttus,  in  cavernam  montis  eum  duxer't, 
contraque  eum  viiiâum  (latuam  pofuerit ,  cujus  terrore  perculfus , 
cateins  domitus ,  cvadere  non  putuerit ,  qub  terras  perditum 
in  t. 

Chez  les  Perfês  ,   Féridoun  <^tant  dans  les  montagnes  de 

Damavand,  où  il  avoit  refleiré  Zohâk,  le  prend,  &l  le  fait 

fufpendre  dans  un  puits ,  iié  avec  des  chaînes  de  fer  par  le 

■    milieu  du  coprs  :  il  met  eniuile  à  i'enlrce  un  taiifman ,  pour 

l'empccher  d'en  fortir. 

Je  crois  qu'à  prcfent  perfonne  ne  doutera  que  le  Byrafp 
Azdahâk  de  Moyfe  de  Chorcne  ne  foit  le  Bevai-alp  Azdahâk. 
des  Perles.  Les  noms  de  ces  deux  perfonnages ,  les  faits  qui 
ies  regardent,  font  abiolument  les  mêmes.  Nous  allons  voir 
l'hiflorien  Arménien  donner  à  ces  laits  un  lens  moral  qu'il 
croit  caché  fous  des  emblèmes,  que  les  Perles  eux-mêmes, 
Jd.p,^S.  à  ce  qu'il  prétend,  n'entendent  pas  :  &  ce  fens  moral  nous 
conduira  au  gouvernement  du  Dehâk  des  Perfes ,  du  Deïokès 
d'Hérodote. 

Byrafp  ,  félon  Moyle  de  Chorcne  ,  vivoit  du  temps  de 
PJel>rotli ,  maximi  (  Perfarum  )  progenitoris.  Sa  fagelfe  ,  là 
prudence  lui  fit  donner  le  commandement  de  fa  tribu ,  tou- 
ld.f,yp.  jours  fous  les  ordres  de  Nebroth.  Le  cai'aélère  diflinélif  de 
Ion  gouvernement  étoit  la  communauté  des  biens,  i'union 
des  hommes  vivans  les  uns  avec  les  autres ,  comme  frères. 
ïl  faifoit  d'abord  tout  en  public ,  pour  gagner  la  confiance  : 
voilà  ce  que  l'Auteur  appelle  ,  primum  ejus  benefaéîum 
malejîcum. 

Il   elt  aifé  de  reconnoître  à  ces  traits  Zohâk  Bevarafp, 

vivant  du  temps  de  Nebroth  (  Nimrad,  Djemfc/iid ,  tige  des 

Mcm.ate.    lois  de  Perfe  )  &  appelé  le  Centaure,  à  caufe  du  mot  Afp, 

f.id^yi-dcv.  Cheval,   qui  termine  fon  nom,  &  Prydeai ,  c'elt  -  à  -  dire , 

^//.  '^^^'  Chef  de  di:ç  mille  provinces.  Le  gouvernement  de  ce  Princç 

comnience  par  la  juftice  :  celui  de  Djemlchid,   corrompu 

par  la  prolpérité,  avoit  banni  cette  vertu  de  la  Perie.  Zohâfc 


DE    L  ITT  É  R  AT  U  R  E.  jip 

remet  l'ordre   dans   un  Etat   où  l'anarchie   avoit  fait  naître   Ci-d.p.^ja, 
mille  petits  tyrans  :  il  réunit   tout  fous   un  feul   Chef  ;    il  ^•'■^' 
rétablit  la  bonne -foi   chaiïée   par  l'autonomie  ,    &    par -là 
l'union  entre  fes  nouveaux  fujets.  Ses  adions  faites  aux  yeux 
des  peuples  lui  attirent  la  conhance. 

Byralp,  continue  Moyfe  de  Chorène  ,  très -habile  A?ins  Lii.àt.  p.^^, 
l'Aftrologie,  veut  favoir  à  fond  les  principes  du  mal  &  des 
enchantemens.  Pour  les  apprendre  en  fecret,  il  feint  des 
douleurs  de  ventre  ,  dont  la  guérifon  dépend  de  certains 
mots,  de  certains  noms,  que  le  peuple  n'auroit  pu  entendre 
fans  danger.  Ceux  qui  lui  enfeignent  la  Magie,  peuvent 
donc ,  fans  donner  de  iôupçons  ,  lui  parler  dans  l'oreille. 
Voilà  les  Miniltres  du  Diable  qui  le  lervent ,  lui  baifent  Id.y.  So. 
les  épaules.  11  en  iort  des  dragons  qui  dévorent  les  peuples: 
peut-ctre  Byrafp  lui-même  eft-il  changé  en  dragon.  Tout 
cela,  chez  Moyfe  de  Chorène,  fignifie  que  Byrafp  ."immolant 
aux  Démons  une  multitude  d'hommes,  {çi  fujets  indignés 
le  chad'ent.  11  fe  réfugie  dans  le  mont  Damavand  ;  fes  gens 
l'abandonnent  ;  ceux  qui  le  pourfuivent ,  fe  relâchent  ;  il 
raffemble  fon  monde ,  lurprend  iti$  ennemis ,  &:  eft  à  la  fia 
vaincu  près  de  cette  montagne  ,  mis  à  mort ,  &  jeté  dans 
une  folle  de  loutre. 

Cette  explication  eft  alTez  vraifemblable.  Les  Conquérans 
qui  veulent  établir  leur  autorité  par  la  crainte ,  ficrifient 
fouvent  à  leur  ll'ireté  ceux  qu'ils  devroient  gagner  par  les 
bienfaits.  L'inquiétude  les  lait  recourir  aux  moyens  furna- 
turtls  :  le  dtlir  de  favoir  l'avenir  leur  fait  ajouter  foi  aux 
prestiges  ,  confulter  les  Devins.  L'Hilloire  nous  prcfente 
mille  exemples  d'une  pareille  foiblelfe  (  l'apanage  des 
Grands  ) ,  dont  les  fuites  ont  été  aulîi  funelles  aux  "peuples 
qu'aux  Princes  même  qui  s'y  font  laillés  aller. 

Que  celte  explication  foit  vraie  ou  faulie  ,  il  en  réfulte 
toujours  que  Moylè  de  Chorène  a  pris  les  couleuvres  de 
B)  ralp  A/.daliàlv  pour  un  emblème. 

Ouvrons  Hérodote;  nous  trouverons,  avec  le  mcme  nom, 
le  kns  naiurel  que  cet  emblème  a  dû  prclentcr  à  un  Ecrivain 


520  MÉMOIRES 

étranger ,  &  qu'H  s'efl  contenté  de  configner  dans  Ton  HiC- 

toire,  fans  parier  de  i'emblème  même. 

Deïokès,  comme  Azdahâk ,  obtient  par  habileté,  par  (oit 
mérite  perfonnel  ,  le  commandement  des  Mèdes.  Pour  ne 
pas  trop  révolter  l'eiprit  de  liberté,  introduit  par  l'auto- 
nomie, ce  piUliculier,  devenu  Roi,  a  dû  d'abord  rendre  Tes 
nouveaux  fujets  témoins  &  en  quelque  façon  juges  de  toutes 
les  actions.  Lorfque  fon  autorité  ell  affermie,  il  ne  le  com- 
munique plus.  Les  efpions  lui  rapportent  ce  qui  le  palfe 
Ltù. /,  p.  ^  S.  dans  ion  empire.  Kcxi ,  dit  Hérodote,  ol  vs'^<^'^'^'  '^  x) 
X5CTT1-/WÛ/  vioa-i'  «tj'a.  tocto-v  tyw  ')(^ç^v  -ms  vip;^.  Il  ne  voit  que 
par  fes  Minières,  ne  rend  fes  Arrêts  que  par  leur  bouche: 
voilà  les  couleuvres  de  Dehâk,  ceux  qui  apprennent  à  Byrafp 
Azdahâk  des  iecrets  que  ce  Prince  croit  néceiïaires  à  fa  iùreté, 
qui  lui  difent  à  l'oreille  des  pai'oles  que  le  peuple  ne  pourroit 
entendre  fans  danger. 

On  objedera  peut-être  que,  dans  Hérodote,  Deïokès  eft 
Mède ,  commande  aux  Mèdes ,  &  à  une  époque  fort  éloi- 
gnée de  celle  de  Dehâk,  conquérant  Arabe. 

Je  réponds  que  Dehâk  étoit  maître  de  la  Médie,  qu'il  y 
çfl  mort  ;  que  Féridoun  fon  iuccelfeur,  fixe  le  fiége  de  fon 
empire  dans  la  Médie.  D'ailleurs,  les  réflexions  fuivantes 
feront  voir  que  i'hiftorien  Grec  a  pu  fe  tromper  dans  une 
partie  de  ce  qu'il  dit  des  Mèdes. 

I .°  L'autonomie  des  Mèdes ,  telle  qu'Hérodote  la  repréfente, 
n'eft  pas  dans  la  Nature.  Après  la  deftruélion  de  l'empire 
Aiiyrien  ,  l'auteur  de  la  révolution  devoit  avoir  im  pai-ti  confi- 
dérable  chez  les  Mèdes  :  le  commandement  lui  appartenoit 
AV.J"/.-,/, //,  de  droit.  Nous  voyons,    fous  Ninus,  les  Mèdes  avoir  des 
^''^''  Rois.  Comment  croire  que,  dans  la  luite,  cette  Nation,  affez 

puilfante  pour  cauier  la  ruine  de  Ninive,  n  étoit  compoiée 
que  de  tribus  divifées,  femblables  aux  hordes  des  Tartaresî 
Celui  qui  fait  réunir  des  peuplades  de  cette  nature,  en  former 
un  corps  capable  de  quelque  grande  expédition  ,  en  devient 
pour  l'ordinaire  le  Roi.  C'eft  par-là  qu'Attila,  Genghiskhan, 
Tamerlan ,  fe  font  formé  des  Empires  ft  confidérables. 

Je 


DE    LITTÉRATURE.  521 

Je  ne  parlerai  pas  des  contrzdicï'ions  que  l'on  trouve  entre 
!e  rccit  d'Hcrodote  &  celui  de  Ctéfias,  de  Diodore  de  Sicile, 
fur  les  temps,  les  noms  des  Rois,  les  villes,  &c.  Je  conclus 
de -là  qu'Hérodote  a  pu  confondre  des  faits  qu'on  lui  aura 
rapportés  d'une  manière  fort  fuccinde,  &  fur  lefquels  il  y  avoit 
peut-être,  comme  fur  Cyrus,  plufieurs  leçons.  Lê.f,y.^^. 

Cet  Ecrivain  veut  donner  la  lifte  des  Rois  qui  ont  fuc- 
cédé  à  l'empire  Alfyrien  ;  il  s'adreJfe  aux  Periès-:  on  lui 
dit  que  le  premier,  le  plus  ancien  Monarque  de  iOrient  a 
régné  plufieurs  fiècles.  Voilà  ks  Alipiens,  dit  Hérodote.  A 
ce  Prince  fuccèdent  Dehâk  ,  Féridoun  :  voilà  les  premiers 
rois  Mèdes.  Dehâk  fera  Deïokès  ;  Féridoun  ,  Fraorte.  De 
cette  manière,  il  fait  deux  Rois  de  deux  familles  ;  &  chez 
lui,  ces  deux  Rois  font  fuivis  de  Cyaxai-e,  qui  eft.'  chez  les 
Orientaux ,  le  nom  général  de  la  dynaftie  des  Kéaniens.  En 
conféquence,  Hérodote  met  fur  le  compte  de  fon  premier 
roi  Mède ,  ce  que  les  Perfes  difent  de  ZohfOc  ;  fur  celui  du 
fécond,  ce  qu'ils  difent  de  Féridoun  &  de  fes  enfans.  Fraorte 
fait  di:s  conquêtes,  alfiége  Ninive,  eft  tué  devant  cette  ville; 
ia  moit  eft  enfuiie  vengée  par  Cyaxare.  Voilà  Irets,  fils  de  CUp.^^^^ 
Féridoun,  qui  rélidoit  en  Médie,  tué  par  Salem,  roi  de  Ni-  ^^'J'*^f  ' 
nive,  fie  dont  la  mort  eft  vengée  par  Ké  Minotcher. 

Cependant  Hérodote  garde  l'ordre  de  la  iLicccftion  ,  en 
faifant  De'iokès  fils  d'un  premier  Fraorte  ou  Féridoun  ':  & 
comme  les  Orientaux  donnent  cinq  cents  ans  au  règne  de 
ce  Prince,  c'cft  peut-être  une  des  raifons  pour  le/quelles 
Hérodote  donne  cinq  cents  vingt  ans  à  la  Monarchie  qui  a 
précédé  celle  des  Mèdes.  Au  refte,  on  fait  que  les  Critiques 
anciens  6c  modernes  reprochent  aux  Hiftoriens  d'avoir  réuni 
fur  tel  Roi  célèbre,  par  exemple,  fur  Ninus,  Sémiramis,  Q.J.r.s^j. 
bien  des  traits  (|ui  regardent  d'autres  Rois.  En  a\  ouant  de 
bonne  loi  les  obligations  que  l'on  a  aux  Anciens,  il  ne  faut 
pas  renoncer  aux  nouvelles  lumières  qui  peuvent  fervir  à  ks 
expliquer,  ou  du  moins  à  dévoiler  l'Antiquité. 

On  peut  reprocher  a-.ix  Orientaux,  dans  le  point  d'hiHoire 
dont  il  s'agit,  le  délaul  que  j'ai  remarqué  dans  HcroJute. 
l^ome  XL.  U  u  u 


522  MÉMOIRES 

S'ils  cliftingiieiit  dix  Rois,  de  Minolclier  à  Ardefcliir-dcraz- 
da/t,  ils  ne  comptent,  dans  le  mune  intervalle  de  temps, 
que  trois  héros  qui  fe  fuccèdent  de  père  en  iils,  iavoii-, 
Sam,  fous  Minotcher,  Zal ,  6c  Roufloum  qui  pt'rit  fous  le 
règne  d'Ardelchir.  L'identité  de  nom  aura  fait  un  (eul  homipe 
d'une  famille  entière.  Les  Orientaux  ne  font  de  même  men- 
tion que  de  trois  rois  du  Touran,  depuis  Minotcher  jufqu'à 
Guflalp ,  favoir ,  Pefching ,  Afrafiab  fon  fils,  &:  Ardjafp, 
fils  ou  petits-fils  d'Afrafiab.  Les  Mémoires  ou  la  tradition 
des  Scythes ,  n'éloient  lans  doute  pas  plus  exacts ,  lorfqu'ils 
faifoient  Arpaxaïn  ,  qui  répond  au  (  Ar)  Pefching  des  Orien- 
taux, fils  immédiat  de  Targitaiis. 

Reftent  les  rois  Mèdes  de  Ctéfias.  J'ai  fait  voir  au  com- 

<:/-(/,/',  ^^j,  mencement  de  ce  Alémoire,  que  ce  font  ou  les  rois  Perfes 

Kéaniens,  y  compris  Minotcher  &  les  iuccefîeurs,  ou  leurs 

généraux  pour  la  Médie  &  les  provinces  voifines.  Les  traits 

que  j'ai  rapprochés ,  le  nombre  des  Rois ,   l'identité  de  pays, 

prouvent,  je  crois,  l'identité  des  perfonnages.  Le  mot  Arte, 

qui  domine  dans  la  lifte  de  Ctéfias,   fignifie  Grand,  &  n'eft 

qu'un  furnom  ,  lahah ,  difent  les  Perfuis  qui  en  donnent  de  tels 

Lîh.vii,  à  tous  leurs  Rois  :  les  Perfes,  félon  Hérodote,  s'appeloient 

P'jf^s-         autrefois 'Ap-rotîo;.  Il  en  efl  de  même  des  mots  Xerxès  (Roi), 

■nott(u'j,       '  Artdxcrxès  (grand  Roi),  Schahan  Schah   (Roi  des  Rois), 

Sche/ieriar  (le  Secours  des  villes  ou  le  Maître  des  villes.) 

Au  refte ,  le  catalogue  des  rois  Mèdes  de  Ctéfias ,  mis 
à  la  fuite  de  celui  des  rois  d'Affyrie  ,  la  lifle  des  rois 
Perfes  chez  les  Grecs  &  dans  Daniel ,  àes  rois  de  Cappa- 
doce  &  d'Arménie  ,  dont  le  nombre  difîère  peu  de  celui 
Aes  rois  de  l'Iran  (h),  la  généalogie  de  Xerxès,  dans 
Hérodote  ,  &  les  perfonnages ,  Rois  &  Sacrificateurs  ,  que 
nous   donne  i'Hiftoire  du  peuple  de  Dieu ,  depuis  Johram 


(b)    La  généalogie  de  Jéfus-Chrill: 

(  Mattli.   1,   i)    préfente   quatorze 

perfonnages ,    de  Jéchonias   à  Jefiis- 

Chrill  ,    c'cfl  -  à  -  dire  ,    pend.int    fix 

cents  ans;  ce  qui,  comme  chçz  les 


Perfes,  jufqii'au  temps  d'Alexandre, 
trois  cents  trente  ans  avant  i'ère 
Chrétienne,  ne  peut  donner  que  ûx 
perfonnageSi 


CANON  CHÈONOLOGIQPE  des  Rois  Medes  &  Perses,   comparés  avec 


les  Ràs   KéanienS. 

de  l'A  Cad.  des   3cllcs-Lctlr«  ,  icme  XI.  .page   ;  2J. 


¥= 


TEXTE     HEBREU. 


PATRIARCHES. 

N/,.„.J.C. 

\7)6.   Livi. 


iCRIVAINS. 

ORIENTAUX. 


Nahassok. 


r4.ii 


Suiic  des  ROIS  DE  JUDA. 

<„.M    J.C.  .« 

1)^4-.    JOHH  A  M 


ROIS  DE  PERSE 

ou  DE   L'IRAN. 

ZohXc  ou  Azdahak, 

nom  dt  D/n<ifit. 

&C. 

FÉRIDOUN   OU  TrETENO 
nom  dt  Vynajiie, 


I R  t  r  s. 


ÉCRIVAINS 

ORIENTAUX. 


AUTEURS 

GRECS    &    LATINS 


Ji  O  I  S   DU    NORD. 

ZohAc. 


ÎÎS  î-    Oc  HOSI  AS, 


858.    A  M  ASI  AS 1' 

0  0;^.   Az  A  m  AS j] 


Sam ,    Ccnéiil, 


NODEB .,v     7 


V)?-    JOATHAN ,  . 

741.    ACHAS 6 

7^7-  ÉzicHiAS 


<'98-   MANAssi 


Zou   ou  ROUDOZAG  , 
fils  de  Ichmafp . 


HtfchrtJ,  Zal,  Gi 
GUIlIiscmsp.njv.dc Zou  9 


6-f  î  ■    A  M  O  N  . 
<S+I.    JOSIAS. 


pOACHAS -,,  . 

J  O  A  C  H  1  M 


5?9' 


JOACHIN  OU  JtCHONIAS.  jmoii 


St  utClAS.  .  ,  . 
î  S3.  CODOLIAS 


SaL  ATHI  EL. 


GRANDS 


&c. 


Treteno., 


Tour    Khoda  ou 
lOiodcn'oiid, 


&.C. 


ROIS  IRANIANS. 

AbwAK  H  se  H. 


MiNOTCHEB    ou    Alanovf- 
rcfifr. jo*"*' 


AfRA  SIAIÏ.. 


Tour. 


&c. 


ROIS 
TOURANIANS. 


itanl  de  Tour ,  mij    4  mort 
^u  Minoidicr, 


Peschincue,  Roi  du 
I    Touran. 


Afra  S  I  A  B  ,  Roi  du 

1  ouran  ,    maure    de 
i'Iran  pendant  douze 


Ta  r  g  it  a  iJ  s,  père 
&  premier  Roi  des 
Scvthc<, environ  mille 
ans  avant  l'expédition 
de  Darius. 


AG  ATHYRSE. 


ÉCRIVAINS 

ORIENTAUX. 


AUTEURS 

GRECS    &    LATINS. 


ROIS    dOCCIDENT. 


Treteno.. 

I 

Salem. 


Arp  ax  aïn. 


AfrJliali    loujouti    rHou- 


D  V  N  A  i  T  I  E 

ROIS  KÉAIVIENS. 

l  h'é  Khjchré). 
K£   KOBAD 1"^ 

Za!(jt .  Gènérjl. 


KÉ  Kaoos 1  jo 

KÉ    PesCHIN,    fon 
fVcre.  I 

Geauiux. 


Pluie  A'cux  noire. 


A  RVA  N  D  ASP. 


SlAOUESCH. 


KéKhosro.Lohrasp 


KÉLOHRASP.GUSTASP.lo 


Afriflib  fj'it  11   guerre  i 
l'Oucft  .le  \i  mer  C»ri.ie.inc 

M  E  H  n  A  n  ,  Roi  Tou 
ranian  de  Kaboul. 

Raudaba,  l'a  fille. 


RéJu.i;on  du  Mïzenilnn. 

Irruption  dej  Tourioiarii 
diKt  l'irin. 

P  R  A  S  S  I  A  ,     Roi    du 

Fouran. 
ScHAiDAH ,  Géncril ,  Ton  fik. 


SiioueTdi ,  dini  le  Touran 
poufc  la  fiilc  du  RoL 


Ai'iuUb  mU 


Les  Cadufrcni  ferévollcr 
cortire  l«    Méilts  .  à   l'infli 

Mede;   font  dcj  couifci  fur 
'"  ("y^  foum/j  aux  Mcilcj 


M  ARM  ARE,  Roi    dts 
Saces. 

Zabima,  fa  femme. 

Uï  |»jril,eï  fc  livrent  i.k 

■^  '«    Sac«.    Les    Pirihe» 
'tnirtnt.ljnî  le  devoir.. 

Prototia,  Roi  des 
ocyihes. 


Mad  YA.  Roi  &  Ge- 
neral ,  Ibn  fils. 


Cimbyfc  époufc  en  Mftii 
U  tiUc  du  Rdi. 


Roi  d'Occident  ,  dercen- 
ilam  Al-  S.ilcTn,  niil  à  morl 
|iar  Minoicher. 


=^ 


AUTEURS 

GRECS     &      LATINS. 


HÉRODOTE. 


Rois  de  Syri 
luiiTàns  contre 
Trael  &  Jud^ 


SalmaN.  nui 
•It-lafieurdeSar 
danapale. 


Ruine     de 
Nini.t     pT 


Suite  des  ROIS  D'ASSYRIE. 

Ont    Tigré 
•vm,  J.  C. 

'756.  Sethos 

&c. 

1461.  b  e  lata  r  a  n 

143 1.  Lamprides. 

w 
891.  Sardanapale. 


Darab,  Roîd'Occî- 
dtnt ,  nommé  liot  des 
Jiuis. 


Conquïtej  des  Tranians  fur 
Audmehcr,  prés  de  ta  mer 
Cafiiienne;  fur  Kwbad,  Roi 

>p  où  ert  Baghdad;  fur 
b.  Boi  de  Sjrii-, 
Darab.  Roi  des  Roij 
de  l'Occident. 

Nabuchadnesar. 


"T^^Wiinipoffi  aux  Grc 


PuilTânce  des 
Rois  <rAIIyrie 
feus  Ph.rl.  La 
Syrie  con.iuife 
par  Ici  Hoii  d'Aï- 


Roy«ome  tfe      Les  irraclites  Iranf- 

Babylonc.         portés   e.i   Altyrit- & 

NalronalFar.   *^"  Médic  par  Sainu 

mat, 

747 '^'^      SennacKériben  Judée; 
avant  J.C.        défait,  lue. 


NabuchodonoroT; 

conijuêies  (bus     Nin 


[irifêpsr 


règne  de  ion   les  Médci  &,  pa 

père,  en    Syrie,  ie»  Babylonicnî. 
Egypte. 

Guerres     des 
Mcdei  conircJes 
,"      ■-,■.,     Lydiens^ 
Captivtléde  Juda 
pjr  NaLudiodo. 

Éclipfcde  Soleil. 

noFor ,  jjdé  de» 
Médes. 


Lei  AfTyrien* 
vauicuj. 


ROIS     MEDES. 
87^.  Arbace »! 


48'  Mandauce 50 


798.    SoS  AR  ME JO 


7^8,    ArTIAS    ou   Arlikas.   50 


71  S.  Abbiane 22 


69  5.     A  R  T  É  E   ou  ^i/f> ...    40 
r.»J',trtti.u ,    Gcnétal 


DEJOCES  , 

nom 
Je  Djunjlit. 

FRAORTE, 

nom 
de  Djnupif. 


Généahgie 

de 

Xe  rx  es. 

achémenès, 

defcendant 
de  Perses. 


DIODORE 

DE    SICILE. 


6^6.   Artyne. 


n 

> 
y. 
> 


°  3  4"    Asti  BA  r  ou  AJIiiarnas,  40 
Stryalîi ,  Génofjl 
...     RoiTAIA,  fille  d'Afljbar 


594-    AsTYACEfioUy4^fljï.il5.35 


.  . .     Par  MrsEs  .    fil» 


'.',.     CAMflySE.  Roi  (fePfrre. 
CïAXARE.  (dans  Xe'nophon). 

Dabius    MÉDUS. 


ASTYACES. 


Cam  B  YSE. 


C  Y  R  u  S. 


The^peus. 


Ahiaramne 


MOYSE   DE   CHORENE 


Suite  des  ROIS 
D-ASSYRIE. 

A  Z  ATA  COS. 

&c. 
Vestaskab. 


&c. 


Sardanapales. 


ROIS  MEDES 

Var  baces. 

M  A  N  D  a  u  c  £  s. 
SOSARMUS. 

A  HTUC  A  S. 


Cardicsas.      Cobnacu 


ROIS 
D'ARMÉNIE 

A  M  B  A  K. 


C  N  D  S  AC. 


Si;  Aj  ORDi. 


PAB.ERUS. 


RHASI/EUS. 


Phabnuas. 


p  A  z  ,£  z  u  s. 


D  É  J  o  c  É  .*. 


Artunès.        HaIcacius  II 


p  H  A  V  u  s. 


Cyaxares, 


Ervandus  I." 


ROIS 

DE 
CAPPADOCE. 

VhA  r  n  a  CE. 
A.STOSSA.   u 


Canibyfe-.  pèi 
•II-  Cyrui. 


PÉDAGANUS. 


^7JJJ.''     °"1      TICRA.E.,.. 


643'  Amon 

<54i.    JOSIAS 

-        *juA»-nAS..»«tt~»».    3  mois 
(JOACHIM Il 

I     i 

5PP-   JOACHIN  OU  JÉCHONTAi.  jmoij 


SÉDÉCIAS,  .  .  . 
5  Sf^,  CODOLIAS. 


Salathiel. 


GRANDS 
SACRIFICATEURS. 

S  37.  J  osui. 


ZORODABEL. 


Dans  DANICL. 

Rois  de  Pnjtt 
dt^uii   Cyrvs 
'U    Cu  STAS  P. 


4y5-  £liasid. 


Vï  U'yj     I\  JL  j^  I\  I  C  J.\  J 

(  lié  Khjckré). 

KÉ  Kobad r^ 

Zal(fr,  Gtnéril. 


KÉ  Kaous 150 

KÉ    PESCHIN,    Ion 
frcrc.  [ 

Rcujt'om ,  Pahamgo 
,itii,  Faraitwuri, 
Geaêraux. 


Fabamouhz,    filî 
de  Kaoui. 


AnVANDASP. 


SlAOUESCH. 


KéKhosro.Lohrasp 


K£LOHItASP,GUSTA5P.2  0 
Là  CouT  i  Balkh. 

KéGustasp.Bahmaniio 

Kaca.oun.  fille  <l'ui 
Grfc,  femme HuGurtalp, 

ZOROAÎTRE,    Proplicic. 

Z  é  R I B ,  frire  de  G  uJIyfp, 


P  ASCHOUTAN 
IIITAV^N  ,    ARTA 

Il  de  GufUrp. 


II.' 


41  5-  Joïadah. 


373-  JonAwvN. 


54».  Iaddus.  lol 


in; 


IV. 


(KJchahfi). 

O  ROUËRTOa 

(iyj'/"/iA'£^Trophète. 

B  A  H  A  M  A  N    OU    Ardejchir 

j   d:fMj  fiiï/?. 32 

LiCourilOahhir; 

Sigad ,  Général. 

Paschoutan. 

Sasan,  fil*  d'ArdcrcfiIr 

dwlicriie    à      11     perfualior 

d'HomJi,  quiiic  le  inonrie, 


HOMAÏ  TCHEREHAZAD 
;z  ou  30 
1)  A  R  A  B. 


Afri^ib  fai'  ''    guerre 
rOuert  de  11  mer  Caljijciine. 

M  E  H  R  A  B  ,   Roi  Tou- 
ranian  de  Kaboul. 
RaudaBa,  fi  fïlle. 


RéJui^îon  duMazcndrin. 

IrrupiioH  dci  Touraoùi» 
(Iini  I  Iran. 

P  R  A  S  S  I  A  ,    Roi   du 

Touran. 
SchajdaH,  Généril,  fônfUi. 


Siiouerch,  dinsîeTourjn, 
époufe  la  lîlle  du  Itoi. 


Le  Tourin  v»incu, 

AfraJ^ab  mii  a  mort. 


A  R  D  J  A  S  P,   Roi  du 
Touran. 


Cotnjuêleï  fur  le  Touran, 


M  A  RM  ARE,  Roi  des 

ZabINA,   fa  femme. 

Les  Panliejfc  lôreoian 
Sïces.GuerreenlreleîMcdi 
A  les  Saces.  Les  Pirlhes 
rentrent -lans  le  devoir., 

Irruplioii  des   Sc/lhet  en 
Medie. 

Prototia,  Roi  dl 


Scythes, 


M  A  D  VA,  Roi&  Gé 
néral ,  Ton  fifs. 


Cambyfe  époufe  en  MéiiJ 
la  liUc  du  Ruû 


Conquéles  d'Erpendiar  au 
ird-oueli    de  U    mer   Caf- 
pienne  ;  dans  l'Inde. 

Le  Touran  donné  par 
Efpcndiar  à  un  de*  defcen- 
dmi     d'Agucrireis  ,     ftére 

d'Afiafiib. 


txpédilion  de  Darius  contre 
les  Scyilies  otcidLniiiiK. 

Inda  Thy  RSE,  Roi. 
Conquête  de  l'Inde. 


Dirab  fe  dirtingue  dir 
combiti. 


les 


D  AR  A  8. 


DARAn  Al  Ascher,  4 

t'tlla  dire.lcpcm,aH:i(rinc 
par  deux  de  les  Officiers. 

ROSCHENCUE,  f»  fille. 


Evpédiiiciiide  Cyrus  contre 
les  Scydies. 


Sjiargajiyfe ,  Général,  tu 


Rois. 


Conquêie»  des  TranUm  fur 


idmeher,  près  rie  U 
Cafpiennc  ;  fur  Koliid, 


jys  où  eft  Baglidad  ;  fur 
Sakiab.  Roi  de  Syrie. 

Darab,  Roi  des  Rois 
de  l'Occident. 

Nabuchadnesar. 


Tribni  impofé  lux  Grecs 

Nsbuchaanefar  clulîe  Ai 
Babyione.  Liberté  rendue  auj 
tjpiif'i  d'ITriei.  Roi  Grecallî 
Giillarp.  Zérir  envoy 
contre  lui  par  Lolirafp. 

Daniel, 


Coni|iiêleï   dans    l'Ouefl , 
l'Aderbedjan,  &c. 


Conquêtes  dans  l'Oued. 
Gouverneur  de  Babylone 
cplacc;  les  Judi  favordéj. 


NabudiO'Ionofôr; 

les  cont|uêles fous      Nîtiive  prife  pa 
le   régne  de  ion   les  Médes  &  pa 


père,  en    Syrie,  les  Babylonici 
en  tgyple. 

Guerres      des 
Medcs  conircici 
Lydicni« 
Captiviréde  Juda 
par  NaLuch&do- 

Écliprc  de  Soleil 

noror,  aidé  des 
Modes. 


Les  AiTyricnj 
vaincus. 


Guerre       conire 
les  Bai.1riens  .  qui  fe 

foumetieiii  enfuiic   i 
Cyrus. 
Osés  us  vaincu. 


Babyfone  prifc. 

Daniel. 

Fin  de  la  cajxivité. 

Darius  Médus,  âge 


commande  ", 
lone. 


Inby- 


L'Êgypie  foumifL' 


Evpédirions  eonir 
l'AlIyric,  I«  Grèce. 


tti. 


Expéditions  contre 
'  ;ypie,  la  Gr«e, 


.  Conquatet  en  Grèce  &  en 

Egypte. 


Sur  Phricous .  Roi  de  Ma- 

lorne  ;  tribut  iinpore  à  ce 

Prince, 


Tribut    rcfule      pir    les 


Idan.  ■■ 

E  s  D  RAS, 

PJÉHÉM/AS,  envoyés 

i  Jerulalem. 


Guerre*  ,  comme  cî-dcvint. 


634.    AsTlBAR  OU  A jh l'amas,  j^a 
Stryalit ,  Général 


RoiTAiA,  fille  d"Ail.bai 


594.     ASTYACESOUy4^'iltfdil5. 35 


.  .  .     Pa  B  MrsEs.    fil» 


Idem, 


Idem» 


Mort  de  Pliiiippe,  Roi 
de  Maccdoine. 


Alexandre, 


Cambyse,  RoîdePcrfe. 

CyaxaRE.  (dans  Xâwphon), 

Darius   Médus. 


ROIS   PERSES. 
5  5i?'  Cr  RUS 30 

CasSaNDanE.  fa  femme, 
fille  du  Roi  de  Cappadoce. 

HrsTASPE,  Gouverneur 
<lc  la  Perfide. 

ZoROAsrnE,  Prophète. 


529.    Cambyse 8 

S  M  £  R  D  IS. 

JZI.    PAR  lu  s 3^ 

Artaban  &  Arta- 
PHERME,  fe*  frères. 


4S5.     XEBxès..,..,.;.    J 
OSTANE  .   Prophète, 
AnabiJii ,   Général, 


4<J4- 


424.^ 


Artaxerkès-Loncue- 

M  AI  N ,^1 

La  Cour  à  Suze. 
AUgabj'ft.  Génènl, 

HrSTASPE,  frèreduHoi, 

commande  dansljBa<flriane. 

AcHÉMÉNiDEs.  fon  onde. 

Amestris,  fa  mère, 


kAEBXES 2  mois 

/SOGDIEN  OU  Secundien,    7 
4^3yOCHus       OU      Darius 
^ jVoMw igans 

Arsite,  fon  frère,  fe 
révolte;  pris  ,  tué  à  la  iicr- 
fiiafion  (le  Parifatis .  fille 
dAriaxerxès  &  femm. 
dOchus.  I'>futhn ,  AmoTg 
icigneurs  Pcrfct. 

405.   Arsace    OU    Artaxerxès 
^JrJtmon m^ 

OÎTANE&   CtRUS.   fci 


frèfcî 


Darius.   Ariaspe 
&OcHl;3  fesfilî 


3  58.    OCHUS,  ; 


338.  Arse., 


3  3  J.  Darius  Kodoman,  . 
celU  dire,  le  dernier; 
'llKllinc  par  deux  de 
f«  Officiers. 

l'oXANE.   fa  filfc. 
330.    AlEXANDKE.  .. 


> 

y. 
> 
w 


i 


C  Y  B  us. 


ASTYAGES. 


ThE'^PEUS. 


Abiaramne 


HïSTASPE. 


Darius. 


Xerxès. 


ROIS 

DE 

CAPPADOCE. 
Pharnace. 

ASTOSSA.  (i 
femme,  liruriic 
Onibyle  .  père 
de  Cyrus. 

PÉDAGANUS. 


S  M  E  R  D  I  S. 


ARTEM  NAS. 

Akaphas  I." 


Anaphas  II.' 


Data  MA, 


Ariaramne. 


Ariarathe. 


Ariarathe. 


Cvaxares. 


Ervamdui  r.' 


\STTAOEJ     ou       TiGRANES   I' 

A^Jahac, 


B  A  B  I  US. 


Ara  VA  NUS. 


N  erse  s. 


Z  A  RÈS. 


Armo  DDUS. 


B  A  G  A  M  U  S. 


Va  ha  .m  us. 


VAHis. 


Alevantre. 


^ 


DE    LITTÉRATURE.  523 

jurqu'à  Alexandre  ;  le  tout  placé  parallèlement  aux  princes 
Kéaniens  ,  prélènte  d'un  coup-d'u.iI  les  idées  développées 
dans  ce  Mémoire  ,  &  peut  Tervir  à  affoibiir  les  dirficultés 
que  j'ai  tâché  de  réloudre. 

La  femme  des  règnes ,  de  Minotcher  à  Ké  Khofro ,  efl: 
'de  trois  cents  dix-huit  ans  ;  d'Arbace  à  Cyms  ,  les  règnes 
donnent  trois  cents  dix-fept  ans.  Les  Orientaux  comptent,  de 
Ké  Khrolro  à  Eskander  (  Lohralp  omis  )  deux  cents  loixanle- 
huit  ans  ;  &:  les  Grecs ,  d'Hyftafpe  ou  Cyrus  à  Alexandre , 
deux  cents  vingt-neuf  ans.  On  voit  que  les  différences  font 
peu  confidérables.  J'ai  paffé  le  règne  de  Lohralp,  parce  qu'il 
fait  partie  de  celui  de  Ké  Khofro  &  de  celui  de  Gullafp. 

Je  conviens  qu'il  peut  toujours  refier  des  doutes  fur  cette 
portion  de  l'hiltoire  Orientale  ;  mais  dans  des  temps  aufli 
éloignés,  celle  de  toutes  les  Nations  eft  à  peu -près  fujette 
au  même  inconvénient. 

11  me  femble  que  c'ed  avoir  fait  un  pas  affez  confidérable, 
que  d'avi'ir  montré,  non  pas  fimplement  en  général,  mais 
par  des  rapports  particuliers  &  frappan.s  qu'il  étoit  poffible 
de  retrouver  les  rois  Mèdes  &.  Perlés  dans  les  hidoriens  de 
i'Orienl  (  c'eil  la  dynaltie  des  Kéaniens,  remontant  jufqu'à 
Minotcher) ,  &  de  faire  fervir  ces  Écrivains,  traités  jufqu'ici 
de  fabuleux,  à  expliquer  Hérodote  8c  Ctélias.  Que  nos 
neveux,  par  les  découvertes  qu'ils  feront  dans  ks  Antiquités 
de  l'Orient  ,  conlirmcnt  ou  détruiftnt  cette  identité  ;  au 
moins  les  rapports  que  j'ai  préfèntés,  feront  pour  eux  un 
motif  d'approfondir  ces  Anti(]uités  :  &  je  ne  crains  pa5 
d'avancer  (jue  ,  lorfcju'on  puiiera  dans  les  fourcts  ,  que 
l'on   dépouillera   les    monumens    de   tous  les   peuples  fcj, 


(c)  Voici  un  trail  qui  ert  ]>ro|)re  à 
fairt  voir  coninunr  ,  à  l'aide  des  mo- 
numens des  Ndiions ,  étlia|i|)és  aux 
temps  ,  il  c(l  ponTiMo  de  réialilir 
l'Iiillairc  ancienne.  On  convient  que 
ItsCirecsont  rci;u  Bicchusfic  Hercilc 
des  Orientaux.  J  ai  proporé  ,  dans  le 
Mémoire  précédcnl  (p-  46/,  mile ) , 


des  vues  fur  le  |ircmier  de  ces  liéros , 
ainfi  que  fur  Perlée.  Les  Savons 
placent  Hercule  quelques  anni'cs  après 
Peifee,  fclon  M.  Fr^rct  (  Aliin.  Je 
iAc.  lits  Bell.  Lrttr.  t.  y,  p.  J12), 
treize  Cfnts  quatre -vingt -troi>  ans 
av.int  Jcfus-Chrill.  D"un  autre  co.é, 
félon  les  Scyilies  [ci-iiev.  p.  -fSo), 

U  u  u  ij 


524  MEMOIRES 

il   en   rcfultera  toujours  pour  i'hifloire  un   nouveau   degré 

de  certitude. 


Targitaiis  ,  leur  premier  Roi,  vivoit 
environ  mille  ans  avant  l'expédition 
de  Darius  contre  la  Scythle,  c'eft-à- 
dlre,  environ  quinze  cents  ans  avant 
l'ère  Chrétienne  :  ils  lui  donnent 
pour  père  Jupiter,  &  pour  mère  la 
fille  du  Rorlllliène.  On  fait  que  les 
anciens  héros  ,  dont  la  nalflance  étuit 
pour  l'ordinaire  douteufé  ou  ignorée, 
pafTolcnt  tous  pour  fils  des  J3ieux. 
Aufli  Hérodote ,  qui  rapporte  cette 
généalogie,  ne  l'approuve -i- il  pas. 
Mais  ce  qui  ell  dit  de  la  mère  de 
Targitaiis  ,  prouve  au  moins  qu'il 
étoit  né  dans  le  Nord.  Ce  Prince 
fera  Treteno  (  Féridoun  ,  né  dans  ces 
contrées ,  ou  Ton  fils  Tour  Khcda , 
père  des  Touranians  (  les  Scythes  ). 
L'époque  de  Targitaiis  répond  exac- 
tement à  celle  de  Treteno  :  mais , 
dans  un  pareil  éloignemcnt ,  foixante 
à  quatre-vingts  ans  de  plus  ou  de 
moins,  ne  doivent  pas  faire  une  diffi- 
culté. Les  Grecs  font  Hercule  père 
des  Scythes  ;  &  Treteno ,  chez  les 
Orientaux  ,  donne  la  Scythie  à  Tour 
fon  fils,  de  qui  elle  prend  le  nom  de 
Touran.  Hercule  eil  donc  ou  Tre- 
teno ,    ou  Tour  fon  fils. 

Les  époques  font  fixées  ;  compa- 
rons maintenant  les  évènemens. 

Hercule,  feion  les  Grecs  du  Pont 
(  Htrcdot.  liv.  IV,  p.  ^^7,  2.^8), 
conduifant  les  troupeaux  de  Gérion, 
arrive  dans  le  pays  appelé  maintenant 
Scythie  ;  il  pardurt  toute  la  contrée, 
cherchant  les  jumens  de  fon  char, 
qu'on  lui  avoit  enlevées  ,  pendant 
qu'il  dormoit  ;  &  rencontre,  dans 
un  antre,  une  fille  dont  le  corps 
par  le  bas  étoit  terminé  en  ferpcnt. 
Cette  fille.  Souveraine  du  pays,  avoit 
fait  enlever  les  jumens  d'Hercule  ; 
elle  ne  confent  à  les  lui  rendre,  qu'à 


condition  qu'il  aura  commerce  avec 
elle  :  le  héros  accepte  la  propolition  \ 
elle  en  a  trois  fils  ,  dont  le  dernier  , 
appelé  Scytha  ,  donne  fon  nom  à  la 
Scythie.  Le  nom  du  premier,  Aga- 
tliyrfcs,  diffère  peu  de  celui  de  Tour,  fils 
du  Treteno  des  écrivains  Orientaux. 

Que  nous  difcnt  ces  Écrivains  \  Tre- 
teno,  élevé  au  milieu  des  troupeaux,, 
triomphe  de  Zohâk  ,  &  s'empare  de 
tous  les  pays  foumis  à  ce  Monarque. 
Ses  troupes  font  défaites  ,  pendant 
qu'il  dort  ou  fe  repofe.  Ce  trait  eit 
rapporté  par  Moyfc  de  Chorène  (  ci~ 
dev.  p.  j/7  )■  11  rencontre  dans  le 
pays  une  Princeffe  defcend^mte  de 
Zohâk  :  peut-être  efl-ce  Zohâk  lui- 
même  ,  renfermé  dans  le  mont  Da- 
mavand  (  ci-dev,  p  ^18).  On  fait 
que  cette  race  eft  appelée  race  de 
ferpent.  La  Princeffe  met  pour  condi- 
tion à  la  paix  fon  mariage  avec  Treteno 
(  ou  Zohâk  lui  fait  époufer  fa  fille  )  : 
le  Prince  y  confent  ,  <Sc  par  cette 
alliance  ,  il  devient  maître  légitime 
de  cette  contrée.  Treteno  a  de  la  fille 
de  Zohâk  deux  enfans.  Le  fécond  a  un 
fils  ou  petit -fils,  Pefchingue ,  dont  le 
nom  diffère  peu  de  celui  d'Arpaxaïn, 
deuxième  fils  de  Targitaiis.  En  général, 
les  Orientaux  donnent  à  Treteno  trois 
enfans  ,  de  deux  femmes  dirlérentes. 
Je  ne  parlerai  |ias  des  deux  ferpens 
étranglés  par  Hercule  ,  au  berceau  ; 
de  Cacus  ,  tué  par  ce  héros  :  Zohâk 
&  fes  deux  ferpens  ont  pu  fournir 
ces  traits.  Rappelons-nous  feulement 
qu'il  efl  queftion  des  mêmes  contrées, 
de  Princes  à  peu  -  près  du  même 
nom ,  d'évènemens  paffés  à  peu-près 
dans  le  même  temps.  Voilà  comment 
l'Hifloire  eft  travaille  en  fables  My- 
thologiques, en  paflTant  par  des  mains 
étrangères. 


D  E    L  ITTÉ  R  AT  U  R  E.  525 

L'hiftoire  d'Alexandre  &  celle  des  princes  Afchkanides, 
d'un  côté,  prife  des  Orientaux;  de  l'autre,  celle  du  conqué- 
rant Macédonien ,  &:  le  règne  des  Parthes  chez  les  Grecs , 
feront  la  matière  d'un  nou\eau  Mémoire. 


Addition  à  la  note  (  e )  ,  pag ^  84. 


Dans  le  Scliah-namali ,  Minotcher, 
à  la  fin  de  (es  jours ,  aflemble  les 
Grands  de  Perfe  ;  &  ayant  appelé 
iN'oder,  lui  donne  des  inflrudions  fur 
les  chagrins,  les  peines,  les  dangers, 
attachés  à  la  Royauté.  Ce  iMonarque 
lui  recommande  fur-tout  d'être  fidèle 
à  \i  Loi  de  Dieu,  c'eft-à-dire,  à  la 
religion  de  Ils  pères  ,  qui  lui  ccnfer- 
vera  la  Couronne  fur  la  tète ,  fans  fe 
laiiït-r  aller  aux  Religions  étrangères. 
Voici  les  Vers  du  Sdiah  -  namaii  ; 

Htgar  ta  fchati  ^é  Dim  KhoJdi  ; 
Kth  Din  i^boiitii  averad  p*ik  rai. 
Keaoun  ao  fchavaj  dar  Djehnn  Davtri , 
Keh  Moufi  liiJiDd  Ith  Piigluimtiiri  : 
Ptdidàiad  ihnoun  ht  Khavtr  Zimin  ; 
Higar  lafihahi  bar  o  tt  kin  : 

C'cfl-à-dirc  : 

frenez  garde  <k  veut  tletoiunc  ik  la  Loi  de 
Dieu; 


Car  fi  Loi  de  Dieu  aj,porte  ia  voie  pure. 
Mainicnani  il  y  a  dam  le  Monde  une  nouvelle 

Adniiniflraiion  (  Kcligicule  ) , 
Qui  s"inlroiluit  par  la  prophétie  de  Moyfc  : 
Elle   pareil  miinlenanl  dans  la   itrre  de  l'Oc- 

Prenez  garde  de  vous  lourncr  vers  elle  par  ven- 
geance (  contre  le  Touran  ). 

Ce  pafTage  du  Schah-namah ,  fi  l'on 
peut  y  faire  quelque  fonds ,  prouve 
que  ,  fur  la  fin  du  règne  de  Minotcher, 
la  religion  des  Juifs  étoit  connue  en 
Médie,  en  AfTvrie  ;  qu'elle  y  faifoit 
même  du  progrès.  Ces  progrès  auront 
irrité  les  Monarques  d  ces  contrées: 
(Se  en  efiét  c'ell  fous  Noder,  Afrafiab, 
&  Zou  (ci-dev.mt,  f,.  ^Ifj  J,  que 
les  Aflyriens  (ont  la  conquête  de 
la  Syrie,  &  que  les  Jfraélires  font 
tranfportés  en  AllVrlc  ôi  en  Médie 
par  Salmanaiar. 


52^  MÉMOIRES 


A4ÉM0IRE    SUR    LA    GUERRE, 

Confidérée  comme  Science. 
Par  M.   JoLY  DE   Maizeroy. 

PREMIÈRE     PARTIE. 

14 Juillet    1     'ambition  ia  plus  naturelle  à  l'homine,  &  j'o/e  dire 

'775-       J j   la  plus  noble,   cil:  d'étendre  fes  idées  en  multipliant 

fes  connoilTances.  Cette  efpèce  d'inquiétude  lui  fait  porter 
en  incme  temps  ks  vues  fur  le  palfé  &  l'avenir  ;  mais  aper- 
cevant entre  lui  &  le  futur  un  voile  impénétrable,  il  regarde 
auflitôt  en  arrière  où  ion  œil  peut  s'étendre  dans  le  Lintain. 
Toutes  fes  afFeélions  reHuent,  pour  ainfi  dire,  vers  l'origine 
des  chofes ,  d'où  il  defcend  en  conhdérant  leurs  progrès  de 
fiècie  en  fiècle ,  &  les  luivant  dans  leur  décadence.  Cependant 
Il  cette  ardeur  à  percer  dans  la  nuit  des  temps  ,  fi  ce  delir 
in(atiable  de  connoître,  n'avoit  d'autre  objet  que  de  (atisfure 
une  vaine  curiofité,  nulle  occupation  ne  leroit  peut-être  plus 
frivole  :  mais  non- feulement  l'étude  afîidue  de  l'antiquité, 
en  failant  palier  fous  nos  yeux  le  tableau  des  révolutions 
humaines ,  produit  des  réflexions  utiles  pour  les  mœurs  ;  elle 
eft  encore  une  fource  où  nous  puilons  ce  qu'il  importe  le 
plus  de  connoître  dans  chaque  état  :  nous  en  retirons  des 
préceptes  fûrs  pour  les  Sciences  &  les  Arts,  &  nous  y  trou- 
vons des  modèles  dans  tous  les  genres ,  qui  fervent  à  nous 
perfeélionner. 

Si  l'on  recherche  avec  einpreiïement  l'Ordonnance,  les 
Règles,  le  goût  des  Anciens  dans  les  chofes  de  pur  agrément, 
quel  intérêt  ne  doit-on  pas  prendre  à  tout  ce  qui  concerne 
la  Guerre  ;  puifque  c'eft  une  Science  qui  embrai'îè  prefque 
toutes  les  autres,  qui  en  eft  le  bouclier,  comme  la  lauve- 
garde  des  États  ,  &  que  nous  avons  des  preuves  que  les 
Anciens  l'ont  polfédée  dans  Ion  plus  haut  degré  de  pertedlionî 


DE    LITTÉRATURE.  527 

Je  fais  que  le  Philofophe  regarde  la  Guerre  fous  un  point 
de  vue  bien  différent  :  il  ne  confidère  que  la  défolalion,  les 
meurtres,  les  ravages  qu'elle  produit,  les  larmes  qu'elle  fait 
répandre.  Il  détefte  la  fureur  des  hommes  appliqués  à  s'entre- 
détruire  ;  les  plaint  d'en  avoir  fait  un  Art  qu'ils  s'efforcent 
chaque  jour  de  perfeclionner  ;  &  ne  voit  qu'avec  horreur 
ces  fcènes  fanglantes ,  où  le  Vainqueur,  abreuvé  de  lang, 
affis  fur  des  monceaux  de  cadavres ,  chante  fîi  gloire  &  fon 
triomphe.  Mais  fi  les  paffions  inléparables  du  cœur  humain 
dévoient  enfanter  la  dilcorde,  la  dilcorde,  à  Ion  tour,  ne 
devoit-elle  pas  produire  la  Guerre  l  Elle  a  dû  naître  du 
choc  des  intérêts  de  plufieurs  peuples  voiflns,  de  l'ambition 
des  uns ,  de  la  crainte  des  autres ,  du  dcfir  que  des  peuplades 
errantes  avoicnt  de  former  des  établilfemens  folides.  La 
Guerre  efl  donc  un  de  ces  maux  inévitables,  attachés  à  la 
condition  humaine  :  c'efl  l'état  d'une  Nation  qui  fort  du 
repos  pour  attaquer  ou  le  défendre.  Si  après  avoir  cherché 
toutes  les  voies  polfibles  de  pacihcalion  ,  elle  le  "voit  forcée 
de  repoulfer  la  violence,  de  lecourir  un  foible  opprimé,  de 
prévenir  des  entrepriies  injuftes ,  elle  ne  fait  rien  alors  qui 
ne  (oit  dans  l'ordre  du  droit  des  Gens  &:  dans  celui  de  la 
Nature  même.  L'objet  de  la  prile  darmes  étant  la  vicloire, 
afin  d'y  parvenir ,  on  affemble  des  troupes  ;  on  forme  des 
projets,  ik  l'on  prend  des  moyens  pour  les  exécuter.  Ces 
moyens  fe  déduifent  de  la  comparaiion  des  forces ,  des  fitua- 
tions  relpeclives,  &  d'une  inhnité  de  combinailons  fur  des 
caufes  Pliyfujues,  Politiques  &:  Morales.  Ainfi  faire  la  guerre, 
c'efl  réfléchir,  combiner,  prévoir,  afiôrtir  dificrens  moyens. 
En  faut-il  davantage  pour  convaincre  que  ce  n'efl  point  un 
Métier,  comme  on  l'appelle  vulgairement,  mais  une  Science 
que  les  Grecs  exprimoient  p;u-  le  terme  'E.nça.'TTy la. ,  Strati'gic  ; 
c'eft-à-dire,  la  Science  du  Général,  qui  embralloit  toutes 
les  autres  parties  qui  lui  étoient  (ubordonnées  ;  fcience  des 
plus  importantes,  puifqu'elle  allure  aux  peuples  la  pollefîîon 
de  leui>  ilablillcmens  <Sc  le  maintien  de  leur  tranquillité; 
fubiime ,  parce  qu'elle  exige  un  courage  réglé  par  la  prudence , 


528  MÉMOIRES 

&  qu'il  faut  joindre  l'adrefTe  à  la  force,  pour  afîîiiHir  ou 
repoullér  i'ennemi.  Non -feulement  elle  demande  les  talens 
<ie  l'elprit ,  mais  encore  les  vertus  de  l'ame  ;  &  ce  qui  efl: 
aiïèz  remarquable,  c'efl  qu'elle  les  emprunte  de  cette  même 
Philoiophie  qui  la  condamne  :  telles  lont  la  fermeté,  la 
confiance,  la  rcfignation  aux  évènemens,  légalité  d'efprit , 
le  fang- froid  d'où  nailîent  la  multitude  des  relîources ,  le 
défintéreiïement ,  l'équité  6c  l'amour  de  l'ordre. 

D'après  cet  expolé,  il  eft  aifé  de  fentir  que  l'on  ne  peut 
plus  demander  û  la  Guerre  doit  être  mife  au  nombre  des 
Sciences.  Cette  queftion  pouvoit  être  agitée  lorfque  l'aurore 
de  nos  connoiffances  ne  répandoit  encore  qu'un  foible  jour, 
&  que  le  cercle  des  idées ,  qui  s'étendoit  lentement ,  ne 
pouvoit  les  embrafTer  toutes  ;  mais  dans  un  fiècle  éclairé  où 
les  notions  font  formées,  où  tout  ayant  paffé  à  l'examen,  eft 
apprécié,  où  les  erreurs  font  dévoilées  Se  les  préjugés  détruits, 
ce  n'ell  plus  un  problème  à  réfoudre  ;  c'efl  au  contraire  une 
vérité  inconteffable  fur  laquelle  on  ne  peut  élever  aucun 
doute.  Cet  axiome  une  fois  pofé,  il  efl  évident  que  chaque 
Science  étant  fondée  fur  des  principes  &  dirigée  par  des 
règles ,  il  doit  en  être  de  même  de  celle  des  armes ,  que 
l'ignorance  Si.  un  préjugé  barbare  ont  cru  dépendre  entière- 
ment de  la  valeur  &  du  hafard. 

Les  maximes  qui  ont  été  recueillies  fur  la  conduite  des 
plus  habiles  maîtres ,  le  tableau  de  leurs  grandes  adions ,  & 
plus  encore  celui  de  leurs  fautes ,  nous  prouvent  que  cette 
Science  renferme  une  chaîne  de  principes  qui  fe  lient  l'un 
à  l'autre ,  depuis  les  élémens  jufqu'aux  parties  les  plus  fu- 
blimes.  Si  nous  n'avions  pas  ce  qui  nous  refle,  à  cet  égard, 
des  Anciens  ,  leur  liiftoire  feule  ferviroit  à  nous  convaincre 
qu'il  faut  remonter  jufqu'à  eux,  pour  retrouver  dans  toute  fa 
pureté  la  fource  de  ces  principes  dont  ils  font  les  créateurs, 
&  que  les  Modernes  n'ont  fuivis  qu'en  les  altérant. 

Les  branches  principales  de  cette  vaff  e  &  profonde  Science, 
font  la  Ta6lique ,  la  Stratopédie  ou  Caflramétation ,  l'Archi- 
tedure  Militaire  &  Civile,  la  Balliflique  &  la  Poliorcétique. 

La 


DE    LITTÉRATURE.  52^ 

La  T.K^lique  comprend  l'Art  de  lever,  de  former,  de 
dilcipliner  des  Soldats,  de  les  ranger  &  de  les  leparer  en 
plulieurs  divifions,  pour  les  faire  mouvoir  de  concert  relati- 
vement aux  lieux ,  aux  circondances ,  &  à  l'objet  qu'on  ie 
propole. 

La  Caflranictation  eft  l'art  de  choifir ,  de  dilpofêr  un 
Camp  ,  d'y  établir  avec  rcgularilc  <Sc  lùreté  les  diffcrens 
corps  de  troupes. 

L'Architecture  comprend  la  manière  de  fortifier  les  villes, 
îes  portes  qui  fervent  de  point  d'appui  ,  les  camps  même, 
quand  on  veut  les  fermer,  en  corrigeant  le  vice  de  la  fitua- 
tion  ,  &  tirant  tout  le  parti  poflible  des  avantages  qu'elle 
peut  offrir.  Elle  eft  en  même  temps  Militaire  &  Civile; 
parce  que  la  conflruction  des  édifices  deflinés  aux  magafins, 
aux  logemens  des  Troupes,  celle  des  arfenaux,  des  digues, 
des  cclules  ,  des  ponts ,  ne  font  pas  moins  du  relfort  de 
l'Ingénieur  que  les  différentes  pièces  de  fortification  qui 
compolènt  une  fortereflè. 

La  Balliflique  ctoit,  chez  les  Anciens,  la  Science  de  faire 
les  machines  de  jet  dans  toutes  leurs  proportions  ,  de  les 
manoeuvrer  &  de  les  mettre  en  jeu.  Cette  partie  appartenoit 
aux  Architecles  qui  étoient  aufîî  Mécaniciens  ,  ainfi  que  la 
confhudion  des  tours,  des  béliers  ,  des  tortues  ,  Se  de  tout 
ce  qui  compofoit  l'altirail  des  ficges.  La  Balliflique  a  été 
remplacée,  chez  les  Modernes,  par  l'Artillerie  qui  embrafîè 
non-leulemcnt  la  fonte  des  pièces,  la  fabrique  îles  affûts, 
l'Art  de  la  Manœuvre,  l'emplacement  &  la  conflrucflion  des 
batteries,  la  compodtion  de  la  poudre,  mais  encore  les  armes 
de  toute  efpcce  &  les  machines  dont  elle  doit  s'aider  ;  ce 
qui  fuppofe  néceffairement  l'étude  de  la  Géométrie,  de  la 
Mécanique  &  de  la  Phyfique. 

La  Puiiorcélique  enfui  ell  l'art  d'attaquer  &  de  défendre 
les  Places,  en  y  employant  tous  les  moyens  connus,  &  tous 
ceux  que  le  courage,  ainfi  que  l'iiuluflrie,  peuvent  fiiggérer 
(clou  l'occafion. 

Chacune  de  ces  branches  a  fcs  principes  élémentaires, 
'J'uiiie  XL,  X  XX 


530  MÉMOIRES 

fes  méthodes  Si.  fcs  maximes;  mais  comme  elles  Te  prêtent 
iniitiiellemeiit  des  iecours  ,  &  qu'elles  doivent  concourir 
cnfemble  au  but  de  la  Stratégie,  fi  quelqu'une  dans  la  pra- 
tique s'écarte  des  bons  principes  ,  &  le  conduit  par  de 
fiiulTes  maximes,  le  vice  le  communi(jue  bientôt  aux  autres: 
elles  s'altèrent  en  proportion  du  degré  d'aiRnité  qu'elles  ont 
avec  celle  qui  elt  corrompue;  l'harmonie  le  détruit,  la  jullelfè 
des  rapports  fe  perd,  &  la  force  des  reflbrts  étant  diminuée, 
ils  n'agilfent  que  foiblcment,  &  n'ont  plus  la  même  influence 
fur  le  mouvement  général. 

Les  bornes  dans  lefquelles  ce  Mémoire  doit  être  refferré, 
ne  me  permettent  point  d'examiner  léparément  chacune  des 
parties  de  la  Guerre,  ni  même  de  traiter  tout  ce  qui  auroit 
rapport  à  une  leule.  Je  me  contente  d'en  confidérer  l'en- 
femble ,  &  de  montrer  par  quelles  voies  la  Science  de  la 
Guerre,  proprement  dite,  fut  portée  autrefois  au  point  de 
perfecîion  le  plus  élevé. 

Deux  peuples  célèbres  ,  les  Grecs  &  les  Romains  ,  ont 
brillé  fur  la  Icène  du  Monde ,  <k.  le  font  diljputé  la  gloire 
des  armes.  Les  Grecs  étoient  déjà  policés  &  puilfans ,  lorfque 
Rome  encore  agrefle  enlevoit  aux  Tofcans ,  aux  Eques  & 
Voifques ,  les  champs  voifms  du  Tibre.  Divifés  en  plufieurs 
États ,  jaloux  de  leur  liberté ,  ils  s'appliquèrent  avec  foin  à 
tous  les  exercices  propres  à  rendre  le  corps  robufte.  Si.  for- 
mer des  Guerriers.  Ces  ulages  remontoient  au-delà  du  fiége 
de  Troie  ;  &  l'on  voit  qu'à  cette  époque,  leur  ordonnance 
'  Si.  leur  difcipline  étoient  ti-ès-iupérieures  à  celles  des  auti-es 
Nations.  Us  ne  perdirent  rien  de  cet  avantage  dans  les  fiècles 
liiivans  :  ils  quittèrent  la  coutume  de  combattre  fur  des 
chars ,  Si.  s'attachèrent  entièrement  à  fe  former  au  fervice  de 
l'Infanterie. 

Les  Grecs  Ioniens,  fournis  aux  rois  de  Perfe,  s'étant  fbu- 

îevés,  Darius,  après  les  avoir  réduits,  voulut  fe  venger  des 

Athéniens  qui  les  avoient  fecourus.  Deux  de  fes  Généraux, 

■DioJ.      Datis  5c  Artapherne ,  fe  jetèrent  dans  l'Eubée  avec  deiyc  cents 

mille  hommes  :  ils  prirent  <Sc  brûlèrent  1»  ville  d'Érétrief;  après 


DE    LITTÉRATURE.  jji 

quoi  Datis  pafîa  dans  l'Attique  avec  cent  mille  Fantaiîins 
6c  dix  mille  chevaux.  Dix  mille  hommes  de  pied,  dont  mille 
Platcens ,  compoloient  toutes  les  forces  d'Athènes.  Elle 
attendoit  un  renfort  de  Lacédcmone  :  cependant  le  danger 
prelîbit  ;  il  s'agilFoit  de  combattre  fans  attendre  le  fecours, 
ou  de  fe  renfermer  dans  la  ville.  Miltiade  fit  décider  qu'on 
iroit  au-devant  des  ennemis.  L'extrême  Tupériorité  du  nombre 
n'étonna  point  ce  grand  homme  ,  &  n'imprima  aucune  terreur 
à  Tes  Troupes  :  elles  étoient  compofées  de  l'élite  des  citoyens 
attachés  à  leur  patrie ,  &.  qui  préféroient  une  mort  glorieufe 
à  la  honte  de  la  fervitude  ;  elles  étoient  d'ailleurs  pleines  de 
conhance  dans  leur  difcipiine  &  dans  leurs  Chefs.  Ceux-ci 
choifirent  un  terrein  favorable  où  l'ennemi  ne  pouvoit  s'c- 
tendrc.  Les  Perfes  furent  vaincus  ;  &  celte  fameule  journée 
commença  la  gloire  de  la  Grèce  :  elle  connut  mieux  que 
jamais  l'avantage  que  donnent  le  courage,  l'émulation  &  un 
certain  ordre  dirigé  avec  art ,  fur  une  armée  nombreufê 
qui,  manquant  de  ces  principes,  n'a  plus  rien  de  redoutable. 
Les  Grecs  vifs  &  fpirituels  avoient  depuis  long-temps  fait 
ces  réflexions  qui  les  mettoient  fur  la  voie  des  bons  prin- 
cipes, félon  lefquels  on  voit  que  leur  Infanterie  ctoit  déjà 
conrtituéc  ;  mais  leur  génie,  encouragé  pai-  ce  fuccès  brillant, 
prit  fon  dernier  clfor,  &:  perça  bientôt  dans  les  lecreîs  de 
l'ait  les  plus  cachés. On  calcula  les  différens  degrés  de  force; 
on  compara  les  chocs '&  les  réfillances  ;  on  apprécia  le 
nombre  fur  l'ordre  &  la  forme  de  l'arrancrement  ,  fur  les 
caules  Pliyliques  &  Morales  ;  6c  l'on  parvint  enlin  à  un 
terme  de  connoiflances  foumifes  à  des  régies  certaines  8c 
inviuiables.  C'efl  d'après  ces  combinaifons  que  fe  forma  ce 
corps  formidable  ,  connu  fous  h-  nom  de  Phalange  ,  dans 
lequel  1  Infanterie  ptlamment  armée,  l'inlanterie  légère  ôc 
la  Cavalerie  étoient  réunies  dans  la  proportion  la  plus  natu- 
relle &.  la  plus  convenable  à  ces  trois  efpèccs  d'armes. 

L'application  férieufe  (jue  les  Grecs  ilonncrcnt  à  la  fcicnce 
de  la  Guerre,  prodiiidt  celle  excellente  com]>ofition  ,  où 
chaque  clpèce  dhumuies  tcaoil  la  place  i]ui  lui  convenoit 

X  XX  ij 


53  2  MÉMOIRES 

le  plus,  où  toutes  les  divifions  étojent  compaiïces  de  telle  forte, 
qu'en  doublant  le  nombre  de  l'unité  on  pouvoit  monter  au 
tout,  &  du  tout  dcfcendre  à  l'unité  en  dédoublant  (a),  il 
rclultoit  de-là  une  jiilleflë  &  une  précifion  admiral)les  dans  tcui 
les  mouvemens  ,  ce  qui  donnoit  une  merveilleule  iaciiilé 
pour  opérer  les  changemens  de  politions  &  les  grandes  ma- 
nœuvres en  préfence  de  l'ennemi.  De  ce  que  je  viens  de 
dire,  il  s'étoit  formé  une  théorie  élémentaire  regardée  comme 
Ja  baie  de  la  Science,  dont  le  lanéluaire  étoit  fermé  pour  tous 
ceux  qui  vouloient  fuivre  au  hafard  leiu-  imagination  &.  leurs 
caprices. 

Cette  théorie  s'enfe-ignoit  dans  des  Écoles  publi([ues  fépa- 
rément  de  toute  pratique  ;  ce  dont  on  verra  les  preuves  à  la 
fuite  de  ce  Mém.oire.  On  y  démontroit  l'arrangement  àç.i 
hommes  dans  une  troupe,  celui  de  piufieurs  troupes  réunies, 
leurs  divers  mouvemens  félon  les  différens  cas,  la  difpofition 
des  ordres  de  bataille,  la  manière  de  camper,  de  fe  mettre 
en  marche  &  de  fe  former,  l'art  de  porter  le  fort  contre 
le  foible,  de  prévoir  les  rufes  &.  de  \q%  éviter.  Les  Maîtres 
ne  poulsèrent  pas  tous  leurs  lumières  jufqu'à  cette  favante 
Dialeélique  qui  forme  &  dirige  le  plan  d'une  Campagne, 
en  conduiiant  les  opérations  relativement  à  la  nature  du  pays 
&  aux  pofitions  de  l'ennemi  :  mais  du  moins  ce  qui  étoit 
réduit  en  théorie,  donnoit  une  bafe  afîiirée  fur  laquelle  on 
pouvoit  fe  conduire  ;  &  ces  premières  règles  fournilîoient 
au  génie  des  moyens  faciles  d'exécuter  de  grandes  choies, 
en  s'élevant  à  des  pai'ties  plus  fublimes.  Sans  elle ,  les  noms 
de  Miltiade,  de  Xénophon,  d'Agéfilas,  d'Épaminondas,  ne 
fixeroient  point  notre  attention ,  &  ne  feroient  venus  jufqu'à 
nous,  que  comme  tant  d'autres  confondus  dans  ia  foule, 
fans  être  dignes  d'aucune  remai'que. 


(a)  La  perfcflion  du  calcul  dans  la  conipofition  de  la  Phalange  venoit 
des  Tadiciens  ,  &  non  de  Pliilippe  de  Macédoine  :  il  ne  fit  que  former  un 
corps  permanent  fur  Ce  principe  ;  encore  ne  paroît-il  pas  qu'if  ait  écé  totftr 
lemeni  complet. 


DE    LITTÉRATURE."  533 

La  Guerre  étoit  donc  regardée ,  chez  les  Grecs ,  comme 
une  Science  dont  il  falloit  connoîlre  les  règles ,  avant  de  la 
pratiquer.  Non-feulement  ceux  qui  s'y  delUnoient  particu- 
îièi'ement  s'y  faifoient  initier  ,  mais  encore  ceux  qui  fe 
propoloient  d'ctre  employés  dans  les  affaires  publiques ,  & 
d'avoir  quelque  part  au  Gouvernement.  Ceci  n'cloit  pas 
précilément  paice  que  l'exercice  des  Armes  Se  celui  de  la 
Magillralure  éloient  compatibles  dans  la  même  perlonne; 
c'étoit  parce  que  la  théorie  Militaire  établie  lailoit  partie  de 
l'Adminillration ,  &  qu'un  Homme  d'Etat  devoit  ttre  inftruit 
de  tout  ce  qui  la  concernoit.  C'efl;  ce  qui  rendit  la  Grèce 
une  pépinière  d'habiles  Guerriers,  recherchés  par  les  Nations 
étrangères,  &  dont  plufieurs  eurent  la  gloire  de  relever  des 
États  fur  le  penchant  de  leur  ruine  :  tel  fut  Timoléon  qui 
fauva  Syracule  ;  ôi.  ce  célèbre  Xantippe  à  qui  les  Cartha- 
ginois, prelics  par  les  armes  Romaines,  remirent  toute  leur 
confiance.  Annibal  même,  û  redoutable  aux  Romains,  ne 
tira  pas  un  médiocre  avantage  de  la  iociété  de  deux  Lacé- 
démoniens ,  Sofile  &  Philénius  ,  dont  il  le  fit  accompagner 
dans  fes  Campagnes  {ùj.  Si  les  Grecs  eulîent  été  toujours 
unis  entre  eux ,  fi  la  puilfance  Macédonienne ,  pouliée  au- 
delà  des  julles  bornes,  n'eût  pas  dii  tomber  par  Ion  propre 
poids  ,  cet  Empire  &  la  liberté  des  Grecs  eiilfent  été  plus 
durables.  Malgré  les  avantages  de  la  Légion  ,  la  Phalange 
pouvoit  n'être  pas  vaincue,  ou  du  moins,  en  réparant  lès 
pertes,  elle  auroit  fatigué  long -temps  lès  Vainqueurs;  mais 
îc  déiaul  d'union  6c  une  infinité  de  caules  morales  dévoient 


CbJ  Annii>al  rc(;ut  fc-s  printipalcs 
Inflrucflions  de  fon  pcrc  Amrlcar 
Sarcds  &  di-  Ion  oncle  Aidrubjl  ; 
niais  il  ill  vrailcmlilablc  c|uc  ces  deux 
Laccdiinonitns  ne  lui  turent  pjï  inu- 
tiles ,  &  <|u'il  'é  iroiiv'oit  l)ien  de  leurs 
lumières  ,  puil<|u'il  les  garda  loujuurs 
avec  lui.  Corutlius  Ni|k>s  i/i  Annib.) 
dit  (pie  Sofile  avoii  Inllruit  Anniiul 
d^iii  Ic}  Lettres  Grccijues  ;  mais  il  cite 


en  même  temps  Solde  <5v  Piiilenius» 
comme  ceux  a  qui  il  avilit  particu- 
licTinient  confie  le  foin  d'écrire  Tes 
Campagnes  ;  ce  qii  tait  juger  qu'ils 
avoieiil  afTiz  de  connoi|]aiice  tic  la 
(jucrre  ,  pour  en  hien  décrire  les 
o|)cralions  :  tlujus  btlla  g<ji<J  mulii 
m<iiwi:tr  jrriJiJerunt  ;  fid  (x  's  duo 
qui  cuin  eo  m  cjjhis  juerunt ,  J  a.uhiut 
vixtriiiit ,  quiiiidiù  JcTtuna  f^'jjo  tjt. 


534  MÉMOIRES 

produire  les  révolutions  qui  firent  pafler  fa  Grèce  &  f'Afie 
fous  la  Jominalion  des  Romains. 

On  ne  voit  pas  qu'if  y  ait  eu  à  Rome  des  Maîtres  de 
Taélique  &  des  Ecoles  publiques  de  Tficorie ,  comme  à 
Laccdémone  8c  dans  Athènes.  Auffi  fes  Romains  furent- ils 
d'abord  moins  Iiabifes  que  fes  Grecs  dans  fa  fcience  des 
armes,  fur-tout  dans  cette  partie  fi  elîéntielie  aux  Généraux, 
fondée  principalement  fur  fes  opérations  de  fei^y-it.  Néan- 
moins ce  qu'ifs  pratiquoient  étoit  appuyé  fur  des  règles  & 
des  principes  qu'ils  s'étoient  formés.  L'ordre  de  la  Légion , 
quoique  moins  géométrique  que  celui  de  fa  Phalange,  avoit 
fon  calcul  ;  &  fart  avec  fetjuef  if  étoit  compofé  f  einporloit 
de  beaucoup  fur  cefui  des  Grecs ,  par  f'efpèce  des  armes , 
des  divifions ,  par  les  différentes  claflès  de  Soldats ,  Se  fa 
manière  de  combattre.  If  faut  obferver  que  ce  f-Viiple ,  né 
au  fein  du  brigandage,  guerrier  par  principes  &  par  befoin, 
conçut ,  pour  ainli  dire  au  berceau ,  f'idée  de  fa  Légion 
&  de  fon  ordonnance,  à  faquelfe  il  changea  très-peu  de 
cliofe  dans  la  fuite  ;  il  y  ajouta  feulement  ce  qui  fut  jugé 
néceflàire  pour  fa  perfeélionner.  If  fembfe  qu'étant  deiliné 
à  f'Empire  de  fUnivers,  fa  Providence  fui  avoit  découvert 
tous  les  moyens  d'y  parvenir;  en  effet,  réunifîànt  les  caufes 
phyfiques  à  la  fupériorité  des  vertus  &  à  fart  d'enHammer 
.fes  courages,  il  portoit  contre  ks  ennemis  une  force  irréfif^ 
tible,  Scieur  oppofoit,  dans  fes  revers,  une  confiance  dont 
if  étoit  le  premier  exemple.  On  avoit  vu  chez  les  Grecs 
i'art  militaire ,  marchant  du  même  pas  que  fes  autres ,  croître 
&:  le  perfectionner  avec  eux.  On  vit  au  contraire  les 
Romains ,  plongés  dans  la  plus  profonde  ignorance ,  briller 
dans  la  feule  fcience  des  armes  :  l'Italie  étoit  affujettie,  fa 
Grèce,  fa  Macédoine  &  l'Afie  vaincues,  que  tous  les  arts 
étoient  encore  à  Rome  dans  l'enfance  :  la  guerre  avoit  abforbé 
toute  feur  attention,  &  l'art  de  la  Taétique,  prefque  né' avec 
eux ,  étoit  parvenu  à  fon  degré  de  perfeètion.  Une  fois  établi 
fur  des  principes  invariables,  lorlque  la  Légion  étoit  affemblée, 
ou  défignoit  aux  Soldats  l'ordre  qu'ils  dévoient  tenir,  6c  on 


DE    LITTÉRATURE.  55  j 

les  formoit  à  louîes  les  motions  qui  en  dérivoient.  Quoique 
les  Troupes  ne  le  levaHent  cj-.ù'.u  moment  de  la  guerre ,  la 
paix  n'étoit  pas  pour  les  Romains  un  temps  de  repos  :  ia 
JeunefTe  s'inltruiloit  dans  le  Champ  de  Mars  à  lancer  le 
javelot ,  à  parer  les  coups  de  Ion  bouclier,  à  s'elcrimer  avec 
i'épe'e  contre  un  pieu  ;  elle  s'exerçoit  à  courir,  à  fauter,  & 
fe  jetoit  eniuite  à  la  nage  dans  le  Tibre ,  pour  y  laver  la 
fueur  &  la  poufTière  dont  elle  ctoit  couverte.  Le  moment  de 
la  guerre  Uouvoit  donc  des  hommes  déjà  formés ,  endurcis 
aux  travaux ,  préparcs  aux  dangers ,  &  dont  la  difcipline 
faifoit  bientôt  d'excellens  Soldais.  Ceux  qui  afpiroient  au 
commandement,  partageoient  avec  les  autres  la  fatigue  &  les 
exercices  du  corps;  mais  ils  apprenoient,  par  une  étude 
privée ,  l'art  de  commander  &;  de  faire  exécuter  les  manocu  vres. 
Si  l'on  ne  voit  pas  à  Rome  d  Ecoles  publiques  où  la  guerre 
fût  enfêignée ,  on  ne  peut  douter  qu'il  n'y  ait  eu  des  livres 
qui  en  traitafTent.  On  iait  que  ceux  de  Caton  l'ancien,  intitulés, 
[De  Re  Alilitari,  pai'loient  non-feulement  des  Loix  fur  la 
diicipline  militaire  tju'il  avoit  recueillies  en  un  Corps,  mais 
aufli  des  ordres  de  bataille  &  des  différentes  évolutions: 
c'efl  ce  qu'on  infère  ailément  de  divers  padàges  qu'on 
trouve  dans  Nonius-Mai"ceilus  le  Grammairien,  Feilus,  Pline 
le  Naturalise,  Aulu-Gelle  &:  Servius  :  quelques-uns  font  mcme 
des  témoignages  qu'il  a  été  copié  mot  à  mot  dans  certains 
endroits  par  Végéce  (c).  Cincius- Alimentas ,  C.  Celfus  & 
Paternus,  font  cités  comme  des  Auteurs  profonds  dans  la 
fcience  àts  ai'mes  ;  Varron,  le  plus  docle  des  Romains,  qui 
avoit  écrit  fur  toutes  les  matières,  avoit  traité  auffi  de  la 
guerre  :  on  en  a  pour  preuve  un  palfige  rapporté  dans  Scrvius, 
où  il  e(l  (juellion  des  deux  didcrcns  ordres  de  maixhe  des 


(  c  )  Unu  eft  difugnario  fivrite 
louait,  quiiJrate  cxercitu  ,  fient  itiain 
Tiunc  if  fTopc  folet  prA-lium  fien.  ("e 
partage  i-ll  rapporte  de  même  par 
N<jnius  Alartillui  ,  comme  tiré  de 
Caton.  Cet  aiitn-  qui  fuit  ,  oll  rap- 
l^ortv    par  Fclliu  qui    le    cite    auilt 


d'après  le  livre  de  Caioii ,  Dt  Re 
Alilitari.  Sivr  cyiis  fit  ciiruo  ,  atit 
gloCo  ,  ivit  fcrcip* ,  aiit  ferra  ,  mi 
uJcriari.  On  retrouve  daivs  Végèccj 
comme  je  le  ferai  voir  ci-ajires  ,  l'u- 
fagc  de  ces  mots  <Sc  leur  oplication. 


'53^  MÉMOIRES 

Légions,  qu'il  paroifToit  connoître  très -exactement.  Si  l'on 
n'eTt  point  aUurc  qu'aucun  livre  lur  la  guerre  ait  prcccdé 
celui  de  Caton,  il  efl;  du  moins  probable  que  l'on  conlèrvoit 
par  écrit  le  Tyrtcme  d'ordonnance  qu'on  s'étoit  formé ,  ainfi 
que  les  Loix  (ur  la  difcipline  :  l'ortlre  du  iervice ,  du  cam- 
pement, des  marches,  &  les  principales  évolutions  dévoient 
être  aufTi  confignés  dans  un  Code.  Comme  dans  le  temps 
de  la  République,  qui  efl  celui  où  l'art  militaire  fut  le  plus 
en  vigueur,  rien  ne  s'altéroit  dans  l'ordonnance,  il  n'y  avoit 
point  de  défauts  à  relever  :  par  conléquent  ceux  qui  auroient 
voulu  écrire,  n'ayant  que  peu  de  choie  à  traiter,  n'auroient  dit 
que  ce  qu'on  favoit  déjà,  ou  n'auroient  point  été  écoutés  s'ils 
avoient  tenté  de  donner  de  nouvelles  idées.  La  difcipline 
(eule  pouvoit  s'afFoiblir ,  &  de  temps  à  autre  avoir  befoiii 
de  correélion  :  c'eft  auffi  à  cette  partie  que  les  Romains 
donnèrent  leur  principale  attention  :  comme  elle  tenoit 
efîèntieilement  aux  mœurs ,  elle  étoit  du  reffort  de  la  cen- 
fure ,  &  l'on  ne  trouvoit  pas  d'occupation  plus  utile  que 
de  travailler  à  en  confêrver  les  maximes.  Ce  qu'on  appeloit 
difcipline  comprenoit  non-lèulement  les  divers  exercices ,  la 
police  des  camps  &  les  Loix  pénales  contre  les  délits,  mais 
auffi  les  récompenfes  pour  les  aétions  de  valeur.  A  côté  des 
motifs  qui  dévoient  imprimer  la  crainte,  on  avoit  foin  de 
placer  ceux  qui  pouvoient  animer  l'eipoir.  C'eft  l'art  d'em- 
ployer ces  deux  piiKTans  refîbrts  ,  dont  l'un  foumet  les 
volontés ,  tandis  que  l'autre  élève  l'ame  &  l'élancé  vers  la 
gloire  ,  qui  rendit  les  troupes  Romaines  fi  lupérieures  à  toutes 
celles  qui  les  combattirent.  Si  les  peines  étoient  très-févères, 
les  récompenfes  étoient  grandes  &  flatteufes  :  le  guerrier 
s'enflammoit  au  fouvenir  des  couronnes  que  fes  compagnons 
avoient  remportées ,  &  des  éloges  publics  qu'ils  avoient 
mérités  ;  il  n'afpiroit  de  s'élever  à  des  grades  fupérieurs  que 
par  l'éclat  de  ks  aétions  ;  il  fervoit  fans  aucune  vue  d'intérêt 
ni  de  fortune ,  &  n'attendoit  de  la  patrie  que  des  marques 
d'honneur  ,  feules  dignes  d'être  offertes  ?iu  Citoyen  vertueux 
pour  prix  du  iang  qu'on  lui  demande» 

Les 


DE    LITTÉRATURE.  537 

Les  manœuvres  élant  fimples ,  en  petit  nombre  &  déter- 
minces  pour  chaque  occalîon ,  les  Romains  ne  crurent  pxs 
avoir  befoin  de  démonflrateurs  comme  les  Grecs  :  peut-être 
fut-ce  un  défaut,  mais  dont  ils  tirèrent  l'avantage  de  ne  rien 
faire  que  d'utile  ;  ils  ne  chargèrent  point  leur  thcorie  de 
calculs  8i.  d'évolutions  de  parade,  que  l'imagination  des 
Profelîcurs  Grecs  ajcutoit  louvent  à  ce  que  la  pratique 
pouvoit  avouer.  Le  Général  exerçoit  /on  ai-mée  ielon  l'ufage 
reçu ,  en  y  ajoutant  ce  qu'il  croyoit  propre  aux  circonllances 
où  il  le  trouvoit,  tk.  tirant  de  fon  propre  fonds  les  refTources 
que  fon  génie  ou  Ion  expérience  lui  dicloient.  C'efl  ainlî 
que  les  Romains  fe  conduihrent  julqu'a  la  leconde  Punique: 
vaincus  louvent  dans  le  cours  de  cette  guerre  par  ies  rules 
d'Annibal ,  ils  apprirent  à  s'en  fervir;  ils  lentircnt  mieux  que 
jamais  que  l'adrelle  eft  plus  puilfante  que  la  force  ;  &.  c'elt 
en  efiet  depuis  ce  temps  qu'on  remarque  ce  qu'ils  ont  mis 
de  lineffe  dans  les  grandes  manœuvres ,  &.  d'habileté  dans 
la  conduite  de  la  guerre. 

Rome,  alarmée  de  lès  défaites,  avolt  été  rafïïirée  par 
Fabius  qui  avoit  fu ,  fans  combattre ,  arrêter  les  progrès 
d'Annibal.  A  ce  chef-d'œuvre  de  détenfive  ,  Scipion  en 
joignit  un  d'offenfive  non  moins  admirable.  Nommé  à  l'âge 
de  vingt-fix  ans,  pour  remplacer  fon  père  ôi.  fon  oncle, 
tués  en  Elpagne  ,  il  recueillit  les  relies  dilperfés  de  leurs 
troupes ,  ranima  leur  confiance ,  évita  les  fautes  qui  avoient 
occafionné  les  échecs  reçus,  &  lur|)rit,  par  i\nc  marche  aulll 
hardie  que  favante ,  Carlhage-la-ncuve,  dépôt  principal 
des  reffources  de  l'ennemi  :  bientôt  après  combattant  à  Élinge 
contre  Aldrubal ,  il  y  déploya  tout  ce  que  l'art  de  la  Taélique 
pouvoit  avoir  de  plus  rahné,  &  remporta  une  viéloire  com- 
plette.  Celle  de  Zaïna,  qui  la  fuivit  i>c  termina  cette  guerre 
par  l'humiliation  de  Carlhage,  fut  de  même  le  fruit  de  fon 
profond  lavoir  dans  l'art  de  dilpofer  les  troupes  oC  de  les 
faire  manœuvrer.  Ne  croyons  pas  que  ces  grands  fuccès  ne 
fudènt  ilûs  qu'à  (on  génie.  Entraîné  vers  les  grandes  choies, 
il  avoit  lait  de  bonne  heure  une  étude  réfléchie  de  la  Guerre; 

Tome  XL.  ^  yy 


53«  MÉMOIRES 

&  lorfqu'ii  fe  vit  commander  en  chef,  Ton  efprit ,  <5tendant 
rapidement  les  idées,  lui  montra  toutes  les  reïïources  qu'il 
pouvoit  tirer  des  principes  dont  il  s'étoit  muni.  La  guerre 
que    les   Romaii'is    eurent    contre   Pyrrhus  ,    8c  la  première 
Punique  qui  iuivit  d'afièz  près,  leur  avoient  ouvert  une  com- 
munication avec  la  Grèce  5c  l'Alrique.  Les  livres  Grecs  ne 
t;u-dcrent  pas  à  s'introduire  dans  Rome,  &  ceux  des  bons 
Taéliciens  fournirent  à  les  Généraux  des  connoilTances  avec 
des  idéçs  Jlratûgémûiïqites  qui  leur  étoient  nouv^les  :  c'efl  de 
quoi   je  vais  donner  des  preuves  qui  paroiliènt  porter  ime 
De Sigirfca-  conw'idûon  intime.  On  lit,  dans  Fellus,  un  extrait  du  livre 
de  GaîoJi,  qui  dénote  que  les  dincrentes  évolutions  y  etoient 
traitées  ;  le  pai'îage  extrait  étant  une  efpèce  de  récapitulation 
qui  fuppofe  l'explication  préalable  des  termes  qu'elle  reiiferme  : 
Sive  opiis  fit  cuiieo ,  mit  gïoho ,  aut  forcipe ,  aut  turribus ,  aut 
LU'.  X,  c.  IX.  J'ena,  uti  adoriare.  On  trouve,  dans  Aulu-Gelie,  une  elpèce 
de  Vocabulaire  de  diverfes  évolutions  &  parties  des  ordres 
de  bataille ,  dojit  il  dit  que  les  Auteurs  militaires  parloient  : 
Vocahula  Jmit   jWlitaiia   quibus   injhuâa   ceito    modo    actes 
dppellari  folet ,  frotis ,  fuhjidia ,   cuneiis ,   orbis ,  globiis ,  for- 
jices ,  ferra,  ala ,   turris ,   luvc  &  qinxdam ,  item  alla  ïnvenire 
cfl  in  libris  eoriim  qui  de  Militari  Dijciplinâ  fcripfenmt.  On 
retrouve   ici.  plulieurs   des   mêmes   mots    qui    iont   dans   le 
palîàge  tiré  de  Caton  ;   &   Yégèce  ,   qui    de    Ion    aveu   a 
copié   ce   dernier  ,   les  rapporte  avec  l'explication.   Mais  il 
faut  remarquer  que  les  évolutions  appelées  foijices  &  cuiieus 
n'avoient  aucune  analogie  avec  l'ordonnance  Romaine,  &. 
qu'elles  étoient  de  pures  manœuvres  de  la  phalange.   L'ex- 
i-il).  tv,     piication  qu'en  donne  Végèce,  &  l'ufage  auquel  il  les  met, 
jie    pouvoient   nitme   convenir   qu'à   la  Taélique  Grecque. 
Cimeiis ,  qui  vouloit  dire  le  coin ,  a  éié  employé  par  les  Ro- 
mains fous   la   forme    d'une   colonne,    c'eft-à-dire ,   d'une 
ti-oupe   qui   a   plus  de  hauteur  que  de   iront  :  ils  s'en  /ont 
ièrvis  dans  des  cas  extraordinaires  ,   pour  percer  &  fe  tirer 
d'un  mauvais  pas ,   mais  non  pas  en  pleine  bataille  félon  la 
manière  donnée  par  Végèce,   C'étoit  la  même   choie  que 


DE     LITTÉRATURE.  53^ 

l'EmboIon    des  Grecs  ,    que   certains  TacT;iciens  formoieat 
comme  ime  forte  de  ti'iangie  un  peu  tronqué  par  fa  pointe 
qu'il  préientoit.  Ils  lui  oppoloient  la  tenaille ,  yjiiXîulioAoi  *,  en  * Liitéraicment 
h-AÙn  ,  forceps  ,  c'ell-à- dire,   une   phalange  brifce  à  angle  ^^"^.^^[^'' ^^^^' 
rentrant  qui   embralloit  le   coin.  Ces  lortes  de  manœuvres  d'ÉUtn,  cap, 
étoient  ablolument  de  la  Tactique  Grecque  ;  ce  qui  prouve  ^■'^^''' 
que  Caton,  ainfi  que  d'autres,  {es  avoient  tirées  des  livres 
qui  en  traitoient  ;  (Se  Vcgcce,  en  les  prenant  tle  ces  derniers, 
nous  les   a  tranlmiies.   On   ne  peut  mcme   douter  que  cet 
Auteur  n'ait  pris  de  Caton,  ou  de  Paternus ,  ou  de  C.  Ali- 
mentus,  les  ièpt  dilpolitions  de  bataille  qu  il  rapporte,  ôc 
que  ceux-ci  ne  les  aient  tirées  Aqs  Taéîiciens  Grecs. 

La  manœuvre  brillante  de  l'armée  Romaine  à  Elinge  en  ^'oy  rohbt, 
Efpagne,  où  elle  attaqua  en  double  oblique,  favoir  par  les  ""  ''■^' 
deux  ailes,  en  refuiant  le  centre,  étoit  un  de  ces  fèpt  ordres 
de  bataille  délignés  par  les  Grecs  ,  que  le  premier  Scipion 
i'Alricain  n'a  pu  avoir  étudié  que  dans  leurs  Ouvrages.  II 
s'en  lërvit  ,  en  l'appliquant  à  l'ordonnance  de  Tes  Troupes, 
avec  tout  l'art  dont  elle  étoit  lulceptible.  11  efl  donc  naturel 
de  conclure  que  les  Ouvrages  des  Grecs  fur  la  Guerre 
s'introduilirent  à  Rome  bien  avant  Caton  le  Cenlèur  ,  &  à 
peu-près,  comme  je  l'ai  dit,  vers  le  temps  de  la  première 
Punique.  Les  Romains  commencèrent  à  fè  livrer  alors  à  cette 
étude,  &  ceux  qui  voulurent  traiter  cette  matière,  prirent 
dans  les  auteurs  Grecs  tout  ce  qu'ils  y  trouvèrent  ,  fans 
s'embarralier  de  l'application ,  &:  lans  trop  dillinguer  ce 
qui  pouvoit  convenir  à  l'ordre  de  la  Légion ,  de  ce  qui 
n'éioit  propre  qu'à  la  Phalange.  Peut-être  même  que  les 
premiers  qui  écrivirent,  ne  tirent  pas  choix  des  meilleurs 
livres,  6c  qu'ils  .s'attachèrent  à  cjuelques-uns  de  ceux  qui 
étoient  plutôt  le  fruit  de  l'imagination,  (|ue  de  la  réllexion 
&  de  l'expérience.  Ces  dernières,  n'admettant  rien  qui  ne 
foil  éprouvé  par  la  pratique  ,  rejellenl  toutes  les  manœuvres 
de  parade  qui  s'écartent  des  vrais  &.  lôlides  principes  ;  elles 
les  condamnent  comme  des  occupations  frivoles  ,  même 
pernicieules   par   les   iaulks  idées  qu'elles  impriment  d;uis 

ïyy  ij 


64;.    AmûN > 

I 
641.    JOSIAS #.■    31 

JOACH  AS  .... 


J  O  A  C  H  nï I 


KÉ    KOBAD. . 


Zal{/T ,  Gcnérj!. 


599- 


JOACHINOU  JÉCHONIAS.  îmois 


KÉ   KaOUS 1JO 

KÉ    Heschin,   Ton 
frcre.  1 


StDÉCIAS 

jSj.  GODOLIAS. 


5  A  LATHI  EL. 


GRANDS 
SACRIFICATEURS. 

537.    J  o  s  u  É. 


403.    JOACHIM, 


453.    tLlASID, 


m 


4I5*    JOÏADAll. 


573.    JOIIANAN. 


341,    JaDDUS.  20 


FaBAMoCRZ,     fil; 
de   K^ous. 


rOueft  de  \i  mer  CirjiienQC 

M  E  H  R  A  B  ,   Roi  Tou- 
ranian  de  Kaboul. 
Raudaba,  fi  fille. 


Réda^ion  duMizcndran, 
IrraprîoR  dci  Touraniaru 

P  R  A  S  S  I  A  ,    Roi    du 

Touran. 
SCHAiDAH ,  Gcneril ,  fon  fïlf , 


ARVANDA5P. 


SlAOUESCH. 

I 


KiKHOSBO.LOHRASP 


ZOBOBAB  EL. 


Dans  DA  N  I  L  L. 

nPÎsdtPnJe, 
Jrj'uis    CYPVS 

OU   GusTAsr. 


II. 


III. 


ÏV. 


KiLonnASP.GusTASP.io 

Li  CouT  i  Bïlkh. 

KtGUSTASP.BAHMANm 

KaiaiOUN,  fille  d'un  « 
Gr«,feniniedeGij(ljrp, 

ZOftOAïrPE,    Proplic[c, 

Z  £  R  m ,  fftf  e  de  G  ufiiifp. 


M^iCah  filt  II 


guerre 


X"(Vi    Sices.    Lci    Parthej 

rentrent  dani  le  devoir..  .  . 

Irruption  dei  Sc/lhcJ  en 

Mcdie. 

Pbototia,  Roi  des 
Scythes, 


Suouerch,  dinj  IcTounn, 
époure  U  Aile  du  Rot. 


Le  Tourm  viincu, 
ATiarub  mis  >  mort. 


A  B  D  J  A  S  r,  Roi  du 
Touran. 


Coin|uèt£i  fur  le  Touran. 


Marmare,  Roi  dci 
Sacej. 
ZabINA,   h  femme. 

Les  l'artliejfe  'V  >■«,",",' 
Sicei- Guerre 


Conquéiei  des  Tranîans  fui 
AMulmehcr.  près  de  I»  mer 
Orpiennci  U.r  Kobid,  Koi 


Mad  YA,  Roi&  Gc 
ncral ,  fon  fils. 


Cimtyfc  f^poufc  en  Mcdie 
U  liUe  du  Rui. 


Ar.ljaff..  »oi  .lu  Touran  .Ici  StyHiet. 


&   ArJj-iJii  piff.    Général! 


Evpédiiïoii  de  Cyruï  conlre 


Nabuchodonolôr; 

les  ton.(uè:eiroui      Nînîve  [Tire  pai 
le   régne  de   ion   les  Médes  &  jUi 


pjyi  où  cA  Baghdïd  i  fur 
SakIab.  Roi  de  Syrie. 

Dabab,  Roi  des  Rois 
de  1  Occident. 

Nabuchadnesar. 


père,  en    Syrie,  let  Bat>ylonicni. 

Efiyp'e-  ^  . 

Guerres     des 

Medes  conlrciei 

Lydieiiin 

CaptiviiédeJuda 

par  Nabuchodo- 

Édipredc  Soleil. 

noror ,  aidé  des 
Medts. 


Tiibiii  ÏBipoffi  aux  Grec». 
Nabucliadnerar  ehanè  de 
Babylone.Libené  rendue 
caprifj  d'Ifraél.  Roi  Grec  allié 
de  Giidafjj.  Zérir  emu'jè 
contre  lui  par  Loliralp. 

DANiEL. 


Sp'vsapyfe,  Général,  lue. 


P ASCHOUTAN 
A,;nAVAN.  Arta 
lilt  de  Guilifp. 


(KJchtàfi). 
Orouertokh 

(Oi  r.^rt'f/ Prophète. 
B  A  H  A  M  A  N    OU    Ardejchir 

dirai  '^W' 3 

La  Cour  à  IIlakKaF. 

Si^ad ,  Général. 

Paschoutan. 

S  ASAN,  fil^d'Ardefcliii 

di-iliLTite     à      U     pcrfuilion 

d'Honui,  quille  le  inonde 

ddfijroii. 


!  I  O  M  Aï  TCHEREHAZAD 
î  1  OU  j  o 
]}  A  n  A  B. 


Darabrediftinguedar 

combJli. 


DaR  A  B. 


Darab  Al  Ascher,  ^ 

cilt.!  dire,  le  petit.  alTiifîinO 
par  deux  de  les  Officiers. 

ROSCHENCUE,  Ta  ItIIc. 


ESKANDER,. 


Con^^uctts  JErpendlar  ai 
nord-oueft  de  U  mer  Cj( 
pienne  ;  dam  l'Inile. 

Le  Touran  donné  pi 
ErpenHiar  i  wn  dci  difccn- 
daiis  d'AgueiircU  ,  l'fcrc 
d'Afiaftab. 


Evpédilion  de  Darius  contre 
es  Scyilics  occideniaiix. 

Inda  Thyhse,  Roi. 

Conijuêlc  de  rindc. 


Conquêtci  flans  rOueTl, 
i'Aderbedjan  ,  &c. 


Contjuêtfî   dans   i'Oueft. 
Gouverneur  de  Bïbylone 
déplacé  i  les  Juif»  favonlej. 


Les  AfTyriens 
vaincus. 


Guerre       conii 

lciBa,.1riens.  <jui  lé 

foumeiient  enluile    ' 

Cyrus. 

C  BÉstis  vaincu. 


ConnucICl  en  Grèce  &  en 

Égypic  -, 


Sur  Philcoui  ,  Roi  de  M; 
cédoinc  ;  tribut  inipofe  à  c 
Prince, 


Tribut    tcFurè     par    lei 
irei». 


Babyfone  prilc. 

Daniel. 

Fin  de  la  capiivité. 

Darrus  Medui.âgé 

de  fbixante-ileux  ar(, 
commande  à  Baby- 
lonc. 


L'Egypte  foumifi' 
g.„,e      „.„c       , 

Expéditions  conln 
['Allyrie,  la  Grèce. 


Expéditions  contr 
l'Égypie,  la  Grèce. 


Ucm.  ■ 

£  s  D  R  AS, 


IJÉHÈMiAS,  envoyés 
i  Jeruialem. 


Guerrcf  ,  comme  ci-dcvint. 


Idem. 


IJan. 


Mort  de  Pbilippc.  Roi 
de  Macédoine. 


Alexandre. 


6^  4.    A5TIBAR  ou  Ajhliûrnas,  40 
itryaiit ,  Général 


RoiTAiA,  fille  d'Aflibar. 


S  9  4.    ASTY  AC ES  ouA/pasdas.  3  5 


.  . .     Par  MrsEs.    filt 
d'Aftyagei,yr/otf  Cu/ias. 


.  .  •  ■  •    CambvsE,  RoidePerfe. 
Cyaxare.  {dans  Xenophon). 

Darius   Me  dus. 


ROIS   PERSES. 
5  jy.   Cy  R  us }o 

Cassandane,  fa  femnie. 
fille  du  Roi  de  Cappadoce. 

Htstaspe.  Gouverneur 
lie  la  Perfide. 

ZOROASTRE,  Prophcic, 


529.    Cambyse 8 

S  M  E  BD  IS. 

J2I.    DARIUS 3^ 

Artaban  &  Arta- 
PHERHE,  fei  frércî. 


48;.    XerxÈS ,.,  .    a 

OSTAivE  .  Prophète. 
Artainn ,  Général, 


4.(Î4.. 


Artaxerxès-Loncue- 

M  AI  N ^1 

La  Cour  à  Su«. 
Mrgnlyfe,  Généraf, 
HysTASPE,  frire^uRoi, 
commande  dans  la  Bjilriane. 
AcHÉMÉNtDES,  foi»  Onde. 
Ame^tRIS,  fa  mère. 

[Xerxés I  mois 

^SoûDiCN  ou  J>™W/™.  7 

^O  c  H  u  s      ou      Dar'm 

Noilws 5  ans 

Arsite,  fon  frère,  fe 
révolic  ;  pris  .  lue  à  la  per- 
luafron  de  Parifaiis ,  fille 
fl'Anaxerxés  &  fcmmi 
.l'Oehus.  l'iffj:!,,, ,  Amms 
Scjgneur»  fcrfes. 

4.05.    AESace    ou    Aruxirsi, 
'^htimon .g 

OSTANE  &   CtRUS.    fei 

•réfes.  Dahius.  Ariaspe 

&0CHU3  fci  fils, 


424. 
423. 


358.    OCHUS,  / 


338.  Ahse.. 


335.  Dabius  Kodoman,   4 

c'ellà  dire,  le  dernier; 
"rtilliné  par  deux  de 
fo  Officiers. 


330. 


"OXANE.  r.  fil/c. 
Al-EXAN  DR  E. 


> 


i 


ASTYACES. 


Cyrus. 


Theîpeus. 


Ariaramne 


HVSTASPE. 


Darius. 


Xebxès. 


ROIS 

DE 

CAPPADOCE. 

Ph  ARN  ACE. 
ASTOSSA,  U 
femme. locur  île 
Canibyfc  .  père 
tie  Cyruj. 

PÉDAGANUS. 


SM  ER  DIS. 


Anaphas  I.^' 


Anaphas  IL' 


Data  M  A, 


Ariaramne. 


Ariarathe. 


Ariarathe. 


Cyaxares. 


ERVANDU3    I.' 


AsTYACES     OU 
Ajjahac, 


TiGRANES   r.' 


B  A  B  l  US. 


A  R  A  VA  N  U  S. 


N  ERSES. 


Z  A  R  ES. 


Armoddus. 


B  A  G  A  M  U  S. 


Va  H  A  M  US. 


Va  H  ES. 


Alevanprf. 


DE    LITTÉRATURE.  54, 

trompettes  :  le  ion  fort  ou  foible  avec  lequel  il  étoit  poufTé, 
faiioil  juger  de  la  ciilpolition  des  Troupe;:.  Aufîi-tôt  après, 
on  ionnoit  la  charge ,  on  s'ébranloit ,  Se  l'on  couroit  lur 
l'ennemi.  Les  Romains  frappoient  en  même  temps  de  leur 
javelot  ou  de  l'épée  fur  leurs  boucliers  ,  ce  oui  augmentoit 
encore  le  bruit,  en  le  rendant  plus  terrible  &  plus  menaçant, 
la  plupart  des  Grecs,  avant  de  pouliér  le  cri  de  la  charge, 
chantoient  une  forte  d'hymne  qu'on  appeloit  ï Hymne  du 
cembcit.  On  trouve  encore  des  traces  de  cet  ulaLie  chez 
quelques  peuples  de  la  Macédoine  ,  lujets  à  prclent  des 
Turcs.  Pleins  de  force  &  de  valeur,  comme  leurs  Ancêtres, 
ils  vont  au  combat  en  courant  avec  rapidité  :  le  Chef 
chante,  &  la  Troupe  y  répond  en  prccij)itant  la  marche. 

Rien  n'eft  plus  capable  d'élever  lame  6l  d'cmbraler  le 
courage,  qu'une  poclie  forte  &  lublime ,  accompagnée  de 
l'harmonie  du  chant.  Horace  nous  fait  entendre  l'elfet 
admirable  que  les  poëfies  d'Homère  &  celles  de  Tirtée 
proJuiloicnt    lur   les    Guerriers  : 

Poji  hos  in/îgnis  Howents 

Tyrtœuffjue  mares  animos  in  mania  bella 

Verfbus  exacuit. 

lient.  An.  Poct.  V.  i^o  I . 

On  fait  que  ce  dernier  ranima  tellement  par  les  Vers  les 
Lacédémoniens  abattus  de  leurs  dél;iites  dans  la  deuxième 
guerre  deMelsène,  qu'il  leur  fit  repremlre  la  lupériorité.  Po- 
lybe  nous  apprend  que  les  Cretois  tk.  les  Lacédémoniens  culli- 
voient  beaucoup  la  Âluhcjue  propre  à  élever  l'ame  &.  animer  les 
Soldats.  Ce  ne  fut  point ,  dit-il ,  yi/z/j  niifon,  (jn'ils  prirent  la  fùte  LU:  IV.  c  y. 
&  des  airs  modules ,  au  lieu  de  trompettes.  On  lit  encore  dans 
Thucydide,  que  de  ion  temps  ils  martlioient  en  filence  au 
Ion  des  ilules  ,  réglant  les  pas  lur  la  melure ,  pour  mieuj; 
garder  les  rangs,  ce  qui  elt  remarqué  pai*  cet  Hillorien, 
comme  un  effet  de  leur  grande  dilcipline  ( d ).  Xénophon 


(li)'  Un  padjgo  d'Aihciice  noiij 
prouve  que  1rs  Laccdcrnonii-nsavoitnt 
un  cliani  iju'ili)  joi^iio'ant ,  du  mûiii> 


(juclqucfois,  aux  airs  des  IJùte.s.  Le 
poctc  riiiioi.orc,  cité  dans  tct  endroit 
(l.xiv),  dii  que  Ici  Liciiitiuonicni 


Xei'.oph. 
HijI.  Crecq. 
liv,  IV. 


Ida 


541  M  I'  M  O  I  R  E  S 

nous  apprend  que  les  Alhcuiens  cloient  dans  Tufâge  de 
chanter  l'hymne  d'Apollon  :  cela  s'exprimoit  par  le  ternie 
ï\-jL\sj/'i(Tcti ^  Paana  entière ,  dont  l'ctymologie  venoit  de  riixi'eiv, 
frapper ,  parce  qu'on  en  rapportoit  l'origine  à  la  victoire  de 
ce  Dieu  iur  le  fèrpent  Pytlion  ;  fable  allégorique  dont  le 
véritable  fens  étoit  la  fin  d'une  perte  occalionnée  par  des 
eaux  croupies  que  le  Soleil  delîecha.  Ce  fut  donc  à  l'honneur 
de  cet  aftre,  fous  le  nom  d'Apollon,  que  fe  fit  le  premier 
hymne  chanté  par  le  peuple  de  Delphes,  Se  qui  commen- 
çoit  par  ces  mots,  l'>i,  />i,  7ia\wi  \u  C^Ae; ,  Oui ,  oui ,  frappe 
&  lance  tes  traits.  Tous  les  autres  fe  firent  Iur  ce  modèle 
&  commençoient  de  même  ;  ce  qui  jious  efl  confirmé  par 
celui  de  Callimaque  &  par  un  fragment  d'Ariftophane  rap- 
porté dans  Suidas.  Cet  hymne  n'étoit  pas  feulement  confacré 
aux  combats  ;  on  le  chantoit  dans  certains  cas  d'aliégrefie, 
&  les  Ouvriers  s'en  lervoient  auffi  pour  le  délaiïèr  &  s'en- 
courager dans  leurs  travaux. 

Le  cri  que  jetoient  les  Grecs,  avant  d'aller  à  la  chai'gey 
étoit  un  fbn  articulé  Iur  les  iyilabes  A,  Ao,,  Acti ,  ou  Ap^st, 
A>i,  d'où  il  s'appeloit  ^A7\g.yp.as  ou  'Ap\^\oly/iioi;  ce  qui  figui- 
fioit  un  cri  de  joie  ,  parce  qu'il  s'élevoit  de  même  pai'mi 
les  Troupes  vit^rieufes ,  dès  que  l'ennemi  étoit  en  fuite. 
On  voit  qu'à  la  bataille  de  Coronée,  les  Thébains  jetèrent 
le  cri,  &  en  même  temps  maixhèrent  vivement  à  la  charge: 
A7\g.?\g.^a//'Vci  o'I  ©n^ctTo/  S'^ficù  o/Moi  api^vro.  Quand  il  étoit 
queltion  du  chant  de  l'hymne,  cela  s'indiquoit  par  le  mot 
Y\aj{xn(m.\  ;  comme  on  le  voit  à  l'égard  des  Athéniens  ,  au 
récit  de  la  bataille  de  Némée  :  'E-?tïÎ  îi  i7m^ctvi(m.y ,  tÔts  «Ts 
éymcFztv.  Ils  (  les  Lacédémoniens  )  les  reconnurent  au  chant 
de  l'hymne.  Quand  on  chantoit  l'hymne ,  elle  précédoit 
toujours   le    cri. 


vont  au  combat ,  d'un  pas  mefuré  , 
fur  Fair  des  Poëfics  de  Tyrlée,  qu'ils 
chantoient  :  Cl  Aait^ovêç-  àr  tt/V  -mM^sti 
vt  Tupvù'i  Xioii^iMi.'m.  '^7n/bl.vilf^^vlviy■nç 
«y  jiu^fji^  luviSm  Tniivim,  Peu  ciprès,  il 


dit  que  les  Lacédémoniens  avoient 
feuls  confervé  l'ufage  de  la  Danfe 
Pyrrhique  ,  comme  un  exercice  qui 
préparoit  à  la  guerre. 


DE     LITTÉRATURE.  543 

Les  Roinains  avoient  jugé  la  méthode  de  pouffer  le  cri 
&  d'aller  à  la  charge  en  courant ,  préférable  à  toutes  les 
autres  qu'ils  n'ignoroient  geint.  En  effet  ,  la  rapidité  du 
mouvement  de  la  courle  ,  jointe  au  bruit  des  cris  ,  dts 
trompettes  &  des  cors ,  devoit  les  enflammer  &  les  remplir 
d'une  forte  de  fureur,  modérée  néanmoins  par  la  dilcipiine. 
Ce  peuple  ,  dont  toutes  les  penfées  étoient  tournées  à  la 
guerre,  avoit  trop  bien  étudié  la  nature  du  cœur  humain, 
pour  ne  pas  fêniir  que  l'homme  en  général  veut  être  étourdi 
iur  les  dangers  fej. 

L'ulage  des  armes  à  feu  ,  dont  le  bruit  infpire  tant  de 
terreur,  &  dont  l'effet  eft  le  plus  fouvent  fi  médiocre,  a 
fait  naine  l'idée  à  un  grand  Roi  d  en  retirer  le  même  avan- 
tage que  les  Anciens  trouvoient  dans  les  cris,  les  chants  & 
le  Ion  des  inllrumens  guerriers.  Le  feu  de  l'infanterie  Pruf- 
iienne,  exercée  à  tirer  avec  tant  de  vîteffe,  a  bien  moins 
pour  objet  la  delhuction  de  l'ennemi  ,  que  d'occuper  le 
Soldat  Se  lui  ôter  le  temps  de  réfléchir.  Ce  moyen,  puifé 
pai"  un  Héros  philoiophe  clans  la  profonde  connoiffance  de 
l'homme  ,  a  paru  à  dc^s  Oblervalturs  lujierliciels  un  point 
capital  dont  il  lailoit  dépendre  le  lucccs  des  combats  :  tous 
lès  voiiins  ont  vouUi  limiter  ;  mais  ceux  qui  n'ont  pas 
connu  le  véritable  elprit  de  les  inftruélions  ,  ont  été  pris 
pour  dupes  &  fe  iont  égarés.  Quiconque  ignore  le  caur 
humain  ik  les  relîorts  qui  peuvent  l'agiter,  ne  laifira  jamais 
ies  vrais  principes  de  la  Science  des  armes,  ù  partailemtnt 
coimus  des  Anciens.  Ceux-ci  étoient  û  perluadés  des  effets 
merveilleux  de  la  Mufique,  qu'ils  la  regardoient  comme  une 
j)nrù(j  edenlielle  de  la  laclique.  Les  amulemens  même  de 
leurs  Soldats  devenoient  pour  eux  des  exercices  militaires. 
Le   but   principal   de   la   Danle  appelée  Pyrrhicjue  étoit  de 


{tj  CVtoic  par  la  manière  dont  le 
cri  étoit  jcti-  ,  (|u'oii  jugcoi'  de  la 
dilj>olition  des  Tr.nipes.  Hirtius,  en 
tfarinrt  de  la  bataille  de  Munda,  dit  : 
Vchtinent  Jiibat  al)  utrifguc  clunwr  tciu- 


Tiiinque  iiii(jti  ccnciirfiis ,  Jic  ut  prcyè 
nojiri  dijjidtrint  viû.  r/a .  Con^rejjiis 
eniiii  if  damer  (  de  Bello  ll>tri  ) 
quitus  rttus  ntuxiinè  lifjhs  ccnlcrtn- 
lur,  in  collai  a  pari  tnwt  (cndtùonc. 


544  MÉMOIRES 

donner  de  l'agilité  &  de  déployer  les  forces  du  corps  :  elle 
s'exécutoit  tout  armé,  &  fut  K)ng-ltinps  en  ulage  chez  les 
Grecs.  Strabon  prétend  que  Mines  l'éLablit  en  Crète  lorlqu'il 
y  donna  les  Loix,  cent  ans  avant  le  liége  de  l'roie,  ëc  que 
Pyrrhus  ,  liis  d'Aciiille ,  de  qui  elle  paroîl  avoir  tiré  Ion 
nom ,  ne  fit  que  l'imiter  en  l'introduifant  dans  les  Troupes. 
Quoi  qu'il  en  foit,  l'on  fait  qu'elle  comprenoit  une  manière 
de  marcher  au  ion  d'un  air  gai  &  militaire. 

Ceux  des  Grecs  qui  adoptèrent  les  Hùies ,  eurent  bien 

moins  pour  objet  d'enHammer  le  courage  des  Soldats,  que 

Aulu-CeU  de  régler  fes  mouvemens  &  de  maintenir  l'enfemble  :  Non 

hh.  1,  c.  n,  pfoy^i)^  lit  exd'.arentur  aîque  evibrarentur  aiiimi ,  qubd  cornua 

&  lit  là  moliuittur,  jed  contra  ut  modérations  nwdiilatiorcfque 

jicreiit ,  qubd  tibiciiiis   numeris  temperatur.  D'ailleurs  ,   il  ré- 

fultoit  de  cette  harmonie  une  forte  de  gaieté  &  d'aHurance 

Idem,        qui    fe    communiquoit   aux  plus    timides  :  Et   mœjîi    atque 

formidantes   ah   hac   tain   intrepidâ  ac  tam   décora  incedendi 

modulatione   alicni  funt.  Les  autres  Grecs   qui  avoient   des 

trompettes ,   les   employoient  pour   donner   le   fignal   de  ia 

charge  :  au   premier  fon,  l'on  entonnoit  l'hymne,   enluite 

DeEx/jeJ-Qi:  on  jetoit  le  cri. 

^''^^'  Les   Romains   ont   eu   pour   inflrumens   de   guerre,    des 

trompettes  ,  des  cornets  &  des  buccines.  Chacun  d'eux 
fonnoit  pour  différentes  occafions,  &  chaque  etpèce  de  fon 
étoit  un  fignal  qui  défignoit  un  mouvement.  Les  trom- 
pettes avec  les  cornets  donnoient  pour  la  charge,  &  leur  fon 
étant  beaucoup  plus  élevé  que  celui  des  flûtes  ,  devoit  auffi 
produire  un  plus  grand  effet.  C'efl  ce  qui  faifoit  dire  à 
LU.  II.  Quintilien  :  ///  nojlris  Legionibus  cornua  ac  tuba ,  quorum 
concentus ,  quanto  vehementior ,  tanîhm  Romana  in  hellis  gloria 
cateris  prajlat. 

C'étoit  encore  à  l'aide  de  la  Mufique,  que  les  Anciens 
faifoient  quelquefois  des  marches  longues  &  rapides,  dont 
on  efl  étonné.  Le  Conful  C.  Néron,  campé  à  Venufe  dans 
la  Fouille,  vis-à-vis  d'Annibal,  déroba  fa  marche,  &  partit 
pour  joindre  fon  collègue  qui  attendoit  Afdi'ubal  au  fleuve 

Métaure  : 


DE    LITTÉRATURE.  '545 

Métaure  :  il  ht,  dans  lix  jours  ,  Jeux  cents  quarante  milles 
d'Italie,  &  revint  dans  le  même  eipace  de  temps,  après 
avoir  battu  Afdrubal.  Céfar  étoit  occupé  au  ficge  de  Clerniont,  Cergcvia. 
iorfçju'il  apprit  que  Litavicus ,  feigneur  Autunois  ,  qui  de- 
voit  le  venir  joindre  avec  un  corps  de  dix  mille  hommes  DcBelbCaO. 
de  fa  Nation ,  s'étoit  ioulevc ,  tk  avoit  entraîne  dans  ion  ^^'  ^"' 
parti  ceux  qui  le  fuivoient,  en  leur  perfuadant  que  plufieurs 
de  leurs  concitoyens  avoient  été  mallàcrés  par  les  Romains. 
Célar  partit  dès  le  matin  avec  fa  Cavalerie  &  quatre  Légions 
fans  équipages  ;  il  atteignit  les  Autunois  qui  s'étoient  arrêtés 
à  vingt-cinq  milles  de  fon  camp,  les  détrompa  fur  le  pré- 
tendu meurtre  de  leurs  compagnons ,  &  les  remit  dans  le 
devoir.  Cette  affaire  terminée,  &  ayant  donné  trois  heures 
de  repos  à  les  Troupes,  il  ie  remit  en  chemin  pour  regagner 
fon  camp  qui  avoit  été  attaqué  pendant  fon  abfence.  La 
crainte  d'une  nouvelle  entreprise  lui  fit  prelfer  fa  marche , 
de  manière  qu'il  arriva  avant  le  lever  du  Soleil.  Ainfi 
l'on  peut  alîurer  que,  dans  l'efpace  d'environ  vingt  de  nos 
heures ,  les  Légions  de  Célar  firent  cinquante  mille  pas  géomé- 
triques, qui ,  chez  les  Romains,  comme  chez  les  Modernes, 
ttoient  évalués  à  cinq  pieds  :  le  pied  Romain  n'avoit  qu'un 
pouce  environ  moins  que  le  nôtre.  On  fuit  que  les  Romains 
étoient  habitués  dans  les  promenades  militaires  à  faire  vingt 
milles  dans  cinq  heures  d'été,  &:  même  vingt-quatre  milles 
d'un  pas  plus  vite,  dans  le  même  nombre  d'heures.  Il  feroit  fort 
difhcile  de  fixer  à  une  Troupe  un  eipace  à  parcourir  dans 
un  temps  déterminé ,  ù  l'on  ne  régloit  la  longueur  du  pas 
&;  fi  vïlelfe.  Il  eft  donc  certain  que  les  Romains  ont  eu 
un  pas  meluré  ;  d'où  l'on  peut  inférer  que  la  chute  en  étoit 
marquée  par  les  infhumens  de  Muficjue.  C'étoit  par  ce 
moyen  qu  ils  loutcnoicnt  des  traites  longues  &  pénibles, 
comme  celles  dont  je  viens  de  parler.  Le  ion  de  nos  cailfes 
jie  produiroit  point  autant  d'effet.  Cet  inflrument  bon  pour 
miU-quer  le  pas  ,  mais  dur  &  défagréable ,  n'a  pas  fur  les 
organes  la  même  puiliimce  que  les  autres.  Ceux-ci  animent 
&  loutimneiit  le  mouvement,  dilatent  les  elJMits,  donnent 
J orne  XL.  L  LL 


54^  MÉMOIRES 

du  rciïbrt  aux  membres ,  6i.  les  agitent  fani  les  fatiguer.  Les 
tamlwurs  n'ont  clé  connus  aulrelois  cjlic  des  Barbares.  Les 
Parthes  en  avoienl  une  grande  quantité ,  garnis  de  petites 
clochettes  qu'ils  frappoient  en  cadence.  Ils  nous  font  venus 
des  Arabes  qui  les  ont  portés  en  Elpagne,  d'où  ils  ont  pafié 
bientôt  dans  toute  l'Europe. 

Si  l'on  n'étoit  point  maîtrilc  par  l'ulage  &  ce  préjugé  qui 
fait  croire  qu'aucune  des  méthodes  anciennes  ne  peut  nous 
convenir,  il  y  en  a  plufieurs  qu'on  pourroit  adopter  avec 
fuccès.  Nos  Ancêtres,  qui  n'étudioicnt  guère  les  Anciens, 
ont  néanmoins  lenti ,  comme  eux,  la  néeelîité  d'exciter  le 
courage  du  Guerrier  :  les  moyens  qu'ils  prirent ,  quoique 
très  -  imparfaits ,  furent  puilés  dans  la  Nature  même.  Les 
premiers  François  jetoient  des  cris  confus ,  comme  tous  les 
autres  Barbares.  Dans  les  lîècles  poftérieurs ,  chaque  Troupe 
eut  un  cri  particulier  qui  étoit  le  mot  de  ralliement  de  fon 
Chef.  Ils  adoptèrent  auïli  des  chants,  comme,  par  exemple, 
celui  de  Roland  qui  contenoit  les  louanges  de  Charlemagne. 
Guillaume -le- Conquérant  le  fit  entonner  par  fon  Écuyer, 
nommé  Taillefer ,  à  la  bataille  de  Hafling ,  où  il  défît 
Harold  fon  concurrent  au  trône  d'Angleterre. 

Guftave  Adolphe  ffj,  auquel  il  n'échappoit  aucun  des 
moyens  propres  à  encourager  les  Troupes ,  avoit  coutume  de 
fiiire  entonner  aux  fiennes,  avant  le  combat,  une  chanfoii 
vive  &  militaire  dont  il  étoit  l'auteur.  Quel  avantage  ne 
retireroit-on  pas  d'une  femblable  imitation ,  Se  quel  honneur 
pour  le  Poëte  qui ,  par  fes  chants ,  auroit  contribué  à  la 
viétoire  l  C'ell  dans  ces  occafions  fur -tout  qu'il  fèroit  im- 
portant de  remettre  fous  les  yeux  des  François  les  Héros  de 
la  Nation,  d'évoquer  leurs  ombres,  &,  fi  j'ofe  m'exprimer 
ainfi,  ouvrir  les  portes  du  Temple  de  Mémoire,  pour  les 
montrer  à  leurs  defcendans. 


CfJ   Voyez,  fon  Hiltoire  en  Allemand,  par  un  ÉcofTois  qui  fervoii  dans 
fes  Trou{)es. 


DE    LITTÉRATURE.  547 

Comme   ce   Mémoire  devoit  être  lu  en    Public  à  une 
renU"ée   de   l'Académie  ,    j'avois   ménagé  les   citations  ,    ôc 
négligé  d'y  joindre   l'autorité  de  divers  palîages  qui   pou- 
voient   être   alors   fuperiius  :  j'ai    cru   depuis    qu'il   leroit  à 
propos  de  les  rapporter,  du  moins  féparément,   pour  fatis- 
faire  les  Leéleurs  qui  aiment  à  trouver  lôus  leurs  yeux  les 
preuves    des   choies    dont    on    leur    fait   le   récit.    Il    s'agit 
d'abord    de   prouver  que   les    Romains    iê    mettoient    à    la 
courle    pour   charger   l'ennemi  ,    après    avoir    jeté   le  cri  : 
Neque  frupra  outujuitatîis  inflitutum  ejl  ut  figiui  undique  conci- 
nerent ,  clamoremque  univetji  tollerenî.  On  peut  lire  larticle  de  Ctfjr . Ae Bd'a 
la  bataille  de  PharliJe  où  les  Soldats  de  Céiar,  après  avoir  '^'^'^'  '' 
jeté  le  cri ,  fe  mirent  à  la  courfe,  tandis  que  ceux  de  Pompée 
relièrent  de  pied-ferme  lur  leur  terrein  ;  ce  que  Célar  a 
blâmé  comme  une  très-mauvaile  maxime  :   Proptcrea  qubd 
ejl  quadam  animi  incitatio  aîque  aîacritas   tmturaliter  innata 
omnibus,    qua  fudio  pugna   incenditur ;  hanc  non  repiimere , 
fed  aiigere  Imperatorcs  debent.  Les  Romains  avoient  toujours      ■'"'  ^<^'  "'-^ 
combattu  lur  ce  principe  ;  ce  dont  on  trouve  une  multitude 
de  preuves  dans  Tite-Live  &  dans  Polybe.  Les  Voifques, 
les  Eques ,  les  Samnites,  les  Etrulques  étoient  aullî  accoutumés 
à  jeter  le   cri  du  combat.  Ces  peuples  long -temps  redou- 
tables aux  Romains,  avoient  à  peu  de  choie  près  les  mêmes 
ulàges  &  les  mêmes  armes.  Le  cri  le  répétoit  autant  de  fois 
qu'on   rcvenoit  à  la  charge  ,    foit   que  Ion  voulut  aborder 
i'ennemi  l'épée  à  la  main  ,  ou  que  l'on  ne  fit  que  lancer 
des  traits  :  Qui  cùm  aliquo   loco  a  nojlris  reccpti  cjfcnt ,   ut      Hirw.di 
confuejjcnt,  ex  fiinili  virtute ,  chimorc  fado ,  Iwjlcs  averfuti  ftiiit  '"''"  ^'"^' 
praliuin  jiiccre.  Dans  une  bataille  contre  les  Tolcaivs,  ceux-ci 
ayant  attaqué  avec  lurie  les  Romains,  poflés  fur  une  hauteur 
d'où  ils  les  accabloient  d'une  grêle  de  traits  &.  de  pierres, 
les  Hallaires  &.  les  Princes,  les  voyant  llotter,  renouvelèrent 
le  cri,   en    tondant  kir  eux:  Rcdintcgnito   ihimore,   ftriûis 
gladiis ,   Htifiiiti  &  Piuuipcs  invndunt.   Ce  pallàge  n'ell  pas       77.-.  Z,;V-. 
le  feul  dans  Tite-Live,  où  l'on  voit  renouveler  le  cri  par  ^^•'^'''' iS^ 
les  Troupes  qui  reviennent  à  la  charge. 

Z  zz  ij 


548  MÉMOIRES 

J'ai  dit  que  les  Lacédémoniens  marchoicnt  au  combat  au 

fon  des  Hûles  dont  ils  Tuivoient  ia  cadence.  Voici  comme 

Thucydide  s'exprime   au   rccit   de   la   première   bataille   de 

■^"'\^/    MaïUince  :   Kof  ;uly   th,'/^  vl  ^uvoi^j  rw.    Apyuoi   /.cV  ^  ai  '^v/j.' 

tie  la  guerre      fJLa.'^l     tVniyCili     '^    Opf^TA    '^pi]l-nÇ.     AeLY^S^/Lu/lOt    C^-SiùlÇ    X)     '\JZin> 
duFt'lopon,       ^,j^1^    TD^^CCV     QfJUCV  ty%d!^iq6'VjùV.    Oj    V    3îlV    ')^ti1 -,    OtMot    îf* 

Tt  TO-^ii.  Les  Cretois  ont  eu  aulii  l'ulage  de  marcher  au 
combat  en  hlence  &  au  fon  des  flûtes  :  Cretenjes  quoqiie 
pralia  ingredi  folitos  memoria  datutn  efi,  pracinente  ac  pnvmo- 
'AuliCeUn  derante  citharâ  grenus.  Homère  a  peint  les  Grecs  marchant 
''  ''^•"'  au  combat  dans  un  grand  idence,  afin  d'écouter  ia  voix  de 
leurs  Chefs,  &  de  fuivre  leurs  ordres: 

O/  0  cl^  (tnx,)'  cnyt[  f^pict  TV/ttovm  a-:^o/, 

Ec  °iv/M<)  ftiiM^am  cLÀ.i^tjLS/jcn  otMnA&'cnx. 

iiiad.  lib.  ir. 

On  peut  conje<flurer  de  ce  pafl'age ,  ainfi  que  de  plufieurs 
autres  de  l'Iliade,  que,  dès  le  temps  du  liège  de  Troie,  il 
régnoit,  dans  les  Troupes  des  Grecs,  une  grande  dilcipline. 
Ceci  ne  prouve  pas  cependant  qu'ils  ne  jetoient  point   de 
cris,  ou  qu'ils  ne  chantoient  point  d'hymne,  parce  que  cela 
ie  fùioit  un  moment  avant  la  charge,  &  que  jufque-là  on 
Vi'e  Je     devoit  marcher  en  Idence.  Plutarque   dit  que   «  lorfque  les 
■>""'ê'"\,  Lacédémoniens   étoient  en  prélence  de  l'ennemi  ,   le   Roi, 
»  après  avoir  facrifié  une  chèvre ,  &  donné  l'ordre  aux  Soldats 
'  30  de  le  couronner   de  fleurs ,    commandoit    aux  Joueurs   de 

»  flûte  de  jouer  l'air  de  Caflior,  &  qu'entonnant  lui-même  le 
5>  Cantique,  fignal  de  la   charge,   il   marchoit  à  la  tête   des 
»  Troupes;  de  forte,  ajoute-t-il  ,    que   c'étoit   un  très-beau 
»  fpe(5lacle  de  les  voir  marcher  ainfi  en  cadence  au  ion   des 
»  flûtes  ,  fans  jamais  rompre  leurs  rangs  ,   ni  donner  aucune 
marque  de  crainte.  »  11  paroit,  par  ce  palfage,  que  la  cou- 
tume de  marcher  en  cadence  au  fon    des   flûtes  n'excluoit 
point  celle   de  chanter  l'hymne,  comme  les  autres  peuples 
de  la  Grèce ,  ëi.  que  cela  étoit  mcme  établi   dès  le  temps 


DE    LITTÉRATURE.  54^ 

de  Lycurgue.  L'hymne   fe   chantoit   lur   le   même  air   que 

jouoieiit  les  flûtes  ;  &  celui-ci  ctoit  modulé  ue  manière  à 

régler  les  pas   pai*   la  cadence  :   tels  ctoient  les  chants  du 

Potie  Tyriée,  qu'on   appeloit   pour  cette  railon  E/xCol-tJ-^aa 

fxiA-^.  Embiiteriuni ,  ait  Marius  VicL)rinus,  (juoJ  ejl  propriutn     D<  Marii. 

Carmen  Lacedamoniorum ,   ïd  in  praliis  ad  incenlivum  virium 

per  tibias  canutit  incedentes  ad  pedem  arite  pugna  initium.  On 

y  employoit  le  mode  Ypodorien ,   parce   qu  il  étoit   mâle, 

nerveux  ,    mtlé  de  gravité   Si.   d  allégrelFe ,   par  conléquent 

très-propre  à  marquer   les    mouvemens   lents    ou    accélérés 

d'une   marche   militaire.  Quand  il  étoit   employé   aux  airs 

dcliinés  pour  la  guerre,  on  lui  donnoit  l'cpithète  EsoTT^ioy, 

qui  veut  dire  armé  ou  prêt  au  combat  :  il  étoit  adapté  à  la 

danie  Pyrrhi(jue  qui  a  été  ii  lort  en  ulage  chez  les  Grecs      Ath/nei, 

oc  mcme  chez  les  Romains.  Lxi^^.f.^jg. 

Les  Hutes  étoient  réparties  dans  les  difTérens  corps  qui 
compofoient  la  phalange  Lacédémonienne ,  ik.  qu'on  appeloit 
Ao^;/.  Chaque  corps  étoit  de  cinq  cents  douze  hommes, 
commandés  par  un  Polémarque.  11  leroit  poifibie  que  Ly- 
curgue eût  pris  en  Crète  l'idce  de  la  marche  cadencée  qui 
devoit  y  être  alors  établie,  puilqu'il  y  trouva,  au  rapport  v.Po/yle, 
<le  Pluiarque,  une  partie  de  leurs  iniUtulions  h  belles,  quil  '' ^,^/^}f^' 
ies  prit  pour  les  établir  à  Sparte;  6c  que  Strabon  dit,  d'après  l-xiy.p.^^^, 
Éphore,  qu'il  forma  une  troupe  de  Chevaliers,  à  l'imitation 
de  ceux  de  Crète.  Il  le  pourroit  aulh  que  cette  méthode  fût 
plus  ancienne  à  Sparte,  que  les  ctabliliemens  de  Lycurgue. 
On  trouve,  dans  Pol^t-n  ,  que  les  Lacédémoniens  ayant  L.l.c.ii, 
attaqué  un  jour  les  Héraclides,  ceux-ci  conlcrvèrent  li  bien 
leurs  rangs  par  le  moyen  de  leur  Muiique ,  qu'ils  hirtnt 
viclorit'ux  ;  que  depuis  les  Lacédémoniens  aduplcienl  I  ulage 
de  faire  tous  leurs  mouvemens  5c  d'aller  au  combat  au  Ion 
des  inftrumens.  Cet  Auteur  ajoiite..']uc,  pour  rendre  celte 
règle  imiiiuahlo  ,  clux  qui  rinTroduirirtiit  ,  tirent  parler 
l'Uracle  cjui  leur  promelloit  la  victoire,  tant  qu'ils  en  coji- 
ferveroient  l'ulage.  Comme  les  Héracliiks  s'emparèrent  du 
Pélopoiinèie  environ  quatre- vingts    ans    après   la  prilè  de 


« 


550  MÉMOIRES 

Troie,  &  que  deux  de  leurs  Chefs,  Eurydiicnes  &  Proclès, 
s'ctabiirent  à  Sparte  où  ils  commencèrent  une  nouvelle  race 
de  Rois;  il  y  a  lieu  de  croire  que  ce  lut  après  la  coiiqiicte, 
que  les  Laccdcmoniens  prirent  une  méthode  qui  avoit  fi  bien 
rcufîi  à  ceux  qui  les  avoient  vaincus.  Il  paroîl  que  cette 
maxime  de  marcher  au  fon  des  inltrumejis  n'a  pas  été  in- 
connue dans  l'Afie  mineure,  &  peut-être  ell-elle  venue 
de-là  en  Grèce,  comme  beaucoup  d'autres  choies.  Hérodote 
l/r. /,  rapporte  qu'Alyatte,  roi  de  Lydie,  qui  rcgnoit  immédia- 
■'■nf.//.  tement  avant  Créfus  ,  ht  pluileurs  expéditions  contre  les 
Miléliens ,  dans  lefquelles  il  faifoit  marcher  Tes  Troupes  au 
Ion  des  flûtes  &:  d'autres  inflrumens   qui  étoiènt  à  cordes  : 

59  oud^t'icv.  On  ne  peut  afîurer  que  l'Infanterie  du  roi  de 
Lydie  réglât  exactement  fes  pas  fur  la  mefure  des  airs  joués 
par  ces  inflrumens  :  cependant  il  eu  certain  qu'une  Troupe, 
habituée  à  mai'cher  avec  de  la  Mufique  ,  fe  metti'a  d'elle- 
même  à  la  mefure,  lans  qu'on  l'en  avertiffe,  Se  qu'il  foit 
néceflaire  de  l'y  former.  Nous  n'avons  pas  afîëz  bonne 
opinion  de  l'habileté  des  Lydiens,  pour  croire  qu'ils  tiroient 
de  cet  ufage  tout  l'avantage  dont  il  efl  (ulceptible.  Mais  les 
Lacédémoniens ,  attentifs  à  tout  ce  qui  pouvoit  leur  être 
utile  à  la  Gueire,  en  firent  un  point  de  difcipline,  qu'ils 
perfedionnèrent  &  maintinrent  conflamment. 


J  'ai  dit  dans  la  première  partie  de  ce  Me'moire,  qu'il  y  avoit  en 
Grèce  des  Maîtres  qui  faifoient  profefllon  d'enfeigner  la  Tadique , 
&  que  l'on  étoit  perluadé  que  la  fcieiice  de  la  Guerre  devoit  s'ap- 
prendre par  règles  &  par  principes.  Je  vais  en  rapporter  des  Preuves 
que  je  tirerai  de  Xénophon  ou  de  Ve'gèce ,  &  qui  leront  fuffiianies 
pour  opérer  une  entière  conviiflion. 

Après  la  bataille  de  Cunaxa  &  la  mort  de  Cyrus  le  jeune,  «il 

Expe'tlit.  M  vint,  dit  Xe'nophon ,  des  Hèraults  de  la  part  du  Roi Il  y 

de  Qiu5-U'  „  avoit  parmi  eux  Pinalin  qui  éioit  Grec  ,  &  faifoit  profelTion  de  bien 

jeunt,  .  //.    ^^  ("avoir  la  Tadique  ;  ce  qui  lui  donnoit  de  la  confidération  chez  les 

Barbares  :    Xl^n-min-n   i7nnf*3>y  *"'«)  éeÀ  Wf  ra^f'/f  hj  imi^ofAcL^cui.  »   Peu 


« 
ce 
ce 
(f 

C( 


DE     LITTÉRATURE.  551 

après,  Xénoplioa ,  en  parlant  de  Proxène,  un  des  cinq  Généraux 

qui  fe  rendirent  auprès   de  Tiflapherne,   fur  la  parole  donnée,   & 

furent  indignement  niiffacrés ,  il   dit  que  cet  Officier  avoir  al])iré 

aux  grandes  choies  des  la  jeunelTè ,  &  taclic  de  s'en  rendre  capable  ; 

que ,   dans  cette  vue  ,   il  donna  de  l'argent  à  Gorgias-le-Léoniin       Exp/Jir.  Jt 

pour  l'inrtruire ,   &  que,  lorlqu'il  le  vit  en  état  de  commander,  il  Cyms k-^tune . 

ie  mit  au  fer  vice  de  Cyrus.  •  '  "* 

Dans  la  Cyropédie,  liv.  /.'^  lorfque  Cyrus  Ta  chez  le  roi  des 
Mèdes ,  Cambyfe  qui  le  conduit,  l'entretient,  chemin  faifant ,  des 
vertus  &  des  devoks  de  celui  qui  ell  delhné  à  commander,  ce  V^ous 
rappelez  -  vous ,  mon  fils,  dit  Cambyfe,  quelques  autres  points 
auxquels  je  vous  dilbis  qu'il  n'eft  j)as  moins  important  d'être  attentif. 
Je  m'en  (ouviens,  répond  Cyrus  :  c'eft  (ans  doute  lorfque  je  vous 
demandai  de  l'argent  pour  celui  qui  s'étoit  charge  de  m'enfeio^ner 
l'art  de  commander  les  Troupes  :  <iaa\Lâ\r.  fjut  ^7(^-niyM  -immfSiuuiYwi. 
Après  m'avoir  accordé  ma  deinande ,  vous  me  queltionnaies  fur  ce  ce 
qu'il  m'avoit  appris  ;  je  répondis  qu'il  m'uvoit  montré  les  ordres  ce 
de  bataille,   ra   lnx-nugL  ■  lur  quoi  vous  me  fites  connoître  que  cela  ce 

n'étoit  qu'une  petite  partie  des  devoirs  du  Général Je  vous  ce 

deinandai  fi  vous  pouviez  m'enfeigner  les  autres  ;  vous  me  con(eil!ates  ce 
de  m'adreder  à  ceux  qui  pafioient  pour  être  les  plus  verfés  dans  ce 
la  fcience  de  la  Guerre ,  de  m'entretenir  avec  eux ,  &  d'en  tirer  ce 
par  la  converlation  des  lumières  fur  chacun  des  objets  dont  vous  «« 
m'ai'iez  parlé.  » 

Dans  le  liv.  III.'  des  chofes  mémorables  de  Socrate ,  il  efl  rap- 
porté  que  ce   Philol'ophe  apprenant    qu'il    étoit  arrivé  à  Athènes 
un  certain  Dionyfidore  cjui  s'annonçoit  pour  enfeigner  la  Sinaéi^ie , 
c'eft-à-dire ,  la  fcience  du  Général,  iTçtf.-nyay  J'ilic^w ,  il  dit  à  un 
jeune  homme  c[ui  alj^iroit  aux  grandes  charges  :  c<  Ne  feroit-il  pas 
honteux  c[ue  celui  qui   veut  être  chef  des  autres ,  négligeât  d'ap-  « 
prendre  à  commander,  lorlqu'il  s'en  jiréfente  une  fi  belle  occafion.  ce 
Il  femble  mêine  (ju'il  mériteroit  plutôt  d'être  châtié ,  que  celui  qui  et 
cnireprendroit  de  taire  une  llatue,   lans  avoir  jam.is  appris  l'art  du  <« 
Sculpteur,    puilfjue  toute  la   fortune  de  la  Képt:bli(|ue  repofe   liir  »«. 

un  Général Par  ces  raiibns ,   il  perfuada  ce  jeune  homme  de  « 

fe  faire  inllruirc Socr.ne  s'eiant  dej)uis  rencontré  avec  lui  te 

en  com])agnie ,  dit  en  riant  à  ceux  (|ui  éioicnt  prelens  ,  s'il  vous  te 
fouvieiu  «lu'Hoinère,  |)arlant  d'Agamemnon,  lui  donne  le  (urnom  et 
de  Vénérai)le,  T*çifL^>  ip  ùt±i  ^  ne  |)enleriez-vous  pas  que  ce  jeune  tt 

citoyen    mérie  j)lu>   d'égards,    depuis  qu'il    fait   commander ec 

Si  un  jeune  homme  (jui  lait  la  Médecine  ne  laifl'e  pas  tiètre  Aie-  te 
dccin  ,  cjuoiqu'il  n'exerce  pas  cet  Art,  de  mcine  ce  jeune  homme  ce 


552  MÉMOIRES 

s>  eft  devenu  Général  d'armée,   quoique  ])erlonne  ne  lui  ait  donn<: 

a>  là  voix  pour  l'être  en  effet Socrate  le  tournant  de  fon  côté, 

î>  lui  dit  :    Comme  il  pourroit  arriver  qu'on  donnât  à  quelqu'un  de 

x>  nous  une  diviiîon  de  Troupes  à  conduire,  afin  que  nous  ne  fuiiions 

j>  pas  tout-à-fait  ignorans ,  dites-nous  par  où  l'on  a  commencé  à  vous 

jj  montrer  la  fcience  de  la  Guerre.  Dites  par  où  l'on  a  fini,  rcj:>liqua 

3j  le  jeune  liomine  ;  car  on  m'a  fait  voir  feulement  l'ordre  qui  doit  fe 

jj  tenir  dans  une  armée  pour  marcher,  camj)er  &  tomba.tre.  Ce  n'ell-là, 

»  dit  Socrate,  qu'une  partie  de  la  cliarge  d'un  Général.  ....  J'avoue 

SI  qu'il  eft  très-important  de  bien  favoir  ranger  les  Troupes  en  bataille. 

3,  L'ordre  efl:  néceffaire  dans  une  armée  ,  Si  fans  cela  il  e(l  aufll  im- 

»  jiolîible  de  s'en  fervir,  que  de  tirer  quelqu'avaniage  d'un  tas  confus 

»  de  bois,  de  pierres,  de  briques  &  de  tuiles  :  mais  il  faut  que  cliaque 

»  chofe  foit  mife  à  fa  place ,   comme  dans  un  bâtiment ,  où  ,  lorf  jue 

îj  tous  les  matériaux  font  liés  enlemble  &  bien  arrangés ,  que  les  fon- 

î>  démens  foiu  bons  ,  &  que  le  tout  efl  bien  couvert  ,   il  en  rélulte 

3>  une  maifon  folide  qui  efl  comptée  au  nombre  des  pofleflions  conli- 

dérables  ».  Le  jeune  homme  prend  occafion  de  cette  comparailon, 

pour  dire   à   Socrate  qu'on  lui  a   enfcigné    de    mettre   toujours  les 

meilleurs  hommes  aux  premiers  &  derniers  rangs ,  afin  que  les  moindres 

fe  trouvant  dans  le  milieu ,    foient  menés  par  les  uns  ,  &  pouffes 

par  les  autres.  «  On  vous  a  donc  appris,  dit  Socrate,  à  dilcerner 

y>  les  bons  foldats  des  mauvais  :  non ,  répliqua  le  dilciple ,  &  je  penfe 

5>  qu'il  faudra  l'apprendre  de  moi-même Mais,   pourluivit 

ï>  Socrate,  lorfqu'on  vous  a  inoniré  les  différentes  manières  de  ranger 
3>  une  armée,  vous  a-t-on  dit  quand  il  faiioit  fe  fervir  de  l'une  ou  de 
3»  l'autre  :  nullement ,  répondit-il.  Cependant ,  reprit  Socrate ,  on  doit 

S'  changer  l'ordre  félon  iesoccafions Allez  le  trouver,  ajouta-t-il, 

3>  &  l'interrogez  là-deffus  ;  car  s'il  le  lait  &  qu'il  ait  un  peu  d'honneur, 
3>  il  fera  honteux  d'avoir  pris  votre  argent,  &.  de  vous  renvoyer  fans 
inftruflion.  « 

Dans  le  même  livre  des  chofcs  mémorables  de  Socrate,  ce  Philo- 
fophe  s'entretient  avec  le  fils  de  Périclès  qui  lui  dit  :  ce  Je  (ai  qu'il 
»  faut  beaucoup  d'ordre,  de  dilcipline  &  dbl^éiflance  à  la  guerre, 
>î  &  c'efl:  ce  qui  manque  aux  Atiiéniens.  Il  le  peut  aufîi,  rejjrend 
x>  Socrate ,  que  ceux  qui  conunandent  ,  n'y  entendent  rien.  Ne 
s>  remarquez -vous  pas  que  perfonne  n'entreprend  de  diriger  des 
>»  Muficiens,  des  Comédiens,  des  Danfeurs  ou  des  Athlètes,  fans  en 
5.  être  capable,  &  que  tous  ceux  qui  fe  chargent  de  pareils  emplois, 
5>  pourroient  montrer  où  ils  ont  été  inflruits  des  choies  auxquelles  ils 
»  j>réfident  ;  mais  la  plupart  des  Généraux  A'ont  hardiment  exercer 
3»  leur  emploi  à  l'aimée ,  fans  confulter  leur  capacité.   Je   fais   bien 

que 


DE    LITTERATURE.  553 

que  vous  n'êtes  pas  de  même  ,  &  que  vous  pourriez  également  « 
rendre  compte  du  temps  que  vous  avez  employé  à  vous  inftruire  « 
dans  la  fcience  de  la  Guerre  ,  comme  dans  les  exercices  de  la  « 
Palertre  :  j'imagine  même  que  vous  avez  appris  de  votre  père  « 
beaucoup  de  fttatagémes  (a  ),  &  que  vous  en  au'îz  recueilli  «■ 
d'ailleurs  autant  que  vous  aurez  pu.  Je  ne  doute  pas  non  plus  que  « 
vous  ne  méditiez  louvent  lur  ces  matières,  afin  qu'il  ne  vous  échappe  <■<■ 
rien  de  ce  qui  peut  être  utile  à  un  Général  ;  -n  -niv  tiç  y.7£^nyiu  « 
ûlfi^iMS* ,  tellement  que  fi  vous  cro)iez  ignorer  quelque  choie,  vous  « 
n'épargniez  ni  les  prélens,  ni  les  careflés ,  pour  engager  ceux  qui  « 
le  favent ,  à  vous  inftruire.  Ah  !  Socrate ,  s'écria  Pcriclès ,  vous  ne  « 
m'en    ferez  pas  accroire  :  vous  favez  bien  que  je  n'ai  pas  fait  ce  « 

que  vous  dites  ;  mais  vous  m'enfeignez  ce  que  je  dois  faire <c 

Je  l'avoue,  repartit  Socrate.  5> 

On  peut  connoître  par  ce  que  je  viens  de  rapporter,  fi  l'on 
regardoit  la  Guerre  comme  une  Icience  qui  dût  s'apprendre  par 
principes,  comme  toutes  les  autres,  &  l'on  peut  juger  à  peu-près 
julqu'à  quel  point  les  Maîtres  ordinaires  pouflbient  leurs  inlhudions. 
Tous  les  endroits  d'où  j'ai  extiaii  ces  paflages  ,  que  j'ai  al^régés  le 
plus  qu'il  m'a  été  polfible ,  demandent  d'être  lus  dans  l'Auteur 
même,  &  médités  lérieuicment. 

Je  vais  joindre  à  ce  que  j'ai  tiré  de  Xénophon,  un  extrait  de  la 
Préface  du  troilième  livre  de   Végèce,   qui  ne  fervira  pas   moins 
d'autorité  ,  parce  que  cet  Auteur  avoit  fous  les  yeux  les  livres  des 
Grecs  qui  traitoient  de  la  Guerre  ,  &  qu'il  n'ignoroit  pas  ce  qu'ils 
avoient  pratiqué  anciennement.  «  L'hilloire  des  anciens  peuples  nous 
apjirend  que  les  Athéniens  &  les  Lacédémoniens  donnèrent  la  Loi  « 
dans  la  Grèce  avant  les  Macédoniens  :  mais  Athènes  ne  fe  dillingua  « 
pas  leulement  dans  les  Armes  ;  elle  cultiva  les  Sciences  &  les  Arts;  »c 
au  lieu  que  les  Spartiates  firent  leur  étude  propre  de  la  Guerre.  On  « 
affure  qu'ils  furent  les  premiers  à  s'inflruire  lur  les  divers  évènemens  <c 
des  batailles  ;  qu'ils  mirent  par  écrit  leurs   Oblervaiions  militaires  ,  « 
&  qu'ils  parvinrent  bientôt  à  réduire  à  des  règles  raiibnnées  &  à  des  « 
princi[)cs  iiietliodic|ues,  ce  c|ui  ne  fembloit  julqu'alors  dtj)endre  (|ue  «■ 
de  la  valeur  &  de  la  fortune.  De- là,  l'eiabliflement  de  leurs  Ecoles  «< 
de  Tadlique ,  pour  enleigner  à  la  jeunefîe  les  manœuvres  de  la  Guerre  « 


fti)  Le  mot  IrçefTiiymua.,  .Siraiagrma , 
ivoit  un  fcn-  |i|in  ciciulu  tluz  Its  (Jrcc^  & 
miincclitr.  les  Kmn.iins  i\u'\  l'aduplcrcnt , 
que  n<>u>  ne  lui  cil  tioiiiioiit.  Il  ne  lignit'hii 
pai  kulement  ruie  ,  moyen  pour  tromper 

Tome  X L>  A  aaa 


l'ennemi  ,  il  vouloit  dire  lufTi  hibilclr, 
adiclle  dans  lc<  dilpoiiiion'  ,  prcvo\;ince, 
priideme  dan<  Il  mnduitc,  cxpédicns,  rel- 
luurcc.  r<^r^  Guidas  lur  <.c  inoU 


5  54  ^^  ï^^  MOIRES 

>j   &  les  différentes  dirpoluioiis  pour  coinbatire Les  Romains, 

j>  marchant  lur  leurs  traces ,    le  font  auffi  formes  par  expérience  un 

>•  fyllèine  de  Taclique,  &  en  ont  de  même  confervé  les  règles  dans 

ï>  leurs  Ecrits  ;  &  ce  font ,  Empereur  invincible  ,  ces  mêmes  principes 

»  dilperlês  dans  un  grand  nombre  d'Ouvrages,  que  j'ai  recueillis  & 

»  al;iêg(!s  jiar  vos  ordres ,  afin  d'épargner  l'ennui  de  la  lecture  trop 

étendue  des  originaux  ,    &  d"cn  réunir  toute  l'autorité.  »  Végcce 

donne  enluite  pour  preuve  des  progrès  que  firent  les  Lacédémoniens 

dans  l'Art  des   dilpofitions,  l'exemple  de  Xantip|)e ,  qui,  prêtant 

fa   icience  pour  tout  lecours   aux  Carthaginois    épuil'és   par    leurs 

défaites,  battit  Attilius  Regulus  &  le  fit  prilbnnier  avec  les  refies  de 

fon  armée   écha[)pés  du  carnage.  «  Ce  ne  fut  pas  avec  moins  de 

«  iuccès  ,  ajoute-t-i(,  qu'Annibal  fe  préparant  à  porter  la  guerre  en 

î'  Italie ,  voulut  prendre  des  leçons  d'un  Lacédtmonien  ;   leçons  qui 

3>  furent  funeftes  à  tant  de  Conluls  &  à  tant  de  Légions,  quoique  ce 

Général  fût  toujours  inférieur  en  nombre  aux  Romains.  »  Ce  La- 

cédémonien  étoit  vrail'emblablement  un  des  deux  que  j'ai  dit,  dans 

la  première  partie  de  mon  Mémoire,  avoir  iuivi  Annibal,  &  auxquels 

il  avoir  confié  le  foin  d'écrire  fes  Campagnes  ;  emploi  que  les  Anciens 

jjenfoient  ne  pouvoir  être  bien  rempli ,  li  l'on  n'avoir  point  étudié  la 

Guerre,  &  fi  l'on  n'en  poflédoit  pas  parfaitement  la  théorie.  C'efl 

pourquoi  Philopœnien ,  dans  Piutarque ,  diibit  que  cette  Science  étoit 

un  des  plus  iùrs  moyens  de  faire  valoir  toutes  lortes  de  vertus. 

Il  ed;  afTez  vraifemblable  que  les  Lacédémoniens  font  les  premiers 
qui  aient  mis  par  écrit  leurs  Obfervations,  pour  en  tirer  des  règles 
&.  des  principes  méthodiques.  Les  Infiitutions  Militaires  de  Lycurgue 
peuvent  conltater  cette  opinion.  Aucun  des  Etats  de  la  Grèce  n'en 
avoir  alors  qui  leur  fufTent  comparables,  foit  pour  la  difcij)tine ,  ou 
pour  la  conrtitution  &;  la  formation  de  l'Infanterie,  ainfi  que  pour  les 
manœuvres.  Chacun  des  difîérens  corjjs  dont  la  phalange  de  Sparte 
^toit  compofée ,  avoit  beaucoup  de  rapport  avec  ce  que  nous  ap- 
pelons un  bataillon.  On  nommoit  fon  Chef,  Polémarque  ;  il  avoit 
lous  lui  quatre  Locagiies ,  Ktiyi,y>i ,  chefs  d'autant  de  troupes  dont 
chacune  comprenoit  quatre  Enowolies,  L'Enomoiie  contenoit  trente- 
deux  hommes ,  formant  quatre  files  :  ainfi  la  troupe  du  Locague 
étoit  de  cent  vingt-huit  hommes  ;  il  avoit  fous  lui  deux  Ofïïciers 
immédiats ,  dont  chacun  commandoit  deux  Enomoties  :  cette  divifion 
fe  nommoit  Pentecojle.  La  Pulémarchie  avoit  donc  pour  Officiers  le 
Polêmarqtie ,  quatre  Locagues ,  hun  Penterojlires ,  leize  Emtnotartjues, 
Telles  font  les  divifions  marquées  par  Xénophon  dans  fon  livre  de 
la  République  de  Lacédémone  ,  &  que  l'on  retrouve  dans  le  V.'  liv. 
de  Thucydide,  au  récit  de  la  première  bataille  de  Mamiùée,  où  iî 


DE     LITTÉRATURE. 


555 


exprime  le  nombre  d'hommes  de  chaque  fubdivifion  &  celui  des  liles, 
ce  que  Xénophon  a  négligé.  Lycurgue  avoit  divile  tout  le  corps 
d'Infanterie  pelante  cpie  Sparte  devoit  mettre  fur  pied  en  fix  Pclé- 
marckies.  Il  y  en  a  eu  fouvent  dans  la  fuite  un  plus  grand  nombre 
fuivant  le  befoin  qu'on  en  avoit  ;   mais  on  y  conferva  toujours  la 
conftitution  primitive.  Xénophon  marque  auflî  l'ordre  qu'on  oblervoit     Xrn.-p',  R,-, 
à  la  guerre  pour  le  lervice  <Sc  la  forme  des  camps  qui  ctoiem  ordinal-  de  ûui  "''" 
rement  ronds,  à  moins  que  l'armée  ne  fût  appuyée  à  une  montao-ne, 
une  rivière,  ou  autre  chofe  éciuivalente.  Lycurgue  établit  auflj  un 
corps  de  Cavalerie,  divilé  en  lîx  troupes  qu'on  appeioit  Oulamcs , 
&  dont  chacune  formoit  un  efcadron.  Je  n'entre  ici  dans  aucun       P'''"arç. 
détail  fur  cette  matière  qui  fera  traitée  dans  un  autre  Mémoire.         t^ti  Lycurg, 


Fin  du  Tl 


orne  quarantième. 


••*\fflp«»^ 


La  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 

Echéance 

Celui  qui  rapporte  on  volume  après  la 
dernière  date  timbrée  ci-dessous  devra 
pajrer  une  amende  de  cinq  sons,  plus  un 
soo  pour  chaque  jour  de  relard. 


The  Librarjr 
Universit;  ef  Ottawa 

Date  due 

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charge  of  one  cent  for  each  addilional  day. 


I 


a39£0  3    009 720 953b 


AS 
162 

,P3A540 
1780 


Acad.de s  insa 
et  belles 
lettres, 
Paris. 

Hlstoijre  ave< 

Mémoires  de 
littérature,  40, 


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